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ŒUVRES GEORGES CHASTELLAIN PUBLIÉES PAR M. LE BARON KERVYN DE LETTENHOVE MEMBRK DE L'ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE. 3 TOME TROISIÈME. CHRONIQUE 1454-1458. BRUXELLES, F. HEUSSNER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, H, FIACK SlIRTI-CDDDll. 1864 Ithenewyou»! IPUBUCUBRAW) 1 : :'..' '• A • • • • ••• 4 • • • • • • •• • • • • •• • ! • • ?•• • • • • • • t p à ■ j CHRONIQUE DE GEORGES CHASTELLAIN. LTV RE IV. CHAPITRE PREMIER. Comment le duo, estant reyenu de Rainsebonrg, rompist par samblant le mariage de son fils avec mademoiselle de Boorbon. Grandes ont esté et hautes [les matières récitées] ci- devant, touchant les faits de [ce grand duc] Philippe, dont j'ay traitié jà trois volumes et desquels le contenu , j'es- poire, est demoré en bon recort des lisans. Sy convient maintenant procéder avant en son histoire, et le surplus de sa vie donner à cognoistre ainsi qu'elle a esté déduite, dont toutevoies ce qu'il en reste est d'autant de plus grant TOH. m. I 6 CHRONIQUE pois que ce qui est escrit, comme le haut eage d'un vîel homme est plus dangereux que d'un jeusne, parce que de la £n de l'homme se fonne sa grâce et que de jeunesse glo- rifiée ne se peut traire haultesse, sinon par persévérance en mesme jusque l'issue. Or a esté dit comment ce duc de Bourgongne a esté à Eaînsebourg ' au mand de l'empereur, là où luy-mesmes qui le mandoit, ne comparut point, ains recula de luy et diflféra de s'y trouver par doute que a voit qu'il ne le pressast trop près d'emprendre le voyage en Turquie, tous ses autres affaires lesaiés , car le sentoit assés délibéré à ce et tout conclu , comme en effet il eust fait, s'il eust trouvé le dit empereur prest et de celuy vouloir, mais nenny , et partant il fit un long périlleux voiage à povre fruit, mais plein de mérite toutevoies et de gloire touchant sa personne.  esté dit aussy comment d'allée et de retour, il a esté reçu des ducs d'Autrice et de Bavière, des marquis et des barons du pays, des cités et bonnes [villes et commu- nautés] où onques homme ne passa qui tant [reçut grand chière,] ne tel festoy, quant mesmes à l'empereur dont sont subgectes, n'y a esté vu faire pareil honneur. Maintenant doncques pour continuer la matière de luy, aelong ce qu'elle va, après ce voyage en quel Dieu espoir le regarda mu de léal vouloir, retourna par la cité de Bernes en son pays de Bourgongne, là où arrivé fut reçu à telle joye de son peuple par les bonnes villes, que le mis- tère en seroit ou trop bng pour écrire ou trop tirant à vanité d'en faire le conte, car faisoient des cérimonies par tel excès dlioimeur et d'amour que à peines à mortel homme n'en séoit point foire autant, et ce faisoient les ■ liatiftbonne. DE GHASTELLAIN. 7 tntoiena çà et là, par renvy l'un sur Tautre, dont à Salins se fît la première. Après doneques avoir séjourné un poy en Bonrgongne prist son chemin yers Nevers, car 1& avoit estahli journée de convenir les ducs d'Orléans et de Bourbon et les deu^t ducesses avec luy, pour traiter du mariage de son fils conte de Charolois avecques sa niepce fille au duc de Bourbon, lequel mariage il avoit ordonné et commandé à faire à son dit fils, premier que parti s estoit de Lille pour aller devers l'empereur, affin que si d'aventure il y fust demoré en la mercy de Dieu mort ou pris, qu'il pust demorer dressié et allié en France dont il estoit du ventre, et non en Angle- terre là où sa mère le contendoit à traire, dont pour ce que ce mariage n'estoit pas parconclu encore et que ledit conte son fils aucunement y avoit restivé à rencontre à l'heure de son partement, comme recité est en la fin de mon autre volume devant cestui*, pour ce maintenant, quant le père est retourné en ses pays et que le cœur lui tiroit fort à ceste besogne, la voulut bouter outre et traitier avecques son beau-frère de Bourbon le mariage jusques à son parfait, et en effet mesmes s'en ala à Nevers pour ceste cause, là où le duc et ducesse d'Orléans pareillement et la ducesso de Bourbon, ensemble madame Jehenne de France, com- tesse de Clermont, vinrent toutes ensemble et y menèrent grant bruit, car ne s'estoient onques entrevues jusqu'à celle heure. Le duc de Bourbon en personne n'y pooit estre pour cause de sa maladie des goûtes dont il estoit povre martir, mais y envoia son ambassade notable pour beso- gnier, messire Pierre d'Emboise, seigneur de Chaumont- ' Nous n^avons plus la partio de la chronique, k laquelle renvoie ici Chastellain. s CHRONIQUE sur-Loire et le seigneur de Culan avecques aucuns nota- bles clers bien chargés et instruis sur la matère. Or est vray que au commencement (et jà avoit bonne pièce) quant ce duc Charles de Bourbon avoit oy parler premier de ce mariage, tant s'en trouva joyeux que joignant les mains vers le ciel en getta les larmes aussy toutes grosses par abondance de joye, et s'en tint à plus content de Dieu, ce disoit, que de chose qu'ilr.rlui envoiast onques, car ne pooit au monde mieux logier sa fille, ce lui sembloit, ne mieux rasseurer sa maison d'alliance, jà-soit-ce qu'elle y estoit assés par avant. Mais maintenant pour ce que le duc avoit esté dehors et longuement absent en Allemagne, aucunement estoit refroidi celui de Bourbon en cecy , pour cause d'aucunes conditions que le duc de Bourgongne y vouloit mettre et lesquelles le A la suite se trouve un feuiUet blanc, et il faut en conclure que ce cbi^itre, au moins dans le texte que nous avons sous les jeux, est in- complet, n ne faut pas perdre de vue ce qu'écrit Molinet, disciple de Cbastellain : « Grand planté de ses œuvres sont demeurées impar- « faites, qui donneront labeur intoUérable à ceulx qui voudront par- « attaindre à la fin de ses conceptions. » Ailleurs Molinet parle de « certains volumes par luy très-grandement avancés. » Tout annonce que la chronique de Cbastellain n'a jamais été terminée, et ceci expli- que pourquoi elle a été si peu connue des historiens contemporains, et pourquoi les manuscrits en sont si rares. DE GHâSTELLAIN. 15 avoit en cœur, touchant son volage de Turquie, les causes aussi qui le mouvoient de ce faire et les dangers de son honneur qui le pressoient d'y entendre, et leur fit prier que, attendu le cas quel il estoit et en quelle disposition, que ils le voulsissent aider et secourir d'une somme de de- niers selon la portion du pays, en confort de son dit voiage, et comme qui plus saintement ne pooient emploier aide qu'en cestui endroit qui estoit universel à toute la crestienté, et qu'onques ne les avoit pressés pour nuls de ses affaires, fors que ceste fois seule, dont la nécessité n'estoit point à luy, mais au divin service et à la foy cres- tienne. Et en effet aussi, les nobles hommes de la dite conté sont si francs que leur prince ne peut tailler leurs subgès sinon de leur consentement, et encore quant ils consentiront à lever tailles sur leurs hommes, ce que guères n'eschiet, sy en tourne le tiers ou une grande portion de- vers eux, qui redonde en leur bourse. Or fut oye la péti- tion de ce duc et bien agréablement reçue de ses subgets, lesquels à chief de trois jours entre deux pour avoir avis dessus, lui ottroièrent la somme de par condition que ceste somme ne seroit jamais levée jusqu'à tant que ce voiage de Turquie se feroit et que asseur on f ust que [en] nulle riens autre ne seroit convertie, car lors- que les aucuns des seigneurs consentoient en ceste aide par faveur espéciale envers luy, les autres à danger y con- descendoient pour maintenir francise selon la nature du pays, qui à ceste cause se nomme France-Conté , comme celle entre toutes les autres du monde là où les nobles hommes vivent plus francs et plus aiant seigneurie sur leurs hommes, non pas que pourtant ils ne soient humbles et cordiaulx à leur prince pour le servir en tout estroit besoing, mais avecques ce gardans les anciennes francises 14 CBlKmiQIJE et libertés de leurs pères, dont ne veulent estre fonnenés par nulles occasions nouvelles. CHAPITRE IV. Comment le doc eoToya une notable ambassade derers le roy pour impétrer son assentement sor le fkit du Tojage de Turquie. En ceste ville de Salins vinrent devers ce duc de Bour- gongne messire Jehan de Croy et le seigneur de Haubour- din, celui qui se nomme le bastard de Saint-Pol, tous deux de lordëne de la Toison d*or, et estoient mus du pays de Picardie pour aller vers le roy lui dire adieu, premier que partissent de son royaume pour aller avecques leur mais- tre en Turquie, lequel ils voioient tout disposé à ce. Sy l'en vinrent advertir et lui dire leur intention, qui joieux les recueilly et leur fit grant chière, et en effet leur loa d'aller vers le roy et de faire ce pour quoy estoient mus, disant que c'estoit bien fait, et que luy-mesme avoit envoie mes- sire Simon de Lalaing pour ceste cause devers luy afin d'a- voir sa grâce et son congié, comme de son souverain. Sy prirent congé les deux chevaliers de leur maistre le duc, et prirent leur chemin vers Bourges là où je les laisse jus- ques jà tost, et retourne à conter de messire Simon qui jà estoit devers le roy*, et avoit charge sur trois principaux points, dont l'un, ce estoit que le duc son maistre supplioit au roy qu'il lui plust lui donner congé d'aller au voiage de Turquie à l'encontre des infidèles , le second qu'il lui plust souffrir et donner grâce à ceux de son royaume, qui * Simon de Lalaing fut envoyé Tors Charles VII au mois de décem- br«14M. DE CHASTELLAIN. 15 le voudroîent sievir et servir, de venir en ce voiage avee- ques luy sans reprise aucune de leur honneur, ne de leurs personnes, le tiers, que considéré le bon et léal vouloir que avoit en ceste matère , il lui plust prendre en garde et en protection son fils, tous ses pays et seigneuries, conune les siens propres, et au surplus l'avoir en sa bonne grâce et en ses bonnes dévotions et prières : et d'abondant lui fit signifier par le dit messire Simon et dire de point en point tout ce.qu'avoit esté fait, dit et conclu h Eainsebourg tou- chant ce cas, et tout ce qu'il y avoit eu de faute et d'a- dresse es personnes des princes, et sur quelles conclusion» le partement s'en fit, dont du tout pour avoir avis et con- seil sur ce qui restoit h faire et pour corriger et changer en mieux ce que jà eu estoit fait, il envoioit devers luy comme à son chief , pour en vouloir faire et laisser par son bon ordonner. Sy fut cest annoncement moult agréable au roy, et moult acceptable aussi la prière de son frère et cousin que fit faire par le dit messire Simon, et venu à Meun-sur-Yèvre devers lui, moult l'honora et lui fit grant chière, le fit festier et accompagner des plus grans de sa maison, et après l'avoir fait séjourner par aucun temps, lui donna toute honorable response et souffisant à ses demandes, et libéralement agréa à son maistre le duc de Bourgongne ce pour quoy l'avoit envoie devers luy avec signifiance au dit duc que pour ceste cause encore et autre, il envoieroit temprement devers luy aucuns de son conseil pour tant plus ouvertement parler de ceste matëre qui estoit de grant pois. Sy escheit ainsi que comme ces deux chevaliers messire Jehan de Croy et le seigneur de Haubourdin arrivèrent à Meun, ledit messire Simon qui jà avoit sa response, estoit encore droit là, et surattendoit aucunes lettres lesquelles 16 CHRONIQUE lui besognoient du conseil du roy.Sy furent lesdits cheva- liers logés honorablement et reçus par l'ordonnance du roy et bien pansés et songniés, car savoit jà bien les causes pour quoy venoient devers luy, sy les vouloit tant mieux recevoir et faire conjoïr conmie qui ne venoient pour nulles matëres ruyneuses, fors qu'en leurs privées personnes , et par espécial le seigneur de Haubourdin qui avoit esté chevalier de si grant nom en France que toutes les terres en estoient pleines, et n'avoit oncques esté vu par delà '. Celui désiroit le roy fort à vmr, et de lui faire toute amour et bonne chière , car selon sa renommée acquise, il sem- bloit à chascun qu'il le valoit, dont si le roy et les sei- gneurs grant nombre avoient grant faim de le voir, encore en estoit-il trop plus aux dames qui droit là estoient, pour cause de sa haute renommée du viel temps. Or furent mandés les deux chevaliers à venir devers le roy, et furent conduits par haulx et nobles barons jusqu'en la chambre du roy, comme du conte de Dunois, du conte de Damp- martin, du seigneur de Gaucourt, grant maistre d'ostel, du seigneur de Torsi et de pluseurs autres, et venus devers luy, dist messire Jehan de Croy pour eux deux, comment ils estoient venus droit là, pour prendre congé à luy et dire adieu comme subgès de son royaume, et ce à cause de ce que leur maistre et prince se disposoit de tout son pooir à tirer sur les ennemis de Dieu les infidèles, en quel voiage, eux qui estoient de sa nourriture, ses subgès et de • Jean, bfttard de Luxembourg, seigneur de Haubourdin, chevaUer de la Toison d'or en 1433, mort en 1466 ou 1468. « Il estoit hardy et « yaiUant chevalier, et ung des beaux chevaliers de France, bon jous- « teur et fort amoureulx : il estoit riche en bagues et de revenus et « d offices. Sa première oscole fut par estre en la grâce des dames et • de bien grandes. Il estoit grand et droit et bien fait. » (J. Du- cleroq, V, 58.) DE CHASTELLAIN. 17 son ordre, ne lui vouloient faillir, ne y resongner mort, dont pour faire honneur audit roy et eux mettre en devoir envers luy, lui vinrent signifier cecy, et lui demander sa grâce et son congé. Sy les ascouta le roy ententivement et moult lui plut leur raison, car bel parlier estoitmessire Jehan de Croy, et sage chevalier, et en effet, après leur avoir fait dire que leur venue lui estoit joieuse, les fit approchier de luy en privé et leur fit grant chière, et les interrogeant d'une chose et d'autre, les tint en longues honorables devises touchant leur voiage entrepris, louant aucuneffois leur maistre et son haut contendement et entreprendre, et plaignant mesmes sa propre fortune qui ne lui souffroit y entendre et y labourer en personne, car se sentoit avoir gens et industrie à la bataille plus que roy de la terre, mais ne voioit point disposés les affaires de son royaume à ce pooir souffrir, auxquels devant toute rien autre, ce disoit-il, lui besongnoit entendre et avoir l'œil. Et faisant ses devises telles et telles, les tint en divers proupos qui moult plurent aux deux chevaliers, car estoient honorables et de fruit aux ascoutans. De ce temps-cy régnoit emprès le roy une femme en grant bruit, nommée la damoiselle de Villequier, niepce à celle qui se soloit nommer la belle Agnès, dont tant a esté faite récitation par cy-devant, et avoitesté ceste damoiselle mariée au seigneur de Villequier, norman*. * Le 12 noTembre 1450, le roi avait donné la ville dlssoudun à André de Villequier, à Toccasion de son mariage avec Antoinette de Maigne- lais. Charles VII le créa successivement son premier chambellan et vi- comte de la Guierche. Il lui donna aussi les biens autrefois confisqués sur Godefroi d'Harcourt. Antoinette de Maignelais était déjà veuve en 1454. (Archives impériales à Paris.) Toute la famille de Villequier eut part aux libéralités royales. On trouve d'autres mentions dé dons faits à Thomine de Villequier, dame de Vauvert, et à Marguerite de Ville- 18 CHRONIQUE celui qui soloit estre mignon du roy, et tout jeusne tant monta haut en la roue de fortune que nul son pareil en son temps. Ceste damoiselle-ycy maintenoit estât de princesse, et tout égal à la reyne, et désiroit moult à voir ce seigneur de Haubourdin, pour cause de sa renommée du viel temps. Sy pressa fort le roy , et lui pria qu'il le voulsist envoier devers elle aflOln d'en avoir les devises ; mais ledit Haubourdin s*en devoit aller devers le conte du Maine à Chasteauleraut pour voir la contesse dont il estoit cousin et que au retour il devoit repasser par devers luy, certes pour le mieux et pour lui faire chiëre à part, différa ceste Visitation pour ceste fois, et la remist jusques à son retour pour cause de messire Jehan de Croy , car on le désiroit avoir seul et à par lui. Âlèrent toutevoies les deux chevaliers devers la roine,4à où on leur fit honneur et grant chière, souverainement au bastard de Saint-Pol, pour cause que jamais n'avoit esté vu droit là, et que sa personne avoit esté de si grant renom en beaucoup de hautes choses. Ce soir-là, le roy estant en son privé et ainsi qu'il se de- visoit de ces chevaliers, dont trois tout d'un ordre et d'une maison estoient par devers luy, commença à dire beaucoup de biens du seigneur de Haubourdin, disant que c'estoit un bel chevalier et bien adressié, et que tout ennemi qu'il avoit esté à son royaume par maintenir le parti des Angles, sy estoit-il [sien] d'âme et de cœur, et de fait désiroit moult à lui faire plaisir, s'il en avoit à faire, car ne vit pièça chevalier, ce dist, qui tant lui avoit plu. Donc, pour donner gloire au maistre à qui ils estoient tous trois, dist enfin : c Saint Jehan I saint Jehan ! beau-frère quier, damo de MonteU. Marguerite de VUlequier époasa Antoine d'Aubusaon, baUli de Touraine. DE CHASTELLÂIN. 19 « est bien mieux accompagné que nous ne sommes. « Begardes quels trois chevaliers il a droit-cy qui suffi- « roient pour parement d'un roy, car sont de mise à tout € aux sens et aux armes. » Quant à messire Jehan de Crqy, cestui-Ih lui estoit cognu de piëça : sy ne lui en fut riens de nouvel, mais de messire Simon que tant avoit prisié pour le sens et hauts biens que voioit en luy, de cestui-là fit-il gprant estime, pareillement du seigneur de Haubourdin survenu maintenant fit-il une autre nouvelle grande réputation, et ne s'en pooit ravoir, avecques ce qu'il fit recort encore des seigneurs de Chamy et de Ter- nant, du seigneur de Créquy et d'autres que tous avoit vus , et dont les personnes réputoit beaucoup. Finable- ment, après les avoir fait festier en divers lieux, prirent congé de luy, leur accorda sa gr&ce avec tout aimable préoffrement en ce que poroient avoir besoing de luy , et à tant les commanda à Dieu, réservé qu'à celui de Haubourdin rementevoit ' son retour par devers luy au repasser de son voiage. CHAPITRE V. Comment le conte de Charolois cspousa madamoiselle Ysabel do Bourbon. Je retourne donques à faire un conte du duc de Bour- gong^e , lequel je dusse avoir fait dès lors qu'il se partit de Nevers, car en son venant par les champs et dès le pre- mier jour fit un merveilleux couvert personage qui est digne de mémoire, avecques un sien jeusne chevalier en qui moult se fioit, nommé messire Philippe Pot. Sy est vmy ' Rementevoit^ rappelait, mettait en mémoire. 91 CHRONIQUE conmie vous avez oj, quant ce mariage estoit tourné à rompture, ce duc-cy tousjours avoit le pensement là envers et ne se pooit ravoir du duc de Bourbon, lequel par chiceté * d'une petite terre que ne vouloit donner, restivoit en Favancement de sa fille et d*un si grant bien pour tous ses enfans '. Sj luj doloit plus qu il n en fist samblant ceste roideur tenue en celui de Bourbon, et y musoit plus que assez, car envis consentoit le pardeffait, et à dur se soup- ploioit à la roidesse de son beau-frère qui plus que luy avoit cause de l'en requerre. Or avoit-il, comme j'ai dit, confidence beaucoup en ce jeusne chevalier pour ce que beau langaigier estoit et de bon sens, et lui avoit donné des privautés beaucoup entour sa personne. Sy advint que allant par les champs, le duc l'appella à part et soi séparant de ses gens, commença à deviser de ce mariage, et des ri- gueurs que le duc de Bourbon avoit tenues en ceste ma- tère, qui lui cuisoient, disant que si le duc de Bourbon pensoit que convoitise l'eust mu , il avoit tort, car cela lui estoit peu de chose, mais l'amour qu'il avoit à la fille laquelle il avoit nourrie, c'estoit la cause de son prétendre, et lui sambloit bien que celui de Bourbon y devoit avoir l'œil plus encore que lui. Sy ne se voulut plus contenir le « CA^c^//, avarice. * Le duc de Bourbon avait toutefois cédé sur quelques points, car la duchesse de Bourbon, Âgrnès de Bourgogrne, écrivait au duc Philippe : « Mon très-chier seig^neur et frère, j'ay ouy tout ce que Bondault m'a « dit de par vous... Pour abréger, monseigneur est content et voulen- « tiers a accordé les choses que demandez. Pour ce, me semble que lui « devez tenir bons termes et doulz, et laisser et oublier toute rancune « et merencolio que pourriez avoir eue sur lui. Monseignieur, puisque « ainsi est que je tiens la chose pour faite, je vous supplie que le plus « brief que pourrez se facent ces nopces, touteffois que ce ne soit pas « sans moy, ainsy que le m*avez promis. » [Histoire de Bourgogne, IV. pr. p., 215.) DE CHASTELLAIN. 21 duc qu'à ce jeusne chevalier il n'ouvrist pleinement son estomac, et qu'il ne lui dist ce qu avoit en cœur de faire, car non- obstant, ce dist, les roideurs et escharsetés de celui de Bourbon et que chascun ymaginast que jamais plus riens ne s'en feroit, sa volonté estoit toutevoies de le bou- ter outre et n'en souffreroit point la rompture, car déjà en avoit obtenu secrètement la dispense de nostre Saint- Père pour ce que la fille estoit sa niepce, et par ainsi non obstant les froideurs en cestui cas du duc de Bourbon, sy estoit-il conclu, ce disoit, de lui monstrer par courage^ que non convoitise, mais vraye amour le mouvoit droit-cy , et par amour et par hautesse de cœur, il feroit ce mariage sans y appeller nul, et sans y prendre un denier, car avoit des biens de Dieu et des possessions plus qu'à lar- gesse, ce disoit, et son fils aussi. Donc, comme il en fitles devises affirmativement, il vouloit aussi qu'ensi il se fist et qu'à toute haste on les fist espouser , et en demanda au chevalier son avis. Le chevalier estoit sage et lui loua moult son intention, disant qu'elle estoit bonne et sainte et honorable pour lui et profitable à tout le royaume, et que plus haute, ne plus glorieuse il ne poroit faire, con- sidéré encore la cause de la rompture et l'espérance qui en estoit faillie partout. Sy lui dist le duc que vrayement il le feroit ainsi, et que jamais il ne cesseroit jusques la chose en fust faite, car il y estoit tout bouté, et comment que fust, il vouloit voir marié son fils, premier qu'il allast nulle part en voiage, de peur de sa mère la ducesse dont il se deffioit d'alliance quise ailleurs, et que mesmes il sentoit son fils assez enclin au conseil de sa mère, non bien utile pour lui, ne à ses pays. Donques après longues devises et raisons alléguées qui estoient belles , finable- ment dist au chevalier que le matin il monteroit à cheval 2i CHBOTSK/TE et n'en iroit devers son fils loi conmuiider et enjonidrede par lui, que incontinent et sans délaj, il aSast aTuit en ce mariage et espoosast sa niepce sans j mettre ecamedit, car ainsi le vouloit avoir fait, et que en ce il ne diffénst pour mère, ne poor nulle quelconque cause autres sur toute l'obéissance que lui devoir et maintenir Tondroit, car son vouloir estoit tel, et de fait, celle nuitée mesmes, venu au logis, lui escrivit lettres de sa propre main amie- nant ce que icj est dit, lesquelles il bailla au dit cheva- lier, aveuques crédence de tout en faire et dire ce qui apfiartenoit au cas et jusques à faire venir la chose à con- sommation et parfait. Sy prist le chevalier ceste charge sans qu*onques créature autre en sceust à parler, et le matin feignant d*aller esbattre quatre ou cinc jours par pays, monta à cheval et s*en alla de belle tire en Flandies» et s*en vint à Lille, là où il trouva le conte de Charolois emprès sa mère la ducesse, auquel il bailla ses lettres aveuques Texposement du vouloir de son père dont il avoit le secré, et droit là je le laisse jusques à jà bientost que je relièveraile surplus, après avoir fait mon retour au roy qui de ce mariage, lequel il cuidoit en rompture, avoit soing* et murmure en cœur, et en eust bien voulu voir l'appro- cernent en meilleurs termes pour la peur qu'il avoit d*autre alliance en Angleterre ou autre part. Sy est vray que le roy en espoir de reddressier le diffé- rent de ce mariage, tantost après avoir scu le partement de Nevcrs en discort, envoia devers le duc de Bourbon connue tout courcié que autrement ne s*estoit porté droit- cy, ne de meilleur mode, car avoit grant peur le roy, à dire vray, que la rompture n'y fust à bon escient, comme * Hoing, Houcl. DE CHASTELLAIN. 23 qui jamais n eust pensé ce qui en advînt, et par tant querroit-il à trouver moien par lequel le renoement s'en refist et en sortisist la désirée fin. Sy fit remonstrer à celui de Bourbon pluseurs choses en quoi il erroit, ce lui estoit avis, et lui conseilla d'autrement y entendre, comme qui jamais tel mariage ne trouveroit, ne qui tant lui du- sist*, mais point ne fit cecy le roi tant en faveur de nulle des parties, ce fait à penser, comme par peur qu'il avoit, si la rompture y estoit conclute, que le conte de Charoloîs ne se mariast ailleurs et en autre royaume grevable à sa couronne, comme qui la mère de lui y sentoit fort encline et tendant. Donques, pour ce qu'il savoit bien que au lez du duc de Bourbon ne gisoit point le plus fort, mais le plus dur et le plus roide, c'estoit au lez de Bourgongne dont il craignoit l'argu, délibéra à faire le personnage double et d'envoyer devers ledit duc, par assay, si par prières et belles remonstrances ensemble et par gracieux moiens, pourroit ^^ réunir ce discort et remettre l'estrif en voye d'apaisement. \ Et, en effet, pensa et conclut tout à une fois, et envoia le ^ bailli de Berry à Dijon, là où estoit le duc pour celle Leure, et lui bailla ses lettres de crédence avecques la déclaration de ce que avoit à dire et à faire en ce cas de par lui : lequel bailli joyeusement accepta la charge, car estoit matère agréable et de tout bien , ce lui sembloit, et n'avoit onques vu ledit due, ne esté en sa maison, par quoy il en estoit plus en talent. Sy vint et arriva à Dijon là où il trouva le duc qui bénignement le reçut, et après lui avoir baillié se» lettres, lui exposa sa crédence de par le roy qui estoit telle et de la condition que vous avez oye, et tousjours persuadant ce duc-icy de par le * Qui tant luy dmist^ qui lui convtat autant. 24 CHRONIQUE roy que libéralement il lui plust procéder en ce ma- riage pourparlé , sans viser , ne à convoitise , ne à autre chose, fors à llionneur de Dieu et de commune utilité, car avoit des biens de Dieu largement et assez, et disoit outre ce, que pour oeste mesme cause, le roy avoit envoie pareillement comme à luy vers le duc de Bourbon pour tout raddouber, car y vouloit mettre peine et avoit fort la besongne au cœur, ce disoit, et plus que nul autre. Le duc le souffrit parler tout à Taise et soigneusement Tascoutoit, mais qui avoit fait ses conclusions toutes autres qu'il ne vouloit dire, donna aussi responses toutes couvertes et toutes propres à son entendre, car savoit estre en bon estât ce que le roy et autrui craignoient rompu , combien que semblant fist de Tignorer, et par tant pour response il remercioit humblement le roy du bon seing qu'il y prenoit, et disoit que voirement n'avoit point tenu à luy que tout ne fust fait, mais sy y estoit bien porté et encore feroit volentiers de sa part pour ITion- neur du roy premier et aussi pour Tamour de sa fille. Sy se tint le bailly à bien content de la response et en grant espoir de bonne conclusion, car n'y veoit que tout bien. Or attendoit le duc nouvelles prochainement de messire Philippe Pot, lequel il avoit envoie battant et à l'emblée devers son fils pour faire ce mariage et les faire espouser et coucher ensemble, sans quelconque délay et, comme j'ai dit, ledit chevalier trouva le conte à Lille, la ducesse sa mère aussi et la fille de Bourbon, et de fait par aucuns divers et longs mistères de paroles et d'aucunes difficultés que le conte y mist au commencement, ce chevalier tant labora qu il les fit espouser le premier dimence de qua- DE GHâSTELLAIN. 25 remme*, faire toutes les solempnités des nopces, sans nullui y évoquer, et finablement couchier et consommer le mariage, en merveilleuse et grande admiration du monde d'un cas si «oudain. Sy savoit bien le duc qu ensi en advenroit infalliblement et que guères longuement ne demorroit qu'il n en eust nouvelles, ou que le chevalier mesme ne retournast en personne devers luy, toutevoies en celoit tondis son cœur, et amusoit le bailli en faire bonne chière par l'espace bien de dix ou douze jours, que tous les soirs le fît souper en banquet avecques- luy et mener grant gale\ dont de la manière du faire et de Thumanité de ce prince il fit une grant estime et s'en loua sur toute chose autre, aussi il estoit homme d'entendement et qui beaucoup avoit vu. Sy estoit la chière tant mieux em- ploiéeàluy. Au bout donquea de huit ou dix jours que ce bailli sé- joumoit à Dijon pour avoir sa response, escheit que messire Philippe Pot arriva vers son maistre le duc et lui apporta les nouvelles de ce mariage et de la manière du mistère, dont le duc forment joyeux en fit grant chière à son che- valier, et le prisoit en son besongnier, dont prestement premier que l'œuvre en fust divulguée en commun , manda venir devers luy le bailli, et, lui venu, lors lui dist : « Or ça, bailli, le roy vous a envoie par devers moy, pour « une telle chose dont je le mercie humblement, de quoy « il lui en plaist prendre tel soing. Je vous ai dit que je « penseroie dessus et m'y emploieroie volentiers sans nulle a fiction, et désirez bien à en avoir response. Vecy qui ^ Il y a ici une grave erreur. Le mariage fat célébré, d*après Matthieu d^Escoucby, le 31 octobre 1454 (le 30 octobre, selon Jacques Duclercq). ' Gale, réjouissance. 26 CHRONIQUE € vient de Flandres tout prestement : demandez-lui des € nouvelles et oez ce qu'il vous dira. » Donc le bailli com- mença à demander au chevalier : « Quelles nouvelles, mon- € seigneur, nous portez-vous de par delà? S'il vous plaist, € dites-nous-en. • Et le chevalier, en riant , respondit : € Par ma foy , monsieur le bailli, les plus grandes nou- « velles que j'y sache, ce sont que monseigneur de Charo- € lois est marié. • — € Marié, ce dit l'autre , et à qui?» — € A qui? ce dist lors le chevalier: à sa cousine germaine, € la niepce de monseigneur que vecy, » et le duc rioit à pleine bouche de la menée, c Comment Déa , ce dist le € bailli lors, vecy le plus terrible personnage dont onc- € ques homme oyt parler, et est-il certainement vray? » — € S'il est vray, ce dit le chevalier, il doit bien estre « vray et pour croire quant ils ont couchié ensemble, et € fait et parfait les nopces à leur droit. » Sy se commença à signer le bailli d'amiration qu'avoit* et voioit en ce mis- tère, et ne sçavoit à quoy tourner son sens, ou h rire aveuques les deux autres, ou à soy ruer à genoux devant le duc en glorification de l'œuvre. Fit toutevoies les deux personnages, et rendoit grâce au duc du cas, pour et au nom du roy, et en sa personne rioit aveuques les autres de la menée que jamais n'eust pensée. Aussi c'estoit un homme tout outre-mondain, et qui de sens et de folie savoit faire son profit autant que nul de son temps. Or est vray que prestement, quant ce mariage fut fait, ceste nouvelle contesse de Charolois, ferrant battant et & tuer cheval, envoia devers son père le duc de Bourbon, et devers sa mère la ducesse, leur annonçant ce qui estoit fait et la manière comment, dont, si la dite jeusne contesse ' AminUian, étonnement. DE CHASTELLAIN. 27 cstoit aise et non merveilles, père et mère en furent cent fois plus entrepris d'amiration et du mistère non onques espéré en eux , et tellement leur alla près du cœur ceste œuvre que tous deux tournèrent à pleurs d'abondance de joie, et joignans les mains envers le ciel , en rendirent loenges à Dieu. Et dist prestement le duc de Bourbon lors, tout povre martir qu'il estoit : « Or a vaincu la bonté de « monseigneur, mon frère, la rudesse de mon dur courage, « et à rencontre de ma restive nature froide, il m'a montré « une amour de perpétuelle mémoire. Or ça. Dieu est « riche assez pour mes enfans, et ne pourront faillir à « avoir assez puisqu'ils sont liés et reliés à un tel duc qui € leur est et sera père après moy. Tout ce qu'il m'a fait t demander, Chinon et autre chose, si plus vouloit, je le « lui accorde et donne devant Dieu, et veul que beau-fils € de Charolois, puisqu'ensi est, il en soit ahérité et mis en « possession, et me desplaist qu'à monseigneur mon frère, « en qui tant ay trouvé bonté, me suis porté si restif, et « prie à Dieu que je lui en puisse rendre les grâces et re- « merciemens, comme j'y suis tenu. • Et prestement mist sus son ambassade et renvoia arrière le seigneur de Chau- mont et celui de Culan aveuques son chancelier devers le duc à Dijon, pour lui rendre les grâces et remerciemens de ce mariage, lesquels lui-mesmes ne pooit faire en per- sonne pour cause de son impotence, ensamble et pour faire le don et le transport de la terre de Chinon en la main du' duc. Sy arrivèrent les dis seigneurs à Dijon maintenant, durant encore que le bailli de Berri y estoit, et vinrent faire les remerciemens au dit duc en toute la plus grant révérence que pooient et lesquels il ne convient réciter, car sont assez à ymaginer de eux-mesmes ; firent aussi de parle duc leur maistre le don et transport de la terre qu'a- 28 CHRONIQUE voit demandée, et estoit belle chose et digne de grant re- cort, les beaux langages dont ils usoient par manière de recognoissance et de remerciement, dont le duc de Bour- gongne toutevoies, jà-soit-il que la vertu mouvoit de lui, en refusa l'honneur, disant que ce qu'il avoit fait, il avoit fait à intention de bien, et si son beau-frère le duc de Bour- bon le vouloit recognoistre aussi, il en estoit bien joieux, et si non, il falloit bien qu'il s'en passast, et ne lui vouloit demander riens. Sy en firent tellement les deux parties en noblesse de cœur que tous deux y acquirent honneur et que mesmes les remercians qui droit-là estoient venus pour ceste affaire, furent suscités à larmes par la vertu du mis- tère et de la bonté que veoient entre ces deux princes. Le bailli de Berri vit tous ces mistères et personnages, et lui sambloit bien que n'avoit cause de faire longue poursieute sur ce pour quoy estoit venu de par leroy, car voioit tout consommé et paraccompli son désir. Sy prist congé au duc, lequel avecques ce qu'avoit vu et oy, l'as- souffy de response et de recommandation humble, ainsi qu'il séoit au cas, et partit le dit bailli content hautement du duc et lui attribuoit toutes les hautes louenges du monde. Dont ne fut mie si tost au logis qu'il ne trouvast là les commis de par le duc qui l'attendoient et lui firent présent de douze tasses, chacune de trois marcs d'argent, lui priant qu'il les voulsist prendre en gré et humblement recommander leur maistre en la bonne grâce du roy. Le dit bailli les reçut en gralit révérence et se monstra tout surpris de la largesse de ce prince, car savoit bien qu'en la maison de son maistre le roy, on n'avoit point ceste manière de faire aux serviteurs du duc de Bourgongne, et partant s'en esvergonda tant plus fort, mais comment que fust, ce disoit, et puisqu'il avoit plu au duc de mons- D£ CUÂSTfiLLAIN. 29 . trer ainsi ses bontés «nvers luy, qui onqûes service ne lui fit et point ne le valoit, il mettroit peine & le déservir s'il pouvoit, et d'en remercier le roy pour qui honneur on lui avoit fait tant de biens, et par conclusion partit le plus hautement content qu'onques homme fit de maison de prince, et en fit bon et léal recort au roy et bien honorable, et de quoy le roy après se trouva grandement à sa paix et plus asseuré. CHAPITRE VI. Comment il y avoit toutes apparences d'amour entre le roy et le duc. Or n'y avoît-il nulles rumeurs alors entre le roy et ce duc deBourgongne, mais y avoit signes et apparences d'a- mour et de toute union, réservé que pour cause des terres engagées il sambloit avoir du costé du roy toudis un cou- vert relais de murmure parce que ne pouvoit avoir sou royaume tout à luy et en son entier, comme icy devant au commencement de ce livre a esté dit tout à plein. Toute- voies pour ce que l'occasion ny chéoit point juste pour les demander, et que celui par lequel peut-estre on les pensoit à ravoir, ne vouloit venir vers son père, il s'en convenoit taire alors et dissimuler et feindre porter amour qui estoit froide par dedens, comme le monde dès onques est plein de telles dissimulations. Et partant, quant je dis que l'amour y estoit, je le dis par une spécification, car au moins elle y sambloit estre, et au fort si l'amour n'y estoit vraie, au moins y estoit paix sans guerre nulle, qui estoit un grant bien. Le duc toutevoies de sa part pour attaindre à l'a- mour vraie et unie du roy, s'estoit mis en tout humblo 30 CHRONM^UE léal devoir maintefois et avoit bien monstre que moult lui estoit désirée et convoitée quant jà avoit envoie devers luy son seulsecréet premier cliambellan, le seigneur de Croy. Pour tant plus le vaincre et le gagner, y avoit envoie aussi son chancelier, Thomme du monde le plus sage, ce disoit-on, et en qui mains gisoient tous les liaulx affaires de son régner*. Donques ces deux notables seigneurs qui portoient le cœur et l'estomac de leur maistre pour les monstrer au roy en fons, donnent assez preuve que l'amour et bonne volenté y estoient de sa part, et que, si froideur y avoit ou devant ou après, ce ne mouvoit de sa cause, si non en tant que ne vouloit restituer gratis et pour nient ce qu avoit par léal droiturier transport et appointement de la paix, dont nul ne lui doit donner blasme. Mais n'est de merveilles si entre si haulx et si puissans princes il y ait des couverts liongnis * tousjours, quant povres et petites gens vivent à peine sans en avoir entre eux beaucoup et pour fastrouUes*. Donques et puisque les princes sont hommes et leurs affaires sont haulx et agus, et leurs na- tures sont subgettes à passions maintes comme à haine et envie et si faites povretés, et sont leurs cœurs, vray habi- tacle d'icelles h cause de leur gloire en régner, par plus, par moins, sy n'est donc riens de nouvel si entre ces deux princes qui onques ne s'entrevirent, et tous deux voloient du plus haut vol de la terre, et gisoient leurs affaires en commune communication ensemble et en un royaume, y avoit questions aucunefois et difficultés , rumeurs et dis- • Lo 10 avril 1454 (v. st.) le duc de Bourgogne, qui se trouvait alors à Noseroy, envoja Toison-d'Or (Lefebvre-Saiut-Remy) vers le roi de France {Histoire de Bourgogne, l\\ pr. p., 215). JMgnoro la date exacte tlu dt^part du soigneur do Croy et du chancelier. ■ Hongnis, nvurmuros, plaintes. • Fastroulks, bîigat elles. DE CHASTELLAIN. 31 sentions dures à devoir [souffrir] et par lesquelles amour vive se peut estaindre, et froideur et dissimulée envie y courir et croistre , lesquelles je laisse toutevoies et m'en veul taire, pour cause que le jugement n'y est pas cer- tain, et me suffit seulement que la paix y estoit pour lors encore et d'amistié la samblance, et ne dis mie cecy sans cause, car l'heure venra cy-après que cecy servira, et n'y sera point l'amour, ne par samblant, ne par effet, mais disposition et apparence à grant mal inréparable. Pour ensievir donques la matère, et laquelle parfois est fondée en racine de rumeur, aucune fois aussi en douceur et en production de bon courrage, je laisse ce qui est cou- vert dedens les pensées et viens à ce qui se monstre par paroles, car là prent-on les gens et les juge-on. Le roy en ce temps-cy sentant la famé et grant voix qui couroit en ce royaume que son beau-frère le duc de Bourgongne de- voit prestement partir pour aller au saint voiage de Tur- quie , et qu'à ce faire il se préparoit tout et disposoit en toute diligence, certes moult lui commença à attendrir le cœur et à doloir de le perdre sans qu'onques une seule fois ne l'avoit pu voir de vif œil. Sy regrettoit durement son eslonge * et la plaignoit fort , tant pour la glorieuse famé qui estoit en luy comme pour vertu du prochain sang qui s'acquittoit en droiture. Sy me fut recordé alors qu'à ceste cause un jour parlant de luy et sur ces termes, il dist : «c Saint Jehan! saint Jehan! beau-frère de Bourgongne « s'en va en Turquie, ce poise moy, saint Jehan ! c'est le « plus honoré prince qui vive, il doit beaucoup à Dieu; ei « je l'avoie vu une fois, j'en morroie plus aise, saint Jehan! « saint Jehan ! et premier que je ne le voie, je luy envoie- ' Eslonge, éloignement. 52 GIRONIQUE « ray ainchois beau fils Charles * en ostage ; car s'il s'en va, « il pend en grant aventure si jamais j'y recoeuvre, ne luy € aussi. » Gestes paroles estoient belles et de bon juge- ment, et me samble que là où il y avoit un tel sens et ainsi parlant, si Tentrevue y eust esté une fois, certes le rema- nant eust esté de grant espoir, et leurs deux natures eus- sent esté entre-esjoyées et renflambées de bonne amour non jamais séparable, mais les fortunes du monde ne le vouloient point encore, dont ce fut pitié, et aussi les moyens y eussent esté durs à trouver et bien difficiles, selon divers regars aux choses passées, et du présent temps d'alors pleines de dangers. Toutevoies, connue le roy avoit dit et fait dire à messire Simon qu'il envoieroit devers lui aucuns de son conseil, premier qu'il partisist de ses pays, il en ordonna aussi et donna la charge à un chevalier nommé messire Jehan Boursier, général de Normandie, d'aller devers luy en Flandres et duquel le conte se fera en son lieu, le duc arrivé droit là, qui encore est à Dijon. CHAPITRE VIL Comment le duc prist son chemin vers Flandres et fut partout reçu à garant solempnité. Or estoit pleine toute France, mesmes et pluiseurs autres royaumes, que le duc de Bourgongne devoit faire le voiage en Turquie, et qu'à ce faire il s'emploioit tout et soUicitoit l'empereur et les autres princes crestiens. Donques après avoir séjourné en Dijon, par l'espasce d'un mois ou en- * Charles, depuis duc de Guyenne. ' 'T-->3'^-:^vr-~ ■" DE CHASTELLÂIN. 53 viroiiy priât son chemin vers Flandres, et passant par Chas- tillon-6U]>Seine, y demora quatre ou cinc jours et droit-là vint devers luy l'évesque de Langres', nouvellement par- venu à la dignité, lequel après lui avoir fait la révérence, lui rementevoit l'hommage que devoit à Téglise à cause de Chastillon, et en effet demandoit à avoir ycelui. Mais le duc qui savoit bien ce qui estoit de faire et de dire, lui respondit : « Déa, monseigneur de Langres, j'ay une fois € fait l'hommage à l'église, et cela peut et doit suffire < pour une fois : sy n'est mie dit que je le dois faire à tous € les évesques un après autre, car l'église n'est tousjours < que une, et moy, je ne suis que un homme aussy . • De ceste parole fut tout entrepris l'évesque de Langres, et ne savoit que dire après, se contint toutevoies sagement envers luy et tourna son parler en autres devises, comme il savoit bien faire, car estoit gracieux homme et avoit autrefois assez jparlé à luy du temps des guerres de Gant, que le roy l'avoit envoie devers luy avecques messire Loys de Beaumont pour traiter de l'accort entre luy et les Gan- tois*, et estoit celuy qui en ce temps-là se nommoit l'archi- diacre de Tours, homme bien notable et discret, bon clerc et de grant autorité au conseil du roy. Tenu donques en devises avecques le duc qui volentiers l'ascoutoit , com- mença à parler de son voiage en Turquie, et lui dist que hautement et glorieusement avoit empris tant pour l'âme que pour le corps, mais à tel prince qu'il estoit , si grant et si loingtain d'icelles marches, et que jà estoit venu à ■ Oui Bernard, maître des comptes et conseiller de Charles VII, suc- cessivement archidiacre de Tours , ahbé de Saint-Remy de Reims et év^uo de Langres. Après la bataille de Nancy, il se déclara en faveur de Louis XI contre Mario de Bourgogne. Mort en 1481. ' Foyw t. U, p. 308. 54 CHRONIQUE haut et pesant eage, îl y mettoit beaucoup de dangers, et sambloit que par ses paroles tendoît à Finduire de s'en déporter plus tost que de lemprendre, pour cause, comme j'ay dit, des dangers qui y estoient, et lesquels aussi il alléguoit de bonne amour. Mais le duc certes qui & cest article voioit opportunité de respondre et d'en parler au vray de son cœur, dist prestement : € Vraiement, monsei- « gneur de Langres, je considère bien que vray est ce que « vous dites, et que du dangier y cbiet beaucoup, en ce « que je volontiers feroie, mais face Dieu de moy ce qu'il « lui plaira, car quant je sauroye véritablement que j'y € devroie mourir et jamais n'en retourner, si je trouve < les choses disposées pour y pooir aller, sy irai-je et ne « m'en tenra riens nulle*. » Par quoy, après le mot dit, révesque ne voulut onques plus répliquer, car voioit bien qu'il avoit la chose en cœur, et partant pria à Dieu qu'il lui envoiast bonne aventure et bon avancement selon le haut et bon désir qu'il y avoit. Le duc partit de Chastillon-sur-Seîne et passa la Cham- paigne par dehors toutes les bonnes villes sans entrer ny en Troies, ne en Châlon. Sy estoient toutevoies les eaues bien grandes et hors de rive partout, par quoy il y faisoit pénible passer, mais ce fit-il à cause qu'il vouloit fuir peut- estre les honneurs qu'on lui eust fait à l'aventure par les bonnes villes du roy, car toutes s'estoient attendues à son passage parmi elles. Sy en furent tous débaretés * les ma- nans et ne savoient pour quoy ainsi les fuioit. Or vint jusques Arras là où arrivé on lui fist une réception solemp- uelle , comme si tout nouvel entrast en seigneurie, et y * Ne m'en tenra riens nulle, rien ne me retiendra. * Débaretés, déçus. DE OIÂSTELLMM. 35 tendit-on les rues à ciel deseure, les quarefours pleins de personnages, processions au devant de luy, à multitude de torches alliimées, et crioit-on Noël! à toutefforcement*. N'estoit chière, ne joie de quoy on se pooit aviser, qui droit-là ne fust monstrée pour son joieux retour d'Alle- magne, là où tous ses subgets lavoient regretté estre allé en tel péril, et non merveilles, car le péril y estoit grant, mais Dieu, espoir, le préserva et conduisit; et de ceux mesmes que Ton avoit cuidié estre ses ennemis, et qui autreffois l'avoient deffié de feu et de sang, maintenant quant s'estoit trouvé entremy eux. Dieu leur donna cœur tout nouvel et les fit devenir ses serviteurs et amis et lui offrir corps, biens, femme et enfans et mettre mesmes leur querelle que pooient avoir, en ses mains, pour en estre juge et partie, laquelle chose ne se peut autrement en- tendre, fors que c'estoit œuvre de Dieu, qui en la bonne ardant volenté qu'avoit envers luy et envers sa sainte foy, Tavoit voulu deffendrc et préserver de tous périls plus encore hors de ses marches qu'en les siennes propres, et là proprement gisent les mi stères de Dieu; car non en choses légères et capables à humain pooir, mais en choses déses- pérables et périlleuses se monstrent les vertus divines. D'Arras s'en alla à Lille, là où arrivé on lui fit autre- tant d'honneur comme à Arras, et de Lille tout droit s'en alla à Bruges, là où Brugeois pareillement comme ailleurs s'acquittèrent envers luy en toute solempnité et joie, et lesquels tant en firent que le taire me samble autant los pour moy que le réciter sans cause opportune. ■ On poprésenta notamment lo mystère de Gédéon. Les personnages étaient richement habillés, mais ils no parlaient point. Co mystôro coûta plus de mille couronnes d'or. « Si Dieu fust descendu du ciel, « i^oute Jacques Duclercq, je ne sais si on lui eust pu faire plus « d'honneur. » 50 CHRONIQUE CHAPITRE VIII. Comment lo roi envoya devers le duc messire Jehan le Boursier, général de Normandie. Or convient revenir au roy qui fort désiroit à envoîer devers son beau-frère le duc de Bourgongne sur les ma- tières que messire Simon de Lalaing lui avoit ouvertes à Meun, et en effet donna ceste charge à un sage cheva- lier et notable, nommé messire Jehan le Boursier, pari- sien et général de Normandie', lequel bien instruit de ce qu'avoit à faire et à dire, s'en vint à Bruges, et trouvant l. DE CHASTELLAIN. 37 et par l'affabilité du personnage que vit devant luy si révèrent, aveuques la production des mots, plusieurs fois fondit en larmes que ne pooit restraindre, remonstrant en outre au duc que tout ce qu'il avoit fait requérir par messire Simon de Lalaing, le roy le lui accordoit libé- ralement ' et s'y voudroit emploier de tout son pooir, et finablement en signet d'amour lui envoya aucuns dons par souvenance. Sy fut le dit chevalier moult honorablement reçu et festié à tous lez de tous les grans et de toutes gens de bien ; car estoit doux homme et agréable à chascun, et ne quéroit mesmes que de donner chevaux et coursiers çà et là, qui les eust voulu prendre, et tellement s'y porta qu'il acquist grâce et bon los de chascun. Sy en advint après que pour la grâce qu'il avoit droit-cy acquise, le roy arrière une autre seconde fois le renvoia droit-cy pour plus difficile matère, aveuques l'évesque de Constances, pour le fait du dauphin son fils, en espoir que par son gracieux langage il pourroit faire revenir devers luy son dit fils, comme cy-après vous apperra, quant ledit dauphin sera venu en la maison de Bourgongne, lorsque les affaires de celle matère donneront occasion d'en faire le conte. « Par des lettres du 5 mars 1454 (v. st.), Charles VII autorisa le duo de Bourgogne à percevoir la dîme et à lever des troupes dans le royaume de France pour faire la guerre aux infidèles {Histoire de Bourgogne^ IV, pr. p., 214.) Ces lettres se trouvent à Bru^œlles aux archives générales du royaume. Voyez l'inventaire de ces archives, III, p. 96. L'évéque de Toumay fut nommé collecteur- général des deniers de la croisade, dans les États du duc de Bourgogne. On peut voir à la bibliothèque de Douay des lettres du 18 juillet 1455, par lesquelles il en ordonne la levée. A ces lettres se trouve Joint le tableau de ce qui fut reçu dans plusieurs villes, notamment à Lille, à Bruges et à Gand (mss. de la bibliothèque de la ville de Douay, n«* 849 et 850). 58 CHUONK/UE CHAPITRE IX. Chy s'ensieut le camp de Malnenot et de Jacotin Plouvier. En ce temps-cy au mois de may escheit à faire un champ de bataille en Valencines par manière de gage mortel entre deux compagnons vallets, armés tant seule- ment et cousus chascun en une pel de cordawen ' join- tissé depuis la cheville du pié jusques au dessous le men- ton à la fachon du corps tant estroite que nulle main n'y poroit pincer desus, et estoient rés à pilotte* et à nue teste, chascun un pavais de bois en sa main et un baston de mellier* cautelé et agu devant, mais premier qu'entrer en la manière de leur combattre, convient réciter aussi la cause qui à ce les traioit, car sambleroit chose estrange à maintes nations que deux vallets, et encore en telle façon, dussent combattre en gage de mort, qui est député et encore à grant dur à nobles hommes et pour singulières causes. Sy convient savoir que très- anciennement et de tout temps, cette ville de Valencines, terre impériale, a esté douée de divers singuliers previlèges et bien estran- ges les aucuns, tous toutevoies à les interpréter au vray , donnés une fois à intention de bien, desquels toutevoies ce duc présent, depuis qu'il en estoit devenu seigneur, pour aucuns d'iceux dont on usoit tout en mal et en con- dition abhominable, leur en rompit et trèscoppa aucuns par haute forte main, ce qu'onques prince n'avoit pu * Cordatren^ cordoan, cuir do Cordoue. * Rés a pilotte^ complètement ras^*s. ' Meilier, néflier. DE GUASTELLAIN. 39 flaire jusqu'à maintenant. Entre autres choses, ceste ville- icy par previlège ancien peut recueillir et donner francise à deux conditions de gens, l'une sy est à gens homicides, et l'autre à gens fuians devers eux pour debtes, qu'en autres pays ou villes ne poroient payer, et par espécial cestes gens derreniers qui y affuient pour debtes, ne peut-on rattaindre, ne poursievir en icelle ville par nulle quelconque remonstrance qu'on sace faire de leur fait, ne par lettriage , ne par preuve donnée, ne par obligation de propre main, ne par nulle riens autre, si ce n'est que deux bourgeois mesmes de la ville le prouvent et tesmoignent, par la vertu desquels les créditeurs seroient oys en justice et les affuis condampnés à faii-e raison, mais ce point-là à bien dur et à peine jamais ne se trou- veroit en ycelle ville, ne que deux bourgeois voulsissent tesmoigner à rencontre de eux-mesmes et de leur fran- cise, et aussi par adventure il leur seroit impossible d'en faire vray tesmoignage, quant l'affuy poroit estre d'Avi- gnon et le poursievant d'Espagne, comme souvent y escheit. Sous ombre donques de ce previlège droit-cy se retraient en ceste dicte ville souvent, mains faulx gabu- seurs trompeurs et de mauvais arts pleins , et qui sous aucune crédence que poront avoir à Paris, à Tournay, à Bruges et à Lille entre les marchans , esleveront les biens d'iceux par fainte marchandise, emprunteront grans sommes de deniers ou de vasselle d'argent sous leur cré- dence, et par nuit embléement trousseront tout et l'envoie- ront en ceste ville de Valencines , et femmes et enfans et leurs propres personnes y transporteront, dont, le matin à l'aventure, ceux à qui l'emprunt aura esté fait, battront leurs paulmcs de desconfort et en crieront vengeance à Dieu, mais savent bien qu'il n'en poront avoir autre 40 CHRONIQUE chose. Sy faut bien entendre que ce previlège droit-cy ne fut mie jadis donné à telle intention, ne pour gens ai fids, mais fut donné pour soulager et donner respit à mainte povre créature ruée jus par fortune par quelque mau- vaise eschéanoe ou de mer ou de guerre ou de feu ou de larrons ou d'aucun autre inconvénient, ainsi que une per- sonne est plus maleureuse que Vautre, et à telles gens par pitié et compassion qu'on doit avoir en eux , fut donné ce previlège aux Valencinois, non à ceux dont ils ont abusé depuis et dont c'est pitié. Les gens de l'autre condition à qui est donné previlège, sont gens homicides, comme j'ay dit, qui y seront reçus, de quelque marche ou pays qu'ils y affuient, et seront là en la francise et sauvegarde de la ville, sans que l'empereur, ne le roy, ne le duc de Bour- gongne mesmes qui en est prince, les puissent poursievir, ne leur porter grief; mais cecy se fait par une condition laquelle il convient déclarer premier, et laquelle souffi- samment répare lesdits Valencinois en ceste matère. La costume de cestui cas sy est quant aucun de quelque nation où il soit, veult venir quérir la francise de ceste ville pour cas d'homicide, il ne peut sinon sur son péril entrer dedens la banlieue d'icelle, que premier il n'annonce à justice que là dehors des bailles il y a un qui vient requérir francise. Sy envoie justice prestement droit-là deux hommes dépu- tés à ce, et trouvent celui, puis lui demandent quel chose il quiert, et celui respond : t Je demande francise d'unho- € micide que j'ay fait en tel lieu ou tel. » Lors les commis à ce rinterrogentsur la condition du fait, s'il a esté vilain ou réparable, puis lui demandent son nom et le nom du mort, dont s'il respond que le fait est sans vilain reproce et que de celui il demande francise pour peur des amis et de la justice du prince, les commis à ce lui disent alors : DE GHASTELLÂIN. 41 « Nous vous accordons la francise et demeure de ceste « ville par condition que si homme vient ou peut venir, « qui vous veulle reprocher et mettre sus que cest homi- « cide ayez commis villainement, et par quoy vous ne € seriez digne de joïr de ceste francise, que vous de votre € corps serez tenu de vous endeffendre et parer à Tescu et < au baston à rencontre de l'accusant en lices closes, dont € jamais ne partirez que ne soiez vainceur ou vaincu et « exécuté par justice mort ou vif. > Adonc l'homicide respond qu'il en est content, on lui accorde l'entrée et le reçoit-on prestement, on rapporte le cas aux seigneurs de la loy, et le met-on en registre sur date et sur nom et sur Tannée du prévost alors gouvernant. Or advint qu'envers ce temps-cy et de la prévosté d'un nommé Nicholas du Gardin en l'an cinquante-cinc, vint un compagnon de Toumay nonmié Mahienot, lequel avoit tué un autre en ladite ville et demandant la francise de Valencines, l'obtint sur les conditions alléguées, jà-soit-ce que aucuns couvertement maintenoient que son cas estoit vilain, mais ne vouloient point faire fait pour cause de l'estroit danger. Finablement après avoir demoré en Va- lencines par aucun temps, s'esmut noise et question entre ce Mahienot-icy et un autre nommé Jacotin Plouvier, et ce à cause que ce Mahienot devoit avoir promis audit Jacotin, qui se disoît parent du mort, une somme de dix escus, affin qu'il lui procurast paix envers les amis du trespassé. Sy donna ainsi l'adventure depuis, que Jacotin demandant ceste somme d'argent, qui estoit un vert compagnon et de légère sorte, Mahienot lui nya tout et dist que point ne lui donroit un denier, car de luy n'a voit que faire, ne de son aide, ne de son maltalent ne lui estoit riens. De quoy ledit Jacotin courchié, tant pour le sang de son parent 42 CHRONIQUE comme pour sa promesse faillie, chaudement respondit : « Ha! faux traître meurtrier que tu es, qui as meurtry € mon proïsme en trayson et en faux aguet , et encore € aveuques ce tu me gabes et moques. Oh! que je prie à « Dieu que je me puisse venger de toy comme d'un faux € mauvais murtrier que tu es, et qui as tué larcineuse- « ment celuy du monde qui autreffois s'est plus fié de toy. » Sur lesquelles paroles, Mahienot lui demanda s'il vouloît dire et maintenir que ledit son parent, il l'avoit tué meur- trièrement, et l'autre lui dist que oy, et Mahienot lui re- doubla, disant qu'il en avoit menti, et Jacotin tiercement lui répliqua fellement, disant qu'il avoit menti lui-mesme, et jettant son gage promist de le monstrer et faire bon de Bon corps. Sy fut levé le gage et les deux personnes furent mises en arrest et en main de justice pour en décider au droit de chascun. Or estoit cecy une grant matère et dont de cent ans par avant ou environ n'estoit advenue nulle samblable, et n'estoit pas le duc retourné encore de son voiage d'Allemagne, par quoy les seigneurs de la loy craignoient à soufifrir faire * ce champ selon le contenu de leurs previlèges, sans en avoir adverti premier le prince et seigneur et en -avoir son aveu, pour ce que c'estoit un cas de grant nouvelleté et touchant fort à la hauteur de sa seigneurie. Sy envoièrent devers luy à Dijon sitost que le sentirent estre arrivé droit-là, là où le duc leur deffendit par exprès, qu'ils n'en souffrissent riens faire jus- qu'à tant qu'il seroit au pays, et qu'alors sans faute il leur souffreroit joyr de leur previlège, et lui-mesme y seroit en personne. Sy s'en tinrent content à tant les Valencinois, et bien joyeux de leur response retournèrent en leur ville. » C'e»t-à-dire : craignaient de laisser fairo. DE CHASTELLAIN. 43 Donc après aucune espace entre-deux et que le duc estoit venu en sa ville de Bruges , retournèrent arrière devers luy, pour savoir quel chose il seroit à faire de ces deux gens, ou s'il les souflfreroit combattre ou non, là où arrivé le duc les mena de terme à autre par autres empescemens qu'il avoit, mais leur promettoit infailliblement que le champ en souffreroit faire court ou long, et qu'en ce ne dévoient mettre doute, car mesme le vouloit voir. Sy se contenoient très-bien les gens de bien qui pour ceste cause estoient tramis devers luy et Texcusoient en ses affaires, mais à dur pooit-on contenter le peuple en la ville, qui disoit que ce duc-cy ne le souffreroit jamais, quelque samblant qu'il en fist, mais leur voudroit rompre ce pre- vilège, comme autres leur avoit rompu. Sy en murmu- roient fort et s'en monstroient très-mal contens, et de fait estoient tous favorisans grans et menus avecques Mahie- not, celui qui avoit pris la francise, et l'autre, il le héoient de noire mort et lui souhaidoient toutes les malédictions de Cayn par courrage qu'ils avoient contre luy, dont moy passant par Valencines en ce pendant et qui tout cecy cognus et oys, le dis au duc mesme, lui estant assis au disner, lors où il respondit : « Ceux de Valencines s'abu- « sent bien, disant que je leur rompray ce previlège, jà- « soit-ce que je le poroie bien faire, mais ils combattront, « et si j'en estoye à cinquante lieues loin, sy y venrai-je « pour les voir, certes. > Et ainsi en fit, et le xxi" jour du mois de may Tan LV, il y comparut, et se logea sur le marchié droitement devant les lices en la maison du pré- vost de celle année, qui onques ne l'avoit esté, et lequel le duc mesmes avoit créé prévost contre toutes les anciennes coustumes et libertés de la ville, car estoit bastard, mais très-riche, bon, simple preudhomme et fort envié en. la ville 44 CHR0N1(?UE pour cause de son avoir et plus maintenant encore pour sa promotion. Sy s'estoit venu rendre droit-là le duc pour voir mieux à son aise la bataille qui moult estoit piteuse et dont les manières et conditions vous seront déclarées droit-cy au plus près de mon retenir. Par un jour de mardi qui moult estoit bel, environ neuf heures du matin entrèrent donques en champ ces deux champions Tun après lautre, dont les manières du mis- tère vous deviserai, mais que premier ay conté un peu la nature du champ et des cérimonies que la ville y met, et dont le prince, posé encore qu'il y soit présent, n'a nul intérest, et premièrement des lices qui sont rondes, à trois doubles rans de gros marien charpenté, mais fer- mées de grosses cordes haut et bas tout à l'environ, dont chascun cercle a cinc pies de large en dedens mesuré, et celui de dedens vient en croisure, et deux pies de haut de sablon, aflSln que les plus loingtains les puissent voir com- battre, et en dedens lesdits cercles sont assis ceux du ser- ment de la ville, archers, arbalestriers, canonniers et toutes si faites gens, armés et embastonnés, et au plus près du parquet principal sont assis ceux de la loy aveuques aucuns autres lesquels ils y ont évoqués, ayans emprès eux le bourreau et autres commis au parfait de l'œuvre quant besoing sera, dont pour la seurté de l'assamblée et de toute la ville qui a nulle riens autre n'entend à celle heure qu'à cestui fait, ont fait fermer les portes, et les tiennent closes, et ont envoie grant puissant guet sur la muraille, et font sonner la grosse cloche tout au long de la bataille jusques à la victoire de l'un, laquelle fait hi- deux à oyr. Or ont eu ces deux gens-icy par longue espace leurs maistres emprès eux, qui leur ont appris leurs envayes et deffenses, et tout ce en quoy il les espè- :»r^^ DE CUiSTELLAIN. i5 rent à sauver, et avoit Mahienot emprës lui un nommé Hans, le meilleur qu*on savoit en nul pays, et Jacotin, qui estoit serviteur à messire Sance de Lalaing, prévost du conte alors en Valencines, avoit emprès luy un nommé maistre Jehan de Bourges non si expert que l'autre, ce disoit-on, mais de bonheur pour luy. Or vint l'heure qu'entrer leur convenoit en lices, et y entra Jacotin premier comme appelant h teste nue rès à pilotte, et cousu en cordowan noir , tout d'une pièce jam- bes et corps sans pourpoint et sans riens dessous, et yce- lui entrant et mené de son maistre fit le signe de la croix h l'entrée et ploiant les genoux bien bas jetta les yeux vers le ciel et joignoit les mains avecques oration de bouche secrètement, puis s'en alla à la main droite de luy, où estoit sa chaière, et là en fit autretant aussi au front droitement devant le duc qui là se tenoit derrière un treillis, et puis quartement en fit autretant à la main senestre et lors re- tourna seoir en sa chaière là où il rasscura son samblant, car moult avoit esté pâle à l'entrée; sy estoit-il bel compa- gnon et grant et avoit grâce d'avoir esté merveilleusemeut hardy. Prestement, quant Jacotin estoit assis, sievi Mahienot , lequel d'entrée se mist à genoux en terre, et faisant le signe de la croix baisa la terre et partout en la croisée du parquet en fit autretant et estoit petit homme, mais quan- ques il fit, il le fit de grant cœur, ce sambloit, et tout res- conforté, et ne se monstroit nul signe de peur en luy. Dont, après avoir fait ses premiers devoirs, s'alla seoir en sa cluiière vis-à-vis de Jacotin , qui encore ne avoient, ne escu, ne baston, et voiant Jacotin devant lui, le regarda moult fellement et se haussa assis deux ou trois fois en sa chaière par manière comme s'il le mcnaçast de grant mal. 46 CHRONIQUE Sy furent notés moult les contenemens de Tun et de lau- tre, de plusieurs seigneurs qui là estoient, et en fit-on des couversjugemens. Droit-là assis donques, fut apporté un missel et, icelui ouvert à Tendroit de Tévangile, le vint-on présenter à Jacotin pour jurer dessus, et Jacotin jura avoir bonne querelle, tenant la main sur Tévangile, et le baisa. Donc, ce fait, on tourna vers Mahienot qui pareille- ment jura et dist que l'autre estoit un faux mauvais men- teur, et cela lui feroit cognoistre, et baisant le livre devint mort comme cendre et changea de couleur. Or falloit-il faire encore un autre mistèrebien estrange, car vinrent deux hommes à ce commis qui apportoient du vieux oing' chascun une grant portion, dont l'un s'en alla à Jacotin et l'autre à Mahienot et commencèrent à frotter et à engraisser ces deux champions depuis le haut du col jus- ques à la cheville dupié, et par-devant et darière tellement les adoubèrent que nulle chose onques ne fut plus glis- sant, car n'estoit ongle qui eust sçu pincier sus, mais la grasse de Jacotin fondit prestement dedens son cordowan, sitost qu'elle y estoit mise sus, et de Mahienot pour frotter qu'on lui fist, ne pour chaleur du soleil qui jà estoit haut onques ne volt entrer dedens , mais demora toute blanche dehors sans fondre, et veoit-on bien qu'en cela pooit avoir aucun secré signe, mais ne le savoit-on à qui attribuer ou en bien ou en mal, sauve que le fondre dedens donnoit désespoir à pluseurs et espoir aux autres comme vous orez ce que la fin en ordonna. Après ce mistère fait, vint-on apporter espices en deuxta^^ses d'argent, etfaisoit celui qui portoit les espices l'assay chascun devant son homme, affin qu'il ne se doubtast de poison , ne de haine. Sy en prist * Oing, graisse. DE CUASTELLAIN. 47 chascun et en mengea aveuques le signe de la croix, et furent reportés les espices et puis apporta-t-on des cendres en deux tasses aussi, et en fit-on Tassay devant eux, pour ce qu'elles dévoient toucher à la char nue, et leur eu frotta-on les mains bien fort afin de tant mieux pooir tenir leur baston sans couler dehors, dont finablement et pour tous mistères derreniers, après les cris faits de par la ville, leur furent apportés leurs bastons et leurs escus, ësquels escus & l'envers y avoit painture d'aucuns saints et saintes, lesquels ils baisèrent , puis les prisrent par les enarmes ', chascunle sien, et garnis de leurs bastons, se disposèrent à la bataille là où maintenant estoient venus* Ce Mahienot-cy estoit un très-hardy valleton , plein de courrage et de fierté , et aigrissoit fort pour deffaire son homme plus par subtilité que par force, car se sentoit beaucoup moins puissant que l'autre et plus petit ; sy s'a- vança à grant pas vers son homme bien fièrement et ainsi qu'il estoit souple de corps et petit, bouta son escu de la .pointe en terre et levant le sablon à tout, qui estoit secq, le jetta es yeux de Jacotin et aveuques ce marcha dedens luy et lui assist un coup en la teste, droit au-dessus du front, et le plaia grièvement et tant que le sang en randissoit ' dehors du haut jusques en terre et que de l'un et de l'au- tre ne faillit guères qu'il ne perdist vue, mais Jacotin qui pour ce ne se monstra esbahjs ains plein de cœur et de hardement ne failly mie à emploier ses bras aussi à bon profit, mais tellement le vint charger de coups hideux et pesans que Mahienot n'avoit plus force, ne cœur de porter son escu, ains le laissa couler à terre et cheoir tout plat, * Enormes^ courroies de l'écii. ' RandUtoit, janiissait. 48 CHRONIQUE et voiant que Jacotin 1 aigrissoit mortellement de prèa pour mettre à fin, ne voioit autre deffense contre la mort que de prendre son baston à deux mains et de ruer les bras en haut pour défendre sa teste. Dont entre-deux une fois seulement cuidant recouvrer sur Jacotin, rua après ses jambes là où il faillit. Sy se remist arrière sous la cou- verte de son baston à deux mains pour se garantir, mais riens ne lui valut, car les coups de Jacotin lui estoient trop mortels, et ne les pooit porter. Sy commença à chan- celer comme si les jambes lui faillissent et le courrage aussi, et tout ainsi que un homme yvre desmarche bran- lant, se laissa cheoir à terre d'un costé et son baston de lautre, dont Jacotin qui avoit Tœil en lui, vistement rua jus son escu et de croisée se laissa cheoir sur luy, et par force le tourna sur le ventre, le visage en terre, là où le povre homme commença à crier et à soy efi^orchier pour tourner le visage en sus et pour soy aucunement deffen- dre, mais Jacotin l'en garda bien, car prist le sablon et lui jetta et frotta dedens les yeux et lui en emplist la bouche tant qu'à peine ne pooit parler. Sy prist Mahienot l'un des dois de Jacotin aux dens, et tant le tint serré et estroit que Jacotin ne veoit manière de le ravoir, mais disoit tout haut : € Attens, attens , je t'en paierai bien. » Sy alla bouter son pousse de l'autre main en ses yeux et y com- mença à fouiller dedens jusqu'au parfont tellement qu'il lui tirât les yeux hors jusques à pendre sur les joues. Lors abandonna-il le doy qu'il tenoit à dens et commença à crier : cMercy, » et l'autre lui dist: « Rens-toy donc, traî- « tre! rens-toy, murtrier, et confesse ton cas, »et Mahienot dist : € Je me rens, » mais tousjours s'eflForçoit à lever ou à tourner le ventre dessus, mais ne pooit, car trop lui estoit fort l'autre. Sy ne se sentoit Jacotin encore si asseur de la DE CHASTELLAIN. 49 victoire qu'il ne le tendist encore à mettre plus bas, et plus près de fin, car sentoit grant cœur en luy et grant felleté ', par quoy Jacotin prist les deux bras de Mahienot et les tourna à devant damère, deux, trois, quatre fois, jusques à tout les derrompre, et saillant et bondissant des genoux sur le dos, lui rompit Teschine, disant : t Cognoy, traître, « cognoy que tu Tas murtry mon parent, cognoy-le, » et Mahienot dist : t Je le cognois, » et Jacotin alors qui tous- jours foulloit en ses yeux ou lui rompoit Teschine , dist : « Parle haut, traître, affin que Ton t'oye, dis que tu Tas « murtry, crie haut, » et Mahienot crioit : «Je Tay fait, je « lay fait. » Et aveuques ce mot cria tout haut: «0 mon- « seigneur de Bourgongne, je vous ay si bien servi en « vostre guerre de Gand î 0 monseigneur, pour Dieu, je « vous prie mercy*, sauvez-moy la vie! » et Jacotin*... CHAPITRE X. Comment le seigneur de Croy âst avoir en mariage à Philippe, son fils aisné, la fille aisnée du conte de Saint-PoH. » Felleté, énergie, vig^ueur. * Malgré ces prières, Mahienot, lirré à demi mort au bourreau, fut pendu. Voyez Matthieu d'Escouchy , chapitre CXII, et la chronique anonyme, Corp, chron, Flandria, III, p. 525. * Le chapitre est inachevé, et les cinq feuillets suivants ont été coupés. ^ J'indique d'après Matthieu d'Escouchy les matières qui eussent dû Traisemblabjement être traitées dans les feuillets restés vides. 50 CHRONIQUE CHAPITRE XI. Comment le duc de Bourgon^ne enTOja une noardle ambassade en France '. CHAPITRE XII. Comment les FraDçois quéroient à ravoir les Tilles engaglées de la Somme, et comment il y avoit fbible entente entre le roj et son fils le dauphin. Or estoient en ce temps-cy lesbesongnes de ce royaume assez tranquilles et en bon estât. Le roy et le duc de Bour- gongne, comme avez oy, se maintenoient en bonne union, et avoit le roy accordé au duc ses requestes pour aller en son saint voiage, et le dit duc , sur la fiance qu'il avoit au roy aussi , se disposoit de tout son pooir pour tirer outre, mais que fortune voulsist souflFrir ailleurs, là où tout pendoit le parfait, c estoit es princes de Tempire. Les Anglois aussi estoient expuls du royaume , réservé à Calais, et par ainsi François alors avoient partout les bras au deseure, et leur commençoit fort à grossir le courrage, parce que voioient le monde maintenant devoir ploier de- vant eux, et nulle pooir résister encontre leur effort, car avoient les plus belles gens d*armes du monde et les mieux * Voyez dansV II istoire de Bourgogne, IV, pr. p., 219, les réponses re- mises au nom du roi à diverses demandes présentées par le chancelier de Bourgogne et le sire de Croy (août 1455). i)E CHASTELLAIN. 51 en point, avoient les Italies qui les redoubtoient, Savoiens qui leur ploioient genoux, Allemans qui les quéroient avoir paisibles, et les Espaignes qui leur oflFrirent ammi- nistrations et services, et voians alors à chief de longue pièce que le voiagede ce duc de Bourgongne ne sortissoit point à son eflFet et que de jour en jour la rompture s'y trouvoit plus et plus grande par les guerres et discors des princes de l'empire, seule une chose restoit en ce royaume qui leur cuisoit secrètement, et en quoy murmu- rans petit à petit commencèrent à prendre engaigne* et à demi deul, c'estoit que ce duc de Bourgongne, membre de ce royaume et suppos, estoit tant roide et tant fort , que, lorsque tout le monde ploioit devant eux et estranges et privés et donnoient obéissance au roy, lui seul demora en francise et en domination enforcié, et avec ce qui plus estoit et le plus dur, c'estoit que toutes les terres sur la rivière de Somme, aveuques autres grans membres du royaume, tenoit engaigiées de la main du roy, et en estoit le roy forclos et diminué en son patrimoine et ne pooit trouver voie, ne tour de les ravoir, lesquelles toutevoies, quant il y eust voulu aler par puissance, ce leur sambloit légère chose assez de les ravoir de sa main, comme vray estoit, mais pour ce qu'elles y estoient mises par le traité de la paix faite à Arras, il ne leur sambloit pas honorable d'y aller par celle voye, et partant leur sambloit néces- saire de trouver une autre voie tierce par laquelle à demi sous honneste querelle, à demi aussi sous couverte me- nace, l'espée au poing , on poroit parvenir au recouvre- ment de cestes terres et les tirer des fortes glorieuses mains de ce duc , ce que le roy onques n'avoit pu faire * Prendre engaigne, s'aigrir, s'irriter. 5i CHRONIQUE à lencoutre de son beau-père le Savoien qui bien en fut battu après et de sa propre verge. Or estoit-on assez averty en la maison de Boui^ngne du proposement des François, et comment ils ne veilloient qu'à ravoir les terres de Somme hors de la main gaigière par subtiles voies, et souverainement par le moien de l'hé- ritier de la couronne, mais que le pussent faire venir à court. Sy s'en mist le duc en la volenté de Dieu et en Tattente de ce qu il en poroit avenir, car se sentc^ avoir bon droit pour bien les oser deflFendre, et les autres disoit avoir grant tort de ce mettre avant, vues les conditions et les causes pour quoy lui avoient esté transportées, mais comme les choses n'estoient encore que proposement et paroles sans fait, lui sambloit bien aussi qu'encore n'estoit- ce pas chose l)ien preste de tirer le dauphin hors de son Dauphiné pour faire venir h court, car le voioit très-mal enclin à ce faire, et par ainsi y espéroit encore respit, pre- mier que* telle rigueur lui seroit oflFerte*. En effet le duc de Bourgongne craignoit fort ceste œuvre, non pas parère* meur paoureuse envers ses ennemis, mais par une cremeur de conscience que la guerre dont il avoit esté pacifîeur, ne retouniast arrière en ce royaume et par yceux-mesmes ses ennemis vieux, èsquels il avoit usé de pitié, dont la mort * Premier que, avant que. * Les chevaliers reprochaient au dauphin sa lûcheté : « L'an xl, lo « dauphin Loys entra au pays de Suisses, mais il fut rudement rebouté, « et à se retraire, il perdy moult de ses gens et de ses bagues. Sy fat « tout aise quand il pot retourner en France. » Note marginalôy Ckron, ms. de La Haye. C'est ainsi que Louis XI apprit à apprécier la valeur des Suisses qu'il enrôla plus tard à sa solde. — Les hommes d'église accusaient en môme temps le dauphin d'ôtre impie : « En la fin « d'aoust 1413, lo dauphin alla à Meaux, et là fut aucuns jours que oncques n'alla à l'église, que tous les jours • alloit chasser et faire telles « vanités ou pis. » [Journal du Bourgeois de Paris,) DE CHASTELLAIN. r>3 peur sauvage de son père et un doute que si d'aventure il se fust trouvé devers luy, il Feust corrigé de main mise par prison ou autrement, car avoit esté averti aucunement de si faites menaces. Sy n estoit en puissance d'homme, tant fust sage, ne tant lui sçust-on promettre, qui l'en pust asseurer, ne par quoy il voulsist soy traire vers son père, lequel en avoit grant deul, tant parce qu'il le voioit en un gouvernement peu honorable et de petit fruit, et partie aussi parce qu'il ne se pooit aidier de luy en nul de ses affaires comme celui de présent, aveuques les autres passés, èsquels tousjours il avoit esté absent, et ne s'y estoit onques voulu trouver, qui toutevoies eussent esté glorieux pour luy et de perpétuelle mémoire digne d'y avoir esté chief . Or y perdoit-on langages et labeurs, et n'estoit riens qui le pooit mouvoir de son propos. Il se contint en son Dauphiné, faisant bonne chière, amoit par amours, main- tenoit gens d'armes*, traveilloit fort son pays, ses voisins visitoit, et le duc de Savoie son beau-père ploia tout à sa guise, mesmes par armes et par haute main à peu d'occa- sion, jà-soit-ce toutevoies que ycelui duc savoien estoit un prince de povre vertu et de petit effet, par quoy telle tri- bulation lui estoit plus due, car mesmes s'estoit mis en guerre à l'encontre de tous les plus grans nobles de son pays et les en avoit déchassés et expuls par volenté, à l'appétit d'aucuns estrangiers cypriens et fenunes aussi qui le gouvernoient. Sy en convenoit à ce noble prince droit-cy le dauphin prendre mesmes la querelle pour eux ■ Le dauphin avait d'abord songé à se défendre en Dauphiné contre son père ; il avait dans ce but convoqué la noblesse ; il avait même recruté des hommes d'armes en Savoie, mais on se montra partout peu disposé à Taider. TOI. m. 4 5i CimONIQUË à rencontre de son beau-père le Savoien qui bien en fut battu après et de sa propre verge. Or estoit-on assez averty en la maison de Bourgongne du proposement des François, et comment ils ne veilloient qu à ravoir les terres de Somme hors de la main gaigiëre par subtiles voies, et souverainement par le moien de l'hé- ritier de la couronne, mais que le pussent faire venir à court. Sy s'en mist le duc en la volenté de Dieu et en Tattente de ce qu'il en poroit avenir, car se sentoîl avoir bon droit i)our bien les oser deffendre, et les autres disoit avoir grant tort de ce mettre avant, vues les conditions et les causes pour quoy lui avoient esté transportées, mais (îomme les choses n'estoient encore que proposement et paroles sans fait, lui sambloit bien aussi qu'encore n'estoit- ce pas chose bien preste de tirer le dauphin hors de son Dauphiné pour faire venir à court, car le voioit très-mal enclin h ce faire, et par ainsi y espéroit encore respit, pre- mier que* telle rigueur lui seroit offerte*. En effet le duc de Bourgongne craignoit foi-t ceste œuvre, non pas par cre- meur paoureuse envers ses ennemis, mais par une cremeur de conscience que la guerre dont il avoit esté pacifieur, ne retouniast arrière en ce royaume et par yceux-mesmes ses ennemi»* vieux, èsquels il avoit usé de pitié, dont la mort * Premier que, avant que. * Les chevaliers reprochaient au dauphin sa lûcheté : « L an xl, le • dauphin Loys entra au pays de Suisses, mais 11 fût rudement rebouté, « et à 80 retraire, il perdy moult de ses gens et de set bagues. Sy fat « tout aise quand il pot retourner en France. » Note marginale^ Ckron, ms. de la Haye. C'est ainsi que Louis XI apprit h apprécier la valeur des Suisses qu'il enrôla plus tard à sa solde. — Les hommes d'église accusaient en mCmo tomps le dauphin dôtro impie : « En la fin « d'aoust 1443, le dauphin alla à Meaux, et Iti fut aucuns jours que oncques n'alla à Tégliso, que tous les jours » alloit chasser et faire telles « vanités ou pis. » [Journal du Bourgeois de Paris.) DE CUASTELLA1N. .\S toutevoies lui eust esté aussi aggréable s'il en eus! pu estre quite, toutevoies au paraller* et qu'on eust voulu user de volenté sur luy et de torfait si énorme , il se fust deffendu chevalereusement à la roide espée , et le beau droit qu'avoit de Dieu et d'homme si autentique, il l'eust mis en la fortune de la bataille et de guerre criminelle*, dont onques telle pitié n'advint que si cela fust advenu, ne cas plus honteux à raconter pour la part de ceux qui en eussent esté les mouveurs, car n'y pooient avoir droit nul qui les parast. Or je laisse le duc de Bourgongne qui de paroles ne s'esmaioit guëres et aussi peu de menaces, et retourne au dauphin viennois, lequel jà-soit-ce qu'il n estoit point d'avis d'aller devers son père pour les doutes qu'avoit bouté en sa teste, voulut toutevoies bien et désiroit estre en sa grâce, sauf que demorer pust en sa liberté, sans venir à court et sans mettre changement , ne mutation en ses serviteurs, lequel toutevoies pour satisfaire à raison et à naturelle loy ne voulut plus diflFérer sans envoier devers lui, pour savoir si par belles paroles et humbles, il le poroit contenter sans venir h court, et demorer en sa bonne grâce aussi bien loing que prè.s. Et, en effet, dressa son ambas- sade pour cecy faire, et en donna la commission à messîre Guillame de Coursillon, chevalier, natif d'Anjou , lequel il instruisit de son coun-age touchant ceste matère, et lui en donna l'instruction par escript. Sy partit ledit cheva- lier de Homans le xvii*" d'avril Tan 1455* et tant erra qu'il vint là où estoit le roy, auquel il fist la présentation » ParalUTy aller jusqu'au bout. ' Criminelle, acharnée, mortclk*. • Li^ez: 1450, après Pilqups. 5G CHRONIQUE des lettres de son maistre, dont icy est la teneur et la propre forme : € Mon très-redoubté seigneur, je me recommande à « vostre bonne grâce tant et si humblement conmie je « puis, et vous plaise savoir, mon très-redoubté seigneur, « que j envoyé présentement devers vous messire Guil- « lame de Coursillon pour vous dire aucunes choses. Sy « vous supplie, mon très-redoubté seigneur, qu'il vous « plaise le oïr et croire de ce qu'il vous dira de par moy, « et m'avoir et tenir tousjours en vostre bonne grâce, qui a est la chose en ce monde que plus je désire, ensamble me « mander et commander vos bons plaisirs pour yceux « faire et accomplir à mon pooir, au plaisir de Nostre- < Seigneur qui, par sa grâce, mon très-redoubté seigneur, « vous doint bonne vie et longue. Escript à Romans, le « xvii* d'avrir. » Quand messire Guillame de Coursillon avoit présenté cestes lettres et que le roy les avoit bailliées à son chance- lier et fait lire tout haut, sans que onques demandast : « Comment va-il à Loys?» ne : «Comment fait-il? » dont assez se tint esbay ledit messire Guillame, le roy lui dist qu*il dist ce pour quoy il estoit venu et que il l'oroit volontiers, car ses lettres portoient créance. Lors messire Guillame commença à dire : « Sire, monseigneur se re- « commande très-humblement à vostre bonne grâce et « vous supplie le plus humblement qu'il peut, qu'il vous « plaise lui pardonner de ce qu'il n'a plus tost envoie « devers vous. Sire, il m'a icy envoie pour vous prier et « supplier très-humblement qu'il vous plaise en l'honneur « de Dieu et de Nostre-Dame lui pardonner toute desplai- » Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 99. DE CHASTELLAIN. 57 « sance que vous porez avoir eue contre lui. Sire, comme « vous sçavez en ceste chose-icy a eu bien longue durée , « et ne peut estre qu'il n'y ait eu des rapports sans nom- « bre et de bien estranges et par lesquels povez avoir de « grandes suspections et lui de grans craintes : il vous « supplie très-humblement qu'il vous plaise, de vostre Cf. Daclos, Histoire de Louis XI, III, p. 104. Voyez aussi dans le môme ouvrage la réponse noble et digue que Charles VU ajouta de sa propre bouche : que s'il désirait voir son fils, c était bien plus dans Tintérét de son fils que pour lui-môme, et qu'il s'étonnait de voir son fils douter de sa parole, « car il n'y a, disait-il, si grand seigneur « en Angleterre, combien qu'ils soient mes ennemis, qui ne n'y osast « bien fier. • DE CHASTEUAIN. 69 de receoir sur luy , alors que arrière la tierce fois il renvoira devers le roy son père, le prieur des Célestins et Gabriel de Vemes. CHAPITRE XIII. Comment le duc alla en Hollande pour le fait de sa croisade et aussy pour cause de réveschié d^Utrecht. Or, retourne à faire mon conte du duc de Bourgongne, lequel s'en estoit allé maintenant en son pays de Hollande envers la Toussains pour soy monstrer droit-là à son peu- ple qui, passé a dix ans par avant, ne l'avoit vu, et Tavoit- on prononcié mort en son voiage d'Allemagne, et y estoit tellement ahurté ledit peuple qu'à nul, tantfust grand, ne voulut onques donner crédence du rapport de sa vie. Sy estoit nécessité audit duc de s'y aller monstrer pour cause des périls et des parties qui droit-là se maintiennent, dont la conséquence eust pu estre mauvaise en fin par conti- nuer les langages de sa mort. Et de fait y alla et se mons- tra aux parlans, lesquels tous confus se trouvèrent en leur folle légère créance par le contraire de leur cuidier. Sy disoit-t-on alors qu'en la propre première nuitée que vint à La Haye, sa maison souveraine du pays, environ onze heures de la nuit que moult faisoit brun temps, et n'y avoit lune, ne estoile qui apparussent , vint traverser un grant merveilleux feu, par dessus sa chambre, si merveil- leusement cler que tous voians s'en espoentoient, et sour- dant de devers midy, s'ala férir vers nord en la parfonde mer où il s'attermina, dont, parce que la nuit estoit toute obscure et que nulles chaleurs terrestres n'avoient cours TOI. in. 5 70 CHRONIQUE alors, car estoit la veille de la Toussains» plusieurs Tinter- prétërent à prodige et à aucun grant signifiement sur sa personne. Or est vray qu avecques ce que nécessité estoit d'estre venu droit-là pour contenter son peuple par corporelle vue, sy avoit-il deux autres causes grandes aussi qui à ce faire le constraignoient, dont Tune estoit pour faire sa demande au pays pour le fait de son voiage, comme il avoit fait en Flandres et en Bourgongne, et l'autre sy estoit pour cause d'un noble homme du pays, chief des Houx*, promu en l'église, et tendant à estre évesque dTJtrecht, lequel estoit en apparence de soy esleveretenfiè- rir dangereusement à l'encontre du duc , ou au moins d'avoir une grant part de ses volentés au dit pays sous l'ombre de l'évescié, s'il y parvenoit, avecques l'assistence des Houx, dont son frère et luy estoient chiefs, par lesquels il eust déprimé l'autre partie et mis le pays en guerre et en trouble mal réparable. Et partant le duc voiant cecy, et bien informé du cas et désirant à sauver et maintenir en estât ce qu'estoit venu maintenant en branle de perdi- tion, sagement se trouva conseiUié d'y aller et de mons- trer visage mesme à ceux qui pouvoient avoir cœur faint, car en longuement attendre il y chéoît péril, conmie le seigneur de Lannoy , gouverneur de Hollande pour lors, homme agu et de soubtil engin cler voiant, avoit donné à cognoistre à son maistre le duc, comme celuy du monde qui mieux le savoit, et qui plus cognoissoit en parfont le proposement de cestes gens et de ce qui en ensievroit, qui n'y mettroit remède. Quant donques le duc pour les causes droit-cy alléguées > Hoekt, parti opposé aux Kabeljëuwê, Vofftz tome !•', p, 210. DE CHASTELLAIN. 71 estoit descendu à La Haye et là soy monstre à son peuple, manda prestement à venir devers luy les trois estats pour tenir convention avec eux en ses affaires. Sy y vinrent au jour ordonné les prélas du pays, samhlahlement les barons et nobles d'Hollande et Zeelande, avecques les bonnes villes en dàputation notable. Et le duc, soy veuil- lantabrégieren ses aff^^ires, et assis en dais ricbement paré, leur fit dire et remonter droit-là par la touche d'un maistre Loys du Chesne la cause de leur mand, et pour quoy droit-là les avoit fait convenir. La relation dudit maistre Lovs fut ceste-icv ou telle en substance : € Messeigneurs, mon très-redoubté seigneur, monsci- « gneur le duc présent, vostre prince et naturel seigneur, « vous salue trètous et vous mercie de votre présent con- « venir droit-cy h son mander. Messeigneurs, mon très- < redoubté seigneur, monseigneur le duc est venu en cestui € son pays de Hollande, ainsi me fnit-il dire, pour visiter « vous, messieurs, et son peuple, et a esté et est bien des- € plaisant que si longuement lui a falu estre absent de € vous autres, s'il Teust pu amender; mais, comme vous « et tout le monde avez cognu et pocz percevoir, il a eu tt tant de haulx et de pesans affaires en ses autres pays < et seigneuries, que bonnement ne Ta pu amender, ne y «« mettre remède si tost comme il eust bien voulu. Sy < vous supplie mon très-redoubté seigneur présent, que € vous l'en veuilliez tenir jiour excusé , car n'a point tenu par « faute de bonne amour envers vous et de bonne affection. « Toutevoies, non obstant sa longue absence et demeure, «c il a entendu et scet bien que voua, en faveur et révérenctî 'i de sa hautesse et de sa noble personne, vous vous estes * tousjours tenus et maintenus paisibles et obéissans sous " le gouvernement de ses officiers, lesquels il vous a bail- 72 CHRONIQUE liés, dont il vous mercie tant qu'il peut et vous en scet grant gré, vous priant que tousjours veuiUiez continuer ainsi, et vous entretenir comme avez fait jusques icy, et il vous veut et promet à estre bon, bénigne et favorable prince et seigneur , et comme de tous temps il a eu [bonne] volenté envers vous , et encore veut avoir tous- jours et aura, et pour ouvrir la matère principale pour quoy, mon très-redoubté seigneur, présentement a fait convenir droit-cy vous, messieurs des trois estats de cestui pays, il est vray que passé a longtemps mon très- redoubté seigneur présent a esté pressé, adverti et re- quis à pluseurs fois et par pluseurs lettres de notre Saint-Père le pape et de TEmpereur , comment un Sarazin grant prince qui se nomme le grant Turcq, de- puis quatre-vingt ans en çà,iuy et son père, ont occupé et envahy toute la plus grant part de la Grèce, et en affoiblissement du peuple de Dieu et de sa sainte Église, Tont toute asservie et submise à leur loy ou au moins à tribut, qui est chose désolable et de grant ruyne, et bien digne pour y avoir mis remède, passé longs ans, qui eust pu , pour cause des conséquences qui touchent à toute la cristienté, souverainement aux princes cris- tiens qui sont et doivent estre les deffendeurs de rÉglise et champions contre les infidèles. Or, est ainsi advenu que puis le temps de trois ou quatre ans en çà, comme poez bien avoir oy dire , un cruel ennemy de Dieu tout endurcy en mal, qui se fait nommer comme son père le grant Turcq, novellement s'est essours, et ycelui par orgueil en quoy il boullone et par convoitise à gloire terrienne, volontairement s'eslève à l'encontrede la Divine Majesté comme fit Lucifer, et présume d en- vabyr toute la terre et l'empire d'icelle et de la mettre DE CHASTELLAIN. 73 < par puissance et effort de batailles sous sa domination, < disant ycelui affaire estre beaucoup plus possible et « plus faisable à luy qu onques n avoit esté à Alixandre, « entendu que de gens et de terres et de seigneuries « et d'avoir et de force il estoit trop plus puissant que « ledit Alixandre quant il emprist à régner, de laquelle « présumption pour en monstrer commencement de fait, « il s'est pris et voulu prendre, comme direct ennemi de « Dieu, à la plus forte et la plus redoutable cité des « autres, clef et bastille de la cristienté vers Orient, la « sainte cité de Constantinoble, et de fait par armes, par « siège, par assaulx et par diverses manières de molestes, « finablement l'a prise, conquise et subjuguée, et mettant « tout à ruyne et à subversion, les haulx glorieux palaix, « maintes dévotes églises et somptueux édifices , l'empe- « reur d'icelle très-noble cité moult vertueux et renommé « prince fit prendre et décoller devant ses pies, avecques a innombrables crudelités faites au peuple et èsquelles il « se délitoit et glorifioit, sans encore les dérisions et blas- « phèmes autres commises es saints lieux et reliquaires « droit-là trouvés , et desquels il fait à esmerveiller com- « ment Dieu l'a voulu permettre faire ainsi, car onques « pareil cas n'a esté vu, ne si grant playe en la cristienne « église comme ceste, laquelle chose advenue ainsi, il est « vray que mon très-redoubté seigneur présent, estant a en sa ville de Lille, et encore tout frescement saillant i'. de sa très-annuyeuse et très-doloureuse guerre, et la- « quelle il lui a convenu mener constraint contre ses « subgectsles Gantois, l'empereur régnant aujourd'hui Fré- w rie le Tiers envoîa unes lettres audit mon très-redouté a seigneur par lesquelles il lui signifioit et prioit que pour « entendre au remède et à la résistence de cestui cruel n CHRONIQLE « infernal tyran, comme prince un des principaux de « lempire, il voulsist venir jusques en la ville de Bainse- € bourg" où il mesme seroit en personne, car autreffois, < ce lui mandoit, il s estoit offert de passer jusques à Asie € pour cestui mesme affaire, lesquelles lettres vues et € examinées, mon très-redouté seigneur présent, mettant « tous ses propres et grans affaires darrière le dos et dési- « rant tant seulement faire service à Dieu, s est transporté « et emblé celéement d'entre ses serviteurs et subgès, et € mettant sa très-noble personne en mille dangiers, s'est K mis à petit nombre de gens et à grant peine et traveil € en ses haulx jours en ce voiage d'Allemagne pour soy « trouvera la journée de l'empereur, lequel, non obstant « que, pour aucuns certains empescemens, mesme ne s'y c est pu trouver, sinon par notable ambassade, ledit « mon très-redouté seigneur présent et en face des « princes de l'empire, de l'ambassade de nostre Saint- « Père et d'autres rois et princes cristiens, s'est offert et tt déclaré de volentiers et libéralement entendre à la ré- « sistence de ce cruel tyran et d'y comparoir et estre « 'mesme en personne aveuc tout ce que pourra finer de « pouvoir et d'effort, voire si trouver pouvoit prince autre • de l'empire qui ce mesme voulsist emprendre et à qui il a se pust joindre en espoir d'aucun noble et haut exploit '< salutaire. Et tellement s'y est obligé et offert mon très- « redouté seigneur, non par vaine gloire , ne présump- < tion de soy-mesme, que jamais il ne s'en veut retraire, « ne révoquier.et qu'il ne poursieve son saint vœu et pro- < messe, s'il ne veut estre recréan et déshonoré, dont « mille fois mourir lui seroit moins dur, car n'est riens « après son âme dont il fasse dangier que de son hon- « neur. Mais siet bien de vous réduire à mémoire, mes- DE CHASTELLAIN. 75 seigneurs, que autreffois par cy-devant sous Tempire d'Alexius, un sien prédécesseur, d'immortelle mémoire, le conte Bauduin de Flandres, par sa vertu et haut emprendre, conquist en cas samblable ceste noble cité de Constantinoble sur les mescréans et la mist en main là où elle estdemorée de hoirenhoirjusqu à jourdui, pai- sible cristienne. Sy en doit mon très-redouté seigneur pré- sent avoir le cœur plus mu et affecté envers elle pour cause d'icelui son prédicesseur si glorieux prince , et dequiTinjure aujourduiredonde comme en sa personne, et est vray aussi que, posé encores que ceste doloureuse nouvelle de la perte de ceste noble cité ne fust encores venue et que du cas ne fust riens, et mesmes quant cestui cruel tyran de nouvel essours ne se seroit encore eslevé, ainsi qu'il est, en orgueil , sy avoit encore mon très- redouté seigneur, sous la grâce et permission de Dieu, délibéré et conclu le plus tost qu'il eust esté possible, de faire un voiage avec le signe de la croix sur les enne- mis des cristiens, par cognoissance des haulx biens, seigneuries et dominations que reçues a du don et de la gr&ce de son Créateur, et pour soy exposer en Tap- partenir et devoir de sa vocation. Donc, pour cemonstrer par effet, jà passé a longs ans et par diverses fois, il a envoie pluseurs notables ambassades vers nostre Saint- Père, devers les empereurs et autres roys et princes cristiens, affin de les solliciter et induire à ce, et d'abon- dant maintenant et encore depuis ces derraines nou- velles venues, y a renvoyé et y renvoie coup sur autre tant en conventions prises en Allemagne comme autre part, aflin que clèrement il appère en toutes congré- gations faites pour ceste cause qu'à luy ne tient point , mais qu'il est prest, tout volontaire et tout conclu à 76 CHRONIQUE faire son devoir et pouvoir et riens y espargnier, ne mort craindre ; et mesme pour ceste cause, et pour soy acquitter en honneur envers le roy, il a envoie devers luy, si tost que revenu a esté de son voiage, et lui a signi- fié et fait à savoir tout ce que a esté fait, dit et promis à Eainsebourg et ailleurs touchant cest« matère, le paroffrement qu'il avoit et a fait aux princes de l'em- pire , avecques toutes les conditions et qualités de la besogne, dont et pour mieux faire sortir à effet son noble vouloir, a requis au roy qu'il lui plaise lui donner grâce et congé d'aller en cestui voiage, souffrir venir avecques luy et en sa compagnie ceux de son royaume qui le voudroient sievir, et que finablement pour le salut et garant de ses subgès il vousist prendre en protection et en garde son fils [et] ses dits pays, lesquelles choses toutes le roy libéralement et de grant cœur lui a accor- dées, à grant regret toutevoies de l'eslonge de sa per- sonne, et n'entend le roy autrement fors que mon très- redouté seigneur présent demeure ferme et persévère en son noble vouloir et que les affaires de la cristienté dont il a esté le principal solliciteur, ne lui doivent don- ner l'occasion constrainte temprement de le faire, comme non à vous tant seulement il a fait déclarer ceste besogne , mais à ceux de Bourgongne pareille- ment cçmme à vous et à vos voisins prochains, ceux de Flandres, tout nouvellement et naguères, et comme à ses autres pays donra à cognoistre aussi comme le cas le requiert. Et pour ce, messeigneurs, que un tel si haut et si* efforcié voiage, et qui touche à l'universelle cris- tienté, ne se peut faire sans innumérable finance d'ar- gent et de coust, sans multitude de chevalerie et de peuple sans nombre, et qu'en un tel attemptement il DE CHASTELLAIN. 77 « convient faire exploit et bouter outre ce qu'on a bien « encommencié, et non aller sobrement garny, par quoy « dérision en pourroit ensievir aux cristiens et encore plus « grant playe, mon très-redouté seigneur vous fait pe- « monstrer cecy affin qu'après avoir pris conseil et avis € sur la matère, vous le veuilliez aidier et secourir de vos « biens en telle quantité et manière que Dieu, de son noble « et haut vouloir et de -sa noble personne, laquelle il y « paroffre à peine et à mort, puist traire loenge et ser- « vice et la sainte cristienté vaucrant en péril, fruit et « salut*. » De ceste relation furent moult contons les ascoutans, et leur plut moult le bel humble remonstrer de leur prince, Jequel veoient fort enclin à haute chose emprendre et jugeoient bien en leur discrétion qu'il y falloit avoir un grant regard pour libéralement l'aidier, mais prians hum- blement pour jour d'avis et pour en faire rapport à chas- cun en son lieu au peuple des bonnes villes, et puis pour respondre à la demande, leur fut donné terme de eux con- seiller dessus et de venir rendre response au mesme lieu, là où, à chief de huit jours, après avoir communiquié ensemble, retournèrent, et favorablement lui accordèrent trois cent et cinquante mille clinquars * à payer dedens certains termes par divers payemens, prians humblement, * Les documents sur le projet de croisade de Philippe sont fort nom- breux. Je me borne à indiquer ici la relation de Bertrand de la Bro- quière (bibl. imp. de Paris , 10264) , l'avis du sire de Wavrin (bibl. de Bourgogne, 7251), celui de Jean do Thoisy, la lettre de frère Bartbélemi de Gènes et une autre lettre écrite en 1448 à Constantinople (bibl. imp. de Paris, fr. fr. 1278) , et enfin diverses lettres écrites par les princes d'Orient (bibl. de Bourgogne, 7585, 11953, 11954). M"« Dupont, dans le tome II de son édition de Jean de Wavrin, a publié la lettre de Bartbé- lemi de Gônes, d'après un autre ms. de la Bibl. imp. de Paris, le n® 7445». * Clinquars, écus d'or do Hollande, 78 CHRONIQUE atOQt ce, que leur petit don Toulsist avoir agréable et leurs personnes pour recommandées tousjours en sa noble et bonne grâce. Sy les en remercia le duc moult grandement et leur dist que sy feroit-il et de tous temps il avoit eu amour et dilection envers eux et qu encore le voloit-il continuer ainsi de mieux en mieux. £t ainsi se partit ceste assemblée des trois estas de Hollande et de Zeelande en grant honneur pour ceux du pays à cause de leur libéral octroy et à la grant joye de leur prince et seigneur qui les trouva bons et favorables envers luy tousjours, non obstant toutevoies sa très-longue absence passée. Or convient un petit amplier ma matière et parler sur le radoubbement des parties et des questions qui estoient au pays et desquelles pouvoient ensievir périls et des grandes playes, mesmes en la hauteur du prince, parce que la ques- tion estoit difficile et en forte main et la partie puissante et à craindre, qui la maintenoit. C estoit le seigneur de Brederode et le Domprévost* d^Utrecht, son frère, lequel avoit esté eslu pour estre évesque dudit lieu, dont par vertu de ses favorisans et que puissant estoit et sage et chief de ladite ville et de tout le pays, roidement et rigo- reusement il tint la main à la croche, et à dur s'en souflfre- roit deffaire, ce dist, pour quelconque autre, tant fust grant, car se sentoit avoir le droit pour luy et Télection du Saint-Esprit, par quoy sur si bon titre, il oseroit bien attendre une grande rumeur et estrif, premier que le perdre. Et sambloit alors à pluseurs nobles et sages du pays de Hollande que ce qu il béoit * tant fort et tant roi- dement à ceste croche, ce n estoit mie tant seulement pour « Domprévost, prévôt de la cathédrale. ^ B^oit, aspirait, tondait. DE CILVSTELLAIN. 79 la convoitise de Thonneur, ne du profit, mais pour avoir pouvoir et cremeur sur tout le pays, souverainement sur les Cabillaux, lesquels, lui qui estoit chief des Houx avecques son frère, contendoit à deifaire et à renverser parce que ce parti-là estoit plus en la grâce du duc, ce leur sambloit, que le leur. Dont , si cela fust advenu et que cestui eslu eust esté paisible évesque et puis eust voulu dominer et bouter sa corne sur la partie adverse, la dépression direc- tement en fust tournée en la hauteur du prince et en sa confusion, et finablement par temps en pou voit cheoir eu dangier de perdre son pays et d'en estre bouté dehors, par quoy il loisoit bien et estoit bien nécessaire de y mettre remède ains tost que tard, et de rompre Tinconvé- nient, premier qu il fust enforcié de roideur plus péril- leuse. Longuement toutevoies et premier que le duc fust venu droit-cy à ceste fois en son pays de Hollande, sy avoit-il esté averti de cecy par le seigneur de Lannoy, gouver- neur du pays, et lui avoit-on dit qu'il estoit besoing qu'il y remédiast par quelque voie hastive, ou autrement il en pourroit escheoir en grant meschief et dont il auroit perte; car desjà ledit de Lannoy en avoit vu plusieurs appa- rences de mauvaise note et dont les fins estoient de mau- vais espoir, car estoit cestui eslu venu parfois- à La Haye soy monstrer droit-là, en route et multitude de gens armés et embastonnés, moult hautainement et en grant orgueil, comme pour monstrer barbe à tous autres du parti con- traire et donner à cognoistre que maintenant estoit-il celuy devant qui tout se ploieroit, voulsist ou non, car il avoit en main ce par quoy il en seroit maistre, et de fait me souvient bien que audit seigneur de Lannoy, gouver- neur du pays pour celle fois, là estant à La Haye, je oys 80 CHRONIQUE dire que moult estoit le contenement de cest eslu hau- tain et fier en ce lieu , et que assez lui desplut d'en voir autant s'il y eust pu mettre remède , car c'estoit un cas de mauvaise conjecture. Sy fust avisé que le duc avoit un jeusne notable fils de belles mœurs, nommé David, et estoit évesque de Téroenne, et sambloit bien au duc et à ceux de son conseil privé, les seigneurs de Croy et de Lannoy, que cestui-icy seroit et pourroit estre tout propre, par qui le fait de l'autre qui se disoit eslu, se pourroit rompre et mesmes seroit bouté en possession par vertu papale. Sy envoya le duc à Rome pour ceste cause, ferrant battant, et fist informer notre Saint-Père Calixte alors, du danger qui pourroit ensievir si celuy qui se disoit eslu, parvenoit à l'évescliié d'Utreclit et qu'à sa cause moult de maux et d'inconvéniens pourroient venir à tout le pays et mesmement àsahauteur et seigneurie, et lui supplioit pour tant qu'en faveur de luy et en avancement de publique salut, il voulsist annuUer l'élection faite et donner le béné- fice à son fils naturel, évesque de Téroenne, homme de bonne vie et de bonnes mœurs, parmy ce que le maisné fils du conte de Vaudemont, frère à la dame de Croy, entreroit en possession de l'éveschié de Téroenne; car le seigneur de Croy l'avoit obtenu ainsi devers son maistre le duc, et Te duc y tint la main comme il l'avoit promis, et en fist la requeste. Finablement notre Saint-Père Calixte agréa au duc sa pétition et constitua celui de Téroenne, évesque d'Utrecht, non obstant toute élection faite, et par bulles expresses et pleines de précepte autant que le Saint-Siège appostolique en peut donner, fut mandé et commandé à ceux du chappitre de recevoir cestui et de renoncier et déporter de l'élection faite, sur tous les bans et interdictions que l'église peut faire, lesquels toutevoies DE CHASTELLAIN. 81 chappitre et eslu ne s'en esmayèrent que un peu et n'en firent conte non plus que d'une riens , car entendoient tousjours vaincre et porter leur pan ' haut par puissance, conune non ayant peur de nulluy, dont vecy aprièmes le dur de la besongne qui commença à grandir et à croistre et multiplier estrif et argu l'un contre l'autre, dont l'un se disoit évesque et n'avoit riens en la cité, et l'autre se disoit eslu et avoit la cité pour luy et toute l'église. Sy en vint depuis grant trouble et fel argu en grant approche- ment de mal, en quoy toute voies le duc tousjours ouvra sagement et en mist tondis le bon bout devers luy par froi- deur, et parce que tondis en permaintenant ceste matière il s'arma de la. vertu et auctorité de nostre Saint-Père qui en ce cas droit-cy lui donna exprès commandement d'exé- cuter la vertu de son don, mesmes au besoing par main forte et violente sur ses contraires*, comme ^y-après vous en orez le démené. CHAPITRE XIV. Comment le duc eut en propos de marier la fille d'un brasseur de Lille à l'un de ses archers, et comment le père se trahy au parle- ment de Paris. Le temps couloit tousjours avant et se multiplioient les affaires en ce pays de HoUande, par quoy le duc présent estoit constraint d'y faire un séjour et plus que n'avoit pensé à son entrée. Sy passa l'hyver droit-là et vint qua- remme et délibéra en luy de tenir droit-là la feste de son * Pan, drapeau. * On avait écrit d'abord : et rebelles. Le mot était trop dur : on Ta effacé. 82 CHRONIQUE ordre qui jamais n'y avoit esté tenue, le premier jour de may prochain, pour cause que beaucoup de chevaliers dudit ordre estoient trèspasés, et qu'en leur lieu il en convenoit remettre des nouveaux. Mais premier qu'à cela viègne, il siet à faire un conte de ce duc qui n'est à oublier; car par la qualité et condition de la matière, si elle est bien entendue, on pourra cognoistre et donner vray ju- gement delà qualité de sa nature. Il est vray que un riche vilain, brasseur de cervoises, demoroit à Lille en Flandres et estoit natif subgect de ce prince, lui et toute sa lignée. Sy avoit ce vilain-cy une fille , seule héritière, mariable et assez belle, laquelle avoit esté regardée par amour et par honneur de mariage d'un Colinet de la Tieuloie, archier du duc et gentil homme, très-homme de bien', lequel, sachant de non y pouvoir parvenir deluy-mesme sans l'aide de son maistre, lui en fist parler et supplier qu*en cecy le voulsist avancier, comme qui en seroit refait, et de fait le duc dist que volentiers le feroit et qu'il en envoieroit par- ler au père comme en effet il fit*, mais le vilain estoit dur et rebelle et n'acoutoit aux prières de son prince non plus que d'un charretier, mais usa de fiers et félons langages meschans comme d'un mauvais courrage, lesquels furent rapportés au duc par ceux qu'il y avoit tramis, et qui assez lui dévoient cuire d'un sien subgect et encore si meschant vilain. Sy pensa le duc d'en ouvrer bien et à son appar- tenir, et qui onques n'avoit esté que prince de justice et « Colinet do la Thiculoyc, dit Colinet d'Arras, était archer de corps du dac depuis le 10 novembre 1449 (re^stre F. 45 aux archives du con- seil de Flandre). * En ce temps, par tout le pays du duc de Bourgongne, si tost qu'il advenoit quo aulcuns marchans et bourgeois délaissassent femmes riches, tantost le duc vouloit marier les dites vefves à ses archiers ou autres serviteurs. (Jacques Duclercq, III, 27 et 43.) DE CHASTELLAIN. 85 d*équité, feroit chose toutevoies qui ne seroit que de raison, et par laquelle il se vengeroit du vilain sans lui torfaire. Et de fait envoia mander la fille à venir devant luy, laquelle y vint accompagnée de père et de mère, et venue en sa présence et ruée à genoux, le duc lui demanda bî elle ne se voudroit point marier s'il lui en prioit, et la fille respon- dit qu'elle estoit en lobéissance et gouvernement de père et de mère, et ce qu'ils lui voudroient ordonner et com- mander, il convenoit hien qu'elle le fist et autrement non, « Cest bien dit, » ce dit le duc alors. < Belle dame, je « suis vostre prince et seigneur et ne vous marieray point € maugré vous, mais pour la rudesse de vostre père envers € moy, je vous ferai nourrir honnoratlement et en lieu € sauf, là où nul tort ne vous sera fait. » Et prestement la fit prendre et mettre à cheval et la fit porter au seigneur d'Antoing emprès Tournay pour estre droit-là nourrie et gardée à ses despens, mandant audit seigneur qu'il en pri- sist bonne gnrde et qu'il lui eu rendist bon conte sur tout ce que le doutoit, car il s'en prendroit à luy, si faute y avoit. Sy la reçut ledit seigneur en sa maison et la mist avecques sa femme, bien pansée pour l'honneur de l'en- voiant. Or advint que quant ce vilain droit-cy se vit ainsi maistrié et traitié par hauteur non tant déraisonable toutevoies comme à luy cuisant, prestement alla prendre tous ses biens meubles et portables et les envoia à Tournay, et pensant de sa personne comme de ses biens, sa femme et lui allèrent prendre demeure à Tournay, hors de la puissance et seigneurie du duc affin de non plus estre son subgect et de le pooîr charier ' après et constraindre par puissance de parlement, là où il lui sambloit qu'il en auroit * Charier, tourmenter. 8i CHRONIQUE raison. Et, en effet , sitost que ses biens avoit saufs en Tournay, se trahy devers Paris au parlement du roy, et là alla faire ses clameurs et doléances du duc de Bour- gongne, alléguant pluseurs torfais, tyrannies et volontés desraisonables dont il avoit usé en luy , et leur conta tout le cas à son bel et au grant préjudice du bon prince qui onques n'y commist offense en trèspas d'honneur. Sy lui promirent à donner provision ceux de parlement sur cecy et d'y remédier brief, comme qui moult enclins estoient à celle heure et de longtemps par avant de lui estre rudes et de donner rigoreux mandement pour exploitier en ses pays et seigneuries, et desquels ledit duc par maintes fois s'estoit beaucoup dolu et les avoit portés à dur, dont, et comme ils lui promirent, ils lui donnèrent provision et envoyèrent un huissier de la chambre à Antoing fairecom- mandement au seigneur du lieu que sur paine de mille marcs d'or applicables au roy, il ne différast que preste- ment il ne délivrast ceste fille en la main de père et de mère dedans Tournay, et se joigneroit le roy à luy pour le deffendre en cas que autre lui en voulsist porter couroux ou grief. Et ce mandement droit-cy obtenu, s'en vint ledit huissier à Antoing faire son exploit, là où le seigneur qui bon notable chevalier estoit, se trouva bien esbahy et ne savoit à quel lez fléchir pour le mieux faire, car avoit moult à perdre au royaume; sy avoit-il es pays du duc • auquel il estoit frère d'ordre et habitant au pays de Hai- naut, dont il estoit souverain*. Sy estoit tout entrepris durement et en faire et en laissier, et comme il craignoit la grant peine qui estoit mise sur luy pour ce qu'il avoit bien à perdre, aussi craignoit-il le couroux de son prince, * C'est-à-dire souverain bailli de Hainaut. m DE CÏÏASTELLAIN. 85 lequel il ii*eust osé attendre, ne voulu pour mort souffrir. Finablement promist au huissier de faire tout bien et telle- ment qu'à Taide de Dieu, il espéroit que sans grief et sans estrif et à Tappaisement du roy et du duc, cette fiUe-icy retoumeroit en main de père et de mère, mais pendant ceci il envoîa h toute haste devers le duc en Hollande lui signifier lô cas et lui priant qu'il lui mandast ce qu'il en auroit à faire, car estoit tout perplex. Sy arriva le message à La Haye et conta au duc ce qui estoit, qui moult le reçut à dur et à tant aigre qu'à peine onques riens tant. Or estoit-il à quinze jours près de Pasques et la saison que tous princes cristiens se disposent volentiers et se comportent selon l'exigence du saint temps, entre lesquels ce duc droit-cy avoit esté trouvé dès onques moult dévot et songneux. Toutevoies, non obstant tout et saint temps et soin d'àme et solempnité de Pasques là où il convc- noit tenir estât, couvertement et en subit, dist à dix ou douze par élection : < Sus, venez- vous en avecques moy, € sans dire mot, cbascun de vous à un varlet sans plus, et € vous allez rendre en.secré sur le port de Rotterdam et « là m'attendez. » Sy le firent ainsi, qui moult s'en esmcr- veillèrent, et luy se trouva droit-là aussi au desceu de tout le monde. Là il monta en mer en une barque qui estoit sienne et servoit à son corps, et le maronnier mettant son tref * au vent, le mist en la haute mer où l>eaucoup de périls le surprirent et de dangereuses fortunes, premier que venir pust à bon port; car souvent estoit Tlieure que la mort y pendoit et qu'espoir n'est oit nul d'évasion sinon par miracle, et sambloit que fortune proprement lui brassast ce mes- chief de fait volontaire pour répugner à son emprendre, ■ Trff, voilo. TOI. 111. 0 86 CHRONIQUE car lui donna des menasces beaucoup et des adversités. Vint toutevoies d'une traite et arriva à TEscluse là où il prist terre, et non quérant repos nulle part, monta à che- val, et passant parmi la ville de Toumay, vint descendre à Antoing, là où il trouva cest huissier, et là venu, va demander d'entrée : « Sire d' Antoing, où est la fille que € je vous ay baillée à garder? » Et il lui dist : t Monsei- € gneur, elle est icy, je n'en sçai qne faire, j'en suis € durement perplex. » Lors le duc la prist par la main et dist : « Sire d' Antoing, ne vous esmayez de riens; je suis « puissant assez de vous garantir de la peine et de tout ce « qu'il vous en peut advenir, et vous en porteray franc. » Lors prit la fille et la bailla au seigneur de Bergues, un puissant baron de Brabant , lequel la mist darrière lui sur son cheval et l'amena à Lille, et le duc, après tout son bel erre*, qui moult s'estoit argué et enfelli en cœur de quoy lui qui estoit prince de justice et de toute raison, estoit ainsi mené par ceux du parlement, qni de ses sub- gès lui vouloient oster la cognoissance et l'auctorité d'en ouvrer en raison, en quoy Dieu, ne honmie ne le pourroient reprendre, et puis venir par haute main exploitier en ses pays dont il estoit souverain et là où le roy n'avoit que cognoistre, certes cecy lui cuisy moult fort, et s'en pouvoit ravoir à grant dur*, considérées encore plusieurs autres grandes rudesses du temps passé qui toutes par cecy se renouveloient. Comme donques ce rebelle brasseur rustique perçut cestui un si haut et si noble prince avoir pris ainsi le frain à dents pour sa fille comme d'en estre venu mesmes si en » Erre, voyage. * 8'en pouvoit ravoir à grant dur y avait grandpeino à se remettre. DE CHASTELLAIN. 87 subit de son pays de Hollande jusqu'à Antoing, ce que jamais n'eust pensé, durement se trouva perplex et voiant que au plus espécial de son refuge qui estoit la justice du roy, il failloit, et que par elle, n'en pouvoit venir à son deseure, commença à avoir peur et en ycelle peur s acou- cha malade. Sy advint que peu à peu se commença à re- pentir de ses rudesses et à durement se reprendre des voies qu'il avoit quises à l'encontre de son naturel seigneur si félonnes. Désirant toutevoies à remitiger l'ire de son prince par luy prier mercy, se fust assenty volentiers à ses demandes, s'il l'eust voulu avoir agréable et non tant seulement de sa fille, mais de tout ce qu'il avoit, corps et biens. Or estoit-il alité et ne savoitque Dieu feroit de luy. Sy envoia sa femme à Lille affin de prier mercy au duc et de lui faire don de sa fille avecques les remonstrances de sa contrition. Sy espia la femme l'heure du vendredi saint là où, le duc venant de sa chapelle, se rua à genoux devant luy et lui pria qu'en l'honneur de la très-amère passion que le Fils de Dieu souffrit, comme en tel jour, il voulsist remettre et pardonner ses fautes à son povre mari chartrier *, lequel par contrition de ses mesfais envoioit devers luy pour obtenir miséricorde, et de ce de quoy il avoit mésusé envers luy, il le mettoit et constituoit en sa main pour en faire à son noble plaisir, lui requérant misé- ricorde, et plora ladite femme piteusement toute descon- fortée ^ Et alors le duc la regardant d'un constant œil, lui dist : « Ma mie, demandez- vous donc pardon et mercy « pour votre mary? » — «Oy, » ce dist la femme. — « Et » Chartrier, prisonnier; retenu chez lui par sa maladie? * Ce passage (il en est de mdme en plusieurs autres endroits) porte des corrections qui permettent de croire que nous avons sous les yeux le texte autographe de Chastellain. 88 CHRONIQUE € bien, ma mie, ce dist le duc alors, pour ITioimeur et la € révérence du saint jour, en quel pour nul cas, tant fust € grant, je ne voudroie estre lent de mercy faire, je lui € pardonne, et de vostre fille que vous dites que vous me € donnez, me la donnez-vous? » — t 0 mon seigneur, oy, € ce dit la mère alors, très-volentiers et de bon cœur, et € nous poise au père et à moy que dès le commencement c ne Tavons fait ainsi. ^ Sy estoit la fille amenée droit-là pendant ce personnage *, et alors le duc renouvela arrière sa demande, disant à la femme : < Eh! ma mie, me la c donnez-vous de bon cœur, votre fille? • — t Élas! oy, € monseigneur, » ce dist la femme, t et trop nous faites « d'honneur. » Alors dist le duc : « Grant mercis, ma € mie, et je la vous redonne et en faites vostre bon *, car € jamais jour que je vive, serviteur de ma maison n'es- € pousera. • Et droit-là sur le lieu deffendit à Colinet de la Tieuloie pour qui il avoit eu ceate ruse*, que jamais à elle ne visast, ne parler n'en fist. Sy fut la mère plus triste que devant et demora toute desconfortée , comme pensant de jamais non pouvoir réparer l'offense qui estoit commise. Toutevoies, puisque le pardon en estoit fait, jamais n'en voulut plus souvenir au duc, ne y avoir regart. Geste manière de faire, droit-cy au retour de l'officier du roy à Paris, fut levée haut en parlement, dont comme autreffois s'estoient dolus les seigneurs dudit parlement du duc de Bourgongne et de son désobéir , maintenant arrière en firent une grant plainte et disoient qu'à riens ne * Pendant ce personnage, pendant cette scène. * On disait : faites-en votre bon, pour : fkites-en ce que vous voudrez. * Chastellain emploie ici un mot flamand qui signifie encore aujour- d'hui, dans le langage des habitants des campagnes : peine, difficulté, querelle. DE CHASTEÎXAIN. 8» servoit leur pouvoir et que autant vaudroit qu'il n'y eust point de pariement, car la justice du roy ne pouvoit avoir cours desous le duc de Bourgongne. Et le duc de Bour- gongne à l'autre lez arguoit que ceux du parlement, tous aveuglés de haine et d'envie à rencontre de luy, décli- noient à la voie oblique, et plus obéissans à volenté qu'à raison consentoient de léger en faire choses rigoureuses non bien percogitées en leurs fins , ne en leurs circon- stances, car luy, il se sentoit prince de raison et de justice, se sentoit le plus puissant qui onques fust au royaume après le roy, [et] avoit conseil autentique et très-graves peuples et villes de grant pollicie et lesquels il convient régir en justice et en droit. Donc, quant ceux du parle- ment contendoient à traire hors d une telle main comme la sienne, les causes et questions de ses subgès, qui mesme souifisant estoit de les décider et en fair» raison, il lui sambloit que peu on lui portoit d'honneur et de rêvé- rence et que par hautaines paroles on le quéroit à pin- cier et à mordre, ainsi que un povre vassal, laquelle chose il portoit à dur, car jà en avoit beaucoup souffert et porté pour l'honneur du roy, et de bien sauvages. CHAPITRE XV. Comment le duc tint la feste de son ordre à La Haye ; comment le sire de Brederode s*y descoulpa, et des nouveaux chevaliers qui furent eslus. Or veul-je vuidier de ces argus et de ces contentions ruyneuses, qui autre part cy-après trouveront leur lieu beaucoup plus aigres, et en poursievant ma matière, moy tourner sur les affaires de ce duc, selon la continuation du temps, car hauts affaires et grandes besongnes avoit 90 CHRONIQUE entre mains auxquelles maintenant il convenoit entendre, et tout premier à la feste et solempnîté de son ordre, laquelle il devoit tenir à La Haye, et sy estoit jà sur la fin d'avril, et estoit encore à Bruges, et le premier jour de may se devoit tenir la feste. Sy se mist en la mer à l'Escluse, et le pénultime d*avril, en transquilité de temps, arriva à La Haye. Donc, le lendemain qui estoit par un sammedy, les frères de Tordre avecques leur chief allèrent aux vespres tous à cheval et en leurs manteaux à la grant église, samblablement le dimence à la messe, dont des mistères et de la manière de leur faire est autre part parlé assez, par quoy je m'en passe à léger. Samblable- ment sy fai-je des cérimonies et des magnificences du disner dont nulles autre part n*ont esté vues samUaUeB, ne de si grant eflTet, mesmes en Tordre de la Jerretière, ainsi que me recorda Toison -d'Or qui autreflFois s'y estoit trouvé pour les voir. Toutevoies un peu en convient faire narration pour cause du lieu qui le requiert. Car oncques en ce bout de pays-là n'a voit esté vu pareil cas à cestui, ne de telle beauté. Sy voulut le duc, sa feste non repin- cier, ains plus tost eslargir et lui donner splendeur pour l'amour des nations voisines qui s'y trouvèrent, et par espécial de ceux d'Utrecht qui disoient qu'il n avoit point d'argent pour leur faire guerre. La salle de La Haye est une des belles du monde et des plus propres à tenir grant feste. Sy fut tendue iceUe de la plus riche tapisserie qui onques entrast en court de roy et de plus grant monstre et n'a voit esté monstrée ailleurs que droit-là. Car le duc nouvellement Tavoit fait faire de l'his- toire de Gédéon sur le veaure* de miracle en l'appropriant » Veaure, toison. DE CHASTELLAIN. 91 h son ordre*. Je ne fay devise des tables droit-là assises, ne du haut riche dais où estoit assis le duc au milieu de ses frères, dont nul plus magnifique, mais en icelle salle avoit trois dressoirs couvers et en grant distance lun de l'autre, dont l'un sy estoit de parement et tout de vaisselle d'or enrichie de pierreries, à cinc ou six estages de haut pour faire amirer gens, le second dont se servoient les chevaliers de Tordre, estoit plein de vaisselle dorée, autre- tant chargié de riches meubles et en multitude d estages que nulle chose plus riche, et le tiers dressoir dont se ser- voient les autres tables des assis, estoit tout de vaisselle blanche et en telle multitude et hauteur que peu a esté vu de pareil. N'y avoit toutevoies que la table où séoit le chancelier de l'ordre, le trésorier, le greffier et le roy d'armes d'un lez seulement, la table de ceux de sa cha- pelle tout d'un lez aussi et la table des hérauts et rois d'armes tout d'un ranc non double, là où seulement les autres princes et barons et les nobles chevaliers et escuiers allèrent au devant des mets & trompettes et clarons, en riche et très-noble aroy et en grant décorement de feste, et se contenoient regardans Testât à deux èles de lapant table pour donner vue aux estrangers, entre lesquels y avoit aucuns François droit-là venus pour leurs affaires, car y avoit des gens de messire Charles des Mares, capi- taine de Dieppe, qui estoient venus pourchassier aucuns de leurs compagnons prisonniers droit-là pour escumeurs de mer, qui moult s'esmerveillèrent en ce que veoient, . Y avoit aussi Angles et Espaignols, Ytaliens et Alemans grant nombre, qui ne se porent ravoir d'amiration. Fri- » Cette tapissorio avait été faite à Tournay. Voyez les Ducs de Bour- gogne^ par M. le comte de Laborde, I, p. 437. n CHRONIQUE sons et Utrequois y convinrent aussi, qui non moins s'en esmerveillèrent, car oncques en leur ymaginer n'estoit cheu une si haute besongne comme ceste et par laquelle ils devinrent tous confus. Donc et pour ce que aucuns d*entre eux avoient semé langages que le duc n'estoit point f urny d argent pour mener guerre & rencontre de ceux d'UtrecLt pour cause de ceste évescié, encore fit-il monstrer en une grant chambre d'encosté la salle, encore bien trente mille marcs en vaisselle d'argent ruée par mon- ceaux lune sur l'autre, là où tout le monde qui vouloit, la pouvoit aller voir, donnant par ce à cognoistre que quant n'eust point eu d'argent monnoyé, sy avoit-il des meubles pour en avoir. Et d'abondant et encore qui passe tout, avoit porté avecques luy de Lille deux coflfres là où il avoit deux cent mille lions, et iceux coffres avoit mis en une chambre publique où tout le monde se venoit assayer à rencontre pour les sourdre* que tous y perdirent paine. Par quoy voiant cecy et une chose et autre, perçurent bien et cognurent leur erreur, et que c'estoit celuy à rencontre de qui effort leur pouvoir n'estoit riens et qu'au paraller ils deffailleroient en l'estrif, combien toutevoiee que assez longuement encore la maintinrent mal avisés en faveur de leslu et de son frère le seigneur de Brederode, qui depuis s'en trouvèrent humiliés et fraudés en leur vain espoir, car la main à qui avoient à faire, leur estoit trop dure et la question peu honorable. Or estoit le seigneur de Brederode mesme un des che- valiers de Tordre et ne s'estoit point comparu à ceste feste, car n'avoit osé de peur de l'indignation de son prince, et sy n'y avoit envoie procureur pour luy, ne procuration, » Pour les sourdre^ pour les soulover. DE CHASTELLAIN . 93 car nul des chevaliers ne Teust osé prendre, en qnoy il enfraigny toutes les ordonnances et devoirs du chapitre. Sy en fut-on très-mal content sur luy, avecques ce que la cause y estoit assez autre par avant*, Toutevoies, ledit de Brederode monstra assez par samblant qu'encore il amoit mieux à porter l'indignation que perdre ce qu'avoit entre mains, Tévescié d'Utrecht, car disoit très-bien qu'il ne vouloit point d'estrif, ne de rébellion à rencontre de son prince et dont il estoit de l'ordre de sa grâce , mais en faveur de son frère Teslu , il deffendroit sa querelle tout et outre à l'encontre de David, bastard de Bourgongne, évesque de Téroenne, et qu'en ce il ne faisoit à blasmer, ne ne faisoit riens contre honneur , car estoit un débat de privé homme à autre et non à sa seigneurie princiale, et sur l'espoir et fondement de cestui titre, posé qu'il ne com- parust point à la feste de l'ordre avecques les autres , lui sambloit bien que point ne faisoit chose, à le bien entendre, par quoy il en pust estre approchié d'honneur pour lui faire peidre son collier, et de ce, il s'en fioit bien en la détermination du chapitre, y fust ou non. Envoia quérir toutevoies seurté pour y venir, laquelle lui fut envoiée, et y vint deux ou trois jours que les chevaliers j à a voient esté * La fête de Tordre se célébra à La Haye le 2 mai 1456. Les cheTaliers reAisèrent de recevoir le blanc- seing que Renaud de Brederode avait adressé au seigneur de la Vere, et il fut ajourné à comparaître en per- sonne. Il ne comparut au chapitre que le 11 et y exposa à genoux les motifs qui Vavaient empêché de se rendre à l'assemblée. On lui repro- cha de favoriser son frère dans ses prétentions à l'évéché d'Utrecht, d'avoir voulu occuper plusieurs places de cet évôché, et d'avoir été pré- sent h une émeute h Utrecht. Ses réponses parurent insuffisantes, et comme il semblait ne pas reconnaître les droits de David de Bourgogne à révdché d'Utrecht, on lui communiqua les bulles et provisions pon- tificales. De plus, on le menaça de le poursuivre devant Tordre. Après quelques délais, le sire de Brederode, à,genoux et la tête découverte, promit de 8*amender (Reiffenberg,irf«/of r^ d€ la Toison d*or, pp. 35-37). 91 CimOI^IQUE assamblés en conclave : sy y fut reçu et fait entrer dedens, et là présent le duc et ses frères d'ordre se rua à genoux et requist pour grâce de parler, et grâce obtenue, parla hautement et grandement à son honneur, soy excu- sant de toute charge et d opération mauvaise, protestant le noble et léal vouloir que avoit envers la hauteur et sei- gneurie de son prince et seigneur souverain le duc pré- sent, l'affection aussi et désir qu avoit de le servir et obéir comme raison le devoit, et de la curiosité et grant soing qu'avoit de garder son honneur sain, affin de non souiller, ne corrompre par chose mal faite la dignité du haut ordre dont on Tavoit fait frère moins digne ; mais finablement pria en toute humilité que, s'il avoit maintenu et mainte- noit le fait de son frère à l'encontre d'un autre qui ne lui estoit riens, que pourtant on ne le tenist point si à suspect, ne si contre cœur, car ne lui sambloit point qu'il y avoit cause, car chacun doit le guet à son crétel* pour avoir des biens, ce disoit. Sy fut fait vuidier ledit de Brederode, et fut sa querelle débattue, lui absent, là où en divers cour- rages avoit diverses opinions, les unes plus amies pour luy que les autres, et de fait y avoit des amis et de bien grans, car ledit de Brederode avoit à espouse la fille du seigneur de Lalaing, à la cause duquel il avoit messire Simon de Lalaing favorable comme oncle de par père, et le seigneur de Créqui, comme oncle de par mère, pour l'honneur desquels son fait ne pouvoit estre que meilleur. Fut toutevoies fait rentrer et resaillir par diverses fois, dont conclusion ne s'en pouvoit traire autre fors que à son damp et péril il vouloit persévérer en la querelle de son frère, sans penser enfraindre honneur, et de fait y perse- * A son créM, h sa maison. DE CH.VSTELLAIN. 95 véra encore une espace et s en retourna à UtrecLt sain et sauf comme il en estoit vuidié, qui depuis contrahy beau- coup de haines contre lui et d ennemis courrages pour ses fiertés, es quelles il ne pouvoit vaincre à la longue, ne per- sévérer sans être deffait mesme et tous les siens. Sept ou huit jours dura le chapitre de ces chevaliers au bout desquels entre les autres grans affaires, ils eslurent cinc autres nouveaux chevaliers pour estre de leur ordre, au lieu de cinc autres trespassés chevaliers de grant mé- moire, dont l'un estoit un conte des marches d'Espagne nommé le conte de Galisana*, serviteur du roi d'Arragon, Ferrand, l'autre messire Jacques de Lalaing, le tiers, le seigneur de Ternant, le quart, le conte de Comminge, Gaston*, le quint, messire Hues de Lannoy, seigneur de Santés, dont, parce que ces cinc chevaliers droit-cy avoient esté de haut los en leur temps et de grant fait, il séoit bien que les lieux aussi en fussent remplis de che- valiers samblables et desquels la compagnie eust pare- ment. Sy fut premier évoqué à cecy le conte d'Estampes, prince vaillant guerroier en maintes hautes et dures be-. songnes, esprouvé longuement, mais oncques n'avoit esté chevalier, par quoy jusqu'à maintenant il n'avoit pu avoir l'ordre. Le second eslu droit-cy, c'estoit messire Jehan de Coymbre, jeusne chevalier de vingt ans, neveu de la duchesse de Bourgongne, auquel par regard que l'on avoit h ses mœurs et vertus et à la haute disposition de sa personne pour le temps futur, fut député cest honneur, car plus bel commencement de jeusne prince que luy n'avoit en la terre. Or avoit esté conclu de l'envoier en > Pedro de Cardona, comto do Golisano, élu chevalier do la Toison doren 1451. * Matthieu do Foix, d'après M. de Reiffenberg. 06 CHRONIQUE Cypre mesmes à la requeste du roy de Cypre qui en vouloit faire son héritier et lui donner sa fille, et à quoy le duc et la duchesse sa tante, à la très-longue et grant instance dudit roy, s'estoient consentis pour le bien de la cristienté. Sy duisoit bien certes de le parer de cestui re- nommé ordre affin de lui donner souvenance à tousjours de la maison où il avoit esté nourry, et que tant plus se tenist astraint et obligé envers elle. Le tiers qui droit-cy fut eslu, ce fut messire Adolf de Clèves, frère au duc de Clèves et neveu du duc de Bourgongne, un très-gentil honorable chevalier et en qui avoit des mœurs et des vertus bien dignes d'exaltation , car large estoit et débonnaire et en vaillance comparable à César. Le quart, ce fut messire Anthoine, bastard de Bourgongne, un très-gentil bel che- valier entre mille, en qui honneur et nature avoient mis des dons beaucoup et de hautes apparences en fait de chevalerie et dont desjà on en avoit vu les espreuves. Sy en fut l'élection mieux assise. Le quint, ce fut un cheva- lier napolitain de Thostel du roy d'Arragon, nommé le conte de Dernon*, le meilleur en toutes qualités et le plus gentil chevalier du royaume de Naples, mais n'estoit point bien en gré dudit roy d'Arragon que ce chevalier droit-cy fust eslu à estre de Tordre, pour cause que luy- mesme avoit requis pour un autre, lequel toutevoies n'es- toit point bien au gré des chevaliers par le recort qu'on leur en avoit fait. Donc, parce que ledit roy devoit avoir deux chevaliers de l'ordre tousjours emprès luy et que l'un en estoit mort pièça, lui fut baillié pour compagnon et frère d'ordre ce conte droit-cy, chevalier sans reproche, laquelle chose, quant le roy sçut que sa requeste ne * Le comte do Terreno, d^aprèB M. de Reiffenberg. DE CIIASTELLAIN. 97 pouvoit estre avancée, jura aussi en mot de roy, que tant que vivroit, l'autre qui estoit eslu, l'ordre ne porteroit, et par ainsi le duc et les frères de l'ordre, quant ce enten- dirent, non veuillans desplaire audit roy, tinrent le col- lier devers eux et laissèrent l'élection en tel estât et valeur que pouvoit estre jusques àce qu'on verroit cy-après quelle chose il en seroit de faire; mais ledit roy d'Arragon mourut environ deux ans après ou trois, par quoy la difficulté en vuida d'elle -mesme, car ledit roy mort, l'élection ne tenoit point de lieu, parce que par deçà on n'estoit point tenu d'envoier nul collier par delà, sinon à cause du roy à qui on avoit promis, quant il prit l'ordre, que tousjoura et tant qu'il vivroit, on lui entretiendroit deux cheva- liers emprès luy atout l'ordre. Dont , si ledit roy eust voulu agréer l'élection à ce conte de Démon, il eust eu Tordre au col et lui fust demoré son vivant si bien comme au conte d'Ariane*, mais nenny, et par ainsi le chevalier, qui riens n'avoit reçu par l'empescement de son maistre, n'a riens perdu aussi que le sortir à effet de l'honneur à luy député. Entre ces cinc chevaliers nouveaux eslus, moult fut belle chose, ce disoit-on, des manières et paroles dé ce jeusne prince messire Jehan de Coymbre, alors quant il reçut l'ordre en chapitre et qu'on lui requist le serment, car tout si noble et de royal sang qu'il estoit, sy se répu- toit-il un des moins dignes du monde d'estre venu à celuy honneur, encore si jeusne qu'il estoit et qui riens n'avoit vu, ne valu. Donc, s'il eust été des meilleurs du monde, ce disoit, sy se tenoit-il assez à paré d'estre venu là, et disoit que autant se tenoit à riche alors et plus joyeux i Juan de Guevara, comte d'Ariano, élu chevalier de la Toison d'or en 1451. 98 CHRONIQUE que d'avoir couronne en teste. Sy en regrâcia Dieu hau- tement et le duc avecques ses frères quià merveilles le regardoient, et luy avecques les beaux mots fondit les larmes des yeux, de bonté de courage. Envers ce temps-cy avoit un homme à Valencines assis dormant en une chayère à dos emprès le feu, et pendoit sur le feu un chaudron d eaue. Sy advint que le bon homme, ainsi que seul séoit dormant, se laissa cheoir en avant le visage dedens le chaudron d'eaue et là se noya et mourut, premier que jamais âme lui pust venir à secours. Sy en fut l'aventure espoentable à toutes gens et digne d'ami- ration. CHAPITRE XVI. Comment le duc flst publier une bulle d'excommunication contre les adhérens de Teslu d*Utrecht. Or doncques, quant le nombre des chevaliers estoit rem- pli par les nouveaux eslus, restoit à faire le plus fort, c'estoit de contenter ces deux frères, qui pourroit par voie amiable en eux déportant de la croche, ou par force et en exécutant la voleuté de nostre Saint-Père, y bouter David de Bourgongne, évesque de Téroenne, car ainsi l'avoit empris le duc et ainsi le désiroit mettre à effet ou mourir en la peine, non pas tant pour la promotion de son fils bastard, comme pour le bien de la chose publique de son pays qui tout y pendoit. Et autant aussi que c'estoit le bien de sa seigneurie que David fust paisible évesque d'Utrecht, d'autant estoit-ce playe à l'autre lez et grief à sa hauteur quant l'eslu en eust emporté la victoire, car les conséquences en estoient périlleuses et les pointes de leurs DE CHASTELLAIN. 9i) cornes, à cremir, et parlant le duc avec son conseil, regar- dant cecy, jugea bien estre nécessité aussi d'y mettre vertu et roideur à rencontre pour rompre leur orgueil, car infailliblement s'ils y fussent parvenus, ce eust esté à son grief et à son rebout. Or estoit venu et arrivé devers luy le prieur des chartreux de Dijon, lequel il avoit envoie à Rome vers nostre Saint-Père pour ceste cause. Sy apporta les bulles et les sentences d'excommunication sur tous ceux qui seroient opposans et contredisans à David de Bour- gongne et les mist nostre Saint-Père en ban perpétuel [aveuques] tous ceux qui ne Tassist croient. Le duc les fist publier par tous les pays environs par Frise, par tout le pays d'Utrecht, Hollande et Zélande, et en fist mettre les copies autentiques aux portes de toutes les églises qui toutes prestement obéirent à David, accomplirent le vouloir de nostre Saint-Père le pape, reçurent David pour leur éves- que, renoncèrent à l'autre et lui jurèrent et promirent par toutes les bonnes villes service et assistence, réservé seule- ment en Utrecht là où résidoit le parti contraire et en les trois hautes villes devers Frise. Là n'accoutoient-ilsriensà cestes bulles, mais les contredisoient, et, par contraire, disoient (et vray estoit) qu'ils avoient homme vers nostre Saint-Père aussi, de qui ils attendoient unes bulles toutes autres et frustratives de cestes, lesquelles ils disoient su- breptices et obtenues par donner faux à entendre , mais ils avoient bel dire et bel donner à entendre au peuple ce qu'ils vouloient, mais jamais n'eussent fine* vers nostre Saint-Père ce que quéroient, car le duc leur estoit trop fort et trop favorisé en court de Rome, et avoit esté in- formé parfondément de la matière nostre Saint-Père » Fine y obtenu. -fc.- ^. \.^ ^ ^ 100 CHRONIQUE Calixte trop au vif. Toutevoies cestes gens-cy, pour tenir le peuple tousjours en amour envers eux et en leur que- relle, tousjours lui donnoient espoir et promesse de cestes bulles avenir, dont par leurs vaines paroles ils tinrent le peuple en erreur et en grant grief de leurs âmes , sans venir toutevoies à leur intention. CHAPITRE XVII. Comment lo duc d'Alençon fût pris à Paris par le commandement du roy. Envers ce temps, comme es kalendes de juin, fut pris dedens la ville de Paris, Jehan, duc d'Alençon et conte du Perche, par commandement du roy, envers qui il avoit cuidié commettre crime bien grant et de grant plaie à tout , le royaume, car avoit conspiré avecques les Angles, ce disoit-on, et tenu paroles de leur baillier aucunes de ses places en Normandie, pour leur faire recouvrer icelle. Sy en fut le roy averti, et fit prendre ledit duc et saisir au corps par les mains du bastard d'Orléans, conte de Dunois, envoie à Paris pour ce faire; et de fait, ledit de Dunois vint à Thostel du duc d'Alençon, qui de riens ne se donnoit garde de ceci, et là, s'enclinant bien bas devant luy, luy dist : « Monseigneur, il me desplaist durement « d'une commission que le roy m'a donnée sur vostre per- € sonne : il convient que je vous face son prisonnier et € partant je mets main à vous de par luy. » Quant le duc d'Alençon ce vit , se trouva durement esbahy , mais ne rebella point, mais il dist : « Cousin, j'obéiray volentiers € à monseigneur le roy, mais que me demande-il? » — « Monseigneur, je ne sçai, dit le bastard, il ne m'en a DE CHASTELLAIN. iOl t riens dit, mais je fay ce qu'il m'a commandé. » Or estoit le bastard fort là entour et bien accompagné. Sy lui pria que doucement voulsist monter à cheval sans faire esclan- dre, car faire le convenoit et s'en yroient comme faignans d'aller esbattre dehors la ville, et ainsi firent, et fut mené ce soir en lieu seur, dont de cinc ans après il ne vuida de prison, que de là, que d'ailleurs, comme cy-après vous orez que grans contes s'en feront et de bien piteux mistères. Ceste prise se fit droit envers ce temps que les chevaliers de la Toison tenoient leur chapitre, et estoient encore ensemble tous à La Haye, dont, parce qu'ils doivent réparer et deffendre l'un l'autre en tous cas d'honneur, fut dit que Toison-d'Or s'en yroit devers le roy pour sçavoir de la cause de sa prison, et si prière pourroit mettre remède en sa détention. Sy y alla Toison-d'Or ysnellement, mais peu ou riens y profita, car trop estoit le cas grant et de grant playe, et le convenoit vuidier par justice, lui fut respondu, et non par prière, ne faveur nulle. CHAPITRE XVIJI. Ck>minent plusieurs députés de la haute Frise Tinrent devers le duc, et de la noise qui 8*esleva entre eux et le bàstard de la Viefville. Je retourne donc à la question d'Utrecht, qui plus se dîsposoit tousjours à guerre qu'à paix, parce qu'envis se mettoient à raison les Brederode, et que le duc ne vouloit décliner aussi du droit de son fils, sans la nécessité en autre manière qui lui estoit cause de ce faire, et comme les Brederode entendoient à l'avantage et privé profit pour eux, le duc pareillement visoit en autre utilité plus géné- rale et de grant conséquence. Une chose y avoit, qui moult TOM. m. 7 102 CHRONIQUE faisoit tenir poide ces deux frères, c'eetoient les haulx Fri- sons, car avoient lesdits Frisons promis de les porter et assister, et journellement leur firent instances de eux con- tenir rebelles contre le duc, de peur qu'après avoir obtenu la possession d'Utrecht, il n eust entrée en leur pays, for- trait anciennement de sa seigneurie. Car sont les trois hautes villes de cest éveschié, comme Stavele', Groenin- gues et Deventer, voisines prochaines auxdits Frisons et baillent l'entrée devers eux en leur pays, qui bien quatre cens ans ont vescu hors de servage de prince, et partant craignans cheoir sous domination de seigneur, qui point ne Tavoient appris, quérurent à mettre bares et moiens entre deux pour en rompre l'entreprise, et non merveilles si maintenant ils se doutoient, car savoient bien que ce duc-icy estoit un victorieux prince et le plus puissant qui onques les quérust par armes, donc, quant l'occasion y se- roit en leur voisinage de si près, ilssentoient bien qu'à bien dur pourroient résister contre luy, ains les subjugueroit et feroit revenir à la raison ancienne, comme vérité estoit apparent, et partant Frisons se barèrent de cestes gens-cy en leur promettant faveur, et les Brederode se continrent en leur fierté sur l'attente de leurs promesses. Fut toute- voies sceue en court ceste convine , et voioit-on clèrement le béage de l'un costé et de l'autre, car y avoit des soubtils engins qui contrepensoient et qui le plus dur du nœud pensoient bien à rompre par sens, entre lesquels celuy de Lannoy, gouverneur de Hollande, et qui cognoissoit paj'g et les natures des hommes. Iceluy soubtilla fort en ceste matière» et voiant les Frisons par un doute estre alliés avec- ques les Utresquois, jugea que qui les pourroit asseurer » Stayeren. DE i:ilAST£IJ.ÂL\. 105 de ceste peur, on les retireroit de l'alliance aussi de cestes gens rebelles et en feroit-on mesmes son profit. Sy y la- bora ledit chevalier et tant fit qu en briefs jours vinrent de par tout le pays de la Haute-Frise notables députés en grant nombre à La Haye devers ce duc, qui les reçut hu- mainement et leur fit faire toute amour et bonne chière, bien panser et bien loger, comme le cas le quéroit, car estoient venus droit-là à sa requeste et h son sauf-conduit. Venus donques droit-cy, communiquèrent droit-cy avec- ques eux (les députés de par le duc), de la question de cost éveschié, pour savoir hi adhérer voudroîent à David de Bourgongne pour délaisser les Brederode, ou que par eux tenir neutres voudroient dissimuler de faveur et souffrir faire au plus fort. Sur quoy les Frisons, pesant fort la matière d un costé et d'autre, tinrent plusieurs conventions et journées avecques les députés à ce, et finablement dé- clinèrent du chemin tenu et ploièrent vers le lez du duc en faveur et jusques à estre content de eux touchant ceste question. Or advint que, tandis que là estoient ces Frisons venus au mandement et sauf-conduit du duc qui estoit leur droi- turier vray prince d'ancienne hoirie, un soir bien tard, à heure du couchier, aucuns de eux estoient logés en une chambre plancée dais*, dessoubs laquelle en bas en une autre chambre y avoit logé autres gens de court, nobles hommes, trois ou quatre ensamble, dont le bastard de la Viesville estoit chief. Sy voulut ainsi l'aventure que ces gens Frisons, qui sont gi-osses gens et lourds et peu appris de dangereuses conditions de gens de court et de nobles hommes, à haut en leur chambre pensans estre à leur » Plancée d*ais, planchéiéc de bois. 104 CHRONIQUE privé et que faire pouvoient comme s'ils fussent en leurs propres manoirs et pays, tempestèrent et se maintinrent un peu rudement à l'appétit de ceux d'en bas, et alloient et trottoient à pattins sur ces planches, jouoient et noient l'un à l'autre et faisoient aucunement haute noise comme grosses gens qui à riens ne visoient, et avoient peut-estre bu [trop] de vin. Sy desplaisoit moult à ceux d'en bas de ceste vie et que ainsi on leur toUoit la paix de leur repos, et crièrent contre ceux d'en haut en follement les maudis- sant et tensans contre eux en françois, et les autres qui n'entendoient françois ne que bestes brutes, recrièrent contre ceux d'en bas arrière plus fort, et comme riens en- tendans quelle chose ils vouloient dire, se moquèrent de eux et les eschamirent et n'accoutèrent une poire* à leurs cris, ne couroux, par quoy ceux d'en bas s'enfellirent et prirent argu en eux et despit, dont le bastard de la Vié- ville monta contre-mont les degrés, tout ayré, et portant avecques luy son espée avecques deux autres, vint devant la chambre et buqua à l'huis effraement, dont ceux de de- dens qui estoient les uns en leurs chemises, les autres en • leurs pourpoins, vinrent à l'huis, non pensans encore à nul mal, et l'ouvrirent, et alors le bastard s'avança avecques 'Un sien varlet et commença ruddemeut à parler à eux, et les autres qui riens n'y entendoient et ne savoient quelle chose il leur vouloit, ou bien ou mal, en leur patois lui respondirent ruralement selon ce qu'ils estoient gens, par quoy le bastard tira l'espée du fourreau et en féry l'un de eux tellement que le poing lui chut à terre devant luy, dont tous les autres commencèrent à crier et à faire noise merveilleuse, et non mie merveilles, car l'outrage estoit * N'accoutèrent une poire. Expression proverbiale pour : ne se sou- cier de rien. DE CHASTELLAIN. iOo grant et non portable. Sy fut tantost tout le voisinage esmu, et toute la ville pleine de ce murmure jusques à venir mesmes à la cognoissance du duc qui prestement et sur pié envoia prendre le bastard et ses aidans et ordonna de le faire pendre, cy-pris, cy-mis, et vraiement si le cas eust esté fait de jour si bien que de nuit, jamais ne eust vescu une heure, ne ses aidans aussi, tant estoit mortel- lement courcié le duc de cestui fait, car lui touclioit trop à son honneur pour cause du sauf-conduit, dont jamais ne seroit réparable le fait, ce lui sambloit. Or, estoit le bastard de noble et haute parenté et avoit des amis beaucoup en court et acquis et charnels, et estoit capitaine des archiers du conte de Charolois, vaillant homme et très-bon archier : mesmes en son jeusne eage avoit esté page du duc. Sy allèrent toute celle nuit les amis du bastard prier au conte de Charolois, au conte d'Estampes, au seigneur de Croy, au seigneur de Lannoy, mesmes à la ducesse, que pour Dieu et pour charité il leur plust à prier pour leur cousin, qui sans remède, ce sa- voient bien, estoit mort, si le duc n'estoit rompu, premier que le jour venist, et pour tant prièrent et supplièrent à tout ch^scun pour aide et confort et se offrirent d'en faire telle réparation au nom du bastard que à tout le monde et mesmes à celuy qui estoit affolé, il devroit suflire par rai- son. Sy alla la ducesse et se rua à genoux devant son mary, et n'y fit riens. Y vint après le conte son fils, qui à genoux et à mains jointes s'y tint longue espace, priant pour la vie de son serviteur et lui remonstrant comment il estoit vaillant homme et l'avoit bien et longuement servi, pareillement tout son lignage, mais onques ne le put vaincre. Son fils bastard aussi, messire Anthoine, y laboradetout son pouvoir, mais n'y pouvoit riens, le conte 106 CHRONIQUE d'Estampes aussi et le seigneur de Croy qui l'en pressèrent à part, mais tous y perdirent temps, et ne leur demora espoir sinon un seul, qui estoit en la contesse de Charo- lois; car savoient bien, si ceste-là ne pouvoit vaincre, ne ob- tenir, jamais n'y auroit remède. Sy alla-on devers elle et la fit-on venir devant le duc, et cbéant sur ses genoux, com- mença à dire : t Hal monseigneur, je suis vostre très- « humble fille et niepce, et m'avez fait l'honneur d'estre « l'espouse de monseigneur vostre seul fils : je ne vous « requis onques riens de grant, fors à ceste heure pré- « sente. Je vous supplie humblement que de vostre grâce, « il vous plaise à moy donner la vie du bastard de la • Viéville, serviteur de monseigneur mon mary, laquelle « vous avez refusée à madame, à monseigneur et à tout « le monde. Le derrenier de tout leur espoir est en moy; « je vous supplie, en Thonneur de la sainte passion de « Jhésu-Crist, que vostre bonté s'estende maintenant sur « moy et luy. » Et alors respondit le duc : t Belle-fiUe, « belle niepce, jà-soit-ce que la chose me touche si près « à mon honneur que nulle riens plus et qu'à tout le € monde j'estoie délibéré d'en faire refus, par desplaiair « que j'en ay eu au cœur, toutevoies, voiant vos humbles « prières et sentant par vostre présence que nulle riens je « ne vous pourroye refuser par Tamour que j'ay envers « vous, je vous accorde vostre demande, parmy ce que « les amis du bastard feront réparation du cas à Tappar- « tenir, et tant et si avant que moy et la partie en soient c contens, et vous doit bien remercier le bastard, car de « vous seule au monde il tient sa vie. » Et jà-soit-ce que la chose estoit de grand outrage et presque inréparable au regard de l'honneur par bons et sages moiens, toutevoies et par grandes diligences la commotion des Frisons fut DE CIIASTELLAIN. 107 appaisée, et fut faite amende honorable et profitable au blessé, et lui fut assignée rente durable à sa vie de quan- tité de florins d'or par an, et au remanant tout fut mis en paix et en ces *, et en l)on requoy. Sy partirent les Frisons bien contens du duc et bien appaisiés et le cognurent par cestui meschief advenu, estre prince véritable, prince de droiture et de justice, moult à redoubter et à craindre en son courroux, et en leur rude patois le recommandèrent beaucoup. CHAPITRE XIX. Comment le duc manda ses gens d'armes pour combattre les rebelles d'Utrecht. A tous lez se dressoient chemins et ouvertures pour mettre les rebelles d'Utrecht en raison, et pour les faire venir à obéissance au moins mal qu'on pourroit et sans effusion de sang» à quoi toutevoies les dessusdits, et sou- verainement ceux de Brederode, par nul sens ne vouloient condescendre, jà-soit-ce que plus grans offres on leur avoit fait et promis rescompenses pour leurs despens et intérest, qui riens n'y firent, mais demorèrent roideset restifs tous- jours en leur querelle et maintinrent la ville, maulgré toute la communauté qui estoit pour David. Sy n'y voioit- on ne tour, ne remède , sinon de laisser la voye de dou- ceur longuement quise et de venir à celle de force et de rigueur pour rabattre leur orgueil. Et comme j'ay dit que le duc avoit fait venir estoffe devers luy de son chasteau de Lille pour paier gens d'armes si h la guerre venoit, et • Bn ces, en repos. 408 CHRONIQUE aussi qu'on leur avoit fait des remonstrances et des figures de celle très-renommée et redoubtable ville, la ville de Gand, comment elle avoit esté réduite à subjection et payée enfin de ses longs vieux outrages par ceste propre main mesme qui leur offroit espargne et dont onques ne firent ne conte, ne estime, enfin le duc, voiant leur obsti- nation, envoia le conte d'Estampes en Picardie pour lever gens d'armes et pour les faire venir prestement devers luy, pareillement donna charge à son fils bastard, messire Anthoine, de lever quatre cens lances aussi et les archers, dont le furnissement des deux devoit monter à mille lances et cinc mille archers, qui estoit belle compagnie. Sy pas- sèrent la mer les deux seigneurs et s'en alla celuy d'Es- tampes à Péronne et en ces marches de là entour, et le bastard en la basse Picardie vers Saint-Omer et Aire sur les marches de Flandres, là où estoit son repairier ; et levèrent gens grant nombre, archers et hommes d'armes, selon le contenu de leur charge, atout lesquels ils se con- tinrent en l'attente qu'on les manderoit pour faire passer la mer, car encore laboroit-on tousjours et assaioit-on si on pourroit avoir par bel cestes rebelles gens sans venir à la force, mais nenny; on y perdoit temps, car ne vouloient croire que gens d'armes dussent venir jamais sur eux fors que menasces, et par ainsi, après tout essay perdu et et que jà l'aoust estoit tout près, furent faits passer gens d'armes et descendre en Hollande à tout effort, et alors aprièmes voioient que c'estoit à bon escient, et les com- mença à envahyr peur et fraeur de courrage *. » D'après Matthieu d'Escouchy , le duc leva vingt mille oombattantfi , dans sea paya de Picardie, de Flandre, de Hainaut et de Brabant. DE CHâSTELLAIN. 109 CHAPITRE XX. De la mémorable dcsconfiture des infidèles. Pour la haute joye et feste que les bons crestîens doivent faire en voir prospérer et florir la sainte divine foy, et les champions etmainteneurs d'icelle vaincre tousjours et pré- valoir à rencontre de leurs ennemis , droit-cy donques il sîet bien de vous faire un conte de ce dont, avecques les lettres et relations que j'en oys, je vis aussi les mistères et solempnités qu'on en fit en rendant grâces à Dieu des nou- velles. Et comme il vous peut bien souvenir, parce que ailleurs je vous en ay fait reccort, que l'empereur des Turcs, droit ennemi et blasphémeur de Dieu, jà par ci- devant avoit pris la forte ville de Constantinoble et fit en icelle pluseurs dérisions abbominables que Dieu permist peut-être pour les péchiés de son peuple, et avecques ce conquist et s'appliqua à lui plusieurs villes et forteresses par mer et par terre et subjugua toute Grèce, et depuis à l'autre bout de son empire marchissant et prenant pointe au royaume d'Honguerie, s'est efforcé maintes fois et lon- guement pour rompre là dedens sur la terre crestienne pareillement comme il avoit fait en Grèce, soy confiant seulement en la multitude de sa puissance et présumant de vouloir devenir empereur du monde entier, qui toutes les trois lois feroit tourner et convertir en une, disant que aussi possible estoit à lui de ce faire, ce lui sambloit, comme il estoit à Alixandre qui pour son commencement n avoit la centime part de puissance comme luy , par quoy luy qui en avoit jà une grant part et estoit jeusue et fort, riche d'or et d'avoir et garny de peuple comme d'estoillcs 110 CHRONIQUE au ciel , lui sambloit bien que pareillement il y pourroit parvenir s'il Tosoit entreprendre, dont de présomption se trouva assez garny comme il aperu maintes fois par les dures molestes et entreprises que monstrées a sur les cres- tiens, tant en Grèce comme sur frontières de Hongiierie et les marches voisines, là où à Theure de ce chapitre escrit, le puissant bras de Dieu lui avoit donné répuise et ne lavoit souffert prévaloir à rencontre de ceux de sa loy. Maintenant donques sur la manière et qualité de son en- treprendre sur les crestiens, veul réciter ce dont les lettres et vrais recors venus en France et au duc présent, font tes- moignage, et dont les envoians qui les ont escrites et qui mesmes estoient au lieu, sont d auctorité et de crédence, jà-soit-ce que les unes sont plus amples en conte que les autres, et les autres différentes en nom de la place là où se fit la besongne, toutes toutevoies concordantes en un jour en la desconfiture du Turc par une voie et manière, en quoy après y avoir pensé, une raison seule me donne appaisement, c'est que une place se peut nommer diverse- ment selon divers langages, ou une grant Jbesongne peut prendre divers titres selon les diverses places à Tentour, là où elle a esté faite, comme la bataille que fit le roy Henri contre les François que aucuns nomment la bataille de Blangy, autres d'Azincourt, et les autres de Ruisseauville, et tous disans vray selon divers regars. L'évesque toute- voies de Toul, qui depuis fut évesque de Tournay ' et lequel pour ce temps-cy estoit devers le roy Lancelot, celuy et par lettres envoiées au duc et par vive voix h moy et à autrui, certifia ceste chose estre véritable et que luy-mesme après la desconfiture du Grant Turc, environ ■ GuiUaume Pilastre, éréquo de Toal oq 1449 et de Tournaj en 1461. DE CîIAvSTELLAlN. lil six gepmaines avoit esté en la place de sa confusion nom- mée Bellegrade assise sur la rivière de Dunoe', dont du différent que les lettres portent du nom et du lieu il donna suffisant appaisement à chascun, parce que luy-mesme avoit esté au lieu là où il avoit tout vu et oy ce qui en estoît advenu et mesme visité les murailles entamées et adommagiées par Tennemy de Dieu, là où Dieu fit et dé- monstra ses miracles à son peuple à Testroit de la beson- gne, comme par l'universelle crestienté, il fut annoncié alors aux princes et aux rois par les voisins, et comme moy-mesme j'en vis les processions solempnelles et les sermons qui s'en firent en rendant grâces à Dieu de sa bonté et miséricorde. Est à savoir que le Turc naguères avoit mis le siège devant une ville et forteresse nommé Ensswisemberg* sur les marches et frontières de Honguerie au quel lieu le siège demora par l'espace de quatre mois et demi. Sy y avoit des cristiens devers le Turc, qui entendoient que le Turc avoit juré par son dieu Mahomet que icelle ville et chasteau il assaudroit et la prendroit par force, ou luy et toutes ses gens y demorroient morts. Adonc firent à savoir lesdits crestiens à Onidianus* que icelui Turc devoit assail- lir ladite ville la nuit de la Magdalaine. Après icelles nouvelles oyes, ledit Onidianus se mist, î»us, accompagné de neuf cens chevaux et bien quarante mille piétons, gens de plusieurs sortes et conditions, et arriva en icelle ville la nuit devant la nuit de la Magdalaine par la rivière de Dunoe, car ledit Turc tenoit le siège par terre et ne garda point icelle rivière. ■ Dunoe, le Danube. • Les Allemands appelaient Belgrade : Griechisch-Weissemburg'. ' Jean Huniade. 112 CHRONIQUE Sy fit le Turc venir une quantité de ses gens, est à savoir la tierce partie, pour assaillir ladite ville environ à douse heures en la nuit, et les crestiens estans en icelle ville se revengèrent très-fort et les abattirent jus de leurs mu- railles, et dura l'assaut depuis douse heures en la nuit jusques à huit heures au matin, et après, ils se sont re- nouvelles d'autres gens frès pour assaillir de rechief ladite ville, et dura ycelui assaut depuis huit heures jusques à quatre heures après-midy,' et les reboutèrent ceux de la ville comme devant. En après pour la tierce fois est venu le Grant Turc en propre personne avecques sa gentillesse ' pour assaillir et faire de tous points confondre la ville, et dura cestui assaut depuis les quatre heures après-midi jusqu'au lendemain au midy, tant que les crestiens traveil- liés et lassés furent mas et recréans et presque rués jus et desconfis, car une grant partie de leurs ennemis estoient jà entrés dedens ; mais comme Dieu le voulut, là estoit venu un saint message de Dieu, un dévot frère cordelier nommé de Campistrano*, compagnon à saint Bernardin, lequel prit un crucifis en sa main et monta tout au plus haut du chasteau et cria à haute voix cestes paroles en latin : « 0 Deus meus! 0 altissime pater! 0 mon Dieu! « 0 très-hautain père! vien en aide! vien; délivre ton « peuple que tu^s racheté de ton propre sang! vien ; ne « veuUe tarder! Mon Dieu, mon Dieu, où sont tes a anciennes miséricordes? Vien affin que les Turcs et les < infidelles ne dient : où est leur Dieu? » Ces mesmes mots propres, sans plus, ne moins, il escria à haute voix. • Sa gentillesse, ses nobles. * Sur saint Jean de Capistran et sur la part qu'il prit à la délivrance de Belfirrade, voyez les érudites recherches du R. P. Van Hecke, dans Tun des derniers volumes des Acta Sanctorum. DE GHASTELLAIN. 115 moult tendremeât plorant. Sy oyrent ceste voix les cres- tiens et en devinrent prestement tous reSconfortés et enfor- ciés comme ai jamais n'eussent porté traveil, et en envays- sant courrageusement leurs ennemis, mirent h mort tous ceux qui entrés estoient dedens la ville, et se mist en fuite le Grant Turc avecques ses gens, et les crestiens les sievy- rent bien huit lieues de long, tousjours tuant et abattant gens devant eux tant que le nombre en fut grant et mer- veilleux et la victoire miraculeuse. Sy ont trouvé les cres- tiens au lieu où estoit le siège onze grosses bombardes dont il y en a six de trente-trois quartiers de long chas- cune et de sept quartiers de haut, et encore bien deux cens autres, que canons, que bombardes, plus petites, sans les autres biens et richesses sans nombre. Ceste déclara- tion fut envolée par le roy de Honguerie et de Bohême au seigneur de Heinseberg, jadis évesque de Liège, et celui de Heinseberg lenvoia translatée en françois à la ducesse de Bourgongne, dame Ysabel de Portingal. Ce sont icy les nouvelles qui vinrent au duc de Bour- gongne, lesquelles comme je oys mesme et vis, ont esté avériées et approuvées par ledit évesque de Toul, abbé de Saint-Bertin, qui tantost, comme j'ay dit, après la descon- fiture faite, se trouva devers le roy Lancclot, comme ambassadeur de par le duc son maistre, et trouva la chose avoir esté toute vraye, mais pour que cestes nouvelles droit-cy diffèrent de celles que le roy reçut du duc de Milan Francisque, concordantes toutevoies en un jour et en un temps, pour tant pour satisfaire à toutes deux et à ceux qui les ont envolées, droit-cy vous mettrai les lettres telles que le roy les reçut en coj)ie de celles qui furent envolées au légat de nostre Saint-Père, et puis du légat au duc de» Venise, du duc de Venise au duc de Milan, du duc de 114 CHRONIQUE Milan au roy, du roy au cardinal d'Avignon, légat eu France, pour lors estant devers le roy, et sont telles les lettres * : « Très-révérend père en Dieu , à vostre domination et < paternité poons rescrire des nouvelles comment Tempe- < reur des Turcs, atout sa grant puissance et assamblée ft de gens d'armes, avec pluseurs engins estoit venu assi^ « ger et assaillir le chastel de Nanderoude *, et estoit venu a ledit empereur à telle puissance d'hommes et d'engins « que onques œil telle ne vit, ne entendement ne conçut, « tellement que ledit chasteau par violence de jet de bom* < bardes et d'engins a totalement destruit, et que plus < raisonnable est de le nommer champ que chasteau pour « la totale destruction* des murs qui en sont abattus et c rasés jusques terre, après laquelle destruction, la quarte 21 juillet 14jB. DE CHASTELLAIN. il5 « pag^e. La sixième férié, est à savoir le vendredi en- « sievant. de nuit, ledit empereur ainsi combattu et a desconfît se converti en fuite. Par quoy, s'il est aucuns a qui de présent aient voé et veulent aller combattre yce- « lui empereur, de léger pourroient conquérir et obtenir < son royaume. La raison est pour ce que ses principaux « capitaines et principalement ses piétons ont esté détruits « et annichillés es dites batailles et assauts, et estions « dedens ledit chastel au temps de l'assaut de celui et « tout le temps que il fut asségié, mais par longue conti- « nuation y ot pluseurs de nos gens blessiés et navrés, « et les aucuns morts, mais toutevoies, par laide de Dieu, « onques empereur des Turcs ne se party de champ, € vaincu, ne desconfy si honteusement comme cestui a « fait maintenant. Toutes cestes choses icy faites, ledit a propre vendredi convertîmes nostreost versTeaue, pour c aller combattre ses gallées comme autrefois avions fait, « desquelles les aucunes avions obtenues et gagnées, mais « y celles, tantost que elles nous virent approchier, se « convertirent en fuite, et y eut aucuns hommes saillant « de gallée en autre qui aucunes d'icelles les brûlèrent et a y boutèrent le feu, par quoy nous estans audit chastel, « pour présent ne savons que nous avons h faire, car « icelui ne pouvons plus dire chastel, mais champ ouvert « pour la grant destruction des murs. Escrit audit lieu « ladite sixième férié devant la feste Saint-Jacque l'a- « postre l'an mil CCCC LVI. » Et jà-soit-ce que cestes nouvelles discordent en noms et en aucunes manières de faire, et que je ne voudroie point Tune autorisier devant Tautre, toutevoies par les copies et certifications que j'en vis en celuy temps, il est possible que toutes deux furent vrayes et que ce furent deux diffé- 116 CHRONIQUE rentes besongnes, et pourtant sans plus enfoncer la matëre que en tant que j'en ay escrit, je laisse la vérité à ceux qui la peuvent entendre, mais tant en dis-je bien que des pre- mières j'en vis faire les sermons publiques et les proces- sions solempnelles, et fut approuvé vray que le cordelier deCampistrano, un dévot preud'homme, fit et dit les mots au plus haut du danger, et furent les crestiens esvertués et victoriens en yceux saints mots que vous avez oys'. CHAPITRE XXI. Comment vers ce temps sourdy une comète et comment U y eut à Gennes une pluie de sanc. Vers ce temps-cy sourdy une comète et se monstra après mye nuit, prenant sa naissance sur les parties d'Allemagne, à une grosse queue et longue de six à sept lances par manière de parler. Aucuns toutevoies la jugeoient l'avoir longue comme la ville d'Orléans, non droite, mais four- chant et courboiant devers la partie de septentrion et déclinant sur les parties prochaines, comme sur les Yta- lies. Une autre estoit vue, ce disoient aucuns, es parties d'Ytalie, et lavoient vue ceux de Eome toute enflambée, mais alloit fort en déclinant. Romains en furent forment esbahi3; sy en firent processions solempnelles. A Gennes aussi vers cestui temps plut si fort et à telle abondance, que à peine la ville n'en fut noiée, et y plut sang en aucuns lieux, ainsi que les nouvelles m'en vinrent, de quoy les quarreaux et les pavemens demorèrent tachiés, et en chut sur le cuevrechief d'une damoiselle, lequel pour ■ Cf. Matthieu d'Escoucby , cbap. CXIX, et Jacques Duclercq, III, 21 . r-i^-- DE CHASTELLAIN. 117 lavement nul ne se pouvoit nettoyer. Autrefois au temps que les Romains estoient en leur règne, comme raconte Titus-Livie, en est-il plu à Rome par diverses fois, sur quoy les Romains se conseillèrent à leurs dieux et leur en firent sacrifices, car notoient bien que ce sont prodiges et pré- sages d'aucuns maux et mescliiefs, et pour ce y vouloient prévenir par aucunes oblations pour rompre les menaces de leurs dieux. Aussi est-il possible qiiedroit-cy à Gennes, ce a esté un présage et un advei-tissement de future afilic- tion ou ruine sur la ville et les habitans. L'on dit volen- tier^ que au temps que les comètes se monstrent, il advient des merveilles et des cas es, Histoire de Louis XI, HT, p. 117. 168 CHRONIQUE Geste droit-cy fut la reaponse que fit le chancelier de France pour et au nom du roy; laquelle faite, le roy mesme de propre bouche, présent le légat du pape, le car- dinal d'Avignon, et tous les autres assistans, prist à dire ces paroles : < Gabriel et vous, prieur, vous avez oy la « response que je vous ay fait faire, qui est bonne, douce c et raisonnable, et pouvez penser qu*il n'est personne c vivant, qui tant veuille le bien de mon fils le daulphin, < ne qui tant désire qu'il se gouverne bien, que je fais, c Et pour ce, remonstrez-lui ces choses et que ces estran- « ges termes qu'il a tenu par chi-devant ont trop duré, « affin que, si par jeunesse au temps passé il n'a esté si « bien adverti qu'il dust, de cy-en-avant lorsqu'il est en a eage de soy cognoistre , il raddresse son fait et mette « peine à soy gouverner ainsi qu'il doit, et s'il fait aucu- « nés doubtes ou qu'il ait aucunes craintes ou suspections, € quant il m'en advertira, je l'en asseurray tellement que c raisonnablement il en devra bien estre content et n'aura c cause de riens doubter. » Et à tant se tut le roy et leur fit dire qu'ils estoient despesciés pour eux en aller quant ils voudroient. Sy prirent congé de luy et les recommanda à Dieu et leur fit baillier les deux responses par escrit, en- semble les lettres qu'il envoyoit à son fils, dont la teneur sy estoit telle : « Très-cher et très-amé fils, nous avons reçu les lettres c que escrites nous avez par Gabriel de Bernes et le « prieur des Célestins, porteurs de cestes, et avons oy ce c que ils nous ont dit et déclaré de vostre part, tant en pré- a sence de nostre conseil que particulièrement à part, ton- « chant les matères pour lesquelles les avez envoyés par « (levers nous, sur quoy leur avons fait et fait faire res- Toucha, prit la main. * ÉléoDore de Poitiers raconte ainsi, dans son livre sur les Mômmemrs de la Cour, rarrWée du dauphin à BraxeUea : « L» dauphin, aeoom- DE CnASTELLÂlN. 199 ChAlon en Ghampaigne*, là où il lui monstra grant chière et honneur pour Famour de son bel oncle le duc. Sy en fu- rent maintenant plus tost faits Tun de Tautre pour ceste eftuse. CHAPITRE XLII. Commvit le roy requist le duc de Bourgongrne de ne donner refuge, ne confort au dauphin. Or laisse le dauphin droit-cy aveuques les dames et ayeuques le conte d'Estampes qui le mena chasser et voler, et retourne maintenant au roy son père et à son conseil, qui se donnoit beaucoup de mal en sa teste pour son fîls qui g^ëres n'y accoutoit, et désiroit bien à remédier aux sauvages entreprises que voioit en luy et de le retraire de là où il estoit allé s'il pouvoit, et sur le recort des lettres « palgné environ de dix chevaulx, arriva à BruxeUes à huit heures du • wHr, et quand madame la duchesse et madame do Charrolois sceurent « qn*il estoit dedans la ville, elles allèrent Jusqu es k la porto devant la m ooar qui est sur les bailles, et Va de pied coy l'attend iront, et quand m il vint tout près d^elles, il descendi et baisa madame la duchesse et m midanie de Charrolois, lesquelles s'agenouillèrent à terre, et puis il ■ vint baiser le demeurant des dames et damoiselles de l'hostcl. Après m cela, Il print madame la duchesse par le bms et la vouloit mettre au- m dessus de lui, ce qu'elle n'eust jamais fhit ; touttesfbis il on pressa tant • madame qu'elle lui dit : Monsieur, il semble que vous avez désir que « ron se moque de moi, car vous me voulez faire faire ce qu'il ne m'ap- m partient pas. Monsieur le dauphin disoit que non et qu'il lui devoit « bien ficûre honneur ; car il estoit le plus pauvre du royaulme de « France. » Isabelle de Bourgogne était très-flère : elle refusait le premier salut à la reine de Sicile, femme de René d'Anjou. ' La duohesse de Bourgogne s'était rendue en 1445 à ChiUons, pour obtenir du roi qu'il fût sursis aux appels interjetés devant le parlement é& PAris eontre les jugements prononcés en Flandre. 200 CHRONIQUE que il lui avoit escritesdès Saint-Claude, disposa à envoyer battant devers son beau-frère le duc de Bourgongne pour ceste cause affin de le rompre, s'il pouvoit, par belles et amiables paroles , que à son fils Loys ne donnast , ne ne souffrist donner confort, refuge, ne support, ainslabourast de tout son pouvoir de le faire retourner devers luy, le plus à haste que pourroit. Et pour ce faire, ordonna à un sien escuier son eschanson nommé George de Bohec, berruier, d'aller devers le duc de Bourgongne lui signifier le desplaisir qu'avoit en son fils des ma- nières et termes que tenoit et si longuement avoit tenus envers luy, et qu'après tant d'amiables et gracieuses responses à lui envoyées et faites et encore tout fresce- ment par Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins» il s'en estoit fui et emblé d'en arrière de luy et transporté «en marches estranges au desceu de luy et de toutes ses gens, en quoy il monstroit qu'il estoit un fils de perverse volenté, ingrat de tout bien et de toute amour à luy monstrée et tout entièrement incorrigible envers luy, en quoy il estoit mérencolieux beaucoup et durement des- plaisant. Donc, pour mieux informer de la vérité ledit duc, son beau-frère, fit ordonner ses lettres addressantes à luy, par lesquelles lui faisoit briève narration du cas et pour lui donner ample congnoissance de tout, lui fit enclore de- dens la response entièrement telle qu'avoit esté faite par la bouche de son chancelier auxdits Gabriel de Bernes et prieur des Célestins et mesmement par sa propre bouche, qui, à tout prince de raison, de bien et d'entendement, devoit et pouvoit sembler bonne et souflGlsant et toute amiable et bénigne pour un père envers son fils. Et cestes lettres ainsi ordonnées et ledit George instruit de ce que devoit dire au duc, ledit Georges prist son chemin et DE CHASTELLAIN. 201 parti de Chastellar le xii' de septembre , et tant erra par fles journées que vint jusqu'en Brabant, là où ne trouvoît point celuy que quéroit, mais enquerrant du lieu où il es- toit, passa la mer et s'en alla jusqu'à Dordreclit, là où le duc estoit arriyé nouvellement et besongnoit sur ses affai- res, et là venu ledit Georges vint devant luy et lui fit le présent de ses lettres, qui révéranunent les reçut ainsi que de tout temps avoit acoustumé , et les lust et visita, et en fut telle la teneur: € Très-cher et très-amé frère, depuis les darrenîères let- € très que vous avons escriptes touchant le fait de nostre € fils le^ dauphin , il a de rechief envoyé devers nous € Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins d'Avignon, € lesquels nous ont fait en effet pareilles requestes et € offires, soubs pareilles conditions que Guillaume de Cor- € sillon, chevalier, à Tune fois, et depuis ledit de Corsillon € et prieur des Célestins, nous avoient par avant fait , « auxquels Gabriel de Bernes et prieur des Célestins, € avons fait faire en nostre présence et depuis dit de € bouche très-douce et raisonnable response, ainsi que par « le double d'icelle que vous envoyons cy-dedens enclos, € pourrez veoir plus à plain, à laquelle response il n'a pas € voulu obtempérer, ne obéir, ainchois a esté si très-mal € conseillé qu'il a tousjours persévéré à dire qu'il ne vou- « loit point venir devers nous, [ne] soy trouver en nostre € présence, qui est chose bien estrange à considérer de fils € à père, et, qui plus est, jà-soit-ce que luy aions ceste dar- € renière fois monstre plus grande bénignité que devant € et que de la response que lui avons faite raisonnablement, c il se dust moult esjoïr, ce non obstant dès sitost que € lesdits de Bernes et prieur des Célestins ont esté retournés € devers lui, et qu'il a sçu ladite response par nous faite, fOS CHRONK^ t il B*en est soudainement et au desceu de la pluBpart de < ses gens , party et absenté du pays du Dauphiné où il « estoit, et est allé vers le prince d*Orenges ou tiré en c autres marches que on ne scet encore où , a délaissé « nostre très-chière et très-amée fille sa femme et ledit « pays sans aucun ordre, dont avons esté bien esmer^ « veillés et desplaisans. Et pour ce que par aventure • nostre dit fils par Tenhortement et suggestion de ceux a qui ainsy le conduisent et conseillent, pourroit faire des « choses qui ne seroient pas à faire , et que s'il trouvoit « retenue, support ou faveur, ce seroit lui donner occa- « sion de plus longuement persévérer es termes qu'il a « tenus par cy-devant, qui seroit à nostre très-grant des- « plaisance et au scandale de la chose publique et au « dammage de nostre dit fils plus que de nul autre, nous « désirons y obvier et que nostre dit fils ait occasion de « soy réduire envers nous, comme il est tenu et que pour « son bien et honneur luy est expédient de faire, avons € bien voulu escripre ces choses aux princes et seigneurs de « nostre sang et mesmement à vous qui estes lundes plus « grans et qui maintes fois nous avez escrit et fait dire par € vos principaux conseillers que avez tousj ours eu desplai- « sance des termes que tenait nostre dit fils, et pour ceste c cause envoyons présentement pardevers vous nostre « amé et féal conseiller George de Bonhec , escuier, afin ^ que soiez adverti de la vérité de ceste matère et des « termes que avons tenus pour cuidier par bénignité et « douceur le réduire et attraire à nous, aussy affin que € s'il alloit ou envoioit aucuns de ses gens devers vous ou « en aucuns de vos pays et seigneuries, vous ne lui vueil- « liez donner quelque retrait, support, faveur ou aide, et * en ce faites comme bien y avons espéciale et singulière D£ CUASTELLAIN. ^3 t confiance. Donné au Chaatellart le xii' jour de sep- « tembfe. » Gestes lettres vues et visitées, le duc qui n estoit mie seul , mais accompagné grandement de haulx nobles barons , convoqua aucuns de venir près de luy , et entre les autres, son chancelier qui estoit là présent et le seigneur de Cray, leB plus principaux, et à ceux monstra les lettres qu es- crited lui avoit le roy, et puis nprès fit lire devant luy ù part les responses qu avoit faites et fait faire le roy à son fils, encloses dedens les mesmes lettres , lesquelles bien entendues et visitées, et considéré qu'encore nul de eux n'avoit vu, ne oy parler le dauphin venu pardeçà , sam- bknt assez au premier conçoivement que le roy s estoit par- offert assez à 'son fils et que luy son dit fils n*estoit pas le mieux avoié, quant il ne prenoit traité raisonnable aveu- ^nes son père, congnu aussy que le duc, do sa nature et condition, estoit celuy du monde qui plus désiroit et eust voulu estre obéy et cremu en cas samblable de son fils, et jugeoit par son cœur Tautrui , et pour tant aveuques les difficultés prises dès le commencement do la venue du dauphin en ses pays de pardeçà, maintenant arrière pour cause des informations qu'avoit des devoirs en quoy le roy s'estoit mis envers luy, plus et plus lui commençoit à ape- sandir le cceur et à sambler qu'en ceste matère droit-cy pouvoit avoir un dangereux fardeau à porter et que mal ■*enpouvoit continuer la chose que Tissue n'en fust difficile aux expectans. N'avoit toutevoies encore oy, ne vu ledit aon survenu le dauphin , auquel il désiroit à faire tout l'honneur et bonne chière que pourroit, comme il s'y sen- toit tenu. Aussy n'avoit encore oy riens de ses demandes, ne des causes qui Tavoient mu à estre venu en ses pays, et pour tant luy, comme sage et preudomme, regardant soi CHRONIQUE tousjours à honneur sans cautelle, ne se voulut onques dé- terminer autrement fors qu'en gardant Thonneur et le droit du père envers son fils , pacifier aussi les doléances du fils envers son père par diligence honorable; car en ce, il se vouloit exposer et offrir de tout son pouvoir comme qui co- gnoissoit leur débat estre de grant péril à tout le royaume. Et certes , si luy comme à qui le cas touchoit plus qu'à nul autre, difficultoit grandement ceste matère, n'est de merveilles quant sur luy seul, ce entendoit bien, cherroit toute Tesclistre du meschief et du mauvais gré, comment qu il en venist, et pour tant là où les autres vuidoient leurs opinions par paroles, lui seul ascoutant chascun, en rumina cent plus parfondes que nul de eux, jà-soit-ce que le sei- gneur de Croy et son chancelier, qui sages estoient, lui conseilloient, quant ce vint à Testroit, que de le faire re- tourner devers son père le plus tost qu'on pourroit et par tels moiens et si bons que la preudommie en fust congnue du lez de pardeçà, sans y mettre interprétation mauvaise, ne injuste à rencontre de l'innocent , car comme j'ay dit, nul de eux ne l'avoit , ne vu , ne oy encore , ne n'avoit sentu onques pour quel fin il y venoit. Et pour tant eux veans leur maistre estre empeschié de cestui cas, et en leurs propres sens non moins le difficulter que luy, non pen- sans toutevoies que ce en dust ensievir, qui en advint, lui conseillèrent que non obstant quelconques lettres de deffense ou de requeste que le roy lui fist en contraire de son fils, de le devoir recueillir toutevoies le plus hautement que pourroit, et puis après l'avoir vu et oy parler, adver- tir le roy de tout, et faire au remanant ce que bon et juste et raisonnable seroit à l'honneur et au bien de tous deux. Et jà-soit-ce que la response que le roy fit faire à son fils et que luy-mesme en partie fit de propre bouche à Gabriel DE CHASTELLAIN. 205 et prieur dessus uommés, fust enclose dedens les lettres envolées maintenant par George de Bohec pour plus dère et pleine information du cas , comme dit ay, toute- voies pour cause que la mesme response en forme a esté récitée icy-devant, là où elle servoit, nest pas besoing pour tant de la renouveler droit-cy, puisque elle peut gésir sainement en la mémoire des lisans; mais pour cou^ tinuation de la matère convient bien savoir qu'avec beau- coup de regart que le duc avoit en ceste matère, espécial- ment en avoit deux qui lui touchoient, dont Tune sy estoit que moult avoit de haulx et de gi*ans affaires en ses pays de Hollande et de Frise qu à grant durpouvoit abandonner, et l'autre qu'en différant longuement son allée devers celuy qui estoit venu en ses pays, il luy pourroit estre imputé à charge, et eust samblé qu'à dur et à envis il Teust voulu recevoir, ce que non, et pour tant vueillant pourveoir en tout, envoya devers luy soy excuser par plusieurs mes- sages, et différant son jour jusques au xV d'octobre , lui promist d'est re lors devers luy, et qu'en ce n'auroit point de faute. Or, en ce point le certifia et le fît aussy. CHAPITBE XLIII. Comment le dac se rendit à Bnisscllcs et des ^rans honneurs qu'il fît au dauphin. Le duc donques, aiant expédié ses affaires en Hollande, parti de Dordrecht, et prenant terre en son pays de Bra- bant, disposa ses Journées pour estre au jour qu'avoit dit à Brusselles devers le dauphin, vers lequel toutevoies trois jours paravant avoit envoyé son fils le conte de Charolois acompagné de plusieurs haulx et grans barons en nombre tM 1 GHRONKjUE environ trois cens chevaux pour le bienviegnier. Sy en avoit esté rassamblement moult bel à veoir et bien amia-^ ble^ car ne s'estoient jamais entrevus. Or s'en venoit le duc tire à tire quant que pouvoit, et approchié jà de BnisseDes à une lieue près, ledit dauphin envoia aucuns des plus grans de sa maison au-devant de luy^ et luy^mesme quant le sentiroit près de la porte, délibéra d'y aller en personne jusques au dehors des murs pour le bienviegnier, car à ce faire, ce disoit, le dévoient mouvoir plusieurs causes que toutes avoit regardées et par lesquelles il le pouvoit bien faire, non obstant que plusgrant fust et son souverain, dont la cause première que vouloit alléguer droit-cy, o*es- toit que vraie embraisée amour le lui devroit faire faire afin de lui monstrer comment par grant affection il estoit venu devers luy de si loingtain pays et dont Tattargement d'une heure lui duroit un jour par faim qu'avoit de le veoir. La seconde cause que alléguoit, c'estoit la réputa^ tion de sa personne, de laquelle il avoit oy tant de haulx et glorieux recors, que de prince de la terre n'avoit fait estime que de luy, et mesmes veoit à Tœil maintenant qu aveuques les gloires jà obtenues et passées tant main- tes, encore tout frescement retournoit glorieux vainqueur d'Utrecht et espoanteur des Allemans. La tierce cause, il la fondoit sur la commune voix des hommes, disant que rhonneur et la prudommie de France gisoit en luy, ensamble le salut et le ressuscitement du royaume par la paix donnée h son père. La quarte il fondoit en ce qui estoit vray, car il le jugeoit un des plus puissans princes des crestiens et avoir dehors du royaume autant ou plus que dedens, et de quoy il estoit prince souverain sans riens en recognoistre h nul. Et la quinte cause et darrenlère, il regardoit comment il venoit devers luy à refuge pour B£ GHASTELLAIN. 20t confort et soiiBtenement, et mesmea en son pays de Brai- bant où il estoit souverain, et pour ceste cause veuillant ignorer quel il estoit ou devoit estre en France, se vouloit humilier mesmes survenant en l'empire, et ne lui sambloit point chose dissonant que le plus grant fondé en causes légitimes honorast son moindre plein de haulx titres', car taht vaut l'homme , ce disoit , tant vaut sa fortune , et tant vaut sa fortune, tant vaut son exaltation , et par ainsy donques toutes ces choses droit-cy considérées, déli- béra et conclut réalement de monter à cheval et d'aller mesmes jusques àsa personne le saluer aux champs. Sy en futadverti le duc qui, ferrant battant, envoia devers luy trois, quatre messages, l'un sur lautre, pour lui dire que, si décela faire il se voulsist avancier, il promettoità Dieu que prestement il retourneroit dont il estoit venu, et s'en iroit en recullon de luy tant avant et si loiugs que de Tan- née ne le trouveroit, ne ne le verroit, et en fist ce quil pust ; car faisoit dire que ce lui seroit une dérision et charge qui jamais ne lui cherroit et qui lui seroit imputée par l'univers siècle à grant oultrage et follie et de quoy il se vouloit bien passer. Sy en fut le duc très-amèrement courcié en cœur, et n avoit peur autre fors que surpris se trouvast de ce qu'on lui disoit, et pour tant envoia coup sur coup personnes tousjours pour rompre ceste follie, de laquelle il se fust crucifié de dueil, et en eflFet, les en- voyés devers luy le rompirent enfin , mais h grant dur, et demora en sa chambre emprès la ducesse jusques à son descendre, et ce qu'avoit de gens de bien en sa maison, tout envoia au devant en son nom. Or, estoit le duc devant les portes et devoit entrer ' On avait écrit d'abord . « Plein de clartés et de haulx titres, v 208 CHRONIQUE dedens, quant Hervé de Mériadec, son grant escuier d'es- cuirie, vint à luy et lui demanda : « Monseigneur, vous € plaist-il point que je porte Tespée devant vous mainte- « nant à l'entrée de ceste ville, pour cause que monsei- « gneup le dauphin y est? Comment vous plaist-il qu'on « en face? » — Sy respondi le duc : « Voirement nenni; € je ne veul pas que Ton porte espée devant moy Bn lieu € où il soit, car je ne le veul faire, ne ne doy. » — € Et c comment, monseigneur, ce dirent les aucuns alors, € vous estes maintenant en l'empire là où le roy n'a que € cognoistre, ne homme du monde fors vous, et pourquoy € ne ferez-vous porter espée devant vous, là où vous estes € prince souverain? » — t Ne m'en chault, ce dit le duc, € c'est mon chief de qui je suis venu, et par la gloire et « honneur que je tire de ce costé-là, je tiens et possède € mes autres terres et seignouries en l'empire. »Que vous feroie-je long conte? Le duc entra en sa ville de Brus- selles, moult hautement accompagné de noble et grant chevalerie, et montant contre-mont la ville, vint descen- dre non pas en son hostel là où il avoit appris, mais enmy les bailles devant la porte de sa maison , et samblable- ment tous les autres princes et barons qui venus estoient aveuques luy. Sy entra dedens et raddement marcha ouJ- tre, car se perçut du noble fils de roy qui estoit descendu de sa chambre et tenant la ducesse par la main l'attendoit enmy la court bien avant et venoit au devant de luy raddement à bras ouverts, comme si jamais n'y pourroit venir à temps, et le duc le perçut dès le premier pié qu'il mist à l'entrée de la porte, se deffula * tout à nu et se laissa cheoir à genoux, puis à coup s'avança très-hastivement, et * Se deffula^ ôta son chapeau. DE CHASTELLAIX. 209 en marchant encontre le dauphin, le dauphin marcha con- tre luy et lui rompy la moitié de son erre et le saisi à bras et TacoUa si estroit qu'à peine se pouvoit laissier couler à terre le duc, lequel toutevoies se mist h genoux maugré et à force de l'autre et là se tint tout quoy sans bouger une espassette que ledit dauphin pour effort, ne pour prière, ne le pot onques faire sourdre en pies*. Et lui dist le duc : t Monseigneur, vostre venue par deçà m'est une € grant joye en cœur, je loue Dieu et vous de Thonneiir et € de la bonne aventure que j'ay aujourduy à vostre c cause, et aussi bien soiez-vous venu comme fut Tangle € Gabriel à la Vierge Marie, car si grant joye ne reçus « onques, ne tant d'honneur que une fois en ma vie je € vous ay pu veoir et recevoir en mes pays qui vostres € sont et à vostre service. » Sy fut le dauphin tout entre- pris et esvergondé des humbles et affectueuses paroles de ce duc, et à peines ne savoit quels termes, ne quels sam- blans tenir pour lui rendre responses condignes à ce que veoit, car veoit l'honneur et le sens du monde en un corps dont jamais n'avoit vu un tel, et duquel par une seule première vue il jugeoit et approuvoit véritables tous les * âléonore de Poitiers rapporte que, malgré les instances do la du- chesse, le dauphin s avança au milieu do la cour pour aller au-devant du duc. Philippe descendit aussitôt do cheval : « Et dès qu'il i>erçut « monsieur le dauphin, il s'agenouilla jusqucs ù terre, ^fonsieur le •I dauphin voulut marcher; mais madame, laquelle il tenoit par le • bras, le retint, et monsieur le duc s avança tant qu il eust fait le m dcuxiesme honneur, premier que le dauphin sceust venir h luy ; et m quand 11 vint h luy, le duc s agenouilla jusques à terre, et le dauphin « le prinst bras-à-bras. » Ces honneurs eurent leur code dans l'éti- quette de Bourgogne et dans Tétiquette d'Espagne qui lui succéda. Éléonore de Poitiers qui le rédigea, était fille de Jean, seigneur d*Ar- chies, et dlsabelle de Portugal, et femmo de Guillaume de Stavele, vicomte de Fumes. Sa fille épousa successivement Robert de Melun et Jean de Croy. ifO CHRONIQUE baulx recors qui onques lui en avoient esté faits, Sy s'ef- força tousjours ledit dauphin de faire lever son bel oncle, comme courcié de tant d'honneur k luy faite, mais ne le pouvoit faire lever, ne par force, ne par prière, nonobstant qu il lui dist : c Par ma foy. beaux oncles, ai vous ne vons a levez, je m*en iray et vous laisseray. Vous estes le seul € au monde que plus ay désiré à veoir, long temps a, et « appert bien» car j*en suis venu de bien loin et & grant « dangier. Sy loue Dieu que je vous treuve sain et en bon c estât, et m*est la plus grant joye que j*eus onques que la « vue de vostre personne. Beaux oncles, si Dieu plaist, < nous ferons bonne chiàre ensemble, et vous conteray « de mes aventures, et vous, vous me direz des vostres. » £t en parlant Tun h Tautre, les larmes à tous deux cheu- rent des yeux d'abondance de joye, et mesme n*y avoit nul emprès, qui ne fust excité à larmes et qui ne plorast de leur conjoissement si débonnaire. Après ce premier assemblement fait, le duc se leva en pies et salua la ducesse et conte3se de Charolois sa fille, puis le prist le dauphin par la main et dist ; « Beaux < oncles, il vous convient aller desouser* et vous retraire « en vostre chambre, allons-en là- haut. » Sy alla ledit dauphin devant, tirant tousjours après luy le duc qui tousjours avoit la teste nue, et monta contre-mont les de- grés, dont si tost qu'il fut à mont, prist congé du duc et lui dist : t Beaux oncles, vous m'avez fait ordonner et « mettre à point vostre chambre et vostre logis que vous « avez fait faire tout propre à vous. Par ma foy, beaux « oncles, je vous mercie ; mais certes je n'y logeray point, « j'ai pris mon logis là-haut au-deseur de vous, qui m'est * Desouser, dezKouser, dter ses houseauz. DE GHASTELLAIN. SU € bon et propice, et n'en veuil point d'autre. Pour tant t boutez-vous en vostre chambre que vous avez apprise, € car quant à moy je n'y logeray jamais pour retourner « premier dont je suis venu. » Sy ot droit-là, h cause de ceste chambre, un grant estrif et une longue contradic- tion de l'un à l'autre, et ne vouloit nuUuy ploier à la vo- lente du requérant. Finablement toutevoies, il convint que le duc ploiast et que, voulsist, non voulsist, il démo- rast en sa chambre et en son lieu appris et qu'il souffrist k son nouvel survenu prendre tel logis qu'il lui plaisoit, et par ainsi prirent congé l'un à l'autre pour une heure de temp9 jusques le duc se seroit un petit aisié et mis à point, et tantost après se trouvèrent ensamble là où leurs paroles commencèrent petit à petit à tirer au sens, espécia- lement du costé du dauphin qui commençoit à descouvrir de ses affaires et des causes de son advénement droit-là, à quoy le duc presta ententives oreilles, tondis le confor- tant et promettant de lui estre père et serviteur sans va- riation, ne regret, et non pensant autrement fors que venu ftast devers luy, non pour demeure, mais pour avisement et conseil en ses affaires, là où bien se voudroit emploier de son possible, pensant y acquérir los et mérite envers Dieu, et de fait ne visa, ne à mal, ne à fraude, ne à uti- lité privée qui fust au monde en ce cas droit-cy, mais tant seulement à servir et à -renforcier le bien publique de ce royaume* et à mettre paix entre le père et le fils, qui tant et si longuement avoient esté en froideur ensamble*. En laquelle chose faisant, il lui sambloît aussi que Dieu et le monde se devroient tenir à contens et que puisque fortune ^ On ayait écrit d*abord : mais tant seulement à honneur et bien pu- hiique, salut du royaume. * On avait ajouté : que c'estoit pité. Si2 CHRONIQUE l'avoit ainsi ordonné que d'avoir amené Théritier de la couronne entre ses bras, il lui feroit tant d'honneurs et de révérences que le roy son père mesme, que jamais n'a- voit vu, s'appercevroit clèrement de l'honneur et bien que vouloit à sa personne, par l'affection monstrée au fils, comme il fit certes, car onques, ce croy-je, povre gentil- homme ne se monstra plus humble devant un haut prince comme il se monstra devant luy, fust à pié, fust à cheval, ou fust en chambre ou en pleine rue, tellement que main- tesfois eux allans aux champs ou chevauchans par les rues, quant le dauphin l'araisonna tel fois que très-fort pluvoit ou faisoit froit, tousjours se deffuloit à nus che- veux, ne jamais n'eust voulu avoir chapeau, ne chaperon en teste, en la parole ou en la présence de l'autre, non obstant grans efforcemens maintes fois que ledit dauphin fit à rencontre, là où il ne pouvoit riens vaincre *. En ceste manière qu'avez oye, s'assamblèrent ces deux princes à Brusselles, là où les chières et le conjoïssemens furent grans entre eux, samblablement et entre tous les seigneurs et barons d'un costé et d'autre, qui firent leurs accointances et cognoissances ensamble. Et avoit fait commander le duc par toute la ville haut et bas et parefl- lement à tous ceux de son hostel, que tout le monde hono- rast, supportast et complust aux gens et serviteurs du dauphin, et que chascun leur fust doux et amiable et prest et prompt à complaire. Pareillement aussi avoit fait le dauphin à ses gens et leur avoit donné termes et règles * Numquam ad Delpbinum accessit nisi, cum genuflexione praeria, caput etiam nudatum haberet. Cum simul equitarent, nisi ad dexterum latus eum stare permisit, ita ut nunquam caput ejus cui insidebat eqni, permitteret caudam illius cui insideret Deipbinus, pertransire (Tho- mas Ba8in}. DE CHASTELLÂIN. âl3 qae dévoient tenir envers les gens du duc, sur grandes amendes et punitions, car désiroit bien qu'ils se portassent comme gens de bien et comme serviteurs duis de bonne main, et souverainement au pays où il estoient en mar- ches estranges, là où gens de bien doivent monstrer Thon- neur qui est en eux plus qu'en pays propre. Aussi certes ils estoient tant duis et tant courtois les grans d'entour luy que nul ne pouvoit plus, aussy y avoit-il de baulx et de nobles barons, entre lesquels pour principaux gouverneurs estoient Jehan de Lescut, gascon, nommé bastard d'Er- mignac', et le seigneur de Montaban, breton*. Y avoit aussy un moult noble et très-haut baron, filleul et parent du dauphin, nommé George de la Trémoulle, seigneur de Craon*, fils jadis de messire George, seigneur de la Tré- > Jean de Lescun, bâtard d*Arma?nac. Louis XI lui donna 1c comfé de Comminge, le 3 août 1461 , et le créa le mOme jour maréchal de France. Il était fils, selon les uns, d*Âmould de Lescun et d'Anne d'Ar- magnac; selon d'autres, de Jean TV, comte d'Arma^rnac. — On con- serve aux archives générales du royaume des quittances données par le bâtard d* Armagnac et Jean de Montauban, de ce qu'ils recevaient dn duc de Bourgogne a pour soy aidier h entretenir au service de monseigneur le dauphin. » ' Jean de Montauban était fils ou frère d'Artus de Montaubnn, qui avait été le geôlier et le meurtrier do Gilles de Bretagne, mis à mort par Tordre do son frère : « De celle mort piteuse, on parle autrement ■ en Bretaigne et ont écrit plusieurs qu'il y eut du poil do Icu envers ■ lesdits de Montauban pour tant qu'ils le firent mourir par faul.v « donnés à entendre h son frèru ; car il estoit content de faire tout eu « que le roy et son f^ère eussent voulu ; mais on leur rescrivoit tout m an contraire. » {Contin. de Moustrdei, p. 31.) Jean do Montauban Ait longtemps le principal favori de Louis XI. Voi/ez bî juj^craent qu'en porte Thomas Basin, édition de M. Quichcrat, II, pp. 19 et 22. Il mourut en 1466. « Il avait eu des biens du royaume et argent inestimable , dit « Jean de Troyes. et ne fut point pleuré. » ■ Georges, seigneur de Craon. Bien qu'il fût premier chambellan héréditaire de Bourgogne, il contribua à la spoliation de l'héritière de Charles le Hardi, et reçut le gouvernement de la Bourgogne des mains de Louis XI. Il avait épousé une fille du sire de Montauban. TOI. III. 1-i 214 CHRONIQUE moulle, qui si grandement régna en France. Avoit auasy aveuques luy un chevalier breton, un moult bel et haut bomme, nommé le seigneur de Plessis, un autre nommé le seigneur de la Barde, neveu au seigneur de Pons, banny et chassé de France, comme en mon second livre icy-de- vaut a esté déclaré comment et pourquoy ^ . Sy estoit cestui de la Barde renommé en 'son temps la plus vaillant lance du royaume et la plus outrageuse, qui moins toutevoies le sambloit non armé et en lieu de paix, car de plus bé* nigne^, ne de plus doux homme ne pourroit parler nul '. Avoit aussi un nommé le seigneur de Cressol*, dauphi- nois» qui avoit esté son mignon de par delà, un autre nommé le seigneur de Villers, breton, beau fils et net. Or estoit entré en jeu aveuc son maistre nouvellement un autre nommé Waste*, son premier vallet de chambre de viel temps, qui estoit son tout et son seul secré, et signoit mesmes toutes lettres en son nom. Avoit d'autres gentils- hommes aussy jusques au ncMnbre bien de quarante, dont la récitation seroit trop longue et pourroit donner annuy * Cette partie dn livre II n'a pas été retrouvée. ' Le gire de la Barde fut Vus des principaux conseiUers de Louis XI. Voyes Basin, édition de M. Quicherat, II, p. 232. * Louis Bastet, sire de Crussol, fils de Géraud Bastet et d'Alix de Lastic. Louis XI le fit chambellan, gri^nd panetier, général de Tar- tillerie, gouverneur du Dauphiné, sénéchal de Poitou. Son frère devint archevêque de Tours. * Jean Wast était fils d'un valet de chambre du duc de Berrj. Les registres de la ville de Rouen de 1462 le nomment « noble bomoie « Jehan de Montespedon , conseiller et chambellan du roy noetie « seigneur et son bailly de Rouen, et très-prouchain dudit seigneur. • Bn 1469, Jean Wast obtint une partie des domaines confisqués sur le comte de Dammartin. En 1479, il était l'un des chefs de l'armée fran- çaise à la bataille de Guinegate, et il y périt. Il s'était élevé, grâoe à la faveur de Louis XI, à une si haute fortune, que l'une de ses petite»- filles épousa un prince de la maison de Bourbon (Charles de Bomrtoo, prince de la Roche-sur- Yon). DE CHASTELLAIN. 2i5 au lisaas, qui tons estoient gens bien appris et emma- niéréSi et se portoient tellement que tout le monde leur donaa grkce et los. CHAPITRE XLIV. Comment le roy eacriTit derechef à son fils le dauphin, et comment lo duc respondît au roy. Op convient retourner à George de Bohec, qui estoit venu à Brosselles en' la compagnie du duc et pourchassoit diligemment sa délivrance pour s'en retourner arrière de- vers le roy, mais onques ne parla mot, ne ne se présenta au ffls de son roy le dauphin, non pas que il ne le voul- sist bien honorer comme il devoît, mais avoit exprès com- mandement du père de le non faire par manière d'indi- gnation, comme si riens ne lui eustesté; et pour ccste cause, George, qui estoit sage escuier et prudent et obéis- sant au commant de son maistre (et entendoit bien quel danger il 'y avoit & le trespasser), onques ne se voulut monstrer devant le dauphin, ne lui demander comment il lui estoit, de peur que les nouvelles n'en allassent jus- ques au roy, et qu'il ne s'en trouvast en danger, posé que cela fist à envis et à dur par nature qui Tenclinoit à autrement faire. Ledit dauphin toutevoies cognut bien celuy Georges et savoit bien sa venue droit-là et la cause pour quoy, mais comme l'autre se faisoit froit et estrange, pareillement et luy se faisoit tel et fit samblant de l'igno- rer et de non savoir riens de son pourchas. Toutevoies, avoit jà reçues lettres de son père le roy , envoiées par un chevaucheur, lesquelles particulièrement venoient h luy et donnoient responses sur unes lettres que vous avez 216 CHRONIQUE oyes ici-devant, escrites à Saint-Claude, là où le fils fai- soit mention au père comment il s*en alloit de tire devers le duc de Bourgongne, son bel oncle, à l'intention d'aller encontre les infidelles, vers lesquels son dit bel oncle avoit la délibération d'aller p^hainement, par commune re- nommée du monde qui couroit partout, et pour tant il en vouloit advertir le roy son père et lui donner à cognoistre les titres de son eslonge du Dauphiné, pour soy parer et excuser envers luy, si autre chose y ymaginast que bonne, dont des lettres que le roy envoya à son fils par ledit chevaucheur, mais non par Georges de Bohec, pour donner plus clair entendement de la matère, vecy la te- neur : « Très-chier et très-amé fils, nous avons reçu vos lettres « par révesque de Saint-Pol, faites à Saint-Claude, le « darrenier jour du mois d'aoust prochain passé, par les- « quelles nous escrivez en effet que pour ce que avez sçu « que beau-frère de Bourgongne est délibéré d'aller contre « le Turc à la deffense de la foy catholique, samblable- « ment auriez bien volenté d'y aller, moiennant nostre « bon plaisir, et que pour ceste cause,* vous en allez par « devers ledit beau-frère pour savoir son intention sur « son allée, aflBln que vous vous puissiez emploier à ladite « deffense de la foy et aussi pour lui prier qu'il se veuUe « emploier à trouver moien que puissiez demorer en « nostre bonne grâce, lesquelles vues , avons esté bien t esmerveillés quant avons sçu vostre si soudain parte- « ment du pays du Dauphiné, attendue la douce et bénigne « response qu'en la présence de nostre très-chier et féal « amy le cardinal d'Avignon, envoie devers nous de par t nostre Saint-Père, aussy d'aucuns seigneurs de nostre c sang et autres gens de nostre conseil, avons fait faire D£ CHASTELLAIN. 217 et tait de nostre bouche & Gabriel de Bernes et au prieur des Gélestina d'Avignon envoyés par devers nous de vostre part, et aussi de ce que par vos dites lettres taisiez ladite response sans en faire aucune mention, ne quelque response nous escrire sur icelle, de laquelle toutevoies par raison vous devez moult esjoïr, conten- ter et prendre courrage, non pas si soudainement vous en aller, mais venir devers nous, comme bon et obéis- sant fils doibt envers son seigneur et père , considéré mesmement que dismes auxdits Gabriel et prieur des Célestins que si faisiez aucunes doubtes ou que eussiez aucunes suspections, quant nous en avertirez, nous vous en assureurons tellement que raisonnablement en devriez estre content, et n'avez cause de riens doubter, et si avez la volenté de vous emploier à la deffense de la foy comme contiennent vos dites lettres, le nous dussiez bien avoir fait savoir par ceux qu'avez envoyés par devers nous, et encore mieux le nous estre venu dire en personne comme à celui à qui naturellement et par raison vous devez avoir vostre recours et refuge en tous vos affaires, lesquels avons bien tousjours désiré et dé- sirons estre conduits louablement et en honneur, ainsi qu'à fils de telle maison que vous estes, appartient, et eussions esté moult joyeux que vous vous fussiez depuis le temps de vostre absence emploie à nous servir et estre en personne es choses qui ont esté faites pour le recouvrement de nostre seigneurie comme tenu y estiez, et au regard de ce que nous escrivez que avez intention de requérir nostre beau-frère de Bourgongne qu'il se vueille emploier à ce que vous vueillons recevoir en nostre bonne grâce, depuis lors que de vostre seule vo- lenté vous vous estes eslongié de nous et tenu en Dau- us CHRONIQUE c phiné, il n'a jamais esté temps que n'ayons esté disposés « de FOUS recueillir et recevoir bénignement, comme bon c et naturel père doibt son bon et obéissant fils, quant te fussiez venu devers nous comme estes tenu de faire, € ainsy que l'avons dit plus à plain auxdits Gabnel et € prieur des Célestins pour le vous dire, par quoy . n'es- t toit point de besoing de vous donner telle peine pour c chose qui, comme dit est, en vous retournant envers nous < et faisant ce que devez, jà vous estoit accordée. Donné € au Cbastellart , le xxvii' de septembre. Signé ainH : c Gharlbs. » De cestes lettres, posé qu'encore ne s'en rend la response, tantost toutevoies elle se rendra avecques la délivrance dudit George et du chevauceilr qui seront délivrés en- semble, car ledit chevauceur avoit apporté lettres mesmes à la personne du duc de la mesme date qu'estoient celles du dauphin et qui assez consonoient à celles que. George de Bohec avoit iq)portées , mais encore refrescisoient un petit le cas et la matère des autres avecques prière tous- jours et ammonestance que ne voulsist en nulle manière donner support , ne retraite à son fils, affin que ledit son fils n'eust occasion de continuer en ses manières de faire qui estoient estranges et de trop long temps desplaisantes à luy , et ne tendoit le roy , pour dire, à nulle rien autre, ce sambloit, fors par douceur et bel parler tant faire devers le duc qu'il renvoiast et fist retourner son fils devers luy; car lui tournoit à grant annuy et desplaisir de le savoir là où il estoit plus qu'en lieu autre du monde, pour cause des conséquences, lesquelles il resongnoit et en avoit peur, car avecques ce que de sa propre ancienne nature il estoit doubteux et plein de souppeçons espécialement envers la maison deBourgongne, ceux aussi ^ui emprèR DE CHASTELLAIN. 219 Iny estoient et yeoient ce cas estre advenu, qui leur pesoit beaucoup, lui boutèrent encore plus forte peur en ceste, disans : c Sire, si vous ne trouvez manière de retraire monseigneur vostre fils de là où il s est allé rendre, ce vous pourra tourner à grant grief et à nous tous , car monseigneur naime point plusieurs de nous qui sommes droit-cy, jà-soit-ce que n'ayons coupe nulle envers luy. Donc, quant il se trouvera fort appuie comme il est main- tenant, il nous pourroit bien faire sentir son courroux en temps avenir. Le duc de Bourgongne est roide et puissant, et fait à doubter que de long temps lui- mesme n'ait procuré envers monseigneur ceste allée par devers luy pour soy fortifier contre vous. Ce n'est de hui, ne de hier que vous avez bien sentu et que vous devez bien savoir quel homme il est. Il s'est tous- jours tenu roide et restif contre vous et en tous endroits a voulu tenir son pan et sa querelle à l'encontre de vostre hauteur, tant en cas de justice, en parlement, comme en autres questions et difficultés de bénéfices et prélatures et de nulles autres choses advenues de piéçà, et là où ne le peut obtenir par doux ou par bel, il monstre de le vouloir avoir par force et par maistrie, tel- lement qu'il samble qu'à peine recognoit-il riens par desur luy, ne qu'il y ait roy, ne couronne, qui le doye faire humilier. » Tels et si faits languages mettoient ;vant ceux de la court franchoise, les uns par scrupuleuse ymagination que prenoient en ceste matère, et les autres par haine et par envie qu'avoient à rencontre de la per- sonne du duc de tout temps passé, et furent si faits dits et rapports, causes de diffidence au roy plus et plus, et pour tant contendoit-il et vouloit contendre au premier de re- tnôre son fils de là où il estoit, par bel et par doux, conuno 'm CHRONIQUE il appert par les lettres dessus escrites et envolées tant par George de Bohec comme par le chevauceur, lesquels deux, le duc maintenant venu à Brusselles et aiant ouy et sentu bien au long du courrage du dauphin et de ce qui mu l'avoit à estre venu par deçà, pensa de leur délivrance et de les faire retourner devers le.roy informés et instruis, ainsi qu'il appartenoit, et par espécial Geoi^ qui estoit honmie noble et avoit apporté crédence et charge, car à cestui-là convenoit-il parler et ouvrir partie de son estom- mac pour faire rapport de bouche au roy, honneste et véritable, adfin de le contenter. Lors fit venir le duc devant luy Georges de Bohec, là où estoient ceux de son grant conseil, princes et barons et grant nombre de gens de conseil , et alors le chancelier messire Nicholas Rollin, par ordonnance du duc, donna à Georges de Bohec les lettres que le duc rescrivoit au roy sur celles que reçues avoit à Dordrecht de par luy, et adfin que ledit George pust aucunement parler clair de la matère de quoy le duc escrivoit au roy, lui dist de bouche comment le duc estoit et seroit tousjours prest et enclin à faire, à son bon etléal pouvoir, ce qui pourroit plaire au roy, et sans penser à nulle fraude, ne malice, tousjours s estoit voulu emploier à le servir et honorer, conmie il estoit tenu, et encore tousjours le feroit et demourroit tel, mais au regard de la venue de monseigneur son fils, monsei- gneur le dauphin qui estoit venu en sa maison de son propre et franc mouvement, sans son sceu, ne advertisse- ment quelconque fait par avant, il ne lui estoit, ne pouvoit estre loisible, ne honneste de len déchasser, ne de l'en faire partir si tost,ne si à coup, attendu le grant traveil qu avoit eu à estre venu de si loing et à si grandes journées, les peurs et les perplexités aussi qu avoit eues à venir jusqu'à DE CHAST£]JiAI?^. 221 lày en quoy il eatoit tout deffait et tout jus de corps et de visage, mais après estre un petit refait et mis sus, et que son esprit seroit un petit mieux asseuré, le duc volentiers et de bon cœur et en toute léaulté et preudommie se tra- veilleroit de tout son pouvoir de mettre paix et accort entre le roy et son fils, et en toutes manières et voyes à lui pos- sibles et faisables, il le voudroit induire et Tinduiroit de fait à ce que il se montrast humble et obéissant envers le roy et que devers luy se trayst et se mist en sa grâce et en son amour, comme un bon fils doibt faire envers son père, mais ne lui estoit loisible, ne honneste de lui refuser sa maison, ne ses pays, ne de le souffrir disetteux, ne mourant de faim, ains Ten devroit blâmer tout le monde et souverainement le roy, quant il cognoistroit que on mon- treroit si peu d'amour et d'honneur à son aisné fils l'héri- tier de la couronne, et en pourroient estre faites cent mille interprétations mauvaises à rencontre de luy ; et pour tant prioit humblement au roy que il se voulsist tenir à content encore une espasse de temps pendant lequel il envoieroit devers luy notablement son ambassade pour plus pleine- ment parler avecques luy et besongner en ceste matère. Donc, pour confermer mieux les paroles dites par la bouche du chancelier , luy-mesme reprist les semblables en sub- stance et les renouvella de propre bouche , priant audit Georges que humblement le voulsist recommander à la bonne grâce du roy, étalant prist George congé et party. Pareillement et au chevauceur furent délivrées ses lettres et se mirent eux deux ensamble en retour devers le roy là où je les seuffre aller jusques à arriver devers luy et faire leur recort tel qu'avoient trouvé par deçà; mais pour manifestation du cas quel il estoit en la vérité, convient bien savoir les lettres que le duc envoia au roy par ledit Î2i CHAONIQUË George et par le chevaucenr, affin que la justification ou le tort à tous lez appëre et soit cognu en temps avenir, où que la chose se tourne ou s'est trouvée tournée à l'aven- ture, et pour tant vecy les propres lettres icy*desoubs escrites : « Mon très-redoubté seigneur, tant et si trës-humble- « ment que plus puis, je me recommande à vostre bonne € grâce, et vous plaise savoir, mon très-redoubté seigneur, « que, par George de Bohec, escuier, vostre conseiller, t porteur de cestes, j'ai reçu vos lettres données à Chas- « tellart le xii* jourde septembre derrenier passé, par les- c quelles vous a plu moy escrire comment depuis les € derreniëres lettres que m'avez escrites touchant le fait < de mon très-redoubté seigneur, monseigneur le dau- € phin, [il a] de rechief envoie par devers vous Gabriel de € Bernes et le prieur des Célestins d'Avignon, lesquels € vous ont fait en effet pareilles requestes et offres € et soubs pareilles conditions que messire Guillaume « de Corsillon et le prieur des Célestins vous avoient € fait par avant, auxquels Gabriel et prieur des Cèles- < tins, vous avez fait faire en vostre présence et de- € puis dit de bouche très-douce et raisouable response , « le double de laquelle vous m'avez envoiée enclose en vos t dites lettres, à laquelle response mon dit seigneur le t dauphin n'a point voulu obtempérer, ne obéir, ainçois a « esté si très-mal conseillé qu'il a tousjours persévéré à « dire qu'il ne vouloit point aller devers vous, ne soy € trouver en vostre présence, qui est chose bien estrange € à considérer de fils à père; et qui plus est, jà-soit-ce que € lui ayez à ceste derrenière fois monstre plus grande < bénignité que devant et que de la response que vous lui « aviez faite raisonnablement , il se dust moult esjoir, DE CHAST£LLA11I«. 215 et non obstant, dès si tost que lesdits de Bernes et prieur des Célestins ont esté retournés devers luy et qu'il a Bceu ladite response par vous faita, il s'en est soudai- nement et au desceu de la pluspart de toutes ses gens party et absenté du pays du Dauphiné où il estoit et est allé vers mon cousin le prince d'Orenges ou tiré en autres marches que Ton ne scet encore où, délaissée madame la dauphiné et ledit pays sans aucun ordre, dont avez esté bien esmerveillé et desplaisant. Et pour ce que par aventure mon dit seigneur le dauphin, par l'ennortement et suggestion de ceux qui ainsi le condui- sent et conseillent, comme contiennent vos dites lettres, voudroit ou pourroit faire des choses qui ne seroieut point à faire, et que s il trou voit retrait, support, ne faveur, ce seroit lui donner occasion de plus longue- ment persévérer es termes qu'il a tenus par ci-devant, qui seroit à vostre très-grant desplaisance, au scandale de la chose publique et au dammage de monseigneur le dauphin plus que de nul autre, vous désirant y obvier et que monseigneur le dauphin ait occasion de soy ré- duire envers vous, comme il est tenu et que pour son bien et honneur lui est expédient de faire, avez bien voulu escrire ces choses aux princes et seigneurs de vostre sang et mesmement à moy, et pour ceste cause avez envoie par devers moy ledit Georges de Bohec, affin que soie adverti de la vérité de ceste matère et des termes que vous avez tenus pour cuidier par vostre bénignité et douceur réduire et attraire à vous mondit seigneur le dauphin, aussi affin que s'il alloit ou envoioit aucuns de ses gens par devers moy ou en aucuns de mes pays et seignouries, je ne lui vueille donner quelque retrait, faveur, support, ne aide ; et au âil CHRONIQUE seurplus aussi, ay oy ce que m*a dit et exposé de bou- che de par vous ledit George, touchant ceste matëre. Sur quoy, mon très-redoubté seigneur, il est vray que naguères moy estant en la cité de Utrecht, je vous escrivis par Perinet, chevauceur de vostre escuierie, comment j'avoie eu nouvelles que mon dit seigneur le dauphin de Viennois estoit allé en pèlerinage à monseigneur Saint-Claude, et de là s'estoit allé esbattre devers mon cousin le prince d*Orenges en son hostel de Vers, et depuis eus nouvelles que mondit seigneur le dau- phin, lui estant audit lieu de Vers, avoit mandé venir devers luy le seigneur de Blanmont, mareschal de Bourgongne, auquel il avoit requis de le vouloir acom- pagner jusques devers moy, ce que mondit mareschal ne lui osa refuâer, et comme m'escrivist et fit savoir lors mondit mareschal, il s'eny venoitdetire, de laquelle chose je ne me donnoye point de garde , et vous en ay adverti comme raison est. Et, au surplus, vous ay escrit que je orroie volontiers ce qu'il plairoit à mondit seigneur le dauphin moy dire et déclarer, et après le vous signi- fieroie. Or est vérité, mon très-redoubté seigneur, que le XV* jour de ce présent mois, où je arrivoie en ceste ma ville de Brusselles, j ay trouvé monseigneur le dauphin, comme le scet et vous pourra dire plus à plain, si s'est vostre plaisir, ledit George de Bohec, et, au surplus, mon très-redoubté seigneur, en ensievant ce que escrit vous ay, je orray volontiers ce qui plaira à mondit sei- gneur le dauphin moy dire et déclarer, et brièvement le vous signifieray par mes gens et ambassaeurs que pour ceste cause je envoieray tantost par devers vous, par lesquels aussi, selon que jauray sçu de la vo- it lente de mondit seigneur le dauphin , je vous feray DE CHASTELLAIN. 2i3 < plus avant response au contenu en vos dites lettres. « Mon très-redoubté seigneur, plaise vous tousjours moy « mander et commander vos bons plaisirs et commande- « mens, pour yceux accomplir de tout mon pouvoir, « comme raison est, h Taide de Dieu, auquel je prie qu'il « vous ait en sa digne garde etdoint bonne vie et longue, « aveuc accomplissement de vos très-haulx et nobles « désirs. Escrit en ma ville de Brusselles, le xx' jour € d'octobre Tan mil CCCC LVI. » CHAPITRE XLV. Comment le roy mistle pays de Dauphiné en son obéissance. Vous avez oy le conte comment ce noble prince le dau- phin viennois, après avoir esté eslongié et absent de son père par l'espace de dix ans entiers, au derrain s'est venu rendre en la maison de Bourgongne, de son propre vouloir et mouvement, de quoy tout le monde s'esmerveilloit et le réputoit-on à un trës-estrange cas entre tous les autres du monde advenus onques, considérées encore pluseurs causes passées par avant, de quoy nest besoingde faire mention. Et a esté dit aussi comment le duc bourgongnon, qui tout son temps estoit plein d'honneur et de savoir, le recueilly honnorablement et à grant chière, cuidant y servir Dieu et le roy et faire son honneur et son devoir, sans viser à fin autre du monde qu'à léaulté et preudommie, jà-soit-ce que tout autrement depuis et encore en la droite fresceur il a esté interprété et tourné en mal par ceux qui ne sont pu venir à leurs fins comme ils entendoient et désiroient. Or convient maintenant parler de ceux de delà comme du Toy et des siens d'entour luy, qui ceste amisté congréée 226 CHRONIQUE nouvellement et approchiée entre le dauphin et le due por- toient à bien dur et y machinoient beaucoup de cheees diverses et bien estrangesv comme aasez a esté dit. Et pour tant faut savoir que comme ils avoient diverses yma- ginations en rassemblée de ces deux princes, que aussi ils s'avisèrent tout à haste de toutes diverses manières de pourvisions à rencontre, et de fait, petit à petit, fitleroy approchier gens d'armes sur les frontières de Bourgongne et fit garnir ses villes de'gens nouveaux, garder destrois et passages, fermer portes et bourgs et examiner les pas- sans, et luy en sa personne tirant vers le Dauphiné au plus près, s'alla rendre à Lyon sur le Ronne, avecques ses gens d'armes, pour mettre en son obéissance tout le pays du Dauphiné, que les gens de son fils tenoient encore en leurs mains et le gardoient pour luy comme bonne et léalle gens dévoient faire, mais le seigneur de Chastillon, frère au conte de Laval et gouverneur du pays de par ledit dauphin, voiant le roi approcher à main armée et considérant ledit pays non pouvoir résister à rencontre de sa puissance et à l'autre lez que ledit pays ne pouvoit cheoir mal en la main du roy, quant il y seroit, mais seroit en mains de père qui n'en feroit nul tort à son fils, après avoir esté semons du roy de lui mettre entre les mains les villes et les places du pays comme gouverneur, lui certes craignant à désobéir et à cheoir en la maie grâce du roy, rendy au roi le pays et les places et y fit bouter ses gens dedens en son nom et au préjudice et grant desplaisir du dauphin à qui le pays appartenoit, non pas que le cheva- lier le fist par lascheté, ne par faute aucune, ne mauvais courrage envers son maistre, mais par une manière de mitigation du courroux que le roy avoit pris enl'eslonge et fuite de son fils. Sy pensoit le chevalier à l'autre lez DE CHASTELLAIN. «7 aussy faire proufit à son maistre, qnant ne lui souffreroit gaster, ne abbattre ses places en la fureur de son père, pensant que qui est au fils, il est et doibt bien estre an père, et que qui fait honneur et obéissance au père, il ne doibt point faire desplaisir au fils, et ainsi partie par cre-» meur, partie par raison et honneur qui le conseilloit, il lui rendy et mist entre mains tout, excepté deux places, dont l'une estoit la cité de Grenoble, que Guillaume de Moullon tenoit et en estoit chief et capitaine avecqnes foison de belle gentillesse, et l'autre une autre place forte durement et imprenable, laquelle le dauphin avoit baillée et mise entre mains par grant féableté à Bobert de Malor- tie pour ce que moult se fioit de luy et estoit réputé à très-outrageux et vaillant homme. Ces deux-cy tinrent leurs places et ne les voudroient onques rendre, ne faire ou- verture aux gens du roy pour semonce que ledit gouver- neur en fist, ne que le roy mesme en sçust faire, ains n'accoutèrent au gouverneur, ne à son commandement, car se sentoient forts et bien logiés, l'un pour une bonne ville et l'autre pour une place. Sy en vouloient rendre bon compte à qui les leur avoit baillés entre mains et à qui elles appartenoient, et de qui aussi ils avoient les biens et les honneurs, et plus largement encore en attendoient en temps à venir. Toutevoies, comme j'appris depuis de la vérité, cestui Bobbin Malortie, que son maistre avoit beaucoup en grâce, pour ce que homme estoit pour faire un coup périlleux, si besoin eust esté, ne s'y porta pas bien depuis à Tappétit et au gré de son maistre, car par les blanditions et molles paroles auxquelles il bailla ascout, telles fois estoit, et par menaces et rigoureuses molestes dont on le faisoit entrer en peur, en la fin il rendy sa place et laissa entrer les 228 CHRONIQUE gens du roy dedens contre la deffense de son maistre, et Guidant bien avoir fait la besongne et avoir un grant bienveignant, quant se trouveroit devers luy, parmy les excusations que pensoit faire raisonnables, troussa bagues et vasselle d'argent et s'en alla de tire en Flandres ou en Brabant, là où il pensoit le trouver, et de fait y vint et arriva à Brusselles et vint saluer le dauphin son maistre, qui ne le cuidoit pas encore avoir commis nulle faute en- vers luy, mais que sans plus le fust venu voir ou lui ap- porter aucunes grandes nouvelles. Sy lui fit très-bonne cbière et demanda de Testât du pays, dont si tost que ledit Malortie commença à dire et par manière de soy parer comment il avoit abandonné sa place et mis les gens du roy dedens, le dauphin commença à forsener et à prendre felle et mortel cœur à rencontre de luy, tellement que prestement et sur pies il varia de le faire jetter en la ri- vière, et n eust esté le duc qui l'en contretint avecques aucuns autres seigneurs d'emprès luy, tout prestement voir, il l'eust fait noier; mais rompu de celle première grant chaleur, le fit mener en un fort chasteau à Ville- vorde, et là le fit mettre en prison en basse fosse, en grant povreté et misère, et y demora par longue espasse et terme d'ans, sans que jamais homme l'en pust tirer dehors par prière, ne autrement, mais varioit souvent et dru ledit dauphin de le faire noier tousjours, et en fut en très-grand péril, dont ledit Malortie, ainsi que homme estoit de teste merveilleusement, ainsi comme je l'ois recorder à autres qui en savoient à parler, se tempestoit et se furioit à par luy, et se plaignoit à Dieu et au monde de la dureté et descognoissance de son maistre, qui ainsy lui faisoit user et perdre ses jours en povreté pour récompense de son service et souhaitoit mieux, puisque sa fortune estoit DE CHASTELLAIN. 229 telle, que on lui abrégeast la vie tout à une fois, que de le faire languir ainsi et vivre misérablement prisonnier; mais icy n avoit ne plainte, ne clameur qui y servist, ains lui convint porter et endurer sa povreté en la mercy de Dieu et demorer prisonnier * . CHAPITRE XLVI. Comment le duc envoya vers le roy messire Jehan de Croy et messiro Simon de Lalaing, touchant le fait du dauphin >. * Je crois avoir lu dans la chronique manuscrite d* Adrien de But quelque chose de la cruelle détention de Robin de Malortie. La chro- nique d* Adrien de But, conservée h Bruxelles à la Bibliothèque de Bourgogne, offre les renseignements les plus intéressants pour toute cette époque. Uauteur a pu consulter des hommes fort bien placés poar connaître la vérité, et souvent ses récits répandent une vive lumière sur d*odieuses intrigues. * Le 23 octobre 1456 , le duc de Bourgogne envoya au roi , pour dé- velopper sa justification , une ambassade composée de Jean de Croy, de Simon de Lalaing, de Jean de Cluny et de Toison-d'Or (Lefebvre- Saini-Remy). Les instructions qui leur furent remises et la réponse que Ton y fit au nom du roi, sont reproduites par Jean Chartier , III , p. 56. Cf. Matthieu d'Escouchy, chap. CXXI. — Duclos donne aussi lo discours que Jean de Cluny . au nom des ambassadeurs du duc , adressa à Charles VIT, le 27 novembre 14oG. Le dauphin avait remis à Jean de Croy une lettre adressée à son père. Dans cette lettre, il s'applaudissait de la très-bonne chière que lui fldsait le duc de Bourgogne, et il ajoutait que son bel oncle était bien êiwterveiUé de la prise de possession du Dauphiné par les gens du roi. Le 22 décembre, il fit parvenir aux ambassadeurs du duc de Bour- gogne diverses propositions qu'il les chargeait de soumettre au roi, «fin qu'il pût rentrer en sa grâce. Cette démarche était peu sincère. Voirez Duclos, Histoire de Louis II, III, pp'. 138, 139 et 154. 15 950 CHRONIQUE CHAPITRE XLVII. Commenl le oonte de Charolois estoit dnrement informé à rencontre de ceux de Croy, et comment le duc, radement enaigrry, ee courcin à sou fils. Après doncques piteuse: sy cuisoit ceste mort' durement au mareschal de Bourgongne comme son parent, par quoy, quant perçut le seigneur de Croy avoir titre contre luy, bouta sa haine avecques la querelle d'iceluy et en contraire du chan- celier. Ces deux frères donques de Croy, aians en cœur le fait qui se présentoit à leurs yeux, froidement et en grant avis, vinrent devers le duc, non pas plaintis, mais remonstrans doucement leur lésion et prians que par sa haute pru- dence, comme père et recteur de sa maison, il voulsist amodier la volonté de son fils, lequel, sans avoir riens dé- méry envers luy, les vouloit déprimer, ce leur sambloit, pour avancier le sang du chancelier, que n estoit pas chose juste, ce disoient, ne à souffrir à luy, parce que père estoit et conservateur de noblesse et constraint pour tant de les entretenir en leur honneur. Sy lui prièrent pour une douce amiable pourvision comme qui le sauroit bien faire, ce disoient. Sy les ascouta le duc, mais assez se donna merveilles de leur relation, car cuidoit la chose avoir ap- ■ Un feuillet manque dans le ms. de Bruxelles. > Il s*a^t ici du supplice de Jean de Granson, sire de Pt-smes, qui avait été accusé de vouloir soulever contre le duc la noblesse du comté de Bourgogne et qui avait été étouffé entre deux matelas, malgré les instances de son parent le maréchal de Bourgogne. DE CHASTËLLAIN. 25i pointié et mise en ces ; toutevois, sans faire guiëres de sam- Uant, leur dist qu'il en feroit bien et qu'il en parleroit k son fils. Or avoit le jeusne conte autreffois esté informé' à rencontre dudit de Croy et son frère, et par le rapport d'au- cuns' avoit esté indigné contre eux de viel temps, ne sçay si & cause ou sans cause, car le bon prince qui autant me doit estre comme le père, ne vueil charger, ne justifier en ce dont je ne cognois les causes, ne les bons chevaliers aussy ne veul condempner, ne leur porter faveur, fors quêtant que équité et droit le me jugent, jà-soit-ce que aucnneffbis serviteurs se de.svoi^nt et sur fiauce de leur fortune font des choses bien cornues, qui après leur re- dondent en mal, et par ainsy ne sçay comment il en fut ou du droit ou du tort, mais trop bien se pou voit-on perce- voir du courrage que le conte portoit contre eux, lequel il avoit dissimulé jusqu'à maintenant sans le descouvrir, mais trop bien s'en estoit devisé autreffois entre ses privés et espécialement à la cause de cecy, car veoît bien que ceux de Croy contendoient à le traverser eu ses plaisirs et lui bailler leur fils contre son gi'é et faire laissicr celui-là où il avoit son affection. De quoy, le cœur, avecqiics les choses précédentes, ce disoit, lui en aigri.ssoit de jour en jour contre eux, disant qu'en.^i n'en iroit point et que trop autreffois lui avoient esté cuntrnires, mais il y iiiettroit remède s'il pouvoit. Lesdifs de Croy, toutevoies, n'en sa- voient riens et ne pensoîcnt estro de riens indignes envers luy. Sy en furent tant i)lus csbahys (jiiant ils trouvèrent l'indignation. Le duc donques par un lundy qui estoit le jour Saint- ' Chaatellain avait écrit (l'abord : infonuff cxfrangcmeul, ■ L'auteur a effacé les mots suivants : « ^eut-estre rnalvais conspii-r:- tetin, » Î3Î CHRONIQUE Ânthoine *, après sa messe, aiant bien désir que sa maison demorast paisible et sans discention entre ses serviteurs, et que son fils aussi fist par son conseil et plaisir, après que jà avoit dit une grant part de ses heures et que la cappelle estoit vuide de gens, il appela son fils à venir vers lùy et lui dist doucement : « Charles, de Testrif qui est « entre les sires de Sempy et de Hémeries pour le lieu de € chambrelen, je vueil que vous y mettez ces et que le € sire de Sempy obtiengne le lieu vacant. » Adont dist le conte : « Monseigneur, vous m'avez baillié une fois vostre € ordonnance en la5[uelle le sire de Sempy n est point, et € monseigneur, s'il vous plaist, je vous prie que ceste-là € je la puisse garder. » — « Déa, ce dit le duc lors, ne vous < chailliez des ordonnances, c'est à moy à croistre et à di- « minuer, je vueil que le sire de Sempy y soit mis. » € — Hahan! ce dist le conte (car ainsi juroit tousjours),. « monseigneur, je vous prie, pardonnez-moy, car je ne a le pourroye faire, je me tiens à ce que vous m*avez « ordonné. Ce a fait le seigneur de Croy qui m'a brassé « cecy, je le vois bien. » — «Comment, ce dist le duc, me « désobéyrez-vous? ne ferez-vous pas ce que je vueil? » — « Monseigneur, je vous obéyray volentiers, mais jene fera tf point cela. » Et le duc, à ces mots, enfelly de ire, re pondit : « Hà! garsson, désobéyras-tu h ma volenté? « hors de mes yeux, » et le sang, avecques les paroi lui tira à cœur, et devint pâle et puis à coup enflamb si espoentable en son vis, comme je Toys recorder au ( de la chapelle qui seul estoit emprès luy, que hideur i h le regarder*, et de fait regarda son fils si fellemer ' n janvier 1456 (v. st.) > Tous les chroniqueurs dépeignent Philippe comme fort p colère. Guillaume Pilastre seul cherche à le justifier sur c DE CUASTËLLAIN. 233 bon faisoit à juger qu'en son cœur avoit divei-ses varia- tions criminelles envers luy, car entre les vivans n avoit homme tant & redoubter courcié que luy seul, et pour tant la duchesse qui estoît présente à ces langages et trani- bloît de hyde et de peur, doubtant que le père ne se mé- susast en son fils, hastivement ])rist son fils, et le boutant devant elle, le fist vuidicr de Toratoire, et olle-mesuie le sievoit sans dire mot à sou mary. Or y avoit-il eu vuîdant l'oratoire bonne distance, premier que Ton venist à un huys dont le clerc de chapelle porta la clef et n'en pouvoit nul dehors, sinon par son dangîer. Y avoit divers tournemons aussi, premier que venir on pust jusqu'au dit huys, ])ar quoy ceux qui estoient en l'c^ratoire ne pouvoient voir ceux qui là se reposoient. Sy advint ainsi que le clerc, nommé Caron, mu do bon esprit, s avisa daller au- devant de la duchesse et de son fils pour non les souifrir vuidierjusquesils eussent rappaisié le duc et priémercy. Sy advint que la duchesse qui trouva huys clos, dist au clerc : « Caron, ouvre-nous, » et le clerc, rué aux genoux devant elle, respondy : «* Madame, pour Dieu mercy, « pardonnez-moy, mais ne partirez d'icy à tant que « monseigneur vostre fils se sera humilié envers mcmsei- « gneur son père, lui priant mercy, et nie samble, ma- « dame, que vous-mesnie le devriez inciter à cela faire, « car il y est tenu et vous avecques. Sique jtî vous prit;, ^ retournez devers luy, et par vostre humilité et douceur, « rompez le (!Ourroux de uionsc'ig'neur vostre mary et 'i impétrez grâce au fils de vous deux qui n'en avez qut: Oncqucs no fut princo moins couroiiceux, et falloif: que moult i-Tant injure et offense lui fut faicte avant que vist on lui couroux , et se d'aventure il aclvonoyt une seule luimble panjle en ilemandaut pardon, se rapaiboit. •• 'Untûitc de la Tvison d'or., i54 CHRONIQUE « tant*. Vous savez, monseigneur est bénigne et trai- c table quant on le quiert par douceur, et vous, monsei- « gneur, vous ne pouvez avoir droit à rencontre de mon- « seigneur vostre père, ne honneur aussi de le contredire « en riens. Monseigneur, je vous supplie qu'en l'honneur « de Dieu, il vous plaise à croire conseil et vous aller « rendre en humilité envers monseigneur, et vous le trou- a verez tout bénigne et débonnaire. » Laducesse, qui entendoit bien que la raison du derc estoit bonne, se mist en devoir aucunement envers son fils pour le faire retourner en humilité et de prier mercy à son père, mais le fils respondy hautement : « Déa, ma- « dame, monseigneur m'a deflFendu ses yeux et est indi- « gné sur moy, par quoy, après avoir eu celle deflFense, je « ne m'y retoumeray point si tost, ains m'en yray à la « garde de Dieu, je ne sçay où. » Sy est vray que le duc qui entendy ces paroles, contreresponditunpeu, par quoy, quant la mère entendy la voix du duc, cuidant l'avoir sur le col et tramblant de hide, dist au clerc : « Mon amy, « tost, tost ouvrez-nous, il nous convient partir ou nous « sommes morts. > Sy fut le clerc perplex et tout entre- pris en faire et en laissier, ouvrit Tuys touteffois, tout plo- rant, et tantost d'une traite sans arme * et en leur com- pagnie montèrent contre-mont d'une vis* qui estoit là près, et allèrent en la chambre du fils du roy le dauphin qui moult s'esmerveilloit de leur venue droit-là ainsi hors de heure et si estrangement. Toutevoies, voiantbien que leur chière descouvroit aucune grande opportunité, fit vuidier » C'est-à-dire : qui n'en avez qn'un seul. * Arme pour âme, haleine. • Vis, escalier. DE GHÂSTËLLÂIN. 235 tout le monde de sa chambre, et alors commença [la du- chesse] à conter le cas advenu et comment le duc s*estoit courcié à son fils et Tavoit chassie hors de ses yeux par feUe, disant quàceste cause il estoit délibéré de soy non y retoomer de grant pièce^ainsyroit à haut et au loings en la garde de Dieu quérir ses aventures, mais dur lui estoit que à l'appétit d'aucuns serviteurs de Thostel, il convenoit que ainsi fust traitié et déchassié. Cecy estoient les pa- roles de la mère au dauphin, qui ne tendoit à autre fin fors que ledit dauphin s'allast en haste ensonier de faire la paix de son fils, afin que le fils n eust occasion de soy eslongier d'elle, et pour tant s'en estoit allée devers luy en espoir que par luy elle obtiendroit ce que par sa prière eUe n'auroit pu impétrer, mais cuidant bien faire, elle gasta tout et mist en voie et en aventure de perdre père et fils à tousjours et de non les jamais revoir, et fut ce qui plus donna de douleur au duc que cecy quant elle estoit allé révéler le secret d'entre lui et son enfant à un tel prince à qui riens n'en compétoit et sans lequel il eust Wen sçu faire à l'appartenir comme père et sans en enson- aier autre, car il se sentoit bien homme pour pouvoir monstrer courroux là où il estoit besoing et pour soy rap- paider là où il seroit lieu, et pour tant très-amèrement se eourçoit de ce desceuvrement qui lui sambloit estre une demie-plainte contre lui et que le tort fust de son costé, ci à l'autre lez il entendoit bien que ledit dauphin lui ▼iendroit faire presse pour en faire la paix, de quoy faire toutevoies il n'estoit point en volonté, ne ne s'y fust assenti pour mort. Qui moult donques estoit courcié et esbay, c'estoit l'hé- ritier de France, le dauphin viennois, de voir ceste divi- sion sourdre tantost avecques sa venue et de laquelle il 236 CHRONigUË craignoit fort la conséquence souverainement de sa part. Sy lui alla souvenir tantost comment cinq ou six jours jà par avant passés, un sien serviteur, très-expert astrono- mien', lui avoit dit en secré comment il se doubtoit que temprement et bien tost, il n'y eust une grande et estrange mutation en la maison du duc, de laquelle prénostication ledit dauphin, tout effraie et doubtant que celle tonnerre ne cheust sur lui, interrogea au disant pour quoy il ce disoit et si le cas lui toucheroit point en aucun grief. Sy lui respondy que de luy ne moveroit point le cas, ne sur lui ne toumeroit, mais il en porteroit de lannuy beaucoup. Sy s'en réconforta tant mieux le fils du roy et s'en tint à tant, mais maintenant à prièmes, lui en alla souvenir par le recort de la mère et du fils. Toutevoies, cuidant bien tout raddouber et ramener h bon ploy, laissa la ducesse et son fils et prestement vint hurter à l'oratoire de son bel oncle, là où entré dedens, lui va dire ainsi : « Beaux on- € clés, belle tante est venue vers moy en ma chambre, la « plus desconfortée que je vis oncq pour le courroux que « vous avez pris en beau-frère de Charolois. Beaux on- « clés, je vous prie sur toute amour que vous vueillez « pardonner audit beau-frère et excuser son meffait par « sa jeunesse qui est bouUant encore. Il est moult dolant « de vostre courroux envers lui, et la mère se font en « pleurs, qui n'a que un seul enfant et voit maintenant, « parce que vous l'avez chassé de vos yeux, qu'en voye est « de le perdre. Sy en est tant desconfortée que ne peut « plus, et vous prie mercy par moy. Beaux oncles, je « vous prie, souffrez couler vostre ire et lui pardonnez. » Le duc alors, oiant la prière du dauphin et venu à ce • Quel était cet astrologue? DE CHASTELLAIN. 237 qu*avoit cremu (c'estoit que le fils de roy ne venist faire ce personnage par Texortance de sa femme), enfelli main- tenant, et plus esmu trois fois que par avant, respondy follement : c Assez, monseigneur, pardonnez -moy, et « vous prie que vous vous déportez de vostre requeste, « car ne suis en volenté encore de me contenter de Char- < les, mais lui monstreray que je suis son père et que je t le pourray bien faire un petit vallet; il m'a désobéy et € respondu fièrement contraire de mon vouloir, mais « onques response ne fut si chier vendue que je la lui « vendray, et pourroit [mieux] valoir [à] sa mère, quant « elle vous en a donné peine, que elle eust esté endormie € d'un long somme. Monseigneur, tenez-vous en vostre « paix, je vous supplie; je feray bien avec mon fils, « Dieu devant*, et avecq la mère aussi, laquelle n'a de € riens amendé sa querelle. » Et en disant ces termes, se monstratant fier et tant animé que nul œil ne le regardast, qui n'en eust peur; mesme le dauphin, qui là estoit tout seul avecq le clerc de chappelle, frémissoit tout de la du- reté qu'il y veoit et commença à deffier de son espoir, mais pensant le pouvoir approchier par plus parfondes prières, se délibéra à plus ague supplication faire et plus humble, car veoit le cas advenu estre de grant poix et de dure conséquence s'il n'y remédioit à haste, et lui sambloit bien que sur tous ceux du monde, il lui appartenoit d'y mettre peine. Sy prist le duc par le faux du corps* entre ses bras, se laissa couler tout bas sur un coussin du genoul, et samblablement le duc devant lui, qui fondoit en annuy et en honte de ceste humilité à luy monstrée de son souve- > Dieu devant, Dieu donnant? avec la grâce de Dieu? * Le faux du corps, le défaut des côtes. Cette expression se trouve aussi dans la chronique de Jacques de Lalaing. 258 CHRONIQUE rain seigneur, dont le personnage estoit une piteuse chose à veoir. Finablement, le dauphin lui dist : t 0 beaux € oncles, je vous prie pour Dieu et pour pité, que vueillez « pardonner à beau-frère, car si ainsi ne le faites, le a meschief en redondera en moy et dira-t-on par tout le « monde que par moy sera tout advenu cecy, et en seray € condempné et abieuty* en Tostel du roy, là où on dira < que je ne suis que un homme de division, un homme < qui amaine les mauvaises aventures et les malédictions < où je vais. Beaux oncles, en llionneur de la sainte Pas- c sion de Dieu, ne me souffrez cheoir en cest inconvé- € nient ; trop en ay encore à ma part d'ailleurs sans avoir « cestui-cy. Je suis en vostre mercy et dangier et vous € suis venu faire mon père et mon tout en ce monde. € Donques, je vous prie, faites quelque chose pour moy, c car le cas est autant ou plus mien comme à beau-frère. » Et tousjours torchoit d'un ceuvre-chief * ou les yeux ou les joues en parlant. Fin .de conte, le duc, plus endurcy que un marbre froit et moins amolly que du premier mot, précisément commença à dire : « Monseigneur, je ne vous « voudroye riens escondire, et me sont vos prières, com- % mandemens, mais si la matière de Charles vous est tant € à cœur et que vous voulez que je lui pardonne, j'en suis « content, et le gardez bien et le nourrissiez, mais jour «t que vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me ver- € rez de vos yeux. Or en soit vostre volenté faite, mais la « mienne demorra telle. » Quant le doloreux fils de roy oyt ceste response si précise et trenchant, et sentoit bien qu'en son bel oncle n'avoit point d acquest , ains plus tost Abienty, accusé, insulté. Ceuvre-chi^f mouchoir. DE CHASTELLAIN. 239 perte totale de sa personne et absentation pour à tousjours, et que son mot estoit un seau praint en acier, si par avant fut esbay durement et perplex, maintenant le devint mille fois plus, et soy levant enprès et retraiant arrière de son bel oncle vers l'huis de l'oratoire pour vuidier , sambloit que tout fondist en larmes et que ses yeux fussent rivières d*eaue. Toutevoies, non osant partir dehors pour cause de ses pleurs, longuement se tint caché derrière Thuys, dont après estre estanchié un peu, vuida l'oratoire, et couvrant son visage de sa manche, passa par la chapelle à demi courrant pour estre tant plus tost hors de vue, sy entra en sa chambre là où il trouva encore la ducesse et son fils, lesquels, quant le virent retourner ainsi plorant, donnè- rent tout perdu et virent bien que le meschief y estoit inréparable. Sy s'en allèrent d'un costé, le dauphin de l'autre, qui s'alloit complaignant à Dieu de son malheur et faisoit ses regrès les plus lamentables de tous les au- tres. Et le duc, à l'autre lez, si tost que se trouva quite du dauphin, dont il ne craignoit riens tant que son retour devers luy arrière, prestement s'avisa dune deffaite et de quoy l'esbaïssement naistra plus grant dix fois que le premier et en la mesme heure. CHAPITRE XLVIIT. Chy s'ensicult le partement du duc de Brusselles tout seul pour tirer à Hal. Or estoit le dauphin en sa chambre qui se lamentoit à part lui et se doubtoit bien de meschef par les manières que vues avoit en son bel oncle. A l'autre lez la ducesse s^estoit retraite en sa chambre aussi avecques son fils, au- iiO CHRONIQUE quel elle donna advertences de pluseurs besongnes selon le temps d'alors, et le duc estoit demoré seul en l'oratoire avecques son clerc de chapelle, aussy joyeux d'estre quite de la presse du dauphin comme il avoit esté courcié en son argu avant son venir, mais aiant toudis le cœur à l'offense de son fils et puis à l'inconstance de sa mère la ducesse qui avoit tout gasté, et souverainement non craignant riens desoubs Dieu, fors que le dauphin arrière revenist devers luy lui faire presse et prière et à laquelle ne pour- roit résister, ce lui sambloit, qu'en fin ne s'y assentist, manda venir devers luy un sien vallet de chambre nommé Jehan Coustain, et icelui venu, lui dist ainsy : « Jehan, « allez dire au seigneur de Croy, à son frère et au sei- « gneur de Sempy, que prestement et sans quelconque « arrest faire, ils montent à cheval eux trois, sans plus, « sans autre qui porte vie, et s'en voisent tout droit à « Hal, car là me rendray à eux encore à nuj^t. » Sy s'en alla ledit Jehan devers les dessus nommés et fit son mes- sage, lesquels, en la forme que leur avoit esté mandé, sans trespas l'accomplirent et se mirent aux champs, non pensans encore à nul meschef tel comme ils en verroient advenir après. Sy les laisse droit-là et me retourne au duc qui s'avisa encore de plus fort et du plus couvert mistère de tous les autres, car prestement soy emblant de son ora- toire, descendy en bas d'un parc qui droit-là estoit, en une chambre en laquelle il avoit chargé audit Jehan qu'il se retrou vast devers luy et lui amenast un petit cheval, sans que nul en sçust à parler, lequel Jehan, après avoir fait son message, avoit tout apresté diligemment. Sy y monta le duc et lui dist qu'il lui baillast vingt florins, lequel ainsi le fit, et le duc atout une housse et siins houseaux, atout une petite espée chainte, sans dire mot de son inten- DE CHASTELLAIN. 241 tion audit Jean, party vistement contre-mont du parc, dont onques homme plus esbahy ne se trouva que ce Jdban, quant vit ceste manière de faire. Vuida toutevoies du parc, tout descongneu, par une poterne sur la ville, et toat enbruncié * que nul ne le cognust, ne pust penser que ce fust, il fiert cheval des espérons et s'en va, comme un BOadart, droit à la porte par laquelle il pensoit prendre son adresse, et n'avoit peur autre au monde fors que sievy fiist d'aucun qui le pust avoir cognu ou qui se ftist perçu de son emblage. Les jours pour celle heure d'alors estoient courts, et estoit jà basse vesprée quant ce prince droit-cy monta à dheval, et ne demandoit riens autre fors estre enmy les èhamps seul et à par luy. Sy porta ainsy l'aventure que ea propre jour-là, après un long et âpre gel, il faisoit un idengS et par une longue espesse bruyne qui avoit couru tout ce jour, la vesprée tourna en pluie bien menue, mais tote-moullant et laquelle destrempoit les terres et rompoit l^aaces avecques vent qui s'y entrebouta. Toutevoies le L duc, non visant ne à pluie, ne à tempeste, mais cuidant ^ fture du fort ouvrier, s'en alla croisant les champs puis î L'église de Notre-Dame de Grâce à Scheut, élevée aux frais de« magistrats de Bruxelles, était, à cette époque, de construction tonte récente. Le comte de Charolais en avait posé la première pierr« le 20 février 1451 et la consécration en avait eu lieu le 8 septembre 1455. On y vénérait une image de Notre-Dame qu'un berger avait attachée en 1445 à un tilleul près de la routa de Bruxelles à Ninove, eUqui, le jour de la Pentecôte 1449, fut entourée d'une vive lumièi^. DE GHâSTELLAIN. UI vent avoit visitée jà autrefois. Sy s'appensa, puisque ne pouYoit tirer fruit de sa queste, que au moins iroit-il vui- dier sa douleur donques à celle glorieuse ymage, du des- plaisir de sa faute et se iroit lamenter devant elle de sa douloureuse mésaventure. Et en effet prestement s*y rendy et là se rua à genoux devant elle, là où moitié pleurs, moitié paroles, firent une douloureuse mixtion de samblant pour attendrir tout homme; car dirent ceux qui avecq luy estoient, que si piteux regrès n'oyrent onquca comme les siens. Voiant toutevoies la nuyt venue et après avoir fait son offrande, remonta à cheval, dont le retour en sa chambre estoit pitoiable à voir et de grant desconfort à tous ceux de la maison du duc, qui avoient espoir qu'il le dust avoir ramené : donc, quant perçurent que sa pour- suite avoit esté faite en vain, perdirent sens et courage. Si donques Tesbayssement estoit grant en la maison de Boui^ongne, n'estoit mie moindre en ce noble fils de roy le dauphin, demoré le plus esperdu prince des vivans, ce lui sambloit, par pluseurs considérations prises droit-cy, car prestement lui vint férir au front sa propre longue restiveté tenue à rencontre de son père le roy, à la cause de quoy divisions et rumeurs s'estoient continuées entre eux par l'espasse de dix ans, donc maintenant ceste pré- sente figure envoiée de Dieu, ce lui sambloit, pour le con- vertir, lui donna interprétation de ses fautes, et voianf comment son beau-frère le conte ne pouvoit obtenir rémis- sion de son père à sa très-grand intercession et prière, ju- geoit le mesme en luy, et que moins encore estoit digne de rémission envers le sien par y avoir persévéré dix ans. Sy lui chut un pesant fès sur le cœur, et cognoissoit par autruy meschief le sien propre, dont Tune fois se douloit entre Dieu et lui par ])arolcs, et l'autre fois souspiroit en 248 CHRONIQUE triste àme, maudissant sa fortune, disant tout haut : « Or, < suis-je le plus malheuré fils de roy qui onques nasqui. « J'ay abandonné père et giron de mère, royaume propre, « héritage à venir pour habitation où je n*ay qu'attendre, c «Tay acquis indignation par dix fois double sur la pre- « mière, quant me suis venu rendre droit-cy, et là où j'ay « cuidié trouver paix et salut, repos et contentement de « cœur, tantost avecques mon entrée, je rentre en pis que € devant. Je perds ce que j'avoie quis, et ce que j'avoîe € trouvé salutaire, ce s'est emblé de moy et fuy en des- « confortement de ma vie. Élas ! et que ferai-je misérable € homme? Où irai-je, ne que devenrai-je désormais? Où < querrai-je refuge, qui relenqui suis au lieu du monde « qui plus m'estoit d'attente? J'ai cuidié vuidier d'infor- u tune; je suis entré en malheur. J'ay espéré trouver « paix ; je trouve tribulation, où que je voise. Mqjédictions « me sievent, et divisions et pestilences se congréent là « où je prens ombre. 0 fils aisné d'un roy de France, et à M quelle heure as-tu esté né, ne de quelle influence ta < esté permise ceste destinée que de non trouver lieu en « toute la terre qui te donnast paix, ne qui te promist a tranquille fortune pour une espasse soubs divine misé- tt ricorde ! 0 malheureux fils de roy, paré de haut nom, mais « povrement sorty de fortune, quel conseil peut-il estredé- i sormaisde toy ? Quel sens, ne avis pourront estre utiles à « ton affaire, qui aujourd*huy plus qu onques sera abieuty « en l'hostel ton père, là où on dira en pleine gorge que tu « es homme de division et de malencontre, et que tu seul « doyes porter le fardeau de ce meschief comme tout « mouvant de toy et de ta maie aventure, dont, avecq ce a que le roy ton père a esté par cy-devant froit envers u toy, encore le deviendra plus, quant il verra ton mal- DE CHASTELLAIN. 249 € heur, et dira que tu vaux mieux loings d un bon hostel « que d'en estre près. Sy en seront tes ennemis joyeux, et f ton père riant mesmes en ton obprobre. 0 austère fortune ! « O perverse bastarde destinée de Loys, en ce point me « menez-vous, en ce point me tenez-vous en Testroit de « vos ongles, et faites un pois et un pris de moy avecques « le plus humble de la terre, grâces à vous et loenges à « Dieu de son plaisir, car Luy qui tenu m'a longuement « en ceste estroite povrèté et mérencolie, a bien pouvoir c de m*en jetter dehors, quant à sa bonté samblera que je « le vaille. » CHAPITRE XLIX. Ck>ininent le duc se trouva en garant péril. Bn ceste mérencolye je laisse le fils du roy franchois et retourne au duc de Bourgongne, cheminant ne savoit où, car le monde pour celle heure n'estoit riens que té- aifares, et sy n'avoit conduite nulle que de son bon ange, là où cent mille en pouvoit avoir entour de lui mauvais pour le séduire , car d'autant que les personnes sont plus jlignes et plus hautes en divine commission, d'autant ecmtendent plus et mettent subtils aguets les déables pour les fiaire perdre confusément. Or estoit entré en une eepeisse forest, longue et large, et de laquelle ne savoit, ae entrée, ne yssue. Sy estoit le temps, comme j'ay dit, pluvieux, et le bas de la terre plein de péril, car ne pouvoit cheval, ne avant, ne arrière pour l'amour des rocques qui nfestoient ne dures, ne molles, et estoient les chemins fdeiiis de glace là où le passer dessus par nuyt estoit péril 250 CHRONIQCP de mort : toutevoies passer y convenoit et en prendre son aventure. Sy alla et erra tousjours pas après autre en espoir de venir une fois à quelque addresse de chemin. Montoit une fois contre-mont les terres bochues sans be- soing et addresse, et à l'autre descendoit les vallées crol- leuses et parfondes où onques n'avoit eu chemin. Icy se bouta en un creux, là en un trou de fosse, fendoit glaces droit-cy et les rompoit droit-là, entra en une fange dont ne se pouvoit retraire, cuidant aller chemin plein et ou- vert, trouva les ronces qui lui véoient passage, toumoioit puis-cy, puis-là, Tune fois à gauche. Vautre fois à destre, montoit et dévaUoit, toumoit et retoumoit, mist pié à terre souvent et tastoit les chemins aux mains pour sentir s'il y avoit trac de cheval ou de charroy, quist addresse là où n'y avoit riens que desvoiement, quist chemin, errant là où onques n'avoit eu sente de pié d'homme. Un des haulx princes du monde, se trouva en lieu que le plus povre des vivans eust abhominé pour celle heure; et qui, le jour de- vant, avoit reçu le ploiement des genoux des hommes, constraint maintenant, mettoit genoux en terre devant les arbres, là où il broulloit ses mains, soulloit chausses et vestemens, s'esgrattinoit des ronces, parloit sans ascout et demandoit sans response, avoit les biens du monde et la dérision de fortune, mouroit de faim, trembloit de froit, sarguoit à luy-mesme, et plein de pouvoir, n'avoit que povreté dure, par quoy certes, si n'eust esté la vertu de son haut cœur qui onques ne le souffirist condescendre à esbayssement, il eust pu cheoir en dure mérancolye et en désespoir de soy-mesme, ce qu onques toutevoies ne fit ; ains se monstra vigoureux et reconforté, non visant à la passion de sa faim, non tenant conte du froit, ne de la nuyt obscure, par l'attente qu'il avoit que le jour venroit DE CHASTELLÀlN. iSI après, mais disoit à par lui que une nuyt au fort est tan* tost passée, comme dure que elle peut estre, et que mal sont dignes ceux d'en avoir les cent mille bonnes, qui ne peuvent soustenir patiemment le mésaise d*une seule. En cest estât, comme je dis, arguant à lui-mesme et proposant de tirer tousjours avant tant que pourroit, s'en alla ce noble et haut duc bourgougnon parmy ceste forest, là où jà avoit bien erré dedens pas lespasse de trois heures à très-povre esploit, et pouvoit estre neuf heures de nuyt ou environ, et le poignoit la faim très-fort s'il y eust voulu entendre, mais nenny. Âvoit son attente seulement de venir où que ce fust par la grâce de Dieu, h quelque povre maisonchelle champestre ou en la corne de la forest là oii il pust prendre ombrage pour la périlleuse nuyt, mais plus quéroit et plus alloit avant, moins prouiîtoit en sa queste, car, ne son erre ne lui rendoît fruit, ne son désirer, complaisement; par quoy, voiant sa fortune toujours en un point, s'avisa de huer et de crier à haute voix pour assay si aucun lui pourroit contrerespondre, mais bel avoit crier et huer, ne trouvoit âme qui lui respondit, car n'y avoit créature humaine à deux ou trois lieues près. Tous- jours toutevoies tira avant et continua ses cris, mais en perte. Donc, pour lui donner plus d'argu encore et de mes- chief, son cheval chut trois, quatre fois, jusques à rompre sa selle par esclas, son espée pareillement, et le blesser en la jambe. Par quoy , constraint mcnoit sou cheval en main et le trainoit après luy. N'a voit que un tenres solers lachiés, où l'eaue entroit par desoubs et deseure, et alloit branlant et glissant puis-cy, puis-là, chéant maintes fois et relevant après, donc si povre n'avoit en la terre, qui ne se fust plaint de telle aventure. Par annuy toutevoies du cheval qui ne le vouloit sievir et qui lui donnoit peine di* 252 CHRONIQUE l3*ainer après luy, ainsi fit de nécessité vertu, et raddoubant sa selle au mieux que pouvoit, monta dessus comme un homme désemparé de tout bon habillement, faisant à croire à lui-mesme que selle de chevalier estoit devenue un bât de vilain, et le chevalier, un charreton. Car, quant se vit en ceste misère et que autre chose n en pouvoit avoir, il tourna tout en patience et en risée et s*y monstre vertueux homme. Or n'estoit tout riens encore decequ'avoitpassé de dan- ger, ains le plus espoentable de tous le surprint preste- ment, car il convient croire que Tennemy qui jamais ne dort, comme il veoit ce prince droit-cy si esseulé et hors de heure, aiant matère d'impatience et de désespoir devant ses yeux, tondis le sievy de près affin de le bouter en quelque meschief pour le faire perdre. Sy advint que comme la raison de ce prince droit-cy ne pouvoit estre si saine alors que les autres fois et la pouvoient ses adver- sités avoir un peu troublée, cest ennemy droit-cy le mena en bas d'une vallée là où il y avoit une rivière courant, et de laquelle lui fit à croire que ce fust un beau chemin frayé, parce ^ue blanc estoit et ouny; et venu lors jus- ques sur le bort, lui donna conseil de soy bouter dedens et d'y prendre chemin, car lui prisa moult ce faire pour cause que mener le devroit, ce sambloit, à bon port. Sy le crut le duc et cuida de fait que vray fust, et tout joieux de l'aventure, guida son cheval de la main pour y entrer; mais le cheval retenu de la main de Dieu commença à souffler des narines et à restiver contre son maistre, et reculant quanque il pouvoit, prist une effréable peur la beste, de la malignité perçue. Ne pensoit toutevoies encore le .duc à riens fors qu'à chose naturelle et que tousjours l'eau estoit un vray chemin, par quoy, quant vit sa beste DE CHAST£LLA1N. 255 qui ainsi rebelloit contre lui et ne vouloit aller avant, se commença à arguer aussy en luy-mesme et à la battre des espérons pour la faire aller avant, disant : « Tu yras, c vueilles ou non, faulse beste! Que sera cecj? Déa! se- c ras-tu maistre ou moy ? » Mais plus poignoienf espérons, moins obéissoit le cheval, ronfloit tousjours et souffloit des narines, dressoit les oreilles et tondis s'enfuy en arrière tout espaouré. Laquelle chose regardée de ce prince , et com- mençant à entendre qu en ceste manière de faire devoit avoir mistère, jetta ses yeux sur ce qu'il cuidoit estre un chemin, et considérant que c'estoit eaue courant parfonde et périlleuse, les cheveux lui commencèrent à dresser et ka veines du cœur à devenir froides, et jettant les yeux envers le ciel, commença à entendre le cas et à rendre grâces à Dieu, de quoy il Tavoit préservé de subite mort, car veoit que le prince des ténèbres, lennemy de nature hunaine, Tavoit voulu perdre. Sy tourna bride presteijient et lecognut que non-seulement en ceste soudaineté faite giaoitpéril du corps, mais totale et entière perdition d*àme et de renommée, parce que, si lennemy eust eu pouvoir aorlny de le faire noier, le monde lui eust attribué à charge à tousjours que ce mesme il leust fait par désespoir et connoux, et ainsi après avoir mené ses haulx glorieux vieax jours à une si honteuse et confuse un, on Teust pu enconlper de vices et horribles péchés, desquels mainte- nant il auroit pris punition condigne , comme volentiers mauvaise vie vient à mauvaise fin, ce dient les gens, et toutevoies n'auroit eu coulpe de riens, de quoy son honneur eust dû estre noircy. Or regardez, vous, haulx princes temporels, vous tous les haulx hommes du monde, entendez droit-cy et conce- en vous que c'est de follement enprendre et de donner 25i CHRONIQUE voye à courroux, par lequel un sage se trouve aveuglé, et le subtil clervoiant homme, privé d'entendement. R^ar^ dez comment cestui, un des mieux renommés de la terre et qui onques ne se desbrida en ses mœurs, ne vaincu ne se trouva de passion , fors à ceste heure et tout au premier desvoy que fît onques. Dieu Ta souffert tempter de Tennemy pour en traire louenge sur le temps passé et pour raviser curieusement de son salut, en restrinc- tion de ses vices peut-estre sur le temps futur. En quoy toutevoies fait à espérer que les maintes et grandes méritoires œuvres de luy en temps passé, et èsquelles Dieu Tavoit regardé en Taffection, lui furent maintenant préservement et garant encontre celuy qui le vouloit séduire. 0 dampnable courroux! o tison d'enfer maudit, quans as-tu fais perdre de gens, quans haulx hommes cheoir en l'ire de Dieu par désespoir, par blasphème et crédulités, et quans as-tu procuré de maléfices au monde, dont les cas tournent en obprobre à tes logeans ! Et n as-tu l'en- tier monde embrasé de tes espargnes, et toutes les hautes maisons crestiennes mises en desvoy, donc après avoir mis flamme partout, tu t'es venu essayer droit-cy, et le plus animeux des hommes, tu l'es venu mettre en branle, le faire lochier en ses gons et sa gravité longue mettre en légiéreté commune! 0 ventre de malédiction, cecy tu as cuidié mettre sus droit-cy? Cecy as-tu quis mettre à effet en ce prince par tes faulx pourchas, en quoy Dieu toute- voies ne te souffrera le pouvoir, parce que ceux-mesmes en qui sont les biens de paix dont tu as dueil, se monstre- ront fermes résisteurs de tes entreprises et te vaincront par provision qui y sera mise. Je reviens donqiies à ce haut duc et le plus povre main- DE GHASTELLAIN. 2^ tenant de ses subgës, lequel en tous mortels périls, alloit par celle forest, espié de l'ennemy, et toudis pluvant et Tentant et faisant si divers temps que au monde n'avoit homme si povre qui ne s y trouvast à désespoir. Tousjours toutevoies tiroit avant, car faire le convenoit ainsi , et yeoit bien que de maie aventure convenoit faire risée. Donc, en exploitant chemin, jeta son regard partout pour savoir si nulle part ne pourroit percevoir de clarté, et pour à ce parvenir, quist les plus haulx endroits de la forest pour regarder plus loings. Sy se perçut enfin d'une clarté bien lointaine, et sur icelle, au plus près de son pouvoir, prist son errer, livrant avecq ce les oreilles à songneux aacout, après le chant du coc ou. après Tabboy des chiens, qni sont signes d'habitations prochaines, mais ne trouva confort nul encore qu'en la clarté qui toutevoies lui rendy povre fruit, et par ainsi tiroit avant toudis sur icelle et la perdoit aucune fois, et puis la recouvroit arrière, et lui demora estable par une espace, et finablement vint férir dessus, mais plus l'approchoit, plus sambloit hideuse chose et espoentable, car feu partoit d'une mote d'en plus de mille lieux \ avecques grosse fumière, dont nul ne pensast à celle heure fors que ce fust ou purgatoire d'au- cune &me ou autre illusion de l'ennemy en ensievant la première passée, et partant, variant en cecy, s'arresta tout qnoy, mais prestement lui entra en cœur comment les charbons se brullent es parfondes forests et jugea certai- nement que ce pouvoit estre une charbonnière comme c'estoit, et en cuida tout estre refait, cary espéroit trouver aucune &me ou quelque petite logette poury prendrerepos. Sy en fut déçu, car n'y trouva homme, ne beste, ne * ChasteUain veut dire que la flamme sortait de tous côtés de cette motte. 256 CHRONIQUE buron', ne maison, ne chose que Dieu fit onques pour repondre* desoubs, sinon arbres. Sy alla toutevoîes tout à Tentour et quist et enchercha les estres du lieu et escna haut pour apprendre s'il y avoit nul, maisnenny : son crier ne lui servoit à riens, car n'y avoit âme, aussi le temps ne donnoit point pour y avoir nulluy, tant fust homme de serve condition. Et luy qui estoit prince de royal sang, et des plus haulx de la terre, s'y trouva maintenant en dérision de sa personne. Sy tourna son confort espéré en mérancolie arrière, et sa clarté perçue, en obscurté d'an- nuy, et pouvoit estre à celle heure environ mynuit. Lors se recommanda à Dieu et seremist arrière à cheminer; mais trop bien le poignoit faim, car n avoit bu, ne mengié de tout celuy jour, et estoit traveillié de froit et de po- vreté, comme un esclave de gallée, et voioit bien que fortune se moquoit de lui et l'eschamissoit pour lui faire perdre patience ou au moins pour lui faire cognoistre que c'e^- toit de povreté humaine. Lors prist diverses ymaginations et estranges sur son aventure, et de luy-mesme se donna hide et frémison, comment il estoit venu là et comment son cuidier bien faire estoit tourné en si contraire effet. Longtemps toutevoies vaucra encore, et erra, ne savoit où, mais finablement se perçut de Tabboy d un chien parce que près estoit de la maisoncelle d'un povre homme. Sy en fit grant joie et s'en tint à plus paré que de tous les biens laissés en Brusselles, et croy que icelle estroit^ né- cessité certes le mettoit et devoit mettre en cognoissance de sa longue et haute félicité par avant mal assavourée. A ceste maisoncelle donques d'un povre homme, gisant ©n son literon avecques sa famelette, dormans tous deux, « Buron, habitation. Voy. 1. 1«', p. 245. » Repondre, reponre, eo cacher, 8'abrit<;r. DE CHASTELLAIN. 257 vint Kurter le riche duc de Bourgongne mourant de faim et de froit, et qui avoît sa riche maison à Brusselles toute nuyt ouverte après lui, contraint vint requérir maintenant en misère l'ombrage d une cahue pleine de fumière et de gros aer. Et là commença à crier et à hurter devant Thuis, lequel ne se hasta guères de respondre, car dormoit fort et dur, et après estre éveillé, ne lui en chailloit que un peu , car pensoit que ce fussent brigans de bois ou gens de mauvais repaire, quant à celle heure et par tel temps et si hors de voye, ils se trou voient par chemin. Sy le laissa hvrter et crier deux, trois fois, premier que voulut onques respondre, enfin toutevoies tanné de la noise que lui fit, rudement respondy, disant : « Que voulez-vous? qui est là? » — € Haï mon amy, ce dist le duc lors en tyois, je vous € prie, parlez à moy et vous levez, je le vous déserviray € bien. » — « Que je meliève, ce*dist le bonhomme, par € saint Mahieu, je n'en feray riens. Quelle malle aventure « vous chasse maintenant par la forest? Allez, allez € vostre chemin, il est ore après myenuyt, laissez-nous € dormir et vous en allez.» — « Mon ami, ce dit le duc lors, € je vous prie, pour l'honneur de Dieu, levez-vous, et me « faites ce plaisir, je le déserviray bien, je ne suis € point homme de mauvaise vie de qui vous vous doyez € doubter : je suis un homme qui me suis fourvoyé toute € nuyt parmy la forest et meurs de froit et de mésaise, < je vous prie, levez-vous et me reconfortez, vous ferez € chose par aventure dont il sera longue mémoire. » Sy B*avisa le bon hommeau, ainsi que Dieu le voulut, et lui commença à sambler que sa voix sonnoit en homme de bien et qu'il y pouvoit bien avoir mérite en faire quelque chose pour lui avec ce que sa femmelette aussy l'en pressa. Sy se leva le bonhomme et vint à Thuys atout du feu en 258 CHRONIQUE sa main et lui ouvry sa maisoncelle en demandant : € Mon amy, que voulez-vous? qui vous chasse? qui vous « maine maintenant par tel temps et si hors de heure par c les chemins? » Et en parlant ainsi à lui, le regarda au visage et vit qu'avoit un cheval emprès lui et que son samblant ne portoit point chiëre de mauvaisté, et alors le duc lui va dire : t Mon amy, de mon aventure saurez- c vous tantost assez. Je vous prie, pour Dieu et pour c argent, que me vueilliez faire un peu de feu. Je suis « très-battu de pluye et de mauvais temps et meurs de c froit. Je vous prie que vous me aisez un petit, caiwl c m*est bien besoin et ne fistes onques telle œuvre. » — « Entrez dedens, ce dist le bon homme, de par Dieu , je c vous feray volontiers le mieux que pourray. Vous me c samblez homme de bien. » Sy lui fit du feu assez bon et le fit seoir emprès et n'espargnoit point son bois, fit lever sa femme aussi pour le servir si besoin lui estoit et lui commença à croistre l'affection envers lui en son povre rude patois et lui demanda s*il ne se vouloit point des- chausser devant le feu , ne soit despouUer pour s'essuer, car estoit crotté et broullié par haut et par bas tant et si fort que c'estoit chose ammirable à le voir et à le croire. Or se chauffoitle duc et se commença un petit à refaire devant le feu, dont, avecques celui aisément, nature de- mandoit sa réfection aussi et lui ramantevoit sa faim. Sy dit le duc au bonhomme : t Mon amy , n'avez-vous que « mengier céens dont vous me puissiez faire secours? je « vous prie, donnez-m'en ce que vous en avez. Je meurs « de faim. » — « Ma foy, ce dit le bonhomme, le men- « gier de céens est povre chose, je n ay que de la grosse « tourte et du fromage d'abbaye bien povre avec de Teaue « clère en lieu de cervoise. Si cela vous peut aidier et DE GHASTELLAIN. S59 € qu'il vous plaist en avoir, vous l'aurez volentiers. » — < Hai mon amy, je vous prie, ce dit le duc, allez le « quexre. C'est assez, je m'en passeray bien. > Sy alla querre le bonhomme ses vivres et les apporta et lui mist une tablette devant le feu, sur quoy il les mist, et en man- gea le duc de bon appétit et y trouva saveur et délecta- tion melleur qu'en sucre, ne en chappons gras, rompoit son pain à bonnes mains et sans escuier trenchant, coup- poit son fromage et le mengeoit sans peur d'estre empoi- sonné, prist sa réfection en paix et seurté, et n'y avoit nul qui lui contast ses morseaux, donc pour contenter sa soif bnt l'eaue de contentance en lieu de vin voluptueux et s'en tint à bien heureux encore de l'avoir acquise. 0 povre bonhomme bien euré, simple ignorant qui réputoies mi- sérable ton estât, povre ta maisoncelle et ton vivre, et non sachant qui tu pessoies ' de tes biens, avoies maison pleine de richesse et de gloire : certes ne dévoies de là en avant réputer ton gros pain et tes ongnons, ton eaue et ton rade fromage, quant celui mesme soubs qui protection tu vivoies et à qui les délis du monde estoient à commande- ment, s'en estoit resaisié, et en réputoit fortune sa grant amie de larecouvrance. 0 et comme riche et heureuse tablée tu fis lors, et comme noble viande avoies appointée, quant sans suspection de venin, sans deffiance aucune de mau- vab appointage, ton duc mesme, ton prince que tu pen- Boies à Brusselles et que jamais peut-estre n'avoies pu veoir qu'à danger, s'en estoit venureffaire, parler avecques toy et communiquer soubs ton toyt et te donner pleine vision et aisée de sa personne. Certes droit-cy par com- paration aucune se peut dire de toy ce que le Sauveur du ■ Qui tu pessoies, qui tu nourrissais. i60 CHRONIQUE monde Jhésus dist à la Samaritaine sur la fontaine de Jacob : < Femme, si tu savoies le don de Dieu et qui est « celuy qui te demande à boire, tu-mesme lui enlieman- c deroies pareillement > , et toy , si tu eusses sçu le don de fortune, et qui estoit cebiy qui hurta à ton huys, qui de- manda l'entrée de ton povre habitacle, qui te requist la charité de ton feu, qui te supplia pour réfection aucune de tes vivres, et de fait s'en conforta et soustint, tu-mesme peut-estre lui eusses requis de sa grâce, et pour remède et allégement en ta povreté dure. Tu eusses ris en ton cœur, tu eusses fait amiration mainte en ton accident, et eusses loué Dieu hautement et fortune de leur humilité envers toy si extrême. Or, avoies-tu et ne savoies que tu veois, et ne savoies quel homme. Tu estoies riche et tu t'estimoies povre, et qui te pouvoit enrichir et pour^^eoir de ta vie mesme, est venu soustraire à toy et diminuer ta sobre substance. Heureux donques estoies en ignorance et bien voulu hautement de fortune sans percevoir en quoy. Mengeant le duc ainsi son pain et buvant son eau avec- ques le bon feu qui moult le réconforta, le bonhomme au- cuneflFois lui enquist de son estât et du chemin où il vouloit tirer et comment et par quelle raison il s'en alla ainsi tout seul par pays et souverainement h telle heure et par tel temps et lui disoit bien que le danger y chéoit grant. Leduc tou- tevoies qui tant ne se voulut descouvrir à lui comme ses questions portoient, gracieusement le contenta d'aucunes choses, et se faignoit estre un homme de bien esgaré seu- lement de son chemin et de sa compagnie, mais y recou- vreroit bien, ce disoit, le jour venu, mais pour estre sage de son fait et où il estoit, demanda au bonhomme vers quelles marches et vers quelle ville il estoit droit-là en DE CHASTELLAIN. S6I celle povre maison et s'il n'y avoit point de ville près. Le bonhomme lui respondy que ouy et que la ville de Nostre- DameéeHalsenbergue estoitlà aune lieue près. < Voire?» ce dist le duc alors, tet le chemin de Nostre-Dame de Hal- « senbergue, qui va droit à la ville, est-il donc icy près? € Saint Jehan I — Ouy, ce dist le bonhomme, il est icy près « voirement àuntraitdarbaleste et non plus. » — «Et, € mon amy, ce dist le duc lors, vous m'avez fait tant de t biens et de courtoisies, ne me voudriez-vous point € mener de cy à là où est le chemin que vous dites, et par « ma foy, je le déserviray bien, car droit-cy ne me be- € songne estre plus longuement, il est force que je m'en « voise. J'ay grant dévotion à Nostre-Dame : sy y voudroie € bien estre devant jour. »Le bonhomme toutevoies, qlii vit le temps estre rude et mauvais (et ne faisoit guères grant conte de vuidierde sa maison), ne semonstrapasfort entalenté de faire le convoy, mais dist au duc que au par- tir de là, mallement pourroit faillir qu'il ne trouvast le grant chemin, lequel il demandoit, et que à tant il se pour- roit bien passer de lui. Lors le duc de rechief lui pria que venir voulsist avecques lui jusques audit grand chemin. « Et sans faute, dist-il, je vous donray quatre pattars. » — « Quatre pattars ! ce dist le bonhomme, où sont-ils? » Et alors le duc bouta la main en une petite gibbessière queportoit et tira un florin de Rin, disant : « Mon amy, < je n'ay point de monnoye, vecy qui les vous paiera. Si € vous avez change, payez vous-mesme, et le me chan- « giez. » — « Change! ce dist le bonhomme. Pour chan- € gier un florin ! Je n'ay mie vaillant pour changier un € pattart : mal donques estes-vous arrivé à moy pour € changier, mais je pense que vous vous gabez de moy. » — t Certes, ce dist lors le duc, mon amy, non fais; je ne TOI. III. i7 ^2 CHRONIQUE € vous quier point à moquier. Tenez : velà un florin de € Rin, et le gardez jusques je le vous redemande : au a moins en cela ne peut avoir tromperie, car il en vault « vingt. » Sy prist le bonhomme le florin et le tint en son poing, et lui sambla bien alors que le duc de Braibant son seigneur n estoit point plus riche de lui, et que si tout le pays eust esté à vendre, sy estoit-il riche assez pour le paier, et adonc joyeusement et très-volentiers party et s'en alla avecques son prince et son duc que ne cognoissoit, et le mena jusques au chemin qui dit est dessus, et là cuidoit prendre congié de lui, disant : « Çà, baillez-moy mes € quatre pattars maintenant, et que je m'en retourne, et < reprenez vostre florin que vecy. » — € Mon florin, ce € dist le duc, mon amy, de cestui-là ne vous chaille : je « vous ay dit que vous le me rendez quant je le vous € demanderay. Je vous mercie de la bonne chière que € vous m'avez faite, mais je vous demande une chose : € combien peut-il bien avoir de cy à Nostre-Dame de € Hal? » — « Deux lieues ou environ, > ce dist le bon- homme. — « Eh ! mon amy, je vous donne ce florin de bon c cœur, je vous prie par amour que vous vueillez aller t tout prestement jusqu'à-là. > — « Voire, et quoy faire? » ce dist donc le povre homme. — « Mon amy, ce dist le duc, « vous irez là demander par les hosteleries après un homme < que Ton appelle le seigneur deCroy, et lui direz, quant « vous l'aurez trouvé, que l'homme qui devoit là venir « vers luy, n'y viendra point, et que hardiement il s'en « voist là où il veut, à Beaumont en sa maison ou « ailleurs, car droit-là n'a que faire de l'attendre. Mon « amy, faites bien vostre message, je vous en prie, et « ne tardez point d'y aller , et faites bonne chière du « florin. > Le bonhomme dist cent foys : Grant mercis, et DE CHASTELLAIN. 263 promist de faire bien le message, et prestement prist con- gié du duc et s'en alla là envers, et le duc se mist en son chemin vers Halsenbergue, et pouvoit estre quatre heures environ après myenuit, et là je laisse et seufiFre arrière cheminer tout seuUct jusques il sera heure tantost de parler de lui arrière, lui estant à Halsenbergue, et après avoir fait mon retour sur le seigneur de Croj, son frère et son nepveu, dont le conte n est pas d'oublier, mais digne très et juste d*estre mis en mémoire comme les autres. CHAPITRE L. Comment le duc prist quelque repos chez un sien braconnier à Hal- senbercrue, et comment chascun s^csmayoit sur son aventure. Longuement et bien à l'ouvert je demaine ceste matère droitrcy, dont aucuns pourroient dire que se fust sans be- seing et que telle folie et légèreté ne requièrent point d'en faire un si long conte, car sambleroit de prième face redon- derplustostenreprochequ'àlos, et pour tant, moy vueillant prévenir à tels argumens, non par faveur, mais par raison néceasaire, ay jugié ceste matière digne entre les autres d*estre escrite et démenée au long, quant en nulles his- toires romaines, ne autres, d'une si povre et petite cause tfest trouvé guères un si desconfortable périlleux eflFet, ne de conséquence si estrange pour autant de terme, quant tout premièrement le fils aisné d'un roy de France s'en eBt trouvé jusqu'à extrême désespoir et affliction de cœur; secondement, le plus haut duc du monde et le plus cler en renommée mis en la plus basse dérision de fortune avec- qnes péril d'âme et de corps ; tiercement, un seul unique fils, héritier d'une telle maison, en a esté envoyé dehors Î64 CHRONIQUE indigne et mis en la voye d'emprendre choses sauvages et estranges. Uneducesse, noble dame et virtueuse, indi- gnée du despitement de son mary et mise en attente de plusieurs grans dangers et tribulations ; une noble con- tesse, jeusne dame prochaine de son terme, mise en cent mille dangers de perdre son fruit, sa vie propre et sa personne ; la maison entre les crestiens la plus renommée, soy disposer à ruyne à ceste cause et tourner à confusion ; multitude de princes et de haulx barons, venus à romp- ture de leur estât et à rabaissement de leur fortune ; le chancelier, un des haulx hommes du monde qui perchoit les nues en renommée, qui en terre et en mer jettoit ses bras de puissance, qui tout avoit en sa disposition et auc- torité, qui réputoit son siège estable en la roue , qui ne redoubtoit fortune, ne humaine mutation, qui en parfon- dité d'avoir pensoit vaincre toute parfondité de danger, qui de tous fut cremu et ne craignoit nuUuy et à qui richesses, honneurs et substances se transportoient et affluoient de toutes parts d'Orient et d'Occident, cestui à ceste cause en est venu à repuise, à tribulation et recul- lement; et finablement le seigneur de Croy, avecques son frère, mis en ténébreuse chartre de mérancolie en la ca- verne de toute amertume et desconfort du monde par désespoir de leur maistre perdu, par peur et soing de sa vie et par regret à sa personne que jamais ne cuidoient revoir comme vous orrez tantost : et par ainsi cognues et entendues ainsi les conséquences, les dures et amères perplexités qui en sallirent, ensamble les diverses et maintes dispositions à merveilleux meschief, bien m'a samblé digne la matière d'en faire ample procès puisque en soy fut et est large et parfonde aux cler entendans. Assez a l'on vu roys et haulx princes en temps passé terminer DE CHASTELLAIN. 265 meschamment, mourir en batailles et estre humiliés par fortune, privés de substances et de seignouries, et par di- verses manières estre corrigiés et pugnis de la main de Dieu, mais tfay vu onques, ne oy de prince de telle vertu, de prince non plus vicieux que cestui, qu'onques si es- trange aventure advint, ne si sauvage comme à celuy de présent, ne qui tant sedisposast à douleur et à inréparable meschief ; car ont esté perdues autreffois maintes batailles de trente et quarante mille hommes, dont les lamentations ne furent si grandes comme je vis de cestui cas, qui tou- tevoies enfin par la bonté de Dieu et humain sens qui y labora, fut mis en paix et en ces, premier que la flamme du meschief montast sur le pouvoir des hommes. Or convient parconter donques le voiage que fit le duc après estre party du bonhomme, car comme avez oy, ne vouloit cesser d'errer jusques se trouveroit à Halsenbergue, dont il estoit près, et lequel en la conduite de Dieu il espé- roit bien faire sans danger. Sy chemina comme devant tout seul, mais joyeux de quoy il estoit en addresse de bon chemin. Donc, ainsi que alla pensant, s*avisa comment une fois il avoit marié audit Halsenbergue un sien braconnier nommé Loykin, un très-bon valleton et en qui il avoit bonne fiance. Sy s'appensa qu'à cestui Loykin, son bra- connier, se iroit rendre et là surattendre le jour venir et prendre un petit repos, car en avoit bon besoing. Sy voulut ainsi l'aventure que tout droit il addressa à la maison que demandoit, à laquelle après avoir hurté et buquébien fort, et que ledit Loykin vint mesme à la fenestre pour savoir qui tempestoit à l'huys, commença à demander la maison de Loykin, un braconnier, et pria qu'on la lui enseignast. « Que voulez- vous à Loykin? dist l'autre. Loykin demeure « cy-ens, que lui voulez-vous? » Lors le duc lui va prier i66 CHRONIQUE doucement et requérir qu'il descende en bas et quebesoing avoit de parler à lui. Sy le fit le compagnon qui ne pen- soit à riens et ne cuidoit avoir que un homme commun, et vint et luy ouvry l'huys : avoit toutevoies^du feu en la main, par quoy, sitost que le vit au visage, cognut que c*estoit son maistre et son prince, mais surpris d*amiration parce que le veoit en cest estât et tout seul et à telle heure, devint estrangement esbay, jusques à perdre sens à peine et entendement. Cognut bien toutevoies que c'es- toit l'image de son prince, sa mesme parole et sa propre figure, mais ne savoit entendre, ne comprendre Testaran- geté du cas, ne que tellement et en si povre estât et en telle misère et à telle heure, à trois lieues près de Brus- selles où Tavoit vu, n'avoit que deux jours, il fust venu si désolé devant son huys, et sans avoir oy onques de nulle pestilence, ne ruyne en son noble estât, et pour tant varioit en penser que C3 pouvoit estre ou fantommerie ou autre chose mauvaise, car ne s'osoit rasseurer que ce fust- il pour Testrangcté du cas, ne nyer son personnage aussy pour la cognoissance qu en avoit certaine. Et le duc alors voiant que ce valleton droit-cy avoit ce débat en dedens son cœur, par manière de variation, lui commença à dire : « Loykin, ne t esmaye de riens et n ayes peur ; je suis ton « maistre et ton propre seigneur, mais n'en dy mot à ta tf femme, no à autrui. Va tout à haste et me cuevre un « lit, car il convient que je repose et dorme un peu après « l'aventure de la nuit passée, qui m'a esté bien sauvage, « mais tu n'en sauras plus pour l'heure. Va et fay que je « dorme, et me fay faire du feu. » Quant Loykin avoit le rasseurement de son maistre par sa vive parole que bien cognoissoit de longtemps, à prièraes se tint à certain que c'estoit-il, et partant le plus D£ CHASTELLÂIN. 2G7 joieux que fut onques de lui pouvoir faire service de sa povreté, alla à coup faire lever sa femme, lui fit couvrir un lit, fit accroire que là avoit un des hommes du monde que mieux aimoit et à qui plus estoit tenu, et que pourtant elle mist et tirast avant tout ce qu'elle avoit de bon, draps et robes, pour le couvrir, et de beaux oreilliers. Sy le fit ainsi la femme, et le duc se coucha tout vestu, mais très-bien couvert et chaudement. Et là je le laisse jusques tantost cy-après et m'en vois à ces doloreux chevaliers de Croy qui, sans nulle variation et sans quelque empescement que fortune y sçust mettre, pensoient avoir leur maistre em- près eux, le soir que leur avoit mandé, car avoit appris que sa parole estoit un seyeau ^ de vérité permanente à tousjours et que jamais n'avoit fraudé, ne déçu nulluy de son couvent. Sy s'estoient allés [loger eux trois privéement «ans page et sans vallet en un logis propre à leur estât, et là espérant la venue de leur maistre à très-petite compa- gnie aussy , ce pensoient, firent appointier le soupper et ne fiavoient encore le quart du meschief qui estoit advenu. Sy ascoutoient tousjours et avoient l'oreille au vent pour oyr sa venue et mirent les yeux soigneusement en œuvre aprèsluy,tantquele jour commença fort àpasseret lanuyt à survenir noire et hideuse, pleine de bruyne et de verglas, qui moult leur sambloit dure et pleine de périls, et com- mençoient entrer en fantaçie et en divers pensemens, comment et pour quoy il pouvoit tant mettre à venir, vu que jà estoit noire nuyt et que le temps estoit dur et mau- vais, la terre pleine de périls et de dangers pour cause du desgel et des glaces fondues, et que l'aller par les champs, par tel temps, n'estoit pas chose duisant à lui un si haut * Sepeau pour seigneau, un seing de vérité. 268 CHRONIQUE prince. Sy en furent annuyeux en cœur et s*appensarent d'aller au devant deluy, et espérant que de bonne aventure le trouveroient en chemin si Dieu le préservoit d'encom- bre, prirent torches allumées et lanternes et allarent sur le grand chemin de Brusselles, cuidans tousjours le ren- contrer de pas à autre. Aucuneffois s'arrestèrent tout quoy et crioient tout haut, pensans qu'il les pust contrehuer, puis cheminèrent un peu plus avant, et en firent autre- tant et sans fruit. L'autre fois, l'un de eux retourna cou- rant en la ville pour savoir si venu pourroit estre par une autre porte, ainsi que gens prennent aucunes fois diverses addresses, mais n'en apprist nouvelles : sy retourna arrière vers les autres et leur fit recort de ce que trouvoit. Bedou- blèrent leurs cris et les renforcèrent, divisèrent leurs che- mins et les séparèrent d'ensamble, chacun sa torche allumée en la main pour descouvrir le pays haut et bas, adfin de quelque costé que venir pust, il perçust leur lumière et leur queste; se mirent en tous léaulx devoirs et en toute vraye et cordiale ostension et douleur après lui, non pas pour un quart de heure, ne pour une demie, mais par trois, quatre, cinq, six heures durant , raindissans * parmy les champs comme gens désolés, comme gens sans mesure et sans règle, pleins de rage et de désespoir, pleins d'amer- tume et de mérancolie, pleins de clameurs et de desvoye- ment de sens et de paroles Qt de vertu et de courrage et de tout bou entendement, parce que veoient bien et perce- voient que lattente après lui estoit nulle et que la faute qui en estoit, devoit estre causée en un merveilleusement p^rand cas duquel ils doutoient le mal durement et le meschief et à très-amère et doloreuse la fortune, car ' Raindissans, courant, bondissant. DE CHASTELLAIN. 260 voyans passer sept, huit, neuf, dix heures et non oir riens, onze et douze heures et estre demorés à faute, n'est nul qui crust, ne qui comprist en lui quelles amères et doloreuses lamentations ceste gens-cy firent, quelles lar- moyeuses clameurs et paroles produiront de leur sein, souverainement le seigneur de Croy , bon gros léal homme, qui tant longuement l'avoit servi, tantl'avoit aimé et appris à eognoistre, tant avoit reçu d'honneurs et de bienfais en son service, tant de hautes auctorités et de gloires desoubs ses èles, et maintenant se veoit à tel désespoir, en telle peur et perplexité, comme pour l'avoir perdu noyé par adventure en un fossé ou mort de quelque autre maie adventure, le prince du monde plus à plaindre, le prince du monde plus recommandable et le plus digne d'estre aimé et chéry et plus plaint après sa mort. Certes, sans soy occirre de main propre, ne pouvoit estre vue plus piteuse, ne plus desconfortée créature de lui qui fondoit en larmes et en amers regrès plus encore dedens son cœur que par les yeux, jà-soit-ce que largement en monstra par dehors; car lui chut en cœur (et n'en pouvoit nullement dehors) que son maistre véritablement estoit party de Brusselles et s'estoit mis en chemin pour venir vers eux, comme leur avoit fait dire, et pour tant considérant le péril du temps et de la noire nuyt ne pensoit autrement, fors que la maie aventure lauroit mené à la maie, dure et confuse mort parmy les champs, là où il pouvoit avoir cent causes et cent manières diverses pour y parvenir. Messire Jehan de Croy, qui riens moins ne sentoit de douleur que son frère, se lamenta aussi assez, mais consi- dérant qu'en un trouppeau de gens où tout chacun fait du malade et chacun du piteux et du desconforté, n'y a nul qui puisse aidier, ne r^ecourir l'un l'autre, s'avisa de 370 CHRONIQUE faindre et de restraindre un peu son annuy pour venir à son frère en secours, qui vouloit jetter la manche après la coigniée et donnoit tout perdu, honneur et hon temps, et d'autant comme ledit seigneur de Croy se desconfortoit, d'autant le reconfortoit son frère messire Jehan et lui donna les raisons contraires par lesquelles il argaoit et lui monstroit salut et prospérité en son maistre, et tout premier lui allégua que possible estoit que le dauphin Teust vaincu et détenu par prière et eust obtenu de lui grâce et pardon pour le conte de Charolois son fils, et par ainsi auroit eu cause de non estre venu, laquelle raison le seigneur de Croy solvoit et reboutoit , disant : t S'ainsi € fust, tantost il eust envoyé devers nous pour non nous « mettre en attente après lui. » Disoit après messire Jehan : « Et quant il seroit party de la ville et mis en « chemin pour venir çà envers, sy est-il possible que « voiant que la nuit Ta surpris et que les chemins sont f périlleux et n'a guères de sieute, il sera demoré quelque « part en un village jusques au jour venu, et puis en- « voiera droit-cy ou viendra personnelloment, et ne me « peut sambler, ne ne croy pas, où que fortune le peut « avoir mené, que Dieu là-sus jamais labandonne, ne que « jà sa miséricorde lui seuffre meflFaire, ne mésadvenir. « Il est prince humain et piteux, dévot et bon crestien, a plein de bonnes taiches et de nobles mœurs, et surtout il « aime et honneure Dieu et Sainte Église : sy me samble « impossible que Dieu ne le préserve et ne le garantisse où « qu'il soit. Il l'a sauvé en tant mains évidens périls, en « maintes espoentables aventures moult estranges, armé « et désarmé, en eaue et en feu, en batailles et conflictions « de peuples. Et à l'autre lez, madame de Charolois qui « est la riens au monde que plus il aime et pour qui il D£ CHASTËLLAIN. 271 f feroit plus, qui le peut avoir détenu, et n'est merveille « s'il a fait pour elle pour cause du fruit qu'elle porte, si- c que ne nous desconfortons point, et tournons le feuillet c et le mettons au meilleur, car certes le cœur me dit : c nous en aurons bonnes nouvelles et bien tost. » En tels termes et manières de parler passèrent toute celle longue nuyt, aussy angoisseux à leur lez comme leur maistre au sien, et ne burent, ne ne mangèrent onques chose, fors que sur le point du jour, ils prirent un peu de repos pour remettre nature aucunement en sa paix. Donc, tantost après, le message que le duc envoia vers eux, le povre bon- homme vint en la ville et demanda après le seigneur de Croy et lui dist ce que le duc lui avoit chargé, non pas qu'il sçust que ce fust le duc, mais un homme de bien qui s'es- toit chauffé en sa maisoncelle, et lui conta tout, quoy et comment, et comment il estoit addoubéet mal mis, etestoit mort de faim et de froit et de mille autres mésaises que tous vous avez oys de mot à autre par le conte de ses aventures. Et pour ce qu'à tout il convient satisfaire au mieux que Ton peut, sy est-il bien licite maintenant de retourner à la doloreuse court que j'ay laissée longuement là où les sous- pirs et mérencolieux pensemens estouffent les cœurs des haulx hommes, princes et barons, relenquis sans pasteur et sans chief, ne scèvent comment. Et tout premier le noble dauphin viennois qui de ceste aventure se tourmen- toit sur tous autres pour cause de son intérest. Sy furent tous les haulx hommes d'entour de lui et généralement toute autre manière de gens de tous estats, nobles et gens d'église, et espécialement les plus sages se trouvèrent les plus désolés et les plus au bout de tous sens. Le conte d'Estampes d'aventure n'y estoit point pour celuy temps. 272 CHRONIQUE Non estoit le duc de Clèves, ne beaucoup d'autres grans barons de lostel qui s'en estoient allés l'un cy, l'autre là en leurs diverses affaires, et n'y avoit que le manssal de Bourgongne, de qui proprement on se pust bien aidier en fait de sens, et le seigneur de Rochefort lequel hastivement toute nuyt envoya vers son maistre le conte d'Estampes lui signifier le cas advenu et prier que hastivement il se rendist en court, car il y feroit bonbesoing. Sy y vint ledit conte dedens un jour ou deux, et le laisse là et me retourne au marissal de Bourgongne qui grande et singulière auc- torité avoit avec le dauphin pour cause du sens de lui et de sa conduite et que le veoit estre un chevalier de vertu. Sy prist toute sa retraite maintenant sur lui ledit dauphin pareillement et toute la court, et fut avisé et conclu que ledit mareschal, ensamble le seigneur de Montaban, le bastard d'Ermignac et Jehan Coustain, premier vallet de chambre du duc, ces quatre, deux heures devant jour, monteroient à cheval pour estre au point du jour à Nostre- Dame de Haulx ; car après que le duc s estoit ainsi emblé et perdu, Jehan Coustain avoit accusé et dit comment son maistre le duc avoit mandé par lui-mesme au seigneur de Croy et à son frère que hastivement ils se rendissent à Haulx et que droit-là l'attendissent, et par ainsi ne pen- soient autrement fors qu'il dust estre là. Donc, pour le trouver au lit, premier que d'aventure il se transportait autre part plus loings, ce que fort craignoit le dauphin, leur fut commandé que dès quatre heures au matin fussent à cheval pour aller audit Hal et là faire leurs remons- trances et déprécations de par lui à son bel oncle, telles que avoient esté avisées estre propres au cas, tant pour son propre honneur qui tant estoit cler par le monde, comme pour le bien publique de sa maison et de toute sa seignou- DE CHASTELLAIN. «73 rie. Sjr acceptèrent les dits chevaliers libéralement la charge et de bon cœur, et estoit bien leur intention de eux y acquiter bien à leur pouvoir, et de fait partirent le mardy bien matin, à l'heure qui estoit dite, et s'en allèrent è.Hal et y arrivèrent à l'heure que le jour se descouvroitet s'enquérarent du logis des trois chevaliers, lequel trouvé, allèrent vers eux, cuidans bien que le duc n'en fust guères loings et leur demandèrent de Testât de leur maistre, mais voians le desconfort qui estoit en eux et que eux-mesmes n'en savoient note, ne chant, se commencèrent à esbayr plus qu'onques mais, et acueillir en leurs cœurs toutes diverses tristeurs et mérancolies. Donc, si lesCroys avoient fait aucuns argumens, ne doubtes la nuit passée, cestes gens droit-cy maintenant n'en firent onques moins, ains plus tost les amplièrent et accrurent. Sy eust-on vu droit- là une piteuse et triste assamblée de chevaliers et une desconfortable convention de baronnie, dont les parlers estoient piteux et les pensemens aigres comme la mort, et ce que maintenant donna plus de desconfort au seigneur de Croy, c'estoit quant il perçut que Jehan Coustain, la garde et fermoer des secrets de son maistre, lequel il pen- soit devoir estre avecques lui, lui-mesme n'en savoit riens * et en estoit en queste avecques les autres. Lors tout-à- certes lui chut la tristeur en son âme et lui fît serrer le cœur et estraindre, et les veines remplir de mérancolie, jetta maint dur et piteux souspir, forma maint doloreux hélas, et donnoit tout à perdu maintenant, quant et Jehan Coustain et toute la court veoit estre ignorant comme lui de leur prince et maistre, n'y avoit jamais plus d'espoir, ne d'attente. Sy furent teUement esbays trèstous, et si ar- rière de leurs sens que n'y avoit celui qui sçust mettre avant chose de faire, ne de conseillier, qui utile leur sam- 274 CHRONIQUE blast, mais tous entrepris de Tun l'autre demorrèrent là estiquiés comme statues de bois ou de pierre, sans sam- blant de vie. Le seigneur de Montaban et le bastard d'Ermignac, voians Tesbahissement qui estoit à Hal et que droit-là n'a- voient que faire puisque le duc n'y estoit point, jugèrent plus estre expédient de retourner vers leur maistre que de l'aller nulle part quérant, et laissant là le mareschal de Bourgongne avecques le seigneur de Croy, retournèrent vers Brusselles, là où en venant mettoient en termes beau- coup de choses par manière de devise et selong leurs diver- •ses considérations, et disoit l'un par manière de demande : « Ne seroit-ce que nous voions droit-cy jamais un per- c sonnage fait à la main pour exemplier nostre maistre et « nous autres, tout ainsi qu'on bat le chien devant le lion, € ou pour se délivrer de nous de céens pour les charges « et dangers en quoy on en est? C'est un merveilleusement a subtil monde par deçà, et y sont les honmies graves et « de parfont regart, et souverainement le duc est un « prince dont le sens et les mœurs font à craindre. Sy nous « duit bien d'avoir nos yeux devant nous et de cognoistre « à qui nous avons à faire. Ce ne sont point enfans, ne « gens de légier mouvement, comme en beaucoup de lieux « aiUeurs : que vous en samble-il? mon ymagination «c pourroit-elle avoir lieu? » Lors dist l'autre : « Tout est « possible, et n'est pas chose sauvage de l'avoir ymaginé, « mais trop difficilement créroye que ainsi en fust, pour « cause que le personnage est trop au vif et trop apparant « à péril. Sy ne cuidiez pas que nul prince sage se jouast « de sa vie et de son honneur ainsi par fiction et par per- « sonnage forgié, et mesmes quant le vouldroit et cuideroit « faire, sy l'apperceveroit-on tout autrement et ne s'en DE CHASTELLÂIN. 975 c melleroient point les sages si au vif comme maintenant « font; et pourtant ne peut estre vraysamblable que ainsi € en soit, ains me doubteroie que Dieu ne Teust souffert € advenir devant nos yeux, tout propre pour nous et pour « nostre maistre, adfin de lui donner cognoissance de son € devoir, par figure et par exemple de cecy, et de le faire c devenir tel envers son père, comme le duc monstre à € son fils quel il doit estre envers lui , car tout est une « matère ceste-cy et celle de nostre maistre, mais, par c saint Jehan, ce maistre-cy le duc est un compagnon à c qui ne faut pas que son fils se joue. Il y auroit mau- € vaise parchon, nous le perchevons bien, et par ainsi je t cuideroie mon opinion plus saine que la vostre. Toute- € voies, comment que ce soit, c'est une grant plaie et dolo- « reuse et dont le meschief , s'il n'est raddoubé bien tost, t pourroit bien cheoir pour une grant part sur nos es- € paules. » En tels termes et devises s'aDèrent entre- oublians ces deux seigneurs jusques h venir à Brusselles devers leur maistre, lequel trouvèrent séant à table et emprès lui un jeusne chevalier bien amé du duc, nommé messire Philippe Pot. Sy lui firent recort de ce que trouvé avoient, qui n'estoit guères de chose, ains très-povre et deeconfortable, et ne lui sçurent dire autre cliose, fors que le seigneur de Croy et les autres n'en savoient riens et qae tous estoient et avoient esté toute la nuyt passée à désespoir et en extrémité d'annuy. De quoy ledit dauphin, aveuc ce que par avant avoit esté doloreux et plein de regrets, maintenant se crucifia plus dix fois, et s'aban- donnoit à tout désespoir, pareillement comme les autres. Quant la ducesse entendy le retour du seigneur de Montaban, prestement monta en la chambre du dauphin pour lui demander des nouvelles, car cuidoit qu'il dust 376 CHRONIQUE avoir trouvé le duc et parlé à lui, de laquelle chose, quant elle senty que riens n'estoit et que ledit de Montaban ne vouloit riens cognoistre, mais faisoit à entendre moult de choses sauvages de ceux de Croy, elle qui estoit subtille et ymaginative, pensa tantost que ce fut un personnage fait à la main et que le duc fist les grimaces et samblansd'estre perdu, adfîn de se faire plus prier pour revenir, et que pour tant pour mieux conduire subtillement ce personnage, il devoit avoir instruit lesdits de Croy à ce faire, pour tant plus esbayr les uns et les autres qui iroient quérans : sy ne s'en pouvoit faindre elle-mesme qu elle ne le dist et que c'estoit voirment un personnage f orgie, et en hochant la teste à demi une risée, ne faisoit nulle estime du rapport. N'en prirent point toutevoies d'argu contre elle, mais par belles paroles et douces lui respondirent que la vérité y estoit trop au vif de par sa mère et qu'elle s'en percevroit trop à tost, et à tant la laissèrent, et elle s'en retourna en sa chambre et prist congé du dauphin, lequel, quant vit que ces deux droit-cy estoient allés ainsi à faulte et sans avoir appris nouvelles aucunes de son oncle, practiqua aveuques le jeusne chevalier de le renvoier après luy ar- rière et derrière, tant et si longuement qu'il le trouvast vif ou mort et qu'il lui en pust rapporter nouvelles certaines. Sy en prist la charge ledit chevalier et montant à cheval vint arriver h Hal bien tard, cuidant avoir trouvé encore droit-là le seigneur de Croy, lequel en estoit party , et pour tant pour la nuyt qui faisoit noire et qu'il ne savoit quel part s'en estoit allé, estoit constraint de faire là son giste. Donc, au plus matin, ainsi qu'il s'en alloit vers Halsen- bergue, trouva l'hoste dudit de Croy qui venoit de le con- voier, et à celuy il apprist où celuy de Croy estoit, mais venu au dit Halsenbergue, trouva celuy de Croy party DE CHASTELLAIN. 277 auBsi, et lui dist-on que allé s'en estoit à Geneppes avec- ques aucuns autres. Sy estoit force audit jeusne chevalier de demorer là celle nuyt encore, jusques au plus matin, et lops s'appensoit à lever de telle heure que le duc trouveroit encore au lit, comme il fit et comme prestement vous en aurez le conte. CHAPITRE LI. Comment messire Philippe Pot réconforta le dao de Bourgongn^e , et fist si bien qu'il retourna à Brusselles. Comme le duc donques avoit reposé un peu en la mai- son de son bracconnier, se leva prestement et s'en alla en Tesglise, en laquelle pour oïr messe* se mist en un anglet obscur affin de non estre cognu, et fit là ses dévotions, et après ce fait, dist à Loykin qu'il le menast, ne sçay où, en une hostelerie non fort commune. Sy le fit ainsi ledit brac- connier, et là se tint le duc tout celuy jour jusques à la venue du seigneur de Croy, lequel il pensoit bien que venroit après lui. Aussi fit-il, car sur l'après-dlner, il y arriva, ensemble le mareschal de Bourgongne et son frère, un après autre, comme gens muciés *. Sy seroit piteuse chose à conter les termes et manières que tinrent ces che- valiers droit-cy, quant trouvèrent leur maistre en celuy estât, et duquel encore n'osoient faire samblant de le co- gnoistre, ne de lui faire honneur. Leurs yeux ploroient de joye, et leur cœur, de pitié de l'avoir recouvert. Sy n'en ' Ce fût vers cette époque , selon un historien de Notre-Dame d^Alsemberg^, et yraisemblablemênt en souvenir de Taventure racontée par Chastellain, que le duc Philippe fit placer dans le chœur de cette église une verrière ornée de ses armes. * Comme gens niuci(^s, comme gens qui ne veulent pas être connus. T09. III. 18 278 CHRONIQUE feray autre récitation fors seulement que prestement il party de là et aveuc eux s'en alla celle vesprée logier au chasteau de Geneppes auquel messire Philippe Pot le trouva à la prochaine matinée, levant du lit, mais pour ce que le mareschal de Bourgongne estoit là et auquel ne vouloit communiquer de son droit secré, le renvoia devers le dauphin et devers tous ceux de son hostel, leur dire que de luy ne fussent en seing, ne n'en fissent enqueste nulle de staves*, car s'en alloit en Bourgongne duqiiel lieu ne bougeroit d'un demi an entier pour homme qui lui en fîst presse, et que si hardi que homme des siens ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son indignation mortelle, tant fust-il grant maistre. Disoit aveuc ce, que au regard du dauphin, sou fait estoit tellement appointié et si seure- ment conduit que pour cause de luy, il n'estoit nul besoing qu'il se rompist en ce qu'avoit d'intention à faire, car non seulement un païs lui estoit abandonné, mais tous, quan- qu'il en avoit, lui estoient ouverts, préparés et délibérés pour le servir, honorer et douter comme sa propre per- sonne, et par ainsi ne se de voit doloir de luy, ne estre esbay, si par ayr à l'encontre de son fils il se vouloit absenter une espasce où que ce fust à sa plaisance. Et à tant et à tel réconfort, sans en pouvoir tirer autre, party le mareschal de luy et s'en revint à Brusselles, là où arrière il accrut la douleur du dauphin sur la première par deux fois tant, et tellement qu'onques grant homme, ne petit ne fut trouvé en si basse mérancolie comme luy à celle heure, car n'en savoit plus, ne que faire, ne que dire, et que pis estoit, n'osoit monter à cheval pour aller vers luy de peur de pargaster tout. * Je ne comprends pas ce mot. DE CHA8TELLAIN. 279 Or vint le mercredy matin, et messire Philippe Pot vint hurter à Geneppes à la chambre du duc qui jà estoit levé du lit, et lui raddouboit-on une jambe que la nuyt devant avoit blessée en chéant son cheval sur luy. By entra dedens le chevalier, et lui dist : c Bonjour, monseigneur, t bonjour, qu'est cecy? Faites-vous du roy Artus main- c tenant ou de messire Lancelot? Que veut dire cecy? € Cuidiez-vous qu'il n'y ait nuls messires Tristans qui voi- c sent par chemin et qui vous valent bien? Toutevoies, à € ce que je voy, ce n'est pas sans avoir trouvé aventure, € car vous y avez esté, ce samble. » — t En nom Dieu, < ee ay mon, ce dist le duc, j'y ay esté voirement, vecy c de quoy, » et monstrant la playe de son doy, se farsoit de lui-mesme et dist : c Pensez que là où j'ay pris cecy, € ij y faîsoit périlleux, et ce faisoit mon. » — « De par € Dieu, ce dist l'autre, vous y avez esté voirement, il y € pert, mais non forcé. Pour tant, je ne voy mal dont vous « ne garissiez bien à l'aide de Dieu. • — t Eh ! non, si Dieu « plaist, ce dit le duc, je ne laisseray jà à porter armes « pour ce, mais que le cas s'y offre ou par amour ou par c honneur, i Et en cest estât rioient et farsoient l'un aveuc l'autre, jusques la jambe fut toute mise à point, qui donnoit occasion de joieuse entrée audit chevalier, telle que vous avez oye, combien que riens n'en fust adverti, mais lui vint d'abondance de cœur et d'aventure, sans y avoir pensé, comme lui-mesme le me conta. Et ainsi ledit jeusne chevalier, attendant que son maistre fust tout prest et vestu , ne dist onques mot autre de sens jusques à tant que il vit son heure et le point pour parler à lui, selon la charge que avoit prise, pour laquelle monstrer et mettre à effet d'un plein estomac, vint vers lui là où il s'estoit mis à part pour l'ascouter, et lui commença à dire ainsi : $80 CHRONIQUE a Monseigneur, je viens du plus desconforté lieu du « monde et en quel, sans faire relation de la pité qui est « en vos propres gens, j'ay laissé le plus désolé fils de •c roy qui onques nasqui, ce croy-je, parce que luy- « mesme s'attribue le meschief advenu en vostre maison , là « où jamais par avant n'avoit eu débat, ne rumeur, fors à « son entrée. Sy s'en crucifie, et lui samble que aussy bien « vous-mesme le lui pouvez imputer comme fait luy, et « qu'à ceste cause vous vous estes indigné contre luy et « en tenez moins de conte. Sy estes-vous toutevoies son proche et scandale de vostre maison. Monseigneur, vous • t estes son oncle et son père. La povre dame se recom- « mande à vous le plus humblement que peut , et dit « [que] si en faveur d'elle vous ne voulez riens faire et ^ que elle ne vous vaut tant , qu'en faveur au moins DE CHASTELLAIN. 283 « du fruit que elle porte et par compassion de son povre « ventre, il vous preigne d'elle pité, car se doubte fort, a si elle ne rechoît nouvelles de vous qui la réconfortent, « que mère, ne fruit ne verrez jamais en bien. C'est ce « quelle vous mande et ce que je vous annonce de par « elle. » Le duc alors, quant il oït parler le chevalier si partan- nement de la contesse sa fille, le cœur lui attendrit tout et lui en vinrent les larmes aux yeux bien grosses , et tout vaincu de pité envers elle, se rendy à demi confus, non pas tant en paroles comme en courrage, car non obstant les belles raisons oyes, sy n'estoit-il pas délibéré pour tant de retourner à Brusselles encore, ains tenoit tousjours son propos d'aller en Bourgongne pour une longue espasce, recueilloit bien les points toutevoies que le chevalier lui avoit dit et les emploioit à proufit là où il devoit, mais visant tondis à la cause de son courroux et à la fin où il voulait tendre, mist beaucoup d'argumens à rencontre et ne se vouloit condescendre à nulle prière. Disoit au che- valier : « Si d'aventure je retoumoie comme vous me c requérez de par monseigneur et belle-fille, et que je « cognoy bien que pour luy il me convient faire et lais- t ser, car me sont bien ses prières commandemens, sy y « ai-je un regard que je crains et pour lequel seul je le « laisseroie, c'est que aussi tost monseigneur et belle-fille « me venront pendre au col pour faire la paix de Charles, € à quoy je ne suis, ne ne seray enclin que premier je ne « lui aye fait sentir mon courroux, et jà-soit-ceque belle- « fille me gist en cœur plus que riens du monde , et « aimeroie mieux mourir que de lui faillir, ne qu'eUe « eust mal à ma cause, toutevoies le regard que j'ay à non « vouloir pardonner et que je n'en vueil point estre â8^ CHRONIQUE « pressé, cestui-là me fera faire ce que je ne feroie mie « et me sera occasion de mon eslonge. » « Déa, monseigfneur, ce dist le chevalier lors, il ne con- « vient point tousjours obéir à son courrage. Il convient « ployer aucuneffois vers la plus saine raison et rompre « ce qui y est mal séant. Courroux, en tout homme, « trouble sain entendement. Si vostre grâce se vouloit « incliner à prendre vostre retour devers eux, et que vous • n'ayez crainte que ceste-là, je m'offre et vous fay bon « de vous apporter lettres escrites de leurs mains par les- « quelles ils s'obligeront et vous promettront de jamais « vous en faire ne presse, ne requeste si vous-mesme de € grâce et de bénignité ne leur donnez congé de vous en t requérir. > Lors dist le duc : « J'en pourroie estre si « bien asseuré que j'en seroie plus tost conseillié. » — « Par ma foy, ce dist le chevalier, je me fay bon de vous « faire avoir les lettres, et vous respons et vous certifie « que jamais ne vous en feront requeste , si ce n'est que a eux soient informés premier que leur requeste vous « pourroit estre agréable, mais autrement jamais ne s'y « avanceront. » — « Or donc, ce dist le duc lors, et je « vous en laisse convenir. » A tant de confort se parti le jeusne chevalier de son maistre, bien joieux d'avoir tant impétré de lui, et s'en vint àBrusselles là où le desconfort estoit grant et l'esbayssement bien dur pour les nouvelles que le mareschal de Bourgongne avoit apportées que à toutes fins le duc s'en vouloit aller en Bourgongne et non revenir de longtemps. Sy alla prestement ledit chevalier devers le dauphin et lui conta tout ce que fait et besongnié avoit avec son raaistre, lui conta la disposition de sa personne et la délibération de son courrage, lequel toute- voies, par la Dieu aide, il avoit amolli un petit et fait DE CHASTELLAIN. Î85 ploier. Sy lui conta comment et quoy et tous les argu- mens et les difficultés que mettoit en son retour à Brus- selles. Donc, quant ledit dauphin entendi que la matière estoit si approchée du bien, et que son retour ne tiendroit qu'à cela, onques plus joyeux ne fut et dist que jour de son vivant pour beau-frère de Charrolois ne feroit prière, si ce n'estoit par la condition que le chevalier y avoit mise, disant que trop plus près, lui touchoit à dur annuy Teslong du père que ne faisoit l'indignation du fils, la- quelle par temps s'amolliroit et se pourroit vaincre, car considéroit et estoit bien son espoir, que quant il auroit son bel oncle emprès lui en sa maison qu'après, petit à petit, on fineroit aucunement de sa grâce. Sy descendy prestement le dauphin de sa chambre, et le jeusne cheva- lier avec lui, [et] s'en vinrent jusqu'à la contesse, qui triste estoit et piteuse à voir, car avoit perdu père et oncle, sei- gneur et mary , et [estoit] en grant peur de non les voir par aventure jamais pour cause de son fruit qu'elle craignoit fort. Lors commença le dauphin à l'araisonner et lui dire que elle fist bonne chière, et que bonnes nouvelles leur avoit envoie Dieu, puis lui conta quoy et comment et tout le démené du chevalier, lequel mesme lui recorda les vives paroles que avoit eues avec le duc, et que sans faute, mais qu'il pust estre asseur du dauphin et d'elle qu'on le lais- seroit en paix et qu'on ne lui feroit nulles presses, ne prières, il retourneroit au bout d'aucuns jours, et se vanta ledit chevalier de le ramener. Sur quoy la povre contesse respondy que toute la seurté qu'elle en pourroit faire, eUe estoit contente de la donner et de l'escrire et pro- mettre par sa main propre. Pareillement sy fît le dauphin, et le firent ainsi et baillèrent leurs lettres au chevalier qui arrière les porta à Geneppes à son maistre le duc, qui 296 CHRONIQUE les accepta agréables et se détermina après de faire par conseil et bon avis sur tout. Or estoient durement honteux les deux frères de Croy de quoy cestui grant meschief estoit advenu à leur cause et que le duc leur maistre prist si aigrement à cœur leur question à rencontre de son fils, dont ne se réputoient dignes, sinon en tant que la raison estoit pour eux et que tout prince doit deffendre nobles gens de foule ; avoient beaucoup de regars en eux et considéroient que le jeusne conte qui estoit leur futur prince à venir, les avoit dure- ment contre cœur, mais ne savoient pourquoy, et pour tant rindignation que avoit maintenant du père à leur occasion, leur pourroit redonder une fois, ce leur sambloit, en périUeuse attente, car le sentoient aigre et fel en son ayr et longuement dissimulant. Desplaisans donques et amèrement courchiés du trouble et duquel pouvoient movoir tant de grans maux, vinrent au duc et lui prièrent que son plaisir fust que désormais se pussent retraire en leurs maisons, car d avoir esté hommes de court leur avoit procuré une triste fin, ce disoient, et pleine de dur annuy, par le discort d'entre les deux, là où ils vouloient garder la main nette ; et leur desplaisoit bien que tant en estoit advenu à leur cause si amender le pouvoient. Quant le duc avoit oy leur requeste et veoitque peur les incitoit à ce dire, demanda au seigneur de Croy si jà il estoit tanné de [le] servir et si pour peur de son fils il voudroit abandonner le père qui lavoit nourry : « Nenny , ce dist celuy de Croy. « Monseigneur, je ne suis point tanné de vous, mais je suis a tanné de ma fortune qui me •bra.sse indignation là où je « n'eus onques desserte et me fait estre mal du fils dont « j'aime le j)ère pour mourir pour eux deux. » — » Déa, « ce dist le duc lors, de mon fils ne vous fait tant que de DE CHASTELLâLN. i87 « moy, je suis son père et seray son maistre, et ne pense H jamais abandonner serviteurs à son appétit. Du mien et « des miens j'en feray à ma guise et ne suis pas pour estre « mis en tutelle d un enfant. Face après ma mort à son « appétit de ce qu il trouvera, mais il pourroit bien faire V tellement que chier trouveroit rendu mon desplaire, et « que tous ceux et celles qui lauroient mis en ce train, « en gratteroient leurs testes. » Lors se rua h genoux ar- rière ledit de Croy plus honteux que devant, car percevoit bien que aigre et felle avolt le cœur envers son fils, par quoy doutant que la fin n'en fust toute outréement mau- vaise, lui pria qu'en riioDueur de la sainte Passion de Dieu, il voulsist mitiger son courrage envers son fils dont il n'avoit que un seul et sur qui tant de hautes seigneuries et puissans pays s'attendoient et prenoient repos, et par lesquels et par les nations qui les quéroient, le bien pu- blique de la crestienneté pourroit recevoir plaie de ruyne ou renforcement plus que de nuls autres. Et pourtant, lui qui estoit venu à haut eage et avoit de l'honneur du monde large portion, lui pria qu'en ses vieux jours ne voulsist mettre en chance le trésor de son honneur acquis, à ren- contre de la jeunesse de son fils non corrigée par gravité experte. Desquelles remonstrances toutevoies , jà-soit-ce que possible estoit que le cœur lui en devenist tendre, sy n'en donna-il onques response , en quoy ledit de Croy le sentist ployé à vouloir estre content, ne de retourner en sa maison & Brusselles, jusques à cestes lettres venues et procurées par messire Philippe Pot qui plus y fit tout seul que tous ceux de son sang, princes, ducs et contes. Durant le temps de ceste indignation, le conte se tenoit tondis à Tenremonde, attendant que paix lui fust procurée de la grâce de Dieu et des hommes ot souverainement par 288 CHRONIQUE la prière du dauphin, car ne duc de Clèves, ne conte d'Estampes n'y pouvoient riens, ce savoit bien, et mesme ne s'en daignoit mettre en leur danger pour cause que le duc aucunement l'avoit menascié de le deshériter et de donner sa succession à ses neveux. Sy en avoit le cœur gros encontre eux, mais quant il oït ce, on dist qu'il de- voit avoir respondu : « Ahan! il n'y a ne neveux, ne cou- « sin, mais je ne sçay si grant au monde qui m'en osast « détraire jamais un pié de terre, que ce ne fust à sa « maie heure. » Or, le convient laisser encore à Tenre- monde et revenir à Geneppes, sur la vertu des lettres ap- portées au duc par le jeusne chevalier messire Philippe Pot. Car de trois ou quatre jours encore après icelles reçues ne se bougea du lieu, et n'estoit homme osé venir devers luy encore s'il n estoit mandé, par quoy, tout ainsi comme on le perdy en sa maison et ne savoit-on comment, tout ainsi y entra-il par nuyt obscure, sans perçoivement d'àme, et entra en sa chambre. Lors prestement alla devers le dau- phin là où Tassamblement estoit piteux à voir par multi- tude de belles paroles; alla voir après sa belle-fille qui moult avoit grant joie de son retour, car morte par avaut, ce lui sambloit, estoit maintenant resuscitée en bien, ne fit toutevoies nul samblant de son mary, ne que riens lui fust de son accident, mais seulement donnoit à entendre que la recouvrance de sa personne perdue lui donnoit effusion de larmes dont ne se pouvoit restraindre, et par tant comme elle avoit escrit et promis, ne quéroit à lui faire prière, ne requeste nulle, sur l'espoir qu'elle avoit en sa propre bonté qui se descouvreroit d'elle-mesme , et que le jeusne chevalier messire Philippe joueroit de son personnage convenablement en temps et en lieu comme il fit, car qui avoit esté Finventeur des lettres et avoit tout DE GHASTEIIiAIN. S89 conduit jasques icy, luy seul aussi avoit ceste matière en bouche devant tout autre, et n*y pouvoit nuUuy riens que luy seul. Sy ne cessa jour et nuyt de solliciter son maistre qu il se voulsist ploier et estre content que le dauphin et la contesse le pussent approchier par prières, car jamais ne s'y avanceroient, ce disoit, sinon de son gré. Aussi le longuement demorer, ce disoit, en cest estât estoit une chose périlleuseet de mauvaise expectation. Sy s'y enclina le duc et octroia que les dessusdis en fissent leur bon plai- sir, non pas qu'il demandast l'honneur d'en estre requis par un si haut prince, mais pour donner à cognoistre à tout le monde que, [si] ce n eust esté à l'intercession et presse de plus grant de lui, jamais n'eust pardonné à son fils premier que l'avoir puny. CHAPITRE LU. Comment le dauphin et la contesse de Charrolois firent tant que le duc pardonna son maltalent à son fils. Or s'en vint ce messire Philippe devers le dauphin et devers la contesse atout l'octroy que avoit obtenu, et leur dist que l'heure estoit venue maintenant que laborer pour- roient et besongnier. Sy prist le dauphin la contesse par la main, et eux deux, sans compagnie nulle, vinrent hurter à l'huys du duc et entrèrent dedens, et le duc adverty de leur venue vint au devant du dauphin et se rua à genoux. Et la contesse à l'autre lez se rua à genoux devant son père et son oncle et commença à plorer si abondammeàt que ne pouvoit dire mot. Lors prist & parler le dauphin et disoit : * Beaux oncles, vecy belle-sœur de Charrolois, qui 290 CHRONIQUE « est au point en quoy vous la voiez, et qui monstre bien n par ses samblans quels sont les plaisirs qu'elle a en f cœur. Je vous prie, beaux oncles, par la sainte amour « de Dieu, que vous vueilliez pardonner à beau- frère « vostre maltalent et le révoquier en vos yeux. H est re< € pentant durement de son mesfait et s'en veut submettre « «n vostre mercy. Beaux oncles, vecy belle-sœur qui « vous en prie, non de bouche, mais en larmes drues. Sa « pité seule vous doit mouvoir à estre humain, elle est en a grant danger de son fruit et de sa personne, et n'est « merveille certes, si elle se domaine piteusement, quant « elle se sent privée de son mary et encore que plus lui « est dur de le savoir en vostre indignation. Beaux oncles, « je vous prie, ayez pité de belle-sœur, et à sa requeste « et à la mienne pardonnez à beau-frère. » Et alors le duc mettant le genoul en terre dist : « Mon- « seigneur, il n estoit pas besoing que un si haut prince « comme vous, vous meslissiez de si meschans gens u comme luy et moy sommes. Monseigneur, si vostre « plaisir estoit de vous en déporter, vous me feriez hon- « neur, car ne moy, ne lui , ne valons pas que vous en « prissiez peine. Monseigneur, s'il vous plaisoit m'en a souffrir convenir, je feroye bien h Taide de Dieu. » — « Et voirement, beaux oncles, il vous convient, à la re- « queste de belle-sœur et de moy, pardonner à beau-frère, a et souffrez qu'il viengne devant vous, pour vous prier « mercy. Il se mettra en tous les devoirs devers vous que a faire pourra et ne lui adviendra jamais. Beau seigneur, a je vous prie, faites pour moy à ceste fois, je vous en 0 prie. » — « Monseigneur, ce dist le duc lors, vos a prières me sont commandemens, je ne vous doy riens « refuser, ne ne veul, et ne vaux pas que vous me priez DE CHÂ8TELLAIN. S91 « de riens, mais s il vous eust plu , j'eusse mieux aimé « autrement. » — « Vraiement, beaux oncles, vous lui « pardonrez à notre requeste et le nous promettrez. » — « Monseigneur, vostre plaisir en soit fait, puisqu*ensi « vous plaist. > — c Grant mercis, beaux oncles, et vous « plaist-ilbien qu'on l'envoie querre et qu'il viègne devant « vous? » — € Monseigneur, je ne veul en rien contredire % à vos plaisirs. A ce qu'il vous plaist, il feut bien « que j'obéisse. » Et à tant se leva la contesse qui volen* tiers eust baisié les pies de son oncle , de la joye qu'elle avoit du mot, et à tant retournèrent devers leurs cham- bres, le dauphin et elle, et le duc demora en la sienne avecques messire Philippe, lequel maintenant voiant la chose venue si avant, pourchassa le parfait. C'estoit pour faire venir le conte son fils devers luy et de l'aller querre à Tenremonde où il se tenoit mérancolieux durement et bien esbay, et non pas sans cause. Finablement, le duc consenty au chevalier messire Philippe que le mareschal de Bourgongne et lui s'en yroient devers ledit conte à Ten- remonde et le feroient venir à Brusselles, en ensuivant le plaisir de celui à qui ne vouloit riens contredire, et de fait y allèrent les deux chevaliers et le rainenèrent à Brusselles tout droit devers le dauphin, houséet esperonné, lui faire la révérence et rendre grâces de la peine qu'avoit prise pour lui. Le dauphin reçut moult humainement son beau-frère le conte de Charrolois, et après plusieurs paroles servantes au cas par manière de remonstrance, l'examina pour sen- tir quelle repentance \l avoit du fait advenu, afin de pou- voir plus asseurement respondre pour lui et laborer en sa paix, de quoy il trouva le fons tel et si bon qu'il s'en tint à tout joieux, car réallement aussi tant en estoit desplai- i92 CHRONIQUE sant ledit conte en cœur que plus ne pouvoit. Le duc sçut tantost la venue de son fils et comment il s'en estoit allé devers le dauphin, lequel ne demorroit guëres, ce savoit bien, sans Tamener devers lui, comme de fait ne fit; car prestement descendant de sa chambre, Tamena par la main vers la chambre de son père où messire Philippe Pot estoit entré jà, et lui estoit venu dire comment le dauphin lui amenoit son fils, en lui demandant s'il lui plaisoit bien qu il l'amenast devant lui, mais tant furent prisde prèsl'un de l'autre que le refus, ne le danger faire, n'y servoit riens, et alors le noble fils de roy tenant son beau-frère par la main, lequel se rua à genoux et là se tint, commença à dire : c Beaux oncles, je vous amaine beau-frère de Charro- « lois, lequel est amèrement desplaisant de ce qu'il vous « a courchié et s'en repent de tout son cœur, et est venu « pour vous en prier mercy le plus humblement que peut. « Beaux oncles, vous m'avez promis autreffois et à belle- « sœur en son absence de le recevoir à mercy et de lui «t pardonner, je vous prie que maintenant en sa pré- « sence et à ma requeste, vous lui vueillez pardonner. « Je respons pour lui que jamais ne lui adviendra et « qu'il vous sera bon et obéissant fils à tousjours et a jamais. » Et Alors le duc qui tousjours se voulut laisser couler à terre du genou, lorsque le dauphin le contre- tint h son pouvoir, lui alla dire le genou à terre tous- jours : < Monseigneur, il n'estoit pas besoing qu'un si < haut et si noble prince, comme vous, se mellast de si « meschans gens comme moy et lui sommes, et ne valons « point tant d'honneur. Je vous supplie qu'il vous plaise « à vous en déporter et m'en souffrir faire, car à l'aide de « Dieu, j'en feray bien. » — « Vraiement, beaux oncles, u vous m'avez autreffois promis de lui pardonner, et je DE CHASTELLAIN. 295 « VOUS prie que ainsi le fassiez, car il est amèrement re- « pentant de son mesfait. » Et avec ce mot, le conte mesme dist : « Monseigneur , je vous prie très-humble- « ment et en l'honneur de la Passion de Dieu, si j'ay fait, « ne dit chose qui vous desplaise, que de vostre grâce il « vous plaise me le pardonner et me recevoir en grâce et « en mercy, car j'en suis desplaisant de tout mon cœur et a jamais jour que je vive, plus ne m'aviendra. » — « Vrayement, beaux oncles, vous lui pardonrez et n'en « pouvez reculer et je vous en prie. » — t Monseigneur, « vos prières me sont commandemens, je feray ce qu'il « vous plaira me commander. » — « Et bien, ce dist lors a le fils du roy, et je le vous commande donques puisque « ainsi le voulez. » — « Et bien, monseigneur, je lui « pardonne par un tel si que s'il y renchiet jamais que « vous ne m'en requérez plus et m'en souffrez faire, et je « lui monstreray comment un fils doit obéir à son père et « soy garder de le courchier. » Alors le conte remercia humblement son père et se leva, et fut la joye grant et ouverte parmy toute la court, tantost qui vola de chambre en chambre et de la salle parmy toute la ville et de la ville par tous les pays. Droit-cy se trouvèrent présens le conte d'Estampes, mes- sire Adolf de Clèves, le damoiseau de Guéries, le bastard de Bourgongne, le mareschal de Bourgongne, messire Philippe Pot et plus nul. Demora toutevoies le conte de Charrolois longtemps après, premier qu'il pust recouvrer son estât ainsi que l'avoit eu. Et de conmiencement , on lui osta aucunes personnes à qui on donna charge d'avoir esté moveurs de ce débat, et lesquels on sentoit périlleux pour demorer emprès lui, premièrement le fils du chan- celier, le seigneur de Hémeries, [qui] fut privé de son estât TOM. III. i9 294 CHRONIQLE entièrement et n y put onques revenir du vivant du père, un autre escuyer de Bourgongne nommé Guiot Duysie, honmxe de belle mise et de bon bruit, un autre nommé Guillaume de Bisse, honune subtil et ingénieux, de grant sens et de conduite, et deux Portingalois, desquels cinq, les deux furent en envoies, Tun hors de tous les pays du duc et Tautre en sa maison en Bourgongne'. CHAPITRE LUI. Comment un chambellan du roy, nommé Gk>uffier, fût accoaé et mis en prison. En ce temps-cy, autour du roy, là où souvent se fai- soient mutations, avoit un gentilhomme de povre maison nommé Gouffier et lequel fortune avoit eslevé jusques au plus haut siège par estre prochain du roy depuis le très- pas du seigneur de Villequier dont cy-devant a esté faite mention, et fut cestui Gouffier marié par volenté du roy à la fille d un noble baron nommé le seigneur de Chaumont sur Loire, à laquelle il n'estoit que pour la servir*, et depuis enrichy et venu à hautes possessions fut fait séné- chal de Saintonge. Or advient ainsi que fortune, les mesmes gens qu'elle esliève aveuglement , aveuglement aussi les rejette en bas, et en leur mescognoissance les seuffre 1 Olivier de la Marche dit aussi que Philippe mit pour condition à cette réconciliation que son fils renverrait deux de ses aerriteurs, Guyot d'Ouzy et Guillaume Biche. Le dauphin retint de son hôtel Guyot d'Ouzy ; il envoya Guillaume Biche comme espion à Paris. Olivier de la Marche portait les messages do Guillaume Biche au dauphin. Après la mort de Charles le Hardi, Guillaume Biche lirra la ville do Péronne à Louis XI. * Diane de Poitiers fut aussi dame de Chaumont. DE GHÂSTELLAIN. â95 abuser de leur exaltation. Cestui Ck>uffier fut accusé envers le roy qu*il devoit user de sorts et de meschancetés, et aucunement devoit contendre en sa personne à ce un Florentin \ argentier du roy, accusé de crime aussi et mis en prison comme pour le feu. Sy demora ledit Gouffier en prison par Tespace bien de trois mois que tousjours le roy le faisoit examiner adfin de venir à l'attainte de son cas, mais tant se trouva bonne son aventure que Ton n'y trouva riens, parce que ne voulut onques riens confesser. Estoit son appaisement fait devers le roy, et le devoit le roy faire mettre à délivre et le rappeler à son service comme devant, car Taimoit très-bien et estoit un escuier bel et net et de bonne taille. Or advint que le propre jour de sa délivrance et que le capitaine de Pierre-Assise, par l'ordonnance du roy, le devoit mener vers luy, Gouffier s'avisa de tirer à part ledit capitaine et lui va dire : « Capitaine, je voy que « le roy me mande pour aller devers luy et entens que •< mon fait se porte bien. Je vous prie que vous vueilliez <( aller jusques & la personne du roy lui dire aucunes ♦< cboses de par moy. Je veul estre net, premier que je M vuide d'icy, de toutes choses, adfin que jamais riens ne v< puist estre demandé, fay aucuns deniers qui reposent K soubs moy, faits de tel art et de telle vertu que tout ce t que je puis, ne sçay désirer au monde, je l'ay et l'obtiens •( toutes et quanteffois que je vueil , soit homme , soit .1 femme, soit un oyseau volant en l'air, soit un poisson avoit quis l'alliance aveuc le roy des Francs, en ce mesme temps-cy avoit son ambas^ sade devers ledit roy des Francs à Saint-Priest emprès Lyons sur le Ronne, à laquelle, après longue et meure délibération eue dessus, le roy accorda ladite alliance par mariage de sa fille dame Magdaleine de France que ledit roy des Hongres devroit avoir & femme et l'envoier querre, quant il voudroit, de quoy les ambassadeurs hongrois firent grant joye et se tinrent à moult honorés en leur ambassade et d'avoir bien besongné, car leur sambloit bien que leur querelle alors devoit estre beaucoup avantagée & l'encôntre du duc de Bourgongne, lequel longuement avoit détenu par puissance au dit roy hongrois la ducié de Lucem- bourg. Sy leur estoit espoir maintenant de la pouvoir recouvrer par le moien de ce mariage, car autrement n'y veoit tour. Ce mariage droit-cy fut accordé grandement au préjudice du duc de Bourgongne et tout de gré et vo- lenliers pour cause que l'héritier de France s'estoit allé rendre & luy et que de là on [ne] le pouvoit retraire par nulle 312 CHRONIQUE voye, par quoy le roy des Francs pensa que c'estoit un per- sonnage fait entre eux deux et lequel il imputa au dit de Bourgongnë en fiction et malice. Et par ainsi, comme il veoit que ledit de Bourgongne lui bailla ceste matière de desplaisir, pensa de lui en bailler une autre, et de fait lui bailla ceste-icy de laquelle grans contes se feront et grandes rumeurs et murmures viendront et disposemens à mes- chief. En quoy Dieu toutevoies mist ces et remède contre les proposemens des hommes et plus tost que nul enten- dement se pust comprendre, comme se dira en la déduc- tion de la matière qui est dangereuse et pleine de neux '. Toutevoies, par vertu de ce mariage, le roy devoit en- prendre la querelle du roy Lancelot pour le pays de Lucembourg, et de fait, comme il le promist, s'en mist en devoir aussi depuis, bien rigoreusement et par voye e&- trange, et dont la manière du faire donna cognoissance experte que hayne y avoit plus lieu que titre honneste. A peu d'esploit et à povre gré donques les ambassadeurs du duc de Bourgongne prirent congé du roy et firent leur retour à Bruges là où ils trouvèrent leur maistre. Et là venus, lui firent recort de ce que trouvé avoient, qui estoit ' povre chose et de petit espoir, car le roy commençoit à mettre des souppeçons sur le duc son beau-frère en ceste matière, et lui sambloit que le retour de son fils devers luy ne tenoit qu'à luy, et que pour tant les belles paroles et grandes excusations dont il faisoit user à ses ambassadeurs, n'estoient fors que couvertures et fictions sans effet pour donner abus. Et à ceste cause, comme avez oy, pour commencement de contrevenge , il avoit donné ascout au mariage du roy Lancelot et y avoit mis son accort. » Cf. Jean Chartier, éd. de M. Valletde Virii^ille, ni, p. 74. DE GHASTELLAIN. 315 CHAPITRE LX. Comment le dauphin enyoya quérir la dauphine. Or estoit le dauphin à Bruges et là passoit son temps avec la fortune povre et desprivé de tous biens et n'avoit denier vaillant au monde, dont il se pust aidier, sinon en danger d'autrui. Avoit laissé en Valentinois son espouse, la fille au duc de Savoie, non encore conjointe à luy par lit, laquelle maintenant, quant se vit privé de- son Dau- phine, savoit bien aussi qu'elle seroit privée de sa vie et de son entretenir. Sy lui en fit mal et désiroit bien à y pour- veoir, et communiquant avecson'bel oncle de ceste matière conclurent entre eux deux de l'envoyer querre. Car jà estoit devenue de eage assez pour copulation de lit, et luy aussi venu trop avant sans génération. Sy ordonna le dau- phin à un sien escuier nommé de soy traire vers Valentinois et d'aller quérir ladite dame, et lui don- nant la forme et règle de son faire sans y mettre trèspas, le fit partir prestement, qui sagement et bien s'y savoit con- duire, mais à l'autre costé, le duc qui tousjours visoit h bien faire et à vaincre le cœur du roy en humilité, preste- ment aussi et d'une traite fit monter à cheval Toison-d'Or pour retourner arrière devers le roy, lui dire et signifier les causes pour lesquelles son fils envoioit quérir sa femme emprès luy, et lui prier qu'en ce il ne voulsist prendre, ne avoir aucune ymagination de mal, car ne le faisoit que pour bien, premièrement pour l'honneur de Dieu, afin vivre hors de péché et en estât de mariage ; secondement en espoir et pour cause d'avoir génération ; tiercementpour avoir compagnie et consolation en sa longue adversité ; 314 CHRONIQUE quartement pour cause que la dame estoit jà venue tout avant en eage propre pour porter fruit, dont c'estoit dam- mage de leur séparation de si loings; quintement pour ce que par delà où il Tavoit laissée et pourvue de son estât, elle" estoit caussée et frustrée de ce dont elle devoit vivre, car n'avoit pour achatter un œuf sinon en meroy. Les- quelles choses considérées et qui estoient véritables et rai- sonnables, prioit le duc au nom du dauphin qu'il plust an roy estre content que ladite dame venist devers luy et qu'en son passer parmy son royaume, il ne voulsist mettre, ne souffirir mettre empeschement. Sy prist la charge de cecy Toison-d'Or comme j'ay dit et s'en acquitta bien, et le roy aussi, h cause que raison ne lui souffroit point à y miettre refus, en agréa le faire assez légèrement et peu en fit estime, ne en bien, ne en mal, jà-soit-ce que l'on disoit alors que si ladite dame sa belle-fille se f ust venue rendre à luy et le venir voir, il Teust reçue honorablement et lui eust fait des biens, mais je croy que ce n eussent osé faire ses guideurs , car n'en avoient point de charge, mais peut-estre deffense tout en contraire. CHAPITRE LXI. Comment le duc mist sa main sur les bancs des usuriers. En ce mesme temps, en Bruges *, sur la fin du mois de may, advint un cas estrange, car les trois tabliers qui te- * Il y avait à Brugres, aussi bien qu'à Arras, bon nombre d'usuriers. £n 1344, la veuve d'un usurier, qui voulait se remarier et qui avait été frappée d'excommunication comme complice de son premier mari, (il se nommait Jean Pulsers), fit annoncer dans les cinq principales églises de Bruges qu'elle satisferait à toutes les réclamations qui seraient présentées. Le 9 septembre 1445, lo duc avait confirmé les privilèges des Lombards à Bruges. DE CHASTELLAIN. 315 noient les bancs des usures piémontois, s'en fuirent par nuyt, et chargeans en bouges multitude d'avoir, s'en allè- rent en divers li^ix en firanchise, les uns tout loings, autres en Valencines et ailleurs, et emportèrent merveil- leuse chevance des marchans et boiurgeois de ladite ville, dont la criée devint si grande que nulle onques telle. Sy est vray qu'à ce faire les avoit menés un banquier démo- rant à Louvain, nommé Berthélemieu, piémontois aussi, lequel par avoir trop embrassié de marchandises en Angle- terre, dont la fortune ne lui disoit pas bien, avoit oestes gens-cy enbrouUé avecques luy, car faisoient tous d'une commune bourse, dont ledit Berthélemieu, Guidant vui- dier par succession de temps et par faire finances une après autre, chut en multitude d'inconvéniens et de plaies ingarissables, et finablement lui et eux furent constrains de lever tout et de eux enfuir, et s'en alla ledit Berthé- lemieu à Venise, et les autres qui mieux mieux, chascun où il pouvoit. N'emportèrent riens toutevoies, fors qu'ar- gent contant, et ce qu'avoient de bagues et de joyaux appartenant aux bonnes gens, ce laissèrent en leurs mai- sons . Sy fit le duc visiter lesdites maisons et mettre tout par inventaire de par luy afin de faire recouvrer à chascun ce qui estoit sien. Mais en ce faisant fut trouvé que plu- sieurs riches bourgeois de la ville et marchans avoientmis argent à usure avecques eux, ce que point ne dévoient, par quoy le prince confisqua tout à luy, et en furent encore à grand amende. Le principal de ceste gens, nommé Anthoine Masset, s enfuy à Valencines, cuidaut y avoir sauveté, mais le duc sachant ce, le fit prendre et mettre en main seure en la prison de la ville, disant qu'il ne devoit joïr de nul privilège de ladite ville, car son cas n'estoit que vray larrecin non rémissible, ne deffensable à nulles 3i6 CHRONIQUE bonnes gens, car trop touchoit au grief de la chose pu- blique. Depuis fut levé de la prison de Valencines et mené en prison à Bruges, là où il demora par longs ans jusqueB à la satisfaction du tout & aucuns par deniers, & autres par appointement. Sy advint qu'à cause de ceste faute commise en Bruges, tous les bancs des usuriers des pays du duc rompirent, et y mist le duc sa main sus comme forfais et les composa, car tous contribuoient ensemble avecques les dessusdits en la faute commise. Par quoy tous les pays et les bonnes villes furent longuement sans avoir nuls Lombars pour prester, là où le peuple toute- voies, selon la nature de luy ancienne, se peut mal passer de eux. Et par ainsi, le duc enfin estoit constraint de les y remettre par la nécessité publique, et retournèrent par- tout comme devant. CHAPITRE LXII. Comment le duc pourrit à rencontre de ceux d'Utrecht et aussy à rencontre des Anglois. Avec la murmure de ces banquiers de Bruges, sourdit une autre en Hollande à cause de ceuxd^Utrecht, lesquels retournans à leur nature de division et de faveur envers les Brederodes, formèrent arrière nouvelle querelle à ren- contre de leur évesqueet en faveur des dessusdits, lesquels se plaignoient dudit évesque, disans que n avoit point accompli, ne entretenu lappointement qui avoit esté fait entre luy et eux par son père, ne payé ce qui leur avoit esté ordonné et promis, en quoy ils se tenoient fort agre- vés. Sy s'en courcèrent en cœur et en tinrent moins de conte. Et voiansque le duc estoit assez enbesongné ailleurs DE CHâSTËLLAIN. 517 et que de grant temps ne repasseroit la mer pour leur cause, pensèrent bien de porter leur pan à rencontre de leur prélat qui n'estoit point homme mondain, ne de grant exploit. Et en effet, grand murmure et rébellion se forma contre luy, jusques à soy trouver en danger de sa per- sonne un jour dedens ladite ville , si à haste ne s*en fust fuy à Ammesfort, une sienne ville, prendre là sa sauveté. Toutevoies, le duc qui encore ne voulut décliner vers nulle des parties, sinon en la raison de chascun, et veullant pourvoir convenablement en Testrif , afin de non souflWr sourdre noise en ses pays, y envoia messire Pierre de Goux*, chevalier et docteur en loix, maistre Anthoine Haneron', messire Josse de Halewin, souverain de Flan- dres, joints avecques le gouverneur de Hollande, le sei- gneur de Lannoy, pour convenir en journée avecques eux à La Haye pour traiter et appointier sur leur différent, qui en effet, après plusieurs journées tenues riens n'y proufi- tèrent, et convint nécessairement en la parfin que le duc y envoiast son aisné bastard messire Anthoine, en se- cours de Tévesque, atout deux cens lances et les archers, lesquels, après avoir très-âprement gale lesdits d'Utrecht et mené dure guerre, [firent si bien qu'ils] revinrent à traité et y firent leurs espées plus dé vertu que les langues des clercs. A l'autre lez et tantost après ceste ruse faite, convenoit- il au duc pourveoir en la frontière des Angles, car ceux > Pierre de Qoux, seigneur de Wedergrate, conseUler du duo. Il de- vint, en 1465, chancelier de Bourgogne. Mort le 4 avril 1471. * Antoine Hanneron. Le duc le nomma, le 14 octobre 1438, mattre d*école de ses enfants bfttards, et, le 21 mars 1440 (il était alors prévôt de Mons], mattre d'école du comte de Charolais. Il mourut, le 40 dé- cembre 1490, prévdt de Saint- Donat de Bruges et chancelier do Flandre. 318 CHRONIQUE de Calais tous les jours par terre faisoient choses intolé- rables en BouUenois, prenoient gens, tuolent, renchon- noient, ammenoient prisonniers, fustoient' maisons et faisoient multitude de dérisions comme en pays d'ennemy, qui toutevoies estoient en trêves et en abstinences avec- ques le duc en ses pays. Par quoy, vue l'exaction qui ve- noit de leur part et si énorme, il convenoit bien que le duc y pourvist ains tost que tard. Et comme ceux de Calais faisoient tous maulx par terre, par mer aussi n*en firent riens moins ceux du royaume anglois, car prirent vasseaux et marchandises et desrobèrent tout le monde, et n'y avoit nul, fust Flameng ou HoUandois, qui après leur dammage reçu, s'osast venger de eux. Ainsi les tenoit le duc subgès et craintis, de peur que guerre n'en ensievist toute et outre, à laquelle ne vouloit condescendre pour celle heure, car ne veoit point le temps disposé à ce en son bien. Et partant, voiant la perte et destruction d'au- cunes personnes privées estre de moindre pois que la guerre générale, différa du tout et dissimula sagement par espoir que avoit d y remédier par sens. Car se doutoit bien que les François n eussent incité les Angles à le qué- rir par ce party, afin de le bouter en guerre contre eux et de l'assaillir par leurs ennemis propres, comme vray il estoît. Sy s'en donna garde et contrepensa contre eux. Et en effet, envoia le conte d'Estampes, ensamble le bastard de Bourgongne, à Saint-Omer pour tenir parlement avec- ques le conte de Warwyc, capitaine de Calais, et y allè- rent moult bien accompagnés lesdits seigneurs. De Saint- Omer se transportèrent plus avant vers Calais, en un plein champ, entre Marque et Hoie, auquel lieu vint le • Fustoient, pillaient. DE GHASTELLAIN. 519 conte de Warwyc, accompagné de ceux de la garnison de Calais, hommes d*armes et archers, et menoit avecqaes luy Heston, un viel routier, longuement cognu en France, et un autre, nommé Andrieu Trolop, homme de grant nom aussi. Enmy celuy champ, convinrent ensem- ble les deux contes à cheval, sans onques descendre, et là, après leurs salutations faites, parlementèrent ensemble sur les matières qui leur touchoient, là où chascun de sa part se monstra sage et bien enclin à nourrir paix entre les deux parties, sauves toutevoies les argumens et les répli- ques qui moult se faisoient de Tun costé et d'autre, chas- cun pour sa justification. Enfin le conte angles requist fort au conte d'Estampes de descendre, car droit-là emprès avoit une maison gastée, laquelle il avoit fait tendre et mettre à point très-richement et y avoit fait appointier une manière de festoy bien somptueux pour ledit conte ; mais ledit conte, qui plus veoit à son honneur qu'à boire, ne mengier, ne descendi onques, car craignoit que les Franchois ne venissent par entreprise sur lesdis Angles faire course durant ceste convention, laquelle chose lui pou voit tourner à blâme, ce lui sambloit, car pourroit sambler qu'il en eust esté consentant, et pour ceste cause se Hntrïl tondis à cheval, luy cinquantième d'hommes d'armes et deux cens archers, pour aider et deffendre les- dits Angles, si besoin faisoit. Le bastard de Bourgongne descendi à la requeste du conte angles avecques plusieurs nobles hommes qui moult grandement furent reçus, et de là, après avoir pris amiable congé l'un de l'autre, le conte de Warwyc enmena avecques luy à Calais les députés qui estoient commis de la part du duc de Bourgongne pour traiter des diflFérens qui estoient entre les deux parties et y furent par aucuns jours compétamment labouralis, et le 3f0 CHRONIQUE conte d*Estampes s'en retourna devers son oncle le duc, qui moult fit belle et haute relation du conte angles comme d'un gentil chevalier, plein de sens et de vertus, et duquel cy-après se feront des merveilleux haulx contes et dignes de perpétuelle mémoire entre les hommes. CHAPITRE LXIII. Comment le roy de Hong^rie clama la duché de Lucemboui^. Or estoit le roy Lancelot parvenu à l'alliance du roy franchoîs, comme avez oy, et lui estoit accordée madame Magdalaine pour avoir à femme. Sy s'en tenoit beaucoup plus fort ledit jeusne roy pour bouter outre la querelle que avoit à rencontre du duc de Bourgongne. Sy ne s'ou- blia mie guères longuement sans descouvrir le courage que lui portoit, pensant soy pouvoir venger de lui par la main maintenant du roy son beau-père, et de fait mist sus une ambassade arrière laquelle il tramist devers lui, et vint icelle à Lyon sur le Ronne,et là venus et bien reçus, vinrent devant le roy et lui firent certaines doléances à rencontre du duc de Bourgongne sur trois points, dont le premier sy estoit que ledit duc se devoit estre obligié dès alors qu'il estoit à Rainsebourg pour cuidier trouver l'em- pereur, de faire le voyage affirmativement avec le roy Lancelot à l'encontre du Turcq, et qu'à ceste cause ledit roy Lancelot, soy affiant aux paroles et promesses dudit duc, devoit avoir porté et soustenu plusieurs grans frais et missions, dont il demandoit restitution et rembourse- ment; le second point sy estoit *. Tiercement et pour * Lacune de quelques lignes. DE CBASTELLAIN. 381 le plus principal demandoit les terres et pays de Lucem- bourg que ledit duc torchonnièrement ' lui détenoit et en avoit expuls ses gens et serviteurs par puissance, le conte de Clicq et les autres, lequel pays estoit et devoit estre son propre héritage, et pour ceste cause il requéroit se- cours et pourvision par la main du roy son souverain et dont il estoit subject, et lui sambloit bien que par lui et par son aide, il en pourroit bien avoir raiëbn. Le roy toute- voies, qui en si haute matière comme ceste, ne pouvoit bonnement et honneur sauve donner légière response, considéré aussi la difficulté du cas, sagement fit respondre auxdits ambassadeurs que temprement il envoieroit de-^ vers son beau-frère le duc de Bourgongne, son ambassade, révesque de Constance et messire Jehan Boursier, et lors, aveuc les autres matières, leur donroit charge de ceste-icy et en feroit après à lexpédient du cas et au mieux que pourroit. De quoy eux se tinrent à bien contens à celle fois, et leur samblera bien que finablement par tenir celle voye, ils parviendroient à leurs fins qui plus leur estoient loingtaines que ne pensoient et plus difficiles aussi beau- coup. Envers ce temps-cy, la veille de Saint-Pierre, par nuyt fit le feu un merveilleux dammage en Durdrecht*, et commençant en la grande esglise qui toute fut arse, brûla toute la longue rue jusques aux fondemens, en nombre bien de cinq à six cents maisons, qui estoit la plus belle rue des crestiens. Nientmoins, pour ce que riches gens sont et puissans, refirent ladite ville plus belle qu onques * Torchonnièrement, iDjuBtement, à tort. * La ville de Dordrecbt était alors fort florissante. « Ceuls de Dour- « drecht se réputent en Hollande comme (}and en Flandres et veullent, « en tontes assemblées où ils se trouvent, avoir Tbonneur. » (Chron. mannsc. de La Haye.) 322 CHRONIQUE et plus magnifique. De ceste ville se pourroient dire beau- coup de hautes besongnes» mais assez en y a escrit du temps que le duc conquist Hollande en son moyen et à tant m'en déporte droit-cy, car droit-là s'en treuve la description toute. CHAPITRE LXIV. Comment la daupbine se mist à voie pour rejoindre le dauphin. Or est temps de faire le conte du bailli des Montagnes, , lequel venu à Grenoble fit recort à la daupbine de ce qu avoit en charge et que son mary lui mandoit par ses lettres. Sy fut moult bien et joyeusement reçu, et ladite dame tenant secré ce que mandé lui estoit, se disposa à l'accomplir sans délay y prendre, et par un beau matin bien tempre, monta à cheval, le seigneur de Chasteau- Neuf et trois ou quatre femmes en sa compagnie avecques son maistre d'hostel, et en celuy estât se mist en chemin au desceu de toutes gens autres. Donc, le seigneur de Chas- tillon, frère au conte de Laval et gouverneur du Daupbine, qui se tenoit à Grenoble, oiant dire le parlement de ceste dame, si en subit et à Temblée, tout confus du cas, monta à cheval et courrant après pour la rattaindre, pensa bien à reprochier durement les meneurs, comme cuidant avoir esté le principal du monde, par qui on dust avoir fait et laissé et à qui on dust avoir pris affinité, car estoit de moult haute maison et de grant crédence entour du père et du fils, ce cuidoit, mais le fils toutevoies en avoit retiré son amour pour cause que aucunement il s estoit tiré de- vers la partie du roy, dont il estoit mal content : sy estoit- il gentil chevalier toutevoies et de grant réputation. Or DE CHASTELLAIN. 323 estoit la dauphine eslongée jà bien trois lieues, quant ce bon chevalier, le gouverneur, la rattaindy, et venu près d'elle, lui va dire : « Madame qu'est-cecy ? où allez-vous? « Est-ce bien fait d'aller ainsi seulette et à l'emblée, et ne « savez où? Madame, vous me faites le plus confus homme < qui onques fust, > et tournant son langage sur le maistre d'hostel, lui dist : « Et vous, maistre d'hostel, est-ce bien c fait et vous samble-il sens de mener en cest estât ma- « dame par pays? qui vous fait si hardy? > — « Déa, « monseigneur, ce dist lors le maistre d'hostel, je ne mène « pas madame, mais elle me mène et par l'ordonnance de « monseigneur son mary. Sy est bien raison que je la € siève et que là où elle voist, que je voise avecques elle, c puisqu'ensi lui plaist. » La dame tiroit tousjours pays et n'accoutoit guères aux tenchons ^ du gouverneur , car savoit bien quel chose faire lui convenoit. Le gouverneur toutevoies ignorant le secré qui avoit esté mandé à la dame, chevauchoit tousjours avecques elle et lui remons- troit beaucoup de choses, mais voiant qu'à riens n'enten- doit qu'à tondis tirer avant, lui prioit quelle voulsist passer par devers le roy, lequel lui feroit grant chière et lui donroit beaucoup et largement de ses biens, car jamais ne Tavoit vue. Sy se présentoit lui-mesme à l'amener jusques devers luy, disant qu'elle feroit œuvre bonne et qu'à l'aventure elle seroit et pourroit estre cause de l'ap- paisement du roy envers son mary, par ce moien. Mais la noble princesse qui estoit sagement introduite de ce que faire devoit et laisser, ne presta guères oreilles à ses pa- roles, ains en esploitant tousjours son erre, se deffit de lui doucement et lui donna bien à cognoistre que ce qu'elle • TenchoMy reproches. 3Î4 CHRONIQUE faisoit, elle le faisoit bien avisée et bien conseillée, pt veul- lant obéir au commandement de son seigneur, ne youlut en riens trespasser aussi les points de son ordonner, mais tireroit tant et si longuement avant à l'aide de Dieu qu'elle se rendroit là où ordonné lui estoit, et de fait n*arresta point jusques elle vint en l'hostel du prince d'Orenges, là où elle fut hautement reçue et traitée à son appartenir, et audit lieu trouva le seigneur de Montagu, frère du mar^schal de Bourgongne, et la dame de Montagu, sa femme, cousine prochaine de la ducesse de Bourgongne, lesquels, après partir dudit hostel du prince, la convoièrent jusques en la ville de Namur et de là jusqu'en Brabant en bel et noble estât pour un baron, et ainsi arriva ladite princesse viennoise en la ville de Namur, là où son mary le dauphin se trouvera en son arriver, comme cy-après se dira en son lieu. CHAPITRE LXV. Comment chascun jour coarroient diverses rumeurs estrang^es. Le dauphin pour celle heure et le duc de Bourgongne se tenoient à Louvain, et là chassoient et passoient temps, car estoit la droite saison des cerfs au commencement du mois de juillet et estoit la saison moult belle. Or, pour celuy temps d'alors et par chascun jour courroient diverses nouvelles et sauvages par pays et faisoit-on des estranges rapports en court, tant de çà comme de là, de quoy chascun tousjours avoit l'oreille au vent, et ne se savoit sur quoy attendre ou à la paix ou à la guerre. Car onques puis celle heure que le dauphin entra en la maison de Bourgongne, ne cessèrent gens de murmurer et de faire machinations DE CHâSTELLâIN. 325 espéciaîement en France à rencontre de ce duc, par quoy luy et ceux de son lez se dévoient pourvoir à rencontre et eux armer de constance et de sens aussi, car estoit le temps bien apparent de produire dures et estranges be- songnes beaucoup et de périlleuse attente, dont il ne faillit point, car plus alloit avant que plus tousjours alloit en fellissant à tous lez, huy vers France , demain vers An- gleterre, un autre jour en Hongrie. Souverainement toutevoies et dont plus dépendoit, c'estoit en France, car de là pouvoient venir les plaies à la crestienté, les douleurs et les tribulations en la chose publique. Aussi véritable- ment là se congréoient et se mettoient sus les subtiles machinations encontre la maison de Bourgongne ; là se quéroient les moyens pour lui contrarier obliquement; là se traitoient les alliances en son contraire ; là soubtilloient les esprits et veilloient pour trouver voye de la humilier et pour lui retrencier sa corne, et tout à la cause du dau- phin qui s'estoit venu retraire droit-là, jà-soit-ce que par avant Taimoient assez peu. Dont ce poise moy toutevoies que la pité du cas me constraint d'en escrire. La vérité estroite me doit donner plus parement et excuse, là où équité [plus] que partialité, ne haine envers nul, accusation ne repreuve, car quant moy tout nouveau-né au monde et non aiant affection, ne cause d'en avoir envers nul plus çà que là, mais voiant les choses qui régnoient et qui se présentoient aux yeux, sy m'eust constraint vérité d'en escrire, non «par intention d'en vouloir donner charge à nul, mais par compassion en la povreté des hommes qui à si povres occasiqns souvent et en petites meschancetés'sont impatiens et par impatience s'exposent et addonnent à tant de haulx et mortels dangiers, à tant de reprochables et honteux proposemens, et non craignans de courcierDieu TOM. III. 21 9S6 CHiœaQCE ponr Tenir à rappâisement de leurs cœors, conteDS aont de mettre tout en péri], le monde et les hommes en brmnle: ce que je, non par olr dire, mais par vraye congnoissance da cas, hantant les divers lieux du monde, j'appris lois et le bontay en mémoire. En ce mesme mois de juillet et durant que ces princes estoient à Louvain, s'apparut une comète arrière qui estoit de couleur triste comme de souffre ardant, ne portoit pcnnt la queue longue, mais très-grand et laige à la façon d'une demie-molette d'esperon bien drue et bien houssue, li^ quelle sambloit soy tourner vers les parties orientales entre orient et midy , de laquelle comète furent faits divers jugemens, et donnoit fraeur à beaucoup de gens, car sambloit estre de triste interprétation comme elle estoit de couleur triste. Aucuns astronomiens secrètement impu- tèrent l'influence d'elle tourner sur le roy françois régnant lors, disans que infailliblement elle l'entraineroit, lequel toutevoies vesquit cinq ans depuis. Mais le roy Lancelot, roy de Hongrie, iceluy en demy an après ou environ fut avancié de mort, bien estrangement, comme se dira en son lieu, par lequel, si vie longue lui eust esté continuée, par aventure grans maulx fussent avenus et grandes tribulations, dont Dieu préserva son peuple. CHAPITRE LXVl. Comment le dauphin et la danphinc allèrent k Geneppes. OY savoit le dauphin rapprochement de la dauphine sa femme, et lui estoient venues nouvelles que temprement elle seroit à Namur. Sy se voulut partir de Louvain et aller au-devant d'elle jusqu'en ladite ville de Namur pour la DE CHASTELLAIN. 327 suraUendre droit-là. Sy le fit ainsi et y alla avenc son estât tant seulement, sans compagnie autre, excepté que le duc et son fils le convolèrent environ une lieue et là prirent congé et se dessevrèrent d'ensamble, et le duc retourna arrière à Louvain et de là le lendemain se parti lui et son estât et se tira vers Lille, et ne s'entrevirent de longs jours depuis [le duc et] le dauphin, car ledit dauphin tenoit compagnie à sa femme que jamais encore n'avoit cognue par lit.* Sy, coucha avecques elle par un dimenche pour la première nuyt sans faire solempnité aucune, ne feste, quelle que fust, autre que l'ordinaire. Donc, pour cause des nouvelles amours, ils firent un peu de séjour en la ville, et puis après, par petites journées, allèrent à Geneppes', là où tout estoit appresté pour eux, et là se tinrent chassant et volant et faisant grant chière jusques au retour du duc *, et s'accointa ledit dauphin de tous les nobles hommes, barons et seigneurs du pays ses voisins, et les fit venir en son chasteau de Geneppes devers sa femme, et se contint privéement aveuc eux *. 1 Le 80 noTembre 1456, le duc Philippe fixa à deux mUIe liyres par mois la pession qu'il faisait au dauphin au château de Genappe. > « Geueppe est une place plaisante et à déduit de chiens et d'oi- « seaux. » (Matthieu d'Eseouchy, cb. CXX.)« Le dauphin ftit prince et « aima chiens et oyseaux; et mesmes où il sçavoit nobles hommes de « renommée, il les achetoit à poix d*or et avoit très-bonne condition. « Mais il fut homme soupçonneux, et légèrement attrayoit gens et lé- « gèrement il les reboutoit de son serTice ; mais il estoit large et aban- m donné, et entretenoit par sa largesse ceux de ses serviteurs dont il a se Touloit seryir et aux autres donnoit congé légèrement et leur « donnoit le bond à la guise de France. » (Olivier de la Marche.) * Ce fut à Genappe que le dauphin se plut à lutter ayec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et Tamman de Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce et surtout dans leur licence, les tableaux du Décamé- ron de Boccace. Nous ne rappellerons ici les Cent nouvelles nouvelles quo pour rechercher ce qui y rappelle répoque et le pays où elles 528 CHRONIQUE Le duc pour celuy temps ne fît guères long séjour à Lille, mais tira vers Hesdin pour visiter sa maison, un des somptueux ouvrages de la terre. Geste maison aimoit fort le duc de Bourgongne, et à cause du lieu qui lui plaisoit» il furent écrites. A ce titre, il faut citer Us Trois danwiselles de Bialines, le Beau page de Bradant, le Docte clerc de Lille, VA ubergeon de la dame du Hainaut. La Flandre y est aussi représentée, notamment par « le conte « du cheTalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant, • qui échoua dans ses amours à Maubeuge ; celle du gentilhomme qui revêtit sa robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère, est déjà un récit plus gr^ave ; enân, il en est un qui, tout opposé aux autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la fatale journée de Nlcopoli et qui ne périrent point sous le glaive des bour- reaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut toute- fois plusieurs qui n échappèrent aux douleurs du martyre que pour être condamnés à Tesclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove. Accablé des travaux les plus rudes, il regrréttait amèrement sa patrie et sa femme « qui de tout son cueur Taymoit et prioit Dieu joumelle- « ment que brief le peust revoir si encores il estoit vif, et que s'il a estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchés pardonner et le « mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la « sainte foy catholique, s'estoient volontairement ofl'erts à mort eor- M porelle. » Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage. Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait été racheté « par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes, » se répandit « au « pays d'Artois et de Picardie, où ses verf us n'estoient pas moins con- « gneues que en Flandres, d'où il estoit natif. » On en fut bientôt in- struit à Gand, et dès ce moment, sa femme refusa toute nourriture ; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible h repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres, tant il est simple et touchant, était le dauphin Louis de France ; c'est le seul titre do sa reconnais- sance pour un pays qui lui accorda une généreuse hospitalité. D'après l'épitaphe placée à Bruges sur la tombe de Nicolas Uutenhove, ce ftit après sept ans de captivité qu'il rentra en Flandre. 11 mourut fort âgé, le 18 février 14OT (v. st.), pendant le séjour du dauphin à Bruges. DE CHâSTëLLâIN. 329 y mist avoir moult grant. Sy se tint droit-là une espasce, car selong les affaires que avoit et veoit apparoir devant luy, le lieu lui estoit tout propre pour y faire séjour, tant pour France comme pour Angleterre et autres causes beaucoup, auxqueUes il faisoit bon avoir regard. CHAPITRE LXVII. De certaines mutations qui se firent en la court du duc. Les affaires de ce duc droit-cy estoient grans en ce temps, et avecques ans qui lui croissoient,lui multiplioient matières pesantes, par quoy besoing aussi lui eust esté que la gravité et le sens de sa maison fussent doublés aussi et reconforciés par union plus qu'onques, mais, jà-soit-ce que....', le contraire s'y trouva pour celle heure, car la division qui y estoit sourse entre ceux de Croy et le chan- celier, s'esvigoroit de jour en jour, et se trouva ledit chan- celier débouté et remis, et nouvelles gens mis en auctorité et crédence, par quoy tant plus s'y devoit noter péril jcomme mutation est plus dangereuse en temps de grans difficiles ' affaires, car vray est que ce chancelier avoit eu grâce par toute France qu'en sens n'âvoit son pareil, ne en subtilité parfonde nul ne le passoit, dont en effet son maistre le duc avoit esté assez expert par longs ans, quant, durant le temps de sa crédence et qu avoit eu à porter le fardeau de la guerre contre François et Angles et à soy chevir de maintes autres besongnes dures et difficiles, tondis en estoit glorieusement venu à chief , tondis vaincu et vuidié à bras deseure, et là où effort d'homme n'eust pu attain- * Cette partie de la phrase paraît incomplète. 530 CHRONIQUE dre par armes, par sens souventeffois fit ploier envers lay autrui puissance, et tellement qu en conduisant son maigtre le plus glorieux régnant de la terre, se fit aussi, desoubs son èle, le plus amendé en son service. Cestui chancelier» jusques à llxeure de ceste division esmue, soloit tout goa- vemer tout seul et à par luy manier et porter tout, fust de guerre, fust de paix, fust en fait de finances. De tout et en tout le duc s'en attendoit à luy et sur luy comme principal reposoit, et n'y avoit, ne office, ne bénéfice, ne par ville, ne par champs, en tous ses pays» ne don, ne enprunt fait qui tout par luy ne se fesist et conduisist et à luy ne r^pondist comme le regardeur sur tout, dont avec- ques l'honneur de la crédence et que tout le monde Taou- roit, il avoit tant et si inestimable proufit à tous lez qu*à bouche ne seroit à dire, ne à conter, ne à cœur à peine à croire, tant estoit esmerveillable. Or voulut fortune le com- primer un peu et en ses vieux jours lui faire sentir traverse par sa loy qui est telle qu'à nul ne veut estre estable que au moins qu elle ne Tenverse et face cheoir si elle peut, ou qu'elle ne s'assaie à le mettre en branle là où les aveugles descognus sentent le coup, et les sages pourvus de vertu pardurent maugré elle. Moult estoit sage cest homme droit-cy, quant au regard du monde, mais sa voye ne sambloit point capter les deux sapiences, car par soy donner trop à Tune qui estoit caduque et fallible, il se sambloit eslongier de la plus certaine et de la plus mémo- riable, et messonnoit tousjours en la terre comme si terre lui eust esté perpétuelle, là où son sens desvoia et Tabesti sa prudence, quant ne vouloit mettre mesure et terme en ce, dont ses longs vieux ans lui monstroient le prochain coppon. Avoit de nature que nul neust voulu souffrir régner en son lieu pour soy retraire eu sa paix, mais con- DE CHASTKLLÀIN. S51 tendoit à monter tousjours et à multiplier jusqu^à son dar- renier et de mourir Tespée an poing, triomphant sur for- tune ; mais fortune à douter fait : voiant son ayeuglement, au plus estroit point de sa folie, [fortune] lui monstra son aveuglance, car à l'heure que pluscuidoit son règne estable et enforcié, le mist en éversion soudaine et toute confuse, dont ce fut dammage certes, quant homme de telle réputa- tion ne prist l'honneur et le bon bout devers luy, comme d'avoir entendu à accouronner sa prudence par vraie lu- mière de raison, et d'avoir jugé son cas quel il estoit et comment il estoit subject à fortune comme tous autres et dont il avoit la preuve aux yeux. Car certes, si devant ce coup et de luy-mesme se fust retrait une fois et soy voulu tenir à tant, en la terre n'avoit homme plus honoré de luy , ne qui laissast mémoire après luy plus recommendable, mais l'envie qu'avoit de régner et de fortifier ses enfans par voies subtiles, ne le souffrit voir goûte, ne cognoistre le péril de sa contendance, car en effet voiant son maistre devenir viel soubs qui tout avoit acquis, et approchier le règne d'un jeusne, soubs qui il convenoit vivre ses enfans, tendoit à fortifier ses dits enfans par le régnant à venir et de les mettre en sa grâce, affin de les faire pardurer par ce moien en estât et chevance. Mais ce faisoit, vouloient dire aucuns, par voie et manière qui ne plaisoit point au duc, car lui imputoit aucunement la racine du discort enti-e luy et son fils, qui toute fut descouverte maintenant en la question de ce plat \ dont tant de maux survinrent depuis. Sy en print le duc murmure encontre luy et diffi- dence, et retira ses bras d'en sus de ses espaules, comme non plus y quérant tel repos qu il soloit, sinon en fait de > Sic. Il fuut i)cut-Otrc liro ; plait, coutcstation. 532 CHRONIQUE justice, là où il le souffroit pardurer sa vie comme chn- celier, mais en autres maniemens de ses affaires, non pM ainsi que autreffois, et par espécial es choses privées delt maison. Mais, quant ambassades de France ou d*autre lé- gion venoient devers luy, il s'en aidoit et paroit, donnaïkt à entendre à chacun que ne Tavoit destitué, ne désap- pointé, ne volenté n'avoit de le faire, car onquea n'avoît encore désappointé homme, ne mis en confusion : sy ne vouloit mie commencier à un homme de telle renommée et qui tant avoit conduit de hautes et de glorieuses -beson- gnes qu'à peine en terre n'avoit son pareil. Or estoit en ce temps-cy maistre Jehan Chievrot, éves- que de Toumay, devenu tout vieil, et par impotence et pesandeur de corps s'estoit retrait à Lille, en sa maison» sans plus venir à court. Sy en estoit le conseil desgamy de chief et n'avoit à nulluy son affuité*. Car comme vous avez oy, le chancelier estoit reculé, et besongnoit-on peu devers luy, et l'évesque de Tournay n'y pouvoit entre-estre pour cause de sa viellesse. Sy convenoit faire un chief de conseil nouvel qui suppléast et le lieu du chancelier et de tout, là où entre plusieurs haulx et notables clercs, par la promotion du seigneur de Croy, fut mis en celle autorité l'évesque de Toul, celuy qui tant avoit fait de voiages en Hongrie et Bohemme pour la matère de la foy, et iceluy évesque de là en avant gouvernoit tout et manioit le fait de la justice et des finances comme homme bien actif en toutes choses et hardy enprenant. Sy estoit cest évesque de Toul, abbé de Saint-Bertin, moine noir, et voloit de la main du seigneur de Croy et du mareschal de Bourgon- gne, et commençoitle monde lors à devenir tout nouvel, ' AJTuité, présence. DE CHASTELLAIN. 3S3 tant en ftdt de personnes nouyelles comme en nouvelleté de manières de faire, tendantes toutevoies tontes & bien. Cestui évesque de Toul estoit lorrain ', promu & son com- mencement en abbé de Saint-Tierry-lez-Rains, et attrait depuis en la maison du duc pensionnaire de son conseil pour ce que agréable homme estoit et doux parlier, et à ceste cause le duc, par diverses fois, Tenvoia à Rome, là où il devint évesque de Verdun, et depuis, par eschange, évesque de Toul en Lorraine. Impétra aussi de pouvoir tenir en .commande l'abbaye de Saint-Bertiil, à quoy il parvint par effort et main ferme du duc qui le confortoit contraire le gré du roy et de tout le couvent qui avoit fait eon élection, et de quoy noises et questions sourdirent en ce temps d'alors, en apparence de grans maux ; car le roy se joignoit avecques l'eslu, et le duc avecques l'impétrant constitué par nostre Saint-Père, et tellement que à main forte et armée enfin l'impétrant fut mis en possès comme il a esté conté plus au long en l'année là où il sert et que le cas advint*. Et ainsi donques, estant évesque et abbé, fut envoyé devers l'empereur Frédéric le Tiers, pour la prise de Constantinoble tantost en la fresche perdition, et de- puis maintes autrefois en Hongrie et Bohême, vers le roy Lancelot et autres princes de l'empire, là où il acquist bon los. Car estoit doux homme et affable et entre tous les autres de la génération gallique pour un clerc et prélat. > Selon d'autres auteurs, Guillaume Pilastre était né en Bourgogme, vers Tan 1400. Il fut successivement abbé de Saint-Tbierri de Reims et de Saint-Bertin, évoque de Toul, de Verdun et do Toumay, prési- dent du g^nd conseil et chancelier de la Toison d'or. l\ mourut h Gand, le 21 août 1473. On doit à Guillaume Pilastre une chronique de Prance et un précieux traité sur la Toison d'or. > Guillaume Pilastre fut mis en possession de l'abbaye de Saint- Berlin par le duo lui-mdme, au mois d'avril 1451. Ce passage de la chro- nique do Chastellain est perdu. 354 -^CHRONIQUE C^estoit celuy seul qui plus laboroit eu ravancement du saint voiage, car le duc son maistre, qui estoit le souverain susciteur de cecy, en mist toute la sollicitude en sa main, avecques messire Simon de Lalaing, conj oings ensamble. Sy fut dit alors et sambloit assez vray que cest évesque avoit fort le cœur à ce saint voiage, et qu en ensievant Tin- clination du duc il boutoit fort à la charrette afin qu*il ge fist, laquelle chose ne lui tourne qu'à los, mais en fut obliquement regardé de plusieurs qui plus aimoient le non faire pour les périls et pour l'aise de leurs vieux jours. Toutevoies, qu'envis que volontiers, si le duc eust trouvé occasion saine et confort en l'empire, il s'y fust emploie de corps et de puissance. Mesme cestui évesque avoit £ait faire son hamois complet h intention d'y aller infaillible- ment, mais quant vint que l'autorité de la court lui fut mise entre mains avecques les grans honneurs, commença à décliner de l'un pour l'autre et aggraver plus le fait et peser que par avant. Et disoient aucuns que cest avance- ment lui fut mis en l'estours tout de gré et à ceste cause, afin que, par l'endormement des honneurs mondains, il laissast couler la diligence de sa poursieute. Aussy fit-il, car tant devint enveloppé depuis d'honneurs et de cré- dences que ses mœurs démonstroient changement de con- ditions à pleine vue, et se fit fort haïr et peu amer par ses aigres agues paroles, en traitant rudement gens. Devint depuis évesque de Tournay, en déboutant le fils du duc de Bourbon, devint chancelier de l'ordre de la Toyson d'or, et lui veilloit fortune à tout lez comme si le souhait du monde fust pour luy seul. Syn'en parle plus droitKîy , pour cause que le lieu ne le» requiert point , car aprièmes ne fait .que monter en l'eschelle, mais il loist bien dire qu'en ceste nouvelle mutation se mettoient sus beaucoup de nou- DE GHA8TELLAIN. 335 velletés, car par lapercevance qu'on avoit eue de Testât de ce duc et de ses pays minés grièvement et ployés soubs le règne du cbancelier, les nouveaux entrans en règne, con- tendans au remède, soubtilloient en diverses manières de faire utiles et convenables. Créèrent six souverains gou- vemeuTB sur le fait des finances, par lesquels tous lesdits deniers se distribuoient, mirent sus réformateurs sur tous les pays et sur toutes gens officiers, et d'iceux faisoient retourner milliers par grant nombre, trouvoient toutes gens sur sermens et quérurent les fraudes et corruptions couvertes en mainte personne, là où de tous lez on tiroit argent. Sy n'y avoit ville, ne quartier du pays là où réfor- mateurs ne fussent envoyés pour enquérir de Testât et condition de diverses personnes, souverainement officiers, pour savoir comment et en quelle manière ils avoient ac- quis leur cbevance, et comment ils avoient usé et satisfait des deniers et offices qu'avoient maniés, là où plusieurs furent rattains, les une d'une manière, les autres d'une autre. Gand, Bruges, tout le pays du Francq, furent pleins de cestes enquestes, et fut trouvé en Gand lors et rattaint merveilleuse besongne couverte et estrange, dfe quoy ne veul faire mention. Haynau pareillement avoit les frères enquesteurs. Sy avoient Brabant et Artois, Hol- lande, Zellande et Frise, Bourgongne pareillement, la Haute et la Basse, là où plusieurs plaintes se trouvèrent à Tencontre du cbancelier, car tel osoit mordre mainte- nant, qui par avant n'eùst osé abaier. Par espécial, à Ten- contre du cardinal d'Othun *, furent faites doléances plu- sieurs par les nobles du pays, lesquels il avoit voulu tous asservir à sa juridiction ecclésiastique, en eux soustraiant ■ Jean Itollin, fils du chancelier de Bourgo^j^no, 6v^uc d'abord do Clnilons-sur-Suc^nc. puisdAutun. créé cardinal en 1418. 336 CHRONIQUE leurs droitures et appartenirs et diminuant leur seignou- rie et finablement et qui estoit le plus fort la seignourie mesme du prince. Et de quoy depuis le duc bien informé par son procureur de Bourgongne et autres, fit faire une relation bien longue à Brusselles, parla bouche de maistre Jehan Joart, juge de Besançon, à rencontre dudit cardi- nal et présens ses commis et députés droit-là pour ceste cause, et leur fit remonstrer toutes les aigreurs, exactions qu'avoit fait, commis et longuement continué leur dit maistre le cardinal, en grant grief et préjudice de ses no- bles et subjets et mesmement de sa propre seignourie, là où le duc mesme de sa bouche dist en fin à haute voix auxdits envoies droit-là que plus ne le souffreroit, ne vou- droit souffrir, mais y mettroit remède tel et si convenable comme il appartenoit au cas. Fut rattaint aussi et mis avant un cas de meurtre qui avoit esté fait, passé a longs ans, et lequel on imputoit au seigneur de Beauchamp, messire Guillaume Eollin, fils du chancelier, parce que les facteurs estoient atteins et mis en prison, lesquels se descoulpoient sur ledit messire Guillaume, disans que ce avoient fait à son instance. Donc depuis, ledit messire Guillaume fut trait en court, cité de comparoir personelle- ment sur les hautes peines et en eut tribulation beaucoup et dangier, car grant chose en sourdy, dont je parleray après en lieu autre. Et par ainsi, ceux qui guères n'ai- moient le chancelier, comme le mareschal de Bourgon- gne, le seigneur de Tlochefort et plusieurs autres de l'ap- partenance du seigneur de Pesmes*, maintenant quant virent clameurs et doléances sourdre, puis contre le père, puis contre les enffans, se baignèrent en roses, et avecques ' Votj. ci-dessus p. 230, note 1. DE CHASTEIiLAIN. 357 ce que veoient leur charrette branler beaucoup pour cheoir, boutoient quanque pouvoient aussy en leurs tri- bulations dont on leur donna beaucoup et de tien aigres. Les commissaires en Bourgongne, pour faire réformation, furent le président de Bourgongne , messire Jeffroy de Toisy, chevalier, maistre Jehan de Cluny, maistre des re- questes, avecques aucuns autres, lequel de Cluny jamais ne retourna depuis, car fut enherbé * piteusement et dont ce fut un dammage, car notable honune estoit et de haut los digne, mais droit-cy ne récite les causes, ne la ma- nière de sa mort, pour ce qu'autre part il cherra & en faire le conte plus proprement. CHAPITRE LXVIII. Comment les sena monseigneiiT do Bourgongne besongnièrent avec les Anglois, et comment les terres da comte d'Eu furent saisies en Picardie. Le duc, pour ce temps-cy, se tenoit à Hesdin et estoit sur la fin d'esté que droit-là estoit venu à intention d'aller visiter ses villes sur Somme, ensamble et d'accouronner les questions et débas qui estoient entre ceux de Calais et luy , là où messire Jehan de Renty , chevalier et maistre d'hostel du duc, messire Loys de la Viéville, capitaine de Grave- Unes, Guichart de Tinderonne, capitaine d'Ardre, maistre Jehan Pottel, maistre Gilbert, maistre des requestes, estoient envoies et laissés du conte d'Estampes pour be- songner en ladite matière, lesquels après longs jours demorés en ladite ville de Calais, trouvèrent beaucoup de questions mal appointables parce qu elles touchoient à * Bnhtrhé, empoisonné. 538 CHRONIQUE privées perâonnes tant deçà que delà, compagnonB de guerre, dont Tun se doloit de lautre, pour cause d'exac- tion et de fourfaity et avoient des prisonniers d*un costé et d'autre , dont si Tun le vouloit ravoir, l'autre ne s'en vouloit deffaire, par espécial les Angles qui fiers sont et mal traitables en leur fumier, ne à dur, ne à fort, on ne pouvoit vaincre, ne ploier, sinon que tout venist à leur gré. Mesme le conte de Warwyc, leur capitaine, qui y laboura fort pour le bien de la paix, ne s'en pot onques cbevir. Que voulsissent les traitans ou non, si paix von- loient et ces désormais de débat, il leur convenoit accor- der leur demande et passer par celuy destroit, ou autre- ment allast comme il pust, on y labouroit en vain. Sy virent bien les dessusdits commis que droit-là battoient froit fer, et qu'en eux n'estoit point de traire conclusion joieuse de cestes gens, là où les matières privées et de meschantes personnes empescboient les publiques et salu- taires entre les haulx princes et leurs pays, car trouvèrent tout le surplus bien disposé, excepté en ces menus débas: là se deffioient. Et partant eux, non aians pouvoir, ne vouloir aussy de conclure avec eux si à leur avantage et sans avoir pris le bon avis du duc et du conte d'Estampes, prirent congé du conte angles , et, lui establissans jour de retour en brief, partirent de Calais, et venus à Hesdin firent recort de leurs difficultés trouvées, lesquelles oïes, le duc les fit mettre en conseil pour y déterminer dessus à l'expédient du cas et du temps qui pour celle heure estoit moult dangereux. Quant donques cestes difficultés droît- cy furent mises en la digestion du conseil, là où on con- sidéroit que ceste rumeur ne dépendoit que de débas entre privées personnes et pour querelles de rudes gens, non dignes que pour eux on maintenist le baston roide, et que DE GHA9TELLAIN. 359 touchant les peraonnea des deux princes, le roy d'Angle- terre et le duc, n'y ayoit riens qui ne fnst de bon espoir et à bonne fin ne venist, fut conclu certes estre plus utile d'appointer avecques rudes mécbans gens à leur avan- tage, qu'en tenant son cœur et son poing fermé entrer en inconvénient à leur cause, considéré que par sens tondis on vainct puissance et que reculer arrière pour saillir plus loings est œuvre de sage homme. Car disoient, avec ce, que jànsoit-ce que le duc, leur prince et maistre, n'es- toit point homme pour ploier, ne se souffrir fouler, ains avoit pouvoir et hardement assez pour maintenir l'estrif à rencontre d'un roy angles, toutevoiea sy n'estoit-il point heure maintenant d'entrer en celuy destroit, ne de soy consentir à guerre aveuques luy, par considération des termes que lui tenoient les François, bien sauvages et estranges, pour le recueil du dauphin. Et par ainsi, tout avisé et pesé, fut conclu de renvoier les dessusdits commis k Calais arrière pour parfaire ce qui est oit en train, en l'avantage et au gré desdits querelans, fust perte, fust gaigne, fust coust, fust acquest, ne pouvoit chaloir, mais que paix s'en ensievist en seurté confermée jusques à une autre journée de convention plus grande qui se feroit en octobre, là où les matières se traiteroient touchant les deux princes et leurs affaires que pouvoient avoir ensemble. Et atout ceste charge firent leur retour vers Calais lesdits députés. Et prist congé messire Jehan de Renty au duc jouant à la paulme, là où soy tirant un peu à part avecques le chevalier mesme lui dist de bouche aucunes manières et termes que devoit tenir en ce cas, et vouloit en effet qu'ensi en fust. En ceste mesme ville de Hesdin, le duc estant là, il fit mettre en sa main toutes les terres et seigneuries que tenoit 340 CHRONIQUE le conte d'Eu en Picardie, et ce à cause d'aucuns mau- vais garssons grant nombre eux disans à luy , lesquels par chascun jour venoient traveillans ses subgets, en la conté de Boulongne, soubs ombre de faire guerre aux Angles, et passans soubs ceste couleur parmy le pays Boulonnois firent des maux intolérables aux habitans d'iceluy, car battoient, tuoient, ravissoient à force, persécutoient le peuple par tel mauvaisté et traveil que nul ennemy mortel & autre n'en pourroit plus. Sy en vinrent les plaintes au duc de tant de lieux et par tant de fois que constraint s'argua et s'avisa de remède, et fit mettre en sa main tout ce que ledit conte tenoit de luy. Lequel adverty du cas s'en donna merveilles, car ne pensoit pourquoy. Or est ainsi que plusieurs de cestes meschans gens, travailleurs du peuple, se disoient eslre au maistre capitaine dudit conte, nomme Robert du Quesnoy, et avoient aucuns de eux lettres et céduUes par lesquelles ledit Eobert les sambloit avoer et estre à luy. Sy s en indigna le duc contre ledit Robert, mais désiroit bien d en savoir le vray, premier qu'en faire fait. Or estoit-là le conte d'Estampes, nepveu du conte d'Eu, qui voioit et ooit ce démené. Sy manda et fit assavoir à son oncle le courroux que le duc avoit pris contre luy et contre Robert du Quesnoy pour les torfais faits en son pays de Boulonnois par ses gens. Sy s'en voulut parer le conte d'Eu et prestement envoya à Hesdin ledit Robert pour soy excuser devers le duc et devers son con- seil comme ignorans de tout et non vueillans souflFrir nulles exactions faire sur les subgets d'iceluy duc, ce disoit, et de fait ledit Robert se présenta au conseil, et droit-là, après avoir oy ce qu'on lui imputoit, s'excusa gra- cieusement et usa de beaux mots, disant que luy-mesme estoit subget du duc, né de la conté de Boulongne, et qu'en DE GHASTELLAIN. 341 luy n'avoit ne cœur, ne hardement d'oser faire, ne souf- frir entreprendre riens sur un tel prince comme estoit le duc de Bourgongne, par quoy s'aucuns mauvais garssons avoient riens fait ou commis soubs son nom par fausses lettres ou escrîts, il les désavouoit et n'en a voit onques riens sçu , et ne savoit comment , ne par quelle manière ils avoient acquises telles lettres. Sy furent ses paroles reçues pour bien agréables, et luy doucement arraisonné aussy,avecques ce qu on lui dist que désormais il tenist ses gens et les gens de son maistre en tel règle que plus plaintes n'en venissent, ou autrement le duc y pourverroit par manière convenable et n'en souffreroit plus ainsi qu'il avoit fait. Sy promist ledit Robert de le faire ainsi et de l'entretenir bien, et par ceste manière et condition, le duc leva sa main des terres du contç d'Eu et pareillement dudit Robert, et atout ceste response ledit Robert party de Hesdin en la compagnie d'aucuns gentilshommes venus avecques luy pour ceste cause. Or advint ainsi que ledit Robert s'en retournoit vers Abbeville, lui et sa com- pagnie, h l'heure quejàil estoit tard, il encoutra aucuns des fauconniers du duc qui venoient de l'esbat avec leurs oyseaux, et alors demandant auxdits compagnons à qui ces oyseaux estoient, et respondans qu'ils appartenoient au duc de Bourgongne, lui viôlentement et par grant fé- lonie en prist un ou deux et forcément les emporta, di- sant que s'ils y contredisoient, il leur coupperoit la gorge, et défait les emporta et usa de ceste vilennie en récompense de la bonne chière qu'on lui avoit faite, et monstroit bien par ses faits quel estoit son courrage par dedens et quelle teneur il y pouvoit avoir en son language. Sy en fut-on le soir bien esbay en court et peut-on croire que le duc ne le porta pas bien aise. Non firent maints autres, et entre TOI. m. 22 542 CHRONIQUE les autres, qui moult en fut troublé, ce fut le conte d'Eft- tampes, nepyeu du conte d*Eu, en faveur et pourclias de qui les terres avoient esté rendues à son onde et à Robert aussy avec son beau parler. Donc, quant il vist ceste £aute faite, sy s'en tint ledit conte d'Estampes, ensamUe le sei- gneur de Bocbefort, tout esvergondé, et n'y savoient quoy pensOT. Le duo toutevoies en eust bien sçu faire, n eust ^tté que le conte d'Estampes lui pria qu'il lui souffirist faire l'enqueste du cas, premier qu'il en fist nul fait, et ainsi le fit. Ledit Robert aussi renvoya à Hesdin pour soy parer du cas et pour faire son exciisation qui n'estoit pas si clëre comme son honneur eust bien porté. Toutevoiea, la chose fut tellement démenée et couverte que en faveur du conte d'Estampes, le cas en fut estaint et mis en oubly, et cessèrent les gens d'armes du conte d'Eu de là en avant de traveiller plus le Boulonnois , pour peur de mespren* dre envers leur plus fort. CHAPITRE LXIX. Comment le roy de Castille montra gmnt désir de rappaiaer le roj et le dauphin, et comment le conte de Saint -Pol s efforça de ren- trer en la grfice du duc de Bourgongne. Comme nostre présent matière, depuis la venue du dau- phin devers son bel oncle le duc, est causée beaucoup sur lui et que à sa cause moult de manasces et de turbalions sont venues au lieu de son repaire, et à toute la crestienté occasion aucunement de murmure et de douleur, pour ceste cause, comme vers ce temps-cy le roy de Castille qui perpétuellement est allié avec le roy franchois et frère d'armes juré, par pité et compassion de ceste doloreuse DE CHAS1XLLAIN. 545 diffienlté estant entré le roy et son fib qui jà si longue- ment ayoit duré au grant préjudice et dammage de la crestienté, envoya un sien noble baron de sa famille et de son sang devers le roy estant encore à Lyon sur le Sonne, pour trouver aucun bon et gracieux moien entre lui et son fils, et lui fît signifier par icelui que ce ne fust esté que les Sarrasins avoient mis le siège devant Cep te*, lui- mesme y fust venu en personne devers lui sur espoir de les mettre d'accort. Et cuidant que sa bonne intention dust estre agréable au roy, avoit chargé à cestui noble baron son ambassadeur de soy traire et transporter devers le dauphin là où il estoit et devers le duc de Bourgongne avec ses lettres pour leur monstrer la grant affection que avoit en Tappaisement de leur difficulté. Mais le roy sa- chant ce et non content de son tirer là envers, lui requist et deffendi qu*il uy allast point, et ainsi n'y alla point de peur de lui desplaire, envoia toutevoies son hérault en la court du duc signifier la charge et bonne intention que avoit eue , et vint icelui à Hesdin , où je mesme parlay à lui, et lors dist que jà-soit-ce que son maistre n'y ponvoit venir ceste fois, temprement toutevoies le roy de Castilie y envoieroit une grande et haute ambassade devers les deux princes le dauphin et le duc pour ceste matière, laquelle toutevoies ne vint pas et n y fut onques vue, ne sçay par quel empeschement. Encore, en ceste ville de Hesdin et tout en un mesme temps vint messire Gilles de Saint-Simon, un très-vaillant chevalier et sage, de par messire Artlius de Bretagne , con- nestable de France, pour le fait du conte de Saint-Pol, son beau-frère, dont il avoit espousé la sœur, sa tierce femme, » CeuUi. 344 CHRONIQUE et cela à cause, comme il a esté dit icy-dessus, que le duc avoit mis à sa table toutes les terres que ledit conte avoit en Haynau, le terre d'Enguien et autres membres de moult grant pris, de quoy ledit conte se tenoit à durement grevé, car estoit une des belles parties et des grandes de sou avoir. Sy s'en estoit complaint à ceux-là où il estoit allié, à messire Cbarles d'Anjou, conte du Maine, et audit Arthus de Bretagne, connestable, lequel soy fiant mieux du duc que celui du Maine, pour cause que autreffois il avoit eue espousée la sœur du duc, la ducesse deGuienne, pour sa première femme, envoia devers luy ce noble et sage chevalier, messire Gilles, sur espoir de pouvoir amen* der le fait de son beau-frère et de lui impétrer grâce et déport. Car sentoit bien que moult estoit indigné le duc à rencontre de lui, et que bon besoing avoit d'un procu- reur, jà-soit-ce que ledit conte de Saint-Pol assez sobre- ment s'en estoit mis en devoir pour recouvrer grâce, ains pour celui temps se sambloit vouloir tenir roide aucune- ment sur les alliances que avoit prises avec le conte du Maine et ailleurs, dont ne faisoit sens, avec plusieurs autres choses de viel temps qui donnoient argu et despit au duc, et lesquelles il lui pensoit rendre en temps et en lieu, quant le cas s'y offreroit. Or, estoit venu ce bon che- valier de par le connestable, pensant raddouber tout, et portant lettres de crédence, s'en vint vers le duc qui très- bénignement le reçut, car le cognoissoit très-bien et estoit son homme de belle terre en la conté d'Artois, et lors après avoir vu les lettres, ledit chevalier exposa sa crédence et commença à dire comment son maistre le connestable, par singulière confidence qu'il avoit en lui, Tenvoia devers luy pour cause que avoit oy dire et le savoit bien de fait que le conte de Saint-Pol son beau-frère estoit mal en sa DR CHASTELLAIN. 3i5 grâce et jà avoit esté par une espace, et que par indigna- tion prise à rencontre de lui avoit mis ses terres une grant part en sa main, dont ledit de Saint-Pol estoit plus desplai- sant du courroux de lui son prince que n'estoit du dam- mage à cause de la main mise. Adjoustoit avec ce ledit chevalier, comment ledit conte estoit son bon et humble subjet qui Tavoit bien et grandement servi en plusieurs divers lieux, et encore le voudroit faire et le feroit comme raison le donnoit, et d'abondant il estoit son povre et humble parent et dont les devanciers, j)ère et oncle, l'avoient léalement servi et longuement jusqu'à la mort. Et pour tant, si ledit conte avoit fait quelque chose à ren- contre de son plaisir par jeunesse ou autrement, lui prioit chèrement son maistre que pour l'amour et en faveur de lui, il le voulsist recevoir en grâce et le remettre en la jouissance du sien et que de là en avant au plaisir de Dieu il se porteroit tellement envers lui qu'il n auroit cause de s'en doloir, avecques plusieurs autres languages bien doux, dont ledit chevalier estoit plein, car estoit un des sachaus hommes de France. Et alors le duc qui n'estoit mie loiugs de son sens, mais prest en ce que devoit res- poudre, commença à dire : « Messire Gilles, pour beau- « frère le connestable, je voudroye faire beaucoup et y « .suis tenu, car je l'ay trouvé bon tousjours et amy envers « moy. Sy lui voudroye faire le pareil là où il me seroit <• ])ossible, mais quant à beau cousin de Saint-Pol, il est « mon subjet, mais il n'est pas mon serviteur, car il a c pris un meilleur et plus grant maistre que moy, dont a il a fait que sage, et n'en suis point courcié, mais pour 0 un subjet, il s'est plusieurs fois porté assez hautaine - « ment à l'encontre de moy, dont il se fust bien passé s'il •> lui eust plu. Il a refusé mon ordre autreffois, que aussi 546 CHRONIQUE « bons que lui et meilleurs beaucoup ont pris et porté et « portent encore. Il est monté sur son grant cheval et est < un haut et puissant prince, et moy qui suis un compa- « gnon, je iray sur mon petit chevalet après, le mieux « que je pourray. > — « Hal déa, ce dist le chevalier lors € en riant, monseigneur, vostre petit cheval ira bien plus « fort que le sien grant, et n'y a point de comparaison de « lui à vous, et fol seroit bien s'il lepensoit. Aussi certes, c monseigneur, il s'en garde bien, car il se tient humble «[ envers vous autant qu'envers le roy et ne fait que son « devoir : aussi, il le recognoit bien. Monseigneur, il « vous a bien servi en vos guerres de Gand et ailleurs, et « ses devanciers aussi vous ont bien et léalment servi en « tout temps. Monseigneur, il convient que vous usez de « bonté et de clémence envers lui, au moins pour l'amour « de ses pères. » Dist lors le duc : € Les pères (que Dien «f ait), bien les ay aimés et [m'ont] moult bien servi, comme «t bons chevaliers, et si beau cousin de Saint-Pol m'a servi « en mes guerres contre les Gantois, il a fait autant de son « profit comme de son devoir, car il a aidé à deffendre et à « garantir le sien, comme qui beaucoup y avoit à perdre, « et avoit les terres beaucoup et maintes qui me dévoient « le service. S}^ ay moins cause de lui en savoir grant gré u que lui cause de m en faire repreuve. » Plusieurs et longues devises y avoit entre eux, qui toutes tournèrent finablement à telle conclusion que le chevalier sentoit bien que bien peu profiteroit en son ambassade et que le courrage du duc estoit durement mu sur le conte de Saint-Pol , et qu'à grant peine s'amoUiroit-il, si ledit conte lui-mesme ne se mettoit en autres devoirs envers lui que n avoit fait encore. Sy ne l'osa plus presser pour celle fois et le laissa h tant jusques à l'heure de son despescement final, là où D£ CHASTfiLLAIN. 347 le duc le contenta gracieusement, et lui dist les mots de quoy le connestable son maistre se devroit assez tenir pour content, ce lui sambloit, et sur ce point, prist congé mes- aire Gilles et s'en retourna dont il estoit venu devers son maistre. CHAPITRE LXX. Comment messire Pierre de Brezé prist par puissanoé le port de Samwyo. Pour satisfaire à chascun en la qualité de son vouloir, souverainement les nobles et vaillans chevaliers dont les haulx faits donnent les hautes renommées, droit-cy me semont raison que je ramentoive une haute besongne qu'en ce temps-cy fit un bien renommé chevalier en maint lieu de mes escriptures et es croniques du roy aussi, nommé messire Pierre de Brezé, angevin, grant sénéchal de Normandie, lequel de si haut èle vo|a longuement en France que piéça n'y ot son pareil, comme les^^ escrits le tesmoignent assez en divers lieux. Cestui, l'aigle de tous les mondains du monde, avecques merveilles de vaillance, estoit le plus bel parlier de son temps, et n'avoit homme qu'il n'endormist en son langage*, fût ami ou ennemi, tellement que autreffois là où espée ne pouvoit donner vertu, sa langue vainquoit et ammoUioit les puissans comme en Normandie là où par sens et par subtil langage, à ses propres ennemis les Angles, fit rebouter les espées en leur fourreau, lesquelles après, quant les cuidèrent re- tirer dehors, les trouvèrent toutes destrempées de vertu et ' Olivier de la Marche rend le même témoignage de Téloquence du sire de Brezé. 348 CHRONIQUE le trenchant d*icelles tout rabattu et mal mis. Or est vray que cestui chevalier, avec ce que avoit bien sçu mener les Angles par paroles, leur estoit mortel ennemy aussi et très-aigre en fait, et veilloit jour et nuyt en estudie de les pouvoir grever, car jeusne enfant avoit esté nourry en la guerre contre eux en maint dur et périlleux chapplis, tel fois à la perte de ses amis et parens, tel fois estoit aussi à leur perte mesme et le plus souvent. Et comme vous avez bien oy que le roy Tavoit estably capitaine de Bouen et fait sénéchal de Normandie, par le moyen de quoy il lui convint hanter beaucoup ledit pays et y tenir demeure toute quoye, lui à ceste cause hantoit les mers et les ports et mesme tenoit navires de guerre et marchandes aussi sur la mer, par lesquels porta moult de dammage aux Angles, tant en leurs corps comme en leurs biens, comme droit mor- tel ennemy qui ne contendoit à riens qu'à les faire mou- voir et susciter contre les Franchois, pensant den avoir bon marché quant ils s y trouveroient. Car en cç temps, la France estoit toute en son entier et en fleur de régner, et toutes les frontières pourvues et garnies de gens d'armes, par quoy ennemis n y avoient que faire alors, tant que celle ordonnance s'y tenoit. Sy advint qu'après maintes longues et diverses hataines' faites auxdits Angles comme leur ennemy, et leur gardant une pensée, la plus fière des autres, messire Robert de Flocques dit Flocquet et lui, ensemble messire Charles de Mares, capitaine de Dieppe, ces trois ensemble, conspirèrent une haute emprise, et non descouvrans à nulluy leur intention, firent avitailler un grant nombre de navires et garnir et aff uster merveil- leusement bien de toutes choses opportunes, se pourrirent ' Hataines, querelles. DE CHÂSTELLAIN. 349 de gens à Tadvenant de ce qu'il leur sambloit estre bon et contrayrent avec eux messire Jehan de Lorraine, un gen- til vaillant chevalier, ensamble le bailly de Bouen, mes- sire Guillaume Cousînot*, et plusieurs autres chevaliers et escuiers des garnisons du pays. Comme chascun de eux le sénéchal et Flocquet avoient chascun cent lances et de bien gens de bien, lors tout ainsi appresté les navires et les gens prêts pour monter en mer, à Harfleur là où tant estoit venu que par faute de navire dont on ne pouvoit finer assez, il en convint beaucoup demorer à terre, envers le mois d aoust entrèrent en mer hautainement en point et en fier arroy de gens, à estandars desploiés qui vantil- loient en Taer et à trompettes et clairons retentissans sur reau,commesi tous eussent esté rois et empereurs. A peine, quant Hercules et Jason alloient quérans Tille de Colcos, navoient plus fier appareil, ne contenement que ceste gens dont les dois et les ongles ne convoitoient que desci- rer peaux d'Angles, et leurs mains remplir de rapines et de richesses là où fort avoient Toeil. Portoient avecques eux eschelles et tous autres engins pour prendre villes, mais n'y avoit nul entre eux, sinon les trois, qui sçust sur quoy on avoit l'emprise , de peur que les nouvelles ne courrussent devant eux, et par ainsi eux contenans tous en- samble, qui estoient bien cinq mille combattans, et montés jà en la haute mer, alloient vaucrans par icelle comme gens quérans ne savoit-on quoy, ne où ils vouloient descendre, vaucroient aucuneffois sur celles de Hollande et Zélande, tellement que le duc commanda à toutes villes qui avoient les ports, d'entendre à eux et d'y avoir l'œil, car ne savoit s'ils en vouloient à lui ou non, pour cause du dauphin, et ■ Guillaume Cousinot Ait fait chovalier en 1449, à la prise de Rouen et devint alors bailli do cette ville. 3d0 CHRONIQUE estoient les choses entre le roy et luy alors si estranges et de si mauvaise disposition, que ledit duc volant ce na- vire ainsi vaucrer devant ses pays et encore à tel effort et orgueil, devoit bien faire prendre garde à leur contendre et à la fin de leur emprise. Or est vray aussi que jà avoit vni ou X jours paravant que une petite compagnie de Bretons avoit fait un rapt en Angleterre et estoit entrée en un havre nommé Samwyc *, là où elle avoit fait du grant dammage aux Angles, mais parce que lesdits Bretons estoient trop faibles et non en nombre pour résis- ter à la commotion desdits Angles, jà s'estoient retrais en Bretagne atout leur butin qui montoit à dix ou douze mille escus. De quoy les Angles tant mus et despis que plus ne pouvoient, se crucifioient d'argu et de leur honte ; donc maintenant, quant ils veoient ceste grant flotte vau- crant arrière devant eux et que le sénéchal de Normandie en estoit chief, l'homme du monde dont ils cognoissoient les arts et esprits plus à craindre, ne sa-v oient que penser, ne de quel costé eux garder, ne munir, et encore tant moins pour cause que les princes d'iceluy royaume estoient en division l'un contre l'autre, lun avecque^ la royne, l'autre en son contraire, par quoy l'un des partis eust bien voulu voir et souflFrir la foule de l'autre, posé encore que le dammage en redondast sur le commun royaume et sur leur propre gloire. Sy convient bien noter droit-cy que ceste emprise qui se mist sus par ce séneschal se fit à cer- tain propos et en entendement avec aucuns Angles qui s'en Guidèrent avancier et faire prévaloir leur parti. Car tout l'espoir et le fort qu'attendoit le parti de la royne, c'estoient les Franchois dont ce séneschal sur tous autres ' Sandwich. DE CHASTELLAIIf. S51 estoit susciteur et conduiseur de Vœuvre, tant comme bon et léal Franchois héant les Angles, comme par faveur que avoît à la maison d'Anjou, dont ceste royne estoit fille ; car lui sambloit, et vray fut, que posé ores que sa faveur portoit avecques Tune part des Angles pour l'amour de la royne, en portant toutevoies ennemisté à l'autre, tous- jours adammageoit-il ses ennemis. Et par ainsi, comme ces gens-oy estoient estoffés d'eschelles et de tout ce qui besongnoit en tel cas, fait à penser que leur emprise devoit estre grande et de couvert entendement, et que, si le beau se fust offert pour mettre à exécution ce que qué- roient, leur descente eust esté ailleurs peut-estre que ne la monstroient, mais vaucrans longuement par mer, sans esploit et que vivres commençoient à diminuer, ne virent plus bel qu'en lieu de riens faire de leur désir, procurer escandre ' et donmiage à la nation angloise, de quel parti que ce fust, et d'y laisser enseigne de leur venue. Et de fait vinrent riflans devant le port de Samwyc là où avoient esté les Bretons, et là tous d'un commun accort, descendirent en terre, par petis bottekins \ de trois à quatre cents hommes d'armes et les archers, à estandars des- ployés, et commencèrent à marcher en avant en pays et allans toujours devant eux en belle bataille. Messire Jehan de Lorraine, le séneschal et Flocquet avec eux, mirent à feu et à sang tout ce qui ne se pouvoit enmener, ne emporter, vinrent jusques à la ville , la prinrent par puissance et entrèrent dedens, la pillèrent toute et la misrent au net, y tuèrent grant foison d'honmies, n'y meffirent onques ne à femmes, ne aux églises, par édit qui en estoit fait sur la mort, trouvèrent tant de biens et ' Bscandre, déshonneur. ' BotteJiins, nacelles. 35i CHRONIQUE tant en prirent et emportèrent avec eux en leurs bateaux que l'estime en monta bien à deux, trois cens mille escus, sans le damage qu'ils y firent d'autre tant et plus, et trou- vèrent tant de biens que la moitié ne s'en pouvoit en emporter. Furent dedens la ville que dedens le pays, entrans et saillans, bien par l'espace de quatre grosses heures, vaillamment eux conduisant et bien aviséement, jà-soit-ce que par tourbes çà et là les gens du pays se cuidoient assambler pour eux deffendre, mais ne purent onques venir à multitude qui souffisist à les grever, parce que les Franchois mesmes les tuoient icy et là, là où ils s'assambloient, dont le nombre monta environ à quatre cens morts et trois cens prisonniers, lesquels ils emme- nèrent. Donc, à la retraite, les Franchois se monstrèrent moult asseurée gens et pleins de valeur, y laissèrent toute- voies six hommes d'armes qui furent tués. Le séneschal toutevoies, adfin que les Angles ne le pussent reprochier de lâcheté, demora encore six grosses heures en bataille devant leur havre pour voir s'ils le voudroient venir com- battre, et de fait envoia en terre devers eux un sien pour- suivant pour les semondre à la bataille , qui onques ne l'osèrent accepter, parce que leurs ports sont loings de l'un l'autre et ne purent se trouver assarablés si tost. Mais Angles, mesmes doubtans que ledit séneschal ne s'en tenist pas encore à tant et qu'encore il avoit autre emprise sur eux plus avant, eux-mesmes envolèrent devers lui pour avoir trêves seulement ce jour et la nuit jusqu'au lende- main, de laquelle chose ledit séneschal plus joieux que de tout son acquest, comme d'avoir tant vescu que Angles mesmes en leur royaume perplex de son effort, lui avoient demandé trêves, respondy que onques si haut hon- neur ne lui advint, ne si honorées trêves ne furent don- DE CHASTELLAIN. 353 nées d'homme, et que certainement ils les auroit [accordé] volentiers et les leur accorda, disant grant mercis au roy d'Angleterre de l'honneur que fait [avoit] à un séneschal de Normandie de lui demander trêves en son propre lieu. CHAPITRE LXXI. Comment messire Jehan de Rebremette fist de grans exploix contre les Mores. Naguères je vous parloie comment le roy de Castille envoia devers le roy Charles de France un sien baron son parent pour mettre accort entre le roy et son fils le dauphin, et lui avoit fait dire que ne fust que Cepte estoit assiégée alors des roy s de Fez et de Bellemarin, lui-mesme en per- sonne fust venu devers luy pour y trouver moien. Or don- ques puisque [de] cestes paroles il appert que Cepte estoit assiégée en ce temps-cy des ennemis de la foy, il en convient donques faire un peu de narration puisque la matière s'y oflFre, car est ladite ville de haulte mémoire et de recommandation digne pour le salut que la crestienté y prend, et de glorieuse perpétuelle louenge pour ceux qui la conquirent et aujourduy gardent contre les infidèles. Sy est vray qu'en ce temps-cy les roys de Fez et de Belle- marin avoient mis leur siège bien fort et bien dru devant ceste ville et y avoient mené quinze mille hommes à che- val et quatre-vingt mille de pié, par lesquels ils donnèrent tout ce que porent de traveil aux assiégés qui vaillam- ment se deflfendirent. Mais entre les autres eflFors, leur livrèrent assault mortel et horrible par trois jours durans l'un après l'autre, là où Dieu , confortant ses champions, fit tourner le dammage en leurs personnes, car y avoit 354 CHRONIQUE multitude de morts en leur ost et en si grant nombre que bel n'y avoient que le retraire. En ceste ville de Capte dont cbief et capitaine estoit le conte de Mirre, un des vail* lans chevaliers des Espagnes, se trouva assiégé un cheva- lier du pays d'Artois , nommé messire Jehan de Rebre- mette*, non encore devenu chevalier, mais temprementle devint depuis comme se dira en son lieu. Cestui de Rebre- mette, povre gentilhomme, mais de grant cœur et quérant honneur en tous lieux périlleux et durs, volontiers se trouva un (et envis se fust tenu darrière là où autres se fussent avancés en bien faire), assiégé comme les autres en ceste ville, souvent et dru quant le conte capitaine fit ses sallies, infailliblement tondis se trouva avecques luy et s'y porta moult bien, et tant y fit par ses vertus que gloire et los s'espandirent sur sa personne, et en firent Portingar lois bonne estime. Un jour, environ un mois après le siège estant retrait, quatre cents Sarrasins de Thostel du roy de Fez, les mieux en point qui y fussent, vinrent courre devant ladite cité et à telle heure qtie ledit conte de Mirre , capitaine, n avoit alors avecques luy que quatre- vingt-seize chevaux et autant d'hommes de fait. Toute- voies, voiant la saillie sur eux estre plus honorable que autrement , saillit dehors ledit conte avecques le nombre dessusdit, et là, en Taide de Dieu et en la peine de leurs bras, oh ledit de Rebremette, ainsi que recordé me fut par autres qui ce virent, se vit voir et sentir, tant fit ledit conte et les siens que Sarrazins furent desconfis et en emmena partie prisonniers avecques luy, et les autres qui eschapper pouvoient sans mort, se sauvèrent par fuite bien confuse. ^ Jean de Rebremette, seigneur de Thihauville. Il était attaché à Antoine, bâtard de Bourgogne. Jacques Duclercq dit qu'il était picard. DE CHAOTELLAIN. 355 Sy continua ledit de Bebremette asaeaB longuement en la frontière de Cepte jusques à olr nouvelles que le roy de CastiUe vooloit entrer arrière en Grenade à effort contre le roy dudit lieu, car jà longue espasce par avant lui avoit mené guerre, et lui avoit pris des villes et fait grant gast en son pays, là où ledit de Bebremette s'estoit trouvé par avant et avoit esté à prendre une ville d'assaut nommée Cymame, là où il fut le premier entrant. Donques mainte- nant, quant vit la frontière de Cepte estre comme à repos et relenquiédes Affricans, se voulut transporter en Castille arrière pour aller en Grenade, et de fait s'y trouva tempre et de beure et fut reçu à saudée avecques ledit roy, lequel il trouva en pays d'ennemis en une cité nommée Geen *, et avoit avecques luy deux mille hommes d'armes et trois raille et cinq cens gencttes*. Sy advint que le roy castil- lan, un jour, alla monstrer son effort devant la cité de Grenade, à tel beure que le roy de Grenade mesmes pour deffendre sa seigneurie s'estoit mis es cbamps devant sa cité, et venant au-devant dudit Castillan, menoit avecques luy deux mille six cents chevaulx et trente mille arbales- triers, qui estoient cacbiés derrière luy, comme en enbuscbe, dedens multitude très-espesse d'oliviers. Sy joingnirent les deux osts royaux près de l'un l'autre jusques à livrer escarmuce très-dure et très-àpre et bien par l'espasse d'une heure, là où l'orgueil à deux lez estoit grant. Sy advint, ainsi que la retraite s'en fit deçà et delà, un Sarrasin, fier et de grant monstre, s'avança entre les deux batailles et vint semondre aucuns des crestiens pour le combattre à outrance, ne lui ehailloit qui, Sy l'oyt ledit de Bebremette, * Jaen. • Genetfes, corps de cavalerie légère, armé de javelines. 356 CHRœiQUE qui tousjours veilloit pour honneur acquérir et souTerai- nement en cas de salut, et prestement voiant ce Sarrasin requérir bataille, vint au roy de Castille, monté et armé en son commun usage, lui disant : t Sire, jà a grant pièce € que j'ai, par vœu publique, entrepris de quérir à corn- € battre un Sarrasin, si Dieu me vouloit donner ITieur de « le trouver. Sire, j'ay esté autrefois en vostre service « contre cestes mesmes gens, là où vous estes, et ne lay « pu trouver. Sy ay esté depuis en AflFrique, servir le € roy de Portugal contre le roy de Fez et de Bellemarin, € et ne Tay pu trouver à ma semonce. Sire, maintenant € je me treuve en lieu où Sarrasin mesmes à sa requeste € semont un crestien. Sire, je vous prie qu'à moy , un € povre aventurier en qui n'a que perdre, il vous plaise a accorder ceste bataille, et jà-soit-ce que je soie le moins « digne de tout vostre ost de ce faire, au ipoins ay-je « espoir en Dieu que toutevoies je ne vous y feray point « de honte. » Lors respotidy le roy: « Mon amy, je vous « prise en vostre bon vouloir et m'est iceluy pour gran- a dément recommandé, mais vous estes François et n'estes a pas appris, me douteroie, de la manière de faire des « Sarrasins de pardechà qui chevauchent h la gennette, a et est leur manière fîère et moult à craindre à qui ne Ta « apprise, par quoy je vous conseilleroye que vous laissis- « siez sa présumption passer avecques le vent, car à vous € n'en est ne plus, ne moins autrement. » — « Ha! Sire, « ce dist Rebremette, adonc en l'honneur de Dieu, je vous « prie que le Sarrasin ne s'en voise point sans que je le « combatte. Au fort, si je meurs, vous n'y perdez riens, ^< et Dieu, espoir*, y gagnera. Pour Dieu, Sire, souffrez de ' Espoir, jK»ut-Otre. DE CHACTKLLÂIN. 357 « moy . • — c Or va de par Dieu, ce dist le roy , qui te doint € bonne aventure I » Et à ce mat Rebremette tournant bride vers le requérant, fit le signe de la croix, et mettant lance en arrest, .vint courant vers son homme, lequel en dure et aigre bataille mist à mort et l'envoya jus de son cheval, couché à terre. Et ce fait, Rebremette regraciant Dieu de sa victoire, prist son erre, cuidant tourner devers son maistre le roy qui Tattendoit et le veoit combattre. Donc, ainsi qu il cuidoit retourner , oyt crier de rechief une voix espoentablement après luy comme 8*il le rappel- last. Sy se tourna arrière ledit Rebremette et vit que un autre grant et puissant Sarrasin vint criant sur luy et soy demanant comme si lennemi lui fust au corps et venoit wayfant et le menassant comme si le dust avoir mengié aux dents. Sy commença ledit de Rebremette à varier un peu pour savoir qu'il estoit de faire, mais con- cluant brief comme le cas requéroit, et voiant que fuir la bataille lui seroit une honte perpétuelle , se recommanda à Dieu arrière la seconde fois, et venant rencontrer son homme de chocq comme deux tours, le porta & terre et luy avecques, et fut le cheval de Rebremette tué, mais ledit Rebremette, visé de corps et desprit, mais non grant homme, prestement se leva et tint le Sarrasin en soubté dessoubs luy, là où finablement le tua et le mist à mort, et disoient aucuns lors, qu'après victoire obtenue il lui coupa la teste et tout h pié la porta en sa main jusques devant le roy en sa bataille, auquel il en fit présent. Sy le reçut le roy à moult grant honneur et en fit de haulx contes h sa baronnie qui tout samblablcment le glorifia moult en son faire, car de longs ans paravant n avoit esté vu cas samblable, ne de si hauto réputation condigne; mesmes b'eu esmerveilloiont les voians. Brief, le roy le remonta. rov. III. 23 358 CHRONIQUE honorablement et le fit chevalier sur la place en latin, lui donna beaucoup de biens et lettres publiques à tous princes crestiens de sa vaillance vue et cognue, et en signe et mé- moire perpétuelle du cas lui commanda et donna à porter en tymbre sur ses armes un bras armé tenant une espée et sur la pointe de l'espée une teste de Sarrasin coupée toute sanglante contre-bas. En quoy il peut sambler vray ce que aucuns disoient que la teste lui avoit coupée et portée en présent audit roy, et depuis en haut lieu dlion- neur ay vu porter audit Rebremette ledit tymbre, lequel lui refrecissoit sa gloire et sa bonne aventure en la bouche des hommes, là t)ù l'enseigne a esté vue* . Ce chevalier droit-cy , après avoir esté en la recouvranoe de Normandie avecques le roy Charles, pareillement et es guerres gantoises avec le duc de Bourgongne son prince» partit de l'hostel dudit duc , povre escuier et quérant ses aventures. S'adressa premier es Espagnes saudoier avec- ques le roy de Castille pour aller en Grenade , de là en Cepte pour l'aider à deffendre à l'encontre du roy de Fez, et depuis arrière la seconde fois avecques le roy de Cas- tille là où il acquist cest honneur devant Grenade, dont le nom de luy fut solempnisé beaucoup en plusieurs marches et de gens de diverses nations qui s'y trouvoient à l'heure quant ceste besongne se fist. Par quoy, lui retourné es marches dont il estoit, et par espécial en court, fut honoré et prisié, et reçu à l'advenant de son mérir'. Eut toutevoies des autres honneurs depuis bien grans, et desquels se fera le conte, quant il sera heure et lieu en l'année ensuivant. * Chastellain fait ici allusion au champ clos tenu à Valenciennes par Jean de Rebremette, le 14 décembre 1458. [Vop, Jacques Duolercq, III, 40.) * De son mérity de ce qu'il méritait. DE CHASTBLLAIN. 359 CHAPITRE LXXII. De dlTers prodiges. Sy laisse à plus en parler maintenant de ce chevalier pour continuer mes autres matières, dont une moy requé- rant que je ne l'oublie, se présente pour avoir avancement devant autres pour cause de sa condition estrange et peu oye semblable jà-soit-ce que moy-mesme mettant amiration en ce qui m'en fut dit, n'en appreuve point la chose comme [pour] l'avoir vue, mais tant seulement par conte et rela- tion de gens de bien. Prenant toutevoies assez pié sur cas samblables dont les nobles historiographes romains ont escrit en matière de prodige, tant plus m'enhardis droit-cy d'en faire narration, quant le temps les a produits et fait avenir, ne sçay à quelle signifiance. Il est vray que moy estant à Bouen en aucuns affaires de mon maistre le duc de Bourgongne, me fut certifié par gens dignes de foy qu'en une villette nommée Velly, en Veuquesin',vers la fin de may, en plein cler jour fut vue sourdre d'une veine de la terre une flamme de feu petite en son naistre, la- quelle en sa continuation crpissoit tousjours et montoit jusqu'au ciel, dont la grandeur et l'extension, avecquesla clarté qui en partoit, estoit si merveilleuse que elle estai- gnoit celle du jour et sambloit le monde estre tout tourné en feu, voire à ceux qui là estoient comprins dedens. Sy en estoit tellement perplex le peuple dudit lieu et si arrière de sens que non sachant refuge fors seulement à Dieu, . tout examiné, s'enfuy en l'église, cuidant que le monde ' Veuqueiin, Vexin. 360 CHRONKjUE finast, et tant se monstra entrepris que les mères mesmes abandonnèrent leurs enfans au bers les aucunes, autres enprès le feu en l'âtre, comme si riens ne leur en fust, et s'enfuirent comme non visans qu'à sauver elles-mesmes, et en ceste perplexité se rua tout le monde à g'enoux en celle église, criant contre le ciel et orant * chacun en sa dévotion qui mieux mieux, sans donner entente, ne ascout l'un à l'autre. Dont il advint qu'en regardant contre-mont le ciel, oïrent réallement et se perçurent d'un merveilleux bruit en l'air et d'un clicquetis de multitude de légions de gens armés, comme il leur sambloit en tournant leur ascout et sentement à ce, virent avec ce visiblement une ou plu- sieurs églises, ce leur sambloit, à multitude de clochers et de tourelles tournées toutes contre-bas, ce dessoubs desseure, comme si elles dussent cheoir et périr, et eux ainsi enclos dedens cestui feu sans en recevoir aucun mal, demorèrent longuement en ceste vision, laquelle soy esvanouissant et le feu pareillement, se retrouvèrent arrière en la clarté natu- relle du jour comme devant, et en firent leurs contes et leurs amirations merveilleuses l'un h Tautre et publièrent par toutes terres ce qui en estoit advenu. Ainsi me fut-il relaté pour vray. Un autre prodige encore me fut raconté audit lieu, qui en ce mesme temps devoit estre advenu envers la cité de Mens , et disoit-l'on que vu avoit esté en Taer deux mer- veilleuses cohortes de gens armés combattans lune contre l'autre par toute mortelle ennemisté, dont en continuant leur bataille, un visiblement abattu chut j.usques sur la terre , mais non y faisant repos aucun , fust prestement relevé en l'aer comme par avant, etlorss'esvanouy la vision » Orant, priant. DE CHâSTELLAIN. 561 aux regardans. Le tiers prodige encore y fat adjousté mer- veilleux, et me disoit-l'on que une infinie multitude d'oy- »eaux grans et blans comme cignes, avoient est^ vus en Taer, volans très-haut, et sambloient leurs plumes estre comme escaîlles argentées et reluisantes comme harnoys, ne faisoient toutevoies nulle noise, ne ne portoient signe nul de molesté l'un à l'autre, fors que toute merveilleuse jocondité plus que terrienne. Lesquelles choses, si vrayes furent, je n'asseure point, mais très-bien puis certifier que de gens notables et dignes de foy me furent recordées et acertenées estre véritables. Sy les ay mises, non pas par nécessité de ma matière, mais par amiration de la chose qui moult sonne estrangement, laquelle toutevoies, si elle a esté advenue, ne peut faillir de mistère en parfont sens non plus que de tarde créance en la plus part des lisans. ï)onc et pour raffermer la possibilité de cestui cas par autre cas samblable advenu de mon sçu jà longuement par avant cestui, maintenant quant je m'en recorde et que telles choses qui ne sont point de l'essence des matières de quoy on escrit , s'esvanouissent souvent des mémoires humaines et ne se peuvent toutes réciter en leurs propres lieux et heures, quant elles eschéént, pour ce que mémoire est là vile, il me souvient comment vers l'an XL VIII, sur les marches de Bretagne sassamblèrent deux merveilleuses cohortes d'oyseaux en bataille l'une contre l'autre, en un beau plein champ, dont Tune cohorte sy cstoient tous gays en noml)re de huit ou dix mille, et l'autre sy estoient toutes pies en nombre égal aussi préparées à bataille. Sy vinrent à confliction ensamble ces deux espèces d'oy- seaux et combattirent par tel haïr et si longuement qu'en mon bon retenir toutes les pies y demorèrent mortes sur le lieu et y furent trouvées par telle multitude que les 362 CHRONIQUE champs en estoient tous couverts, laquelle chose» jftrsoit-ce que eUe soit naturelle et que par envie aucune de natme procédant d'aucun accident, elles pouvoient avoir fait ceste congrégation Tun contre Tautre, toutevoies pour ce que l'effet en est estrange et non advenu autrefois ailleurs, il y chiet avoir estrange ymagination aussi, et ne doit faillir de mistère, quoy qu il tarde ou court ou long, quant autre* fois et aux Bomains et autres, plusieurs longs événemens leur ont esté préfigurés soubs couvertes merveilleuses ostensions non bien capables, comme droit-cy peut estre, là où le temps de cestui mon présent vivre droit-cy et à ceste heure peut donner beaucoup de diverses ymagina- tions aux cler voians et faire doubter et frémir diverses et sauvages conséquences en temps advenir. CHAPITRE LXXIII. Comment le duc visita les villes de la Somme. Comme en plusieurs lieux icy-devant,jay dit que le duc Philippe avoit bien à regarder devant luy et de soy forti- fier de sens et de bon avis tous les jours de plus en plus, encore présentement suis-je bien constraint d'en escrire samblablement. Car de tous lez du monde Tapprochoit-on par samblances de mauvais exemple, huy cy, demain là, et sambloit qu'on lui préparast manasces icy par gens d'armes, là par journées et conventions secrètes que au- cuns capitaines et chiefs de guerre tenoient entre eux à Paris et ailleurs , et avec ce firent approcher leurs gêna d'armes près de ses pays le plus que purent, aucuns sur les frontières de Picardie, autres sur les marches de Bour- gongne, à Langres et ailleurs en assez de lieux , et pour DE GHASTELLAIlf . 363 ce que cestee manières de faire estoien^M de mauvaise apparence, et que le duc craignoit que le peuple des villes sur Somme pouvoit estre variable aucunement et non ferme au besoing, jàrsoit-ce que leur vie estoit pleine de félicité et de bonheur emprès ceux du royaume leurs voi- sins, le dtic pour soy monstrer à eux, qui de long temps ne les avoit vus, ne visités, se disposa de les aller voir et de séjourner un peu de temps avec eux pour lesrenouveller en leur dilection et bonne amour envers lui. Et de fait soy partant de Hesdin, pour la première devant toutes les autres, alla à AbbeviUe, là où joieusement fut reçu, et vinrent tous les grans de la ville et les officiers au-devant de lui moult notablement bien loings enmy les champs et là lui firent la révérence. Sy fit celui soir le duc grant chère et lui porta-l'on les présens de vins largement. Le lendemain fit convenir devant lui tous ceux qui estoient en autorité en ladite ville, et là leur remonstrant toutes choses qui bien séoient à estre dites, leur interrogea com- ment ils estoient disposés envers lui et si leur vouloir n'estoit de lui estre bons et léaux subjès, comme il leur avoit esté bon protecteur et bon prince, qui tousjours les avoit doucement et bénignement traitié et non usé sur eux de nulles choses grièves, ne aigres, leur remonstrant aussy comment du vieil temps, et premier que ils fussent à lui, tousjours de leur franchise et bonne amour , au temps de la guerre, ils portoient sa querelle et lui estoient fermes et favorables, dont maintenant il les remercioit, et alléguoit que par plus forte raison , si le cas y eschéoit maintenant, plus dévoient estre affectés à lui, car il estoit leur prince et seigneur, et avoient esté donnés à lui et transportés de la main royale en la sienne. De laquelle chose, jà-soit-ce que point n'y mettoit dedeffiance, désiroit 3G4 CHRONIQUE bien toutevoie^'en avoir leur response pour celle heure de lors. Sur laquelle demande, quant ce vint à la response rendre, jà-soit-ce que aucuns y pouvoit avoir entre-deux couvertement qui avoient divers courages ainsi que gens ont, qui toutevoies n'avoientne force, ne pouvoir, tous d'un commun accord respondirent très-affectueusement: € Mon- « seigneur, nous vous tenons pour nostre seigneur et pour « nostre prince et vous avons trouvé tel et si bon, grâce à « Dieu et à vous, que nous voulons vivre et mourir « avecques vous, et n'est difficulté nulle que vous y doyez « mettre, car nous savons bien qu'en ce faisant nous nous « acquittons envers Dieu et envers droit, et le devons faire « ainsi, car nous avons esté donnés et transportés en vos « mains par si grande et mure délibération royale que te riens n'est qui nous puist reprendre de nous tenir à «c vous, ne qui nous doye forcer aussy, ne requérir de « faire autrement. Et pourtant, nostre très- redoublé sei- « gneur, nous et nostre ville et tous les habitans, grans « et petits, nous sommes tous à vous comme raison veut, « et n'est riens, ne ne sera, si Dieu plaist, qui nous dis- « traye de vostre amour et bonne obéissance. » Sy fut le duc très-bien content de eux et les en remercia, et faisant bonne et joieuse chère avec eux, y demora une espasce de jours et de là tira outre et s'en alla à Amiens, là où très- solempuellement fut reçu aussy, et, comme avoit fait inter- roger à ceux d'Abbeville, pareillement et droit-là aussi, là où la response fut de telle substance comme l'autre et d'aussy bonne efficace. Là fist-il sa festede Nostre-Dame de la my-aoust, et y fust joyeusement reçu et festié en divers lieux. Mais après cinq ou six jours y avoir séjourné, pour ce que la mortalité y estoit grande et la plus subite qui avoit esté vue nulle part ailleurs, fut conseillé de s'en DE CHASTELLAIN. 365 # partir plus pour sa famille que pour lui, car lui ne crai- gnoit ne mort, ne autre rien onques, et s'en alla de là à Péronne, et de Péronne à Saint-Quentin , là où tout par- tout se monstra à son peuple, et leur renouvelloit leurs amours et leurs affections à sa personne , par pareilles paroles comme à l'autre part. Lesquels tous par considé- ration de sa bonté et de sa puissance aussy et que ils veoient bien qu'en vivre et mourir avecques lui et en m^ntenir sa querelle gisoit tout leur bien et salut , et en faisant le contraire , leur mort et désertion, comme au- treffois avoient esté bien expers, se déclarèrent tous affec- tés à lui de cœur et d'âme, et non-seulement affectés, mais constrains de raison et de droit de faire ainsi. Et par ainsi le duc, après avoir fait tout celui tour sur la rivière de Somme, repassant par Cambray, par Valenciennes et par Mons, se rendy à Nivelles en Braibant devers le dau- phin qui demouroit là emprès, et là firent leurs conjoïs- sances toutes nouvelles, car avoient esté dessevrés d'en- samble par l'espasce de deux mois ou mieux. CHAPITRE LXXIV. Comment les Liégeois se mirent en armes. Pendant ceste Visitation donques que le duc fit de ses villes sur Somme et que le regard avoit à tourner en beaucoup de lieux, huy en France, demain en Angleterre^ lui vinrent nouvelles d'une autre ennemisté arrière toute soudaine, et lui rapporta-l'on, et vray fut, que les Lié- geois avoient mis leurs bannières sur le marché en signe de guerre et se vouloient mouvoir contre luy et invader 366 CHRONIQUE son pays de Haynau, et de Tait furent esmus et se coin* mençoient à lever jà en grandes tumultes et tourbes de gens comme tous effuriés et cela à cause d'une bonne et belle place nommée Fontaines ', ville et cbaateau, laqaeDe lesdits Liégeois vouloient maintenir que tenir se devoit de Liège et ressortir à eux, et le seigneur du lieu, un noble cl^evalier, nommé le seigneur de Fontaines » subjet et vassal du duc, alléguoit du contraire, et ne vouloit nulle part sortir qu'en Haynau, dont il tenoit souverainement le chasteau, content aucunement de la ville que ce fost Liège. Sy en avoit la question long^mps trainée entre les Liégeois et lui, dont finablement, maintenant, quant n*en purent avoir fin, délibérèrent de lavoir au baston et conclurent d'y aller mettre le siège. Sy en fut le duc ad- verti, qui ne réputoit à guères grant chose leur manasae et monstra bien que ce n'estoit pas le plus fort de son seing que de résister à eux, ains dist très-bien: c Plust à Dieu, « quelque affaire que j aye autre part, qu'ils y vinssent en a nombre de vingt ou de tsente mille et que Dieu me « donnast grâce de les y voir à Vœil, pour voir lequel de a nous deux en partiroit à mauvais conte ! Jay bien ail- tf leurs à entendre, mais encore laisseroie tout pour les « aller combattre. » Sy dist au seigneur de Fontaines qui estoit venu à conseil à lui pour savoir ce qu'il auroit à faire en cestui cas : « Sire de Fontaines , retoumez-vous- « en et gardez vostre maison , et si effort nul vient sur « vous, ne vous en esmayez ; je ne vous souffreray guères « longuement en ce péril que je ne vous en délivre à Taide « de Dieu, et si vous n'estes fort assez pour garder vostre « lieu, je vous ordonneray gens pour vostre renforcement » FoDtaine-rÉvdque, h une Houe de Cbarleroy . DE GHÂST£LLAIN. 567 c assez bon nombre. » Et de fait ordonna à messire Jac- ques, seigneur de Harcies, un très-vaillant chevalier et bailli des bois de Haynan, de soy aller bouter en Fontaines avecques deux cens combattans, avecques le seigneur du lieu, leur commandant la garde d'icelui, et que au rema- nant ne se soussiasâent de nulles manasces, quant encore toute la puissance de Liège se trouveroit devant eux. Sy alla ledit de Harcîes et se mist sus au plus bel que pouvoit et s'attendy à l'aventure du romanant très-bien reconforté et le duc pareillement. Lequel escrivy à l'é- vesque de Liège son nepveu de ceste matière, qui grande- ment s'y porta bien en faveur de son oncle et mist grant peine à mettre son peuple en paix. Et le ravoyant dure- ment de sa folie, lui remonstra la maie aventure et la maie perdition que il quéroit. Pareillement firent les nobles et les notables du pays, lesquels ne vouloient point avouer le peuple en ceste folie, et ne vouloient entrer en guerre, ne en esjrif encontre le duc leur voisin, que trop bien avoieût cognu autreflFois. Sy leur en souvenoit encore et le craignoient et ne vouloient que vivre en paix avecques lui. Sy porta telle vertu le conseil de l'évesque et des nobles qu'enfin toute celle effuriée commune qui s'estoit ainsi commue, retira ses bannières dedens et se remist en paix, et donna repos au duc aussy en celui en- droit, qui jà estoit pourvu de conseil et de gens pour les aller combattre à la plus grànt joye qu'il eust onques. Aucuns toutevoies pour celui temps murmuroient, disans que ceste commotion des Liégeois avoit esté pratiquée de main costière non amie au duc et par foraine suggestion couverte, pour le faire entrer en inconvénient et en tribu- lation adfin d'estre tant plus foible et plus empeschié en autres résistances , là où on le quéroit, imaginant que 568 CHRONIQUE Franchôis dévoient avoir pratiqué cecy, parce que autref- fois avoient voulu faire du samblable et s'estoient assajés souvent de les faire mouvoir contre le duc et de les avoir de leur alliance en son contraire. CHAPITRE LXXV. Comment les ambaçsadeurs du roy de Hongrie furent de rechef reçus à grant honneur en France, et de la mort dudit roy. Matière maintenant, qui digne est de recort, vient droit-cy, c est du roy Lancelot, roy de Hongrie et de Behaigne, lequel, comme il a esté dit cy-devant par plu- sieurs diverses fois, avoit envoie ses ambassadeurs devers le roy pour alliance et pour renforcement à rencontre du duc de Bourgongne en sa querelle de Lucembourg, comme dessus est faite mention, et souverainen^ent contendoit à la fille du roy, dame Magdaleine de France, 'pour l'avoir en mariage. Sur quoy ledit roy h la darrenière fois que les ambassadeurs hongrois furent devers lui à Lions et aiant assez agréable leur demande , leur respondit que quant ledit roy hongrois euvoieroit devers lui ambassade niant plein pouvoir de besongnier en ceste matière, volentiers il y entendroit, et cognoissoit bien que sadite fille y pour- roit estre bien logée, et atout celle response partirent de lui grandement coutens , comme il a esté dit , et tenoient le mariage comme accordé, et errans par leurs longues journées et loingtaines marches au retour devers leur maistre le roy Lancelot, lui firent recort de ce que bcson- gné avoient avecques le roy des Francs, qui moult se tint à reconsolé de leur joyeux rapport et délibéra ]>ieii en DE CHÂSTELLAIN. 369 lui-mesme de parfaire le remanant honorablement puisque si avant en estoit, comme il fit en eflfet. Car tantost pre- nant conseil avecques les grans de son royaume sur la manière du faire, ordonna un arcevesque chief de son ambassade pour tramettre arrière en France avecques autres grans seigneurs grant nombre, de trois nations, dont Tune sy estoit de Hongrie, l'autre de Behaigne, et la tierce d'Austrice, entre lesquels y avoit aucuns autres évesques encore pour accompagner Tarcevesque. Etàiceluy arcevesque, comme cliief, donna tout entier et plein pou- voir de l)esongner en la matère de ce mariage avecques le roy des Francs et en toutes autres matères collatérales touchant le duc bourguignon, sans réserver riens. Et fur- nissant iceux d'or et d'argent, de vassellemens et de riches joyaux, pour donner à sa noble espouse et ailleurs, les pourvoians aussy de charroy et de toutes diverses manières de richesses et habillemens de drap d'or et de soye, de riches pennes et de tout ce qui pou voit donner pompe et parement, avec ce que les seigneurs de eux-mesmes estoient riches et puissans, les mist sus et les envoia en France en très-haute magnificence et pompe, qui tant firent et si longuement errèrent par les champs, que jà entrés en France, firent leur entrée en la ville de Tours en Ton- raine le viir de décembre, jour de Nostre-Dame, l'an mil CCCC LVJJ, en nombre environ de sept cens chevaux et vingt-six charriots bien richement attelés de gros roncins. Sy avoit en leur nombre multitude de grans seigneurs des trois nations, dont les noms sont durs à nommer à ceux de la langue françoise, par quoy je les trespasse, excepté que le seigneur de Bodemac, contraire du duc de Bour- gongne en la querelle de Lucembourg, les accompagnoit comme un des principaux moveurs du débat. Pareille- 570 CHRONIQUE ment ât le prévost de Trêves et messire Adam de Cu- tenem avecqnes bien trente gentilshommes des msrches d'Ardenney qui tous entrèrent en moult belle ordonnanoe en ladite ville, et en faisoit bel voir Testât et le contene- ment. Car tout premier allèrent au devant de eux tout loings hors des portes les prélats de diverses esglises, motik richement en point et accompagnés à leur appartenir « comme Tarchevesque de Tours, Tévesque de Coustancea, l'évesque du Mans et plusieurs autres prélas et gens d'esglise. Après allèrent ceux de la cité de Tourg, noUes et bourgeois , qui firent leur route à par eux, et tierce- ment alla après le chancelier de France, messire Gail- laume Jouvenel, avec ceux du conseil qui fit la tierce route, et la quatrième route et la darrenière firent les contes de Foix, de la Marche, de Dunois, Philippe deSaToie, fils du duc de Savoie, le marquis de Saluce, le seigneur de la Tour, le séneschal de Normandie et grant multitude d'au- tres gentilshommes, chevaliers et escuiers, qui tous ne se peuvent nommer et lesquels le roy avoit fait venir là pour parement. Lors toutes cestes gens venus jusques auxdits ambassadeurs qui s'en venoient tousjours avant, là se misrent en ordonnance, et s'avança le chancelier du roy et bien viegna lesdis ambassadeurs très-révéramment et leur fit une oration très-belle en latin, et leur monstrant chîère amiable, les reçut à grant joye , et pareillement eux à lui et aux autres monstrèrent un très-joieux visage. Lors chevauchèrent ensamble les deux archevesques et le chan- celier de France avec eux, et toute autre gens d'esglise avecques gens d'esglises , chevaliers avecques chevaliers, seigneurs avecques seigneurs, escuier avec escuier, et en cest estât entrèrent à Tours dedens la ville en magnifique estât bien ordonné, et les mena-l'on jusques à leurs logis là DB CBA8TELLAIN. 371 où le festiement leur futfiiit grant et la Visitation bien soi- gneuse pourcauseque de prime fiaoeils ne purent aller vers le roy lui faire les honneurs pour ce que ledit roy estoit malade et l'avoit esté jà une pièce. Sy les convint bien séjourner dix jours entiers, premier qu'ils le vissent, ne la royne aussi, ne celle pour qui ils estoient venus de si loings, et estoit logé le roy, ensamble et la royne, au Monstisemprès Tours, là où ils se logèrent de coustume et de tout temps. Après donques ces dix jours passés et que le roy estoit revenu à lui assez bien, le xviii' du mois de décembre furent menés ces ambassadeurs hongrois devers le roy, à Monstis, là où le roy estoit assis en son trône reluisant d or, tout adestré des princes de son sang grant nombre et d*autres grans seigneurs. Et lors lesdits ambassadeurs venus devant lui, lui firent la révérence et les recomman- dations de leur roy, le roy Lancelot, lesquels le roy reçut à moult agréables et les bienviegna très-humainement. Et alors Tarcevesque hongrois, chief de Tambassade, com- mença à faire sa proposition en latin, toute en haut et en publique, tendant à remonstrer au roy la grant affinité de lignage, qui estoit entre lui et le roy leur maistre le roy Lancelot, et comment de tout viel temps les deux royaumes de Hongrie et de Behaigneavoient eu tousjours une singulière amour et affection à la très-crestienne mai- son de France, pour laquelle refrescir de nouvel et reconso- lider par nouvelle considération, leur roy, le roy Lancelot, désirant ce mesme comme ses pères, les avoit envoies de- vers luy pour soy y obliger et lyer, et [les avoit chargés] de lui demander sa fille en mariage, comme par avant lui avoit fait toucher par autres ses ambassadeurs, que bien avoit reçus ; et pour tant venus de loingtaines marches devers 372 CHRONIQUE lui à ceste cause, lui requirent ladite dame sa fille qui estoit la rien du monde seule par qui l'amour entre deux si haulx et si puissans rois pouvoit estre rejointe et renervée de nouvel, disant, outre ce, que quant amour et considéra- tion auroit entre lui et leur roy, que au monde n'avoit rien nulle qui les pust nuire, et que de tout temps jusqu'à celuy jour les rois de Hongrie et de Behaigne avoient esté alliés avecques les roys françois, et encore le désiroit cestui plus que nul de ses devanciers, et dist cestui aroe- vesque : « Sire roy, tu es la colombe de la crestienté« et a mon souverain seigneur le roy Lancelot en est Teseu; < tu es la trës-crestienne maison, et mon souverain sd- < gneur en est la muraille, » avecques plusieurs autres belles allégations sur lesquelles il termina bien notable- ment et en grant sentence et qui moult plurent au roy et à cbascun. Le roy donques aiant oy ceste belle et notable proposi- tion, à laquelle il seoit bien response non despourvue de sens, fit respondre par son chancelier sur les points et les articles qui bien avoient esté notés, et comme ils avoient esté en termes moult acceptables, fit faire la response aussi la plus que l'on pouvoit propre à l'amour requise ; mais pour ce que la manière de l'alliance requise n'avoit point esté pleinement conclute, sur quoy, ne comment, le roy leur députa aucuns de son sang et de son conseil les plus grans pour communiquer avecques eux sur ceste matière et pour finablement, sans nulle contradiction, venir au parfait du mariage, auquel le roy estoit enclin si bien comme le roy Lancelot, et ne désiroit autre chose fors que la chose se fist. Et sur ce partirent lesdits ambassa- deurs du Monstis, allèrent visiter la royne et la fille du roy, dame Magdaleine, et de là retournèrent à Tours en DB CHASIELLAIN. 375 leurs hostels, notablement accompagnés, manastrés' ton- tevoies de beaucoup de haulx et de grans princes d'estre festoyés merveiUeusement, comme ils avoient entrepris tant par Tenhortement du roy, comme pour leur propre honneur, dont le conte de Foix, un très-gentil prince et belle personne, estoit celui qui premier lavoit entrepris et qui premier aussi le mist h effet devant tous les autres de France, et tellement le fist que à lui seul en demeure rhonneur. Car aux autres, fortune n*estoit pas si amie que d'atteindre jusqu'à là, parce que, premier que le second y pust venir, les nouvelles vinrent de la mort de celui pour qui on le faisoit, c'estoit du roy Lancelot, qui autant de cœurs attrista en un moment de heure comme il en avoit bouté en vaine joye en trame de longs ans. Mais ' conmie il ne soufist mie dire que cestui gentil prince le conte de Foix fît une grant et hautaine réception à cestes gens, qui ne dit emprès la manière comment et en quelle mode, pour tant, pour plus ouvrir la hautesse de la feste, je vous deviseray droit-cy ce que j'en appris de Toison- d'Or, roy de l'ordre du duc, qui pour celui temps y estoit et yeoit et oyoît tout ce qui s'en pouvoit voir et oyr , comme homme notable entre les autres de son temps et de la plus grant crédence en son estât qui vesquit lors*. Sy est vrai que le xxii' jour de décembre, tous ceux de l'am- bassade généralement estoient fait convenir en un lieu grant et spacieux que le conte de Foix avoit retenu et fait mettre à point pour les festoyer, et droit-là avoit fait dresser plusieurs tables et dressoirs, avoit fait tendre et décorer chambres et salles diversement de riches draps et > Je no connais pas co mot. = Il faut noter a\ec soin tout ce qui rappelle les relations de Chnstellaiu et de Lefebvre-Saint-Remy. TOI. m. 24 374 CHRONIQUE de tapisseries, avoit fait et donné les entremès et les pom- peuses ostensions diverses, lesquelles il vouloit mettre avant, avoit semons toutes les perles et les fleurs des hommes et des seigneurs de la court, dames et damoiseDes, et tout ce que pouvoit sambler estre bel et séant à haute feste. Donc pour venir à Teffet, les chiefs de Tambassade, l'arcevesque et tous les autres seigneurs hongres et be- haignois estoient assis à par eux à haute table et tant seulement le chancelier de France emprës eux, dont des mes, ne du service, ne de quelles viandes ils furent servis n'est œuvre d*en faire mention, parce que la narration en est inutile et que chascun peut bien savoir que toute abondance y estoit en tant que pour argent on en pust finer ou que terre en pust rendre aux hommes recon- vrance. A l'autre table estoient assis les autres chevaliers et escuiers de l'ambassade en nombre environ de soissante personnes, et à la tierce table séoit tout au plus haut bout la damoiselle de Chastillon, et messire Jaques Trapt em- près elle, la damoiselle de Villequier, le conte du Maine, la dame de Chastillon, le conte de Vendôme, «la damoiselle de Chasteaubrun, la damoiselle de Rony et plusieurs au- tres. Aux autres tables estoient assis toute manière de gens de l'ambassade, clercs et gentilshopmes et gens d'esglise, en nombre bien de deux cens, sans Tévesque de Passau, qui ne sist point à ce disner, ne nul de ses gens, pour cause qu'il estoit mal disposé et estoit fiévreux. Le conte de Foix, le conte de la Marche, le conte de Dunois, Philippe de Savoie, le marquis de Saluce, le seigneur de la Tour, ni le grant séneschal de Normandie, le seigneur de Prie et plusieurs autres grans seigneurs, toutes ces gens-cy n y furent point assis en salle, mais allans devant les mots, la phispart de eux, jusques tout fut parservi, fet] DE CHASTELLÂIN. 375 diânèrenten unlieuàpart. Mais en trespasflant la multitude des viandes délicatives» convient bien dire les «itremets qui y estoient entrelaciés très-somptueux, car tout pre- mier y avoit un grant chasteau auquel y avoit quatre tou- relles et au milieu une tour principale à quatre fenestres et à chascune fenestre un visage de damoiselle, dont la chevelure pendoit en arrière et n'en veoit-on riens que le visage et les cheveux. Au plus haut de celle maistresse tour avoit une bannière des armes du roy Lancelot, et à Tentour des tourelles avoit les armes des ambassadeurs chiefs, et par dedens la grosse avoit six enfans chantans par tel art que le chant sambloit procéder de la bouche des damoiselles. Le second entremets sy estoit un tigre hideux en son samblant, car estoit gros et court et avoit teste ter- rible à denture de sengler, et en icelle deux cornes courtes et agues ; sy se sambloit ladite beste remuer de par elle comme s'elle fust en vie, jettoit feu par la geulle et se faisoit regarder. Le troisième entremets sy estoit un grant roc, où il avoit cincq petis enfans habillés comme enfans sauvages, qui yssirent du roc et commencèrent à danser la morisque. Le quatrième entremets estoit un très-habile escuier , qui sambloit estre à cheval , et avoit fausses jambes par dehors si bien faites à mesure que elles sambloient estre les propres siennes et qu'il séist sur un cheval vif. Estoient lui et son cheval housses très-bien, et bondissoit parmy la salle et tournoit en Taer comme feroit un coursier, et lui advenoit très-bien à faire son person- nage, tenoit en sa main un pot paint de diverses couleurs, et d'icelui yssoient diverses fleurs, roses, margrites, vio- lettes, giroflées et autres de diverses espèces, dont sur toutes les autres y avoit une fleur de lis grande, toute pleine de petits lis, et l'assit en cest estât sur la grant 376 CHRONIQUE table. Après cestui entremets fut apporté mistérieuflement un paon en vie, et fut apporté à la grant table adfin de faire vouer ceux qui vouer voudroient. Donc à ladite gnjA table n*y avoit nul qui vouast, mais très-bien à Tautre, là où estoient assises les dames. Là y avoit-il deux aeAgm&m allemans qui vouèrent, dont sy estoit messire Jaques Strapt, et voua que pour Tamour ^e la damoiselle de Villequier, emprès laquelle il estoit assis, jamais il ne 9R- roit à table, ne à disner» ne à souper, jusques à ce quH eust fait armes pour ITionneur d'elle. L'autre chevalier sy estoit hongrois, et fit vœu aux dames et au paon que «n mois après que arrivé seroit en son pays, il romproit deux lances à fers esmolus pour l'honneur de la damoiselle de Chasteaubrun, ne que jamais ne se vestiroit que de noir jusques il eust accompli son vœu pour l'amour que ladite damoiselle en estoit vestue pour tout icelui jour. Après donques ces vœux faits, furent portés aux tables grans plats pleins de confites et d espices faites en diverses formes de bestes, comme de cerfs, de bisses, de senglers, de ours, de lyons, de lupars, de singes, de licornes, de tigres et de toutes autres bestes estranges ; et estoient ces jJats tous armoriés des armes de ceux-là où on les asseoit. Sy n'y furent mie oubliés les héraulx et roys d'armes, trompettes et ménestriers et toutes telles gens, ains y furent les dons grans et larges et y cria-l'on : « Largesse! » à haute voix. Au roy d'armes de Hongrie seul et à par lui, le conte de Foix lui envoia dix aunes de veloux, et ce fait, et que les tables estoient levées, on commença h danser, mais guères longuement ne dura. Cestui festiement, qui estoit bel et somptueux, fît le conte de Foix pour commencement de bonne chière et de révérence à la seignourie estrange qui là estoit, dont par DE CHASTELLAIN. 377 l'apparence qui droit<^ estoit monstrée en commence- ment, Tyssue- se devoit bien attendre moult excellente, si fortune eust esté d'accord avecq leurs proposemens. Que nenny, comme apperra tantost, quant sur un appareil que avoit fait faire messire Charles d'Anjou, conte du Maine, pour mettre avant le troisième jour de Noël, le plus haut et le plus cousteux qui onques avoit esté vu par delà, la propre veille de Noël, en la ville de Tours, où se prépa- roient les hautes et diverses richesses nuptiales, là où se machinoient toutes jocundités et exultations, toutes ef- âuences et plénitudes de bonnes chiëres, là vinrent nou- velles qui tous amortirent ces haulx proposemens , qui subvertirent [tous ceux qui] toutes cestes hautes extré- mités délibérèrent, qui attristèrent les cœurs, qui des- confirent les vertus et les pensemens, et en lieu de joye espérée et promise, portèrent boisson d'amertume et de désolation, dont depuis le roy jusques au plus povre de son Estât convint tous les cœurs estre abreuvés, l'un plus, Tautre moins, chascun selon sa vocation et selon Tintérest qu'il y pouvoit avoir, car vinrent certaines lettres aux seigneurs les ambassadeurs comment ils ne visassent qu'à faire brief retour et que à leur roy, le roy Lancclot, ne failloit point de prouvision de femme, car jà gisoit rendu à sa sépulture, et lui avoit fait mort ses nopces darrenières, lorsque fortune à sa royale jouvent n avoit encore con- sentu les premières. Là eust-on vu cœurs souspirer et gémir, bouches former voix lamenteuses, yeux fondre larmes, mains tordre et estraindre, regards jetter en terre et muser, et toutes chières et samblans des deux sexes estre surprins comme de mort. N'y avoit nul à qui sens f ust souffisant pour conforter autre, ne à qui entendement f ust capable de sa fortune, ains au plus cler voiant sam- 578 CHRONIQUE bloit sa lumière estre ténèbres, et à qui plus se soloît réputer heureux en ceste alliance, sambloit jestre une dé- rision de fortune qui lui faisoit la moue, comme en effist il pouvoit sambler à beaucoup de sages, car onques je croy n a esté vu, ne oy que de si loingtaine région et en tel estât une si grant ambassade soit venue nulle part pour quérir femme, là où en traitant le mariage on annonçait la mort de Tespoux, encore en lieu là où les affections des parties ont tant porté ardeur pour estre conjoins, dont maintenant par cestui accident furent frustrés de leun secrètes intentions, et voirement estoit-ce bien un cas de grant esbayssement et une chose de merveilleuse inter- prétation estrange, considéré encore les racines en quoy cestes si affectées conjonctions estoient fondées, dont pins ne me vueil eslargir quant au présent, mais en laisse le secré à la hautesse divine qui juste est et inrépréhensible en ses opérations, et ne peut nulluy attaindre à Tinvesti- gation des causes, pour quoy il fait ainsi ou ainsi, sinon que tout il fait en pois et en mesure et en équité expé- dient à humain salut par sur Tentendement des hommes. Mal seroit racontable la doloreuse rabat-joie que là transmettoit variable fortune entre tant de haulx hommes, princes et seigneurs, et comment en si soudain sursault fut faite si amère mutation de joye en dueil, d'orgueil en humilité, et de haulx présomptueux proposemens en confu- sion de courages, car si les richesses et les pompes qui se préparoient du costé des François estoient grandes, non moindres estoient celles des estrangiers ambassadeurs, que monstrer pensoient en la solempnité de fiansailles, voire à la mode de leur terre. Car estoient merveilleusement furnis de tout ce qui peut décorer corps humain, avoieut draps d'or et de soye pleines charriots, perles et pierreries DE CUâST£LLAL\. 579 en œuvre et dehors œuvre, chevaux et montures, et tout ce qui à ce duit, vasselle d'or et d'argent, non-seulement pour leur indigence*, mais pour en donner et distribuer ailleurs en largesse. Avoient dons pour donner à la royne, autres pour donner à l'espouse, autres pour donner aux dames de la court, et de l'argent telle quantité que plus tost souhaits leur faillissent que biens terriens, qui toute- voies fut réputé à riens, tout mis à povre estimation en un moment, et de quoy diversement pensoient à maintenir leur joye, diversement leur donnoit confusion et mattise, dont, et si la cause y estoit grande envers eux, non moin- dre certes devoit-elle estre vers les François, qui les uns et les autres tous deux se trouvèrent moqués de fortune, eschamis et truffés des influences de là sus , tout ainsi comme povres misérables gens à qui n'a que perdre, ne mesprendre, et de qui, ne les dieux (par manière de par- ler), ne les puissances supérieures ne font conte, ne estime mesme par la miserableté de eux, à peines ne se daignent embattre entour de leurs personnes, quant à un chétif il n'y a que prendre, ne que tollir, il n'y a que changer, ne que varier; mais à l'entour des haulx et des grans à qui les yeux sont extollés en l'aer et ne regardent en bas, si petit non, se confient en leurs puissances et seignouries, se fondeût en leur félice et amie fortune, quant celle paril- leuse moqueresse mensongière leur peut tourner le verroul de sa roue et faire sentir aucune confusion, de ceux-là elle se rit, de ceux-là elle se délice et dégoise, et quant [elle] les a tous enveloppés d'adversités et d'obprobres, lors elle s'en moque et les monstre au doy, lors, en repreuve de leur présomption non amesurée, leur fait la moue de dérision, * Pour leur indigence^ pour leurs besoiius. 586 . CHRONIQUE onques conspiration par envie , ne machination vicienae par hayne, ne fanssaonquesfoy, ne serment, nen'entreprist chose plus honneste laissée que faite, mist tousjouni Diea en son propos ef en toutes ses œuvres, et soy confiant en équité et en preudommie, ne craignoit nulles humaines machinations, ne nulles terriennes manasces, et surtout et devant tout il proposoit le fait de Dieu devant le sien propre. Par quoy donques, pour attester le hien là où Di^i Ta assis et là où le monde Ta vu et cognu tout en ap- pert, je prononce par mes escrits et certifie ceste mort da roy Lancelot avoir esté amëre au duc en son cœur par vertu de charitahle amour et de noblesse qui estoit en loi, et par les regrets qui sont dessus allégués, nonobstant l'ennemisté toutevoies que le jeusne défunt lui avoit pro- posé de mouvoir, de laquelle ne faisoit guëres grant pois. Et comme ceste mort de son cousin estoit au duc matère de tristeur, en avoit encore une autre qui lui estoit sam- blable et dont il avoit reçu les nouvelles qui moult lui estoient dures, c'estoit dun noble jeusne chevalier, lun des princes du monde mieux taillié à devenir homme de grant los, lequel il avoit nourry et marié à la fille du roy de Cypre , messire Jehan de Coymbre, nepveu de la du- chesse sa femme, né de Portingal. Xîestui noble chevalier de Tordre de la Toison d or fut empoisonné d'aucuns gou- verneurs du royaume de Cypre, lesquels, prenans dueil en sa manière • de gouverner qui estoit vertueuse et utile audit royaume, conspirèrent contre lui et lui brassèrent la poison de sa mort, que dammage fut la plus grand de^ crestiens. Car de mes yeux jusqu'à celuy jour, n'avoie vu homme onques plus enclin à haute disposition, ne à haute vertu, et pour tant fortune envieuse d'un tel bien futur au DE CHASTELLÂIN. 58i riens, ne homme, ne femme, jusques il seroit heure et conclu par les seigneurs du sang, lesquels firent faire un très^bel et somptueux service en Tesglise de Saint-Martin de Tours, le xxix* de décembre, là où furent le conte du Maine, le conte de la Marche , le conte de Dunois, le fils du duc de Savoye, le marquis de Saluce, messire Jacques de Lucembourg, le seigneur de fiueil, amiral de France, le mareschal de Sainte-Treille, le seigneur de Mailly, le seigneur de Prie et plusieurs autres grans barons. Le chancelier de France y estoit aussy , ensamble tous ceux du conseil, et [ce] que moult piteux faisoit voir, c'estoient les ambassadeurs tristes et desconfortés, cuidans estre venus aux nopces, qui se trouvoient maintenant aux obsèques, et aians robes de drap d'or pour eux parer, ploroient main- tenant soubs un noir habit. Moult certes estoit piteuse leur chiëre et moult desconfortable leur contènement. Sy estoit- il de tous les autres. L*évesque de Constances chanta la messe, deux cens et soixante torches y avoit pour décora- tion du service et mille cierges allumées. Tous estoient vestus de noir les porteurs de torches, et y donna-l'on pour Dieu deux cens livres tournois, lequel service fait à l'ap- partenir d'un tel prince, le mieux que Ton avoit pu, fut conclu par les seigneurs de faire savoir au roy ceste dou- loureuse aventure et de la lui dire ains plus tost que plus tard. Car jà le longuement demorer annuioit à ceux de l'ambassade qui considéroient eux estre venus pour nient et moqués de fortune. Sy fut avisé que messire Pierre de Breszé, grant séneschal de Normandie, pour ce que haut chevalier estoit et homme de moult bel et plaisant lan- gage , diroit les mots, car il savoit manier le roy mieux que nul autre. Sy lui dit l'aventuré et le cas advenu, en quoy le roy se mua très-fort. Toutevoies à chief de pité 5»i CliaOM Età tant se recula Bollin. Et le duc appela à lui les contes de Charolois et d'Es- tampes, messire Adolf de dères, le seigneur de Lannoy, le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Bochefort, Tévesqae de Tool, le bastard de Boorgongne, le seigneur d'Auxy et aocnns antres grans seigneurs qui y boutèrent les testes pour olr les nouvelles portées par Bollin, les- quelles oyes et divulguées de Fun à l'autre, sourdi tantoft une grant murmure parmy celle salle, et se conunençoient à lever beaucoup de diverses languages de ceste matère entre les nobles hommes à qui le cas sonnoit estrange, que le roy vouloit lever les querelles d'un homme mort, avec lequel encore alliance n avoit onques esté consonunée. Sy 8*en donnoient merveilles maintes gens et le jugeoient à une ctiose mal séant à un roy de France, disans : € Mal € recognoit les amours et grans services que lui a faits « monseigneur en temps passé, car quant il Tavoit mis les « bras à deseure en son royaume, alors ne quéroit qu'à « lui courir sus. Bien a esté dit mainteffois que ainsi en « yroit : par Dieu, jamais bien ne nous fera, et en sont i icy bonnes les apparences. Que à Dieu plust ores que les '« choses fussent encore en leurs vieux termes! L'orgueil a ne seroit pas en François si grant qu'il est ores. Au « moins, si fortune leur est bonne, qu'ils nous laissassent « en paix avec la nostre, qui ne leur demandons riens, a Si nous avons monseigneur le dauphin cy-ens, qui sy « est venu rendre constraint, que ne Tont-ils gardé mesme a et tenu sans eslonge! Quel bien nous en est, quel € avancement, ne proufit y avons-nous? Onques, puis que a cy-ens entra, paix ne nous fut, ne biens ne nous vint, « fors tousjours querelles et contentions entre le roy et « monseigneur. Mesmes sommes chus en division cy-ens « tantost avecques sa venue. De lui n'avons ne amour, » ne familiarité, ne de ses gens avecques, non plus que DE CHASTELLAIN. 393 « 8 il n*y fust point. Mesmes, il deffent à ses gens le con- «f verser avecques nous, qui n'est pas bon signe, et ne les « seuflFre venir, ne à joustes, ne à festes qui de nous meu- « vent. Qu'en pourrons-nous dire, ne quel chose y pou- « vons-nous entendre, si François ont dueil qu'il est cy- « ens? Ce nous seroit plus grant joye qu'il fust devers eux. a Monseigneur lui fait tout l'honneur et l'amour que peut < et le sert et complaist jusqu'au pié baiser, et à l'aven- « ture, quant il sera au deseur une fois de ses besongnes, < aussi peu le recognoistra que son père. François sont « tous tels, il n'y convient avoir foy nulle, au moins en « ceste maison, laquelle ils héent plus que les Sarrasins, < dont au fort il fiant estre reconforté, car trop plus vaut H estre envié que plaint. » Tels et si faits languages se proféroient entre plusieurs nobles hommes celui soir, jeusnes et vieux, qui moult s'esmerveilloient de castes lettres venues portans aucune- ment deffiance couverte et manasce d'ennemy, laquelle, si droit-cy elle se donnoit à entendre par escrit, premier que trois jours passassent elle se descouvrit par fait. Car vint messire Robert de Flocques, dit Flocquet, atout un nombre de lances, soy bouter en Thionville, et là reçu à grant joye des habitans bouta dehors les bannières etl'es- tandart du roy, comme soy déclairant garde et deffendeur du lieu et le contrarieur de la querelle du duc en Lucem- bourg, et non content ledit Flocquet d'avoir bouté dehors les bannières du roy, le lendemain vint et se présenta devant les portes deLucembourg, lesquelles trouva closes, et là demanda ouverture de par le roy, usant de comman- dement [pour] faire ladite ouverture que point ne firent toutevoies les gardans et n'y accoutoient en riens, mais tempre sy furent portées cestes nouvelles au duc à Bruges, Ul C1B«1QCI BûQin eacf^re esUnt là , qm Teott bioi maintmaat que c'estoh à bon escient, et que paroles et manafices ae diqpo> soient poor Tenir à effet. STfot tantost cooaetQé en ee quû en feroit, et nv délibéra goèreslcAgiiemait dessus, cardist que de celle benre qne ceux de ThionTiBe, tant, ne quant, loi commenceroient k faire traTeil, ne guerre en aon pays, il 7 pourverroit par telle Toye comme Q appartenroit aa cas, et n en demorroit la fonle imponie s'il ponrait, mais préférant sens encore devant léger emprendre, et patieBoe devant boollant coorronx, envoya gens et prouviaÎGn pour garder Lucemboarg, non pas à intention de faire guerre contre le roy, mais pour la deffendre et garantir & ren- contre de tous invadeors qui n y avoient nol titre. Et y fnst envolé le seigneur de Benty , fils du seigneur de Croy aisné, dont messire Guillaume de Saint-Sayne, chevalier sage et vaillant, lieutenant de Lucembourg, deVbit eatre conduiseur, avec Guillaume de Grevan, un très-vaillant escuier aussi , lesquels deux y avoient demoré avecques le bastard messire Comille, tué en la bataille de Riple- monde; et connoissoient les affaires du pays devant tous autres. Or faut ainsy entendre que cestes gens venus à Thion- ville et leurs manières de faire n estoit point tant pour faire guerre au duc de Bourgongne comme pour lui don- ner occasion mesme de guerre mouvoir, pensans ceux qui ainsi la voient forgé, quen chaleur et mouvement de sang, il se mespasseroit premier sur les gens du roy, et ({u'alors le roy qui n avoit sçu trouver cause légitime pour lui mouvoir guerre, maintenant parvenu à ses fins, s'es- sourdroit contre lui deffendant, et alors avecques juste titre contre luy pour mouvoir guerre, lui imputeroit Tin- fraction de la paix par Tenvaye première. Laquelle chose, DE CHASTELLAIN. 303 si ainsi estoit pourjettée du costé des François, fut bien entendue aussi du costé de Bourgongne, que c*estoient leurs fins quises, et que leur manière de faire n'estoit que un las tendu pour les traire à meschief. Par quoy, 'comme sages et clervoians, ne se desmeurent onques toutevoies, et se contint le duc sage et froit et ne quéroit point à soy mettre en l'avantage de vengeance pour mettre autrui en avantage de querelle. Aussy certes toute tolérance et toute expectation débonnaire estoient en luy en ceste matère> par le regret qu'il faisoit de rentrer arrière en guerre contre le roy, dont la mort lui eust esté plus agréable , si honneur l'eust pu souffrir, pour cause des maux et meschiefs qui en ensieuvroientau noble royaume françois, non jamais réparables, ce savoit bien, ne termi- nables', et pour tant injurié souvent et manascé, quis par devant et par darrière et estocquié à tout lez, comme plusieurs choses icy-devant escrites ont tesmoigné assez, tousjours dissimuloit et souffroit, sur espoir que Dieu pourverroit en tout et que les proposemens du roy et des hommes se changeroient en quelque bon ploy meilleur que les apparences. Vers ce temps-cy vinrent nouvelles à Bruges comment vers Tille de Neigrepont, parfont dedens la mer, s'estoit fendue une roche du tramblement de la terre, et une autre s'estoit descouverte, qui rendoit feu et âamme par telle abondance que l'eaue de là entour bien par la distance de cent toises bouUoit et se tempestoit de la force du feu, et de cela estoient venues lettres qui affermoient le cas estn^ vray et encore durer le jour de leur date qui estoit en novembre l'an LVII. * On avait écrit d'abord : « Ne termioabics, on Tavantago de veu- « çeancc. pour mettre nu Itrui on avantage de querelle, n 39C CHRONIQUE CHAPITRE LXXVIII. Comment ceux de Gand requirent moult humblement le duc de Bourgongne de visiter leur Tille. Un peu maintenant me convient délayer droit^y la ma- tère de Lucembourg pour venir à celle des Gantois qui en ce temps-cy et par longues et diverses instances par avant avoient labouré à traire le duc de Bourgongne leur prince dedens leur ville et de venir voir son peuple qui lan- guissoit au cœur, de quoy il visitoit toutes les villes ailleurs, et sa chief-ville de toutes les autres il tenoit en samblant de despection et la fuioit et en quéroit l'eslonge passant par d'encosté. Sy en fut ledit peuple de Gand en dure mérancolie, et avecques cuisance de sa plaie et ruyne passée lui estoit une nouvelle douleur ceste fuite, en laquelle ne savoient quel remède y mettre. Sy eu furent envoiées par maintes et diverses fois plusieurs notables personnes de ladite ville devers le duc, lui supplians en toute humilité que par miséricorde et en oubliance des fautes passées, sa bonté le souffrist descendre une fois devers eux et de venir visiter sa ville, car jà-soit-ce que sa paix et sa grâce leur avoit esté donnée, sy sembloit-il parce qu il la fuioit par dehors et visitoit toutes autres, que tousjours il avoit un relais d'indignation contre elle qui leur estoit cause d'annuy, et comme de ceste méran- colie des Gantois par maintes fois avoit esté fait remous- trance au duc et humble instance pour le fléchir envers leur prière et que ledit duc tousjours s'y estoit monstre froit et pesant et moult tardif à y respondre à leur gré, maintenant toutevoies le duc estant à Bruges et Gantois peiisans lors par importunes et continues supplications; DE CHASTELLilN. 397 tant hurter et buquier que lliuys d*exaudition leur seroit ouverte et vainqueroient et amolliroient son courra^ , vinrent arrière en moult belle et notable compagnie à Bruges, et prenant pour advocat l'héritier de France, auquel se joignoient ensemble Tévesque de Toul qui tout gouvemoit lors, le mareschal de Bourgongne et le sei- gneur de Rochefort, vinrent renouveler arrière et renfor- cier leur supplication, et présentans grans sommes de deniers aux uns et aux autres pour les avoir advocats, promirent multitude d'avoir aussi à leur prince pour attaindre à leur fin quise. Orestoit ce mareschal de Bour- gongne rhomme du monde seul que Gantois autreffois plus avoient hay\ mais maintenant par subtilles voyes qu'il avoit trouvées entremy eux par aucuns de la ville mesme*, dont il s'aidoit, portoit tout le fait de la ville entre ses mains et faisoit de la ville ce que un enfant de sa pilotte, et avoient mis Gantois les gouverneurs tant de crédence en luy et telle pohye que • riens sans luy et tout » « Et disoit-on que le maréchal de Bourgongne avoit beaucoup •• gagné en Flandres, et d'une partie de son gaing avoit fait faire plus •• de mille marcs d'argent de riche vaisselle, et combien que ledict ma- » réchal eust la renommée d'estre moult vaillant homme de guerre, I' toutefois le temps durant qu*il avoit esté en Flandre, il n avoit fait a chose qui ftist de grande mémoire, sinon qu il avoit fait ardoir tout « le pays d'entour Gand. » (Jacques Duclercq, t. II, p. 45.) Un chroni- queur anonyme ajoute : « Le marescal de Bourgongne, qui estoit homme u boiteux et contrefait, commanda que tous les villages et maisons, M estant à ciucq lieuds cntour de la ville do Gand, fussent mis en feu a et flambe, pour lequel commandement furent en une sepmaine arses m et anéanties plus de huit mille maisons, et ne furent, comme on di- a soit, oncques gens d'armes vus faire tant de desrisions que ceulx « dudit marescal faisoient, car ils prenoient hommes, femmes et en- n ftins et les menoicnt à Courtray et à Audenarde, liés comme bestes « et les vendoicnt es marchiés, et ceulx que ils ne povoient vendre^ c estoiont par oulx noies, pendus ou esgeullés. » * On avait ajouté d*abord : u Non deg'rant réputation. » ' Pohjfe {poUstas), autorité. 398 CHRONIQUE par luy vouloient faire et user devant tout autre. Ama y acqnist-il de l'avoir moult et plus que de los eu utiliti publique. Ce mareschal-cy estoît fort accointé et privé da dauphin. Sy le prirent lesdits de Gand pour estre leur moyen devers luy afin d'avoir sa prière pour eux envers le duc, car savoient bien que toute chose lui estoit pos- sible à obtenir, et que le due, leur naturel seigneur, ne lui voudroit refuser riens. Sy pensa le duc et savoit làai que Gantois tendoient à venir & leurs fins par ce moieD, et que Théritier de France se devoit mesler de leur fidt, par quoy luy désirant avoir le gré de son peuple devant autre, fit dire aux Gantois que point ne se traveillaaaent de faire nulluy prier pour eux, car quant voudroit monstrer sa bonté et clémence envers eux, il la monstreroit bien sans que autre en fust moien et tout & point et à heure, et par faire autrement, ils se reculeroient plus que ne s avanceroient. Sy connurent bien Gantois le signifiement de tels mots et s'en déportèrent doucement en attente tous- jours de sa grâce. Persévérèrent toudis toutevoies lesdits de Gand en leur poursieute, et en lieu que n'osoient traveiller leur duc et seigneur, s approchoient de leurs médiateurs et à iceux donnoient presse, jà-soit-ce que par iceux leur furent donné moult de répuises et mis de grans dangiers en ce que quéroient, par ce que sentu avoient autreffois du courrage du maistre, qui, tel fois fut, avoit délibéré de [ne] jamais y entrer, et encore s'y monstra ferment dur et pesant, par ce qu'on y pouvoit cognoistre. Donc Gantois durement troublés et pleins d'amertume de quoy on se deflîoit ainsi de eux et que tous les jours on leur faisoit les argumens et les répreuves de diverses choses, là où toutevoies n'avoit ne fait , ne effet, tendans à parer et vuidier telles diffi- DE CHA8TELLAIN. 390 cultes des uns et des autres, respondirent : c Comment, messdgneurs, d'où vient que vous mettez tant de doubte en la povre commune de Gand, ne qu'en icelui peuple duBt ayoir mauvaise machination ou fraude à ren- contre de nostre très-redoubté seigneur et prince qui est la seule riens à^ monde que plus il désire à voir et que plus aime du parfont de son &me? Messeigneurs, certes, c'est une peur sans racine, et jà-soit-ce que à aucuns autres non cognoissans la ville il pourroit sambler que la couleur y fust, toutevoies à nous autres, qui en sommes et cognoissons les natures et conditions du peuple, il nous samble impossible que ce advenir pust, car non obstant les ruynes passées, sy n'y a-il homme, ne enfant, ne femme aussi qui ne vousist ouvrir son ventre pour luy loger ses pies ens, et qui ne cesse de crier et de souspirer après lui, disans : c HélasI nous avons paix avecques lui en samblant, parce que sa fureur est passée sur nous, mais nous ne sommes réconciliés qu'à demy, quant en tous lieux du monde il nous fait et nous monstre souvenir aucun de nos mesfais. Au moins, si une fois le poyons revoir entremy nous, et que ceste grâce nous pust estre donnée de Dieu et de lui, alors aprièmes seroient nos cœurs à leurs paix, alors nous sambleroit-il aprièmes que son yre fust oubliée et pour- rions estre asseurset reconfortés, mais maintenant nous vivons en tristeur, et en languison nostre ville chiet, et périst voiant nos yeux et la fuit chascun. O que plust & Dieu que sa miséricorde se pust ouvrir envers nous et que sa hautesse vousist cognoistre la ferme et bonne amour de quoy nous l'aimons ! Nous savons certainement, il ouvreroit de pité et de compassion en nous et ne se souffreroit entrer en nulle peur, ne suspection qui venir ii)0 CHRONIQUE 0 pust de nostre part; car jà-soit*ce que par diverses foi$f < par ci-devant, par mauvais hommes et par mauvais gOQ- R vemement le peuple gantois a esté forcéement mis en « desvoy, converti de nature d'aignel en condition de loup, a onquestoutevoies histoire n'apprist, ne donna à entendre « que main mist en luy, ne qu'il le pe{|sécutast en corps, « mais trop bien l'ont fait ceux de Brug'es. » — t Et « vrayement, ce dirent lors les ambassadeurs gantois, « messeigneurs, ils disent vray, onques n'ont esté trouvés « tels. Et nous de nous\ si nous n'estions bons, ne son- a fisans assez pour plesgier et asseurer de nos corps une c si haute et si noble personne, comme est celle de nostre 0 très-redoubté seigneur, nous y metterions cent mille àmeB « et cent mille corps en ostage*, si nous les avions; mais à ti ce faire toute nostre ville ne souffiroit mie, ne tout ce '^ qui est dedens, par quoy n'est en nostre pouvoir d'en a faire autre certification que de nostre parole, non est-il « en celui du peuple, lequel se crucifie de cestes peurs et « suspections et font en toute amertume, de quoy ardant « et bruUant en amour, on le tient à mauvais et à « déceveux. Messeigneurs, la ville est pesamment chargée <^ et a porté de grans fais, vous le savez, depuis la paix, « d'avoir payé trois cens raille couronnes d'or, tous com- « tans en un an , mais encore n'y a-il celui qui ne « vueille bien qu'il lui couste du sien assez et qu'il plaise u h mon très-redoubté seigneur les venir esjoïr et leur «( moustrer sa noble personne. Et nous samble, si à cela « lui plaist soy humilier, leur réception lui sera moult <( agréable, et à eux de longue recommandation et mé- V moire. » ' Xous de nous, nous, en ce qui nous concerne. DE CHASTELLAIN. -iOl Belles furent les paroles de ceste gens et moult humbles leurs poursieutes, mais par forme de réplique respondy Tevesque de Toul, disant : « Messeigneurs Gantois, nous « ymaginons bien que moult volentiers verriez monsei- a gneur en vostre ville, et n'est de merveilles, car ce vous « devroit estre grant joye et grant appaisement de cœur, « après tant de tribulations portées. Mais ne vous esmayez « si monseigneur et nous tous y mettons difficulté, en- a tendu que les choses passées sont encore fresches, et « n'y a que quatre ans que les playes en saignoient encore, < par quoy elles sont plus tendres et trop de plus légier « renovellables. Déa, nous espérons bien que vous autres « et les gens de bien de la ville n'y entendez riens que Œ leaulté et ne voudriez que tout bien, mais quelle seurté « peut-on avoir en une infinité d'autres rudes et mes- « chans gens, mauvais garssonsqui n'ont point d'honneur a en eux, ne d'amour, mais ont peut-estre esté contre « monseigneur en batailles, là où, eux fuians et des- < confis, leurs pères, leurs frères, leurs oncles, leurs a prochains amis et parens ont esté morts et tués, ont « perdu granges et maisons brûlées dont ils sont povres, « perdu leurs bestes et leur chattel, dont maintenant par < aventure , quant verroien t celuy par qui ce leur auroit esté « fait et le sauroient estre en leur las et en leur fort, pen- « sans à la vengance de leur annuy, pourroient faire un « assamblement par nuit, et à l'heure quant lui et nous € tous ses serviteurs dormerions, pourroient venir férir des- « sus et contendre à tuer tout, le maistre avec sa famille. « Qui est-ce qui scet les aventures, ne les couvertes yma- « ginations des gens? Bien scay que bonnes gens ne peu- « sent que bien, mais en contraire les mauvais aussy ne a pensent jamais que malice. Or est tout cler qu'en Gand Mï CHRONIQUE « a beaucoup de mauvais garsBons et de rades et felleBoœun « de gens, dont il peut estre que vous et les autres gens « de bien n'avez point de cognoissance, et pour tant il es < fait dangereux respondre puisqu'on ne les cognoit. Kj a a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se piut « faire à l'honneur de monseigneur, et principalement à « sa seurté, et savons bien qu'il feroit bien, quant il a monstreroit visage de miséricorde et de clémence à scm -« peuple et par espécial en une si noble et puissant ville, « comme est Gand, une des belles et des puissantes du « monde, dontpité est qu'ensi se gouverne par intervalles « de temps ; mais nous toutevoies, par les dangiers que a nous 7 mettons, ne lui osons conseîllier de le £Edre, sans tt avoir plus ample certitude du cas et de la seurté de sa « personne, non pas qu'on die qu'il laissast à j aller par « cremeur et qu'il ne se sçust bien garantir à rencontre En maints et divers ploys fut mis cest adjournement, et puis après, cestui mandement fait sur tout le royaume encore es villes engagiées, que point faire ne sedevoit. Sy voulut le duc tenir parlement de ceste matère avecques ses nobles les plus principaux et avecq ses chiefs de guerre, pour avoir avis et bonne délibération sur tout, et furent à cestui conseil appelles tant seulement gens qui pouvoient faire et conseillier, comme princes et barons et gens expers de guerre, sans y avoir clercs nuls. Le duc y estoit en propre personne, le conte son fils, le conte d'Estampes, messire Adolf de Clèves, le bastard de Bourgongne, le seigneur de Croy et son frère messire Jehan, le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Cré- qui, le seigneur de Habourdin, messire Simon de Lalaing, le seigneur d'Auxy , le seigneur de Miraumont, le seigneur d'Arcy et plusieurs autres grans seigneurs de Picardie et d'ailleurs, et lors fit mettre le duc en question devant lui ceste matière pour avoir Tavis et l'opinion de chascun, car leur faisoit monstrer apparence de beaucoup d'affaires à advenir, èsquels il se faisoit bon pourvoir tempre et de heure prévenir, premier que estre prévenu, et pour tant fit interroger aux tins et aux autres leurs avis, et pre- mier à ceux qui plus avoient vu en leur temps, les anciens, dont les déterminations furent diverses et de grant poix, comme le cas le requéroit bien, et y monstra chascun ce qu'en lui avoit de sens, tellement que le sort de respondre chut à son tour sur le conte de Charolois qui longuement et à grant dur avoit porté beaucoup de rudesses faites à 4i6 CHRONIQUE son père du costé de France, dont maintenant estoit ques- tion, et à ceste cause estoit peu affecté à Tamour des François. Sy fut interrogé de son avis, lequel, après aucun refus fondé sur sa jeunesse et avoir peu vu, com- mença à dire : c Certes, ce dist, je suis bien jeune et ne « vis onques riens. Sy me duit mal d'en parler beaucoup, « car ce m'est la plus grant matère qui onques vint de- « vaut moy, et la plus à peser. Le roy est puissant à mer- « veilles et est de grant conduite, et n'y a roy au monde « aujourd'huy qui tant face à craindre. Sy n'en sauroie < que dire, qui bien y seist, mais s'il plaist à monseigneur « moy enyoier en France et que besoin le constrainde à « ce, je iray, atout ce qu'il lui plaira moy donner de « gens, jusques devant Paris, et de là jamais ne retour- « neray devers luy que je n*aye traversé premier le « royaume de l'un bout jusqu'à l'autre, et m'en advien- « gne ce qui plaira à Dieu ! » Sy en commença le duc à rire d'un bon cœur, et lui plut moult le haut et bon cou- rage de son fils, et tous les autres seigneurs d'emprès, rians de son bon vouloir, len prisèrent moult aussy, et leur fut une grant joye de Toir tel. Sy faut entendre que jà-soit-ce que le conte de Charolois fust de lamaisonde France si prochain et du noble tronc des fleurs de lis, toutevoies par la haine et envie que voioit François avoir encontre son père et que pleins d'orgueil et de descon- gnoissance estoient ingrats et variables, déclinoit plus à l'amour des Englès beaucoup, et ce fit-il aucunement en faveur de sa mère la duchesse qui tel l'a voit nourry, et laquelle aussy fut fille d une des filles de Lencastre. DE CHASTELLAIN. 427 CHAPITRE LXXXIII. Comment le duo envoya ses députés à Montargis, et comment il eut certains secrets entendements avec les Anglois. Sur ce pendant, ToiBon-d*Or retourna de devers le roy et rapporta ce qui est dit devant, que le roy se tenoit à content que le duc y envoiast son ambassade, et pour tant le duc délibérant sur celle, y envoia messîre Jehan de Croy et messire Simon de Lalaing, deux bons cheva- liers qui jà souvent y avoient esté et y estoient bien co- gnus, ensemble avecques eux maistre Jehan L*Orfèvre, président de Lucembourg et Toyson-d'Or , et pleins d'instructions et de grans avisemens sur diverses matëres comme à une telle convention appartenoit, et que le lit de justice se devoit mettre sus comme on disoit, partirent, moult hautement accompagnés de nobles honmies, de la ville de Brusselles, et continuans leurs journées allèrent tout droit à Paris là où depuis séjournèrent, que droit-là, que à Melun, par l'espasce Men de deux mois entiers que tondis la journée se prolongeoit de terme en terme à leur très-grant annuy et desplaisir, et ne sebougeoit le roy des Monstis emprès Tours, sans faire samblant de la journée, ne de leur ambassade, non plus que s*onques n'en eust esté mention faite, et sambloit à aucuns que le roy variast encore en tenir la convention ou non, et du lieu et du jour, comme si riens ne lui en fust. Or sur ce mesme temps estoient allés à Calais le conte d'Estampes, Tévesque de Toul, le mareschal de Boufgon- gne, tenir un parlement avecques les Angles, le conte de Varvyc et aucuns autres, pour la rénovation des trêves 4^ CHRONIQUE entre le roy angles et le duc, avecques aucuns autres secrets entendemens qu'ils avoient ensemble sur autres grandes matères particulières, dont il peut estre que hautes merveilleuses fins sont vuidées depuis, comme cy-après apperra, et pour tant le roy sachant ceste con- vention estre à Calais, dont la peur lui gisoit en cœur et ne savoit quel chose on y brassoit, différoit de sa journée tenir le plus longuement que pouvoit, et de fait pour en apprendre aucunes certainetés envoia gens par mer et par terre en Flandre et en Angleterre, mesmes les uns publi- quement, les autres en habit dissimulé, pour en faire enqueste, dont un roy d'armes nommé Normandie en estoit un et fut trouvé iceluy conmie espie entour de Boup- bourg et de Gravelingne*, repairant droit-là en guise de marchant sans amal' et sans nom, tout au long du temps que le conte d'Estampes et les autres se tenoient audit Calais. Sy fut cognu en fin et décelé, et fut visitée sa boiste, là où on trouva diverses lettres dedens, non bien saines pour lui, et examiné du conte d'Estampes et des autres, et trouvé plein de malice et de cas répugnans à ToAS^ce d'armes, fut envoie prisonnier au chasteau de Lille, là où détenu fut par aucun temps et depuis laissé aller pour tel qu'il estoit. Et pour tant, comme dit est, que le roy avoit peur de cestui parlement tenu à Calais et qu'encore iceluy * se tenoit de la partie du duc d'York, qui plus se déclinoit vers Bourgongne que vers France et tenoit la bende contraire de la royne , pour ceste cause différoit le roy sa convention, avecques une autre cause aussy qui y estoit, c'estoit que le dauphin et le duc de Bourgongne ' Gravelines. * Je ne comprends pas ce mot. * Le comte do Warwick ? DE GHASTELLAIN. 429 n*estoient de riens trouvés coupables avecques le duc d'A- lençon, comme on cuidoit au jour de radjournement, qui estoit la matère principale sur quoy on vôuloit mettre sus le. lit de justice, et par ainsi demorèrent ces dits seigneurs & Paris abandonnés et faisant bonne' chiëre constrainte, et ne savoient sur quelle attente. CHAPITRE LXXXIV. Comment révesqne de Meaux, estant au point de la mort, advisa les ambassadeurs bourguignons. ' Or advint, et comme Dieu veut reconforter tousjours les innocens et les préaviser de contraires machinations et esclandres forgées contre eux, que un qui estoit évesque de Meaux* et avoit esté de par le roy à l'examination du duc d'Alençon prisonnier, vint à gésir au lit de la mort, et sentant en lui-mesme que jamais n*en releveroit et que de riens ne lui estoit besoin désormais que fors de penser à son âme et de réclamer la grâce du roy souverain, là où Tamour des roy s du monde ne lui estoit riens, cestui inspiré de Dieu et pensant aux espouventables matères qui estoient entre mains et desquelles tant de douleurs et de tribulations pourroient naistre prochainement, et aiant vu aussi et cognu les malices des hommes et comment cœurs envieux et désordonnés préposoient l'accomplissement de leur désir devant paix et salut, s^avisa de vouloir descou- * D*après le Gàllia christiana, Jean Lemeunier, né à Amiens, d'abord prieur de Saint-Éloi à Paris, puis évoque de Moaux, mourut le 22 juin 1458. Jacques Diiclercq se borne à dire : a En ce temps aussy , en « la ville de Paris, mourut Jehan, évesque de Meaulx, moine; et avoit « esté abbé de Saint-Omer, et estoit natif d'entour Aire en Artois. » 450 CHRONIQUE vrir aucuns des secrets de celui temps et de les faire savoir à ceux à qui elles touohoient, non craignant en celle heure manasce de roy, ni indignation d*empereur, fors seulement le roy de là-haut, là où il convenoit s'allsr rendre, et de fait mit à effet son bon vouloir et prestement envoia prier aux ambassadeurs du duc que, toutes autres choses laissées, venissent devers lui au lit de sa langueur, ou au moins Tun de eux, pour aucunes grandes et hautes matères desquelles désiroit moult à parler à eux et qui moult touchoient à leur maistre. Sy ne s'oublièrent point lesdits seigneurs, mais pour mieux faire y envoièrent maistre Jehan L'Orfèvre tout seul comme clerc avecques clerc, lequel venu jusqu'à lui, et après les salutations faites , Tévesque lui commença à dire : « Vous , messei- « gneurs les ambassadeurs de monseigneur de Bourgon- « gne, vous allez et estes semons d'aller en une journée, « dont ne savez sur quoy se doit faire l'assamblement, « ne quel chose s y devra traitier ou en vostre contraire « ou en vostre bien; par quoy, pour vous donner courrage a et advertissement sur quoy vous vous pourrez fonder, « tant en conduite comme en response, je vous descouvre- « ray ce de quoy ma conscience m'accuse, et juge estre « bon de le vous dire, non pas par fraude, ni malice a envers nul, ni par cremeur, ni faveur que j'aye au VI monde qui riens ne m'est à ceste heure, mais pour a servir seulement les justes et les preudhommes en les a préavisant de leur contraire. Il est vray que n'y a guères « de temps, j'ay esté là où on a examiné dix ou douze « des gens du duc d'Alençon et interrogé très-estroit pour '( savoir si monseigneur le dauphin et monseigneur de « Bourgongne cstoient de riens consentans, ni adbérans « aux entreprises de leur maistre , mais lesdits gens DE CHASTELLAIN. 451 « approchés diversement de tous costés et par beau et par « laid et par tout ce qu'on a pu faire, onques n'a-on trouvé « en eux chose qui touchast à l'honneur des deux princes « dessudits, mais les ont prononciés et pris sur leur vie « et sur leur mort que de eux ne savoient riens et n'en « ont onques oy parier qu'en tout honneur et tout bien , « et les affermoient justes et innocens touchant cestui cas ; « et pour tant vous, les seigneurs de l'ambassade, qui avez « ce pié maintenant et ne saviez point par avant quel « chose on vouloità vos maistres, maintenant vous pouvez « estre plus asseurés, car jusques icy on vous a tenu Ion- « guement en suspection avecques le duc d'Alençon et ses « entreprises, de quoy vous devez estre grandement joyeux « que leur innocence en est sçue, et pour tant je vous prie, « soyez sages et vous réconfortez en Dieu, lequel de grâce t pourra pourvoir en tout quant lui plaira, comme bien « feroit besoin, et au surplus quant vous vous trouverez « devers les deux seigneurs vos maistres, recommandez- « leur, je vous prie,mapovre âme, car au regard du corps, « jamais n'en tireront service que cestui que je requiers Œ Dieu qu'il leur vaille, et à moy puist-il estre rendu à « telle intention comme je le fais à bonne fin! » Cestui évesque de tout temps avoit aimé le dauphin et en son couvert courrage lui porta faveur. Sy ne voulut point partir de ce monde qu'il ne le préavisast premier du dangier en quoy il estoit, ensamble et le bon duc, lequel avoit considéré longuement estre preudhonmie et prince de vérité et de foy, par quoy conscience l'accusoit tant plus de faire ce personnage adfîn de lui donner aide et confort en sa preudhommie comme il eschiet souvent que Dieu seuffre aux bons porter adversités et tribulations pour esprouver leurs vertus, lesquelles par trop amie for- 432 CHRONIQUE tune aucuneflfois s'endorment en abondance de délices, dont, après longues impugnations toutevoieset constans enduremens, tousjours les fait apparoir enfin vainceors de leur contraire. Aussi, comme plus seuffire le bon en son innocence, tant plus tire mérite le souffrant , et comme plus est une querelle purgée par adversité estroite, tant plus en l'appreuve de son équité se treuve esclarcie de gloire plus ample. Moult remercioit doucement maistre Jehan L*Orfèvre ce bon prélat, et après aucunes belles paroles servantes au lieu et au cas, le recommanda à la mercy de Dieu et prist congé. Et retourné devers ses gens leur conta ce que avoit appris, qui moûlt en furent joyeux et en louèrent Nostre-Seigneur, car leur estoit un grant fondement désormais pour eux trouver à la journée qu ils attendoient et en laquelle jamais n'eussent pensé qu'on y eust voulu traire leur maistre au moins par tels termes, ni par telles suspections, et pour tant leur estoit-ce un grant réconfort avoir sçu cecy . Sy s'avisèrent que bon seroit de le faire savoir à leurs maistres le daupbin et le duc, et comment on les avoit cuidié traire en cause crimineuse et de grant charge en leur honneur, avecques le duc d'Alen- çon, et que pour tant prissent* et sur la manière de soy y conduire au surplus. Sy le firent ainsy et envoièrent de- vers eux un propre message. Lesquels, quant virent ces nouvelles, s'en donnèrent assez merveilles, et par espécial le duc, qui au monde riens n'aimoit tant que honneur et netteté, preudhommie et léaulté de cœur, et onques ne consenty,nine forgea fraude, nimeschanté, ni nulle quel- conque chose de reproche, et toutevoies veoit maintenant que le contraire on tenoit en lui, et quéroit-on en son jar- ' Lisez : et que jwur tant jrrissent avis sur leur fait et sur la manière de soy y conduire. DE CHASTELLAIN. 433 din ce qu*onques nature, ne fortune n'y plantèrent. Sy lui fit mal, et non pas de merveilles, quant encore celui du monde envers qui il avoit tenu sa foy et son honneur plus entiers et encore vouloit tousjours, et en qui plus avoit ouvré vertueusement et en preudhomme, tenoit en lui et alloit quérant ce qu onques n y trouva homme , mais louant Dieu de tout, prist en gré sa fortune, non soy des- mouvant pour tant de bien faire tousjours , mais de constantement persévérer en son vieux ploy que d'enfance avoit pris , espérant par iceluy venir à la grâce de Dieu, vaincre et surmonter ses contraires et acquérir au monde félicité et bonne renommée, comme certes il fit ; et comme il désira, ainsi l'obtint, car tel estoit son cœur comme ses oeuvres, et telle sa renommée comme ses mérites. CHAPITRE LXXXV. Comment les ambassadeurs bourguignons se tenoient h Vendomme, ot d'un cas criminel qui advint dans le BoUenois. Deux, trois mois passèrent que ces seigneurs, messire Jehan de Croy et messire Simon, ne firent riens fors perdre temps et despendre argent grandement à leur annuy et par quoy souvent furent mus, par espécial messire Jehan de Croy, de eux retourner au pays, comme il estoit un chevalier de grant cœur et ne portoit pas bien aise rudesse, ne estrangeté faite à son maistre et en enduroit envis, jà-soit-ce que raison arrière le remist en patience pour honneur et pour tout. Mais trop passoit règle certes leur expectation et encore que plus estoit, non pouvoir approchier le roy de cinquante lieues, par quoy ce ne i34 CHRONIQUE leur sambloit estre que ime dérision faite à leur maistre et à eux par despit. Enfin toutevoies furent fait approchier petit à petit, et furent fait venir à Vendomme, là où la journée estoit establie de Tassamblement, et là, jà-soit-ce que guëres ne fussent bien reçus, ne bienvieng^és, furent toutevoies honorablement et bien logés et en lieu notable autant ou plus que nuls en toute la ville après le roy , là où je les laisse jusques à revenir à eux quant il sera temps, et me tourne à faire un conte d*un vilain meurtre fait en cestui temps en Bollenois, le plus criminel dont il soit mémoire, ne en livre, ne en recort d*homme. Sy est vray que au dit pays de Bollenois avoit un homme censier qui avoit une seule fille héritière, belle fille assez et mariable, et avoit esté celle fille poursievie long- temps d'un gentil compagnon du pays, de Taccort assez et du consentement du père et de la fille, car ne tendoit qu'à honneur, et comme tousjours les pères ne sont pas tous légièrement consentans les mariages de leurs enfans et encore quant n'en ont que un tout seul, cestui mariage traîna un peu longuement, et demora le compagnon en la grâce de l'attente de Dieu et du père jusqu'à leur bon plaisir. Or advint que un autre compagnon de guerre con- tendoit à venir à la fourcourse de ceste fille par l'aide d'un chevalier du pays, lequel il servoit, nommé le seigneur de Ron,et estoit ce chevalier au conte de Saint-Pol, encore en la maie grâce du duc. Sy tint fort la main ce chevalier au mariage de son serviteur et caichoit fort à l'avancier en iceluy, tant par prière et presse comme par force et par manasce, laqxielle chose avisant et aimant mieux à choisir de deux maux le moins pire, que soy accorder au plus dangereux, considérant aussy la longue poursieute hon- neste de l'un, dont il cognoissoit les mœurs et conditions. DE CHASTËLLAIN. 435 ensamble sa parenté et son avoir, délibéra d'en faire une fin et de lui donner ses amours pour rompre la broce à Tautre et Toccasion de son poursievir, et comme il le délibéra, idnsi le fit et les fit fiancer Tun l'autre attendans le jour de leur nopces prochainement. Sy le sçut cestui compagnon de guerre et en fut durement courchié, mais voiant que ne pouvoit attaindre à la fille, pensoit bien de s en venger sur son adversaire et lui faire bien chèrement acheter l'avantage qu'il en avoit sur lui. Sy entra le déable au cœur de cestui et lui donna volenté cruelle et la plus inhumaine des autres, et voulut ainsi la malheureuse aven- ture de tous deux, que ainsi que l'un plein de venin et du conseil de l'ennemy un jour avoit mis embusche et aguet sur l'autre, le trouva allant vers l'hostel de la fille sa fiancée sur le droit terme des espousailles, et lors escrié à la mort fut adhers prestement et abbatu à terre, dont pour commencement de sa cruauté luy couppa le en bas rez-à-rez du ventre; pour seconde playe lui couppèrent les talons par avis fait, tiercement lui couppèrent les jarrets, après lui fendirent la bouche jusques aux oreilles, de là vinrent aux mains et les couppèrent toutes jus, et visans à toutes choses inhumaines pour faire plus cruelles leurs vengeances, lui fendirent le ventre, et non contens de ce, tirèrent dehors toutes ses parf ondes entrailles, et les meltans dessoubs sa teste, luy dirent : t Vecy l'oreillier « de tes nopces, va et sy l'espouse, » et avec le mot, pour consommer, tout lui crevèrent' les yeux et le laissèrent en cest estât. Sy ne fut mie cestui cas tant seulement horrible en l'avoir vu et o'ir conter, quant l'escrire tant seulement et fermer les inhumains termes, me donnent horreur en leur son, car n'est venu samblable onques devant moy , ne cas nul si diabolique. 456 CHRONIQUE Cestui horrible fait fut annoncé en court, et vinrent les amis du martir faire leurs plaintes au duc, lui requérant justice. Sy en fut le duc durement esmerveillé, et avec abhomination du fait lui ^rist une merveilleuse com- passion du corps du meurtry. Sy ordonna tantost deux gentilshommes, enfans bastars de messire Jehan bastard de Renty, chevalier, avec aucuns archers de son corps, d'aller en Bollenois prendre ces vilains et inhumains fac- teurs, lesquels, exécutans le commandement du duc, en prirent aucuns, et furent exécutés par mort. Lors, quant les autres non pris encore virent leurs compagnons estre justiciés, pensans que ce mesme feroit-on de leurs corps, se mitent sus en simulation d'Angles et vinrent rencon- trer ces deux gentilshommes, dont dessus est parlé, avec aucuns de leurs archers, et feignans estre Angles et d'enseigne et de parole, les escrièrent : t A la mort! » Or estoient-ils grant route, et les gentilshommes n'estoient que cincq ou six, par quoy n avoient point de jeu party et ne leur sambloit point que nullement pussent résister contre les autres. Sy se trayrent en une maison qui estoit là près, pensans y avoir sauvement, ce que non, car estoit trop faible et mal deffensable, et furent durement assaillis. Se revengèrent toutevoies vaillanmient les deux frères avec les autres, tant que pouvoir leur pouvoit servir, mais non voians remède autre contre la mort que de eux rendre, se rendirent et prièrent qu'on les vousist recevoir leurs vies sauves, car ils estoient gentilshommes, ce disoient. Sy leur promirent ceux de dehors de les recevoir sauves et non leur meffaire riens. Sy y vinrent à leur doloreuse heure, car tout aussi tost furent perciés de vouges* de * Vougcs, espèce de glaive ; selon d'autres, armo en forme de fau- cille. DE CHASTKLLilN. 137 part en part, et leur conppa-on les gorges à tous quant qu'ils estoient. Sy ne cuidoit-on autrement que ce fussent Angles de Calais ou de Guines parce qu'ils ne parloient riens que angles et portoient la croix rouge. Or sont-ils tous duis du langage dUglès en BouUenois parce que tous les jours repairent ensamble les Angles et eux. Or furent prestement portées en court cestes nouvelles et que les Angles avoient tué ces deux gentilshommes bastars, ensamble et les autres archers du duc. Sy en fut le duc durement à ire et espéroit bien à y remédier temprement par manière appartenant, mais, premier que fait en advenist, les Angles, aians entendu le cas et comment ceste besongne avoit esté faite faintement et sur leur taille, envoièrent à toute haste devers le duc un héraut lui signi- fier que véritablement ce qui avoit esté commis et fait nouvellement sur ces gens, n'avoit esté fait, ne propétré par nul des leurs, ne n avoit onques esté pensé, ne pour- jetté entre eux, mais si riens estoit advenu, c'estoit à leur desçu et à leur désaveu, et avoit esté fait par fainte et mauvaise simulation soubs leur ombre, et prioient pour tant au duc qu'il se vousist bien informer du cas, premier qu'il en fust autrement fait, car eux s'en tenoient pure- ment innocens. Sy s'en tint le duc assez h content, mais no pouvoit ymaginer qui ce pouvoit avoir fait donc, jusques un peu après que la chose fut sçue toute au cler que les gens du seigneur de Ron le dévoient ^voir fait par revenge de ceux qui avoient esté pris pour ce vilain meurtre. Or se tenoit le seigneur de Bon h Chasteler et estoit au conte de Saint-Pol, fort françois, et avoit devers le roy grandes alliances et faveurs, et donnant support et retraite à son serviteur le seigneur de Bon avecques les facteurs du vilain meurtre, leur fit avoir rémission du roy et les sous- 438 CHBOHIQUE tint, ce difloit-ron, emprës Ini, comme ^ni ne s*OBOîent trouyer nulle part es pays dn duc. Sy le sçnt le dnc, etlny fat dit comment par Taide du conte de Saint-Pol, le aeî- gneurdeSon et les autres cruenxmeprtriosavoient obtenu rémission d*im si vilain cas, leqael ne se ponvoit {Sure, ce savoit bien, sans donner faux à entendre. Car jamais prince crestien bien informé ne l'eost fait, et pour tant le duc non tenant conte, en cest endroit, de rémission du roy, non de tous les rois et empereurs du monde, donna mandement exprès de prendre le seigneur de Bon, ensam- ble tous les facteurs où qu'on les pust attaindre, mesme snr Tautel de Dieu s'ils y estoient, et qu'après on en fist exé- cution, telle que justice requerroit, selong le cas, pensant faire à Dieu un grant sacrifice, quant si inhumaine et cruelle gens feroit mettre à fin, qui de nulle puissance terrienne, ne [de] dignité d'esglise dévoient avoir ga- rantise. CHAPITRE LXXXVI. Comment plusieurs hauts seigneurs enhortèrent le roj à ne pas combattre le duc de Bourgong^ne. Retournant donques à nostre matière laissée qui est ruineuse à tous lez et odieuse d un costé et d'autre, me recorde maintenant . que bon seroit d'éclairer maintes diverses altergations et controversies qui estoient à l'entour du roy, entre les princes et seigneurs du sang, touchant cestes rancunes sourses entre le roy et le duc, par lesquelles grans et horribles maux pouvoient ensievir s'elles se con- tinuoient, car jà-soit-ce que tous fussent du party du roy et favorisans comme au chief et maistre de tous, n'estoient DE CHA9TELLAIN. 459 point toutevoies tous consentans à la guerre, ne en volenté d'ensievir les mouvemens d'iceluy, ceux par espécial qui seroient contre honneur et salut, mais considérans que aucuns en y avoit qui Tincitèrent à mouvoir guerre contre le duc de Bourgongne pour cause du dauphin son fils et que de soyy estoit assez enclin par samblant', toutevoies baudement lui donnèrent à cognoistre et lui dirent que jour de leur vie, pour chose encore que avoient vue, ne lui feroient ne secours, ne confort pour mener ceste guerre, entendu que eux-mesmes et à sa requeste et ordonnance avoient esté iceux qui avoient juré la paix entre eux deux et avoient esté procureurs d*icelle en son nom, par quoy, si eux-mesmes la rompoient ou donnoient conseil à rencon- tre, ils se tiendroient à deshonnorés et pires que Sarrasins, sans la malédiction encore qui en cherroit sur le royaume, qui jamais ne seroit réparée. De ceste opinion fut messire Artus de Bretagne, connestable de France et depuis duc des Bretons, lequel, avec le duc de Bourbon trespassé nou- vellement, avoit esté jureur et procureur de ladite paix et la désiroit à tenir toute sa vie. Pareillement fît le duc de Bourbon, mais estoit ores allé de vie à trespas, sy n'en fit, ne ne dist riens, mais le duc de Bourbon son fils, lequel estoit nepveu du duc de Bourgongne et beau-fpôre au conte de Charrolois. Oestui-là aussy, pour bien que le roy lui sçust faire, ce disoit, n'aideroit, ne ne conforteroit le roy à rencontre de son oncle, non obstant qu'il avoit sa * « Et sembloit au roy que ce qui tenoit le daupbiu si longuement a « retourner estoit par enhort et por le conseil d*autruy. Et en soy- « mesme, quand il estoit en son privé, il disoit que le duc de Bour- « gongne le tenait en ces termes, et délibéra en son privé oonseU, de « mettre sus toute sa puissance, en intention de vouloir tirer ôs pays « du(Mt duc de Bourgongne, pour par sa puissance réduire son fils en « son obéissance. » (Mattbieu d'Escoucby, ch. CXXI.) UO CHRONIQUE fille espousée. Le duc d*Orliens aussy, qui sa vie et sa délivrance tenoit du duc de Bourgongne et estoit son firère d'ordre , avoit espousé sa niepce et le tenoit pour père et fondement de son bien, prince plein dlionneur, charita- ble et preud*homme. Iceluj pour gagner un royaume, ne se fust ployé aussi en son contraire. Le conte de Nevers, cousin germain du duc et lequel avoit le conte d'Estampes son frère emprès lui en haut règne, cestui aussi pour nulle rien qui advenir pust, ne se fermeroit' contraire, ce dist, de son oncle, mais se vint retraire en son pays de Rételois, attendant là toutes nouvelles, et de là ne bougea onc jus- ques avoir vu la termiimtion. Et par ainsy le roy, jà-soit- ce que tous lui fussent serviteurs et favorables, ne lœ trouva mie tous toutevoies de légère volenté en toutes ses intentions, ains précisément lui en couppèrent la broche et lui certifièrent que jà ne le serviroient en cestui endroit et que plus seroit son honneur et salut de le laisser que de Temprendre, mais les autres qui estoient de la bende con- traire et ne craignoient riens tant que cheoir une fois en la main du dauphin qui les héoit et lequel par la main de ce duc pourroit venir, ce pensoient, au-dessus de ses inten- tions, conseilloient plustost la guerre que la paix, par espoir qu avoient que par icelle voye feroient retourner le dauphin devers son père et de leur parti, et puis après ravoir recouvré, pensoient par le moyen du roy venir à sa grâce et mercy, dont maintenant ils estoient tout hors d'espoir. Sy convient bien noter droit-cy que ceste haine du costé des François ne mouvoit point tant à la cause du dauphin eslongnié de eux et de leurs mains, comme d'un despit qu'a voient que le duc de Bourgongne, avecques sa » Ne se fermeroit, ne se déclarerait. DE CHASTEIXAIN. Uî roideur et puissance anciennes, s'estoit renforcié encore au double par ceste retraite, et que luy dont on avoit dueil de si haut régner, règneroit maintenant plus fort et plus fier que ne fit onques. Par quoy, et afin que cela n'avenist et que celle corne lui pust estre rompue, tempre et de heure tendoient à prévenir sur ses mains, premier qu'estre prévenu mesmes des siennes. Car à vray dire, riens ne leur estoit tant dur, ne tant aigre conmie de le voir en sa gloire et roideur, qui passoit toute autre, et partant voyans que par nuls moiens ne pou voient traire leur héritier hors de ses mains, jugoient licite de le quérir par rigueur et par main forte et hautaine, ou si non et que ledit dauphin vousist persévérer l'adjoint du lieu où il estoit et au des- plusir du roy et de eux tous, arguoient raisonnable et chose de faire aussy , de déshériter et désappointier le dau- phin de sa succession à cause de désobéissance et de créer et constituer Charles, le maisné fils, successeur de la cou- ronne, soubs lequel leur espoir estoit de eux couvrir et sau- ver, et de fortraire par ce moien au duc de Bourgongne l'attente que pourroit avoir en l'autre. Cestes choses-cy, posé que point ne sortirent à effet, churent toutevoies en devises de maintes bouches qui ce craignoient et qui autrement ne pensoient fors que ainsi se fist. CHAPITRE LXXXVII. Comment le duc chent en grïèYe maladie. Combien que manasces de guerre et de tribulations se monstroient partout et les craignoit-on prochainement advenir, ne laissa point le duc pour tant à faire bonne chière, comme de tout temps avoit esté le plus reconforté 442 CHRONIQUE du monde et qui en temps de besoin estroit pourveoit par eetroit remède le mieux que pouvoit, et en cas impossible de le faire autre, porta patiemment ce qui estoit néces- saire, avoit coutume de fuir mérancolie et toutes pcear sions de courroux, parce que les sentoit ennemies de vie humaine et aveugleresses de raison, par lesquelles lliamme devient tout inutile à soy-mesme et tout inapt à bien fidre. Sy advint un jour qui estoit bel et cler, qu'en 00 mois de juin, sur une vesprée, il fît une partie à la paume, et de fait joua par une bonne espasce de temps de bon hait, soy donnant largement traveil et plus qu'à luy ne séoit, car 8*eschauffa plus que par coustume. Donc après, par non prendre garde de luy et par froid pris, il cheut en une fîèvre et en porta trois ou quatre excès bien aspres. Se- couru toutevoies par ses phisiciens, fut mis hors de fièvre par aucuns jours et le cuidoit-on garir, mais non bien affrancy ou par mauvaise gouverne rechupt arrière en plus dure que devant par un samedi xvii» de juin, et tel- lement qu'en iceluy excès qui dura trente-six heures sans respit, tout le monde lescria mourant, car n avoit en lui sens nul, ne cognoissance, par la longue continuation et durté de l'excès. Sy estoit la clameur piteuse à oyr partout, et alloient serviteurs criaus et battans leurs mains de des- confort, comme qui avoit ce don de Dieu qu en la terre 11 avoit liomrae mieux aimé de luy, ne plus regretté et plaint en maladie. Or estoit party de Brusselles ce mesme jour le seigneur de Croy et s'en estoit allé à Nostre-Dame de Hal en pèle- rinage, par vœu que avoit fait pour son maistre, lequel il peusoit gary, mais un sien escuier, voyant le soudain danger de mort survenu arrière, ferrant battant, courut nprès lui au dit Hal, et là venu, lui dist si jamais vouloit DE CHASTELLAIN. 443 voir son maistre en bien, que à tuer cheval il retournast à Brusselles hastivement et qu'à grant peine y viendroit-il jamais à temps. Lors vist-on un merveilleux dueil en ce chevalier, lequel s'avisant de mander le pareil aussi à la duchesse, envoia à tuer cheval devers elle, lui mandant Textrémité de son mary et que si jamais le désiroit à voir vif, que elle se hastast outre-orègle, et à tant monta à che- val et s*en alla tout d'une course jusques à Brusselles, là où il y a trois lieues, et n'y mist que une heure, lors trouva son maistre qui n'avoit ne sens, ne parole, ne signe pohr y espérer vie. Sy en estoit la pité grande à Tentour de luy en toutes conditions d'hommes. Après toutevoiesles trente- six heures passées que tousjours on le jugeoit mourant. Dieu le fit revenir à lui et lui restitua parole, et de là en avant, par le curieux soin des phisiciens, fut tellement secouru que peu à peu recouvra sa santé. Et arriva la du- chesse devers lui, estant moult faible encore, laquelle ne l'avoit vu depuis l'heure que s'estoit courchié à son fils en son oratoire, et s'estoit absentée de lui à ceste cause et t^ue au bois de Nieppe, car moult s'estoit indigné contre elle parce qu'il lui imputoit qu'elle avoit esté cause de la rébellion de son fils. Sy fut leur raBsamblement piteux droit-cy, par espécial de la dame qui fléchie en terre de- vant lui, ploroit et lamentoit son mal, et se monstra toute curieuse de sa garison, comme qui estoit la plus supella- tive en œuvres de charité qui vesquit lors, comme ses œu- vres ailleurs tesmoignent assez au lieu de sa demeure au bois dessusdit, là où par humilité non vue pareille, curoit et soUicitoit toutes manières de gens malades de propres mains, et les baignoit et remuoit leurs plaies sans en re- fuser nulles, les revestoit persévéramment de draps que mesme fit faire, leur donnoit argent et viande et les admi- Ui CHRONIQUE nîstroit comme une povre femme, et tellement que de toutes terres les povres et malades s'y assembloient et n* y estoit refusé nul. Sy n'ay mie dît sans cause qu'elle estoit charitable et curieuse envers son mary, quant envers toute autre créature se trouva telle, mais jalousie que longue- ment avoit portée en son mary, dont il se tanna, avoit esté matère de séparation entre eux deux, avecques le discort de son fils contre luy, dont il luy imputa charge. CHAPITRE LXXXVIII. Comment le roy Ait ausoy darement malade. Geste maladie du duc, de laquelle aucuns le disoient mort, s'espandit par toutes terres, et en reçurent les loin- taines marches et régions les nouvelles dont les aucuns le plaignoient et y mettoient regret, autres par envie de son haut régner s'en trouvoient bien aises, souverainement aucuns de la région de France et d'emprès le roy, ceux-là en avoient joye, car n'avoient que peur de la faute. Or, convient-il entendre droit-cy estre advenu un haut juge- ment de Dieu et tout fait à la ligne d'équité pour cause d'aucunes choses passées, lesquelles il sied renouveller icy , car vous peut assez souvenir par la narration que j'en ay faite * qu'en l'hiver passé le roy avoit esté malade dure- ment et lui attribuoit-on mal incurable en une jamT^ qui toudis couloit et rendoit matères incessamment, qui le mettoit à fin. Sy couroit la voix par diverses terres que dedens terme préfix et par jugement d'astronomie il de- voit mourir et ne passeroit point le mois de mars. Donc, ' Voi/ez ci-dessus, p. 380. DE CBA8TELLA1N. 443 comme* le dauphin qui avoit des amis par delà qui l'en avertissoienty s'y attendoit dessus et ascoutoit, car dru et souvent lui fut mandé qu'il approchast les marches de France peu à peu pour estre tant plus près et afin que tant plus tost et h moins d'encombre il se pust Faire couronner, espérans de pouvoir plus gagner en luy entrant en règne que perdre en la termination du père. Sy furent cestes nouvelles communes au dauphin et au duc, et sambloit que ledit duc eust eu joye aucunement avecques le dau- phin de la mort de son père, là où le fils faisoit plus à blâ- mer que luy. Sy y peut-il et de fait y a raisonnable excuse par laquelle il se peut honorablement parer, car tout cler est que le roy, mesmes en ce temps-là (et de long temps par avant l'avoit goûté), le tint à suspect et à subrepteur de son fils, et à ceste cause et pour luy retrencier sa cou- ronne, quist toutes les voies et moiens que pouvoit pour le restraindre, tant par propre puissance comme par al- liances quises à tout lez, en Allemagne, en Angleterre, en Denemarche, en Liège et partout ailleurs, comme contre l'ennemy de la couronne, qui toutevoies estoit autant léal et preudhomme chevalier comme nul qui vesquit lors. Lesquelles choses considérées, avecques ce que chascun se voit envis fouler mal voulu et tenu à suspect sans cause, non merveilles si le duc droit-cy oiant dire que son traveilleur et son haineux tendoit à la fin de sa vie, s'il s'en passa à peu de courroux, quant par mettre son fils en possès de la couronne après son trespas, il espéroit vivre en paix avecques luy en récompense de tout ser- vice. Et certes, si guerres et tribulations sont fuyes et hayes de ceux qui aiment paix, il ne peut donques que ■ Le mot : comme somble indiquer uno phrase principale qui n'existe pas. % • 446 CHAQNIQDE ceux qui les quiërent, ne procurent en autruy dammage, ne seroient peu aimés aussy et non plaints en leur décès, car n*y a loy, ni de nature, ni de raison, qui 8*y oppose. Aussi la joye n* agissoit pas en cuidier avoir perdu son en- nemy , mais en espoir d'avoir recouvré un amy permanable et paisible. En quoy et dauphin et duc de Bourgongne furent trompés tous deux, car vesqui le roy encore longs jours depuis en haut règne. Sy ramaine cecy en conte droit-cy, là où le duc est malade, pour ce que j'ay dit qu'il samble que droit-cy ait eu xin vray jugement de Dieu, en ce que comme le duc sambloit avoir fait feste de la mort du roy en l'hiver devant, vint l'occasion tantost en l'esté après, qui de cas semblable pouvoit donner joye au roy comme d'estre quitte d'un si roide duc, et toute- voies tous deux furent moqués en leur espoir et payés de samblable folie l'un comme l'autre. En caste folle et légière joye entre ces princes de la mort de l'un l'autre, avoient grant coulpe aucuns repai- rans emprès eux astronomiens, dont le roy de tout temps avoit esté sorty et les créoit fort, pareillement et son fils le dauphin non moins. Donc, comme de long temps il avoit eu désir de régner et d'avoir couronne en teste et encore plus maintenant pour cause que son père lui tenoit la main roide, quant ce vint que le mal de la jambe lui estoit pris et duquel on le jugeoit en péril, fit à tout lez calculer sur le mal de son père pour savoir s'il en pourroit eschap- per sans mort'. En quoy plusieurs laborans rapportèrent ' Louis XI eut de fréquents rapports avec des astrologues. Jean Col- loman, qui gagna, dit-on, la lèpre pour avoir trop regardé la lune, en- seigna à Louis XI « le grand almanac. » Simon de Phares, qui ouvrit à Lyon une école d'astrologie, cherchait pour lui des simples en Savoie. On sait qu'il fit d'Angelo Catto, qui quitta pour lui le prince de Tarente, un archevêque de Vienne, haut et puissant seigneur, auquel Philippe DE CfiASTBLLAIN. 447 par jugement et certifièrent que non, et mirent terme préfix dedens lequel les influences de là sus démonstroient sa fin. Sy le certifièrent si très àFestroit, et tant et tellement de Comminet dédia fort homblemant ses mémoiTeB. Dès le mois d'avril 1454, Louis XI. alors dauphin, s'était adressé à Jean de Wesel, pro> fesseur à TUniversité de Louvain, & la fois philosophe et astrologue, qui oomposa, à sa prière, Thoroscope suirant : Jttdicium super conjunctionibus Satumi et Martis, et ejusdem Satumi cum love, Prœlia magnatum video cum sanguinis undis Et terras vacuafi populls, combustaque régna, Bellaque longœva, gladiatorumque Airorem. Castra, domusque ruent, et erunt sine civibus urbes, Inque locis multis tellus inarata manebit. Strages nobiUum âet, procerumque ruina. Fraus erit inter eos ; confUsio magna sequetur Regnis etpopulis, et erit mutatio regum. Lœvam dextra timet, septentrio prœvaiet austro. Mercurialis herus gradatim régna subibit Rex novus et Liban! cedros supereminet omnes; Justltiœ cupidus rectœ, non devius illi, Mutabitque ûdem regni dum sceptra tenebit. Rex et gens et lox mutantur ordine miro. Terrœ motus erit in multis partibus orbis Et peregrinorum turbas Europa movebit. Lingua prophotarum populos terrebit et urbes. Magna videbuntur cœlestibus insita signa. Nascentur soctœ, ritus novus inde sequetur. Per diversa loca, populi dissensio flet, Teutonicusque fùror sectam fabricabit, et illas Qaudebit proprias effùndere sangruinis undas. Terra famem sterilis pariet, caritura bonorum. Naufragium magnum patientur in œquore navos ; Implebuntur agri validis torrentlbus undis, Et labor assiduus f^ustrabitur agricolarum. Ventorum rabies vastabit flamine terras. Tempora ventura pejora prioribus instant, 8ed mundi regnum melius post ista sequetur. Lustra ducenta quinqaagintaque trina, Postquam torrena conjuncta fuero supemis, Hœc data indicia prœscntia cnrmina monstront. 448 CHRONIQUE y adjousta foy le dauphin, qu'à peine lui sambloit la cho6e estre de nécessité qu ensi se fist, et sambloit languir en l'expectation de Ilieure promise, tellement que toutes oreilles en estoient pleines et tous les pays embus de ceste mort future. En quoy plusieurs bl&moient le dauphin et lui imputoient à mauvais sang sa manière de fiEÛre et de soy esjoïr ainsi en la mort de son père publiquement et comme tout desnaturé, et en fut tenu moins de bien de luy entre tous les bons et mesmement dedens le courage du duc, qui en cela et en autre chose mist grant note, comme cy-après se trouvera assez que ce ne fut mie sans cause. De ceste manière de faire et de croire follement en tels pronostiqueurs n'estoit point usager le duc, car en toutes choses se monstra homme de léalle entière foy en- vers Dieu, sans enquérir ;riens de ses secrets, fust de mort, fust de vie, comme qui à luy et en luy s*attendoit de tout son fait, non obstant que sa maison pour tant n'en estoit point desgarnie , ne que les autres amis , en y avoit de bien souffisans*, et entre les autres un qui estoit prévost de Wates \ d'emprès Saint-Omer, grant clerc et moult expert en la science, et lequel, avecques les autres, s'accordoit En 1432, Jean de Wesel offrait au duc de Bourgogne de grands et petits almanachs. Vingt-sept ans après, en 1459, on rencontre la men- tion du grand almanacli qu'il rédigeait chaque année, en y indiquant « les jours esleus. » (Registres de la chambre des comptes, cités par ^r. Pincliart.)On conserve à la bibliothèque de Bâle un traité de Jean do Woscl, mUtnlé: Bxerciiium mctaphysicum site quœstiones in XII li- er os Metaphysicorum Aristoteîis. * C'ost-ti-dire : Les astrologues ne faisaient pas plus défaut que tout autre genre d'amis ou de courtisans. * Claude de Messey, prévôt deWatten. Dans son horoscope de Charles le Hardi, il avait annoncé que ce prince serait exposé aux coups les plus rudes do la fortune. Il fut l'un des autours du recueil de contes licen- cieux composés à Gcnappo sous le titre des Cent nouvelles fwnvelUs. Claude do Messev avait épousé une nièce du chancelier Hugonet DE CHASTELIAIN. 449 en la mort du roy. Mais le duc volant le cas non estre hon- neste de béer si publiquement sur la mort d'un homme, et par espécial du fils au père, couvertement abhomina le cas, et soy attendant à ce que Dieu en feroit avenir, com- plut à son hoste le dauphin en paroles ce qu'il put, soy apprestant à la nécessité de la besongne pour quant ce viendroit à faire. Et par ainsi, pressé tous les jours et estonné de la peu louable défiance du fils auquel il conve- noit complaire, il convenoit que ce duc-cy portast charge aucunement de sa folie, en laquelle le duc ne Tosa rompre, car cognoissoit le duc clairement que de riens ne vouloit estre appris, ni repris, mais se fioit de son propre sens, et de propre teste vouloit ouvrer sans autre, et le duc par révérence de sa hautesse lui souffroit dire et faire. Donques cestes manières de gens qui présument des secrets de Dieu qui desvoient les princes et les dé- çoivent, et lesquels aussy sont deffendus par exprès en la loy de Moïse au peuple dlsraël, furent cause, comme j'ay dit en ceste erreur maintenue, et à ambedeux le père et le fils firent mettre la fiance que dévoient avoir en Dieu, en jugement et certification d'homme. Donc, si le père de tout temps en avoit usé et y appliqué foy, par vray jugement de Dieu donc, il vouloit bien que de la créance que son fils y mettoit aussi , il reçust desplaisance, quant par promissions menteresses, il attendoit sa mort, et ainsi il convient dire que le père en ce mesme en quoy il met- toit foj' envers autruy, en ce mesme son fils lui procura dueil par fermement comme luy s'y attendre*. Or n'estoit point mort le roy alors quant son fils y avoit Tespoir, et pareillement le duc ne mourut point aussi h ' Ccst-à-diro : on y ajoutant foi, comme son père lai-môme. 450 CHRONIQUE ceste fois quant François le désiroient, mais y et entre eux depuis longuement diverses questions et difficultés moolt dangereuses et dont les fins ne tiroient qu*à tribulation; car le roy, depuis ceste maladie et de par avant encore, s'estoit fortifié à tous lez des princeâ et roys crestiena par alliance, mesme des peuples et communes voisines du duc, en son contraire. Par quoy , comme cela lui estoit évi- dent signe de future ennemisté, lui estoit cause aussi de soy pourvoir à rencontre et de machiner en sa deffense, jà-soit-il que tondis il recula l'estrif, toléra manasces, dis- simula courroux, pesa les dangers, craignoit [lésion de] propre honneur, et en la haute roiale majesté dont il estoit du bourgeon, ne voulut main mettre qtie par sens, par révérence et cremeur, et finablement à tout rompre par évidente constrainte nécessité non plus supportable, car là gist le point en quel loy nulle, ni d'honneur, ni de nature, ne met obstacle que faire ne se doye. CHAPITRE LXXXIX. Comment le duc assembla les estais de Brabant et flst grant accueil aux contes d'Eu et de Nevers. Comme le duc fut gary et revenu en bon point, et que sentoit voler plusieurs nouvelles estranges contre luy, tant à cause de la convention establie à Vendôme comme par autres voies et manières tenues et quises de mauvais espoir, le duc déKbera son partement de Brusselles et d aller visiter ses autres pays, mais avant ce faire fit convenir les estats de Brabant audit lieu, et droit là assemblés, leur fit remonstrer comment par la disposi- tion des matères et des choses qui alors pendoient entre le DE CHASTELLAIN. 451 roy et luy, il estoit apparence de tribulation en ses pays, par quoy luy vueillant estre vray berger de son peuple et le garantir de la rapine des loups, requéroit, pour la part qui leur en pouvoit compéter, secours et confort de leurs mains, en deffension tant de leur héritage et pays comme de sa personne. Et en ce ne requéroit point d'argent, ni finance, mais service corporel et main mise par multitude de personnes quant ce feroit besoin. Et en effet leur requist service de six sepmaines à leurs despens , est assavoir les nobles en leur estât dû, les bonnes villes en leur manière de faire aussi, avecques leurs connestables et sermens et avecques leur artillerie , et les gens d'esglise , abbés et chanoines, en contribution de deniers pour payement des saudées, car touchoit la chose à nécessité publique, ce faisoit dire, et à la tuition du pays , par quoy demander le pouvoit et eux le dévoient faire. Laquelle demande faite et bien digérée, entre eux fut libéralement octroyée, et lui promirent Brabansons service et assistance envers tous et à toute heure, de grant cœur, dont il les mercioit, et à tant les laissa , et dressant de là vers Gand, alla faire à Saint- Adrien * son offrande par promesse à luy faite en sa mala- die, et delà s'en vint à Gand, là où arrière fit assambler les estats du pays et les quatre membres et leur fit pareille demande comme à Bmsselles, laquelle libéralement lui fut octroyée, et séjournant là par aucun petit temps par con- seil de ses médecins pour Taer qui lui estoit propre, y reprît force et vigueur primitives, car nourry y avoît esté enfant. Donc après, tendant à aller en Artois, alla par Lille, là où les contes de Nevers et d'Eu venoient devers luy avecques leurs femmes auxquelles il fit une grant ' Célèbre abbaye, sitaée à Grammont. 452 CHRONIQUE chiëre, souverainement à la contesse de Nevers » fille au conte de la Breth \ nouvellement mariée à son nepveu, dont de leur f estiement et réception siet bien d'en faire un petit conte. Vray est que le conte de Nevers, marié nouvellement à la fille d*Alebreth, avoit esté j& par longs ans que n'avoit vu son oncle le duc, lequel autrefois avoit traité le mariage entre la fille du roy Renier et luy , depuis royne d'Angle- terre, comme ailleurs a esté narré en son lieu, donc parce que le parfaire s'en rompoit par messire Pierre de Bresse et que ledit Nevers estoit venu j& & hault eage sans femme, s'estoit condescendu et par l'aggréement de son oncle en l'alliance de ceste maison d'Alebreth, par quoy après ces nopces faites & Nevers , conclu & venir voir le duc son oncle et son cbief, et passant parmy la conté d'Eu, vint visiter aussi son autre oncle de par mère le conte du lien qui grant chière lui fit, et à cbief* de cincq ou six jours que repairier vouloit devers le duc, ledit conte d'Eu avecques sa femme, fille du seigneur d'Antoing, le voulut accompa- gner jusques à Lille, et en effet les deux contes, avecques leurs femmes, moult hautement accompagnés de belles nobles gens de deux sexes, arrivèrent à Lille comme au mois d*aoust, là où hautement furent reçus, et en fit le duc grant feste, souverainement pour cause de la nouvelle mariée qui moult belle dame estoit et très-himiaine. Sy quéroit fort le duc à lui complaire en toute grant chière. Pareillement firent le conte de Charrolois, le conte d'Es- tampes, messire Adolf de Clèves et les autres princes et barons en tout ce qui estoit possible. Et en effet ledit de Charrolois à la cause des dames fit crier un toumoy & faire ' Lisez: d'Albret. * A chiefde, après. DE CHASTELLÀIN. 453 en harnais de guerre et & blanches espées rabbatues, dont luy en personne avecques un nombre de chevaliers ses complices fut chief, et le fit et bouta oultre vaillamment, comme bon chevalier plein de pris et de raddeur, et estoit moult noble chose et moult belle d*en voir le fier et le riche arroy tant de l'une partie que de l'autre, car moult de nobles et de vaillans hommes s'y assayèrent, qui en emportèrent los et grant bruit. Tous eux communément d'un costé et d'autre estoient housses et couverts richement ou de drap d'or ou d'argent, ou d'orfaverie et de brodure ou de matres sebelines ou de veloux , et tous les moindres, de draps de soye de toutes façons, dont la multitude estoit grande. Là estoit le bastard de Bourgongne, messire Anthoine, en moult fier et pompeux arroy, pareillement messire Adolf de Clèves, chevalier de haut pris, les deux frères de Toulongeon aussy moult recommandables, le bastard de Brabant, messire Anthoine, Philippe de Bour- bon, le bastard de Comminges, messire Philippe de Croy, messire Philippe Pot et multitude d'autres qui tous et bien firent et richement se monstrèrent et tellement que les dames qui de France estoient venues et avoient vu beau- coup d'honneurs et de biens ailleurs, ce disoient, et beau- coup de gens de grant entremise, mais onques n'avoient vu jusqu'à celle heure chose qui approchast ceste, ni qui tant fust de pris, ni de mémoire pour aussi peu de heure, car certes, sans eontendre en la mort de l'un l'autre et sans férir d'estocq, nuls plus beaux coups, ni plus horribles ne se firent en bataille mortelle comme droit-cy se trouvèrent, là où salades et armes furent froissies, gardes abbattues, cuiraches desclouées et malmises, et par impétueux orgueil et force de corps cohortes rompues et esparpillées, comme en mortel encontre. Du festoy en autre manière me convient TOH. 111. 39 454 CraOIiiQUE faire mentiaii, comme des banqueta et richaBBOupeis, maû en unes danses qui se firent un soir, est vny que deux chevaliers, compagnons d'armes, se vinrent préeenter aux deux princesses droit-là assemblées, et venus devant oDei en grant révérence, leur requirent que pour rhaimeur de noblesse et de chevalerie il leur plust, du gré et ccM&sento- ment de leurs maris, leur attacher à chascun l'enseigne d'une emprise qu'avoient mise sus pour faire aimee, car alléguoient d*en avoir obtenu congié du duc leur maistre et de leurs maris, siques pnoient humblement pour leur gr&ce envers eux et pour en avoir l'honneur. Sy reçurent les dames leur requeste agréable, et ^i l'honneur et par révérence du duc à qui tous deux estoient et par congié de leurs maris, leur attachant leur emprise, dont Time fut un gant noir, lachié d'une chaînette d'or qui tournât autour du bras senestre, atout une verge d'or pendant au-dessoubs de la main, Tautre estoit un ceuvre-dbief do plaisance, brodé de lettres d or couvertes, attaché pareil* lement au bras senestre. Laquelle chose faite, fut publié prestement à haute voix par un roj d'armes que dedans certain jour nommé les dessusdits chevaliers déclarerdent par leurs chapitres la manière et condition des armes par eux emprises et icelles feroient signifier es lieux et places là où désiroient avoir à faire à lexigent et convenaUelé du cas et de leur propre honneur. Sy en firent les dessus- dits chevaliers depuis bon et léal devoir, baillèrent leurs chapitres et les envoièrent en Angleterre. Mais par les tribulations des guerres qui en ce temps-là sounloient au roy Henry, par le duc d'York et ses adhérans, ledit roy ne voulut onques souffrir sortira effectlesdites armes, ains faisoit dire aux requis ses subjets que assez les avoit à emploier ailleurs et en choses plus nécessaires, comme en DE CHâSTELLAIN. 455 deffendre son royaume et sa couronne contre ses insurec- teurs. Et partant les dessusdits chevaliers qui n'avoient l'œil nulle part que droit-là, ne purent attaindre à leurs fins» et passa le terme qu'avoient mis à {lorter leur emprise, et par honneur la mirent jus comme la prirent* Qui donques demanderoit le nom d'iceux, Tun sy fut messire Philippe Pot, natif de Bourgongnei chevalier de bon los, et l'autre estoit messire Pierre Vast*, espagnol, celuy qui combatty le conte de Chamy, au pas dehors Dijon*, et lequel par avant avoit combattu aussy messire Sichart de Woede* ville', à Londres en Angleterre, chevalier aussi de bonne estoffe. Or vint le jour que partir vouloient ces dames de Lille et aller voir la contesse d'Estampes qui se tenoit à Englemonstier, emprës Courtray. Sy partirent ensamble et leurs maris et le duc les convoia. Sy advint que ainsy que jà avoient les plains champs ouverts à tous lez et qu*à riens ne pensoient fors à aller leur chemin, deux compa- gnies de gentilshommes, chevaliers et escuiers, s'estoient embuschiés par au travers où dévoient passer. Tune çà, l'autre là, comme tenans l'un sur l'autre. Donc, quant ce vint que les dames vinrent à celuy endroit, de riens aver- ties, lesdites embûches partirent, menans grant noise, et comme si de mort haïssent l'un l'autre, vinrent devant la face des dames férir et hurter ensamble moult fièrement et y firent moult d'armes et de grans samblans de gens de bien autant que ce fust esté pour leurs vies. Sy s'en espou- ventèrent les dames au commencement, car cuidoient vé- * Pierre Vast (Vasque de SaaTedra) fat oonseiUer et chambellan da duc de Bourgogne. > n i^agit ici du pas d'armes qui eut lieu en 1448 à Tarbra de Char- lemagne entre Dijon et Auxcmne. > Richard de Woodwille, comte de Rivers. Sa fille épousa le due de Bedfbrd. 456 CHRONIQUE ritablement que ce fussent ennemis, mais averties du cas par le duc et autres, le tournèrent à risée et en louèrent moult l'œuvre, car moult estoit bel aussi et de fier arroy. Sy fut chief de cecy'et entrepreneur le bastard de Corn- minges, fils du conte de Comminges, gentil escuier, en qui beaucoup avoit de hauts biens. CHAPITRE XC. Ck>mment mesaire Gnillanme RoUin, fils au obanoeUer de BoargODgae, se trouYa reproohié de yilain &it. Vers ce temps-cy se trouva moult vexé le chancelier de Bourgongne, messire Nicholas Bollin, et comme depuis l'advénement de la division entre le duc et son fils, qui movoit & sa cause, avoit esté traversé tousjours et reculé d'autorité, et non pas tant seulement reculé, mais accueilli et attrait en diverses causes moult dures, maintenant pour le mener & confusion, fut approchié en son fils messire Guillaume RoUin, chevalier, à quel le marissal de Bour- gongne, par accusation tirée du pays, imputa meurtre, voire le donna à cognoistre en court, et ce à cause d'un marchant d'Othun*, drapier, qui avoit une moult belle femme, de laquelle, par commune renommée, ledit mes- sire Guillame estoit accointé par amoureuse privauté. Sy advint, comme les aventures portent, que cestui marchand une fois s en alla en ses affaires, et emprist un chemin dont jamais ne retourna, car fut meurdry piteusement et trouvé depuis, mais n'en furent point attains les facteurs, au moins que longs ans ne fussent passés premier. Donc , parce que avez oy que depuis la mutation venue en court à » Autun. DE CHASTELLAIN. 457 rencontre du chancelier et que tous les païs du duc furent submis & réformation et & enqueste des excès, advint que un gentilhomme du pays, surnommé de Di- goine, estoit accusé en ce meurdre comme facteur, parquoy saisy au corps et mis en prison , fut son cas annoncié en court. Or advint que ce gentilhomme droit-cy, soy voyant en ce danger et soy cuidant nettoyer par autrui drapeau, promptement s^alla déposer sur messire Guillame Roi- lin, disant que ce qu'en estoit fait, il l'avoit fait faire, et luf en mist le fardeau sur les espaules, par l'espoir qu'a- voit en l'autorité et puissance du père. Quant donques ceste criminelle œuvre se trouva imputée à messire Guil- lame, lequel durant le haut règne du père avait fait mou- rir piteusement dedens la prison le seigneur de Pesmes, parent & tous les grans de Bourgongne (et qu'onques nul, tant fust grant, ne s'en estoit osé venger par cremeur du régnant), maintenant, quant trouvèrent ce titre pour lui donner enverse, moult furent aises ses parens; et entre les autres le marissal de Bourgongne, qui moult avoit la chose à cœur, s'y monstra fort aigre et tendoit à toutes fins de faire comparoir en court personnellement ledit messire Guillame, lequel fut adjoumé en eflFet pour y com- paroir^ mais iceluy , jVoyant le reculement de son père, la forte ennemie main aussi de ses contraires, tendans à sa. désertion, différa son venir en court, et recula de tout sens tant et si longuement que pouvoit et s'en alla tenir en Bourbonnois, là où il estoit aUié en haut lieu, et le rema- nant laissa en la main de son père pour le deffendre, car espéroit bien que par le haut sens d'icelui il en vuideroit à son honneur et en seroit relevé et paré tost ou tard, et en effet, ycelui messire Guillame manda à son père et lui fit à savoir son innocence droit-cy, disant qu'onques ne 45S CHfiOmQUE TaToit pensé, ne eonaentu h faire, et que ce qne l'autre Fen avoit enconlpé, il en avoit faussement menti, et n*en fut onques riens, mais qui pris estoit et aToit confessé le cas, celui estoit meurdrier par la confessicm de sa bonebe et devoit estre exécuté comme meurdrier, car la joatice en seroit belle, ce disoit, mais luy qui estent un èheralier dlionneur, ne devoit porter cbarge & la dépoeitieii d^a bomme infâme, car le cas en serdt piteux. Sy se fonda le père fermement sur ces mois et de tous sens labovra pour deffendre son fils. Tel fois fut à toute extrémité de puissance et d'aigreur, car tousjours voulut-on avoir son fila comparant en court, lequel, par peurqu'avœt duma- rissal et des amis du seigneur de Pesmes, ne s'y osa trou- ver, avecques ce qu'il veoit clèr^nent que le père et luy tous deux et toute leur maison on qu^it à déserta et confondre, et par ainsi vouloit laisser couler leur j»e- mière aigreur, pensant par intervalle de temps après pou- voir vaincre par sens et par termes de justice, là où son père Taideroit à mettre. Sy en souflErirent depuis maint anuuy et longue tribulation, et comment que fust, on voulut déclarer fugitif le fils accusé et mettre le sien en confiscation parce qu'il n'osa comparoir et qu'en son absenter et fuir de la court, il donna soupçon en lui de la coulpe. Toutevoies ne purent onques encore tant fiiire les accusans que le deffendeur père ne prévalust par sens et qu'il ne trouvast autant de cbevilles pour estouper comme les autres pertuis pour lui donner playe, et tellement les cbaria mesmes qu'enfin seurement et sauvement le fils pou voit comparoir en court pour soy justifier et sans met- tre main à luy, non obstant toutes puissances et macbi- nations des autres en son contraire. Droit- cy avoit une matère obscure, laquelle posé que DE CHA8IBLLA1N. 459 fust cognue du costé du prisonnier facteur, ne gisoit tou- tevoies en nulle preuve à rencontre du chevalier accusé, tant seulement de l'avoir fait faire. Donc, et pour ce que ycelui nioit tousjours le cas et contredisoit Taccusant, ledit accusant se présenta à entrer en gage contre lui et de le combattre sur ceste querelle, sur quoy Taccusé, re- culant arrière de toute sa force, respondit que ce n*estoit pas cas appartenant, ni à consentir à nul prince, que un chevalier d'honneur et de bonne famé, tel comme il estoit, dust combattre un meurdrier, ni que un meurdrier dust trouver tel support, ni faveur que pour appeler un autre net homme en gage, ains le devroit-on, cy pris, 1& pendu, faire combattre au gibet, sans terme, ni heure de respit, car est tout cler, ce disoit, que un homme crimineux qui a déservi mort et a perdu l'honneur de ce monde, ne lui chault en quel péril il mette autrui. Mais, s'il avenoit que aucun chevalier, noble homme non infâme, le voulsist accuser ou riens maintenir sur luy, qui fust contre hon- neur, volentiers et libéralement promettoit d'y vouloir respondre et de soy en nettoier de son corps devant son prince, là où onques homme ne comparut, qui en voulut faire fait, autre que le prisonnier qui n'estoit point accep- table pour ce faire, tant pour sa p^)pre confession, pour laquelle il estoit meurdrier, homme infâme, tant aussy pour ce que un tel crime ne doit pas demorer impugny et estre mis en la fortune du gage. Sy pourchassèrent dure- ment sa mort le chancelier et son fils et ne contendirent h fin autre, fors que pendu fust et estranglé le plus tost qu'on pourroit, et de fait tant firent que la court, pressée de faire justice selon la cogno}ssance eue du cas, com- manda à pendre et à mettre à fin cestui meurtrier, et ainsi fui fnit. m GBHCmiQUE CHAPITRE XCI. Comment il fat procédé contre les boute-fena en Flandres et en Brabant. Pendant ce temps que le duc encore se tenoit à Lille, fut trouvée et mise sus en Brusselles une trèa-liorriUe manière de justicier les boutefeus, dont il en y avoit mul- titude au pays. Sy en convient conter la cause pour quoy et la manière de faire. Il est vray qu'es pays de Flandres et de Brabant et es marches là entour, a multitude de jeunes gens buiseux, non quérans à ouvrer, ni faire la» beurs, mais vivent sur povres pécheresses femmes, et tous les jours résidamment sont en tavernes et en bordeaux, comme pleins de mauvais vices et prests à toute mau- vaisté faire qui les y veut semondre, ne craignent ni Dieu, ni homme, et de nul meffaire, tant pust-il estre horrible, ne leurprent pité, tuent gens pour argent comme bouchiers, deviennent bringanset meurdriersde bois, bou- tent le feu es maisons des povres gens des villages et les brûlent, femmes et enfans,en leur lit, quant ne se veulent composer à eux. Desquelles choses toutevoies, jà-soit-il que ils savent bien que une fois en devront mourir, toute- voies parce que un coup d espée qui passe parmi le col, leur samble une chose légère, n'en redoutent point le pas- sage et le réputent à nient, et mesme en faisoient leurs gaberies pour ce temps-icy. Sy en fut justice avertie en Brusselles, qui volentiers y remédiast par telle manière que le povre peuple des champs demorast en paix et que l'exécution de telles gens'fust autrement redoublée que jusques à ores. Sy pensèrent Brussellois dy pourvoir au- DEGHASTELLAIN. 461 trement, si le cas y eschéoit, et que sur le coup d'une espée on ne s*enliardieroit point si fort comme on avoit fait, ains les feroient aussi horriblement punir, comme horriblement et sans nulle pité se donnoient à meffaire. Sy advint que un beau jeusne compagnon, de l'eage de vingt ans, fut pris pour boutefeu, par quoy justice, pour donner miroer et exemple à tous autres de cas saipablable, fit mettre une estache ènmy le marché et à ycelle fit lier le povre pécheur d'une chaîne qui couroit autour de Tes- tache d'un gros anneau et encoUoit ledit povre pécheur par le faux du corps, et avoit celle chaîne trois pies de long entre l'estache et lui, et pouvoit tournoyer atout tout à l'entour, et puis tout en la rondeur de l'estache, six pies arrière, avoit grant nombre de fagots et de paille parmy avecques poudre de canon, et droit-là, après le povre pé- cheur estre confès et bien instruit de son salut, et premier qu'on y bouta le feu, commença à parler moult piteuse- ment et en dure lamentation envers le peuple, disant : € 0 vous toutes jeusnes gens, mirez-vous droit-cy, pre- c nez exemple à moy qui, en mon bel jeusne eage, par en- « sievir mauvaises femmes et mauvaises compagnies, suis € venu à ceste horrible mort. 0 1 je vous prie, prègne- c vous pité de moy^ et af&n qu'il ne vous mesviègne c comme à moi, prenez pité de vous-mesmes et vous gar- « dez de meflFaire. Bien chîer aujourd'hui m'est vendu le c coup d'espée dont moy et autres nous sommes farsé c maintes fois. Donc, je requiers à Dieu pour gr&ce et mi- « séricorde en ma dure mort. » Telles et samblables pa- roles disoit maintes, et tellement fit attendrir les cœurs que tout le monde fondoit en larmes de compassion. Fina- blement le feu fut bouté partout et commença la flambe à monter horrible, et le povre pécheur, du premier coup 463 CHRONIQIIE que senti le feu, criant lamentablement sur la nûsôriooide de Dieu, fit un saut ou deux, dont du troisième il chej, el demora pendant en la chaîne, criant sur Dieu et sa glo- rieuse mère jusqu à rendre l'&me, et fut sa fin recommin- dée la plus belle que l'on avoit onques vue. CHAPITRE XCII. D'une emprise d'annes que flst messire Charles de Moull^m. Or avoit le duc fait ses demandes en Flandres et en Brabant sur la provision de ses pays à rencontre dn roy, si à guerre venoit, et considérant que nécessairement il falloit pourvoir en Picardie plus que ailleurs pour cause que plus près gisoit du péril, partit de Lille et vint à Arras là où il fit convenir les trois estats du pays, et y ceux ai»am- blés, fit faire la relation par messire Pierre de Goulx, che- valier , les exhortant et admonestant du mesme que les autres pays avoient accordé, lesquels, après avoir conçu la chose, n'y mirent contradiction nulle, ains volontiers et libéralement s'y accordèrent trèstous. Sy advint que le mesme jour que se tenoit ceste assamblée en la grant salle d' Arras, là où avoit multitude de nobles hommes, chevaliers et escuiers , foison de prélas et autres gens de bonnes villes, entra en la court et monta contre-mont de la salle, un More accompagné de deux oflGiciers d*armes, un roy d'armes et un hérault, et venu jusqu'à la personne du duc qui là estoit entremy une grant multitude de barons de divers pays, lesdits ofBciers, pour et au nom du More, demandèrent congié de desployer une emprise que portoit ledit More , et en demandant ycelui congié, lui présentèrent unes lettres de par celui qui le More DE GHAfflBUiAlN. 465 envoyoit, entendu toutevoies que le duc estoit adverti premier de la venue dudit More et du mistëre qui là se devoit faire. Sy prist le duc lesdites lettres et les fit lire devant lui, et puis après ycelles lues, demanda le contenu d'aucuns chapitres que lesdits officiers portoient touchant Temprise et la signifiance du cas, lesquels ils baillèrent aussy , et iceux vus et visités , le duc donna congié au More de desployer son emprise , lequel More estoit vestu d'une robe de soye longue jusqu'aux pies, avoit la teste nue et sur ycelle avoit un chapelet de belles fleurs avecques un riche volet qui le couvroit jusques & terre, et là vinrent toucher plusieurs haulx et nobles seigneurs, princes, chevaliers et escuiers, gens de haute façon, sur con- dition de paraccomplir le contenu des chapitres de celui qui là avoit envoyé son More, et fut chief et le pre- mier des touchansmessireÂdolf de Clèves jusqu'au nombre de douze qui touchèrent avecques lui, comme Adrien de Borssele, messire Philippe de Lalaing, messire Claude de Toulongeon, Aymar Bouton, messire Philippe, bastard de Brabant, messire Loys de Contay, messire Ânthoine bastard de Brabant, Philippe de Bourbon, Philippe de Poitiers, Pierre de Cressi et un chevalier d'Allemagne nommé messire Henri Sasse, et ces douze droit-cy ayans touché à l'emprise que portoit le More, ne voulut pas le duc [que] plus avant touchast nuUui, pour cause que l'emprise ne portoit que joustes à roches, lesquelles il convenoit faire devant les dames qui n'estoient point droit-là, maisestoient à Quesnoy en Haynau là où elles faisoient résidence. Sy voulut le duc en faveur de l'entreprenant qui estoit estran- gier et homme de grant los, que le remanant du mistère se parfist devant lesdites dames, là où les joustes se feroient, et que là vinssent toucher devant elles tous ceux qui 464 CHRONIQUE voudroient, et pour tant s'en tinrent à tant droit-là tous chevaliers et escuiers, dont beaucoup en y avoit qui y vouloient toucher, plus toutevoies par faveur et amour de l'entreprenant pour lui faire cest honneur que pour grant faim de la jouste qui ne leur estoit pas chose nou- velle, mais eussent mieux aimé avoir touché à bon proufit pour faire armes, car à ce estoient duis tous la plus part. A qui demanderoit donques qui estoit cestui entrepre- nant qui en ceste convention de tant de nobles gens envoia son More, ne pour quel cause, je responderoye que c'estoît un noble escuier de la maison du dauphin, homme de vertu et de grant fait, nommé Guillaume de MouUon, dont yci- dessus a esté faite claire narration quant il tenoit à Grenoble contre le roy de par son maistre et depuis le mist en la main du roy par l'ordonnance de son maistre aussi*. Sy estoit venu cestui Guillaume par le mand du dauphin devers luy en Flandres. Et là venu, comme dune fleur d'homme et parement sur tous autres, en fist grant feste, et mesmes en fit beaucoup de contes à son oncle le duc par manière de le loer , lequel moult le prisa aussy , car estoit belle personne et de bel samblant entre mille autres. Sy advint qu après avoir séjourné un an ou environ em- près son maistre qu envies se dressèrent contre luy , et comme princes aucuns sont muables et de légère créance, le dauphin son maistre se commença à refroidir envers luy et à estre ingrat de ses bons services passés et telle- ment qu enfin lui fit dire qu'il s en retournast en sa maison et que droit-là lui ordonneroit pension de six cens francs par an, mais par deçà ne le vouloit plus entretenir. Sy » Voyez ci-dessus, p. 227. DE CHASTELLÂIN. 466 prifit ledit Guillaume un argu en son cœur bien amer, et lui desplut durement ceste manière de faire, qui par l'es- pasce de quatorze ou quinze ans Tavoit servi en f roit et en chaut, despendu grant avoir et usé ses jours, et puis avoir indignation en la fin et congié pour tous payemens, dont & bien dur porta la patience, monstrant toute voies courrage et que Ton ne pust penser que par aucune faute commise il futconstraint de 8*en partir. Tantost après ces, paroles reçues du bastard d'Ermignac qui lui dist les paroles, se housa et mist Tespée au costé, et chevaux prests pour monter, vint en la chambre de son maistre prendre congié & lui , usant de paroles non pas d'homme esbahi, mais honorables et sages, comme bien faire savoit, et s'en alla en cest estât. Or avoit en singulière recommandation la maison du duc pour cause des honneurs et gloires qu*avoit vu en ycelle plus que onques ailleurs, et du maistre qui estoit l'outre- passe du monde. Sy lui vint à grant) annuy si d'une si haute et si noble maison il partoit sans avoir aucune plus grant habitude avecque elle que encore n'avoit eue, car posé que avoit esté longuement de séjour au pays emprès son maistre, sy n y avoit-il point eu le repaire, ni la con- versation avecques les nobles de Thostel si avant comme il désiroit bien, car n avoit point plu & son maistre que luy, ni autre de ses gens, ils presissent grande hantise, et pour tant pensant en lui-mesme que tant plus honorablement ne pourroit venir à ses fins que par faire aucune chose nouvel, s'avisa de venir à Arras deversleduc et de lui conter son aventure, comment son maistre l'avoit abandonné et que pour tant lui qui ne vouloit point partir de ses pays sans lui dire adieu, venoit prendre congié & lui, le remer- cier des honneurs et biens que faits lui avoit, mais pour ce 466 GHRWilQUE que la rien du monde* que plus dédroit, c^estoit d*aT0ir accointance à la haute noblesse et chevalerie de sa maison, lui prioit humhl^nent que de grâce il lui souffiriat Mit une joyeuseté en sa dite maison pour laisser au moins mémoire aucune de sa povre personne entre tant ^de han- tes et de fameuses gens comme estoient les siens. Sy le fan agréa le duc très-libéralement et lui promist honneur ^ toute bonne chière, comme cy-après orez, et de fait après l'emprise touchée lui assigna jour pour commencer /Km pas en la ville du Quesnoy» au premier jour d'octobre, là où lu|-mesme seroit en persoime, comme il fat, et j fat la feste moult grande et moult riche. Je ne devise riens des lettres portées au duc par ledit More, ni du contenu des chapitres pour ce que ce ne furent que joustes et que telles joyeusetés ne requièrent point telle glorification, comme font les armes, là où sont les honneurs avecques les périls, mais tant seulement, quant ce viendra au jour que le duc lui establit et là où se fera la feste en sa faveur et Tassamblée des hautes dames et princesses, là vous deviseray par un abrégié la manière de ladite feste, avecques ce qu'il cherra de gloire et de bon los aux jousteurs. CHAPITRE XCm. De l'assemblée qni se flst à Vendomme. Jusqu'à celui jour me déporterai de ceste matère pour parler maintenant d'une plus nécessaire et de plus grant fait; c'est de l'assamblée que le roy avoit fait venir à ' la rien du monde, la chose du monde. DE CHASTELLÂIN. 467 Vendomme, là oh estoient tous les princes de France, ensamble Fambassade du duc de Bourgongne, messire Jehan de Croy, messire Simon de Lalaing, le président de Lucembourg et Toison-d*Or, pour et au nom de leur maistre, à qui moult anoioit de leur si longue demeure. Sy fit-il bien à eux, car avoient jà esté dehors Tespasse bien près de quatre mois sans riens besongnier. Or estoient venus à Vendomme là où estoient tous les pairs de France ayecques leur roy. Y estoient aussi tous ceux du parlement du plus grant jusqu'au meûdre, et n'estoit remès en Paris un seul clerc, ni autre officier qui appartenist audit par- lement, que tous ne fussent droit*cy à Vendomme, et cessa ledit parlement et toutes actions de justice en Paris, tant que ceste congrégation droit-cy dura et estoit en estre. Y estoient aussi tous les haulx et grans barons, évesques et prélats du royaume de par delà, ensamble toutes condi- tions de gens autres qui y estoient venus pour voir Teffet et l'accusation de la journée qui là se devoit tenir et pour quoy les pairs y avoient esté mandés, pensant que ce de- voit estre quelque chose de grant et d'espécial, comme de fidt estoit et comme se dira tantost mais que ces cheva- liers du duc ambassadeurs ayent esté reçus en audience devant le roy sur la matère à eux enchargée , comme raison le veut, lesquels ayant fait savoir au roy leur venue, lui firent prier qu'ils se pussent présenter pour et au nom de leur maistre à la journée mandée, lesquels y furent reçus, présent le roy et son conseil, et fut leur présentation tenue à bonne, mais à coup les fit-on retraire et vuidier, ni onques puis n'y furent vus, ni appelés. Que vous feroie-je long conte de beaucoup de choses non nécessaires, comme de leur réception et festiement qui estoit bien sobre? Ces chevaliers-cy procuroient soigneu- us CBlOiflQrE semeot pour estre oys et pour venir devant le roy. Sy les fist venir le rqy, et aooostoyé de plnsiears hanbc et grans princes de son sang, ensamUe de cenx de son crainl, leur donna aodience, là où après les révérences faîtes, ensamble les recommandations appartenantes, le président de Lncembonrg , maistre Jehan L'Orfèvre, par charge et ordonnance des denx chevaliers, à grant reSus tontevoies et bien envis, fit la proposition qni leur estoit enjointe, et faisant ses préamboles les pins humbles et les mieux causés que pouvoit, vint cheoir aux points de leur matère là où ils tendoient,c*estoit sur le duc d'Âlençon pour lequel principalement ceste convention des pairs se tenoit, et commença ledit président à dire ainsy : c Nostre souverain seigneur, combien que vostre trte- < humble et très-obéyssant serviteur et parent, monseî- € gneur le duc de Bourgongne cognoisse vostre bonté < estre tant encline à grâce, que nul besoin ne fait de « l'exciter, ne esmouvoir, toutevoies sy lui a-il samblé et « samble qu'il ne se acquiteroit point envers monseigneur a d'Alençon, duquel il est prochain parent, s'il ne s'em- a ploioit à ce que vostre miséricorde lui fust impétrée à « son grant et très-extrême besoin maintenant, et pour « ceste cause autrefFois par mon très-honoré seigneur, « monsieur de Cymay cy présent, et depuis par révérend « père en Dieu monsieur de Coustances qui là est, vous a « fait très-humblement supplier que le fait de monsieur « d'Alençon, il vous plust de vostre très-noble grâce « avoir pour recommandé, et présentement sachant que « journée se tenoit et servoit pour ceste cause, nous a « commandé et ordonné le faire de rechief, et à ceste « fois vous dire et remonstrer aucunes choses, lesquelles « exposer il a plu à messieurs qui droit-cy sont, à moy DE CHâSTELLAIN. 469 « chargier comme tout le mendre et le plus insuf&sant, « ce que j'ai intentioii de faire toutevoies à leur comman- « dément le mieux que pourray, soubs tousjours vostre « bénigne supportance et correction. « Premièrement, Sire, monseigneur.de Bourgongne « vous fait supplier le plus humblement que faire peut « que ne prenez à desplaisance, si présentement et autref- c fois il vous requiert et a requis de grâce pour monsieur « d'Alençon, car Dieu lui est tesmoin qu'il est amère- « ment desplaisant que monseigneur d'Alençon ait pré- « sumé faire chose que faire ne dust, et ce qu'il a fait, il « le fait seulement pour se mettre en son devoir et se « acquiter en ce en quoy nature l'oblige comme parent « envers monseigneur d'Alençon. Donc, pour venir au a point de nostre charge principal, il samble à monsei- « gneur de Bourgongne, Sire, et tousjours à vostre bonne « correction, que vostre très-noble cœur peut raisonable- « ment estre mu à faire grâce et estendre vostre miséri- « corde sur monseigneur d'Alençon pour quatre consi- < dérations, la première pour la hauteur et sublimité de € Testât de vostre dignité et majesté royale, comme le roy et ce mesme est signifié en la loy justinienne, là « où il est dit : « Si nous ne sommes miséricors aux subjès < de nostre empire, nous ne sommes pas dignes que Dieu < nous soit miséricors aussi, > et ailleurs du mesme : « Riens « n'est tant propre à prince que humanité, par laquelle il « est ymitateur de son créateur. » Oyez, Sire, ce qui est « escrit au Décret: « 0 princes, ce dist-il, fuyez la sentence TOH. III. 30 470 CHRONIQUE n et ravis de ceux qui dient que miséricorde ne se fééei > « car telle sentence ne fait pas tant seulement à non tenir, c mais à non oyr par deux raisons, Tune est touchée et « alléguée là où il est escrit : c Miséricorde est plus grant « chose que nulle oblation^ ne sacrifice, » Tautre met le « décret là où il est dit : < Cil qui devient miséricordieux, « devient Jhésù-Crist. » Ayez en mémoire, Sire, (se qui est c escrit es Proverbes, là où le sage dit : c Miséricorde et « vérité sont les vertus qui conservent et gardent le roy , € et est clémence la puissance de son thrône. » Pour ceste < cause donques les doit le roy avoir tousjours en son cœur « et en sa bouche, car par elle il acquerra grftce devant « Dieu et devant les hommes. Policratum, en son nr livre « au vir chapitre, parle de Trajan en ceste manière : Tra- « jan, le meilleur empereur des payons, fut clément envers « tous, peu rigoureux à savoir à ceux auxquels euat esté « vice de pardonner. » Cestui empereur fut celui qui, selon « les histoires, pour sa justice fut tiré hors des enfers aux a prières de saint Grégoire et baptisé trois cens ans après « sa mort, et dit Policratum au mesme lieu que telle fut sa a clémence et de si grant pris que onc en son temps ne vou- « lut faire mourir noble homme, non obstantque plusieurs a furent trouvés avoir conspiré contre lui, mais laboura à « les réduire à lui par amour et douceur. Sire, le bon Se- a nèque, entre les vertus dues aux princes, met pour la « principale estre ceste noble clémence dont mention est. « Et Virgile, le roy des poètes latins, veullant exauchier a Énée, le loue, entre autres cbosesrecommandables, avoir « esté glorieux par pité. Et si Caton est en la mémoire des « hommes pour sévérité et rigueur de justice, encore est « plus César pour sa miséricorde, de qui on list que onc à c homme qui pardon lui requist, pardon ne lui refusa. DE CHASTELLAIN. -171 « La seconde considération sy est pour la prochaineté « du sang, Sire, et du lignage qui est entre vous etmon- « seigneur d'Alençon. Geste prochaineté, Sire, elle est « notoire, et n'est besoin que je la récite, mais un seul « point y veux renouveller, c'est qu'il est descendu d'un < seul frère de roy dont vous estes parti. Valère, en son « iv' livre de pité envers ses parens, dist ainsi : t La pre- € mière et très-bonne nature des choses, qui est maîtresse « de pité, a par sa propre vertu et puissance mis es cœurs « de ceux qui sont parens amour et charité qui les cons- ul traignent sans aide de pardes ou d'escriptures à avoir € miséricorde l'un de l'autre, » et pour confermer ce, dist- « il droit-là mesmes : € Pité fait à recommander, quant on € en use envers ses parens. » Est escrit aussi au Décret que « le premier degré de miséricorde est à ses parens et dit « la loy que la prochaineté de sang fait la présumption « de pité. Ce considérant, le Sage dit : « Si tu vois aucun ^ tirer son espée sur son parent, n'ayez pour ce doubte, « cap enfin il recognoistra son amy. t Sire, monseigneur « de Bourgongne a ceste espérance que, si l'espée de c justice estoit dehors la gaine et baillée en la main de « l'exécuteur pour férir le coup, que la feriez remettre et « rebouter en son lieu et qu'en conclusion vous recognois- « triez vostre sang et vostre parent. « La tierce considération, Sire , sy est pour les bons « services fidts à vous et à vos nobles progéniteurs par € les devanciers de monseigneur d'Alençon et par lui- € mesme en propre personne et par ceux qu'encore peu- « vent et pourront encore faire ses enfans. Son viel ayeul « mourut en la bataille de Cressy, son grant-père fut € ostagier en Angleterre pour le roy pris à Poitiers, son « père fina ses jours en la bataille d'Asincourt, lui-mesme in CHROMQUE « fut trouvé en la bataille de Verneul entre les morts et de € là mené prisonnier en Angleterre. Ck)nunent il en est « vnidié, Sire, vous le savez, ce a esté par finance prise < à ce peu dliiretage qui lui estoit demoré hors des mains c de vos anchiens anemis. Il aima mieux. Sire, à ainsi en « partir que d'être quitte et ravoir ses terres franches et € plusieurs biens que on lui promettoit [s'il vouloit] faire € contre sa loyauté. Au regard des enfans. Sire, selon « Testât de leur innocence, ils offrent jà leur sang à res- € pandre en ensievant la noble trace de leurs prédécesseurs. € Plusieurs histoires se- pourroient ramener à conte « pour monstrer que les mérites et bienfaits des pères ont « proufité atix enfans, et la pité des enfans aux pères, « mais je m'en passerai de deux bien brèves récitées par « Valère, en son vm* livre, au titre : In/ames reiy etc, « Émilus Scaurus fut accusé du crismed'avcrir exactionné « induement le peuple. Jà-soit-ce que n'eust aucune def- « fense au contraire, toutevoies, grâce lui fut faite a pour deux causes, Tune pour son ancienne foiblesse, 0 Tautre pour la récente mémoire du bienfait de son « père. Servius Gabba pareillement fut accusé d'avoir « fait mourir sans cause plusieurs des subjès des Bo- a mains en Espagne, qui pour toutes excusations ne dist « autre chose sinon qu'il recommandoit son fils qui estoit « parent du très-noble Gallus, à laquelle voix fut faite « grftce, non pas à son fils, mais à lui-mesme. Sire, mon- « seigneur d'Alençon n est-il d ancienne noblesse, ne sont « les bienfaits et services, non pas de son père, mais de « trois ses pères récens et nouveaux? Ne sont ses enfans, « parons du très-noble Gallus? c'est de vous, Sire, qui « estes la lumière des roys et la fleur de toute noblesse 0 nu- ' Cf. Jean Cbartier, t. III, p. 91. Le mémoire de Pierre Dupuy sur 488 CHRONIQUE Geste très-amère sentence pour le duc d'Alençon et ses bienveillans fut donnée telle que avez oye, à Vendomme, le * , présent le roy et ses pairs, et la court garnie de tout ce qui appartenoit, et en fut la copie distribuée à toute qualité de gens dont ne fait mie à doub- ter que tantost les nouvelles n'en venissent audit duc d*Alençon, lequel estoit en son logis en la ville, et à celle heure séoit à table et disnoit. Sy y vint un qui avoit esté à la sentence rendre, auquel prestement ledit d'Alençon demanda quelles nouvelles, et respondit l'autre : t Mon- c seigneur, prenez vostre patience en Dieu et le remer- c ciez : vous estes jugié à mort. » Lors se leva de table atout le mot,€t joignant les mains vers le ciel, dist tantost en Bouspirant : t Loué soit Dieu, mon créateur de tout, et « puisque mourir en convient, j'aime autant tost que tard « et prenray en gré la mort. » Grosses larmes lui par- toyent des yeux, et estoit une chose lamenteuse de voir sa chière, et n'y avoit nul emprès qui n'en plorast et con- dolust aveuc lui, et non merveilles comme de voir un si haut et si noble prince, de la vraye estraction des fleurs de lis et de la royale sève si prochain, estre encourru en si obprobrieuse et confuse sentence que de devoir mourir et estre exécuté par justice, au droit nombril et giron de ses amis, en la vue de sa femme et de ses enfans, de ses subjès et vassaux et de tout son peuple, et aveuc ce estre privé de toute dignité et prérogative appartenant à prince, privé, aussi toute sa génération, de terre et de seigneurie le procès du duc d'Alençon est fort incomplet. Je citerai ici comme sources h consulter, les mss. de la bibl. imp. de Paris, 1278, 4930, 5738, 10319V Le ms. 1104 (Colbert, 7357») renferme le discours du duc d'Orléans en faveur du duc d'Alençon. * Ajoutez : le 10 octobre 1458. DE CHASTELLAIN. 480 perpétuellement, et que plus lui estoit dur, c estoit que après estre quitte de sa maleurée vie en sa personne, il laisseroit une triste confuse renommée en ses enfans, ce sa voit bien. 0 noble royal bourgeon, noble jadis branche produite d'un si cler et précieux tronc, que les cieux so- loient regarder par faveur et terre et hommes honorer et encliner par révérence, et maintenant avironné de la bruyne de confusion, vois pervertir ta fortune, tourner en autre condition ton estât, et fouUer aux pies et injurier ta noble personne ! 0 et comme dur et amer glaive y a en ton courage, comme aigre et ague la pointe de ceste in- félicité, de ceste intolérable misère, tu qui as esté né et produit au monde resplendissant, rayant glorieusement de clarté royale, bersé et enveloppé en fleurs de lis d'or, vestu et emmantelé de samblable femme*, nourry en chambre odorant, mis à cheval en apprest de prince, chaint d'espée ducal, tymbré de la figure du ciel donné à tes pères, doué de terres et possessions plusieurs et com- mis en gouvernement de haulx vassaux et divers peuples, et maintenant en déclin de tes jours et après avoir eu re- paire au thrône de tes glorieux pères, tu te vois dénué de tout, privé d'honneur et de bon nom, et délenqui à for- tune pour te fouler aux pies, et entré en la confusion la plus extrême de sa puissance, non pas par fortune com- mune, mais par fortune de toutes la plus felle, portant mille queues, poignantes, et laquelle impareille à toute autre en felleté, fa rendu mille queues poignantes plus amèrement que la mort! 0 povre duc, povre haut maleu- reux homme, et où t'a-elle mené maintenant celle sauvage fortune, et où te ont mené tes povres légièretés vicieuses, » Femme, pour fcnnc, (vcnne ou venelj ? vôtcment, étoffe ? 490 CHRONIQUE DE GHASTELLÂIN. auxquelles par trop tu t'es ployé jeusne, et par lesquelles attaintes en toy et réprouvées tu te vois en ceste calamité, en ceste si très-confuse et scandaleuse yssue de jours, comme de te sçavoir estre privé de toute dignité pater- nelle, de toute possession et seigneurie, et condempné à honteuse mort en publique en confusion de tes parents ! Certes droit-cy ne reste riens qui désormais te puisse pres- ter los, sinon que ta fortune te soit un resconfort de mort briefve et que ta mort te rende patience tranquille, et ta patience monstrée, rémission de tes péchiés par mérite que Dieu t'ottroye. Moult estoient dures et amères ces nouvelles à beau- coup de gens, par espécial aux serviteurs de ce duc con- dempné, qui tout pleins de honte, alloient fondans en terre d'annuy. Donc, qui amèrement y condolurent, ce furent ces deux chevaliers venus à ceste journée*. « Ici s'arrêtait probablement le livre IV. Il y a lieu de croire que le livre V , totalement perdu , s'étendait du mois- d'octobre 1458 au mois de juillet 14GI. Parmi les principaux événements qui y étaient retracés, il faut citer (j'emprunte ce résumé à Jacques Duclercq) « l'ambassade d'Engleterre qui vint vers le duc de Bourgon^e, l'obéis- « sance que le duc envoya rendre au pape Plus, l'ambassade qu'il « envoya au concile de Mantua, la prise du vidame d'Amiens, la « naissance du fils du Dauphin à Genappe, l'expédition envoyée en « Gueldres pour aider le flls du duc de Gueldres contre sou père, les M guerres de la royne d'Engleterre (Marguerite d'Anjou) contre le duc o d'Yorc, l'ambassade du cardinal de Constances vers le duc de Bour- « gongne, la condamnation du comte d'Armig^nac qui vint à refuge « chez lo duc de Bourgongne, les plaintes du comte de Charolois i« contre le seigneur de Croy, la feste de la Toison à Saint-Omer , la « mort de Charles, roy de France, septiesme du nom. » FIN DU TOME TROISIÈME. TABLE DES MATIERES. LIVRE IV. CHAPITRE PREMIER. P«gov Comment le duc, estant revenu de Rainsebourg, rompist par samblant le mariage do son fils avec mademoiselle de Bourbon. 5 CHAPITRE n. Comment le roy de Hongrie se plaigny du dnc de Bourgongne. 11 CHAPITRE m. Do l'assemblée des trois estais de la haute Bourgongne qui se ntà Salins 12 CHAPITRE rV. Comment le duc envoya une notable ambassade devers le roy pour îmx)étrcr son assentoment sur lo fait du voyago de Tur- quie H CHAPITRE V. Comment le conte de Charolois espousa madamoiselle Tsabel de Bourbon 19 CHAPITRE VI. Comment il y avoit toutes apparences d'amour entre le roy et le duc 20 492 TABLE CHAPITRE VII. Comment le duc prist son chemin vers Flandres et fttt partout reçu à grant Bolempnité 32 CHAPITRE Vra. Comment le roi envoya devers le duo messire Jehan le Bour- sier, général de Normandie 96 CHAPITRE IX. Chy 8*ensîeut le camp de Mahienot et de Jacotin Plouvier. . 38 CHAPITRE X. Comment le seigneur de Croy ûst avoir en mariage à Philippe, son fils aisné, la fille aisnée du conte de Saint-Pol 49 CHAPITRE XI. Comment le duc de Bourgongne envoya une nouvelle ambas- sade en France 50 CHAPITRE Xn. Comment les François quéroient à ravoir les villes engagiées de la Somme, et comment il y avoit foible entente entre le roy et son fils le dauphin ib. CHAPITRE Xni. Comment le duc alla en Hollande pour le fait de sa croisade et aussy pour cause de l'éveschié d'Utrecht 69 CHAPITRE XIV. Comment le duc eut en propos de marier la fille d'un bras- seur de Lille à lun de ses archers, et comment le père se trahy au parlement de Paris SI CHAPITRE XV. Comment le duc tint la feste de son ordre à La Haye : com- ment le sire de Brederode s'y descoulpa, et des nouveaux chevaliers qui furent oslus »;i F DES H&TIÈBSS. 493 CHAPTTBB XVI. Commisnt le duc fist imblier ane bulle d'excommonication con- tre les adhérens de Vesla dUtrecht 96 CHAPITRE XVII. Comment le duc d'Âlençon fut pris à Paris par le commande- ment du roy 100 CHAPITRE XVIII. Comment plusieurs députés de la haute Frise vinrent devers le duc, et de la noise qui s'esleva entre eux et le bastard de la Viefville 101 CHAPITRE XIX. Comment le duc manda ses gens d'armes pour combattre les rebelles dUtrecht 107 CHAPITRE XX. De la mémorable desconflturo des infidèles 109 CHAPITRE XXI. Comment vers ce temps sourdy une comète et comment il y eut à Gennes une pluio de sanc IIG CHAPITRE XXII. Comment le Saint-Père envola au duc de Bourg^ngne la ban- nière de la croisade m CHAPITRE XXm. Comment le conte d'Estampes et le bastard Anthoino de Bour- gongne conduisirent leurs gens d^armes en Hollande. ... 120 CHAPITRE XXIV. Comment une ambassade de lempereur arriva à La Haye. . . 121 CHAPITRE XXV. Comment mcssirc Jehan de Coymbrc prist congé au duc de Bourgongnc puur uIIct au royaume de Cvpro «*. 494 TABLE CHAimtE XXVI. Ck>mment le dao ê*wpprestxAt pour mettre son aiége devant Utrecht 126 CHAPITRE XXVn. Comment lee Brederode et lee gens dUtreeht sTeetoient mis en deffense 130 CHAPITRE XXVm. Comment le dne, estant à ffîselstein, ent soissante ans aeoom- plis 1S4 CHAPITRE XXEL Comment les gens dlJtreclit se soubmirent au noble vouloir du duc, et comment les Brederode s'appointièientayeelny. . . 135 CHAPITRE XXX. Comment la paix faillit estre rompue, et comment le duc entra aérant solempnité dans la ville dUtrecbt 141 CHAPITRE XXXI. Comment le guet se faisoit chaque soir pour la seureté du duc. 151 CHAPITRE XXXn. Comment messire David, nouvel é vasque» flst son entrée à Utrecht 154 CHAPITRE XXXni. Comment le duc mist son siège devant Deventer i55 CHAPITRE XXXrV. Comment le daulphin renvoia la tierce fois ses ambassadeurs devers le roy son père, et comment il pensa de son refuge vers le duc de Bourgongne 160 CHAPITRE XXXV. Comment le siège de Deventer continua et comment le duc entra en traité avec les habitante HO DES MATIERES. 495 , Fage*. CHAPITRE XXXVI. Comment le dauphin , ayant annoncé son propos au roy , se vint à rendre chez le prince d'Orenges 177 CHAPITRE XXXVn. Comment le dac de Boargongne fat adyerti de ces noavelles et en informa nn cheyaucheur du roy 183 CHAPITRE XXXVni. Comment le sire de Blanmont conduisit le dauphin parmy Lor^ raine 186 CHAPITRE XXXIX. Comment le duo de Bourgongne esclairci la matière par unes * lettres au roy, dont fut enchargé son chevaucheur .... 189 CHAPITRE XL. Comment le dauphin tira raddement le pats tant qu'il ftit venu à Louvain, et ce que le duc pensoit de sa venue soudaine . . 191 CHAPITRE XLI. Comment le duc envoya vers le dauphin messire Jehan de Croy et le conte d'Estampes qui le conduisirent à Brusselles. . . 195 CHAPITRE XLH. Comment le roy requist le duc de Bourgongne de ne donner refuge, ne confort au dauphin . . « 199 CHAPITRE XLHI. Comment le duc se rendit à Brusselles et des grans honneurs qu'il fit au dauphin 905 CHAPITRE XLIV. Comment le roy escrivit derechef à son fila le dauphin, et conmient le duc respondit au roy 215 CHAPITRE XLV. Comment le roy mist le pays de Dauphiné en son obéissance. 225 4% Table Page». CHAPITRE XL VI. Comment le duc envoya vers le roy messire Jehan de Croy et messire Simon de Lalaing, touchant le fait du dauphin . . . 229 CHAPITRE XLVII. Comment le conte de Charolois estoit durement informé à ren- contre de ceux de Croy, et comment le duc, radement enaigry, se courcia à son fils 230 CHAPITRE XLVIII. Chy s'ensieult le partement du duc de Brusselles tout seul pour tirer à Hal 239 CHAPITRE XLÎX. s Comment le duc se trouva en grant péril 249 CHAPITRE L. Comment le duc prist quelque repos chez un sien braconnier à Halsenbergue , et comment chascun s'esmayoit sur son aventure 263 CHAPITRE LI. Comment messire Philippe Pot reconforta le duc de Bour- gongne, et flst si bien qu'il retourna à Brusselles. . . . 277 CHAPITRE LU. Comment le dauphin et la contesse de Charrolois firent tant que le duc pardonna son maltalent à son fils 289 CHAPITRE Lin. Comment un chambellan du roy, nommé GouflSer , fut accusé et mis en prison 204 CHAPITRE LIV. Comment la contesse de Charrolois se délivra d'une fille . . . 20«> DES MATIÈRES. 497 Pagci. CHAPITRE LV. Comment un v&lleton, faignant estre sonrd-muet, se vantoit de cognoistre les choses passées et futures 298 CHAPITRE LVI. Comment le duc et le dauphin furent reçus à très-grant solemp- nité h Bruges 301 CHAPITRE LVII. Comment une conspiration fut faite contre le roy 306 ê CHAPITRE LVIII. Comment le dauphin assista à Bruges à la procession du Saint- Sang de miracle 309 CHAPITRE LIX. Comment le roy accorda sa fille au roi de Hongprie 310 CHAPITRE LX. Comment le dauphin envoya quérir la dauphine 313 CHAPITRE LXI. Comment le duc mist sa main sur les bancs des usuriers. . 314 CHAPITRE LXn. Comment le duc pourrit à rencontre de ceux d*Utrecht et aussy à rencontre des Anglois 316 CHAPITRE LXIII. Comment le roy de Hongrie clama la duché de Lucembourg. . 320 CHAPITRE LXIV. Comment la dauphine se mist à voie pour rejoindre le dauphin. 322 CHAPITRE LXV. Comment chascun jour courroient diverses rumeurs estranges. 324 498 TABLE Page*. CHAPITRE LXVI. Comment le dauphin et la dauphine allèrent à Geneppes ... 326 CHAPITRE LXVn. De certaines mutations qui se firent en la court du duc ... 329 CHAPITRE LXVin. Comment les gens monseigrneur de Bourgongne besongnièrent avec les Anglois, et comment les terres du comte d'Eu furent saisies en Picardie 33^7 CHAPITRE LXIX. Comment le roy de Castille montra gnait désir de rappaiser le roy et le dauphin, et comment le conte de Saint -Pol s'ef- força de rentrer en la grâce du duc de Bourgongne. ... 342 CHAPITRE LXX. " Comment messire Pierre de Brezé prist par puissance le port de Samwyc 347 CHAPITRE LXXL Comment messire Jehan de Rebremette flst de grans exploix contre les Mores 353 CHAPITRE LXXII. De divers prodige^ 350 CHAPITRE LXXin. Comment le duc visita les villes de la Somme :>V2 CHAPITRE LXXIV. Comment les Liégeois se mirent en armes :y)5 CHAPITRE LXXV. Comment les ambassadeurs du roy de Hongrie furent de rcclicf reçus à grant honneur en France, et de la mort dudit roy . . 3G8 DES Matières. 499 P«£fe». CHAPITRE LXXVI. Comment le dao de Bonrgongne apprist à grant regret la mort du roy Lancelot et celle de messire Jehan de Coymbre ... 383 CHAPITRE LXXVn. Comment les matères estoient, par continuation, aigres et pé- rilleuses entre le roy et le duc 388 CHAPITRE LXXVra. Comment ceux de Gand requirent moult humblement le duc de Bourgongne de visiter leur ville 396 CHAPITRE LXXIX. Comment le dauphin ne voulut aller à Gand, et des propos qui courroient sur ceste matière 407 CHAPITRE LXXX. Comment le duc fut solempnement reçu à Gand 412 CHAPITRE LXXXI. Comment le duc de Bourgongne ftit ajourné à estre à une journée à Montargis 417 CHAPITRE LXXXn. Comment se continua la procédure encontre le duc d^Alençon, et comment le roy restoit enaigry contre le duc 421 CHAPITRE LXXXIII. Comment le duc envoya ses députés à Montargis, et comment il eut certains secrets entendements avec les Angle is .... 427 CHAPITRE LXXXIV. Comment Tévesque de Meaux, estant au point de la mort, advisa les ambassadeurs bourguignons 429 CHAPITRE LXXXV. Comment les ambassadeurs bourguignons se tenoient à Ven- domme, et d*un cas criminel qui advint dans le Bollenois . . 433 500 TABLE DES MATIÈRES. Pages ■ CHAPITRE LXXXVI. Comment plusieurs hauts seigneurs enhortèrent le roy à ne pas combattre le duc de Bourgongne 438 CHAPITRE LXXXVII. Comm^it le duc chent en grièTe maladie 441 CHAPITRE LXXXVm. Comment le roy fut aussy durement malade 4^i4 CHAPITRE LXXXIX. Comment le duc assembla les estats de Brabant et fist grant accueil aux contes d'Eu et de Nevers 450 CHAPITRE XC. Comment messire Guillaume Rollin, fils au chancelier de Bour- gongne, se trouva reprochié de vilain fait 4Ô6 CHAPITRE XCI. Comment il fut procédé contre les boute-feus en Flandres et en Brabant 1*V.» CHAPITRE XCII. D'une emprise d'armes que fist messlro Charles do MouUon . . liVj CHAPITRE XCIII. De l'assemblée qui se fist à Vendomme i»V» CHAPITRE XCIV. Comment le roi pronuncia la sentence du duc dAlcnçon . . . ÎTG FIN DE LA TABLE DES MATIERES. ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE. TTPOOBAPHIB DE il. WSIS8BNBBUCH, IMPRIMEUR DU ROI. 7, aVE DU MUSÉE. -, .^t»-:^-'