V

G-f^i'AMCo^V

t<jK^-1/\AJ

Le

Monde Modetne

5" ANNEE

G-f^^\MCc^n.

IaA^u^jU

Le

Monde Modetne

ANNÉE

REPRODUCTION INTERDITE

des articles et des illustrations.

DROITS DE TRADUCTION RÉSERVÉS

pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

Le

Monde Moderne

Tome IX

Janvier - Juin 1899

^J.

PAR IS

Albert QUANTI N, Editeur 5, Rue Saint-Benoît, 5

Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

Universityof Ottawa

http://www.archive.org/details/lemondemoderne09pari

CrlLLETTi: D'KTIOLLKS

(■ l-\'le-Dieii. tlciute et (le

lin celle a[)iès-nii<li (nule baif^née tie luniiéi la fumée des eii- tensoirs, il v avail foule autour de la slatue du bon roi Henri.

Aux abords de la place Dauphine. se dressait le nia- i;nilique reposnir i|u ornaient les landélabres d or cl darjj^cnt , les riches tapisseries empruntées aux marchands les plus célèbres du quai, et qui formaient contraste avec la note claire et par- fumée des Heurs semées à profusion par les bouque- tières du terre- plein.

La foule des f,'ens qui encom- braient le Pont- Neuf olîrait un coup d'œil à part. A coté des charla- tans qui faisaient leur parade, à coté des chansonniers dont un joueur de vielle accompa-

frnait le refrain, un négociant improvisé vendait des dents et des veux de cristal.

On voyait encore des marchands de chiens, des décrotleurs à la « Royale ». et un nombre incalculable de camelots, le plus souvent doublés de fripons.

Plus bas, à la hauteur de la » Sama- ritaine •>, la pfinipe à eau. comme on

l'appelait alors, était le rendez-vous des badauds et des oisifs. L'attraction prin- cipale de ce bâtiment carré dont les sculptures représentaient la Samaritaine donnant à boire au Christ était un ca- rillon sonnant les heures. En cet endroit

GIM.KTTK 1) KTIOI.I.KS

même se len^iiciil lo r;i(|iiiiis ])orteiii'S de chaises qui, c-n hiver, eiitreprenaieiil le transport des voyaffeurs soucieux de ne pas se crotlcr, d'un bout à l'autre du Pont-Neuf: en cette saison, ces mêmes porteurs, transformés en loueurs de pa- rapluies et d'ombrelles, abritaient pour un li';,'er salaii-e tous ceux et toutes celles (jui se liaient à eux... pour leur malheur.

Mais l'intéi-èt de celle journée élail vraiment à la place Danjjhine, les jeunes peintres et les membres de 1 .Aca- démie de Sainl-Luc (la seule l'on entrât sans ennuyeux discours a\ aient, dans l'anrfle {gauche de la place, accro- ché leurs toiles et leurs dessins. Ce petit événement artistique avait attiré une quantité de marchands brocanteurs, clients ordinaires de celte bohème artis- tique, trop liciireuse, en sa misère, de donner |inur un écii ce cpie les <■ com- pagnons de la frralFaffnade " allaient re- vendre ])ourcent livres.

Aux balcons de la place, les maîtres arrivés (des bohèmes d'hier, entrés à l'Académie I s'amusaient fort de ce marchandage et des réflexions du pu- .blic. La joie de ceux-ci était partagée par leurs voisines, femmes peintres ou originaux des portraits exposés, dési- reuses de monirer le modèle à cote de l'image.

Pi-esquc_ tous les tableaux ainsi placés au plein air de la place Daupliiiie por- taient d'énormes signatures ou des men- tions sur bois indiquant le sujet du tableau, le noni de l'auleui- et son adresse.

Le jour de la l'"éle-l)ieu dail, poin- Li plupart de ces jeunes peintres, le seul jour la notoriété leur fût permise, el ils avaient, pour quelques heures, le senlimenl vague de la gloire, aloi-s (pie dans celle foule, composée de l'élile du Paris artistique et lilléi-aire, chacun pouvait lire à haule voix le nom du peintre cl le sujet de sa com|>osition. Gloire éphémère, dont je soir emportait les funu'es el rendail à leurs mansardes les peintres à jeun dont les brocanleurs

ou le bourgeois amateur n avait pas en- levé l'étude 1

Dans cette foire de portraits, de su- jets mythologiques ou religieux, une tête de jeune tille, spirituellement ébau- chée, lîxait rattention, autant par lOri- ginalilé de sa facture que par le manque de signature au bas du tableau.

Celte circonstance piquait surtout la foule curieuse des pciulres et des nou- vellistes alfairés. soufllanl, causant, dis- ciilaul cl lorgnant chaque toile.

1. un deux, un gros homme qui tenait son chapeau à la main et s'épongeait de lautre. trouvait enlin motif à satisfaire la curiosité de ses voisins :

Eh mais, xoyez donc cette jeune lille, qui donne la main à ce grand jeune homme en habit vert; elle ressemble, à s'y mé])rendre, à l'original du portrait?

\'ous ave/, pardieu, raison, reprit un petit homme aux yeux mobiles et fureteurs, qui, le menton appuyé sur une grande canne, ne perdait pas des yeux la jeune lille.

Ne dirait-on [)as vraiment la Pompadoui'... avec quinze ans de moins? continuait un troisième interlo- cuteur. Peste! la jolie lille! J'ai comme un souvenir de l'avoir vue quelque part... Mais où, el quand? Qui donc peut-elle élre?...

Ccpendanl lo marrliands. Ilairanl une bonne all'aire, à cause de la curiosité soulevée par celle élude, marchandaient, et, tout en discutant sur le peu de valeur qu'olfrait, à les entendre, une toile non terminée, cherchaient partout lauleur du lablcan.

t]ehu-ci n élail pas loin : celait un jeune homme d'une trentaine d'aïuiées, la barbe mal i-aséc, la perruque en désordre, et si sale, qu'il faisait con- traste dans celte foule endimanchée. Ses bas, tachés et percés, ])araissaienl blanchis avec de la craie, et son habit marron accusait toutes sortes de souil- lures aiicic'inics, dissimulées par de la couleui-. I II album à la main, il crotpiait vivement le groupe des nouvellistes discutant avec chaleur devant lui, cl

CILI.ETTK DKTIUI.I.i:

tout en achevant sa pelile composition, prise au milieu de la place Dauphine, il notai l en marge, quand ses modèles bougeaient par trop, une lîgure, une attitude, dans celte foule mobile.

Cependant les nouvellistes s'élaienl remis en marche, continuant leur dis- cussion, et le peintre, impatienté de voir ses modèles lui échapper, fil à son tour tpielqucs pas vers son modèle et le ieiine homme qui raccompagnait.

A la vue du jeune peintre, Gilleltc lit seulement une pelile moue dédaigneuse el lui dit en s'elForçanl d'être grave :

\'oilà encore monsieur de Saint- .\ubin, les bas mal tirés el la perruque de travers I Fi ! navez-vous |)as honte de vous montrer en pareil équipage, un jour de Fête-Dieu I

Bah! je ne suis pas un person- nage, mademoiselle, et pourvu que mes contemporains aient des poses pittores- ques et des habits intéressants, c'est tout ce que je leur demande 1 Quant à moi, ils me prendront ou ils me laisseront... pour ce que je suis 1

Mais les demoiselles aussi vous lais- seront, monsieur de Sainl-.Aubin. \'ous resterez tout seul avec voire talent et votre barbe qui pique! Aucune lille ne voudra pour mari d'un garçon si peu coquet !

Me marier, moi! J y songerai... à Pâques prochaines!

Saint-Aubin n'écoutait déjà jilus les railleries enjouées el tendres de Gillette. Son énorme cahier sous le bras, il sui- vait de son œil railleur un chien, une bonne femme, un marchand, el s'amu- sait énormément d'un geste, d'une posi- tion, à laquelle ses deux voisins nalta- chaienl pas la moindre importance.

Insensiblement, el après de nombreux heurts, les trois personnages avaient atteint la rampe du quai de l'Ecole el s'étaient arrêtés devant la devanture |)einte en vert et en or du café du c Par- nasse », le devoir professionnel rete- nait ce soir M. el M"" Poincelet, les propriétaires de ce café littéraire dont la vogue avait été considérable, en un temps, hélas! lointain déjà.

' Les volets fermés à la devanture du café du Parnasse entrelenaienl à l'inté- rieur la demi-obscurité et une fraîcheur appréciable. C'était une salle relalivc- menl petite, mais longue, el qui ressem- blait plutôt à un salon qu'à un estaminet. Le long des murs peints en blanc el rehaussés de petits plais d'or, le long des gracieux caprices d'un style rocaille, on ne voyait ni verres ni bouteilles, mais de fines gravures, et des glaces encadrées de cadres tourmentés el dorés. Du plafond, descendaient, releruis par une grosse corde rouge, deux grands lustres avec leurs bougies, mais que la soigneuse M""" Poincelet avait recou- verts d'une étoffe de tulle. Sur les tables, en palissandre, traînaient des jeux d'échecs et de dominos el, auprès de celles-ci, sur les fauteuils el sur les tabourets, des chapeaux, des manteaux et des épées.

Derrière un comptoir de forme bom- bée dont les cuivres rehaussaient les saillies, se tenait, dans une sorte d'em- brasure produite par une porte-fenêtre, M'"" Poincelet. Mais combien vieillie el changée, pour ceux qui l'avaient connue dans sa jeunesse ! Ses cheveux a\aient blanchi ; son corps avait pris des pro- portions énormes et c'était maintenant une femme obèse, dont le triple menton retombait sur la poitrine. .Appuyé sur le comptoir, derrière lequel se trouvait sa femme, Poincelet lui causait à voix basse.

Lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage à Gillette, au graveur Sainl- Aubin el à son compagnon, Poincelet s'avança gaillardement à la rencontre de Gillette, salua d'un bonjour amical Saint-Aubin le distrait, el s'adressanl au jeune homme qui acconqiagnait Gil- lette :

Eh bien, .\ndré, as-ia reconnu le Pont-Neuf, et celui-ci est-il bien tel que tu l'as laissé avant ton départ pour les Indes?

Il y fait presque aussi chaud, mon oncle, répondit André Chevallier.

.Au bruit de ce court colloque, trois

c. 1 i.i.i:tti: dktkh.i.ks

ppi's(iiiiiaf;os (|iii se leiiaioiit, par liabi- liidn. sans cloute, aiiltiur de l'énorme |ioél(' en faïence situé au milieu de la salle, avaient détourné la tète.

Poincolet lit quelques pas vers le },n'nup<' et |irésenla son ne\eu en ces termes :

M. André (îlieN allier, mon neveu, qui revient des Indes a\ec M. de la Bourdonnais.

Et qui ne l'a pas mi1\ i à la Hastillc, repartit un pelil lunnnie ■,'risonnanl et vil".

- Il espère, monsieur Hameau, tpi d ne l'v suivra pas I

D'ailleurs, interrompit un second personnage, il n'y a plus de place dans le château que pour les grands seigneurs, les abbés et les procureurs qui ne sont ])as de l'avis de Sa Majesté 1

Le troisième interlocuteur s'était re- tom-né vers Saint-.Vubin, el, feuilletant le carnet que celui-ci avait déposé sur le |)ocle, ne pouvait contenir son hilarité.

(Chacun s'était penché pour mieux voir l'album dont le titre portait, en lettres peintes : Album de caricatures.

.Ah ! ah 1 monsieur Rousseau I je crois bien que voici le roi Louis XV, cuisinant lui-même au château de la .Muette :

diable avez-vous pris ce cro- (|uis'? interrogea le persomiagc qui, le premier, avait parlé au graveur.

<>h! par le trou de la serrure, un |Mni- (pji' jetais allé au château de la Muillc. |ioin' \ coÉ-i-iger une gi-a\ure di- -M""' la marquise de l'(Hnpadour!

I']l ce comte de C.lerniont (pu pari eu guerre, une fenune au bras, une gaule sui- l'épaule chargée de volailles et de lièvres. On <liable eu(raine-t-il la femme, la venaison cl la ])ièi-e de vin (pi'il mène dans une broiicllcl

t"e Hiclielieu en singe el en boites es! assez conforme à la naluie, objrcla .M. Houclier.

Oh ! nli ! \ (MCI Hameau . \ niis- niéme, luoiisieiir Hainrau : vous \ rccon- naissez-vous?demanda ledeuxiènie inler- locnlenr, qui était Hoiissenu lui-même :

vous y reconnaissez-vous à la Inng'ueur el à la maigreur de votre être sans lin?

.\ll'amé quelquefois, pardon, repar- tit \ivement Hameau : on n'a pas tou- jours payé ma musique aussi cher que les sourires de la Deschamps ou de la Pompadour 1

La Pompadour, objecta Houchei-, mais la \ciici, une houlette dans une main, unr irosse d'évêque dans l'autre. .Ah 1 mon petit Saint-.Aubin, vous pavez bien les cadeaux de porcelaine de (^hino et de meubles que vous ;i faits M"" la marcpiise. Lorsque vous fréquentiez chez moi, je ne vous apprenais |)oint la méchanceté ; je ne vous ai nionlré, je crois, qu'à bien dessiner; la méchanceté et le mordant vous sont venus tout seuls !

t".onsolez-vous, luaitre Houchcr. remarqua rageusement Housseau. .M""'' la niarcjuise ne retirera point ses faveurs au i)eintrc de ses grâces. |)onrnn méchant dessin de votre élève.

Ils en étaient de leur conversation et du feuilletage de l'album, lorsque la porle s'ouvrit, livrant passage à un homme de liaule taille, dont les petits yeux étniceiaiils d'ciu'ii;!!' et (!<■ malice éclairaieiil la l'arc apoplectique el san- guine.

{^elui-ci s'était rapidement ell'até de- vant un des jiorlefaix du Pont-.Neuf (pii l'avait accompagné, el il élail resté innniiJiMi' cl cniicux sur le seuil, tandis (pic le la(pnn. l'uiliarrassé, bégavail à la ronde :

\ (lici Ci' monsieur qui \cuidr,iil bien savoir, ipii... croit savoir (pie l'aii- teiirdii jKirIrail exposé place Dauphine. . . du portrait de votre lille (lillelte, (>sl chez vous. Puis il s'esquiva, après avoir salué gauchement les feuilieleurs de ralbiiiii lont interdits.

Ciilletlc n'était point, ainsi (pic l'avait avancé le fa(piin, l.i lille de Poincelel et de sa digne éiioiise. Mais elle était la lille adoptivc de leur cd-ur, l'enfanl abandonné, (piinze ans auparavant, dans

GII.LICTTK I) KTIOI.I.ICS

ce ini'iiin ciil'é du Parnasse, par un l iio inquiétude vague, inexplicable,

ineoiiiui de honne mine el qu'ils ii"a\aienl l'avail saisie, et bien c|ue le nom que lui jamais pu retrouver. avait jeté ce passant : \',iliil , maitrc

Toute la relique laissée par ce passant Vallet, n'éveillât en elle aniiine idée avec la petite tille parlant à peine con- précise, elle ne pouvait se détendre de sistait en un sachet de soie rose, conte- ce sentiment de terreur qui l'ail pres- nant quelques rubans, du liuLte d'une sentir l'approche d'un péril inconnu.

X'allel, puisque nous l'a- ' /' T >^ vous nommé, était un af,'ent

^-■. ,Ç."~'-"i^ '-^'■^^Sk inqiortant îles plaisirs du

''' ~' roi Louis W. Ame damnée

(in duc de Richelieu et d

blancheur et d'une linesse remarquables, et une bourse de cinquante écns.

Et, depuis quinze ans bientcM. le sac et les secrets qu'il contenait dormaient au fond de l'armoire de dame Poincelel.

Mais l'étrange entrée en scène de l'amateur de tableaux avait remué en loule les souvenirs de la bonne hôtesse qui demeura longtemps, après le départ de l'inconnu, plongée dans de profondes réllexions.

la marqiMse de Pompadour. c él.iit lui l'homme sinistre et mystérieux qui se chargeait d'achalander la tristement fameuse maison de Versailles : le Parc- aux-Cerfs.

11 avait remarqué, ce jour même. la beauté de Gillette.

Déjà la beauté de la favorite, M"" de Pompadour, s'était dissipée avec sa santé.

Elle était en proie à des bâillements

(iii.i.KTTi; 1) i; 1 iDi.i.Ks

épouviiiiUibli's, à des- lassiUiili'>. à des faiblesses ; ses jeux se crcusaienl peu à peu, el les rides de la vieillesse pavaient son visajje, quoi qu'elle fit. Elle vivait dans rin(|uiOtiide continuelle de perdre les faveuis du roi ; craignant et soupçon- nant les complots tramés auprès d'elle.

L'institution du Parc-aux-Cerfs avait clé la dernière invention de la courtisane à son déclin. Pour remplacer la jeunesse (pii l'avait fuie, elle avait entouré le roi (l'un essaim de jeunes (illes et de jeunes femmes amenées, de f;ré ou de force ù \'crsaillos, par \'allot el ses acolytes.

\'allol dissinudail 1 infâme métier au- quel il se livrait sous le titre et les honnêtes apparences d'huissier priseur au Châtelcl. Il venait précisément d'acheter pour le compte du roi la maison avec dépendances de la rue Saint-.Médéric à \'ersailles.

Mais si l'huissier \'allet était ofliciel- lemcnt un pcrsonnaf;c respecté et consi- déré dans le quartier Saint-Germain- l'Auxerrois, il habitait, sa bonne renonmiéc ne s'étendait pas aux fa(|uins <lu Ponl-Neuf et aux malandrins, clients habituels de la Ilaute-Borne ou de la C^ourlillc.

I.a niaisiMi de la nu' l»i-llus\. proilie le ].,i)uvre, lierniéli([Mcmenl close sur la I ne, n ouvrait que le soir ou de grand matin sa lourde porte cochèi'c au.x ban- dits qui amenaient à \'allet les victimes destinées à la maison de \ersailles.

Le soir, celte rue Béthisy, éclairée fai- blement par des lanternes suspendues à des i-oi-des, élail presque plongée dans l'iibscurité el le silence absolus.

X'allcl n'Iiabilail de riii'>lel ([u'une modeste chambre el un petit salon ; il avait réservé à ses pensionnaires forcés l'aile donnant sur une cour profonde, bordée de h.Tutes murailles.

Kl le portier de celle maison maudite était |)réi'isément le (lorlefaix {|ue nous avf>ns vu eiilrer avec son digne niailre an café du l'arnassc.

On élail aux premiers jours de 1 année

1757, au milieu du rude hiver connnencé de bonne heure: une neige épaisse cou- vrait les maisons, les ponts, les quais cl les berges de la rivière gelée. Les pas- sants attardés dans le quartier, cinglés par la bise piquante, le nez dans leurs manteaux, se hâtaient vers le logis. La nuit tombait : les lidèles, parmi lesquels quelques femmes, sortaienten ce moment (lu salut en musique de Saint-Germain- l'Auxerrois. Marchant péniblement el appuyée sur le bras de (iilletle. M""' Poin- celcl s'engageait une des dernières dans la rue Béthisy.

L'n carrosse sans cocher, et dont les chevaux s'élaient mi^en travers de la rue, obligea les deux femmes à se séparer et à suivre le long des maisons, l'étroite chaussée.

M""^ Poincelet, passée la |)remière, avait atteint déjà l'encoignure de la rue de l'.Arbre-Sec et se retournait pour reprendre le bras de Gillette.

Pendant le court moment qu'elle avait mis à faire ce trajet, la porte cochère de la ijiaison de Vallet s'était cntr'ouvcrte et Gillette s'était trouvée tout à coup entre un homme baissé, qui paraissait chercher quelque chose à terre, et l'in- dividu (pu tenait le ballant de la porle entrc-bàillé. Elle lit un pas de coté pour éviter l'individu courbé devant elle.

Dans ce mouvemoni, elle se sentit tirer légèrement par son manteau ; un pas de plus la mit dans l'axe de la porto ; le lourd battant se reforma sur olle, avant que l'idée d'un guet-apens lui fût vcmie à l'esprit ou qu'elle ont songé à |)oussor un cri d'alarme. Ha|iidomcnl entraînée, malgré ses pleurs el ses sup- plications, elle fut bionl(M conduite ])ar les deux hommes au fond de l'holel, dans une chand>re aux fenêtres ferméos, el donl les épais.ses tentures devaient empêcher ses cris de parvenir aux oreilles afiinées d'une mère.

La stupeur qui saisit M'"" l'oinceh'l, en se reironvani seule, ne saurait se dépeindre: elle resta un momenl. piiso de vertige, dans la rue déserte autour d'elle, revint autant que ses jamlx^s le

(". I l.l.KTTK 1) i; TIÔI.I.KS

lui permeltaient au carrosse resté à la défîlise. il éteiijnail une à uue les

même place, regarda les façades immo- | lumières du chœur. Les pas agités et

biles'el noires el revint sous le portail j pressés de la pauvre femme sonnaient

de l'église, prise du vague souproruque , d'une façon retentissante sous les voûtes

sa lille avait pu V rentrer. I des chapelles désertes; elle ressortit

Le bedeau fermait les grilles; avec ce précipitamment par une petite porte

geste lent et ponctuel, familier aux gens , latérale, et, se retrouvant seule dans

C. II.I.KTTK I) KTHil.I.i:

l'obscurilé IVdidi- de \:i riif. icmiiiit cm sanglots briivanU. l'risç de ixnir, clic cniirail sur los pavés glissants, appelant lie sa vnix sans écho : " Gillette ! Gillelto : ..

Elle était arrivée ainsi tlevanl le café du Parnasse el tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, douloureuse et meurtrie, dans un fauteuil eueiuubré de manteaux.

A cette lu'Uie, l'éclat indécis de deux bougies posées sur une lahic. |)rcs du poêle rougissant, éilair.iil seul le calé du Parnasse.

Piiincelel somnnlail dinis un fauteuil, et .André (Chevallier, sou nexeu, parlait avec animalion à un jeune homme, vêtu connue un laquais de boinie maison.

Cet homme, le visage allongé el jaune, piqué par endroits des marques de la petite vérole, avait un regard pi"o- fond et mvslicpie: tantôt sa face sombre s'illnminail comme au spectacle d'une \ isi(,iu lointaine, tantôt une rêverie dou- loureuse l'emporlail bien loin du discours que lui tenait André Chevallier, et son front gardait un pli dur, gravé profon- dément entre ses deux sourcils. .André (Jhevalliei- a\ail cnumi Damiens, car tel était son nom, alors cpie celui-ci élait domestique chez La Hourdonuais, qui revenait des Indes, misérable, sonp- (.•otmé, calonniié, pour mourir à Paris. accablé de dégoûts el d'injustices.

Damiens avait voué, depuis la mort de, son maili-e, à la société égo'isle et cynicpie de son Icnips une haine d'autant plus faroticlic ipi il ne l'épanchait à persomu'.

I,e hasai-d l'avail ciisnilc fait cnirci- <lie7. liè/.c (h' Lys, un de ces \ienx par- lenu-ntaires hostiles à Louis .\\ et à ses ministres. l'"nlin, apiés l'arrestation di- c<' s("con(l maître, il a\,iil Irouvi- jilace chez Marigny, frère de la Pompadonr, dont l'hôlcl, situé à peu prè.s sur l'empla- eenn-nl de l'Klysée acinel, n'était guère qu'une I. folie " luxueuse, un prostibnie de plaisir, on se donnaient rendez-vous.

sous l'ombre épaisse des Champs-Elysées, encore déserts el mystérieux, les grands seigneurs mangeant leur patrimoine el les femmes galantes haut cotées.

Le spectacle quotidien des débauches de gens appartenant à la plus haute société avait encore aigri el assmubri le caractère de Damiens.

Comme le philosophe de .. 1 (Irgie romaine ». il avait clé le témoin taci- turne el sombre des scènes scandaleuses a uxquel les son emploi le forçait d'assistei-. Il étail comme la proleslaliou unicité de ce banquet ininterrompu.

Entre le choc des verres et le bruit des baisers, il entendait dévoiler les secrets les |)lus graves de la politique intérieure et extérieure ; devant le valel. chacini racontait librement les scandales de la coui- el de la ville. (Quelquefois, en se retournant, un convive renccMitrait sa face songeuse et triste et c'étaient alors des plaisanteries sans nondire, quelquefois accompagnées de coups el de bris de verres sur le dos du valel taciluiMie.

Damiens >c relirait, loul pâle cl iii>- panl les poings de rage.

Dans ranlichambre, de nouvelles railleries l'atlcndaienl : celles des \alets et des soubrelles sur lesquels se i-ellé- lail l'insolence et la gaieté des maîtres.

bjilin, l'homme malade s'était enfui, emportant loin de ces scènes son humenr chagrine el sa haine.

La brnsipic ai'rivée de M""' l'oincelel avail lire i\r lenr iévei-ic les deux In'ite-. silcniicMX (In Parnasse.

VA\o resta quelques secondes, élouiréi- à ne pouvoir parler, entre Poincelel el André (Chevalliei- qui, la venant senleel bouleversée, pressentaient déjà le mal- heur (pii les frappait Ions.

I'',lle nnn-mui-a. des ipi'elle cul repi-is l'nsage di- la parole :

- Ciillelle n'esl-elle point rentrée'.'

In regai-d plein d'anxiété, l'interro- gation douloureuse qu'elle lut dans les yeux des trois hommes, lui apprirent que la jeune lillc n'avait point reparu (le|>ui> son di'p:ul pour rej;lise.

(;i I.I.KTll-: 1) KTKU.I.KS

l'Ile repiit ;ivce liiio \iii\ Iro hiaiitc (1 oniotiiin. saccadée, hak't;ml

11 y avait un <;rancl carrosse vert, rue Bélhisy. Gillette a brus- quement disparu au nionu'iil oi'i elle passait derrière moi... .A lé- i i^lise, j'ai couru, il n y avait personne... Dans la rue. j'ai crié, nul n'a répondu... Mon Dieu 1 mon Dieu! ils ont

Incrédiilo. Damiens secouait la léle : Il est, dit-il, impossible qu'une jeune lille se soit hasardée, seule el sans nidlifs apparents, dans l'obscurité du (|uai et du l"'or-ri%vétpie. par un froid

notre fille... ou bien et elle se ratta- chait à celte dernière espérance sans oser y croire beaucoup ou bien (îillette aura tourné par le For-l'Kvéque...

jinreill Poincelet, ■^ dont les mains trem-

blaient, el sur les joues duquel cou- laient deux grosses larmes, achevait d'allumer un falol, tandis qu'.André Chevallier s'avançait vers la porte, les reins déjà ceints d une courte épée :

C. I 1. 1. 1; T TK DliTIOl.LKS

Peut-être, ;ijr>iilii André Chevallier, en se toiiriiaiit versM""' Poiiicelet, votre douleur vous a-l-elle empêchée de voir si quelque embarras nu quelque indisposi- tion suhite n avait |)as cmpêehé Gillette de vous suivre; clic n est pas loin sans doute, et, tandis que vous resterez ici, ma bonne mère, nous chercherons avec l'oncle cl son valet...

Poincelet et son neveu sortirent, en elFel, suivis du domestique du calé du Parnasse, encore mal réveillé et se frot- tant les yeux.

Ils marchèrent quelque temps en si- lence, rasant une à une les maisons du quai, de la rue Héthisy et les murailles (In l'"cM--l Evêquc, projetant avec mille précautions la lumière de leur lanterne dans tous les coins donibre, puis revin- rent enlin dans la rue Héthisy.

In homme arrivait, avançant rapide- ment vers la rue de l'.Arbre-Sec; ils marchèrent vers lui : riionime accéléra son allure; ils coururent, et, quand le passant poursuivi se vit prêt d être at- teint, il tira vivement une épée cachée sous son manteau et se mit sui- la défen- sive.

Sa contenance autant que sa voix tra- hissaient l'émotion et la peur :

Par Dieu ! messieurs, que me vou- lez-vous? On m attend au lo^is, et pourquoi poursuivre à celte heure un pauvre père de famille qui ne l'ail de mal à personne?

N'ayez crainte, monsieur, lépondit .André Chevallier à l'ondirageux passant, c'est une jeune lille que nous cherchons, grande, avec un fichu blanc sur la tétc et un lon;^ manteau de laine noire sur les épaules.

Je ne I ai point vue, messieurs, dit I inconnu qui reculait toujours, j^ardant sa position tléfensive; j'ai vu seulement un faraud carrosse vert dont les portiè- res étaient closes et que deux ^'ros va- lets emmenaient par la rue des Poulies vers le Louvre.. .

Cette phrase était à peine linie, (pie maître Poiucelel tournait les talons et, sans s'excuser, se préci|>ilail avec ses

deux compajinons vers la rue indiquée et les masures noires entourant le vieux Louvre.

L'inconnu,, heureux d'en être quitte à si bon com|)te, disparaissait et fuvait par la rue Saint-dermain-r.Auxerrois, autant que le lui permettait la vitesse de ses jambes.

Le {jrand silence du quartier s'était déjà étendu au château et sur les mai- sons blotties à son ombre. Ils soulevè- rent les marteaux des portes, question- nèrent, injurièrent et reçurent plus de mauvaises réponses que d'indications utiles : les plus pitoyables répondirent qu'en elFet ils avaient entendu rouler un lourd carrosse, et qu'au bruit il pouvait bien avoir fîa;,'né la Porte-Neuve ou celle de la Conférence...

Tous les indices qu'ils purent recueil- lir pendant près dune heure se bornè- rent à ces renseijjnements vaf,'ues. Par la rue Héthisv, ils repassèrent, le même silence régnait; seuls, leurs pas pressés résonnaient sur la terre f,'elée : ils se hâtèrent vers le café du Parnasse, pris du fol espoir d'y retrouver Gillette.

Le sombre Damiens s'ell'orçait en ce moment de démontrer à M'"" Poincelet, (jui voulait courir chez le lieutenant de police, toute la folie d'une pareille dé- marche.

Gardez-Mius-eii bien, madame; qui sait si les exempts ne sont point respon- sables de la disparition de votre lille?

Comment, Uainicns! ciunmeul, interrompit maître Poincelet, cpii venait de rentrer avec ses conqiagnons, M. le lieutenant de police pourrait-il être le complice d'un acte aussi odieux?

Je connaisde f;rands sei},'iieurs (|ui ne dédaiffiienl pas de pareilles tenta- tives, re|)rit Damiens, suivant dans son esprit les soupçons qui lui venaient...

Il y eut un silence pénible.

Mais dans quel but ? interrogea .André Chevallier.

Le but? lit Damiens. ICsl-il besoin d'un but au courtisan qui s'est fait le pourvoyeur des plaisirs de son maître?

Parlez bas, mon Dieu! parlez bas.

r. ii.i.KTTi-: I) KTKii.i.i:;

Daniieiis. iiilerrnnipit M""' Poincelel, san};lotant(\

J "ai vu (le près les vices des jjrands, continua Damiens; j"ai vu et sa bouche prit un pli amen des filles enlevées à

-M

leur mère el qui ne sont jamais reve- nues de la prison de la rue Sainl-Médé- ric, les retenait le caprice royal...

I>a rue Sainl-.Mcdéric? gémit maî- tre Poincelel.

A A'ersaijlis. dit Damiens, d'une voix sombre.

Il y a bientôt quinze ans, remar- qua Poincelel. . . que Gillette, ici même. . .

Il s'interrompit au geste désespéré que lui fit sa femme.

Si pourtant, ajouta Poincelel, on avait entraîné notre Gillette à Versailles

(;i i.i.i: ITK 1) lîrnn.i.i;

tlims un but criminel, ou pour des rai- sons qui nous échappent, peut-éire... ù \'crsailles?

Ce soupçon les tenait tous. L'ne sorte dinluition vafjne leni- disait à chacun (|uc Gillette v était partie contre sa vo- lonté...

lîh bien, j"irai, dit résolument .An- dré (chevallier, en se levant. J'irai, s'il le faut, réclamer au roi lui-même Gil- lette, enlevée à ses parents ]iar des mi- sérables! Je l'avertirai...

Il sera louché, repartit l>aniiens dont les yeux brillaient d'un l'eu sombre: il sera louché. ICI Daniieus mit dans ces paroles une intonation élran^'e, que ses cimipafjnons ne com|)rirent pas...

ICt tu prendras avec toi. lit à son Iciur .M'"' Foincelet, la preuve qu'elle ol notre tille et que nous l'aimons bien.

Ses larmes redoubièrciil à ce souve- nir, et l'émotion fjafjnait Hnineelet lui- même. Mais leurdouleur trouvait comme une atténuation à cette espérance ù la- quelle ils se rattachaient et cpii, peu à peu, devenait pour eux comme une cer- titude de reli'ouver à N'ersailles leur tille d'adoption.

I>amiens, un moment immobile, se leva, s'eiu'oula dans les plis de sa lonfjue cape brune, serra la main de Poincelet, et, avec un accent étran.i.'e. |irit con^é en disant : adieu !

l'ondire falote de

.Maintenant qtri'; claquaient dans 1 1 aussitôt par une 'I.' perce[)tible et pi mesure que M'" I vers la cour du j'ii

Kllc distinguai c :

I.e joui- s'était levé (,'ris et blafard s passants paraissait

H s coups de feu 'uillard, répondus H'ur humaine plus iissourdissanle, à 'iiicelel s'avançait lient des Comptes. le moment, assié-

■t disparaissait le li

dais de la CitO

(|uais d'un b

lanl

«'citr)nneu\ et jaune

M"" l'oincelet, toute tremblante, -lij sait plutôt rprelle ne parai.ssait mari le Ion).' de la rue de la liarilleij cour de Mai, fermant le p Cité.

De I

I masse noire (

les b

ite-CI

lapelle, so

indéfinissable de cri

qin-lq

ne cliose

<l d

un torrent enli

^eanl le petit ôi' I du lieutenant de police, une foulnd hommes et de fem- mes au-dessus dj I upielle émer},'eaient les poings fréirts.mls et les bâtons brandis.

Les quelques Kempts et les {fardes françaises tpii faienl décliar}];é leurs fusils sur la foui perdaient peu à peu du terrain et se pliaient de marche en marche, sur l'esi lier de la lieulenance de police...

En bas, une oupe en furie traînait un homme de hi te stature, étouM'ant et suffoquant sous «s coups de poinf; qui tombaient leleiéss.ints sur ses larf,'es éjiaules : 1

Tiens, coaiii, tiens, misérable 1 .Ah I tu prends i défense de ceux qui nous affament !

l'ne femme II frappait la poitrine de son bâton :

Ton \i'iili r>l plein de la misère (lu peuple : tiei., \a dii-e au roi qu'on ira brûler Ners.llcs et toutes celles qui vivent de rioliciiisère!

Pende/-le dit un fjrand homme, qui venait d<' l'hdre la foule 1 Fende/.- le ! je le recfunils, c'est nu de ceu.x qui ont aidé aux e!('^- f-menls du faubourg Saint-.Anloine.

La foule s

L-l du 1ère et se reldii.

/

\

JàM.

c. 1 1 ri II, n i-;Ti(ii,r.K

Et les cnu|ij relonibi'rriil heureux.

M'"" Pniuci'lct, prise d'un n fie c-om|inssioii, s'était ;i|i|iriH-; frémit à la vue de l'iudividii, q connut immédiatement pour el

Les circonstances étaient pour l'huissier pourvoyeur de il sortait de rh<'itel occupe i ceinte du palais par le licnilen; lice Berryer, lorscpi'une haml. tiers, formée dans le l'aulinn Antoine, envahit la cour du M

\'allet, lorsqu'il vil s"a\ancer menaçante, s'était réfu;,'ié eu le lieutenant de police, cl

ancis coups de canncv Force était cependant roi vahisseurs, et maitre Vallel. ^rou|)es en f^roupes. avait (>l trahi par un de ses acolylc Neuf.

La qualité de \'allel avait

un clin d'œil, le tour (h

née de l'émeute, venue dai

nent spontané de coli'r(

fenêtres du lieiilenan ;

1 ,1

'l

1

1 n< .h

un nl-

it. lie in- ler

les enlèvements misère et les impôts. Eu un instant, \'allet fut l'objectif de la raj4:e plébéienne : autour de lui, la foule des manifestants s'écrasait, prise du vertige du massacre, laissant libre l'hôtel du lieutenant de police en butte, ([nelcpies minutes aupai'avant, à toutes

c. ii.i.i: TTK 1)'i:ti()I,i.i:s

dans un but criminel, ou pour des rai- sons qui nous échappent, peut-être... à Versailles?

Ce soupçon les tenait tous, l'ne sorte (l'intuition va^'ue leur disait à chacun ([ue (lillelle v était partie contre sa vo- lonté...

lîh bien, j'ir:". dit rrMilunicnt .\n- dré Chevallier, en se levant. J'irai, s'il le faut, réclamer au roi lui-même Gil- lette, enlevée à ses parents par des mi- sérables! Je l'avertirai...

Il sera louché, re|);niil l>:iniiens dont les veux brillaient d'un feu sf)nibre; il sera touché. El Damieiis mit dans ces paroles une intonation élranj^e, que ses com|)af,Mions ne comprirent pas...

Et tu prendras a\ec loi. lit à son tour M""" Foincelel. la preuve qu'elle est notre lille el que nous l'aimons bien.

Ses larmes redoublèrent à ce souve- nir, el l'émotion f;a^Miait Pnincelel lui- même. Mais leurdouleur trouvait comme une atténuation à cette es|)érance à la- quelle ils se rattachaient el qui, peu à peu. de\enail |)our eux comme une cer- titude de l'clrouver à ^'ersailles leur lille d'adoption.

I)aniieiis, un moment immobile, se leva, s'enroula dans les plis de sa lonjiue cape brune, serra la main fie Poincelel, el, avec un accent étranjje, prit congé on disant : adieu !

Le jour s'était levé f;ris et blafard : l'ondirc falote des passants paraissait et disparaissait le lonj; des quais el du pal.-iis de la Cité, au Iravei-s d'un bivuiil- lanl cotonneux et jaune.

M""" Poincelel, toute IriMnbiante, fjlis- sail plutôt (pi'ellc ne |)araissait marcher, le Ion-; de la rue de la Harillerie el la cotn- (le Mai, fermant le palais <le la Cité.

De la masse noire de> bâinnenl.-, vers la Sainle-(.',hai)elle, sortait une rumeur indélinissablc de cris, d'imprécations, <piel(|ue chose connue le i^rondenienl sourd d'un torrent entendu i\f j.ini.

Maintenant quelques coups de l'eu claquaient dans le brouillard, répondus aussitôt par une clameur humaine plus perceplibie et [dus assourdissante, à mesure que M""' Foincelel s'avançait vers la cour du bâtiment des (Comptes.

I-'lle disliuffuait en ce moment, assié- freant le petit hôtel du lieutenant de police, une foule d'hommes et de fem- mes au-dessus de laquelle émer-^eaient les poings frémissants et les bâtons brandis.

Les quel(|ues e\em])ls el les gardes françaises qui avaient déchargé leurs fusils sur la foule perdaient peu à peu du terrain el se repliaient de marche en marche, sur i'escalici- di' la lieulenance de police...

En bas, une troupe en furie traînait un homme de haute stature, étouiranl el sulfoquant sous les coups de poing qui tombaient retentissants sur ses larges épaules :

Tiens, coqnni. liens, misérable I Ah! tu prends la défense de ceux qui nous alTamcnl !

L'ne femme lui frappait la pciiti-inede son bâton :

Tiin Neutre e>t plein de la misère du peuple ; tiens, va dire au roi qu'on ira brûler N'ersailles et liiules celles qui vivent de iioli-e misèi-e!

Pendez-le! dit un gran<l hiuume, qui venait de fendre la foule! Pende/.- le ! je le reconnais, c'est un de ceux qui oui aidé aux eidèvements du faid)0urg Sainl-.\ntoine...

La foule suspendit un moment sa co- lère el se retourna \ ii-s je nouvel ,irri- vanl.

La victime releva la lêle : de grosses gouttes de sueur |)erhMenl de son front, et les coups (|u'il avait reçus en essavanl d'arrêter ses agresseurs sur l'escalier du lieutenant de [xdice avaient marqué ses joues et son nez d'ecchvmoses sanguiuo- lenles.

.Vccrochous-le! conlîrméreni les plus enragés des émeuliei-s; à mort, le jinvenr <le sang! à moi-l, le pourvoyeur lin roi ! a mort, l'huissier du Châlelcl...

G I I.I.KTTi; 1) Kl im.I.KS

I^t les i'i)ii|i> i-i_'tiiiiil)c'i'iMil Mir 11' m;il- lieiiriniN.

M""-' Poiiicclct. |)rist' d'uii iiiiuivcmiMil (le (■i)ni|)assimi. s'élail ii|)|>riitlu'c : clli- IViMiiil i\ la vue de riiulividii, ([u'elle re- cdiuiiit imniéclialenieiil pour élre \'a)lel.

I.cs cireoustanccs élaieul crilitiues ]iour riuiissier pourxoyeur de Louis X\' : il sortait de llx'ilel occupé daus Ten- ceiule du palais |)ar le lieuteuaiit de po- lice Berryer, lorsqu'uue baude d'énieu- tiers, formée dans le lauliourj; Saiul- Antoine, envahit la tmir du Mai.

\allet, lorsqu'il vil s'avancer la trou[)e nieiiaçaute, s'était réfugié en hâte vers le lieutenant de police, et. quclf|Me

IViilienx lui 1 raiit la mute a\ ait rra_ _

cainie.

Force était cependant restée aux \aliisseurs, et niaitre \allet. roulant j;ronpes en fjronpes. avait été reconnu et trahi i)ar un de ses acoKles du 1 Neuf.

La cpialilé de ^■allet avait donc l'ail, en un clin d'œil, le tour de la petite armée de l'énienle. venue dans un mou- vement spontané de colère |irotesler sons les fenêtres dn lieutenant de police.

1\. 2.

utre le~ enlé\einents, la misère et les impôts.

En un instant, \'allel fut l'objectif de la rage plébéiemie : autour de lui, la foule des manifestants s'écrasait, prise du vertige du massacre, laissant libre l'hôtel du lieutenant de police en butte, cpielques miiuites au|)ara\aut, à toutes

gii.i.i:tti: d ktidi.i.k

les Iriiliillvc- vi,il<-iil(>. \.r> (■\.'lll|>l> cl les ^;inlos-li-iiiiViii:^i's avaient pi-oliU- du ri'-|)i( que leur laissaicril les assiéffeanls, |ii>iii' se iiieUro à l'ahri derrière les portes si>|i<lciii(Mit eloses de leur <• eorps de 'jiiiMi- -. laïKJis que les plus valides el !(•> uiciiiis clVravi-- allaiciil chercher inaiii-roi'l<- au Cliàlclcl.

\allcl. Iiaini'sur les pa\c'> de la cour, di'cliifc, s(iuilli\ couNcrl de sauf;, f;éniis- sail suiirdenicril. Ii's \('M\ hrcMiilh's iTum voile rouf,'e.

Son couiplice du l'oul-Nciil lui asail passé autour du cou une corde détachée à la hâte d'uiu' charrette à foin, et une j;rappc huniaiiic, sus])endue aux rampes de lescalier de l'holel, s'éta;;eait jus- (pià la lanterne A'allet montait len- tement, porté par le remous de la foule.

lii immense cri ])artit de la cour, |or>que les bourreaux abandonnèrent tout à coup le ctu'ps de \'allet, accroché dans res])ace. à la lanterne. Sa face s'injecta dans une f^rimace hori'ible, el l'atroce supplicalion de ses veux, déme- siM-enii'nl mncrls. s'arrêta sur la foule cruelle cl ladlciiM', l.o dei'uières secous- si-> ilu nii-eiajijc cl le poids de ses bour- reaux, encore accrf>chés sur les portants eu fer, entraînèrent tout à coup la lan- terne el son chargement humain : peu- deurs et pendu seU'ondi-èrent bruvam- menl sur le sol, au milieu du jieuple, qui s'enli- iin\ ril lunudliUMisciueut. puis se referma >nr (Mi\, cmiuihc l'eau sdcn- cieuse el a\ciii;lc d'un ('■lani;, lronbli''e un momi'hl par la clmlc pc~aiilc il'iui c..rps,

IVu a peu la IomI.' s'eeoulall .le la cour de ,lcin>alem ; le.- lainliours du ;;nct du ("diàtelet résonnaient dans la rue de la jtarilli'rie. <'t les plus coupables de rcxcculiou de \'allel -'elaieul liàl<''s de soi-lu- de r.'Uc.'Mile ilu l'alai-.

I.c- soldais ai'i'i\aicnl par la couj- du Mai, l'I les curieux o-, ilhnciil enlrc lai' ihe de Na/ai-elh el la ('.oui- des <(.niples, passant par-di'ssus le cadavre de \ allet et les blessés qu'ils abaiidounaieul . pres- sé- de fuij' le chanq) de bataille.

I.c mouvement irrésistible de la foule

cnlraina .M"" l'oincelet, qui, en ipn^lipu's instauls. se tiiiu\a poi-lée sur le ipiai des Orfèvres.

Elle y resta ipu-lques miiuites, éton- née, confuse des violences auxquelles elle venait d'assister, oid)lieuse pour nu instant de Cilletlc. d.Mit elle était venue siy:ualer reidcveuiciil au licutcuanl de

polil'C.

Il.inneii- a\all Ii'MU la pr'mn'sse ipi'd s'clait l'aile a liM-uu'inc - d'a\ertir le roi ■■.

La nuit même nous I avons vu quitter le cal'c du Parnasse, il était ren- tré clic/ lui. marchant comme en un rêve. son';eanl à la misère du royaume, au malheur des Poincelet , évoquant enlin, flans son âme myslicpu*. le ven- fjeur héro'ique de son sièi'le corrompu,

La lecture des Psaumes avait achevé denllammei- sou imafjination maladive et il avait quitté son logis, comme obéis- sant à uu<> volonté plii> forte que la sienni'.

Sans bien préciser encore le but de son voyage, il était parti poui- X'crsailles, à trois heures du matin, dans nue voi- ture louée à prix d'or, vêtu d'une culotte rouge et voyante, et sei-raut contre sa poitrine un petit livre de prière.s, des petits ciseaux, un l'oulean, et une liour.se de \ iugt-cin(| louis.

De son coté, .\iidre Chevallier avait atteint N'ersailles le lendemain de l'ar- rivée de Damiens, emportant avec lui le pi'lil sac de soie noire (pii coiitciiail les ctl'els trouvés avec (lillett.',

.\u(li-é Chevallier ne doutai! pa> que le l'écit du malheur ipii frappait ses |)arciils d'adoption el ci-ux <le Ciillelle lie loiiclial le n .i . .'1 il clail bien .lc<-idc a iinplorer la proleclinii di' l.onis W. en (pichpie ciidiiul (pi'il le rencontrai.

Il iv.iil .ippn-. eu arrivant à ^'er- sailles, ipie le nu -'l'I.iit rendu le malin a Ti'ianon,

lue nouvelle iliflicullc s oIVrait doue : les abords du parc et iln petit château étaient soigneusement l'iitonres par les

r, IM.KTTl-; 1> KTim.I.KS

19

compag:iiies suisses et les grenadiers, floiil les superbes sentinelles montaient une jrarde ininterrompue entre les <• sauts (le loup » et les {grilles.

A plusieurs reprises déjà, il avait l'ait le tour des fossés et n'était parveiui. vers la lin de la journée, à approcher le château qu'en se dissinudant derrière les bois bordant l'extréniilé fin ■,n-and canal.

De sa cacliette. il entendait les chan- sons et les cris des Suisses et des soldats enfermés dans le corps de jrarde, entre les deux fossés remplis d'une eau pro- fonde et croupie.

N'ers le soir, harassé déjà et brisé par -sa lont;ue attente, il s'approcha du poste et se rendit compte qu'une animation extraordinaire v réjjnait ; à la hâte, les l'actioniTaires se repliaient et les hommes, bouclant leur ceinturon et ajustant leur |)erruquo. ne tardèrent pas à se former on Inuipe et à se diriu'er vers le châ- teau.

Quelques Suisses seulement étaient restés dans le corps de garde.

André Chevallier crut le moment venu de mettre à exécution le projet {|u"il méditait : il s'avança doucement, en suivant le canal et, arrivé à la grille fermée qu'encadraient deux pilastres surmontés de vases, il se his.sa sur ce piédestal et mil le pied sur Pescalier de marbre, évacué depuis quehiues instants par les sentinelles.

In silence anormal et incpnétant a\ ail succédé, tians le pclil ihàleau. à l'ani- mation.

S,in> élri' \u. .Viidré Chevallier put i:ra\iric perron doiiruml sur les jardins et s'introduire, par la ])orle-fenétre qui n'était point fermée, dans une longue salle pavée de marqueterie grise et iioM'e.

Il [lassa dans deux petits salons le feu brillant, dans les cheniinées, atté- nuait la pénombre, et s'arrêta, pris de crainte, derrière une porte au delà de laquelle un bruit vague, pareil au frois- sement d"nn cahier lentement feuilleté, indiquait que la pièce était occupée.

Far qui? Les doutes venaient mainte- nant à .\udré Chevallier que le roi fût encore au Trianon.

Le relâchement de la surveillance, le reirait inexpliqué des sentinelles lui faisaient pressentir, au contraire, que celui-ci en était parti.

.\ cette jjensée. il ressentit comme une joie et un soulagement, puis la témérité de son projet insensé lui apparut entière- ment.

Il songea alors à s'enfuir par le che- min qu'il avait suivi, et fit, eu eiTet, quelques pas vers les fenêtres du petit salon il se trouvait.

il vit des lumières s'agiter et se croiser, balancées par le pas rythmé des patrouilles, et se rejeta, immobile, sur un des fauteuils (|ui garnissaient la pièce.

Lue toux légère, une toux de femme, et le bruit étoulfé de bâillements par- venaient aux oreilles d'.André Chevallier, que la frayeur clouait à sa place.

Il perçut le bruit que faisait, en se levant, la femme assise, et le frou-frou dune robe de soie. Les pas, étouffés, s'éloignaient, s'approchaient des portes, qu'un mouvement de colère refermait en les faisant claquer; il entendit dis- tinctement appeler : Jeanne, Jeaime... puis le silence succéder au bruit.

l'^nlin la porte du pelit salon souvril brusquement, et une tète de femme a|)parul. éclairée de profil par les bou- gies allumées dans les candélabres posés sur la cheminée, une tète de femme au leinl dechlorose, les pommelles rosées, la goi'ge débordant d'un flot de dentelles, et dont l'teil, d'un bleu clair, fouillait avec inquiétude l'obscurité du réduit se trouvait André Chevallier.

(-elui-ci, surpris, n'avait ])u retenir un mouvement, et, dans le saisissement qu'il avait éprouvé, un craquement du fauteuil il se trouvait, avait révélé sa présence.

Un cri de frayeur lui répondit et la femme . poussant vivement la porte quelle avait ouverte, se précipita sur une sonnette, au bruit de laquelle les valets se hâtèrent d'accourir.

Gii.i.KTTK 11 i:i iiii.i.i::s

Aiulré Clicvallier, découvert, sélail

(Ih I niailamo ! tjui qui' vou:- ^ovcz.

levé et, entrani daus le salon, se tint ' pardonnez à tles malheureux dont on a

immobile sur le seuil el les yeux sup- pliants.

La niar(|ui.-e de Poinpadoui-. ipi

volé reniant, el qui viennent jusqu'ici inq)lorer votre miséricorde...

La marquise détourna la tête vers la porte opposée à celle par laquelle .Vndré Chevallier était entré.

Des valets et un jeune oflîcier des j^ardes entraient en ce moment.

Du doi^l, la marquise leur désifrnait André Chevallier, resté dans son humble posi- tion :

lùnmenez ce fou, qui

xciiiiil de- .'-urpieiidre ainsi, se Iciiail ilci- riére une lahie eu bois doré, charf^ée de livres, de {jravures el de rouleaux de musique, el sa mine hautaine. >a mâ- choire accentuée par les pli^ din> des ans, inditpiaieul plulc'it la coléii' <|ue la fraveur.

Sans faire un pas. .\ndri- él.iil Imnbé lés à l

Aient me réihinu'i- sa lille. (pie ji- m-

connais point

Par pilié. madame, noire lille,

(iiiieiie :::...

L'officiel- el lo \alel> axaient saisi rudement les bras d'.André ('.hevalliec el le poussaient delioi-s, écartant du pied, sous la tal)le dorée de la marquise, le chapeau el le petit sac de soie noire res-

ii ;,'enoux i-l. d'une Mii\ (■•traiif,'lre pai- l'iinolicn. il dil :

Ils repasM'renI dan- la -lamle >alle 1 paxée. el. .iiiiM^ dari^ le Nolibnle, il?

G M.I.ICTTK l)KTI(M.|,i;s

jolèrpiil sur iiii hiiiu' Andio Chevallier.

Les iiiiiiiis j;rnssitr'es (les laquais l'ouil- laieiil ses |)(nhes el relouriiaient son habit, tiiiulis c|iie les ;jarcles suisses liaient ses bras avee des cordes.

l'entre les soldais armés. Chevallier traversail niaiiilenaiil la ;.;iaiide <onr. sous la conduile d'un serycnl len.iiil uni'

el le rellel rouf,^e d'uu petit corps de ffarde blotti à l'ombre du château.

Une foule de soldats et de domes- tiques eTi occupaient les abords lorsqu'ils y entrèi-ent. el li's f^ai'des durent IVayei- dans cette foule un passade à leur pi'i- sounu'r.

In linninn» qui. à >a nii-e. devait èti'e

lanterne, el iliacnn le poussait, sans prendre ^arile à ses snpplic;ilions el aux appels désespérés qu'il laiivail à l'écho des bois, couverts de yivre : Gillette 1 Gillette!

Sous leurs pas. L;rinçail le sable des allées.

Ils marchèrent ainsi peiulanl vinf;l minutes environ, et à mesure qu'ils approchaient du palais, ils percevaient plus netlemenl les allées el venues des lumières derrière les grandes fenêtres.

un faraud persoiniaye, tui larnet ,i la main, se penchait vers un autre homme solidement >;arrollé sur un banc.

Les bas du misérable, couché, étaient arrachés, et l'atroce odeur des chairs ffrillées remplissait le corps de g^arde...

A l'arrivée du prisonnier, les soldats et les oi'liciers tournèrent la tête et un capitaine aux gardes s'avançant vers les Suisses qui amenaient André Chevallier, demanda :

Est-ce un complice ?

C.ll.l.l.TI'i: I) KI'liiI.I.KS

I.'lioniiiu' ;iII:k1u' sur le haiu- louriia ses rej,'ards cl son IVuiit, le saii^ cou- lait, vers le nouvel arrivant, mais ses yeux se fermèrent aussitôt.

Le serfjent dit à son tour : <• Capitaine, cet homme que voici s"étail introduit, dans un mauvais dessein, à Trianon ; nous l'avons arrêté dans le boudoir de M'"'' la marquise de Pompadom-.

.\n(li'é Ciievallier pàlil et ciianeela ; il sérail tombé sans les irardes qui le sou- tenaient , et venait de reconnaître Damions dans l'iiomme attacbé sur le banc.

De iion\eau. les soldats s'élaieiil pen- chés vers Damiens, leurs pinces à Iriser toutes roufies à la main :

.Avoueras-lu. cnquin. celui-ci est-il ton complice?

Des complices, je n'en ai point, répondit Damiens dune voix sourde; mon projet, je l'ai exécuté seul parce que seul je l'ai convu...

Les ])inces roufj;ies l'aisaienl dans les jambes de Damiens de prolVmds sillons, mais le malheureux, retenant sa dou- leur, continua d'une voix vibrante :

Je l'ai l'ail pour Dieu et pour le peuple, qu'opprimait Louis W. el parce (pu> la France périt de misère I ...

Les bourreaux conlinuaienl leni'n'uvre. tordant les chairs du paliciil.

Qui t'a poussé à frapper le roi ?

La misère qui est aux Imis tpiarls du royaume 1

Le personnage habillé de noir lit un si{;ne aux soldats, qui s'arrêtèrent, el, s'adressant au capilaine. il lui dil l'i'oi- demenl :

.Ménafie/ cel homme : il laul qu'il xive el (pi'il parle ; mais surtout ne le perdez pas de vue nu moment 1

Le supphce qui' les soldais du ciu'ps de ^arde avaient inlli^'é à Daunens avait jeté celui-ci dans une lièvre violente, et le ministre .Machanll, i-rai^nanl pour la vie de l'homme qui avait tenté d'assas- siner le roi, avait ordonné qu'on le soi-

^'•nât el qu'on cessât pour un mmnenl de l'inlerrog^er sur ses complices.

Cette circonstance sauva de la torture André Chevallier, qui, sentant bien que loulsif^ne de reconnaissance a vccDa miens pouvait le perdre, ne cessait de demander avec insislai»ce au capitaine sous la {jarde duquel il avait été enfermé, qu'on voulut bien lui permettre de voir la marquise de Pompadoui-, affirmant entre elle et lui l'existence tl'nn secrel.

Le ton convaincu d'.Audré (Chevallier avail poussé le soldat à avertir la mar- <piisi> (les prétentions du prisonnier.

Celle-ci. la première émotion ])assée, avail ouvert le petit sac de soie noire ipu^ sa femme de chand)re avait trouvé avec le chapeau d'.André. sous la table.

]'"lle se crut le jouet d'un rêve quand, du bout (le ses doif;ls. elle lira la petite robe brodée de dentelle que portait ("lillelle, à l'à^re oii elle l'avait perdue, el les pièces de liujjerie en line balisle. avec les armes de Lenormand {l'Hliolles. son premier mari : écusson d'azur à une tête el col (le lion d'ar^'enl re^'ardanl une étoile d'or, posée d'anj;le.

Le petit boiuiet de l'enfant était devant elle, évoquant les souvenirs les |)lus purs el les jilus humains de la cour- lisane: ce linui' d'enfant avail fiardé coiniiii' u\\ |)ai'lum d'honnéteté... Le

cour lie M de Pomjjadour battait à

i-onqire dans sa |)oitrine. el les larmes, de bonnes larmes, coulaient maintenant sur ses joues.

La nouvelle de la lentalivede Damiens avail produit au Palais el à Trianon une émotion considérable : le roi avail élé couduil, immédialemenl après le coup de canif de l'ancien domestique (.le Marif,'ny, dans les ap|)arlemenls de la reine, el. depuis plusieurs jours, la l'av(irile n'axait pu voir Lmiis W ni même obtenir de nouvelles de sa sanlé.

La séparation f(uvée de M""' de l'om- padour el du roi avait été mise à prolit à la <-our: les confesseurs avaient l'ait sentir discrètement à Louis W les scandales de son existence et de celli> de la marquise. Les courtisans de la

i;i I.I.KTll-: 1) KTIn|,|,i:s

•cmo iii>i>l;n('u( Mii-lrml sur ce que 1 ass;is.siuHl du roi a\ ail élé commis par un \alet de Mariyuv, un IVère de la marquise, et tirèrent contre celle-ci toutes les déductions possibles et impossibles du coup de canif insij^ni- liant porté par Damiens.

_\£me dp Pompadour était donc restée, dans un silence précurseur de la disyrâce, dans le petit salon de Trianon, aux ten- tures bleues rehaussées de bnf;uettes dorées, au milieu de son riciie nioi)iii(M'

de Beauvais, des f;ra\ui-es, des li^■res précieux et de ses insirumenis de mu- sique.

I.a vie du boudoir désert elle n'attendait plus le roi, était concentrée sur la table dorée, sculptée par Kiesener, le petit sac de soie noire et les vête- ments de Gillette étaient placés, et le sou\enii' de reniant qu'elle avait

Gl I.I.KTTK. I) iVnoi.l.KS

iibiiiuloniiée la possédait loul entière. Ce visiteur dont l'apparilinn l'avait tant eirravée, elle eût désiré le voir, apprendre de sa houehe quelque chose de ("lillette. reeueillie pMi- lui peul-élre. sa liiincée peut-être 1

Autant (pielle avait pu apereevoii- sou \isaf;e, l'iionnue lui |)araissail jeune. (Juel élail-il et cpiel lien l'unissait à Gillelle .'

Kije tnuniail cl l'etonmail entre ses doi^'ts le liuf^e de sa lille, et tout le roman de l'abandon de Gillette hantait son souvenir.

Mais toute (enlali\e ])onr voir elle- même le prisonnier eût l'Ic folie de sa part I

Mlle avait essayé du moins de savoir son nom et les motifs de sa venue, 'l'ontes les portes de la maison du roi s'étaient fermées devant elle. Seules, les indiscrétions du capitaine l'avaient à peu près rensei^niée et elle lui a\ait recommandé le prisonniei-.

Des joui's se passèrent ainsi, pendant lesquels elle perdit l'appétit, le som- meil ; elle fut en proie à la lièvre ardente, au désir l'un d allei- ti'onver .Andi'é Chevallier.

Dans les nombreuses démarchesqu elle avait faites à A'ersailles pour s'informer, en a|)parence, de la santé du roi, on avait remai-qué sa |)àleur élraiifie, son air fatif,'ué, douloureux, et chacun avait cru lire sur le visajje de la marcpiise le sifjne certain de sa disf;ràce.

L'n soir, vers neuf heures, mal},'ré l'obscurité el le froid, elle se lit condnii'e an lraver> dn parc, dans sa chaise, jus(pr:iu\ apjiarlemenls de Louis W.

I.c mi l'Iail <iccn|ic à sif;ner de iHiMiliicuses pièces (li''])osées sur son bureau.

A la \ lie lie la UKircpiiM'. i.nul> W ne put retenir irn iiioiiv cinrul (\r niau\aiM' iiuuieur, ?nais, toujoin-s ^^danl. il la lit asseoii' :

Madanu' la marquise <-sl dehors si lard-.'

- .le n'ai pu résislerau désii- de vous \-oir. .l'ai vécu ces jours passés dans une

incertitude cruelle sur les suites de voti-e blessure... Oh! sire, c'est bien mal à vous de m'axnir abaiidnunée sans nouvelles !

Et M""ilePonq)adour. tout eu larmes, s'était jetée aux pieds du l'oi.

Uelevez-vous. mai'(|nise. Ce sont les médecins tpii m'nnl (Idriiihi il aller vous l'cudre visile...

Puis, chanj;('anl l>i'ns([nemeiil la con- versation :

Mais ne m'a-l-nii pc.ini dit cpi'on avait voulu altenleiaux jcui.- de Madame la marquise ?

Oh '. >ire. non point I C'est ini pauvre fou ([ue je \dyais entrer, il v a ipielqnes jours, dans mes .-qipartements et (pie les fjardes ont mis à la porte. Il \enait, disait-il, me réclamer sa tille.

Et vous ne l'axiez ])oint ?

Non, sire.

l,e<o(piin sera puni de sou audace I

I'"ail('s-liil i;ràce I sire. Kende/. sa libeil('' à ce nialhcureux que la douleui- é^'are el ipii ne m'a ciusé cpi'un peu de fraveur par son entrée à Triaiion.

Puis(]iie vous le désire/., marquise, et (pie l'homme ne vous a point oilensée, nous dirons à M. de Machault de l'aban- donner où il \oiulra. .Mais... iirenons conjié, niar(piise. et séchez \ os beaux veux. J'irai bieiili'it vous rendre visite !...

Va Louis W avait oll'ert sa main à M""' de Pompadour. Il l'accompaffiia jusque dans une petite antichambre à laquelle aboutissait un escalier dérobé.

Comme les piulenis de sa litière pas- saient dans la cnur de la suriulendance, elli' \il (rois grands carrosses à (piaire clie\aM\ eninures par nue foule de ycn- darines. A la lueur des torches, elle rej;arda hisser dans un des carrosses, lij;()tée dans une smle de couverture blanche, une ronne liumaiue (]ui se débattait dans ses liens. Deux -ai'des de la |)révolé el un l'hirur^ii-u du nu iiiuu- tèreiil avec le prisonnier.

Dans le troisième carrosse, les exempts faisaieul mouler l'individu arrélé dans les appartements de Trianon.

I.es avenues dn chàlenu él aient pleines

r. II.I.KTTK. I) KTKU.I.i:

(lo ijiviiliiMs. (le s(Mf.'tMits o( (le iriinlcs Kt vous lo l;k-hiM'e/, ajoulii la iilar-

|•,.;l,l(_■;u^e.•■. iiuise de son air le plus aimable; il ii a

M'"" de Pompadour avait l'ait tiéposer causé chez mai aucun ddniniajre. .1 ai

sa chaise sur le pavé de la cour et deuiaudé sa liberté au r"i.

Sur le bui'; clieniiii cpie suivirent les voilures, des délachemeuts d'hommes armés et des troupes de cavaliers veil- laient.

Dans les villages traversés, une con- signe sévère inter- disait aux habitants

s'était appnichée du duc d'Aven, com- mandant l'escorte :

menez-vous donc tout ce monde, capitaine?

Au Palais, à Paris, nous arrive- rons fort avant dans la nuit.

Et vous emmenez aussi l'homme cpii sest introduit chez moi?

Je crois qu'il vient d'arriver un nouvel ordre du roi le concernant. En tout cas, nous l'emmènerons juscpt'à Pans.

de se mettre aux l'euétres. et les soldats de l'escorte devaient l'aire l'eu sur ceux qui contreviendraient à cet ordre.

\'ainemeut .\ndré Chevallier avait-il essavé de tirer de ses jrardiens des éclair- cissements sur le crime qu'il avait com- mis et sur le .sort qui lui était réservé. Ceux-ci restaient muets.

Ils traversèrent ainsi les villages en- dormis de Sèvres, d'Issy, de \'au','irard. la barrière de Sèvres, la Croix-Rouire. puis entrèrent dans la rue du F"our. Par les rues Dauphine, le Pont-Neuf et le quai des (orfèvres, ils arrivèrent dans la

(;i i.i.KTTi-: 1) KTKu.i.i:

cour ilu Piihiis, iicrupée niiliUiiiiMiic-iil . Il se toiii-ii;i vci> le piisumiicr :

l^fs hdis i'XiMU|)ls c'Oiuluisirpiil Aiidiù , Cc^i \<iiis ciiii n'avez pas rraiiil

(;he\alli(>r:i la liciiloiiaiiro de polii-o, cl, 1 d'onlrcr che/ M""' la niart|uise de Fi>m-

apri's avoir ])arcoiirii un couloii-, l'anic- 1 padnurl Savez-vous que Tacle que vous

ncreiil PU prcscuco do Herrver lui-même, | avez commis vous mènera sans doulc

assis dans un pelil salon, dcvanl une ' aux galères I Dans quel bul avez-vous table éclairée par des bouffies cl chargée de pajiiers.

remis à X'ersailles, cl celui-là, api'cs avoii- rcgai'dé, par-<lessous ses linielles, André ('-!i<'vallier, oiivril <•( lut :

'■ I,c lieulenanl de police renicllra l'ii liberté 11- sieui' Aiulré f.iievallici-, de- meurant en la (!ilé de l'aiis, après l'a- voir admonesli' se\èi-eineMl pour laii- dacc (pi'il a eue de >'ijil l'odnire dans le cii.ileau (II' Irianori ! '

Ironipi' 1.1 >nr\ cill.inci' des i;ardes de IVianon ?

- - .r.illins iinplorer une gràc<', pro- Icclinn poin- l'elroiiv Cl' mie jeune tille (pi'on a \ niée à ses parents !

.le vois, reprit lieri-\i'r; \ ous éles de ces séditieux cpii répandent le lii'uit qu'on \'ole des enlanis et de- jeunes lill<'s! (".es choses-là n'cMsIi'iil iini' ilans

nii.i.iri ri; d ktkh.i.ks

I imafjinatioii des {;ciis animés de inau- \ aises intentions. Tenez, vous leriez mieux d'avouer que c'est la curiosité ([ui vous a fait entrer chez M""' la mar- quise 1

Sans s'arrêter aux prnleslalious d'An-

lier; il restait à la niénic place, crovant avoir mal entendu.

Sortez! réitéra Berrver. et veillez surtout sur vos actions!

Comme mi aveuirle. .André cherchait le couloir: l'exeni])!, sur un sig-ne de

dré tnievallier. le lieulenant de police prit l'adresse de son prisonnier, et, en le menaçant de toutes les sévé- rités de la police, lui noliiia sa mise en liberté.

L'n coup de i'oudre n'eût pas davan- lai,'e frappé d'immobilité André Cheval-

Berrver, le jiril par le bras et, après avoir traversé la cour de la Sainte-Cha- pelle, ouvrit une petite porte et poussa dehors son prisonnier.

Il était sur le quai des Orfèvres, à deux pas du Pont-Neuf, que les tire- laine s'étaient empressés d'abandonner.

CII.I.KTTK I) ÉTMiM.KS

;i ciiiiso (lu iiKiuvpinciit iiiusilO de troupes ri (le |)(illic (|ui ;i\ iiil. celle iiull, liciuhli- hi Cile.

Aridn'' sui\ il ddiie d'un |)iis inaeliiual la liiaussi'P (lu IViiil-Neul" el remarqua i|u un i;niu(l nombre tle feiu-lres des environs du Palais étaient éclairées.

Celles du eafé du Parnasse ne Taisaient point excepliiin.

Il heurta d un pninf; timide la (le\ au- ture close, el pensa élouH'er lorscju il re- eoniuit la voix de Poincelet demandant le nom de son visiteur. derri('re les volets.

Il se nomma. Kn un inslanl. l'ouclo et le neveu étaient dans les liras l'un de l'autre. .M""' Poincelel, en toilette de nuit, allil'ée d'une vieille robe de cham- bre, accoiu'ut bient(it aux aj)])els de Poincelel; |)uis ce fut Gillette elle-même (pii vint se ranger ])rès de ses parents d adoption, autour tlu poêle allumé dans le calé.

I.ei' Parnasse " pai-aissail lnul cliaujjé ; à part les chaises, il v restait à peu pn'-s les (piati-e mni's.

M Poiiu-ejel rompit la jiremière le

silence ;

.Mou pauvre ^ari^-on, dil-elle à .\n- (\rO. nous t'avons cru bien jjerdu, cpiand nous avons appris l'atlental de Damiens et laiTestation d un jeune homme qui répoiulait à ton signalement.

.M.M. Moucher et Rameau, (|ue nous avons su|)pliés d'intercéder j)our toi, auprès du lieutenant de police et de .M. .Macliault. ont obtenu des réponses désespérantes. Ils ne sont n)éme pas pai-veiuis à savoir de (piel crime lu étais l'oupable.

Mais (pnd miracle 1 amène, mon bon Audrc'? interrogea Poincelel à son I '.

Aiiilrc'. sans i-('' poudre, serrait (iillette

sur sa poitrine, el c(dle-ci. sans se déga- ger, racfinlait naïvement ses fraveurs dans la maison de ^"allct. comment, le troisième jour de sa détention, elle avait trouvé les portes ouvertes, la vieille duègne et le portier disparus.

Klle était venue tout droit, un peu hésitante cependant, trouver papa et maman Poincelel, et elle avait connu d eux rex])lication de sa liberté et la lin misérable de ^'allet, mort des suites de sa pendaison, dans la cour de la Sainte- Chapelle.

Poincelet expliqua que leur plus grand désir à tous était de quitter Paris et de se réfugier en Hretagne, M°"' Poin- celel avait quel<[ues parents.

Le « Parnasse •> s'était vidé, en elTet, el les clients les j)lus lidèles n'v avaient |)lus remis les pieds depuis tpi'ils avaient appris rari-eslation du ne\ eu de la mai- son el celle de Damiens.

Les Poincelet craignaient surtout dètre inquiétés, car on cherchait par- tout des comidices au valet de Marigny.

André ("chevallier, cpii partageait ton- tes leurs craintes, opinait de la léle :

Me laisserez-vous seul ici, mon oncle?

Les Poincelel el (Iillette répondirent d une seule voix : ■• Nous prétendons bien l'emmener. »

.\ndré avait saisi la main de (îillelle el celle de .M""' Poincelet, el les serrait doucement dans les siennes.

In matin, le <> Parnasse " ne s'ouvrit |)oinl. La police, qui surveillait .André Chevallier el les maîtres de céans, fil procéder à l'ouverture du café littéraire : il n'y restait tpie ipieUpu's meubles sans valeur, el les botes s'en étaient enfuis à jamais.

P A I I 1. M E liU I 111.

■^^tx^^y^T^

^"^;'W

m^'-K' "T.Mfit

V r E li f; x li r, A L E

OXFORD

L'Anglo-Saxon est à la mode : on vante volontiers la lucidité de son es- prit, la vigueur froide de son couraj;e, sa conscience de la dignité humaine et son amour de la famille, son sens des nécessités pratiques et son aptitude aux alFaires. Avec cela on lui envie un peu sa sagesse politique et ce respect de la tradition, ennemi de la routine, grâce auquel il accomplit sans secousses son évolution progressive.

Il y a une ville 1 on prend sur le vif la formation de 1 esprit et du tempé- rament anglais, Ton voit l'élite de la nation apprendre son métier d'homme, 1 on entend débuter les futurs parle- mentaires, où l'on découvre, dans la piété qui entoure les coutumes ar- chaïques, cet attachement au passé qui est comme la sauvegarde du génie de la race, l'on contemple enlin, dans l'in- timité charmante ou grandiose des parcs et des jardins, ce goût naïf et profond pour la nature qui s'est épanché en une poésie si radieuse et si jeune depuis Spencer jusqu à Tenuyson : c'est Oxford, le siège de 1 antique Université, la cité calme et fleurie.

Les molles ondulations qui accom- pagnent de loin la Tamise se confondent tout à fait avec la plaine à l'endroit le fleuve enserre la ville de sa boucle nonchalante. La contrée d'alentour est toute plate et humide : ce ne sont, au printemps, que hautes herbes mou- vantes, que prairies étincelantes de bou- tons d'or; l'atmosphère moite fait des horizons très bleus et, sous le soleil, avive toutes les couleurs ; c'est le pur paysage anglais <c brillant, vert et riant », tel que la décrit Thomson, tel que l'ont peint Turner et Landsees.

Dès l'abord, dans les quartiers neufs, on se sent dans une ville trantiuille et reposée sans être morne, active sans être bruyante; les cottages ont un air engageant : ils forment, avec leur porche garni de roses ou de clématites, une sorte de sanctuaire la vie de famille doit s'écouler sans heurts et sans ac- crocs. Ce n'est guère ici l'agitation du Quartier latin avec ses files d'étudiants, ses vagues poètes à feutre et à canne recourbée, tous ses jeunes gens n déra- cinés ■ en travail de quelque fantaisie ou en quête de quelque diplôme. Rien

; K Il K 0 A 1)

d'une vie liâtivo, intcnsi\e, artificiellf. De loin en loin la silhouelte d'un " l ndergradualc » en nianleau conrt, bizarrement coiiré (le la "planche à mor- tier », qui ref,'agne son logis ou son col- lège. I,e long des murs de pierre, l'ombre file, grisâtre et silencieuse, el, dans la large rue ensoleillée, le pclit tramway grince, au trot du cheval, qui fail lon- guement éclater les pavés.

< )n avance, el soudain on se trouve emprisonné, perdu, ravi. Les bâtiments des vingt-dcu.\ collèges surgisseni au- tour de vous, vous élreignant de toutes parts : on ne voit d'issue que du ciilé de l'a/ui-pàle et mouvant se [JrolileMt leurs clairs arceaux et leurs épis élancés. Dans les rues tortueuses, les aspects se renouvellent sans cesse : un pignon svelle, un frêle clocheton caressent dé- licatement 1 (cil. une échappée à travers un porche lias sur une pelouse le récrée, la perspective des sévères murailles le leposc par sa lif,'ne simple cl sa couleur -oimIii'c (l'est, ici. le douie et les colon-

netle^ italiennes de la Uadclill'e, à côté la masse gréco-romane du Sheldonian, sorte de Maison Carrée, |iuis, le go thique pur à New t'ollege, el (|ui se res- sent, à Christ Churcli. des approches de la Henaissancc : tous les styles que les hommes ont inventés depuis mille an- nées, tous ceux qui ont jailli du carac- tère et du terroir nationaux, tous ceux qui ont été péniblement transplantés par elfort d'exactitude : tous voisins, tous avec un air de famille sous le grand manteau de la vétusti' qui a ell'acé leurs disparates, eu rongeant leurs angles nets, en ternissant leur éclal neuf. Et la poésie de ces pierres noirâtres, déchi- quetées el vaillantes, se rehausse de toute celle de la vi\aule nature, de celle du ciel toujours changeant eu ces climats, de celle des Heurs, impétueuses à pro- liter des' beaux joui'S d'été.

l/haruionie ipi'a su mettre le lenqi> entre ces coinbinais(Uis si diverses de la matière, traduit bien aux yeux celle fusion intime qu'il a accomplie entre les collèges iudéj)endanls pour les réunir par la communauté d'un même esprit et par le culte collectif de r.l/»ii.-i Miitvr. Fondés par des libéralités pri- vées, les uns plus Agés que les autres de plusieurs siècles, n'ayant iiitrr eux ni

lien administratif, ni rapports pécu- niaires, les collèges forment une asso- ciation aussi unie t|ue pourrait l'être une l'niversité d'Klat : unie par les idées politiques, religieuses cl pédago- ;;iqaes, qui forment ce quon peut ap- peler Icsprit universitaire anglais.

Il y a longtemps qu'en France, l'uni-

pas les excès d'un culte inlem])érant de la raison : c'est un robuste travailleur, attaché aux institutions et aux croyances établies, véritable docteur de sa science et apôtre de son enseignement. 11 a une famille, une famille nombreuse : il y vit avec délices ses heures de repos, il a un gouvernement, il le soutient ])our l'amé-

W.IDHAM COI. LEf

versitaire est un type, et un type si ar- rêté même qu'il toucherait presque à la caricature, si les traits fins qui le com- posent ne le dérobaient à ce ridicule grossissement. Un puriste cultivé, scep- tique, voltairien et libéral le représente assez bien tel que l'a façonné, on dirait presque fabriqué, pendant longtemps l'Ecole normale. 11 n'y a pas loin, et l'événement l'a prouvé, de ce type à celui de l'égoïste dilettante qui, détaché de toutes les all'ections et se flattant d'avoir sondé toutes les illusions hu- maines, n'adore que sa raison et ne goûte que ses impressions. L'univer- sitaire anglais conserve un meilleur équilibre de ses facultés et ne connaît

liorer, une Eglise, il l'accepte d'abord. Tous ses sentiments sont fermes, calmes, réfléchis; avec une grande liberté d'es- prit, il a pour les choses que le passé a consacrées une instinctive vénération. D'autres sont mis en défiance par l'anti- quité d'une institution : le long usage et l'épreuve du temps lui inspirent tout au moins un respect provisoire. De carac- tère très indépendant et très élevé, il sert la couronne par devoir de con- science : inquiet, si son loyalisme était récompensé, il ne veut le voir reconnu que par une liberté plus grande. Cette liberté, il a su la revendiquer et la con- quérir sous les rois les plus absolus. Jacques II, voulant violer au profit d un

favori lii réj^lc rf)iul;inu'iilali' de 1 i-lec- lion, se brisa à la résistance des rcj,'enls de .Magdalen. Kii somme, un petit nombre de principes communs, de com- munes maximes de labeur, de sagesse cl de modcralioM l'ormenl entre les uni- versitaires anglais le lien moral qu on appelle l'esprit de corps. Cet esprit de corps ne se dislingue par rien d'étroit, d'exclusif, de tracassier : il ne donne pas de mots d'ordre, il ne souffle ])as de cabales. Il assure, par son heureuse lar- geur, avec l'iinilc de renseignement, le déveiojjpenicMt li!)rc cl (îer des talents personnels.

Cet esprit universitaire a mis quatre siècles à se former, à prendre conscience de lui-même et à s'exprimer par la création de l'entité qu'est l'Université. La charte qui constitue l'iniversilé date du régne de Charles I'^ "tandis (|ue lexistence des premiers collèges est consacrée par le roi Jean sans Terre. L' Université consiste essentiellement en la personne d'un chancelier, nommé à vie, qui est le plus souvent un prince

du san;;, d un vice-chancelier, choisi poiM' un an parmi les princi])aux des collèges, et d'un petit nombre d'autres dignitaires. Uile s'offre aux regards, surtout, en deux céi'émnnies, qui se sui- vent à un jour de dislance, et, en ces deux occasitms, elle montre les deux caractères de son autorité, qui est à la fois sévère et paternelle. C'est durant la semaine consacrée à la commémo- ration des fondateurs, la dernière de l'année scolaire et à propos de la colla- tion des grades. L'Université attribue, chaque année, le litre de docteur ho- noris causa à un certain nombre d'hommes éminents dans la politique, dans les lettres et dans les arts. La séance où, vêtus de rouge, ils viennent recevoir ce témoignage distingué, est à la fois solennelle, pittoresque et bouf- fonne. Elle se tient dans une vaste salle de théâtre construite en forme de cirque. Une heure avant le commencenjent, un orgue entreprend de surexciter les nerfs par les plus vulgaires refrains ; tous les yeux se tournent altentifs vers les gd- leries supérieures les étudiants, relé- gués, préparent bruyamment leurs fou- droyants la/./.is. Le cortège parait, le brouhaha commence , les quolibets s'abattent, serrés : le vice-chancelier se ■vc, s'assoit. ])arle lalin, dnniic la pa-

1.1. Kiii;

; E V D DE LA n r e

rôle il l'orateur public et perd son sé- rieux. Les candidats s'avancent un à un, olFrant leur tète illustre à la facile plai- santerie des jeunes gens, trop heureux quand l'orateur écourle leur louange pour abréger leur supplice.

Un supplice, c'en est un parfois que cette marque d'honneur. Les Anglais ont la joie grosse, et, d'éclat de rire en éclat de rire, il leur arrive de perdre le sentiment de l'urbanité; ils oublient, par exemple, qu'il est médiocrement co- mique de rappeler à un homme sa nais- sance <« à l'assistance publique >>. ^\^'ork.- house! criait-on un jour à un vieux savant, j La plupart du temps d'ailleurs, tout se réduit à des piqûres d'amour- propre, et le candidat en est quitte pour un peu de confusion. Je vis M. Cham- berlain gentiment houspillé : on deman- dait au coquet homme d'Etat donc « était passée son orchidée » (sa bouton- nière habituelle), on le questionnait sur la santé de Pau-Paul (le président Krijgeri, et sur la ligure que faisait Ja- meson. Ses lèvres tremblaient un peu et son monocle était mal assuré. Mais

tout le monde demeure d'accord que la jovialité des étudiants devient chaque année plus empruntée, et leur empres- sement moindre à profiter du franc- parler qu'on leur donne. Leur plaisan- terie perd sa qualité : cette qualité franche et un peu rude de la vive saillie naturelle ; la politesse, vertu sociale faite de ménagements de pensée et de con- trainte, a tué les bonnes langues. Jus- qu'au bout cette cérémonie unit le plaisant au sérieux. L'orateur public se lève, grave dans sa robe aux plis olym- piens ; il célèbre d'une voix lente et basse la mémoire de ceux qui ont doté leurs descendants des bienfaits du sa- voir: cependant sa physionomie se dé- tend et son action se fait plus familière ; il se prend à conter, comme pour réjouir les protecteurs d'Oxford, quels menus événements ont agité leur bonne ville durant l'année écoulée, et le voilà qui badine en latin sur l'arrêté municipal qui a mis au désespoir les étudiants et les vieilles filles sensibles en muselant à perpétuité leurs terriers et leurs lou- lous. Admirable exemple de souplesse

OXFORD

d'esprit, de ton et de manière que donne l'Université avec celui d'une aimable indulgence pour la jeunesse et la gaieté ! Elle n'y sacriCie rien d'ailleurs de son prestige, et elle se découvre deux jours après, à propos d'une cérémonie qui répète la précédente, dans toute la simple grandeur de son austérité. Le vice-chancelici- n.issr à diixers les riuiLjs

haute police (le vice-chancelier peut contraindre toute personne à quitter la ville dans les vingt-qualre heures) et un rôle de haute représentation. Elle en remplit la première partie avec une discrétion et une prudence qui lui valent un surcroit d'autorité morale dans la seconde. De la vie des étudiants. l'Uni- versité ne connaît que les écarts, de

INTÉIllBIl! DE LA lil B t, I O T H È y T K B il n L É 1 E N N E

de ceux qui ont été reçus au grade de maître es arts pour leur donner l'inves- titure. C'est alors qu'une vieille cou- tume autorise quiconque n'a pu obtenir de l'un des candidats satisfaction d'une injure ou payement d'une dette à venir toucher le manteau du chancelier en signe de supplication. Si la plainte est usto, celui qui y a donné lieu perd à amais l'espoir de son grade, tant la probité et les vertus morales sont tenues 5 plus {l'hoimcur qu'un esprit subtil et une science raflinée.

I/Université, être abstrait, conserve les traditions, maintient les règles, sanctionne les résultats des elForts indi- viduels. Son rôle est à la fois un rôle de haute surveillance, on dirait presque de

leur travail que les fruits. C'est dans les collèges qu'il faut voir le train quo- tidien de leur existence, la méthode et le progrès de leur labeur.

Le collège est à lui-même un petit monde qui se suflil, qui se gouverne selon ses lois et ses inspirations, qui a son corps enseignant, son conseil et ses étudiants. Il possède la personnalité civile, il est propriétaire de son terrain, de ses bâtiments, il a des revenus en fermes, forêts, il nomme à des paroisses et dote des fondations charitables. (Le plus riche Christ Church dispose chaque année d'un million do francs.) Ses biens sont administrés par les fellows ou agrégés, nommés à vie et pourvus d'une rente qui peut atteindreli(K> livres. La for-

tune des collèges est très variable ; elle varie surtout avec leur antiquité. Quelle qu'ait été la munificence des fondateurs, la plupart ecclésiastiques, les dons qui s'ajoutèrent aux leurs, à travers les siècles, ont puissamment contribué à créer ces grandes richesses dont certains collèges jouissent aujourd'hui. Les plus récents sont les plus déshérités. Keble a

dans des collèges portant souvent un nom de ville ou de province. Il en fut de même à Oxford et cette affinité locale groupe encore aujourd'hui ceux qui viennent y étudier des parties les plus lointaines de l'Angleterre. Les noms de Lincoln, d'Kxeler, de Pem- broke n'exercent plus d'attraction sur les jeunes gens qui, habitant le centre

,DE DE LA CHAPELLE

pauvre air dans sa moderne robe de brique à côté de ses aînés en dentelles de pierre et en velours de mousse, et Worcester attend anxieusement un bien- faiteur. Chaque collège diversement fa- vorisé au point de vue matériel possède une clientèle de maîtres et d'élèves qui est proportionnée avec ses ressources. Les chaires dont le nombre est déter- miné par le chiffre des revenus sont occupées par les felloics. quoique tous ceux qui portent ce titre n'exercent pas l'enseignement. Il va sans dire que toutes les sciences de l'encyclopédie n'ont pas dans chacun leur représentant. Au moyen âge, dans l'Université de Paris, les élèves se classaient par « na- tions » et se réunissaient par « contrées »

du pays, ont perdu les mœurs provin- ciales ; mais les Norifierners les gens du Nord sont toujours fidèles à Queen's et les Gallois se serrent autour de Jésus Collège dont les couleurs vert clair et vert foncé reproduisent les nuances de leur légume national, le poireau, emblème ailleurs qu'en France orgueilleux et respecté.

A la cohésion, pour ainsi dire na- turelle, qui formait autrefois et qui maintenait les groupements d'individus originaires d'un même pays, se sont sub- stitués entre les éléments étrangers de la population des collèges des liens plus larges, mais aussi plus réfléchis, faits de l'unanimité des sentiments à l'égard de quelques objets, de la communauté

VF, 0 0 I, I, E G E

■OfU I) Il UN X ET II

fies pensées ù l'égard de ccrlains sujels. F>'un des sentiments les plus forts comme les plus généraux est celui de l'attachement à son collège, de l'orgueil à lui appartenir, lune des pensées les plus fréquentes est une pensée d'ambi- tion pour lui et pour son renom. Tout conspire, en effet, à exciter envers les collèges un pareil intérêt; ils llatleiit la liorté de chacun en faisant de chacun, de prime abord, le continuateur de tra- ditions glorieuses, le successeur des lioniines illustres qui éludièrcnt à sa place même; ils satisfont son goût esthé- tique par leur noble et curieuse archi- tecture; ils nourrissent son besoin in- time de poésie par la solitude de leurs cloîtres cl de leurs terrasses, parl'élran- gclé de leurs lours et de leurs chemins de ronde, par le niyslérc de leurs fenê- Ircs crénelées, parla majesté do leurs pro- menades, par l'éclat de leurs parterres. I>ar ratmosphérc de calme rêverie qui (lotte le long de leurs étangs, les cygnes voguent comme immobiles au milieu des nénujihnrï épanouis. Tant de charmes tpii entourent leur vie gagnent

non seulement l'alTection des étudiants au lieu elle s'écoule, mais ils impri- ment à leur travail et à toute leur exis- tence quelque chose de la paix et du contentement que donne un beau spec- tacle vu dans une douce lumière. En- trons dans ce milieu, un milieu si homogène qu'il exclut toute manifesta- tion du laid et du violent, pour essayer de com|)rcndrc l'étal d'esprit de ceux qui y vivent .

Les bâtiments mot pesant et vul- gaire pour désigner ici quelque chose de distingué et d'élégant nous arrê- tent d'abord. Les constructions scolaires ont pour nous à l'heure actuelle quelque intérêt et nous mériterions, en France, d'y être passés maîtres depuis quinze ans que nous élevons à grands frais des « palais I) pour la jeunesse. Nos archi- tectes ont eu le champ vaste |)our s'es- sayer et le loisir pour donner leur me- sure; leurs elTorls ont dressé la masse de la nouvelle Sorbonne, leur ingénio- sité décorative nous a régalés de la façade de l'I'^cole de droit. l^)uand on arrive à Oxford avec l'image fraîche de

celte archileclure néo-pyraniidule et de celte sinf,'erie artistique, c est une allé- presse pour les veux de voir la pierre eniplovée judicieusement, sculptée avec poùl el délicatesse. Là, aucune fausse idée ollicielle de pompe n a imposé des dimensions j;i{;antesques, une régularité froide et mécanique, point de cahier des charg^es pour refréner la fantaisie de lartisle, pour décourager son imagina- tion somptueuse par de minutieuses prescriptions et par des crédits mesurés. Aussi les constructions des collèges ont-elles la beauté des choses naturelles bien venues : une beauté harmonieuse. Tantôt elles s'ordonnent comme à Christ Church autour dune vaste cour cen- trale pleine de celte majesté humaine que le xvu" siècle aimait tant, de cette majesté que proclament la nature sou- mise, les jets deau obéissants, les pe- louses contenues entre leurs bordures (le brique vernie, la pierre des escaliers disposée commodément; tantôt elles se pressent un peu au hasard en un fouillis tout ajouré, découpant par terre de petits coins adorablement intimes, fai- sant au ciel bleu, de leurs campaniles, un cadre riche el enchanteur. La nature

fait à ces ouvrages de Thomme un ad- mirable accompagnement : elle leur pro- digue le luxe de ses lierres, de ses roses, de ses glycines: elle les frange de géraniums, les coilfe de la line ai- grette des ravenelles et des pariétaires; elle les entoure comme d'un vénérable cortège, de groupes de vieux arbres qui abritent les mouvements inquiets et les jolis ébats d'un troupeau de daims. L'homme d ailleurs la respecte, la com- prend et l'aime d'un amour naïf et presque paien.

Chaque année, du haut de la tour de Magdalen qui domine la ville, un chœur d'enfants salue l'aube de mai d'un chant d'exultation, d'un hymne de con- fiance en la mère nourricière dont les forces obscures el fécondes s'éveillent avec le printemps.

Les collèges n olTrenl point ce con- traste, qu'on rencontre dans certains palais italiens, d'une mesquine pauvreté à l'intérieur, el d'une riche magnificence

X 0 V E R > I E It

VIEUX BATIMENTS

au dehors; tout y est d'un luxe sévère, d'un f,'oûl noble el relevé. Dans [)lu- sieurs, les salles communes, le <. hall » ou réfectoire, la chambre du conseil, se font remarquer par leurs boiseries et leurs lambris fjolhiques, par les tapis- series, les peintures, les estampes qui en font <ie véritables musées. C'est ainsi qu'on voit à Christ Church le portrait

sique et pour y acquérir surtout la qua- lité u d'honnête homme » (comme l'en- tendait le .xvii" siècle) par la fréquenta- tion de la bonne société. Mais, s'il peut à son gré négliger les études, il lui est difficile de ne point sacrifier à l'engoue- ment général pour les sports, et la pre- mière condition pour y vivre est d'y prendre le bon ton. Ce qui a de l'impor-

II. lei:e

de tous les lidnimes télt'hres qui curent c|uclquc relation avec le collège depuis le cardinal ^^'()lsey qui le fonda jusqu'à M. Gladstone qui fut longtemps son représentant au Parlement. Des escaliers de pierre, larges, à balustrade sculptée, mènent aux appartements des étudiants; pénétrons plus avant au delà des solides portes de chêne pour voir quels jeunes gens vivent dans ce romantic[ue décor, quelles |)ensécs les occupent et quel but ils poursuivent durant les trois années qu'ils y séjournent.

Un jeune Anglais arrive à l'Univer- sité entre dix-huit cl vingt ans, au sortir d'une Public School pour y compléter son éducation classique, pour v achever par l'exercice son dé\ eloppemeiil phy-

tance à ses yeux, c'est de se préparer pour la vie un cor|)s robuste et un esprit iiabitué au commerce des hommes; les lettres ne sont qu'un prétexte pour faire cette pré|)aration et cet apprentissage dans le milieu le plus choisi. Du moins, c'est ce que pensent la grande majorité des étudiants, tous ceux qui sont atta- chés aux collèges en qualité de pax.i inen hommes de passage); ainsi nommés par opposition avec les class men i hommes d'étude) dont le mérite leur a valu une bourse .scholarship). Les étudiants de la première catégorie ne sont pas as- treints à suivre les cours des professeur» de l'Université ; on ne leur impose d'autre travail que celui d'entendre une conlérence par jour de leur liilor, sorte

de surveillant répctileur, et de préparer pour 1 examen de fin d'année un nombre fort restreint de matières qui leur sont déjà connues. De copieuses vacances viennent en outre mettre des intervalles de repos entre les efforts très modérés qu'on exige d'eux. L'Université chôme la moitié de l'année et pendant chacune

sances dans l'algèbre el la géométrie élémentaires ; à les persuader de la sortie de ri'-glise anglicane. En somme, c'est un complément d'instruction assez som- maire que le gros des étudiants vient chercher à O.xford; au peu de curiosité intellectuelle qu'ils témoignent, à l'a- pathie qu'ils manifestent, en particulier,

CHRIST c H rue H

I U R I N T E I! I E r II E

des périodes de recueillement qui succè- dent à chaque période d'activité, les élèves sont libres entièrement de leur temps et de leur résidence. Les plus studieux demeurent et goûtent à plein cette sorte d'agilité et de contentement au travail qu'Oxford semble donner en propre, la plupart se dispersent au gré de leurs goûts aristocratiques et de leur humeur voyageuse. On conçoit que des études menées ainsi à bâtons rompus ne soient pas bien solides et approfondies; elles se bornent à développer chez les étudiants l'intelligence littérale et cri- tique des textes classiques en négligeant les leçons d'histoire et les exemples d'art que donnent les chefs-d'œuvre de l'antiquité ; à affermir leurs connais-

à l'égard des sciences les plus modernes et les plus attrayantes, l'histoire par exemple un cours plein d intérêt sur les hommes d'Etat anglais n'attire guère plus de dix auditeurs,, on sent que ce n'est vraiment pas le goût des choses de l'esprit qui les amène et qui les attache à l'Université.

Il y avait jadis dans les collèges des étudiants pauvres, chétifs et timides dont le teint semblait avoir pris la cou- leur du vélin et de la poussière au mi- lieu desquels ils vivaient tout le jour; c'étaient les rats de bibliothèque, les servants de leurs riches camarades, qui s'étiolaient dans l'immobilité, tandis que ceux-ci battaient la campagne der- rière le renard ou le blaireau. Aujour-

(l'hui celte race soull'reteuse a disparu et chiKiin prend sa pari de plaisir et de santé dans les jeux en plein air. On sait quel salutaire régime, le régime de l'eau froide et des fenêtres ouvertes, endurcit les corps des jeunes Anglais, les rend tout frémissants de vie, avides de mou- vement et résistants à l'etrorl. Le séjour à l'Université achève les heureux elfets

quinze derniers jours qui précèdent les examens finals. ("."est lépoque des grandes épreuves est engagé le re- nom de rUniversilé, les collèges sef- forcenl de conserver ou daméliorer leur position sportive, et chacun est dehors pour s"exercer les bras aux mou- vements cadencés de l'aviron, à la dé- lente raide du « bat » pour habituer

de ce régime en donnant à riionimo sa trempe (lélinilive. Cesl cette trempe physique qu'on vient recevoir à ttxford, beaucouj) plus que le brillant d'un esprit cultivé. Les exercices qui la don- nent sont des plus variés et adaptés à chaque saison : le football l'hiver et les longues courses à patins sur les prairies qui bordent la Tamise; le tennis, le golf, le polo, l'équilalion, le canotage tout le reste du temps. Il y a aux mois de mai et de juin plusieurs semaines consacrées aux jeux athlétiques et aux réjouissances champêtres. Le terme d"été f"i(> avril-"J(t juin) ne voit guère les étu- diants dans les collèges que durant les

l'u'il à prendre une exacte mcsvne de la distance, à suivre les capricieux détours de la balle, ou enfin pour goûter les émotions d'un spectacle l'on prend parti. Durant ces beaux mois, les onze qui représentent I Tniversité au jeu na- tional du cricket engagent la lulle avec les équipes des comtés d'.\nglelerre. parcourant le pays pour remporter sou- vent la victoire sur les vétérans les plus experts; partout la réputation de leur manière fougueuse et brillante attire une grande foule; mais cesl tout un peuple qui marque les coups dans leurs deux plus fameuses ren- contres à Oxford avec les .Auslialiens, à

OXFORD

Londres avec lUni versité de Cambridge.

Les régales, qui se tiennent dans le même temps, sont pour d'autres champions le sujet d'autres luttes et d'autres triomphes. Chaque collège, y est représenté par un équipage de huit rameurs et un pilote, logés dans un léger esquif en bois d'acajou de quelques millimètres d'épaisseur. Les épreuves durent une semaine. Chaque soir, à quatre heures et à six heures, le départ est donné aux deux divisions qui com- prennent chacune onze concurrents. Echelonnées l'une derrière l'autre, selon le rang obtenu l'année précédente, et séparées environ par l'espace d'une lon- gueur; maintenues par un léger batte- ment des rames au milieu du courant, les fluettes embarcations attendent pour bondir le coup de pistolet du signal. On compte de la rive, aux équipages hale- tants, les secondes qui s'écoulent, et, à la détonation stridente, c'est un éclair d avirons luisants, un chatoiement sous le soleil de 1 eau dispersée en poussière.

La rivière semble s'être peuplée tout à coup d'un grand vol d'oiseaux sau- vages aux ailes lustrées, aux ébats bruyants. Une grande rumeur roule en

efTet et se précipite, qui ne monte pas des rameurs silencieux. Sur le chemin de halage une troupe échevelée anime de ses cris ceux qui faiblissent, adjure les autres de pousser leur avantage; les crécelles mêlent leur son aigre au beu- glement des trompes, au bourdonnement obstiné des cloches, au crépitement des revolvers. Les visages sont gonflés _d es- pérance ou de colère ; ils passent avec des grimaces, avec des expressions ten- dues et grotesques. Mais cela dure un instant. Des gens plus rassis ou moins agiles ferment la marche, accompagnant ceux des bateaux qui, ayant touché ou s'étant laissé toucher, ont abandonné la course et remontent lentement jusqu'au but. Là-bas le long des pontons chargés d'oriflammes et de toilettes claires la lutte se prolonge scandée par les exclamations qui saluent chaque victoire. Le len- demain, le bateau heureux prendra la place de celui qu'il aura démonté la veille et, tout en se gardant contre un retour offensif, poursuivra celui dont il sera devenu le voisin. Ainsi, durant sept jours, 1 épreuve est renouvelée et la valeur réelle de chaque équipage, sept fois contrôlée, trouve sa consécration en

dépit des accideiils et des surprises. Le «lernier soir, c'est dans les collèges vic- torieux un déchaînement d'enthou- siasme, une griserie de joie physique et presque brutale ; il ne se passe guère de ces bump sappers sans que le mobilier

M A li I) A L E X C (1 L L E «i E \- r D

de quelques étudiants soit pillé, cassé, jeté par les fenêtres pour alimenter le grand feu qui craque gaiement au milieu de la ronde hurlante en lançant vers le ciel ses claires étincelles, sa llamme on- doyante et légère.

Un voit quelle place les sports tien- nent dans l'existence d'un étudiant à Oxford, quel prestige exercent sur lui la force et radres.sc ; on devine quelle ardeur il met à acquérir les qualités qu il envie cluv, sos camarades. Il sup- portera pour cela toutes les rigueurs de renlraincmcnl. les efforts énormes, le régime, la privation de ses plus chers plaisirs, l'alcool et le tabac. Mais il ne faudrait pas croire qu'en prenant les niifurs de l'alhlèlc il en prit la gros- .sièrcté. Il fait tout pour devenir l'émule des professionnels, mais il \eut que ses manières le fassent toujours reconnaître pour un <■ amateur ■■ cl un <■ gentleman ». (iagnor ce litre de « gentleman » est

d'ailleurs ce qui donne un sens, pour la plupart, au séjour de l'Université. L'aris- tocratie, en .Angleterre, est une classe très large et très ouverte ; on se qua- lifie pour y prendre place, par un cer- tain déploiement de richesse, cl l'on y est rangé quand la voix publique té- moigne de votre '• honorabilité ».

Le fait de dépen- ser à vingt ans sept à huit mille francs par an coût moyen à ( )xford atteste une situa- tion florissante et celui d'avoir fré- quenté la meilleure s o c i é t é il c v i e n l presque la garan- tie d'un esprit ou- vert et de senti- ments droits. Le type d' " honnête homme » qui sort ; 11 AS d'Oxford mérite

d'être défini tant pour son c-araclère original que pour l'in- térêt qui s'atlache à juger par ce produit le système d éducation tout entier, (^e n'est point le brillant coureur de salons du xvni*^ siècle, qui a des clartés de toul, sur toutes choses une épigramme à pro- duire ou un jugement à hasarder : il a assez fréquenté le monde pour en prendre le maintien et s'y trouver à l'aise, pas assez pour y faire figure et pour lui laisser un regret quand il faudra vivre à la campagne ou dans les pays lointains: moins instruit que préparée apprendre, par une sérieuse connais- sance des choses qu'il a étudiées; de corps aussi robuste que d esprit sain et de volonté ferme ; possédant enfin à un degré éminent les qualités physiques intollectuelles et morales de sa race, propres, sinon à séduire et à enchanter l'univers, du moins à le conquérir et à le dominer.

JxcQi'iis Baron.

AU PAYS DE CORNEILLE

I.

Al Petit-Ciilhonne.

Nous comprenons d'autant mieux les Français qui font le voyage de Strat- ford-sur-Avon que nous-mème avons accompli ce pèlerinage délicieux au pays de Shakespeare, dans cette fraîche petite ville du \\'ar\vickshire on la maison du poète est si romantique, dont 1 église est si belle, dont le cimetière même est si plein de vague et puissante poésie I

Mais pourquoi ne trouve-t-on pas de touristes au pavs de Corneille, dans ce site charmant du Petit-Couronne le modeste grand homme passa le tiers au moins de sa noble vie, toute de travail et de vertu ?

Serait-ce que la tombe de Corneille n'est pas là? que l'on n'y voit pas une petite cathédrale ? qu'il ne s'y trouve pas de monument superbe ?

Peut-être.

Mais, en revanche, au Petit-Couronne, il n'y a pas non plus d'édifice préten- tieux ni de gardes sur le qui-vive pour réclamer la pièce blanche, les multiples (I six pence » de Stratford 1

Il y a un paysage séducteur, une mai- son d'art ravissante, des souvenirs d'une grandeur sans égale.

# « *

De Rouen au Petit-Couronne, sur une distance de deux lieues, c'est, à travers des plaines toujours vertes, entre des collines aux lianes gracieux, avec de continuelles et changeantes perspec- tives sur la Seine large et tranquille, la route enchanteresse vers la mer.

Au printemps, c'est un bain de jeu- nesse que l'on prend au milieu de cette nature puissante et colorée.

A l'été, quand la terre féconde s'est ornée de l'écharpe ondulante des mois- sons d'or, la majesté succède à la grâce.

En automne, sans leur manteau bruni, alors que les feuilles flétries s'éparpillent

aux premiers souffles de mort, ce pays respire une douce mélancolie.

Enfin, dès que l'hiver a déjiouillé les bois, poudré de neige plaines et monts, soulevé des vagues sur le fleuve, le pays de Corneille ouvre des horizons d'une réelle grandeur.

Dans le site survit la maison du poète, les aspects de la nature nor- mande sont particulièrement beaux.

En amont, la Seine se resserre entre les rives; la gauche, sous une bordure verte de saules, de roseaux, de pom- miers, a des atterrissages toujours quelque bateau se repose; la droite s'enfle en collines marquées çà et des grandes taches blanches du calcaire ou coupées de chemins qui serpentent.

En aval, le fleuve élargi descend, ma- jestueux, au milieu des vastes et grasses prairies, chante, murmure ou menace au pied des coteaux bleuâtres élevés sur le fond du décor, contourne et caresse, quand il ne les mord pas, les îlots ca- chés sous leurs palpitants rideaux de peupliers... De temps en temps, animant encore cette vivante nature, un esquif de rameurs court au fil de l'eau, un voilier descend vers la mer, les ailes à demi ouvertes ; ou quelque gros vapeur, écumant et crachant, monte des loin- tains effacés là-bas, derrière les coteaux. On ne voit pas la mer, on la devine. Ce paysage participe de la grandeur qu'elle donne aux hommes et aux choses, au temps et au lieu.

Et puis, que de détails intéressants ! Ici, c'est la cabane du douanier, une hutte primitive de planches et de joncs; à côté, le poteau que surmonte la cloche pour appeler le passeur. C'est un coin, un tout petit coin, mais si suggestif, de la Bretagne désolée, de celle des landes mystérieuses; au crépuscule, on rêve de l'autre passeur, de celui du Pen-ar-Bed, qui transportait les âmes des défunts d'Armor aux îles Fortunées.

AU PAYS Di; CUliNKI M.K

*«v_l-/.

i B 1 X K AU !■ E T I T - C 1.1 L U u X N K ( K V A M O X T )

il ne voulut point sen défaire, même dans ses plus durs embarras crarf,'ent.

Celte espèce de com- préhension poétique de la nature immortelle, c'est une source de i,M-andeur morale qui lionne à l'écrivain, avec ! I sérénité de l'esprit, .-1 pure chez Corneille, des imaj;es ineffables comme dans Shake-

Uans la forêt voisine, sous les chaudes frondaisons, dans un épais tapis d'herbe, sous cette ombre s'arrête maintenant la bicyclette de quelque artiste, voici la table rustique, la table de pierre sur laquelle jadis le père du poète, maislre (les eaux el forêts, faisait ses adjudica- tions de bois.

Tout ce qui entoure le souvenir du grand Corneille est ainsi fait de beauté simple et colorée, comme si la nature, cette nature qu'il aima tant sans le dire, était seule dij;nc d'encadrer sa f,dnire.

Pourquoi le sublime poète n'a-t-il pas chanté cette nature toujours jeune? Sans doute pour le même motif qui l'empêcha de peindre cerlaine-; formes de l'amour à la ma- nière de Racine, quoi- qu'il ait prouvé vic- torieusement qu'il nrii était pas incapable : il semble s'être imposé de faire (X'uvre noble a\ anl tout.

Mais le goût de Cor- neille pour les specta- cles de la nature est indiscutable. Non seu- lement le poète s'éta- blit au Petit-Couronne, avec sa famille, dès qu'il eut hérité de ce domaine manant, com- me on disait alois, mais

speare.

C'est ellec|ui fait diie au dramaturge anglais :

A'dVcz comme le ilaii do lune Dort tlouccnicnt sur ce gazon là-bas.

C'est elle qui lui a fait crier à la fin de sa vie, en lui montrant l'homme de plus haut :

I.a grande ànie du monde esl jus-le.

Pour nous, il nous est maintenant im- possible de séparer la haute figure de Corneille de ce paysage lumineux et vaste d'où le simple el si fier poète écouta les harmonies de la terre et du ciel, d'où il regarda le fleuve courir vers la mer immense, et les étoiles rouler au sein des infinis.

^'asle , pur, calme, j^raiid comme

i l fl: 11 1 -t

DK C.OUNKILI.K

l'ieuvre qui naquit do l'évocation des fortes âmes antiques dans ce milieu, le site du Pelit- Couronne salliail ad- mirablement au carac- tère même de Corneille ; là, il V eut collabora- tion incessante et in- time dun homme avec la création, et l'im- mense nature moulait l'homme comme le lau- rier se moulait au front de César.

La g^randcur sereine du poète, elle est donc en ce paysage normand aux lignes nobles et pures. Sa force y éclate avec i lion moins de splendeur.

Mais la simplicité, cette simplicité qui faisait du poète un causeur modeste, un homme discret, si modeste et discret qu il fallait le lire pour savoir son génie, c est dans la maison qu'on la trouve.

Corneille, qui était à Rouen, rue de la Pie, mourut à Paris, rue d .Argen-

TABLE DE PIE HUE SL'K LAyLEL LE rÈRE DE CORNEILLE VENDAIT LE BOIS

A C A n A X E D U D G F A N I E R

teuil. Maison-berceau et maison-tombe ont disparu sous le pic et la pioche des partisans fanatiques du cordeau ou dans le désordre des révolutions. Faut-il le regretter? Non 1 Un grand homme n'est pas seu- lement dans les murs qui abritèrent sa naissance et dans ceux qui furent les témoins de sa mort ; il est encore, et surtout, il mit le plus de son âme. Or l'ieuvre de Corneille sortit, pour la plus grande partie, de la maison normande du Petit-Couronne.

Cette maison, An- toine Corneille, le maî- tre des eaux et forêts, lavait acquise pour y fortifier, au milieu de l'air embaumé des fo- rêts, la santé de son fils Pierre : comme \oï- taire, comme Fonte- nelle qui cependant vécut un siècle, comme Hugo et tant d'illustres encore, le père du Cid naquit frêle et chétif. Cet achat permettait au maître des eaux et ^E forêts, pour le roy, de

DE LA FORÊT fuir aussi Une épidémie

AU l'AVS L)K CORNEILLE

qui désolait Rouen. La maison élail bien située, presque sur le bord de la Seine, au milieu des domaines à surveiller. Antoine Corneille avait fait un bon choix. .Malheureusement, Pierre n'eut pas les aptitudes commerciales de Shake- speare ou de Hugo : il lui fallut souffrir pour conserver ce petit héritage double- ment cher à son cœur de fils et de poète.

1' A (,' A D E DE LA .MAISON DE C u li .V ] AU rETIT-lOUROXX E

De Corneille jusqu'à nous, l'histoire de la maison peut se résumer assez facilement :

Le 7 juin M>US, elle fut vendue à Antoine Corneille sous la désignation que voici : « Une masure, lieu et héri- tage ainsi bâtie d'une maison maiiante, grange, estabic et fournil , contenant une acre ou environ, close de murs et plantée qu'elle est assise en la paroisse du Fetit-Couronne. Ladite maison ainsi qu'elle se comporte, borne d'un coslé les hoirs de Pierre Fouger, d'autre costé la mare, d'un bout en pointe la rue et d'autre bout l'entrée de ladite mare. »

.'\[)rès la mort du grand tragique, la pro|)riété fut vendue par son (îls il faut pardonner aux pauvres à un certain Jacques Voisin, sieur du Neubosc, pour 5,100 livres du temps, l'uis, elle passa au marquis de l.vs. à un sieur île \'en-

tinelle, et, à l'émigration de celui-ci, devint propriété nationale comme tous les biens dans le même cas. l'n citoyen Morv Tacheta au Trésor pour le compte d'un nommé Guéroull (< prairial an H). Des mains de celui-ci, la maison pré- cieuse passa dans celles de plusieurs fermiers. Lorsqu'on retrouva ses par- chemins, et ceux du génie ne sont pas les moins durables, Dieu merci ! la pauvre habi- tation élail dans un état de misère navrant. Il restait des pommiers dans le verger; la mare était là; on n'avait pas détourné la Seine, bien entendu... mais la de- meure était fendue, cre- vassée de partout 1

Heureusement, les piiuvres gens qui l'habi- liiient en avaient res- |icclé la disposition. Il n'y avait qu'à restau- rer. Cette bonne et belle action est due à "■'-'• Frédéric Deschamps,

aidé par le conseil gé- néral de la Seine-Infé- rieure. L'exécution, une restauration soigneuse et artiste, fut opérée par l'ar- chitecte du département, ÂL Desmaresl, avec une piété dont il faut louer sa mé- moire.

Par sa fafade, la maison ressemble à celle de Shakespeare dans la petite ville de Slralford. Comjdéléc par la vue arrière, elle donne bien l'impression typique d'une demeure normande, non noble, au wi" siècle. Klle est encadrée de vieux murs que pare une coquette végétation; et cela rappelle ce sourire de l'âme qui met de la jeunesse dans les yeux de certains vieillards. A ces murs, on aperçoit les meurtrières à travers lesquelles .Antoine (Corneille pouvait surveiller ses domaines et les terres du rot/.

Le village même (|ui entoure la pro- ])ri('té, village de quatre cents feux

AU PAYS DE COU Ni: IL M':

peut-être, a quelque chose de tranquille et de souriant qui prépare bien à la visite qu'on va faire. 11 est formé de maisons basses, à un étage, couvertes de tuiles rousses, d'ardoises violettes ou grises, de chaume aussi. Au milieu, une vieille église pauvre, avec une place couverte d'arbres. Dans les soirs des beaux jours, on trouve les braves gens du pays, causant et songeant sur le seuil de leurs maisons claires

Quelle différence avec ce Slratford l'on a fait de si belles choses, mais chaque maison se transforme en au- berge à la descente des voyageurs !

Après avoir dévalé de la gare, à travers ce village souriant, jus- qu'au petit chemin écarté se trouve la relique, voici enfin les murs d'enclos avec la plaque : << Cette mai- son, qui était la pro- priété de Pierre Cor- neille et avait été ache- tée par son père, le 16 juin 1608, a été acquise par le département de la Seine- Inférieure le 28 juin 1874 et restaurée par ses soins en 1878. »

La porte d'entrée est de la forme dite charretière. Elle est surmontée aujour- d'hui d'un toit-abri. Du temps de Cor- neille, il y avait au-dessus un cabinet de travail qui servait surtout à son frère Thomas, l'auteur de tant de pièces jus- tement estimées.

Au delà de cette porte et à gauche, la demeure du gardien : c'est une con- struction toute récente.

Devant soi, on a la maison historique, et un peu sur la gauche, entre la maison et la demeure du concierge, le puits, celui même que le poète connut presque un demi-siècle. Entouré de verdure, ce puits n'est pas un détail négligeable dans l'ensemble caractéristique de ces lieux charmants.

La maison, elle, a la coquetterie des belles habitations de ferme du type nor- mand. En forme de parallélipipède allongé, elle fut construite, selon les usages du temps, en pans de bois avec intervalles recouverts de plâtre. Les pans sont eux-mêmes couverts de carrés de bois disposés comme des ardoises.

Il y a six pièces dans la maison, trois au rez-de-chaussée, trois au premier étage.

MAISON' DE fOIÎXEILLE AU P E T I T-C O U U O N X E (DERUIÈUE)

En bas, la salle d'entrée, la cuisine, la buanderie.

La salle et la cuisine ont des chemi- nées remarquables, en tuile rouge ; la hotte est couronnée par une niche en dents de scie, détail que l'on remarque parfois dans l'ornementation bretonne. Le restaurateur du petit monument la fait repaver en carrelages de fond rouge encadrés par des appareils plus petits en vert clair ; cela était ainsi au temps de Corneille. De même, on a repeint en bleu pâle les plafonds et en brun clair les poutrelles. Les fenêtres, à meneaux, sont garnies de vitres à mailles de plomb. Les chenets et la crémaillère sont d'un beau travail. Dans la salle d'entrée se trouve le buste exécuté pour les fêtes du deuxième centenaire.

L'escalier qui mène au premier étage, très étroit, comme le sont forcément toutes les issues de cette maison aux

Af PAYS DK CDHNEILLE

climeusions ix'slreiiiles, a élé l'ail de plaire mélan^'é avec de la colle forte.

Au premier éta;,'e, deux pièces et un cabiiiel.

Dans l'une des pièces, disposée en manière de salon, les amateurs admirent une large et haute cheminée avec colon- nettes de brique, de beaux chenets.

L'autre pièce contient une jilaque se trouvent les armes de la l'aniille et la Hère devise de Corneille, ■■ escuver, con-

1 1. 1, !■; 1) ' K X T 11 l< y.

seil 1er el ad \oca t d u roy, en la table de marbre ilu palais à Rouen, le (j juin IGOii, mort le 1'^' octobre 168$ » : El mihi res non rchus me ■submittere conor. En termes brefs : <• Je veux soumettre les choses, el non me soumettre à elles » ; devise bien digne de l'homme qui écrivit les J/oraces !

Avec le verger pota- ger oii l'on devrait re- ])lantcr ses pommiers ]Hiisque Corneille les aimait: avec le puits verdoyant, avec le four, avec cette « pierre de montoir » d'où le poète enfourcha maintes fois son cheval, la maison-reli- que est vraiment une évocation complète et d'un temps et d'un homme.

Nous ne pai-lons pas des souvenirs et des objets d'art renfermés par dou- zaines, ni des registres les voyageurs surtout les compatriotes de Shake- speare — viennent témoigner de leur respect et do leur admiration pour notre cher Corneille; tout cela est beau et bien, est doux au coeur des hommes qui vivent de pensée ou se con- solent dans la musique -iicrée des vers.

Ce par quoi la mai- son du Petit-Couronne est grande, c'est par 1 harnionic qu'elle éta- blit nellenient entre les iiu\rcs simples el ce- |Mii(lanl grandioses du piièlo avec le caractère clo l'homme, de cet lionime aux yeux francs, ;ui nez puissant, à la iiiinche fine, au menton Milonlaire sans excès dont !.<• Brun nous a laissé le porirail.

DK C.iiliM;! l.l.K

In imlie portrait île Corneille . d après Le Brun, nous montre le poète plus jeune. Il est peut-être plus con- l'ornie à l'idée que nous nous faisons du grand homme qui éclaira de son };énie la maison modeste.

Cest bien toujours le même œil fjrand ou- vert et brillant, le même nez des forts, la même bouche bien dessinée, les mêmes moustaches courtes et relevées, avec la bar- biche, et le menton plein de volonté. Mais on V remarque en plus un air de bonté.

La grandeur noble et simple du poète, celte même grandeur que nous avons signalée dans l'aspect de la nature au- tour de sa jolie maison, Meissonier l'a parfaitement rendue, en ce portrait il a représenté le tragique debout, quel- ques feuilles à la main, superbement drapé dans son manteau.

Si les goûts de Corneille, dans sa fa- çon de vivre, nous conlîrment l'àme haute et modeste que proclament ses œuvres, l'écriture du poète dit aussi beaucoup de choses : elle est claire, égale, artistique, sim- ple. L'autographe que nous reproduisons en est une preuve.

Détail que certains ignorent, non seult- ment Corneille avail gardé jusque dans la vieillesse un esprit bien au-dessus de l'insuccès discutable de ses pièces, car plusieurs , faibles IX. 4.

I. K F n r I! N' 1 1.

par la forme, sont puissantes d'idées; mais ii »vait aussi gardé la force d'ai- mer. S'il ne le fit pas voir, c'est qu'il ne le voulut pas. En effet, ce fut lui qui écrivit, dans la Psi/ché de Molière, à l'ombre du nom de celui-ci. ces vers enflammés qui eussent pu rivaliser avec la poésie passionnée de Racine. Cor- neille vieux ne voulut pas plus se mon- trer ridicule pour les esprits faibles, qu'il ne consentit à devenir le rival de

' U li M 1 NI. t A

r L r 1 E s ut [ii; H,

.m: l'AV? DE COBNEILLK

Racine dans le p^enre nouveau... ^'oici encore une marque de noblesse qui.

alliée au bon sens, ne saurait étonner les visiteurs du Fetit-Couronne.

Ici, tout rappelle et chante la gloire pure de notre grand pocle, de rancélre du romantisme. Si jamais la théorie de Tainc l'ut vraie, ce lut du moins en ces lieux charmants; non point qu'il y ait

eu réaction des choses sur l'homme ou de l'homme sur les choses, mais plutôt une parfaite concordance entre Pierre Cor- neille, type achevé de la race normande littéraire, et le paysage normand il rêva, pensa, écrivit plus de trente ans. Amis lecteurs, lorsque vous cherche- rez une double satisfaction de voyageur et d'artiste, allez à Rouen, celle forêt gothique, et n'oubliez pas le pèlerinage du Petit-Couronne : Corneille n'est pas seulement un Normand illustre et un illustre poêle; par la valeur sublime de son (ciivre, ce grand homme est un grand Français.

LÉO^ litKTU.VLT.

Nous croyiins intéressant de rappeler ici. par la généalogie ti-dessous, que Charlnlle Corday, dont nous avons donné la maisnn d'habitation dans notre numéro de décembre 1.X97, était une descendante directe de Corneille.

A. de la R.

COU m; il. 1.

Makif, If 10 janvier 1642.

P.i

Épouse en premières noces, le 13 septembre 1661,

KÉLI.X DE GuÉNÉBAUT IIE BoiS-I.B-CoMTK,

Sei(;ncur du Huut, lue en I66X, au sii-^e de Candie.

I De ce mariage naquit un lils. mort i-cliBieux thoalin. à Paris.

I lue autre iille et quatre (;arvons.

Ijpuuse en deuxièmes noces,

le 17 août 1673,

,lA<:gi'ES i>E Kaiu:y,

Trésorier de France, à .\lcni,'oii

D'où sont issus :

M.VItlE UE Fahcy

FltANÇOISR DB FAnnY.

née le 2 novembre 16n2.

Kpouse. le 22 oduhro 1701.

AimiBN iiK (^iimiAV.

Dnù

I

.lA»xtrBs-,\iiuniN 1U-; ('.ouuay.

le 7 avril 17oi,

épiiiix (le Maiue i>e Hbi.i.eau »e i.a Motte

le 22 août 172!»,

uri-nl ein(i lils et trois lillcs, dont le troisième lils,

.lAi:yri:s-FiiAM,;ois un ('.ohiiay h'.Viimont,

le 2 seplembre 17.(7.

piiu\ (le ,lAi:Qiii'.I.INB-(^UAiu,oTTi;-MAnin i>i; (iAUTUii-n i>ks .\riiiii:i

eul deux lils et lr(>i>. filles, dont la deu.xiéme Iille lut

M mii-.-.\>NB-('.UAiu.iiTTi: m-: C'.ohuav h'.Viimont,

née le 2H juillet 176«, f le 17 juillet 1793.

qui

AU l^WS DK C.liUNKII.I.l-:

II.

A li(

(k' C.u'die. Le

« Kcseiiaiil d'Allemayiie cos jours derniers écrivait Paul Bourgot liier encore je niarrêlai à Francl'orl ])our visiter la maison lia compatriotes du poèlc ont eu la piété de la con- server intacte. Ils y ont amassé quelques reliques recueillies un peu par- tout, et, sur l'arrière i ont construit un pelil musée gcethéen, aut|u le voisinafje de la vieille maison donne sa pleine valeur. Nous iié- f^ligeons trop en France celle ex- cellente habitude, qui consiste à maintenir en son entier le cadre matériel tra- vailla un illustre artiste. "

-Ah I il paraissait en vérité bien à propos, ce la men tu : et s'il s'adressait à tous les Français en général, on au- rait pu croire qu'il visait les Rouen- nais en particu- lier.

C'était à ces der- niers, sans nul doute, que le bril- lant romancier avait pensé quand il cherchait à per- suader à ses lec- teurs que « la fi- gure des choses au milieu d e s - quelles vécut un noble écrivain, se raccorde à son

ii'uvre pour la coiupléler et 1 éclairer ■■ cl aussi que ■• nulle part le rapport exact de l'artiste avec son milieu, cette recherche propre de la critique mo- derne, ne se pervoil avec plus d'aisance, plus de sûreté, qu'au contact des objets qu il a regardés, maniés, utilisés. ■> Kl Paul Bourget disait cela et autres aussi le pensaient ave? lui parce que la maison natale de Pierre Corneille est à vendre depuis quelques mois, sera \eiidne

?%

DE riERUE El DE THOMAS CORSEILLB

Rue de la Pie, à Rouen, au xviii' siècle.

AU l'AYS 1)K COltNKIM.E

demain, el que Houeii, lout liouen, est bien coupable de ne pas conserver une <• relique » aussi précieuse.

•' Uelique ■• es! peut-être un peu ex- cessif. Ht si certains Monennais d'au- jourdlini manquent d'enthousiasme pour cette maison... il est bien permis de les défendre, lui défendant ceux d'aujourd'hui inms iillons, il est vrai, être quelque peu dur pour ceux qui nous ont précédés. 11 importe i)eu; ce que nous venons d'avancer exifje une expli- cation; cette explication, la \oici.

Au mois d'août 1898, à liouen et dans les environs, une affiche de cou- leur, de petit format, était placardée sur les murs :

A VENDUli

UNE MA1S(» OV NAyllT l'IEHUE CCJltNEILLE

Revenu : 2.110 francs. Mise à prix : .'52.000 francs.

l,a /»t(/.so;i u:il;ile de Corneille pour trente malheureux billets de mille fi-ants. c'était pour rien... .Aussi quelques en- thousiastes s'en|lammérenl-ils, tandis que d'autres, plus sceptiques, restaient plus qu hésitants.

C'est que cette maison était si peu la maison de Corneille que, pour quelques- uns de ces derniers, elle ne l'élail penl- êtrc plus du tout.

In Nouvel itinéraire de Houen et de ses environs, l'iHun': i;n ISi;{, contient déjà ces c|uelques lignes : " Lorsqu'on est prés du \'ieux Marché, on est si près de la maison du grand (Corneille, (|u'on ne peut se dis|)enser de le traverser pour joindre à l'angle de la place, ii gauche, la rue de lu Pie. La maison de Corneille porte le n" L .\iilrefois, ;iii lieu du revclemenl de pli'ilre dnnl on l'a couverte, cette maison laissait voir les colombages et les croix de Saint-André de sa charpente... toute celle vieille phi/.sionomie a disparu. Corneille est dans la chambre du second étage... on

voudrait voir ces mêmes murs... mais toutes ces dispositions ont été changées de même que la décoration dvl'e.Ttérieur. .\ coté de la maison de Pierre Corneille est, à droite, celle qui, dans le |)artage de la succession paternelle, échut à Thomas. On dit qu une espèce de trappe mettait en communication les appar- tements où travaillait chacun des deux frères, et que le grand Corneille, qui versifiait moins facilement que Tho- mas, ayant de la peine à achever un vers, levait la trappe et criait: Sans- Souci, une rime .' »

\'oil;i donc en quel étal était la mai- son de (Corneille, il y a plus de cin- quante ans, el on voit quelle dilTérence il y avait déjà avec l'aspect primitif des façades dont nous donnons un dessin les représentant telles qu'elles étaient au siècle dernier.

Mais ce n'est pas fini. Cela va de- venir bien pis. \'ers 18.'}j on s'aperçoit que la rue de la Pie est vraiment bien étroite ; notez qu'à deu.r pas il y avait et il y a encore une rue parallèle, la nie du Marché, qui existe toujours, est bordée de constructions quelconques, est assez large, et pouvait être élargie sans inconvénient. Mais non, il fallait à loiil prix élargir la rue de la Pie. Pour cela il fallait faire rentrer à l'ali- gnement la façade de la maison de (Cor- neille... mais " elle était déjà tellement défigurée ». C'est notons-le équi- tablement en passant la seule excuse des Houennais de lA'n, bien f|ue celte excuse, en y rélléchissanl, n'ait qu'une valeur relative, car sous l'enduit de plâtre, la charpente de la façade, la vraie cliar|)eiite existait au moins el, à celte éiio(pie, à l'aide d'une restauration ha- bile, mais sans exagération, complétant celle (|ni avail déjà eu lieu en ISLJ, on d'il pu transmettre aux générations actuelles la maison du grand tragi(|ue telle qu'elle était.

.Mais la rue de la Pie ('tail Imijours li'op étroite.

La maison (uicouficeeiiilcii.v comme on d'il parlagi' d un formidable con|) de

AU l'AVS 1>K r.OliMMI.I.K

1

MAISON' DE

n-c-Conirillo, à 1

DITE P I E R U E Cl

;onell (IS',18).

couteau un gi^ranlesque pàlé disent ceux qui voudraient au moins espérer que dans les planchers de la maison ac- tuelle il se retrouve encore quelques bouts de bois des siècles derniers ; elle l'ut purement et simplement démolie, disent d'autres historiographes rouen- nais. et tout porte à croire que ces derniers n'ont peut-être pas tort.

Un simple coup d'a'il jeté sur le dessin qui ac- compagne ces pages per- mettra au lecteur de se faire lui-même une opi- nion exacte. est le pan nuraille en pierre du rez- tle-chaussée'.' Que sont deve- nues les charpentes'?... l)n aura beau dire, la maison à la l'açade plâtrée que nous voyons ;mjourd'hui n'est plus la mai- son de Corneille.

Sur la façade, tout récem- ment, un buste de bronze a été posé sur une console. Sur un cartouche on lit ces mots : <( Ici est Pierre Corneille. » Eh bien, c'est de cette inscrip- tion que vient tout le malen- tendu.

En 1 858, on avait placé sur la maison une tablette de marbre avec cette inscription ; u Ici est né, le 9 juin 1600, Pierre Corneille. » La date était fausse... on posa une nouvelle tablette avec cette nouvelle inscription : « Ici étaient les maisons sont nés les deux Corneille, Pierre, le 6 juin 1606, Thomas, le ■2i août 162Ô. » Hélas! si la forme gram- maticale était défectueuse, le sens de l'in- scription était rigoureusement exact... et elle disait bien ce qu'il fallait dire.

R X E I L L E

AU PAYS DE CORNEIM,E

t, A rdlITK l>K I, A MAISilX 11 r. 1' 1 K II II I-; r Cl 11 X F. 11.1, K Air Ml'sftE Dfcl'A IITKM FNTAI.

Il' A XTi(,i riTf:s, A II iir kn

DIC CiUiXKII.I.K

Mais la ffraniniaire l'emporta et la tablette disparut, Remplacée par le petit cartouche que uous voyons aujour- d'hui.

Aux fenêtres du petit débit, dont le possesseur a fait peinturlurer en lettres jaunes, sur un fond sombre : ■• .\ Pierre Corneille " , des plantes grimpantes s'enlacent au treillajje ; sur le bord du trottoir, parfois, un vase de fleurs est exposé à la pluie; dans une cage des oi- seaux chantent gaiement. A la place de la maison de Thomas Corneille, un grand mur plâtré est bardé d'affiches... Tel est, à la fin du xix'' siècle, l'aspect de ce coin de l'ancienne rue de la Pie qui, de- puis 18()7, porte le nom de rue Pierre- Corneille. Piètre consolation, en vérité!

Hélas! que n'avons-nous conservé plutôt et les maisons des deux Corneille et même le nom de la vieille rue qui de- vait cette appellation au vieil hôtel de la Pie, qui existait dans cette ruelle eu 1488!

Hélas! (pie n"a\ons-nous su couserx er aussi à la vieille ruelle si courte pourtant ! son aspect primitif. .V deux pas de là, il y a encore des poutres go- thiques en encorbellement qui sont bien amusantes. Des villes heureuses, comme Anvers, exhibent avec lierté la cour centrale de l'imprimerie Plantin avec ses verdures pimpantes; Rouen aurait pu montrer aux touristes ce qu'était une rue au wii'' siècle. C'eût été déjà une curiosité d un autre genre, et quand au milieu de cette rue, on eût trouvé pit- toresquement encadrées les façades des maisons des deux Corneille, le spectacJe n'eût pas été banal. Mais à quoi bon les regrets!

Eh bien alors, si la maison de la rue de la Pie n'est vraiment plus la maison du grand Corneille, Rouen n'a plus de Il relique », dans le vrai sens du mot, à offrir aux admirateurs du grand Rouennais.

Détrompez-vous : Rouen possède en- core une relique, une vraie, une indis- cutable, plus émolionnante peut-être dans sa sim])licité que bien d'autres maisons de grands hommes, trop pitto- resquement restaurées, disons-le, un peu agaçantes même, lorsqu'on prétend les hausser à l'importance de documents historiques.

Les Rouennais de la fin du siècle ne peuvent plus songer à conserver la maison de Corneille abîmée et démolie par leurs prédécesseurs de la première moitié de ce siècle.

Mais au musée départemental d'anti- quités, dans l'ancien cloître de Sainte- Marie, une baie est fermée d'une porte à panneaux, donnée en 181:i par un propriétaire de la maison de Corneille, la vraie, un homme dont il faut conserver le nom : Lefoyer.

Cette porte, autrefois dans sa baie de pierre arrondie en demi-cercle, ainsi que l'indique notre dessin, avec ses pe- tits panneaux délimitant bien l'étroit guichet par lequel le grand poète a passé, elle est là. Pieusement gardée, soigneusement placée à l'abri sous la saillie ogivale, dominée d'un buste de l'auteur du Ci'd, les visiteurs du musée s'arrêteront toujours devant elle, non sans émotion.

Le grand Corneille frappant du mar- teau de fer l'huis lent à s'ouvrir; le grand tragique rentrant tardivement au vieux logis par le petit guichet; ne semble-t-il pas que l'on voie toujours la grande ombre de l'illustre Rouennais se projeter sur l'humble porte si pieuse- ment, si justement conservée !

Les Rouennais, toujours fiers, quoi qu'on puisse dire, peuvent porter haut la tète ; si d'autres n'ont pas fait tout ce qu'ils auraient faire, quelques- uns, au moins, ont su arracher aux griffes des destructeurs une relique d'une valeur incomparable.

J ri.ES Ade lixe.

-:•; . vvTTvvrrrvvTVTVVYVvvvTvrTvrvTTVTTVVvvvrvvvvTVvrT'\«:«

-: :- . ->:o:-

-; ;- -;c:>

; .. La Piorro qui ijO<intq Ziljr

M ^^ 31^

-!;§;» Un jour, vain(|ueiir tlnns l'art de chanlci' cl de dire -ioi-

"'.;':' Des prtircs étonnes, et du honteux Satyre, li'*!"

Las du |)ri.\ hunihle offert à ses merveilleux chanls, -;$;•►

;.. Seul, Apollon s'assit près (l'un arbre, en plein ehamp. ^'rJC

-!g;- pv -*!e!-

"•wj" L/epuis l)ien des saisons, elairs étés, hivers mornes, -îû!"

J^^'y l'our Admèle il fiardail les bœufs blanes, dont les cornes -'û'»

"^dj" S'ouvrent comme la lune aifjuë au fond du ciel. -!0!-"

J'.-.C. Pour Admèle il veillait sur les ruches A miel. ~l^f'

^gC tli' celui dont jadis la flèche inéluctable *iÊ!*

-;Ô;- Mar(|ua les derniers bonds du Python redoulublc, -AqI-

Z'nC- Maintenant écoulait dans son cœur anxieux "ISÎ*"

♦iSs» l-a plainte que l'exil arrache même aux dieux. -isl-

^îftS'- rêvait, immobile el baissant la paupière. DsC

■^wj" Il avait, près de lui, sur une large pierre -ioJ*

-!©f Posé la grande lyre et le divin arf het I-ttÏ!

Et le soir ceignait d'or son beau Iront qui penchait. -ÎOJ*

Il rêvait, puis bienliM il se leva dans l'ombre Z»o*«

1-U partit pour l'ètabW- le bétail se nombre... -«ÎO;-

Mais dès le lendemain (|ueU|u'un passant par l,'i 5o!*

Entendit, d'un rDchcr iiuc son pas ébranla. -Sa;-

D„ „.„... „.,„,„.«..,.. 3|

EnlenJil s'exhaler une voix ellacée, "iSf"

Kine, lointaine et douce .linsi (]ue la rumeur -50!»

Ou'un mouiheiiin appr>rlc aux tempes d'un dormeur. I-^iC

\Ji- cet hymne, part-il au bruit d'une onili' vaine, '•2*'"

L'insensible granit le gardait dans ses veines. l'O'»

El le i-ythm,; impalpable et ses sublils accords «ÎO!-

Sommeillant dans la pierre y lésonnaienl encor! l!Î.!C

A-ici- insi mon cieur redit ta musique immortelle Divin Amour! .Ainsi, douloureux et fidèle. Il gai'de en lui l'écho de suitlimes chansons

l-;t plus d'un ne sait pas d'où lui \iennenl ces sons. Jg'.

" passant ingénu, <|ui veux prêter l'ofeille, *;^ Ecoule dans mon cceur la plainte <|ui sommeille

-;0>

■:©;-

m:

Sous la main d'une fe.nme un .jour il a vibré lîo'*

Et chante épciilunicnl son souvenir sacré! -ÎO!-

liftir \1m..; i.ECdiA.M». *:|:-

-■ ' M

'-xxxxxxxxxxxxxxxx.>.x.<..<.x.<.xx.>.xxxxxx\xx^:)&:-

' 1 i : ^ . ; I ! "i i i t"; i ■rrVV''»*VVVVTV''t*V''«**i VVVVVVVVVVVVVVVVVVVTVVVi.'

LA PIERRE QUI CHANTE

CO.M l'OSlTIUX DE l'. UENAIDOT l' u i: U LA PoKslK I) K M. M A 1: r LE(;RAN'D

UNE JOURNÉE DE CHASSE A COURRE

... lu (Ictciiilirc. SccnruI (lr'|)l:ue- niciil (If l'éi|ui|);if;i' cii ïnvi-[ de Siiiiil- |-:vrM„ll.

... On c'sl ;i ICchiiiiU'our, à raubcrffe, i1mii> un |);iys fie lerrain ;issc/. niouve- iiieiili', plein (l'iici'hiifit's, vivent nuit et jour, hiver loniiue été. niajeslueuse- niciit, (le belles vaches lourdes et som- nolentes, toujours considérablement vexées par le train de nos chasses. L'auberf^e, tenue par un poète, Paul Ilarel. f;ai cc>m])a;;non, a un rez-de- chaussée, un étaffc, un fireiiier; l'açadc crépie en blanc, avec le tour des l'e-

nèti-es en brifpie rouire. Si^'uc inlail- lible révélant notre pi'é.sence aux intli- ^'ènes qui en i;;noreraienl : dehors cl carrément dans la rue, devant la mai- son, une imnien.se table «le cuisine cou- verte de trompes et de jiaires de bottes chaussées de leurs embauchoirs, cpie nos hommes astiquent en plein vent pendant tout l'après-midi.

I)'lù'haullbur, j^'ros villafic sans carac- tère et appartenant déjà |)lutôt au Perche qu'à la vraie Normandie, on n'aperçoit pas la forêt : celle-ci est à huit cents niMres. .Mais les f;aillar(ls lof;és pour le moment dans la fjrande cour de notre hôtellerie je veux parler (les chiens sa\ent bien {piand même n ils Minl. Il laul les voir, en atten- (laiil, allci'. \cnir. s'étirei'. bâiller, tour- ner el llàner an milieu de la cour en (pjcslion l'I sons le lianf;ar du fond ser- \anl (I (•curie su|)plén)enlaire les jours (le marché. I.a meute du mar(|uis de C"* a été créée, en tant (pic i-ace, par son pi'opi-iétairc lui-même, de ces excellents bri- (picls Moi-mandsauxquds il s'aj^is- s.iil (le donner de la taille. Inutile (le dire que chaque sujet est scrupuleusement blanc et oraiiffe. l.e père Louis réfrente tout ce monde en (pialité de premier piqucur. Montant un peu couiM, mais bien campé sur son tort cheval, lui et .«es soixante ans, lui et sa panse de cocher d'ar- chevc(|uc, lui cl sa Iroi^^ne de vieuxchaii- Irc buveur, la l'ace ias(-0 (piencadrenl seulement deux pattes de lapin, la lippe à la loisi'ourm.indccl linc.

UNI-: .KiriiNKK DK C. IIASSK A Cdlliin-:

(liin lifi-

le meiilnn lier, un di^ihle de bnut de nez un jieu en 1 air. el les yeux si l'ulés, e'esl une liyure, le père Louis.

Nul auli-e ne l'ait le bois. J'ai obtenu de 1 accompaffuer. La veille au soir, dialogue mémoi-able entre le marquis et le piqueur :

Le m.\rquis. Surtout, [lère Louis, pas de bêtises 1 Ne va pas le saouler chez le j^arde, demain !

Le père Loi is. avec une sainle indi- finalioii. Monsieur le marquis peut être tranquille! In jour de chasse I J aimerais mieux!...

Le M.\RQiis. (tui, oui. je suis tran- quille : quand on ira se coucher, il faudra encore que La Gi<;ue el ^'ol- au-\'ent te portent dans ton lit, comme le mois dernier à Sainte-Gauburf;e 1

Le père Loris, Ij-ès diqne. Je prendrai ma sullîsance, el voilà tout.

... Brr! brr! nous avons partir de ,t;rand malin, tous les deux, pour être au bois à la pointe du jour, et cette nuit de décembre était g^laciale.

^'oilà qui vous pique bif;'rement le poil ! déclare mon compafjnon en con- sultant une topelte d'eau-de-vie.

.A 1 orée du bois, un Lr^rde nous allendail : promenade jiendant trois

heures autour des enceintes. Le fjarde dit quelques mots brefs à voi.x basse. Le père Louis dodeline de la tête: son vieux Habaijoie, le limier, tire sur sa bricole. .Moi. je g'relotle. llh ! ce paysaf,'e spectral dans le jfivre d'une aube morte I En dépit de la froi- j ai -v\\{\ tout le mvstère fores- I ii'l amour de faire le bois qui tient les vieux |)iqueux, ce charme spécial préféré à la vé- ritable chasse, poursuite un peu vulf,'aire pour eux. Le père Louis a enlin un animai : il l'ait sa brisée, puis nous rentrons à la maison du f,'arde sera le rendez- vous et on lui appor- tera sa tenue. On ma en- A-T"; \oyé une charrette pour

me ramener à Echaulfour; les deux hommes s'apprêtent à manger. Le gros piqueur s est au préalable versé plusieurs rasades : je lui trouve des nuances déjà vives à la figure, vu l'heure peu avancée.

... Dans la charrette, je suis transi. Transi el ébloui. Je sors du monde des fantômes : ces cathédrales des bois, ces montagnes et ces gorges d'arbres, ces défilés de futaies, ces palais de clai- rières apparus dans des brumes, l'humi- dité poignante, la terreur du silence... J'arrive à 1 auberge au moment tout le inonde se lève, vers huit heures. \"ite, je grimpe chercher dans de nou- velles ablutions un peu plus d'équilibre, le sens du réel qui continue à me man- quer après ce songe.

... Déjeuner à neuf heures. Par ce temps, on ne traîne pas dans les chambres : en bas, il y a du feu, on en- tend remuer des assiettes. Une poignée de main aux camarades, on court dire bonjour à son cheval, et l'on trouve à table la moitié de la compagnie quand on revient, toujours courant, sous une vilaine petite bruine, de l'écurie, les palefreniers garnissent desselles. Par l'unique fenêtre du bout, dans cette salle à manger, un jour gris jette son

iNK .1 1 ) r H M-; K ni: ciiassf: a cdiuhk

rêve fie froid. Les coins oui de siii};ii- liers jeux de lumière liuisse. Des lèles, sur la méine ranffée que vous, se noient il demi dans des ombres mal franches doù ne sorl qu'un bnul de ne/ très pointu, nienavant, rormidable, telle- ment maif;re. tellement lonjj, qu'il ne |)eul appartenir qu'au vieux baron de la Soubre", ou la saillie d'un menlon en •;nloclK', celui du cadet des Fimper- naud. D'autres, en face, prennent des lividités verdâtres, tanlùl blafardes, tantôt bistrées. La cheminée a un l'eu d'enfer, tin parle peu. I,e volubile et remuant X'aujoyenx lui-même ne se soucie pas de bavarder. J.e service va vite : les visaf,'es sont dans les assiettes, on niatifje en une demi-heure. - Pitto- resque, l'aci iiuli-emeiit des convixcs : tdul le nicinde est di-scendii en culotte de clieval, mais les uns en bottes déjà, tandis que les autres simplement en mollets, les pieds dans n'importe quoi qui les chausse, l'^l sur les é-paule> on a de vieux paletots, des parilessus mastic étriqués et trop courts, un caban, un •rros tricot de chasse ou un ierscv de

blcvcliMi

lU un \e>lon de \ ejours.

moins que I on ne s'enveloppe, comme cet épicurien de Cabrif,niac, dans une ample jcâleuse ou «Jans ipielque lon^' manteau de voilure en coverlcoatinj; qui serve de robe de chambi-c. Les uns ont sur la tète une casquette de fourrure, les autres un béret, d'autres leur toque de chasse, d'autres d'alFreux feutres mous. Kn sorte que, f;râce à la dispa- rate de tous ces ori|)eaux, on est fait, sinon comme des brijjands, du moins comme des saltind)anques. avec un faux air de cirque en vovajje.

Mais les visafjes se font im|)ortanls et recueillis. Le maître d'éi|ui|).if,'e de- meure plein de réserve : on n'ose f;uère lui adresser la parole: seuls, des valets viennent, penchés derrière lui et à voix basse, lui demander des ordres. Le café s'expédie au Irol. (^hose remarquable, personne ne s'attarde aux liqueurs. Dn ne sirote pas, on avale coup sur coup quelques b-nnpées d'alcool, poiu' re^'rim- per aussilol s habiller.

... Puis l'on redescend en tenue d'équipaffe : culotte café au lait clair, bas de vénerie et bottes natui'ellemenl aussi (le vénerie, redinj^ole verte à pa- rements de velours noir, fjilel fjrenat foncé, cravate blanche et toque. Le (lé|)arl doit s'elfec- tuer vei's dix heiu'es, le rende/.- V(nis étant pour onze heures. Je vous laisse à penser si d'ici le père Louis aura eu le loisir de laper sur quelques bouteilles cl de s'in},'ur';iler quelques bo- lides de cidi'e avec son ami le -ir.ie.

('.eii\ ipii ont des voilures oui iiVDxé devant leurs honnnes ivec leurs i-hevanx. (^eux des unités qui n ont pas de chevaux |ireinienl des lionrlus. .\li! les I. mieux hourtus<le l.i l'orél Sainl- l^vroull 1 (iesont des chevaux de charbiinniers, ensellés. petits, au poil bourru, à la croupe a\ali-e, sans encoluie, axi'c une >;ro>>e léle. el Ions panards, qui vivent pal- Ironpeauv. à I él.il -.auvaue.

TNK .lOlliNKK DK C.IIASSl-: A r.orUHK

dans l.i l'i>i-c(. Ils lie sci'\eii-t (|iu' trois miiis (lu liimiée, pour lriiii>|ii)rU'r les bourrées. Prévenu par le poMe-aubcr- •jisle, I un des propriétaires de celle sin- gulière ea\alei-ie \ieiil d'arrixci- sur un liourlu avec cpiiu/e ou \iui;l elievaux non triés, même pas allachés, simple- ment poussés par un chien de berf;'er. (^>ne chacun choisisse sa moulure : il emmènera aussitôt les bêles désifjiiécs à la l'orfic el les fera l'errer. On peut rire de laspecl incullc et mal bâti des hour- lus : quand on a chassé dessus toute une journée, on n a plus envie de s en mo- quer. Ils latij;ueraienl tous les huniers du monde... Nous voilà doni- en selle et commenvant à pi-oces- sionnerbieii sa;;'emeul surlaroule. Derrière, un peu plus lard, '

troisième et dernier départ : celui du maitre d'équi])a>;e et des fjeus en voitui-e, qui nous rattrapent et nous dépassent. Leur train excite nos chevaux

Mil bien. Louis, (leinandc le niar- (|uis, (pi est-ce ipie tu as an rapport?

I"]h beii, monsieur le niai'quis, nous avons deux animaux : un cerf dix cors à renceinte des Hriquettes et une ipia- trième tète aux Ventes-Brûlées.

Qu'en penses-tu?

M est a\is, monsieur le niaripiis, que (.'a serait mieux

pHi- d'attaipier le K'w animal : il

I est hardi, c'est vrai, mais (,-a

fera toujours une |)lus belle

( chasse.

I \ a ilonc pour le dix-cors I

Vh

1

,^'

rendre à la réunion )tte.

et [leut-étre nous- mêmes. On s'était bien promis de s

dans le plus fjrand calme, el 1 ou t on s'échaulle les uns les autres, on al- longe ; bref, on arrive dans une embal- lade générale. C est toujours la même chose.

... Mais que disais-je? Quoique le père Louis soit d'un beau vermillon, sa voix ne me paraît point pâteuse. Il se tient droit, saii"lé dans sa livrée.

t. ^■.,x,,l-c'-''-

Le maitre d'écpiii)af;e, descendu de voiture pour le rapport, quitte soudain sa peau de bique. Linstanl est solennel. On lui approche un grand bai foncé du Morvan, ressemblant à un irlandais un peu lin. Sans dire un mot, il monte à cheval. Brouhaha dans I assistance. On se rend à 1 attaque.

... La bête est rembùchée ; tout bruit cesse dans 1 assistance, on dé-

INK .1 0 1- M N )■; K 1)K C.IIASSI-: A f.rifHHE

couple scpl riii huil t-liifiis (r;illiic|ue.

Anii-ne [{nselte: dil M. rie C*** H son piqiieiir.

Alors, on voit parailre, conihiile avec des préc-anlions inllnies par un homme exprès, une vieille chieime loute Manche à force tle vieillesse : c est HoscKc :i\ei- ses seize ou dix-huit printemps. Si la

^'oici les chiens à la brisée. J-e père Louis, :i cheval, enlre avec eux, écar- tant les branches. Hientol on rencontre la voie un peu chaude : les toutous com- mencent à doinier; mais cela ne l'ait que rapailler encm-e sans précision, Uo.sflte insiste, peu à peu ses compafjnons se i-ameutent, tout s'al'lirme, tout indique

vifiueur ne lui manquait pas, ce serait cncf)re la meillem-c bête de I équi|)a};c : elle va toujours à l'attarpie, amenée directement en voilure ; on lui laisse l'honneur de mettre l'animal sur pied; ensuite on la reprend, on la i-ennnéne en voiture, et si, dans la journée, il se pré.sente un défaut par trop dil'licile à relever,' on va la chei'cher jiuur oblcnii- de sa sa<;acité (piasinieiil inl.nllilili nui' consultation décisive.

le tancer imminent... Tandis qu'en par- tie les chasseurs se sont rangés sur la roule, ceux (|ui cojniaissent le pavs vont pour Miir sauter ! animal. De 1 autre vn[r de l'enceinte, se tient un \alet de chiens avec inie dizaine d'artistes (pi'il découplé fort adi-oitement, quand la bêle saute, de manière à les joindre à ceux cpii mè- nent. — Itosette a eu raison : le di\- (■i>r-. mis sur pied, prend un parti : il Nieiil de sauter au milieu de ses trois

UNE JOURNÉK DE CHASSE A COLUHE

63

OU c|iuitre biches. Et 1 on sonne la vue, et les bien-aller éelalenl . et toute la musique s'éloif^iie.

... Qui sur son denii-sanj;, qui sur sa

claquette de pur sanj;, qui sur son cob irlandais, qui sur son hourtu, derrière les normands beaux chanteurs, nous voilà partis. Comme terrain . Saint - Evroull est ignoble : c est un sol aruji- leux . toujours mouillé, très mauvais pour les pieds des chevaux. De l'en-

ceinte des Hiiquettes, la béte, après être venue à la roule qui lonjje les tonds des Débuseaux, descend en tournant vers l'Essart, et lile, lilc, a\ec des tentations de débucher; elle quille le bois, en elFet, voilà la chasse dans des herbaj^es. Panique des placides bonnes vaches. I']l les bien-aller de les faire sauter comme de petites folles. Ou dirait epielles vont mouler aux pommiers. Le cerf en a vite assez des découverts ; la chasse remonte, il la mène derrière le château de Sainl- Uubert, traverse deux lignes de chasse, hésite, tourne brusquement ■•ur la droite, comme pour re- venir au lieu d at- taque. .Après une série de défauts, des compères comme X i c a n o r , César, Flambant, Jupiter, montrent toute la perspicacité qui peut loger dans une cer- velle de courant, il ci-oise sa voie non loin des Briquettes, laisse prévoir qu'il repassera dans les environs de lEssarl, mais oblique. Aux bruits, les deux Pim- pernaud, A'aujoyeux et moi, nous gravis- sons une étroite et funèbre allée de mé- lèzes. \'oilà plus de quatre heures que Ion sillonne cette triste forêt au décor hivernal sur lequel le soleil n"a passé qu un instant, et si pâle I De temps à autre, un son de trompe : on sonne peu, dans l'équipage. Autour de nous, tout s'apprête à retomber dans le froid : les pins, les hêtres soûl déso- lants. Parfois, une troupe de hourlus passe avec des bonds, puis c'est le désert partout. Un se rapproche décidément

>.i iNK .1(1 r II m: i:

{le> liiiul^ : I ^iiiiiiiiil doit tlRTclu-r I i et If.- |)liis ;i\iM'> iii(li(|iRMil (Icjii II hili ;iii\ l)cl.ii.<i':m\. Kii cIlVI. celle hi nulle est .••:iiil(''e : miiiiiteii.iiil --iir

m-. (.ii.\ssr. .\ cm liiti;

4m\fflm''ié

\ii^ .

,\<- l;illli>. -<■

. en élnifiiie, Pi

releiilil le bitl-

liiis, le eeil ciiiilniiriir rii|)|»riielie «le hi lisière, viii);! Miiiiiiles iiprès l'eiiii.

... l ne rmelle ili' leiro niiii'ct';i- (jeilses : ,111 l'oiiil. l'etiiii^' îles Déliil- seîiiix : sur les |ieiile-. îles eliénes, (liiel(|iies honleiiiix. «les |iins «le I .Vifjle

iiux liDiies liiiiiiehi'ilres : un soi île hruvère «1 nu vinlac(^ niiU'rnn (lepuis les fîclées : el «les joncs j;uines. eas.sés , rMcliilii|ues . 1 )es paysans aeeourenl. ^'ranils anialours «le CCS speclacles. l>cs chasseu rs, cf; re- nés en arrière, ral- lient pen à peu. Kchaurfée, les |)alles raidcs, vou- , , lant se rafraîchir

; coùlc que coûte,

la bèlc a foncé «lans le beau milieu de l'étan;; ; l'eau, {fla- cée, paralyse ses membres. Les chiens, à jieu près à deux cents mè- tres el allonfjés sur une centaine de mètres, apparais- sent : les premiers ipii arrivent au bord de la mare sar- rélenl, manifestent |)ar un vacarme si- i;niliealif loulelenr contrariété: mais, à peine rejoints par les autres, ils se précipitent à la na};e, entourenl le cerf. On nesail«roii on a apporté une espèce de cuve «la us bupielle le maître d é(piipaj;e entre braxemenl ; à I ai«le (1 inie perche il ma- no'uvre ce bateau d un nouveau j;enre et iiMiiipie pliisu'iir- l'ois de chavirer a va ut d'accoster la béte. l'.nlin, il y est. lire son couteau de «basse el sert 1 animal au nù- lieu des fanfares el «les clameurs de I hal- liili. On haie le «'adavre avec des c«>r«les jusipi'a la ber^'e, on les «'hiens soûl re- veuus,sous le fouet, en alleiulaul la «Mu-i'e. ... I.orsipie le premier valet «le chiens,

iNK jDi liNKi: in; ciiASSi: a coriiui:

(|ui a retiré sa tenue, a fini de dépecer le cerf avec son couteau et a mis de coté cer.tains morceaux pour quelques pay- sans ou quelques ijardes. tout le reste de l'animal est recouvert par la peau Jivcc la tète qui domine. La meute est religieusement rangée devant . sous le fouet. Nous, à l'autre bout, en face, nous sommes pied à terre, et il tarde sans doute à quelques-uns que ce céré- monial ait pris fin. Mais il me semble vi-aimcnt d'un caractère étrange et plus saisissant qu à l'ordinaire, dans ce coin lugubre la nuit a 1 air de vouloir nous éloufTer. Le père Louis abaisse son fouet : le valet de chiens, debout près de la dépouille et tenant les bois du mal- heureux dix-cors, opère une prompte retraite et enlève la peau ; la meute se rue. .Alors, la scène de boucherie bien connue : il y a des chiens qui entrent en entier dans la carcasse, fouillant

dedans, pour en sortir tout rouges, ter- ribles. On sonne la curée, et tout de suite après les honneurs. Le père Louis, guilleret à la pensée qu'il va empocher de quoi boire, apporte le pied sur sa I.\. b.

toque à un gentleman des environs réputé, d'ailleurs, pour avoir le porte- monnaie d'une ouverture difficile. Le gentleman fait une grimace héroïque, y va de ses vingt francs et reste dans le plus grand embarras avec ce pied dans la main, ce ])ie(l dont il ne sait que faire, une chose encure mouillée et sentant la viande fraîche. Brusquement, il le fourre dans sa poche... Et le froid venant, le ■joiir tombant, tout le monde remonte à cheval, on abandonne ces lieux sinistres, H'iine mortelle humidité ; on rejoint en hâte la, route la plus proche, en hâte, mais au pas, comme toute la retraite. Derrière, les valets de chiens ont recou- plé-: c est la rentrée au chenil qui trouble le bMs de ses notes devenues mélanco- liques sbns la nef de ce temple sauvage au travers-' duquel se promène une obscurité furieuse. Lorsque l'équipage débouche sur la route, il prend un train d'enfer, sans courir, mais à raison de deux bonnes lieues à l'heure . passant entre les chasseurs qui se rangent, puisdisparaissant, précédé du père Louis, tel un puissant empereur sur son cheval de bataille.

L'heure est venue d'allumer les pipes. Il fait très faim. L'onglée com- mence à vons chatouiller. Le temps dure à tout le monde. Les chevaux en ont plein les jambes. Le nez démesuré du vieux baron de la Soubre s'allonge encore : c'est le raseur de la bande. cethonnète baron. ' ,-r._ 11 entame ses interminables

^ ^V histoires de chasse que per-

sonne n'écoute. Dieu 1 que 1 on a faim ! Dieu ! que ce pas est éreintant, cet éternel pas! Les jeunes ne soufflent mot. Des étoiles ont l'air de se mettre en marche au-dessus de nous. Un cheval bute, son cavalier peste. donc est Echauf- four?

^^■^ff

INK .101 liNKK 1)1-: ClIASSi: .\ i;()l liliK

... .\iTivi'.s, merci, mon Dieu I que les ffens se .saisissent des chevaux el se débrouillent. On court se r('ili]- au l'eu do la salle à mang^er, puis on moule \ile se chauffer, el quand on descend dans des tenues confortables el délassantes, le couvert est très éclairé, le dinei- est presque prêt . le maître d'équipaj^e attend, flebout, le derrière au l'eu, cl de lui aussi on attend le signal, car c'est une autre curée. La soupe grasse est bouillante : n'importe, on l'avale, et l'on s'empile avec, dans l'estomac, des carottes brûlantes, des navets incen- diaires. Pendant deux heures, on va dévorer. Donc, peu ou point de conver- sation. Le menu , typique ; bœuf, légumes à profusion , nombreux •j)ou- lels sautés, nombreux canards au sang, gigot monumental, salade de chicorée, noix, poires, pommes très ridées, fro- mage ; peu de vins. Le patron de l'au- berge olfro du Champagne, car il excelle à ()orter un toast et il entend nous gru- lilier d'une ou de deux pièces de vers de sa favon. Au café, l'on soufile; bonne eau-de-vie : les langues se délient, le père de la Soubre reprend ses histoires de chasse. On l'écoute de moins en moins. Deux ou trois autres patriarches nous bousculent un peu, pressés de voir déblayer la table pour se livrer aux délices du whist et des dominos. Sévè- rement i)roscril dans l'équipage, le bac délétère et désorganisant. (Ju'il soit remplacé |)ar quelques strophes de plus à Paul Ilarel!

Sans interrompre la ])arlie de ses voi- sins, le marquis fait son livre d'équi- pîige, s'cntoui'aut pour cela des gens

cojMpcli'iil-. in\o(|nanl le> souvenirs de tel \ euiiu- exj)erl sur un moment confus (h' la chasse: et, sur le vieux i-egistre. il écrit lentement, après des délibérations, des calculs, des discussions : Ce 19 de dC'vemhre. un mardi, attaqué dans l'en- ccinlc des lirif/uetlex un dix -cors;

l'animal, liardé de trois biches, saule la LiffjiL*-\euve , etc. Le livre fermé, îNsouhaite le bonsoir à tout le monde, va faire un tour au chenil el à l'écurie, monte se couchei-, A dix heures, il n va plus qu'un roulleMuiil dans I au- berge d'l'"chaull'our.

... Mil c'i'sl tout (le même meilleur (pie le l)ouk'\ard el les iiuils de cercle !

ALmîci: 1. Li 1. 1 1 T.

LE CHRIST MoiiT d'holbeix (Muséede Bàle.)

IIOLBEIN A BALE

A celui qui vcul admirer comme il le mérite le g:éiiie d'Holbein, un vova^œ à Bàle s'impose. Le musée de la ville lui offrira, en effet, la plus riche collection qui soil en Europe de peintures et de dessins portant la précieuse signature. En même temps l'occasion se présentera à lui de faire connaissance avec Bàle du xvi*' siècle, avantage fort important pour l'étude du maître. Les monuments qui existaient alors, enchâssés maintenant dans les constructions modernes, sont encore assez nombreux, en effet, pour que de leurs vieilles pierres s'évoque comme vivante limage dune des grandes cités commerçantes de l'Allemagne ou de la Suisse au temps de la Renais- sance, avec les mœurs et les idées des bourgeois qui l'habitaient. Si bien qu'en se promenant parmi ces souvenirs, l'on revit dans le monde d'Holbein, l'on a sous les yeux, pour ainsi dire, l'original dont ses œuvres nous donnent la copie, sorte de contrôle qui permet de les com- prendre et de les goûter d'autant mieux.

Faisons ensemble, si vous le voulez bien, cette visite de l'ancien Bàle.

Il ne reste plus debout que trois des portes qui fermaient la ville auxvi" siècle: Saint-Johann Thor, Saint-Alban Thor et Spalen Thor. Les deux premières consistent uniquement en unetourcarrée éventrée à sa base par un passage. Mais

Spalen Thor. dont le nom est peut-être une altération de Saint-Paul Thor, est plus imposante. C'est un petit donjon à toit pointu, qui est tlanqué à droite et à gauche de deux grosses tours crénelées. Au-dessus de la herse qui est aujour- d'hui immuablement retenue dans sa coulisse par deux grosses barres de fer, l'on aperçoit lécusson bâlois avec la crosse épiscopale et une statue de la \ierge entourée de deux prophètes : images du xv" siècle le plus exquis.

Des remparts massifs encerclaient Bàle. Il n'en subsiste plus que quelques vestiges, notamment la partie qui rejoint la porte Saint-Jean au Rhin, et qui aboutit à une redoute dominant le lleuve par une muraille à pic d une quinzaine de mètres. L'endroit a été converti en une promenade publique, et les enfants bâlois confectionnent aujourd'hui des pâtés de sable derrière les créneaux qui abritaient les fiers arquebusiers d'au- trefois.

C'était aux bourgeois qu'avaient été abandonnés par l'évèque, depuis long- temps déjà, l'entretien et la garde de l'enceinte, et ils s'acquittaient vigilam- ment de ces soins qui garantissaient leurs biens contre toute cupidité exté- rieure.

L'une des portes disparues s'ouvrait sur la rive droite du Rhin, à l'extrémité du pont qui reliait Petit-Bàle au Vieux- Bàle. Au-dessus de l'entrée grimaçait

lluLUlilN A liALi;

d'une irn'-sistihl qui, mu |);ir inli-rimir, roulait énormes cl liniit

un niasqi il i-ol e r i c mécanisme (les yeux une lan^'ue

» r A I. F. X T II 1 1!

démesurée. Ou le conserve aciiielienieni nu musée hislori(|ue. Il dalcrail, à ce f|u'on raconle, du leni|)s les Auli-i- chicns possédaient la ville liasse, c'est-à- dire du xiv" siècle, et c'était, parait-il. un déli cpie leur adressaient les hahi- taiils de la ville liante de venir leur faire la loi. (lependaiit certains aivliéo- logucs opinent que celle pièce est du x\n' siècle; cette classe de savants chI impitoyable pour loules les Ir.idi- tions pittoresques.

Au milieu du pont, dont encore au- jourd'hui une partie des ]iiles est en bois et l'autre en pierre, se tiressc, enjo- livée d'ornements f^otliiqucs, la llèche (liine minuscule cliajicllc. I.onj.jlemps il l'ut, j'i machine, pour les riches marchands hâlois, comme un lémoiffiiafTC de reconnaissance au ciel prolecteur de leur commerce, ce petit édilice, éri^é sur le lleuve même qui les enrichissait en les Taisant communiquer avec la mer du Nord et avec toutes les villes actives que l)ai;;naieiit les ai'lluenls du Hhiri.

.\u centre de la ville, la cathédrale lend comme deux bras dans l'azur ses hautes tours. Klle est bâtie en ce grès rouge des ^'osges, très commun dans le pays et qui donne aux monuments le chaud aspect de ia terre cuite l'^Ile date du \i\'' siècle; mais ce temps qui, |i:ii' la maigreur et la débilité (le son style, semble avoir été partout ailleurs comme l'âge ingrat de l'architecture, olFre ici (les proportions et des mi>- lil's d'une santé charmante. .\iitour de la grande porte (igi\aie chevauchent deux ca- valiers de pierre; à gauche, V un saint (îeorgcs, tenant une lance d'au moins six mètres, fond au tri|)le galop de sa monture sur un dragon qu'il transperce; à droite, un .saint Martin pensif fend son manteau de sou épée.

.■\u-dessn- du Iml de la nef, les tours s'élèvent dissemblables, mais également ouvragées, ajourées, ciselées, fouillées, et (les plates-formes supérieures en s'ac- coudant |)rès des gargouilles qui de leurs deux mains distendeul leur gueule pour vomir l'eau des pluies, l'on peut porter ses regards soit sur les derniers contre- forts de la l'orét Noire, soit sur les \'osL'es lointaines et bleues.

llnl.HEIN A HALK

Par derrière lu chu'iir. une terrasse ombrag'ée de marromiiers et entourée par un parapet de grès roujj^e se trouve en bordure du Rhin qui roule ses tour- billons glauques à vingt mètres au-des- sous. On y resterait des heures à regar- der les coquettes maisons bâloises sus- pendues sur la pente abrupte de la rive gauche et surgissant au milieu de cas- cades de verdure. Plusieurs de ces habi- tations, en elTet, possèdent des terrasses plantées d'arbres qui rappellent la Pfalz en petit; entre autres la résidence des anciens chevaliers teutoniques, un vrai nid de feuillage délicieusement perché à près de cjuinze mètres au-dessus de l'eau.

A 1 ombre de la cathédrale, du coté droit, deux cours plantées de thuyas toujours verts sont encadrées d'arcades gothiques. Ce sont les deux chemins de croix d'un cloître. Sous leurs fraîches galeries sont ensevelis les plus notables anciens Bâlois : Hier ruhel in Goll, c'est ici que repose en Dieu... tel magis- trat, tel savant d'autrefois, disent les inscriptions armoriées qui se lisent sur les murailles ou qui, gravées sur les dalles, selTacent peu à peu sous les pas.

Jamais d'ailleurs lieu sacré ne fut moins austère : l'air et la lumière y pénètrent à Ilots et par les fenêtres de l'une des galeries l'on découvre sur le Rhin la même admirable vue que de la Pfal/.

La cathédrale, la Pfalz, le cloître for- maient avec la demeure épiscopale qui touchait au cloître le centre religieux de la ville; et c'était ainsi dans le site le plus enchanteur que la religion avait élu séjour, toute pénétrée elle-même de ce bien-éire matériel qui llollait sur la cité.

-Au surplus, la puissance politique de l'évéque n'était plus au commencement du wT siècle qu'un lointain souvenir, car déjà au milieu du siècle précédent Enéas Sylvius, qui fut pape sous le nom de Pie II, écrivait ; « Râle était autrefois soumis à son évèque, mais depuis, je ne sais comment, il perdit son pouvoir et les Bàlois se sont rendus libres, bien qu'ils reconnaissent l'empereur d'Alle- magne pour leur souverain. » Or même cette tutelle extérieure, ils la secouèrent bientôt, car, étant entrés en 1501 dans a Confédération helvétique, peu après ils refusèrent arrogamment à l'empereur le serment que Râle lui avait prêté jus-

LE VIECX PONT

IIOLliKlN A HALI-:

qu'alors comme ville impériale. Des lors leur inilépeiulance fut complète.

A celle époque c'élail la riche bour- j^coisie Iravailleuse qui était souveraine :i liàle; les },'ens de métier, né{;ociants et artisans qui la composaient n'avaient obtenu de parlafier avec les nobles le droit de bourgeoisie qu'au .\iii" siècle: mais à travers le .mV et le .w'" siècle, ils avaient acquis une influence poli- tique qui avait rapidement f,'randi et, fil l.")]*), |)our la première fois, un mar- chand, Jacob Meyer, étail nommé bourf^mestre.

Au reste, ces enrichis n'élaicMl rien moins que des démocrates: ils consti- tuaient une oli;,'archie qui réfrnait sur le

e.xisle encore édifié de 1504 bourgeois,

! car c'est une

I se distin- ;^uant <ies

I habita- lions par- ticulières que parla richesse de lail

T I' O I s

portos Ofji vales munies

aujourd'hui, fut à 1.513. i^lyle pourrait-on dire, maison carrée ne

LA C .V T H f: I) U A 1. K

menu pcu[)lc bâifus dont le concours dans le fcouvernemenl étail nul.

Kn 1521, ces hauts conimervanls, jaloux de leur liberté, rompirent le der- nier lien, tout moral d'ailleurs, de vas- selajfo les lallachanl à leur évcque. Ils décrétèi-iMil (|uc le serment <pii lui était ti-adilionncllcmcul prêté par les nou- veaux magistrats serait dorénavant fait à la ville.

J.e centre politique de la cilé était donc le Halhaus, c'est-à-dire l'holel de \ill('. les conseillers bâiois discutaient 11"- alfaires communes. I,e Halhaus, qui

d'élégantes grilles en l'or forgé ouvrent sur une cour intérieure se dresse en bronze le lieutenant de César, Muna- cius, fondateur de Hàle, un Homain fièrement campé cl par avance orgueil- leux do son (Ouvre.

La ville est ornéo d'une multitude de fontaines d'où jaillissent dos eaux claires; elles sont surmontées de ligures sculp- tées, qui toutes respirent la joie: ici c'est une grosse commère qui, repré- sentée au saut tlu lit. s'étire encore dans son <lonii-somnieil ; c'est un évoque bien portant qui tient en main une

lldl.ItKIN A H A Lit,

i^rappe de raisin; c'est une plantureuse Dalila qui, riant de sa trahison, coupe précipitaniniont la toison de son époux roiillant; c'est la fontaine du marché

joyeux sous ses doigts agiles. Il préside ainsi à une ronde de paysans et de paysannes, frars et fdles de ferme entre- lacés qui tonrnoienl autour du fût de

LE K A T H :

aux poissons dominée par une sainte \ ierfje souriante et potelée, une vraie petite Bâloise. C est surtout la fontaine dite d'Holbein qui fut exécutée, croit-on, sur les dessins de l'artiste. Sur une colonne corinthienne adorablement ren- flée, fleurie, enguirlandée, un joueur de cornemuse gonfle la poche de son ins- trument d'où s'échappent des sons

la colonne. De tels monuments récréaient l'esprit des citadins lassés par les afTaires commerciales.

Imaginons maintenant que nous en- trons dans une opulente maison bàloise du xvi" siècle; cette reconstitution est facile à faire quand on a visité le musée historique de Bâle sont réunis des objets sans nombre concernant l'exis-

I loi. m; IN A H.\i\:

lence privée des .inciens habitants. Les chambres de la maison prennent jour par des vilra^'es faits de sives ou culs de bouteille enchâssés dans du plomb; la lumière discrète qui les tra- verse donne au foyer un air de sanc- tuaire et c"est bien en effet la retraite inviolable et sacrée le Bàlois se sent seul niiiilrc de s:i personne et de ses

frises et frontons. Le soir, la clarté tombe de lustres pleins de fantaisie: en voici un qui représente Neptune sur un cheval marin dont les nageoires étendues supportent des chandelles.

A la cuisine, d'appétissants rôtis se dorent dans un âtre pantagruélique : au-dessus, une crémaillère imposante porte une marmite \iMilriir: nuiis sur-

l«<^

biens. Tandis que le mari, aidé de son lils aîné, fait ses coni])tcs de marcliand. la femme, entourée de ses lilles, brode ou bien file à son rouet. De grands poêles de faïence cliaufTent les pièces; on v voit ligures des sujets mythologiques comme Diane faisant pousser des cornes sur le front d'Actéon ou bien des per- sonnages antiques, comme Sémiramis, Antiope, l'haraon. Hercule voisinant ilans le plus amu>anl péle-méle.

Les meubles témoignent d"un grand luxe : panneaux sculptés, colonnes.

loul se remarque un arsenal de moules à gàleaux ; des presses en fonte, des tablettes en bois s'impriment sur des gaufrettes ou sur des ])ains d'épice de> scènes rustiques comme le labourage, la ventlange ou de gracieuses silhouettes de femmes en costumes de gala. (Gour- mandise dont la tradition s'est d'ailleurs maintenue à Bàle, qui encore aujoui'- d'Iiui se fait gloire de ses pâtisseries et s|)écialeinent de ses pains d'épice connn> de tout le montle sous le nom de \ck- kerlv-.

MOL m: IN A liAi.i-:

Cette bourgeoisie domina- trice dont nous venons des- quisser l'existence publique et privée devait d'ailleurs voir son bonheur traversé de quolc[ues nuages lorsque la Hél'ornie s'introduisit dans la ville. On sait que les idées (le Luther furent, en IS'i.'i propagées à Bàle par (H^^co- lanipade qui, selon la mode bizarre des savants.de l'épo- que, avait traduit en f;rec sou nom d'Hausschein, lu- mière de la maison. En I5"28, le catholicisme fut aboli offi- ciellement. Or les passions populaires que surexcita cette crise religieuse sj tournèrent contre le gouvernement bour- geois, et plusieurs impor- tants personnages, le philo- logue Erasme et le légiste .\merbach, entre autres, du- rent quitter Bâle une con- stitution plus démocratique fut établie.

Résumons les caractères de cette ploutocratie au milieu de laquelle Holbein vint au commencement du xvi" siècle exercer son génie : c était, on le voit, un groupement de marchands qui étaient libres, après s'être émancipés de toute sujétion féodale, qui étaient très riches, très amou- reux du bien-être et passa- blement hautains vis-à-vis de la foule des humbles artisans qu ils adminis- traient.

Remarque très importante d'ail- •^ leurs : Bâle était loin d'être alors la seule ville oii la bourgeoisie com- merçante jouît

d'une telle prospérité ; dans toutes les cités d'.Mlemaffne dites villes libres im-

périales, il en était de même; et pour ne citer que quelques exemples ; à Lubeck était le quartier général de la Ilanse, cette formidable association de marchands pleine de vie encore au xvi" siècle ; à Augsbourg résidaient des banquiers ri- chissimes dont l'un, A'elscr, eu 15"27, se faisait concéder en payement d'une hypothèque le droit de coloniser le \"ene- zuela, pays dont une armée de mercenaires lui assura la pos- session, dont un autre, Fugger, commandita les guerres de Charles-Quint dans les deux mondes; les alTaires des bour- geois de Cologne étaient égale- ment si florissantes que l'ex- pression, riche comme un drapier de Cologne, l'Iait proverbiale. Si bien que les observations faites à Bâle par un artiste devaient réelle- ment s'appliquer à toute cette puissante société laborieuse répandue dans de nomlirenx centres.

De quelle façon Holbein a-t-il vécu dans ce milieu bâlois, quelle reproduction en a-t-il donnée, quelle manière de sentir en a-t-il retenue, même quand il est allé peindre dans un autre pays, c'est ce que nous allons exposer. 11 naquit à Augsbourg en 1497, et ce fut sous la direction ^^ de son père Hans

Holbein dit le Vieux qu'il fut initié à la peinture. On a cru recon- naître et non sans raison son pinceau dans certaines parties de quelques œuvres paternelles. Ainsi, à la Pinaco-

N T A I X i: 11 H O L B E I X

IIKI.KKIN A liAI.I':

llKt|ue (le Munich, le retable qui repré- sente le martyre de saint Sébastien offre sur la face extérieure des volets dont il est pourvu une Annonciation

qui parait bien devoir être attribuée à llolbein le Jeune, car sa délicieuse intimité contraste étrangement avec l'inspiration sauva};c et la facture scelle des archers visant le saint. VA si la sup- position est fondée, de quel ccil attendri le père ne devait-il pas suivre le travail de Tenfanl qui déjà le surpassait. .■\ dix-neuf ans, Icjeune peintre quitta

Augsbourg- et vint à Bàlc. Ses premiers travaux auraient été peu glorieux si Ton en juge par une enseigne de maître d'école, que l'on conserve au musée de Hàjp comme étant de sa main. Mlle est en deux |)anneaux : ici l'on voit deux soldats qui. tardivement honteux de leur ignorance, viennent chez un ma- gister apprendre à manier la plume: il s agit, au contraire, d'enfants placés sous la conduite d'un maître d'école et de sa femme ; celle-ci opère assez ma- ternellement, suivant du doigt sur le livre la lecture ânonnante de l'élève: quant à l'homme, il traite les marmots avec plus de désinvolture et leur tient. en manière de stimulant, un paquet de verges sur le revers de leur individu. Procédés pédagogiques du bon vieux temps. Mais cette enseigne d'une allure si pi-imilive est-elle d'Ilolbein et fut-il \ raimenl astreint pour ses débuts à des besognes si modestes? \'oilà qui est fort douteux. Il est certain, en- elM, qu'à peine arrivé à H;"de, il se trouva en rela- tion avec de très gros persorthages dont la protection dut lui éviter des tâches humi- liantes ])our son talent. Il lit, en l.5l(), le ])(irlrait du bourgmestre Jacob Meyer cl (le sa femme. Le tableau est acluel- IciiuMit à Hàle : le mari, gras et rose, porte sur le coin de l'oreille, avec une bonhomie d'heureux négociant, la loque dont il es! coilfé; la femme, d'une santé superbe, a le chef couvert d'un bonnet tous deux, quoique de traits plutôt plé- béiens, manifestent dans la fermeté du regard une distinction altière; au-dessus de leur tête s'arrondit la voûte d'un somptueux portique lleuronné soutenu par des colonnes. Grandeur de l'indi- vidu qui, par le travail, s'est jirocuré ou du moins a gardé sa fortune, paisible jouissance à deux des biens ac<]uis, tels sont les caractères fortement empreints dans ce double portrait llolbein, dès son premier essai, donnait toute la psychologie d'un riche ménage de com- mervants au xm" siècle.

Le libraire l'roben, (|ui imprimait les auteurs latins et grecs, .s'étant également

I10I.1U;1N A HAI.E

intéressé au jeune homme, lui lit dessi- ner la marque de sa maison el des fron- tispices de livres. Ce fut jirobaljlenient par cet éditeur quil connut 15oniface Amerbach, fils du libraire auquel P'roben avait suc- cédé, un juriste dont il lit le por- trait en t.')!'.» et ilont la collection de tableaux prin- cipalement compo- sée de « Holbein » forma plus tard le premier noyau du musée de Bàle. Amerbach dans le portrait d'Ilolbein est un jeune boni me dont les yeux éner- giques sont presque insolents, un teint vermeil, une che- velure el une barbe singulièrement soi- f^nées, des lèvres pincées qui indi- quent une certaine sécheresse de cœur : c'est une figure se lit le triomphe de la bourgeoisie mai- tresse d elle-même et quelque égoïsme dans le bonheur possédé.

Ce fut sans doute aussi par Froben que l'artiste fut présenté à Erasme. Un exemplaire de V Eloge de la Folie,

ce charmant badinage du grand savant, s'étant trouvé entre les mains du dessi- nateur, il en couvrit les marges d'une foule de vignettes piquantes enlevées en un moment du bout de Ja plume. C'était, par exemple, la Folie en chaire prêchant les humains en s'accompagnant des gre-

lots de son bonnet; c'étaient, pour ligu- i-er les sots qui se complimentent, deux ânes se grattant ; c'étaient des cyclopes et des satvres dansant les entrechats

DAME NOBLE DE B .1 L E , TAU H II L B E I X (^SlllSe

les plus comiques. Le livre fut montré à Érasme. Il s'arrêta à la représentation que l'artiste avait faite d'un disciple d'Épicure en joyeuse société et le verre à la main : il sourit malicieusement et, s'armant d'un crayon, il inscrivit le nom d'Holbein au-dessus du gai com-

IIOLBEIN A IJALE

pa^non. Précieux exemplaire qui appar- tient au musée de Hàle.

Leur amitié leur profila â l'un comme à laulre. Erasme soutint Ilolbein de son influence et le peintre immortalisa les traits du docte vieillard dans plu-

roRTi:AiT D'ÉRASME (Musée du Louvre.

sieui-s portraits. Nous en possédons un au Louvre, véritable jovau qui est bien à sa place parmi les merveilles de notre Salon carré. I,e savant est dans son cabinet de travail: une courtine brodée tirée devant sa porte le ^'arde des vents coulis ; une chaude douillette l'enve- loppe, un bonnet eniniitoulle sa tète et SCS oreilles: dans la manière dont il écrit perce un {;rand contentement de soi cl surtout la satisfaction d'être à

l'aise dans son foyer : en Érasme, Hol- bein, le peintre des bourgreois, n'a pas oublié de montrer l'homme à qui son labeur avait procuré l'indépendance et de sérieux revenus.

Knire temps le jeune artiste faisait en 1.^17 un voyage à Lucerne et il v exécutait sur la maison des Her- tenstein une série de fresques mu- rales qui mal- heureusement ont été détruites en 1S'2.'>. Elles repré- sentaient, outre plusieurs scène> relig^ieuses. un tru- culent sujet an- tique : la coura- freuse Léena s'arra- chant la langue devant les juge> d'Athènes pour se retirer toute pos- sibilité de trahir son amant .\risto- giton, et une fan- taisie de '< haute gresse ", comme eût dit Rabelais : la fontaine de Jou- vence. On y voyait quantité de vieilles bonnes femmes ri- dées que leur* en- fants amenaient, qui dans une brouette, qui dans une hotte, qui sur ses épaules, jusqu'au bassin où, soudain régénérées, elles rede- venaient de fraîches et ravissantes créa- tures.

(''est bien le cas de répéter les vei-> du rondeau que nous a transmis La Bruyère :

liranil tioiniiiagc est que ceci soil *orncH<- Killes connais qui ne sont pa» jeunettes .V qui cette eau de Jouvence viendrai! Bien à propos.

lln],|ii;iN A HAI.K

~fiii)tict (1

gt,(<iue:

ne ((Ml''

nOt-li

4

i.

lin l'année 1521, Uolbein j)L'ij;iut à Hàle le sublime Christ mort qu'on voit aujourd'hui au musée de la ville. C'est un cadavre allongé sur un suaire, les yeux retournés, les cheveux af;y lutines par la sueur de l'afjonie, la chair bleuissante, les mains et les pieds troués, tuméliés, Taisant horreur. t4iu vre sublime par l'idée du sa- crifice divin si complètement con- sommé. Ce Christ consacra sans doute définitive- ment la réputation de son auteur, car la même année la magistrature ba- loise le chargea de décorer la salle du conseil de l'hôtel de ville tout nou- vellement construit par elle en lui allouant 12t) florins pour cet ouvrage.

Ces fresques, comme celles de Lucerne, ont été anéanties; il n'en reste plus que les projets au lavis et quelques fragments de cartons, gran- deur d'exécution.

qui sont au musée de Bâle. Les sujets étaient choisis dans l'histoire ancienne et dans la Bible. Ici, Charondas, le législateur locrien, qui avait défendu sous peine de mort de porter des armes dans l'assemblée du peuple, y paraissait lui-même, par inadvertance, avec une épée au côté et, s'entendant reprocher de transgresser sa loi, répon- dait en se perçant la poitrine : « Du tout, je la confirme I >• .\illeurs Zaleucus,

le législateur Ihurien, dans son amour pour son fils que la loi paternelle con- damnait à perilre la vue comme adul- tère, prenait |)nur lui la moitié do la peine

P 0 R T II A I T D ' H 0 I. B E I N' T .\ Il L U 1 - M K M E ( Miisée de Bâle. )

et se faisait arracher un (cil à lui-même; ailleurs encore Curius Dentatus, aux ambassadeurs envoyés pour le corrom- pre, montrait le modeste repas qu'il ve- nait d'apprêter de ses propres mains et qui suffisait à sa frugalité; Sapor II, roi des Perses, se servait du dos de l'em- pereur romain Valérien comme d'un marchepied pour monter à cheval ; Roboam, en s'emportant contre ses su- jets, provoquait la défection d'une partie

IIOI.BIMN A H A m:

|)a;,'non. Précieux exemplaire qui appar- licnl au musée de Hàle.

Leur amitié leur profila à lun comme à l'autre. Erasme soutint Holhein de son iniluence cl le peintre immortalisa les traits du docte vieillard dans plu-

lUTliAlT !■ Kl

sieurs portraits. .Nous en possétlons un au l-ouvre, véritable jovau qui est liieii à sa |)Iace parmi les merveilles de noire Salon carn-, l,c savant est dans son cabinet de travail; une courtine brodée tirée devant sa porte le j^arde des vents coulis : une chaude douillelle l'enve- Io|)pe, un bonnet emmiloulle sa lète et ses oreilles; dans la manière dont il écrit perce un (jrand contcnlemenl de soi et surtout la satisfaction d"êlre à

l'aise dans son fover: en Érasme, Hol- bein, le peintre des bourgeois, n'a pas oublié de montrer l'homme à qui son labeur avait procuré l'indépendance el de sérieux revenus.'

Entre temps le jeune artiste faisait en l.")17 un voyage à I.ucerne el il y exécutait sur la maison des Her- teiislein une série de fresques mu- rales qui mal- heureusement onl été détruites en 18"i5. Elles repré- sentaient, outre [)lusieurs scènes lelifiieuses, un Iru- tulent sujet an- tique : la coura- jreuse I.éena s'arra- chant la lanjjue (levant les juffcs d'Athènes pour se retirer toute pos- sibilité de trahir son amant .\rislo- giton, et une fan- taisie de (< haute ffresse >>, comme eût dit Uabelais : la fontaine de Jou- vence. ( tn y voyail quantité de vieilles bonnes femmes ri- dées que leurs en- fants anienaicnl. I." .■-•.■ .

(|ui dans une

brouette, qui dans une hotte, qui sur ses épaules, jusqu'au bassin où, soudain réfjénérées, elles rede- venaient de fraîches et ravissantes créa- tures.

C'est bien le cas de répéter les vers du i-ondeau que nous a transmis l.a Hruvère :

Itrand iliiiiiiii<i|;o est que ceci soil sui Killos cnnniiis qiii ne siml pas jcuiu'tto .\ qui orKr l'iiii de .louvcncc vieiulriiil Hion A propo?.

iiiKo

IIDI.BEIN A lîAI.K

Eu l'année 15'21, Holbein peignit à Mâle le sublime Christ mort qu'on voit aujourd'hui au musée de la ville. (Test un cadavre allongé sur un suaire, les veux retournés, les cheveux agglutinés par la sueur de l'agonie, la chair bleuissante, les mains el les pieds troués , tuméfiés, faisant horreur. CEu\re sublime par l'idée du sa- crifice divin si complètement con- sommé. Ce Christ consacra sans doute définitive- ment la réputation de soiî auteur, car la même année la magistrature bà- loise le chargea de décorer la salle du conseil de l'hôtel de ville tout nou- vellement construit par elle en lui allouant 120 florins pour cet ouvrage.

Ces fresques, comme celles de Lucerne, ont été anéanties; il n'en reste plus que les projets au lavis et quelques fragments de cartons, gran- deur d'exécution,

qui sont au musée de Bâle. Les sujets étaient choisis dans l'histoire ancienne el dans la Bible. Ici, Charondas, le législateur locrien, qui avait défendu sous peine de mort de porter des armes dans l'assemblée du peuple, y paraissait lui-même, par inadvertance, avec une épée au côté et, s'entendant reprocher de transgresser sa loi, répon- dait en se perçant la poitrine : « Du tout, je la confirme 1 •■ .Ailleurs Zaleucus,

le législateur thurien, dans son amour pour son fils que la loi paternelle con- damnait à perdre la vue comme adul- tère, preiuiit |)our lui la moilié de la peine

PORTR.IIT I. lli

, 1, lii.v l'A 11 LUI-MÊME (Musée de Bâle.)

et se faisait arracher un œil à lui-même; ailleurs encore Curius Denlatus, aux ambassadeurs envoyés pour le corrom- pre, montrait le modeste repas qu'il ve- nait d'apprêter de ses propres mains et qui suffisait à sa frugalité; Sapor II, roi des Perses, se servait du dos de l'em- pereur romain Valérien comme d'un marchepied pour monter à cheval ; Roboam, en s'emportant contre ses su- jets, provoquait la défection d'une partie

IIOI.HKIX A HAI.l!:

d'entre eux. Toutes compositions bien j une répétition se voit à Dresde. Le faites pour exalter le civisme ou llatter j bourf^meslre est ag;enouillé avec ses deux l'indépendance des li(iiii-i;eois de lîàle. t'emnics car la première qui ékilt niorle

LA K KM M h: I) Il m. liEl.N

K.^■^■A^T!> ^ilupée lie Bàlc.)

Sur trois nnjrailles à peindre, llolbein n'en décora (pie deux : le travail ne fui achevé qu'ullérieuremenl.

Ce fut vers la même éjjoque sans doute que llolbein peij,niil pour Jacob Meyer la ^'ierf,'e dile de l>ariiisladt doiil

est ici placée prés de la seconde) et avec ses enfants, aux pieds de la madone, contre le bras de laquelle il frôle sa grosse tête d'iiomiéte homme; c est bien là, en clfet, la \'ierj;e que le marchand .Meyer devait ailorer: une .Allemande

IIOI.IÎKIN A liAI.l-:

hloiu fl ai

e et hiLU porlante, couronnée d'or iplenieiil vêtue délolTes choisies.

Qu'il y ail quelque matérialité dans une telle conception, cola ne fait point de doute : du moins les portraits sont ])ai"nii les plus beaux que le peintre ait pro- duits.

En lj2f), Ilolbein résolut do partir

que la digne femme avait des raisons d'être triste, si, comme le relaie égale- ment la tradition, sa figure fut ainsi reproduite un jour qu'Ilolbein, père de famille assez insouciant, était revenu au logis les poches absolument délestées de tout ce qui pouvait assurer la subsis- tance des siens.

I.A FAMILLE DE THOMAS MORCS (Musée de Bâle.)

pour l'Angleterre. Peut-être la cour magnifique d'Henri A'III lui offrirait- elle une existence plus lucrative encore que la société à demi républicaine il avait vécu jusqu'ici. La tradition, grande collectionneuse de racontars malveil- lants, rapporte que ce fut surtout l'hu- meur chagrine de sa femme Elsbeth Schmidt qui le décida à ce changement de séjour. Il est vrai qu'un portrait d'Elsbeth, peint par son mari lui-même, nous la montre pleurant en compagnie de ses deux enfants, document qui jus- tifierait à son endroit l'imputation de caractère peu jovial; mais il faut avouer

Débarqué en Angleterre, le peintre reçut l'hospitalité, à Chelsea, du chan- celier Thomas ^lorus, auquel il avait été recommandé par Erasme. Il eut alors pour modèles les membres de la famille au milieu de laquelle il se trouvait et différentes hautes personnalités liées avec Morus, comme John Fislier, évêque de Rochester et le vénérable AN'arham, archevêque de Cantorbéry. Cette der- nière œuvre, qui est au Louvre, est un prodige de psychologie sacerdotale : l'excellent prêtre est courbé pour ainsi dire sous le poids de l'indignité humaine , mais ses yeux se relèvent vers le ciel.

IIML1U:IN A HALK

<lonl ils implorent la miséricorde avec confiance, et ses vieilles mains trem- blolanles sur un coussin de damas se cherchent l'une l'autre pour une prière.

Cependant Holbein ne trouva pas aussitôt, dans la Grande-Bretagne, les succès rémunérateurs qu'il attendait, si l)ien qu'en .1528 il était de retour à Mâle, il termina, au prix de l'I flo- rins, en l'année 1.Î30, les peintures du Uathaus.

Puis, deu.v ans après, il repartit pour r.\ngleterre, où, celte fois, la fortune devait lui être hautement favorable. Il y lit d'abord le portrait d'un certain nombre de marchands allemands ou fla- mands qui résidaient <i Londres.

H exécuta aussi pour leur (iuildhall, c'est-à-dire pour leur lieu de réunion, deux grandes fresques allégoriques sur toile qui en furent enlevées quand la corporation fut dissoute; qui, depuis, furent vues à Paris en 1650 et qui, envoyées en Flandre, s'y perdirent ; avis à ceux qui auraient la chance de les découvrir. D'après les croquis d'IIolbein et les copies d'un artiste hollandais, nommé Hischop , elles figuraient le triomphe de la Richesse et le triomphe de la Pauvreté.

Dans le premier de ces cortèges, le dieu de l'or, Plutus, monté sur un char splendide, tenait un trident à la main, llalterie à l'adresse du commerce mari- time, et posait le pied sur un liallot de marchandises. Les chevaux qui le traî- naient étaient menés par de fort impo- santes matronnes : la Justice, l'Egalité, la Libéralité, la Loyauté, comme l'indi- quaient des cartouches en latin placés au-dessus de leur tèle. A la suite du char venaient Midas, (>résus, Cléopàtre et toute la familio des humains qu'illus- (r-a leur opulence.

L'autre cortège formait avec celui de la Hichesise le 'plus parfait contraste, l'ne affreuse mégère, toute cassée, sié- geait sur une méchante botte de paille, dans un vieux chariot disjoint que traî- naient des bœufs maigres et des mules étiques : c'était la l'auvrelé. Spectacle

qu'illuminait cependant une philosophie consolante, car le branlant véhicule était précédé par l' Espérance, et à côté de la famélique triomphatrice cheminait, char- gée d'instruments de travail, l'infatigable Industrie. Ainsi, dans la pensée d'IIol- bein, la Pauvreté était la conseillère du courage et du vouloir.

Cîénie multiple, comme tous les grands artistes de la Kenaissance, le peintre (i'Augsbourg travaillait pour les orfèvres et les ciseleurs de métaux. Il lit le des- sin d'une coupe en or pour .leanne Seymour. C'était la troisième femme d'Henri XIU , qui l'avait épousée le lendemain du jour il avait fait déca- piter .Anne Boleyn, sa seconde femme ; pratiques oxpéditives. Henri, ayant vu l'objet précieux entre les mains de la reine, demanda, plein d'admiration, quel en était l'auteur et, quelque temps après, Holbein était désigné pour déiorerdans le palais de \\'hite-Hall la pn'vi/ cham- ber du souverain. 1! y peignit Henri \'III et son père Henri \ IL ainsi que .leanne Seymour et Elisabeth ^'ork, la fennne du roi défunt. Malheureusement , la déplorable fatalité qui s'est acharnée à faire disparaître les grands travaux déco- ratifs du maître n'a pas épargné cette fresque : elle a été détruite dans un incen- die, eu 1(')98, et le seul souvenir qui en reste, suffisant d'ailleurs poiu- la faire regretter à tout jamais, est la partie du carton qui représentait les deux souve- rains. I-e maigre Henri \'II s'efface dis- crètement derrière son fils, qui, étayani sa large panse sur ses deux jambes écar- tées, ses jambes massives, qu'il se van- tail pourtant d'avoir aussi bien tournées que celles de François I"", crispe un poing sur sa hanche et joue de l'autre main avec un poignard. Formidable ligure se révèle la passion de l'abso- lutisme et en même temps sentiment qui est, comme la signature d'IIolbein, le bonheur de bien vivre, de bien jouir de la situation occupée.

Quand cet Adonis de forte corpulence eut perdu sa troisième femme, il éprouva le désir de la remplacer, et il dépêcha

1 1 O 1. B !•: I N A A L !•:

Ilolbein clans le Hrabant pour faire le portrait de Christine, fille du roi de Danemark et veuve du duc de ^lilan. sur laquelle il avait des visées matrimoniales. Holbein rapporta i'efligie, mais la belle refusa la main de son royal prétendant : la décollation d'Anne Bolcyn lui avait probablement laissé la plus détestable impression.

l^>uelque temps après, le peintre fut envoyé en Alle- magne pour faire le portrait d'Anne de Clèves. Fut-elle em- bellie par lui"? Evidemment, car la peinture plut, et point du tout la femme, quand elle des- cendit en Angleterre : elle était laide, parait-il. Diable d'Hol- bein 1 Henri X'III. en se faisant violence, la conduisit à l'autel, mais son courage n'alla pas plus loin; le mariage célébré ne fut pas consommé, et il répudia lestement sa quatrième femme. 11 en épousa une cinquième. Catherine Howard, qui fut dé- capitée, comme on sait, pour être remplacée à son tour par Catherine Parr. la sixième et probablement la bonne, car celle-ci resta reine jusqu'à la mort dllenri VIH, survenue en 1ÔÎ7.

Ilolbein ne vécut pas jusqu'à cette date. Il continuait à exé- cuter à Londres des portraits d'une vigueur extraordinaire, lorsque, la peste ayant éclaté dans la ville en 1.543, il fut foudroyé à quarante-cinq ans comme un arbre en pleine sève. Dans son testament, il demandait que tous ses biens, y compris son cheval, fussent vendus pour désintéresser ses créanciers: il réservait seulement une rente de sept shillings et six pence par mois pour deux de ses enfants en nour- rice à Londres, fruits d'une union nou- velle, dans laquelle il avait sans doute voulu oublier les contrariétés domesti-

quesde Bàle: quant à son ménage Làlois, le testament n'en parlait pas, mais il est bien certain qn'Klisabeth Schmidt et ses

.%^.^^—

urrv

-J:

I ET H E N" R I

enfants héritèrent des biens assez impor- tants que le peintre possédait en Suisse.

Nous avons reproduit plusieurs des œuvres d'IIolbein d'après les belles estampes qui illustrent le grand ouvrage sur le maître, par Paul Mantz, édité par Quantin et Mav.

1 1( 1 1. lii: I N .s I! A I. !•;

(Juaiil à la description que nous avons donnée de l'ancien Hiile en l'accompa- j;nanl de pholographies prises d'après nature, on peut constater maintenant combien Ilolboin doit à cette ville il

au poing, sur son cheval bardé de fer, Holbcin a célébré le marchand ou l'homme d'étude : il a vu que l'ave- nir appartenait à leur |)aisible labeur, l.a seule critique qu'on pui-se lui

\ Il

passa les années décisives (le sa carrière.

Son séjour au milieu de la bourf^eoisie Iji'doise lui donna le sentiment de la liberté individuelle, du travail pacili- <pie, de l'opulence cl de hi joie maté- rielle bien f,Mf;nées.

'l'aiidis que queif|ucs années à |)cine avant lui, .Mbert Uiirci-, l'antre f,di>ire

de I art allemand, s'était plu à la rej)ré- dont il fut le f^énial interprèle senlaliiin tie la féodalité et iivait volon- ! tiers montré l'Iionnne de irnerre. I.ince I I' m i I'imm

faire, c'est de s'être rarement intéressé aux bunibles, au [letit peuple, et de ne l'avoir re|)roduil dans certaines esquisses que d'niie manière moipieuse et carica- turale.

Mais même en celte alTectalion de hauteur, il a été en communion d'alti- tude avec cette puissante classe moyenne

AU PAYS DES PALUDIERS

lm;iyinez un hiblejiii île IVerio repré- sonlaul le Royaume du Sel, une phiine immense remplie d'iiiie lloraisoii de sel, des mamelons de fins cristaux, d une éclalanle blancheur, viendraient seids rompre la platitude du paysaj^e ; un ])arc merveilleux dans lequel des jar- diniers chimériques, sendjlahles eux- mêmes, en leurs louys sarraux blancs, à des statues de sel, cultiveraient des j)arterres de sel à 1 aide d'instruments iantastiques; quelque chose comme une ])laine sacrée des j,;;ardes armés de ])ied en cap feraient le j;uet jour et nuit, de peur qu'une main profane ne vienne soustraire quelque ^rain de la précieuse récolte... et vous aurez une idée assez juste de ce qu'est la presqu'île du Croisic.

Féerique est, en elTet, le décor qui se déroule sous les yeux du touriste descen- dant des hauteurs de Guérande, la \ ieille petite ville féodale, semblable elle-même à une cité de rêve.

Pas un arbre, des marais et encvire

des marais, un \aste damier l'ait de petits carrés d'un blanc d'arf;cut qui miroitent au soleil. Çà et un hameau, un bouquet de joyeuses maisonnettes fraîchement badif];eonnées de chaux comme pour faire leur partie dans celle svmphonie eu blanc, tandis que, au luin, se dressent les clochers du (]roisic et de Balz, hautes tours de granit qui jadis étaient, sur la côte, les seuls points de repère des marins.

Enlin là-bas, àl'horizon, 1 u'ildislinj;ue comme un cercle d'acier : c'est la mer, la mer qui, sans cesse, apporte la semence à l'immense champ de sel.

Des marais salants se renconli-cnt sur bien d'autres points de nos cotes; nulle part ailleurs ils n'olfrent un aspect aussi pittoresque.

C'est que, à peine a-t-on passé la Loire, aussitôt sorti de cette forêt de mâts et deiîheminéesquis'appelleSaiut-Nazaire, ^n se sent au pays des léfjendes. Ici, l'âme bretonne est partout et « Bretaf^ne est poésie », comme dit la vieille devise.

AT l'AVS l)i:S l'A I r Dl Klir

(•il seul chez SCS ciifaiils iiiio conception si pcrsoniiello des choses, iiii tel respect (les Iniditioii--. (|ii'il mihIiIc tpie cette riice bercée <in hrinl do lluls se soit endormie dej)uis des siècles el refuse de se laisser arracher à son ré\e.

Aussi lien n ép;ale la puissance d'évo- cation de celle terre, dont les rudes liahitaiils oui ccril i'hislivire en lettres de ^^raiiil.

La |)arcourii-, c csl se ]iroiiiener dans le pa.ssé.

-Ne .se senl-un point coninie ellleuré ])ar le souille des temps héroï(|ues, à la vue des remparts de (îuérande. Guérande la iiKirle, comme on pourrait rap[)elcr, car elle esl bien morte la vaillante cité du duc .lean. Il ne reste plus d'elle que sa cuirasse, cette ceinture de murailles (pie cpiatre siècles d'abandon ne sont pas |)arvenus à drlruii-r et cpii l'cdil au pai- sible touriste le- iullcs iniiuïcs (les temps ])assés. |)i'- (pi iiii IVaiicliil ses |i(ii-|cs.nn

épnuiM' une sensaliiui de inoil. l.a \ille daujourd liui n esl plus (pi'un corps sans âme. \ ides les rues, désertes les places, l'herbe pousse entre les ])avés. un silence morne emplit la \ ille.

dette impression très spéciale sullirail à rendre intéressante une jiromeuade dans les rues de ("luérande. Quehpies morceaux d'architecture valent aussi l.i |)eine qu'on s'y arrête.

Très curieuse l'éi^lise Saint-Aubin, a^■ec s:i iief du xn'' siècle, ses sculptures, d'une imaj^iuatioii ;'i la fois macabre el j^duailleuse, el sa chaire extérieure, 1 1111 crnil \()ir encore des moines du luoveii à^i-e, mi-f;iierriers. mi-reli-jieux, exiiorler les hobereaux au massacre,

I-n presqu'île renferme d'ailleurs d'au- tres s])écimens d'architecture religieuse d'un caractère très saisissant.

Si \ nus descendez au (^roisic, la cliaptlle (lu Crucifix, convue dans le scnlimeiil du i;otlii(MU' llambovanl ,

-"^xris^fUm,

,.. ^■

Éfanl

HM-K I Nïi: I !■; ii(. i;ii \ x ni;

Af l'AV^ i)i:

l'AI.lDIKH:

iTUE- 1) A M i; 1; r

[ l l; I Ei; L EU LISE

appelle tout d'abord \o(ri' allcnlinii. Fuis, en pénétrant dans la \ill(\ à Ira- vers des ruelles tortueuses se dressent encore quelques maisons du xv'' siècle, vous arrivez à Noire-Dame de Pitié, bel édifice en jurande partie de stvle Renais- sance, enlièremenl construit en granit et dominé par une tour haute de [irès de soixante mètres.

L'éylise paroissiale de Balz. placée sous le vocable de Saint-Guénolc, n'est pas moins curieuse. Ses parties les ])lus anciennes sont du xn"siècle. Ici encore, c'est dans le granit qu'un sculpteur fan- taisiste a promené son ciseau ; certaines clefs de voûte des bas cotés, l'artiste a entendu exprimer l'horreur des péchés capitaux, sont d une naïveté amusante.

La haute tour de Saint-Giiénolé. d'un travail plus sobre que celle du Croisic, présente un aspect non moins imposant et plus âpre.

L'église de Balz offre cette particu- larité que le chevet est incliné pour figurer la position du Sauveur sur la croix. Cette disposition se retrouve assez fréquemment en Bretagne.

Aime/.-vous les églises? On en a mis partout.

A quelques mètres de Saint-Guénolé, et dans une direction [Jarallèle, se dressent les ruines de Notre-Dame du Mûrier, jolie chapelle du style gothique llambovant, rendue plusgracieuseencorc par le charme de la légende qui se rat- tache à ses origines.

On raconte qu'un chevalier, revenant de captivité, fut assailli en vue du bourg de Batz par une tempête épouvantable. 11 allait être englouti |)ar les Ilots, quand une lumière, placée au milieu d'un mûrier, lui indiqua lacijteoù l'atlendail la dame de ses pensées. Il put y ahoriler sain et sauf et. en souxenir de ce fait miraculeux, le bon che\'aliei- lit con- struire, sur le point le feu lui était apparu, une chapelle qu'il dédia à Notre- Dame du ^lùrier.

Ces contes merveilleux abondent dans la contrée. Je prends celui-là entre mille, et tout ici est si bien imprégné de rêve, qu'on est tenté d'ajouter foi aux histoires de korrigans et de gnomes que, sous le chaume, on conte à la veillée.

Af l'AYS DKS l'A l.l lilKKS

Quel k'ilcvjiili'lrf la saveur (les tableaux c|u oll'raient ua;;u(TC encore ees villafres, (luaiid une foule vêtue des costiniies (i'autrerois se pressait sous le porche de ces antiques cfrliscs !

Mais les temps sont changées.

Aujourd'hui, la facilité des comniuni- calinns. le ser\ice militaire, les jour-

PAI. rniER E.\ COSTIME DE FETE

naux ont porté à tous les vieux usafres les ])lus terribles cou|)s. Ce n'est plus f;nère qu'aux jours de {grands mariajres qu'il est |)ermis d'assister à une exhibi- tion des anciens cosluuies du pays.

l'^t pourlani (|iril> riaient joli- ers cn>tnmes ! lU d,'n..l;ncnl cluv. le pidn- diei- un sens 1res juste dn plttcires([ue et étaient foil lieiireusenieiit ap])ropriés aux nécessites de sa profession : d'am])les culottes de toile nouées au-dessous des genoux lui facilitaient la marche sur l'étroit bossis du marais; les bas étaient de firosse laine blanche, la chaussure de peau de daim jaune.

Le chapeau de feutre .lux larf;es ailes

a été conservé par beaucoup : il constitue un excellent préservât if contre les ardeurs du soleil. L'une de ces ailes est relevée par une chenille de laine multicolore, et les cornes honni .«oit qui mal y pense! reçoivent, conformément au protocole local, une orientation dilférente suivant que l'homme est marié, veuf ou céliba- taire.

N'iiiLi (In N\ ndii)llMiie et du |)hi> ini|)ré\ n.

La veste, écarlate ])oin' les ^ars de Saille et brune pour ceux de lîatz, reste eritr iiu\erle par devant et laisse apcr- leMiir une série de t,'ilets dont les lisières s'échelonnent sur la poitrine : le premier est de drap bordé d'une };anse verte, les autres sont en llanelle blanche. Celle mode parait bizarre. .\u foiul, rien de plus rationnel : exposé tout le jour au >oleil et au vent du marais, le paludier peut ainsi faire face à tous les caprices lie la tenipéi-atnre ; il n'a qu'à enlever iiii a renietlii' un mnnbre de fjilels cor- respondant aux variations du baromètre. C'est ti-ès in^a'iiieux, vous voyez.

Un col de chemise lar^'ement évasé el i;arni de dentelles complète cet accou- trement à la fois crâne et très pratique.

.l'allais oublier le manteau à l'espa- ;;nole (pie, dans plusieurs villages, les lunnines se jetti'iit encore sur les épaules pour assister aux enterrements. Certains érudits en l'ont remonter l'orifrine au séjour, problénialicpie d'ailleurs, d'une colonie es|)af;mile <lans le Jiays de Hatz.

\ ous i-omprencz (|ne les hommes s'habillent avec un pareil faste, les femmes ne sauraient être portées à la simplitité.

An-si la paludière a le {;oùt des nuance.- \ i\ es et des étolfes som]ltueUses : cotilhni de ilrap violet on cramoisi, larf;es manches d'éloll'e écarlate, bas de laine l'ou^e à fourchettes d'un Ion clair, s<ndiers de velours vert ou nianve : tel est le costume de gala.

Mais c'est surtout le tablier qui constitue le critérium de la véritable éléfîauce : il est de moire jaune, verte ou mau\e, et snrnmnté d'un plastron

Af PAYS DKS l'AI.lDlKHS

i-if:i(le II unie tic j);issenienleries dorées. ('l'He cuirasse est d une }jrAce coiiles- l;iblc; mais elle donne aux femnies une [iliYsiononiie très curieuse et je ne sais quoi de raide et de {guindé qu'on trouve dans les portraits des primitifs.

Un fait à noter, dans l'habillement des paludiers, c est l'appropriation du vêtement aux diver.ses circonstances de la vi(>. Ain>i que 1 homme, la femme

avec une certaine ^^ravité du visage commune à pres(|ue tous les jjens de la presqu ile. Toute 1 expression de cette coill'e est dans les brides, lesquelles se nouent différemment, suivant la position sociale. Les veuves ne les nouent pas du tout. Pour(|uoi? Il y a tant de moulins et un vent si perlide sur la côte !

\'ous le voyez, toujours le symbolisme.

La vérité m'oblifr*" «' reconnaître que

U X E NOCE D ]

P A Lf D I E R S

DE B A T Z

]3ossède un manteau d'une étoffe et d une coupe spéciales pour les cérémo- nies funèbres. C est une sorte de cape à long^s poils rappelant les peaux de mou- tons et qu'on désif;'ne sous le nom de ■i loulou ».

Le loulou est également le vêtement des relevailles. Mais alors, au lieu d être noir comme pour les funérailles, on le porte de couleur verte est-ce un signe d'espérance? On en rencontre parfois de bleus.

La coilfe aussi est significative, la pe- tite coiffe à pignon dont le bourrelet en forme de diadème s harmonise si bien

ces somptueux costumes sont de jour en jour plus délaissés. .\ part quelques vieil- lards attachés aux antiques traditions, les paludiers tendent de plus en plus à s'habiller comme les cultivateurs d'.As- nières et c'est seulement aux jours de grands mariages qu'ils sortent de l'ar- moire à gâteaux les riches habits qui furent la gloire de tant de générations. Si quelque artiste épris de pittoresque veut s'offrir à son heure le spectacle des anciens costumes, il doit s'adresser à des professionnels, qui lui donneront pour quarante sous d'illusion c'est un prix fait.

AT l'AYS lli:S l'Al.lDl i;il;

( ) ! ri\ ilisiilidii, \in\n ti-~ cmips I

l.;i |>ur>'lt'' ilu lv|i>> pi'iiiiilir ii';i poiiil t'it- s;iiis soiillVir, cllo ;iiis>i. de hi i-nn- .slrucliiiri (les voies forivcs.

l'iuirliiiil, >i 11' |),ilii(lii'i' (1 ;iiiiniir<rhni eiii|)iiiiil(' iiu\ cciilro (Hi\ii('r> liMii's iiiixlcs cl leurs (i|)inii)ns ])i>liliqiios, il l'Iuiisil ciicuiv f,^(!'iiéi;ilcnienl s.i IVinme |)arnii les lilles dp son lianiiMU. cl mir'Hii (•(l'aiijier n'oscrail sdUicitcr la iiiaiii de i-os dpriiicTPs.

De là, des lionioiiyniips 1res curieuses.

A Saille, |iar pxeni|)le, I un des ])lus },'ros bourgs du |>avs, sur neuf eenls habitants inseril- lois du dernier recpiise- nipnl, deu\ cents rcpnndput au nom de Macé. (]oiiuiienl se reconnaître parmi celte |)léiade de Macé? l'"f>rce a été de i-ecourir aux sobrit|uels. 1/uu d eux est devenu Macé le J'cre de famille, l'autre Macé Préfet, ou bien Macé Grospoil, et ainsi de suite, et peu à |)en , f;ràce à I usaf,^e, le sobiiquel s'est substitué au nom palronymicpie; c est ainsi (pi'on dit la \ aclie à (iro-ipoil, Icochon du Préfet. Si on l'euillelait les ref;isti'es de l'élal ci\il. on ne Iromerait ])as plus d'iuie dizaine de noms de l'amilles pour une cincpianlaine de \illaj;es constiluanl le pays de lîalz.

I'3t, nialfjré litul. la iMce est restée saine. A'oilà île (pioi déconceiler les adversairps des unions consanguines I

.\ cette po|)idalion éprise du pittoi-ps- (pie, il l'allail un mobilier en rap])ort avec le faste du cosinme. (]elui-ci pré- sente cllecti\emenl un cai-aclèi'p très |)articnlie['. encore cpie la i-a|)acité des loiii-isles, amis du bric-à-brac, en ail gravement compromis l'unité.

l'hltrons dans une chaumière (pii, exiéripuremeni, ne se dislingue en rien (h'S habitations rencontrées dans la plu- part di's \ illages «le l'"rance.

I,à encoi'e, ce ipii frappe avant tout, c'est la pi'édominance des couleurs vives. .\insi, parliculai'ilé bizarre, Ions les meubles soiil rouges, de ce rouge sang de boiif habilupllemeul réservé à la dc'coration des boiu'heries. Ilinige, l'ai-- nioire à gâteaux aux pi>rles ornées de

riches scnipini-es : rougi', la table Louis XII 1 dont les j)ieds à balustres ou à torses sont souvent d'un fort joli tra- vail. Hougp aussi, le lit à c|ueuouillps cpie snrmrnilp un dais, foi-mé de balda- cpiins d'élollp verte, sur laquelle comenl tles arabesques de soie jaune d un ellel très ilécoralif.

(^p lit pst un vi-ai mouinuent. Il com- porte nombre de matelas, dont le dei-uier atteint, à peu de chose près, la haulcm- du plafond. (Comment arrivp-t-ori jus- tpi'au faîte? .Myslèi-e et gymuasiicpip. I,e \a>le rollie placé ilevaul chaipie lit, facilite, il est vrai, rasceiision dans mie cerlaiiie mesure.

\oilà. nie ilirez-x'oiis . un luxe île matelas tpii doit iieser bien lourdement sur le budget du paludier. Dévoilons la su])prcherie : pour les cnudies infé- rieures, on substitue le plus souvent quelques rangées de fagots aux lits de |)lume. L'idée est ingénieuse, mais on tremble en songeant au.x inconvénienis d'une literie si éminemment combus- tible dans l'hypothèse d'un incendip.

lùilîn, il y a 1p vaisselier. (îéuérale- nipiit sans intérêt comme meidile, il a contenu et coulient (pielquefois encore de belles pièces, trop rarement intactes, il est \rai.

(lii esl I l'poqne le collectionneur y faisait lies trouvailles? Les temps hé- roïques ne sont plus. C'est vainemeul qu'on y chercherait aujourd'hui quel- qu'un de ces plats de vieux Chine olferls par les marins. Les fines assiettes de Delft ])olychrome ont pris, pour la |)lu- part, le chemin dp Paris, ainsi que les vieux Nevers semés de naïves allégories pI dont les mariniers de la Loire eiiii- chissaieut les vaisseliers.

Çà et là, \'ous aperce\rez, générale- ment à létal de débris, des urnes d'un beau galbp on dps plats liiipiiienl godroii- nés qui, par le coloris et la forme, \ ous parallronl de iiroveiiance italienne, t^- sont des |)ièccs de vieux ('roisic, d'un sentiment italien, en eirel, la fabriipie dn Croisic ayant été fondée jiar un niaiiro céramiste venu d'au delà (.les .\lpes.

AU l'AV

l)i;S l'AI.l DIKUS

Les vieux Injoiix se IViiil égalemenl raies : croix. liaf;iies el •■ Saints-Esprits ■> siiiit presque tous passés daus la vitrine (lu revendeur. Désertion refjreltable, ils s'harmonisaient heureusement a\ec la soni]jtuosité des costumes.

iJoil-on ei>nc-lure mniutenani de te tableau huit soil |îeu sondire. ipie Inul pilloresque a disparu de celte presc|u'ile?

Non. .\ défaut daulre chose, la nature

profond entouré de petites di^'ue bossis , construites avec la boue marais. C'est dans ces bassins s'ell'cctuc la récolte. L'opération curieuse à suivre, et bon uondir baij;neurs s'attardent à regartler le j (lier écrémant ses (cillels à l'aide i-àlean de bois à lonu manche a] nible.

(^•uand. par suite dune évapoi',-

ipie

est e de [lalu- d nu

même de sa culture lui assure un carac- tère d'une étranf,'eté saisissante.

Situés le plus souvent à quelques kilomètres de la côte, les marais sont alimentés par des étiers qui conduisent l'eau jusqu'à des réservoirs appelés va- sières. dans lesquels celle-ci est intro- duite au moyen de vannes ou cuits.

Là. une partie de cette eau s'évapore sous l'action du soleil, le reste est diri<;é dans des chauiroirs désignés sous le nom de cahiers et, par une série de canaux et de fares destinés à favoriser l'évapora- tion. amené ensuite dans 1 œillel.

C'est que s'opère la cristallisation.

L'œillet est une sorte de bassin peu