Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/lekmalismedevaOOpail *?«?» du monde ». J'apprenais ainsi coup sur coup, en quelques instants, que l'Orient est un mirage. J'ap- prenais aussi par une vue directe des choses quati seuil de l'Empire ottoman se trouvaient en faction, sentinelles vigilantes, le mensonge et la corruption ! J'étais à Constantinople — 1894-1896 — notant une à une les laideurs innombrables du ré- gime hamidien, lorsqu'une rumeur sinistre vola de \ bouche en bouche : (( On massacre les Armé- niens / )) Chacun transmettait cette nouvelle avec mille précautions, en s'entourant d'ombre et de m})stère, car les j;eux et les oreilles de la police secrète étaient partout, jusque dans votre fo^er. Comment douter du crime ? Il s'accomplit par deux fois en une demi-heure sous les fenêtres mêmes de mon appartement. Dans une après-midi voilée d'un brouillard jaune, je vis soudain Jixj( brutes fondre comme des vautours sur un pauvre homme qui s était mis à genoux et, joignant les mains, semblait implorer grâce. Des mains de fer le saisirent comme des harpons et le clouèrent sur place, puis la lame d'un long couteau sillonna ïair et vint trouer le malheureux en pleine poi^ irine. Les bourreaux s'acharnèrent sur la victime pantelante avec une férocité inouie ; ils frappaient à coups redoublés, d'un geste infatigable. Ils étaient totalement absorbés par leur sinistre besogne et, dans leur égarement, ils ne s'apercevaient pas qu'ils ne frappaient plus quune loque. A peine ces monstres ont-ils essuvé le fer san- AVA>T l'UOI'OH glani quun adolescent vient se heurter en courant à leur rage homicide qui nest pas assouvie. Des ca- marades leur crient de loin : (( C'est un Armé- nien ! tuez-le ! » Avoir soif de sang, et en avoir là, sous les lèvres, et du jeune, et du frais, et du pur ! quelle aubaine ! quel régal ! Vite, quon happe ï agneau et quon ï égorge ! C'est ainsi que mourut un enfant de vingt ans, piétiné, tor- turé, déchiré par des êtres à face humaine... Le spectacle horrible auquel je venais d'assister se répéta dans plusieurs quartiers de la capitale, en pleine rue, aux portes des ambassades et des consulats. Et des milliers de têtes tombèrent, fau- chées au hasard sur l'ordre du commandeur des cro'^ants. Ce n'était pas assez. Il fallut que la pro- vince donnât son lot de martyrs. Et dans tout l'empire ce fut une effro}^able hécatombe d'Armé- niens. Nul n'était épargné. Vieillards, femmes et enfants étaient immolés sans pitié. Mais que faisait l'Europe devant ces for- faits sans nom? Elle balbutiait de vagues de- mandes de réformes, puis se contentant d'hypothé- tiques promesses elle retombait dans une morne indifférence. Le mirage n'était pas seulement en Orient, où sous les splendeurs du ciel se cachent toutes les misères de la terre, je le découvrais en- core, hélas ! en Occident, dans tous les pa}fs de haute civilisation où sur tous les frontispices flam- boient ces mots magiques : Liberté ! Justice ! Fra- ternité ! mais où l'égoisme le plus sec se couvre du AVANI-l'Huru» manteau de l hypocrisie pour cacher sa complicité dans l'assassinat des nations ou des races courbées sous le joug des t})rans. J'avais encore dans les oreilles les hurlements de douleur que F Arménien supplicié par le sultan rouge avait poussés vers le ciel insensible lorsque te hasard des voyages me fit assister au drames macédonien. Ah ! quel enfer ! Le sang v coulait sans discontinuer, les cadavres s'amoncelaient et les ruines s'i; entassaient à chaque heure du jour et de la nuit. Je fus encore le témoin attristé des turpitudes européennes et des horreurs turques. De Salonique à Monastir et d'Us}(ub à Serres c était la danse des poignards bulgares qu accom- pagnaient les balles des bachi-bouzouks et les couronnes autrichiennes. Les comitadjis, ces libé- rateurs d'esclaves, commettaient les pires atrocités. Ils éventraient les femmes, ils violaient les vierges, ils brûlaient vifs les enfants, ils torturaient les hommes. Et nous applaudissions à Paris et à Londres ces infâmes tortionnaires. Guillaume, Fer- dinand et Abd-Ul-Hamid se frottaient les îhains, car par ses consuls et ses officiers VEntente défen- dait leurs intérêts et préparaient leur voie. De 1 904 à 1 908 je suivis pas à pas ces étranges réfor-. mateurs qui ne faisaient qu accroître l'anarchie, accumulant les ruines et les deuils. A ma profonde surprise, je vovais les « protecteurs )> des faibles se ranger dans Vombre du côté des bourreaux, je les surprenais en train d'envenimer et d'élargir AVANT-I'BOI'OS les plaies du patient qui a)>ait attendu avec une foi si ardente leur bienfaisante intervention. On sait comment cette tragédie aboutit à la ré- volution jeune-turque. Qu allait-il sortir de cette chaudière quon appelait le Comité Union et Pro- grès? Tous les hommes de cœur, tous les libé- raux Se réjouissaient d^entendre s'écrouler sous les huées universelles un régime infernal qui s'ap- pu})ait sur toutes les fanges et sur tous les crimes. Les plus sceptiques saluaient avec une joie débor- dante cette brillante aurore qui jetait sur Stam- boul, comme des fleurs merveilleuses, des clartés roses... Nous allions voir se dérouler sous nos ijeux éblouis la miraculeuse renaissance de VOrient. Il semblait quune baguette magique eût fait d'une sombre géhenne un Eden enchanteur. Les jour- naux français, anglais et américains nous rappor- taient ce fait incro})able que des imams parcou- raient les rues de Constantinople bras dessus, bras dessous, avec des rabbins et des prêtres grecs et arméniens; ces ennemis de la veille, que Von disait irréconciliables, chantaient en chœur des hymnes à la fraternité universelle. Toutes les races, toutes les religions se confondaient, communiaient dans le même amour. C'était assurément l'événement le i plus considérable de l'Histoire car si l'Islam se \ montrait réellement capable de se hausser jusqu'au niveau des temps modernes, cela pouvait entraî- ner des conséquences incalculables dans les deux hémisphères; l'Asie, l'Afrique pouvaient être bou- AVANl-l'IlOPOr. leversées de fond en comble et changer du tout au tout la face des choses en Angleterre et en France. Un bloc gigantesque de trois cent millions de Mu- sulmanst qui ne seraient plus des mineurs incapa- bles de se gouverner^ se dresserait un jour devant la chrétienté pour réclamer le droit de vivre et d'évoluer dans les cadres d'une indépendance ab- solue. J'allai me rendre compte sur place fm 1908, en 1910, en 1912, et en 1914, des progrès que réalisaient les Osmanlis dans l'ordre matériel et moral sous la haute direction des Enver et des Talaat. Hélas! je m'aperçus dès mes premières enquêtes que l'Europe et l'Amérique avaient été mystifiées. Le sultan rouge^ il est vrai, n'était plus qu'un souvenir, mais au lieu d'un tyran la Tur- quie en avait trois, dix, cent, mille. Les ràias étaient moins protégés que sous les anciens ré- gimes contre les abus et les persécutions. Un an s'était à peine écoulé depuis le retentissant appel des (( héros » de Macédoine qui promettaient de briser toutes les chaînes que des clameurs d'épou- vante s'élevaient des bords du Sarus. 25.000 Ar- méniens étaient égorgés dans la région d'Adana. Dans tout l'empire c'était parmi les opprimés un amer désenchantement. Albanais, Arabes, Armé- niens, Grecs, Juifs, Kurdes, qui avaient tous prêté le plus ferme appui à la Révolution se virent frap- pés d'ostracisme. Ils étaient condamnés à dispa- raître ou à se fondre totalement dans le creuset turc. AVAXr-I'HOl'OS Les réformateurs de Salonique entendaient ni- veler le pays de telle sorte quil n'p eût plus sous rautoriié de la Porte que des Turcs. Il nv aurait plus quune église et quun drapeau. On brûlerait jusquà la racine toutes les communautés musulmanes ou non qui, sommées de renier leurs origines, se refuseraient à être turquisées. Uop^ pression du Comité fut à ce point intolérable quelle provoqua des soulèvements en Albanie, au Yémen, dans VAssyr et en Macédoine. Et des peuples que séparaient des fossés infranchissables. Grecs, Serbes et Bulgares, trouvèrent soudain le moyen de s'unir pour chasser les (( barbares » des portes de l'Europe. On sait comment la Turquie fut battue par la Ligue balkanique et comment elle perdit Monas- tir, LJskub et Salonique. Il ne lui restait plus une seule faute à commettre si elle voulait con- server un reste de vie et d'honneur : mais la folie s'était installée en maîtresse dans les conseils de son gouvernement, et elle suivit aveuglément le Kaiser dans une course vertigineuse... J'avais dit (1) un jour à Hilmi pacha, qui régnait comme un vice-roi sur les trois vilayets de Roumélie : « Que la clé des Balkans glisse de vos mains engourdies, et la paix du monde sera trou- blée. Ce sera le coup de canon qui cassera toutes les vitres. » Et après un long silence, gravement, en martelant chaque syllabe, Hilmi pacha me répon- I) Ulmbrog-lio ^[acl'^dot^icn, op. cit. page 3U7. AV AST-PBOPOS dit : (( La Turquie se défendra contre ses ennemis quels quils soient jusquau dernier soldat et jusquà la dernière cartouche. Elle versera tout son sang pour conserver un patrimoine qui lui appartient depuis plus de quatre siècles. » Or, en 1914, la Turquie na pas eu à se défendre, cest elle qui attaqua par un coup de Jar- nac les trois grandes puissances qui lui garantis- saient son intégrité territoriale. Octobre 1921. PREMIÈRE PARTIE L'ENTRÉE EN SCÈNE DU KÉMALISME 1919 I UNE ENQUÊTE AMÉRICAINE LES ETATS-UNIS ACCEPTERONT-ILS L"N MANDAT SUR LA TURQLTE ? l' ARMÉNIE SORTIRA-T-ELLE DU TOMBEAU ? ET QUI LA PROTÉGERA ? De 1892 à 1914, chaque fois que je visitais la Turquie, je n'y rencontrais que le désordre, l'anar- chie et la trahison, et je n'y voyais que des larmes et du sang. J'eus la curiosité de retourner à Constantinople en 1919, après l'etfroyable cataclysme qui a ébranlé l'univers et oii la France a failli disparaître à jamais. J'étais avide de savoir exactement com- ment s'étaient comportés les Jeunes-Turcs dans le camp des Vandales. Furent-ils dans la bataille des adversaires loyaux comme l'a proclamé le général Gouraud et comme ne cessent de le prétendre Pierre Loti et Claude Farrère, ces admirateurs pas- sionnés du (( bon Turc » ? Claude Farrère me disait un jour sur un bateau des Messageries Mari- 2 I. r. K t: M A L 1 9 yt e d v. v a n t i. k s a i. i. j t s times qui nous portait doucement vers la Corne d'Or, sur les flots bleus et tranquilles de la mer Egée ; (( J'ai Stamboul dans le sang ! » Quel drame s'était déroulé dans les mystérieuses profon- deurs et sur les plateaux sauvages d'Anatolie ? Quel martyre avaient subi les chrétiens privés de la protection des ambassadeurs et des consuls d'Eu- rope et d'Amérique ? Je m'étais juré de rester fidèle à la méthode d'in- vestigation que j'avais adoptée autrefois pour sonder le mystère bulgaro-macédonien (I). Au milieu des contradictions et des démentis qui assail- lent de tous côtés le journaliste en terre turque, le plus sûr moyen pour lui de voir clair et de juger sainement des hommes et des choses, est d'étudier, analyser et contrôler sur place et par ses propres moyens, dès que cela lui est possible, tous ces crimes, tous ces attentats, toutes ces horreurs dont la vie quotidienne y est faite comme d'une nourri- ture indispensable... Ce n'est encore et toujours qu'à la lumière brutale mais sincère des faits que je soulèverai un coin du lourd voile qui masque la vérité... Rien ne saurait m'influencer. Je me sou- viens de tous ces agents et de tous ces officiers européens qui avaient été chargés de faire exé- cuter le programme de Muerzteg et que j'avais vus, dans mes indiscrètes promenades, intriguer et manœuvrer sur les rives du Vardar pour assurer (1) L'Tmhrog'lio Macédonien, op. cil. LE & i: M A L I S M E II h \ \ \ 1 l. 1 S A L I, I t >> .5 l'apothéose finale de Ferdinand, ce Prussien des Balkans, sur les ruines du serbisme et de l'hellé- nisme. Je me souviens d'avoir écrit quelque part, vers 1907 : (( L'Allemagne n'a pas besoin d'en- voyer des agents en Macédoine, car les représen- tants de l'Angleterre, de la France et de la Russie y font admirablement ses affaires, o Je me sou- viens de n'avoir toujours trouvé que le vide et l'illusion dans les cercles officiels, et je m*abs- tiendrai d'y chercher autre chose que des visas de passeport... Me voici à Constantinople pour la cinquième fois, dix mois après la conclusion de l'armistice. Les vainqueurs font la loi. Le sultan et le grand vizir ne peuvent esquisser un geste sans l'approba- tion des hauts-commissaires de France, de Grande- Bretagne et d'Italie. Le général Franchet d'Es- perey commande en chef les armées alliées. J'ai la très grande joie de saluer à tous les coins de rue le drapeau tricolore. A chaque pas je croise tantôt un officier, tantôt un soldat de mon pays. J'en suis ravi et j'en suis fier. Cela nous venge un peu des insolentes provocations des Allemands qui accaparaient toute la largeur des trottoirs de Péra, du temps des von der Goltz et des Liman von Sanders. Les Grecs occupent Smyrne, en vertu d'une dé- cision du Conseil suprême. Et c'est par cette oc- cupation que les Turcs ressentent le plus profon- dément l'humiliation de leur défaite. Etre sous 4 .LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES la botte des puissants de la terre, ils pouvaient ac- cepter ce coup du sort avec une certaine résigna- tion, mais se voir maîtrisés et gouvernés par des faibles, des petits qui la veille encore éteiient leurs esclaves, c'est pour eux le comble de la disgrâce. Quelles sont au juste les pensées et les espé- rances de la population ? Celle-ci se compose des éléments les plus divers et les plus contraires. Il y a les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Juifs, les Européens et les Américains. Les Turcs — entendons par Turcs pour l'instant tous les Mu- sulmans qui vivent sous l'autorité souveraine du sultan, laissant de côté les questions de races et de rites — les Turcs, dis-je, sont accablés sous le poids du malheur. Ils n'ont pas encore compris comment l'invincible Guillaume et l'indomptable Enver ont pu être battus. Ils ne reviennent pas de la foudroyante surprise. Mais ils sont résignés, du moins dans l'immense foule des naïfs. Ils ne songent plus qu'à une chose : trouver un protec- teur. Ils sont persuadés qu'ils ne peuvent respirer sans le secours bienveillant de l'étranger. Et les uns tendent les bras vers l'Angleterre, les autres vers l'Amérique... Personne ne parle de la France si ce n'est dans les milieux chrétiens et juifs. Un grand débat est soulevé dans la presse sur le sta- tut futur de l'empire. Le Conseil suprême a exprimé le désir que les Etats-Unis acceptent un mandat en Turquie, tout au moins la protection de» Arméniens C'est pourquoi une Commission, prési- LE KÉMAL18ME DEVANT LES ALLIES 5 dée par le Dr Charles Crâne, vient-elle de procéder à une enquête en Syrie et en Palestine. Voici d'après le Temps les manifestations qu'a recueillies cette Commission américaine au cours de son rapide passage à travers la Syrie : (( A Damas, les Oulémas, qui représentent l'élément le plus favorable au régime de 1 émir Fayçal, ont exprimé les vœux suivants : pas de gouvernement sioniste en Palestine ; pas d'inter- nationalisation de la Palestine; indépendance complète et intégrale de la Syrie; pas d'union au Hedjaz; l'émir Fayçal pour roi; institution d'un gouvernement démocratique, civil, constitutionnel, sur la base de la décentralisation, pour que les droits des minorités soient sauvegardés. (( Les Oulémas ont reconnu néanmoins la néces- sité d'une aide étrangère, mais ils disent qu'ils ne la solliciteront qu'à la condition d'avoir le droit de la rétribuer et après que leur indépendance complète et intégrale aura été reconnue. Ils de- manderont cette aide à une puissance riche, non endettée, non suspecte de visées colonisatrices. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, leur préférence va à l'Amérique ou à son défaut à l'Angleterre, et ils ont ajouté qu'ils refuseraient formellement l'aide de n'importe quelle autre puissance. (( A Beyrouth, le Conseil municipal a demandé l'intégrité syrienne, l'indépendance sous la prési- dence de l'émir Fayçal, le mandat américain, ou à son défaut le mandat britannique. » LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES CE QUE DISEM LES TURCS La Mission américaine est maintenant à Cons- tantinople, et elle prête une oreille attentive à tous > les échos. Elle pose aux représentants autorisés des partis et des communautés ces trois questions : I ° Quels sont vos vœux ? 2° Au cas oii il serait nécessaire d'établir un mandat, à quoi pays préfé- reriez-vous le confier ? 3 ° Quel est votre point de vue au sujet d'une Arménie, grande ou petite? Que répondront les Turcs ? Ahmed Riza bey déclare au Tasfiri Efkiar : L'on nous a d'abord demandé notre opinion au sujet de la création d'un Etat arménien dans les vHayets orien- taux. N'ayant nullement prévu une telle question, il ne nous était pas possible de parler au nom du Bloc natio- nal que nous représentions. J'ai déclaré en conséquence que je ne pouvais rien dire au nom de ce parti. Par contre, rien ne m'empêchait d'exprimer mes convictions personnelles. J'ai déclaré que nous souhaitons aux Arméniens une vie heureuse et tranquille à condition que leur pros- périté ne soit pas obtenue à nos dépens... Sachant que nous étions invités à émettre nos desi- derata au sujet de la souveraineté nationale, non pas promise mais plutôt garantie par les principes de Wil- son, j'ai détaillé par-devant la mission les aspirations de L i; K É M A L I s M B DEVANT LES A M, 1 I; S J la nation et de notre groupement. Je me suis applioué à relever en outre que la parole donnée par M. Wilson au sujet des destinées des Turcs n'engage pas unique- ment la personne du président lui-même, mais aussi les Américains qui doivent tenir plus que nous-mêmes à ce que leur promesse soit respectée. L'cx-ministre de l'Intérieur, Moustapha Arif bey, délé- gué du parti Soulh-ve-Selamel a également rappelé le douzième point de Wilson garantissant le maintien de la souveraineté ottomane sur les territoires habités par une majorité turque. Pour ce qui est de la délimitation de ces territoires, ajouta Arif bey, si l'on se méfie des statistiques dressées avant-guerre par le gouvernement, l'on n'aura qu'à con- sulter celles qui ont été établies par des auteurs français ou anglais. Les Arméniens ne constituent la majorité absolue de la population en aucun point de la Turquie. L'on ne saurait songer par conséquent à créer une Armé- nie indépendante en territoire turc. Quel est alors, demanda le docteur Crâne, votre point de vue au sujet d'une Arménie grande ou petite ? Arif bey éluda la question dans les termes suivants : Sous le gouvernement Union et Progrès, la création de partis en Turquie était impossible. Il n existe aujourd'hui dam le pays par conséquent aucun parti qui incarne exactement la nation. Les opinions qui seront émises devant vous ne sauraient être Vexpression exacte des volontés nationales. Ce que nous dirons, nous ici, n'est que l'avis d'une infime partie de notre groupement. C'est pourquoi, pour pouvoir répondre à la question qui nous est posée nous devrons délibérer en conseil. La réponse que je pourrai faire à l'honorable commission a été déjà donnée depuis longtemps par le douzième point de Wilson. Je ne saurai pour le moment vous en faire d'autre. (S LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES Le Tarik a demandé au président du parti (( Shoulh-vé-Selamet » Ferid pacha, quels sont les résultats des pourparlers qui se sont pour- suivis entre le parti et la délégation américaine des mandats. En sa qualité d'ancien ministre de la Guerre, Ferid pacha cru devoir faire les déclara- tions suivantes : L'assistance étrangère ? s*écria-t-il ! ! Fût-elle vain- cue, une nation..., qui s est battue avec honneur, ne saurait accepter Vesclavage ! Si la parole doit être au vainqueur nous n'avons rien à dire, mais puisque les Américains s'adressent à nous, il est tout naturel que nous revendi- quions notre droit à V indépendance, conformément aux principes énoncés par M. Wilson. Si les Européens vou- laient bien se donner la peine de feuilleter l'histoire ! ils verraient que les Turcs ne sont pas, comme ils le sup- posent, des barbares, mais qu'ils forment, au contraire, un peuple respectueux des principes nationaux, conscien- cieux, équitable et hospitalier. L'on doit se rappeler que les légions turques sont entrées jusqu'au cœur de l'Eu- rope et qu'au moment où les ambassadeurs d'Autriche vj- naient se jeter aux pieds de nos padischahs, ceux-ci avaient la magnanimité d'offrir aux patriarches des sceptres dorés et d'accorder aux peuples non-musulmans de larges libertés administratives et confessionnelles. Une nation qui possède un tel passé ne saurait être ac- cusé de barbarie ni privée de son indépendance. Nous sommes décidés, par conséquent, à consacrer tous nos efforts à la défense de notre liberté. J'ignore si les autres partis partagent nos vues. Je sais seulement qu'il y a quel- ques jours le Milli, l'Ahrar et le Bloc National sem- blaient disposés, dans une certaine mesure, à accepter un mandat. S'il existe au monde une justice et un droit» noire indé- pendance en tant que nation mérit* qu'on la reconnaisse et qu'on \j réfléchisse. LE KKMALI8ME DEVANT LES ALLlfcS C^ Ferid pacha a résumé ainsi qu'il suit l'activité actuelle du parti « Soulh-vé-Selcunet » : Nous travaillons au bien-être général de la Nation. Nous sommes en train d'étudier les moyens qui ont amené l'Europe à son degré actuel de civilisation pour les appli- 3uer chez nous. Les Anglo-Saxons constituent à ce point e vue un excellent modèle de progrès. Je suis tout disposé à ce que nous les prenions pour guides : mais en tout cas que Ion ne nous impose pas une assistance étrangère. Les Turcs ont été habitués de tout temps à vivre libres. Ce serait les paralyser dans l'effort qu'Us tentent sur la voie du progrès. Abordant ensuite la question arménienne, Ferid pacha déclara : Nous sommes persuadés qu'il est matériellement impos- sible de créer une Arménie indépendante en territoire ottoman. Nous consentirions tout au plus — et ce en vue de servir les intérêts des deux parties — à un échange réciproque de territoires et de populations et à une légère rectification des frontières en faveur des Arméniens. L'on pourrait envisager le transfert en Arménie des Arméniens établis en Turquie en échange des musulmans d'Arménie qui viendraient s'installer sur nos terres. Les délégués américains n'ont pas abordé la question de Gsnstantinople. Toutefois, dans l'éventualité où ils nous auraient interrogés à ce propos, nous avions pré- paré notre réponse. Nous ne sommes ni intransigeants au point de soulever les problèmes de l'Egypte et de Chypre, ni accommodants jusqu'à sacrifier quoi que ce soit de Constantinople ou de l'Anatolie. Nous désirons simplement que Von nous laisse vivre comme nous Ven- tendrons dans notre propre pays et à Vabri de nos fron- tières nationales. Que l'on nous permette de chercher nous-mêmes les remèdes à nos propres maux. Uintema- tionalisation de Constantinople me semble aussi impra- ticable que nuisible. lO Li: KÉMALISME DEVANT LES ALLIES Les Etats qui assumeraient l'administration de notre capitale ne tarderaient pas à se brouiller entre eux. De plus une administration collective est toujours sujette à s'affaiblir et à déchoir. L'on ne saurait jamais assurer la tranquillité, le bien-être et la paix parmi la population. Pour ce qui est de la question des Détroits, le déman- tèlement des forts et leur libre accès aux navires de guerre me semblent également inopportuns. A mon avis, les Détroits devraient être mainteaus sous la souveraineté turque. Djami bey, secrétaire général du Milli Ahrar a fait une profession de foi nationaliste : Toutefois, précisa-t-il, nous sommes des nationa- listes excessivement modérés. Le rayon d'action que nous nous sommes tracé ne dépasse pas les limites des fron- tières nationales. Nous ne préconisons aucune politique aventureuse. Nous ne sommes point d'avis non plus de gaspiller nos forces dans de vaines luttes intestines. Notre but c'est d'intensifier (?) l'élément turc dans le cadre de nos frontières et d'ouvrir ainsi une ère de paix et de labeur. Voilà, leur dis-je, les buts visés par notre grou- pement. Nous estimons, en outre, qu'il ne serait possible d'entrer en négociation que lorsqu'on aura admis que la Turquie est une et indivisible conformément au douzième point de Wilson. Pour ce qui est de l'assistance étrangère, nous nous en référons à ce que nous " avons proclamé dans notre manifeste : à savoir quil faut introduire chez nous une administration et une éducation anglo-saxonnes. J'ajou- tai qu'il ne fallait pas oublier que des deux côtés il y a des responsabilités à établir. Notre parti n'admet en Orient que l'assistance d'un Etat capable d'entretenir l'harmonie et la bonne intelligence entre tous les élé- ments en contact. Safeddine bey, ex-vali de Scodra, parle au nom de VEntenie libérale : Notre parti, dit-il, n'a pas eu à se préoccuper des Lit K^. MALIflME DR VANT LES ALLIES II décisions qui seront prises au sujet de l'Arménie. Ces questions peuvent être résolues à l'amiable ; mais nous ne pouvons donner en ce moment à ce sujet aucune réponse définitive. Je rappelle toutefois que notre parti a toujours flétri l'attitude du comité Union et Progrès à l'égard des Arméniens. QUELLE FUT LA UKl'ONSE DES GRECS ? CE QUE DISENT LES NON-MUSULMANS Leur délégation qui avait à sa tête S. B. Mgr Dorothéos, locum tenens, comprenait les métropolites de Césarée, d'Enos et ceux de Ri- zeh et d'Angora, au nom des Grecs de la mer Noire et de la Thrace orientale, M. Emmanue- lidès, au nom de son ancienne circonscription élec- torale de Smyrne, MM. Casanova, Carathéodory et Haralambidis, tous les trois membres du Con- seil laïque du patriarcat œucuménique. Elle dé- clara que Mgr Dorothéos, locum ienens, avait exposé en détail à la Conférence les vœux des Grecs. En conséquence, il n'était pas nécessaire de les préciser à nouveau. Quant à la seconde question sur le mandat, le locum tenens a répondu que jusqu'à présent les Grecs furent l'objet de bons traitements et de sen- timents d'affection de la part de l'Amérique, de la France et de l'Angleterre. Ils accepteraient donc le mandat de n'importe laquelle de ces trois puissance?. 12 LK KÉMALI8ME DEVANT LES ALLiis Ensuite furent entendus les représentants des Grecs de la mer Noire et de Smyme. Les pre- miers demandèrent rétablissement d*une républi- que grecque à Trébizonde et les seconds Tan- nexion de Smyme à la Grèce. Lss Juifs ne se présentent pas devant la mis- sion américaine en un seul groupe. Il y a chez eux deux tendances bien distinctes : celle des conser- vateurs et celle des libéraux. A la première ap- partient le grand rabbinat, à la seconde se ra- mènent sous des modes divers le parti national, les sionistes, et la loge Béné-Bérith. Le grand rabbin, Nahoum effendi, déclare que les Juifs sont très contents de vivre sous le ré- gime turc ; ils n*ont pas de plainte à formuler car ils n'ont jamais été maltraités dans leurs personnes ni inquiétés dans leurs consciences. S'ils ont, comme tous les peuples, des réformes à réaliser, ils entendent agir conformément aux lois de Tem- pire, en plein accord avec le Gouvernement. A Paris, Nahoum effendi ira plus loin dans la manifestation de son ardente turcophilie. Il plai- dera chaleureusement la cause de Moustafa Ke- mal. Le mouvement nationaliste, dit-il au Matin, c'est une réalité. Toute la population turque d'Anatolie est avec lui... Vous me demandez si ce mouvement est dangereux pour les Alliés et en particulier pour la France qui a le mandat d'agir dans une grande partie de la Syrie, de la I. E KÉMALISME UEVaNT LES ALLIÉS il) Cilicie et dans plusieurs vilayets turcs. Eh bien, fran- chement, je crois que non. Voici mes raisons : Le mouvement nationaliste s'est assagi en devenant quasi officiel. Sous le cabinet de Damad-Ferid, Mous- tafa Kemal était un rebelle. Il est aujourd'hui, à peu de chose près, un collaborateur du gouvernement que pré- side le maréchal Riza pacha. Moustafa Kemal n'est ni un coureur d'aventures, ni un fanatique. Il sait combien est précaire la situation internationale de la Turquie, il ne fera rien pour l'empirer. Il est fidèle à son souverain, et ne transgresserait jamais ses ordres. Son programme — le programme de toute la Turquie — tient en une formule simple : l'ap- plication intégrale des principes de M. Wilson, c'est- à-dire q|ue les régions ottomanes demeurent ottomanes. Il ne va pas plus loin. Si quelques mécontents au-abes racontent qu'ils trou- veraient un appui en Moustafa Kemal pour une cam- pagne contre la France et l'Angleterre ne les croyez pas. Ou ils se leurrent, ou ils veulent vous abuser. II n'y a point de danger du côté des nationalistes turcs, si l'on arrive à trouver un modus vivendi pour les régions purement turques qui leur sont contestées. Et je crois, sans vouloir anticiper sur l'œuvre des diplo- mates, que des arrangements satisfaisants sont possibles dans l'intérêt de tous, car quel est le pays qui veut aujourd'hui entretenir de coûteuses et fortes armées d'oc- cupation en Turquie d'Asie ? Nous verrons dans la suite que Nahoum etfendi se trompe lorsqu'il affirme que la France n'a rien à craindre de Moustafa Kemal en Cilicie. M. M. Rousso, président de la Fédération sio- niste, le Dr Caleb, représentant du Comité cen- tral exécutif sioniste de Londres, Niego, prési- dent de la grande loge israélite Béné-Bérith, 14 I K K IC M A L I s M E DEVANT LES A I. I, 1 É S parlèrent au nom des Juifs libéraux et nationaux. Ils reconnurent, certes, que les Juifs ont joui pai- siblement en Turquie des privilèges qui leur furent octroyés par les sultans. Mais ils ne veulent plus de ces (( miettes de grâce » que l'Etat ottoman con- sidère comme des faveurs insignes. Les temps ont marché. C'est le droit de vivre comme une nation moderne qu'ils revendiquent désormais. Leur com- munauté doit avoir un statut rationnel, démocra- tique et laïque. Bref, dans le cadre de la souve^ raineté ottomane ils auront une sorte d'autonomie qui leur permettra d'évoluer suivant leurs aspira- tions et leurs besoins. Ils désirent surtout être placés sur le même pied que les autres raïas. Ils demandent que dans les futurs traités de la Porte avec l'Europe on les mentionne, comme les chrétiens, parmi les mino- rités. « Lorsqu'on parle des non-musulmans de Turquie, protestent-ils, on nous oublie toujours. Nous occupons cependant dans l'empire une place importante. Par les services que nous avons ren- dus, par l'œuvre de civilisation que nous avons créée et poursuivie de toutes pièces et par nos seuls moyens nous sommes fondés à demander qu'on nous traite comme des hommes libres. » Les Arméniens sont représentés par S. B. Mgr Zaven, patriarche, qu'accompagnent le docteur Davidian, président du Conseil national, le locum ienens du patriarcat arménien-catholique, Mgr Seiahian et le chef de la communauté protes- J. i; K K M A r. I s M r. n r v a n t lis a i. i. i i; ^< I 0 tante, M. Besdjian, professeur. Ils apportent un dossier complet des crimes innombrables dont leur nation a été victime, avant, pendant et après la guerre. Et comme conclusion ils sollicitent l'aide américaine pour que l'Arménie puisse vivre enfin tranquille. Ils ne peuvent exprimer une préférence: les Arméniens sont également reconnaissants en- vers la France, la Grande-Bretagne et les Etats- Unis pour les bienfaits dont ces puissances les ont comblés. Mais puisque le Conseil suprême a mar- qué son désir de voir l'Amérique accepter le man- dat de guider les premiers pas de l'Arménie, ils n'ont plus qu'à exprimer un vœu : c'est que le Con- grès de Washington réponde à leurs espérances. CE QUE DISENT LES JOURNAUX Pour être mieux éclairés, les Américains de- mandent à la presse de s'exprimer à son tour en toute franchise, car, disent-ils, (( la presse traduit à nos yeux l'opinion publique, plus siirement que les représentants des associations politiques et re- ligieuses )). Voici comment s'expriment les journaux turcs : Le Yéni-Cazcta : Puisque V Amérique désire la créalion d'une Armé- nie, quelle en accepte le mandat, nous sommes disposés, s 1 6 T. i: K É M A L I 8 M E P F. V A N T LES ALLIÉS de notre côté, à faire de notre mieux en vue de faciliter la tâche aux Américains. En revanche nous pourrons exiger ceci de l'Amérique : « Comme compensation à la constitution d'une Arménie que vous avez jugée con- forme au droit et à la justice, appliquez-vous, tout le temps qu'elle sera placée sous votre contrôle, à ce qu'elle s'entende, à ce qu'elle vive en bonne intelligence avec nous et à ce qu'elle ne contracte pas contre notre pays d'alliances offensives. Prenez également sous votre garan- tie le respect des intérêts, des mœurs, du culte et des droits des musulmans d'Arménie. Puisque la Turquie se soumet au désir de l'Amérique, celle-ci devra de son côté lui accorder son assistance financière, lui garantir la possession de Constantinople et de toute l'Analolie et prendre sa défense auprès de la Conférence de la Paix en demandant l'application inté- grale des principes de Wilson. Elle devra veiller en outre à ce que la part de la dette publique ottomane qui échoit aux territoires qui devront être annexés à l'Arménie soit assumée par le nouvel Etat. Le T asviri'EikicLT : Si le mandat ou le protectorat, voire même l'as- sbtance, aboutit à la destruction de notre indépendance nationale et politique, nous ne concevons guère un seul musulman raisonnable pouvant consentir à cela... Il ne suffit pas de réclamer l'assistance américaine, il importe que l'Amérique aussi consente à nous la prê- ter. D'après les manifestations faites jusqu'ici par les Américains, ceux-ci, sauf pour l'Arménie, ne veulent assumer aucune charge en Orient. Leur dégoût des af- faires orientales peut être considéré comme une preuve des plus fortes à l'appui du fait que l'assistance améri- caine sera la moins onéreuse pour nous. Une des plus grandes qualités de cette nation consiste à tenir ses engagements... En outre, iis ont une autre qualité digne d'attirer I. p. K £ M A M 8 M K DEVANT T. B 8 A I. L I K S 17 notre attention ; c'est leur sollicitude envers les 70.000 musulmans se trouvant dans les îles Philippines. T'eus ces faits démontrent les avantages qui résulte- ront de l'assistance américaine et nous croyons qu'il est impofsible, en présence de tant de vérités, que notre opi- nion publique n'aîT pas, en majeure partie, des tendances vers elle. Le Tarifa est contre le mandat, d'où qu'il vienne. Nous sommes vaincus, dit-il. Mais, est-ce là un fait si rare dans l'histoire pour qu'il faille expérimenter sur nous des sanctions qui n'ont pas frappé d'autres peuples lorsqu'ils se sont trouvés dans notre situation ? Et le Taril^ affirme que personne n'a le droit de prononcer avec complaisance le mot de man- dat et que seule la nation est appelée à résoudre ce problème. Ulléri parle du discours prononcé jadis par Diogène sur la place de l'Aghora d'Athènes. Il raconte comment le « Philosophe cynique », qui ne voyait personne s'approcher de lui pour en- tendre ses paroles, eut l'idée de braire comme un âne, d'aboyer comme un chien, en im mot, d'imi- ter les cris de divers animaux. C'est ainsi qu'il réussit à grouper autour de lui la multitude. Djélal Nouri bey, qui se substitue en l'occur- rence à Diogène afin de se faire entendre, ter- mine son article en exprimant son étonnement pour l'effet particulièrement nocif et anesthésique du stupéfiant absorbé par le peuple : opium, mor- phine, cocaïne ou éther : « Le Turc, dit-il un peu plus loin, est une matière l8 LE KÉMALISME TIEVAMT LES ALLIÉS première des plus précieuses. Il a toutes les capacités et aptitudes voulues. Il n'y a rien qu'il ne puisse faire sous une administration ou une direction. En continuant sur ce ton, il finit par conclure que la Turquie a besoin d'une assistance d*ordre admi' nistratif et économique. L'Alemdar : Examinons les périodes durant lesquelles la nation turque a été indépendante. Nous le répétons, cette nation ne l'a jamais été. Un souverain despote ou un vizir san- guinaire ont disposé du pays à leur gré, ils ont égorgé, incendié, détruit et fait tout ce qu'ils ont voulu. Un Etat de six siècles a été le jouet d'individus tels que Talaat et Enver, Les révoltes, les troubles, les massacres, les déporta- tions, les bannissements, les guerres avaient commencé à sévir tel qu'un déluge de malheurs. Néanmoins, nous étions indépendants. Personi>e ne se mêlait de notre kief... Vive l'indépendance !... De cette indépendance, nous n'en voulons plus. Ceux qui clament aujourd'hui : « Nous voulons l'indépendance, nous n acceptons aucune assistance », sont les mêmes qui ont toléré les coups portés à l'indépendance nationale par un sinistre trio de fauves. C'est un crime de préparer le terrain, sous le couvert de l'indépendance, à la restauration de l'ancienne admi' nistration abominable. Nous ne l'avions pas dit jusqu'ici, mais aujourd'hui nous sommes contraints de le proclamer. C'est un crime et le plus grand de provoquer de nou- veaux désastres devant fatalement amener l'effondrement total de l'Etat. Le Messoulièie : Protection, mandat ou contrôle. Je ne saurais admettre qu'un homme raisonnable se figure qu'un de ces trois termes restrictifs ne porte atteinte à notre indépendance et à notre souveraineté. LE E É M A L I S M E II E V A N T LES ALLIÉS 1 9 Admeltons-en le plus faible... le contrôle... Confier V administration du pa})s à différents mandataires, c'est un partage effectif dont la conception même constitue le prélude de conflits qui font dresser les cheveux sur la tête. Il est impossible que diverses puissances puissent coha- biter d'une façon permanente dans ce pays... Le gouvernement de Washington possède, sans con- tredit, une parfaite organisation politique, administrative et judiciaire. Si jamais il manifestait le désir de nous prendre sous son égide, notre pays n'aurait qu'à s'en réjouir. Mais pour le moment l'Amérique ne veut même pas entendre parler de cette question. Tant que l'An- gleterre existera avec son merveilleux rouage politique et social, nous ne saurions même pas porter les yeux sur aucun autre pays. Le Sabah, organe gouvernemental : Nos partis ressemblent à un édifice sans fondements construit sur du sable et qui se désagrège au hasard. Ils ne sont pas la résultam^e des aspirations du peuple. La commission américaine sera induite en erreur si elle attache de l'importance à leurs idées et croit ainsi être renseignée sur l'opinion et le sentiment réels de la nation à ce sujet. Quant à la question de savoir si la Turquie, ainsi que le prétendent les Européens, a besoin réellement d*un mandat, nous n hésiterons pas à répondre : non. Mais si les puissances ententistes insistent pour placer la Turquie sous le mandat administratif d'un Etat étran- ger pour un temps déterminé, lequel devrons-nous choi- sir ? Voilà où réside le point vital de la question, car une fausse ligne de conduite pourrait ouvrir la porte à une nouvelle suite de malheurs. Et d'abord, nous ne saurions admettre la pluralité des mandats... D'autre part, le mandat ne doit viser que Constantinople, exclusivement... Supposons pourtant que l'Amérique soit chargée d'as- surer le mandat administratif sur toute la Turquie, 20 LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES pourra-t-elle nous protéger et nous préserver des attaques éventuelles des grands et des petits Etats qui nous entou- rent ? Va-t-elle nous envoyer des armées ? Ce serait une folie que d'y croire. ...Pour se charger d'une pareille tâche, elle devrait avoir en Orient un intérêt politique nécessitant le maintien de l'intégrité de la Turquie, alors que les intérêts de l'Amérique n'y ont qu'un caractère économique. Nous voyons, suivant les événements qui se déroulent en Russie, que celle-ci tend aujourd'hui à se redresser, à se ranimer. Ceux qui s'emploient à cette tâche sont malheureusement les hommes d'Etat qui nourrissent des aspirations panslavistes. Or, celles-ci sont connues chez nous. Ces hommes d'Etat ont l'audace et le courage d'exposer par des mémoires à la conférence leurs visées sur Constantinople. Dans le cas où le désarmement nous sera imposé comme une des conditions de paix, sera-ce l'Amérique qui nous préservera des attaques armées de la Russie ? Sera-ce la Ligue des Nations qui assurera notre inté- grité territoriale et notre entité ethnique et politique ? Mais cette institution est encore à l'état embryonnaire el n'a pu jusqu'ici prouver sa vitalité. Même les hommes d'Etat français qui se sont évertués nuit et jour à la codifier ont cru devoir s'assurer le concours militaire de l'Angleterre et de l'Amérique en cas d'une agression éventuelle de la part de l'Allemagne. N'étant pas d'ailleurs admis officiellement dans son giron, nous ne saurions prétendre que la Ligue con- tracte aucun engagement pour garantir notre intégrité... Donc, en présence d'attaques éventuelles, quelle assis- tance allons-nous requérir ? Celle de l'Amérique ? Peine perdue. Cette puissance n'enverra pas un seul de ses soldats pour nous défendre... Le Sabah expose un autre jour les raisons qui l'incitent à désirer le mandat anglais. Après avoir repoussé l'Amérique, l'organe gouvernemental! LE né.MALISME DEVANT LES At>LIB9 21 trace les grandes lignes de la politique anglaise à travers les siècles et durant les cent dernières an- nées. La seule puissance capable d'endiguer les flots envahisseurs russes serait l'Angleterre qui sui- vrait avec une sagacité, une lucidité et un sang- froid admirables, la politique impérialiste russe. C'est la seule puissance, continue le Sabah, dont la politique n'a pas varié depuis des siècles, et qui a sub- jugué le destin pour l'asservir à son point de vue et à ses intérêts. Relevant le rôle de la Grande-Bretagne en temps que puissance islamique, la feuille de Stamboul estime que la Turquie pourrait recouvrer ses forces sous l'égide formi- dable de l'Angleterre dont la politique de liberté et de droiture est unanimement appréciée des millions de mu- sulmans qui vivent heureux à l'ombre de 1* « Union Jack ». Le Péyam, sous la signature d'Ali Kemal bey, ancien ministre, gouvernemental : Oui, si les autres ne l'avouent pas, nous, nous l'avouons : nous avons commis beaucoup de fautes depuis des siècles. Par exemple, notre capacité de conquérants était aussi large que notre capacité d'administrateurs était étroite. Pour notre bon plaisir nous conquérions des pays et nous y restions sans pouvoir arriver à les administrer. Ce défaut nous est resté pendant des siècles. On n'a pas pu s'en corriger. Ainsi qu'un grand Français l'a dit au sein de l'Académie fran- çaise et au sujet de l'Algérie : « Pour un peuple, ce n'est pas la conquête d'un pays qui fait honneur, mais bien la bonne administration dont il le dote » et d'autre part, c'est la condition première du maintien de la souveraineté dans ce pays. Il y avait peut-être de dures paroles dans la réponse donnée à nos délégués ; mais nous ne pourrons pas nier qu'il est vrai que nous n'avons pu arriver à nous concilier 22 hK KL M A L 1 S .M 11 U li V A N T I> K S A 1. L 1 1. S la sympathie des peuples que nous avons eus sous notre ad- ministration. Nous n'avons pas su les rendre heureux. Nous n'avons pas non plus procuré le bien-être à notre peuple. Pour- quoi ? Ce n'est pas le moment d'approfondir ce point, d'autant plus que cela n'aurait plus de valeur désormais... Mais si nous. Turcs, nous voulons conserver notre indépendance sur les territoires turcs là où nous formons la majorité, n'aurons-nous pas formulé une demande rai- sonnable, légitime et équitable ? Nous consentons à ce que la Société des Nations guide notre gouvernement et notre souveraineté dans la voie de la civilisation, sans faire de brèches dans notre existence et dans nos tradi- tions. Voilà comment nous entendons cette assistance ci- vilisatrice, quelle que soit sa dénomination, mandat, as- s'islance ou tutelle. Il est également de notre droit irrécu- sable d'accepter un seul Etat pour cette mission civili- satrice. Quel pourrait être cet Etat ? Certains de nos jour- naux, de nos hommes d'Etat et de nos partis ont fait con- naître leurs opinions sous ce rapport. Trois grandes puis- sances étaient désignées : l'Amérique, l'Angleterre et la France. Quant à nous, nous estimons que nous devons tout d'abord attendre que les puissances précisent, au Congrès de la Paix, leurs intentions relatives à nos desti- nées, qu'elles nous fassent connaître nos limites fixes. Après quoi, lorsque la question de l'assistance dite du mandat pour notre Etat sera mise sur le tapis, l'on aura recours à notre nation pour savoir laquelle des trois puis- sances précitées nous conviendrait. Il y a certaines rumeurs d'après lesquelles l'Amérique accepterait certains mandats en Orient. Mais je crois qu'une pareille assistance ne répond pas à nos besoins et à nos aspirations. h^Iléri, sous la signature de Djélal Nouri : ...Nos compatriotes au cœur pur doivent savoir qu'il serait vain d'essayer de comprendre rapidement la poli- tique anglaise. L'âme anglo-saxonne est une énigme. On L I. k t M A 1. I s .M I. iJ L. V A N 1 I. 1 ^ A I, L 1 K -^ 23 peut — et l'histoire nous en fournit plusieurs exemples — faire des déductions sur les idées et les convictions de toute nation et de tout peuple. Il y a certains peuples, au tempérament exubérant, qui ne peuvent se maîtriser et qui épanchent ce qu'ils ont dans leur for intérieur. Il y a certains politiciens qui ne peuvent pas réussir à dissi- muler leur but. Oui ! L'Angleterre est une énigme. La tendance po- litique la dernière à être connue est celle de l'Angleterre. Chacun parle, tout le monde se livre aux discussions, aux conversations, aux disputes et aux querelles : l'Anglais conserve son sang-froid, déplie son journal, dissimule son visage derrière la feuille et se met à lire. Et, quand per- sonne n*a plus rien à dire, l'Anglais devient tout à coup orateur et c'est ainsi qu'il arrive à dire le dernier mot. La parole de l'Anglais ressemble à une arme ; il ne s'en sert qu'en cas de besoin... Par conséquent il n'est que trop juste d'accorder une importance toute particu- lière à toute parole prononcée par un Anglais dans un langage officiel. Le Premier britannique, M. Lloyd George, a dit, dans un discours dont le texte ne nous est pas encore parvenu, qu' « aucune question n'intéresse l'Angleterre au même point que celle de la Turquie et que Vctvenif de la Grande-Bretagne est lié à la solution de la question turque ». Ces paroles sont d'une impor- tance exceptionnelle. Le Premier anglais n'est pas un président du Conseil ayant l'habitude de parler sans qu'il y ait nécessité. Toute parole est, avant d'être prononcée, pesée jusqu'au centième de milligramme. Nous dédui- sons certaines choses des paroles de M. Lloyd George : 1° Tout d'abord en disant « la Turquie », l'Angle- terre vise notre unité. Si notre intégrité avait été altérée de n'importe quelle façon il n'aurait pas été question de « La question de la Turquie » ; 2° La Grande-Bretagne, en déclarant que son avenir est lié à la solution de la question turque, veut faire com- prendre au concert des puissances qu'elle est plus inté- ressée qu'elles à cette solution et que la Turquie cons- titue pour elle une question de vie ou de mort ; 24 '' i; k Km A LIS. ME DEVANT LES ALLIES 3° Le Sénat américain sait fort bien que les questions orientales ne peuvent être résolues sans l'Angleterre. Et même si, dans le Nouveau Monde, on dresse un pro- gramme de quatorze articles au sujet de la Turquie, ce programme finira toujours par être compatible avec les convictions de l'Angleterre. Quel est maintenant le point de vue anglais ? Je l'ignore. Il se peut même que, jusqu'à présent, le cabinet de Saint-James ne se soit pas encore prononcé, car les Anglais ne sont pas pressés. Leur politique suit un cou- rant général et naturel. L'auteur termine en disant que les Turcs de- vraient savoir mettre à profit la conviction anglaise au sujet de la Turquie et assurer leur unité en s'ef- forçant de maintenir leur intégrité. Le Terdjumani-Hakikcit : Nous ne parvenons pas, à vrai dire, à comprendre la mentalité de certains de nos confrères tendant à se mon- trer partisans du mandat de tel ou tel Etat ; car ad- mettre un pareil mandat n'équivaudrait pas à autre chose qu'à dire adieu à l'indépendance. Nous considérons comme très navrant qu'il soit réclamé par un groupe d'in- tellectuels. En outre, l'article 1 2 des principes wilsoniens ne stipule aucune clause concernant le mandat de tel Etat sur la Turquie. L'Istikal devise sur les mois mandat, "tutelle, etc. et termine en souhaitant que le système qui sera adopté comporte le moins d'atteintes à l'indépen- dance et à l'existence de la Turquie. Le Zéman rejette le mandat, quel qu'il soit, et demande simplement la reconnaissance entière et indivisible de la souveraineté turque. Certes, poursuit le rédacteur turc, nous avons besoin Le KE.MAL18ME U li V A N T LES ALLIES 2D d'une aide. L'Anatol e aussi en est convaincue. Mais nous préférons la liberté à l'esclavage, et plutôt que d'accepter nous-mêmes et de gaîté de coeur le collier — car ça pour- rait en être un — nous posons nos conditions. Il m'a paru qu'il n'était pas inutile de repro- duire ces larges extraits de la presse ottomane ; en France, on ne lit jamais les journaux de Stamboul et il est bien difficile dans ces conditions d'y por- ter un jugement sérieux sur les événements de Tur- quie. Mais quelles sont les vues de la Sublime-Porte? Djemil pacha, préfet de la ville, reflète sans nul doute la pensée gouvernementale. Or, voici la dé- claration qu'il a faite au docteur Crâne : Le pa\fs condamne la politique du sultan déchu et des Jeunes-Turcs et aspire à une ère de progrès et de réformes. Le pays est décidé à avoir recours à la civili- sailon et au progrès européens, et à cet effet il a besoin de Vaide morale d'une grande puissance, telle que VAn- glcterre, ou encore V Amérique... LES JEUNES TURCS NE VEULENT D AUCUNE IMMIXTION ÉTRANGÈRE Amsi, à ne s'en rapporter qu'aux discours qu'elle vient d'entendre et aux articles qu'elle vient de lire, il est impossible à la Mission américaine de formu- ler des conclueions nettes et précises. Pourtant il me suffit d'interroger les uns et les autres, loin de tout apparat et de tout bruit, pour découvrir en 20 LE kémaLisme Devant les alliés quelques jours qu'il y a deux courants bien dis- tincts dans les milieux musulmans. Les Jeunes-Turcs ne veulent d'aucune immix- tion étrangère. Ils sont décidés à réclamer l'indé- pendance totale, absolue de l'empire. Et déjà ils écoutent avec des tressaillements de joie les ap- pels patriotiques qui viennent du fond de l'Ana- tolie... Moustafa Kemal est là-bas, préparant avec une farouche obstination le Mouvement national. A la rigueur ils accepteraient i'aide financière de l'Amérique. Que celle-ci apporte des dollars, oui ! Mais un contrôle, non ! Les Vîeux-Turcs, eux, ne souhaitent qu'une chose, c'est que le fameur Comité, l'Odjak, qui a déchaîné sur le pays tous les fléaux, disparaisse à jamais. Et comme ils se sentent incapables de venir à bout, par leurs propres moyens, de leurs terribles adversaires politiques, dont l'organisa- tion et la puissance sont restées intactes dans le cataclysme universel, ils réclament à cor et à cri le secours de l'Angleterre... Quant au peuple, in- capable d'avoir une idée ou une initiative, il se tait, courbé sous des siècles et des siècles de mi- sères... Quel est le pacha, quel est le bey ou l'ef- fendi qui s'intéressent à l'avenir de cette pauvre bête humaine ? Les politiciens se disputent le pou- voir pour les jouissances ou les profits qu'il donne, aucun ne s'inquiète des besoins de la masse... Un fait à noter : pas une voix ne s'est élevée dans les partis, dans les journeaux turcs pour solli- LE Ké. M A LIS M S DEVANT LES ALLIES 2"] citer notre protection. C'est un silence de mort qui pèse sur le nom français. Qui s'imaginerait ici que Joffre et Foch sont les vainqueurs de la plus grande guerre de l'Histoire ? Et qui se douterait de l'exis- tence de ces « liens d'une amitié traditionnelle » qui unissent la Turquie à la France ? Je constate que <( nos amis » de Stamboul se sont tous évanouis. Ils n'ont de sourires, chez les conservateurs, que pour l'Angleterre et, chez les révolutionnaires, que pour l'Allemagne. Et ceux- ci sont l'écrasante majorité... Pour trouver des francophiles il faut les chercher dans les foyers arméniens, grecs ou juifs... Quoi qu'il en soit des conclusions de la Mission américaine, je partage entièrement l'opinion de mon excellent confrère M. Le Gofî, directeur du journal français le Stamboul, qui rappelle fort à propos la doctrine de Monroë : En raison, dit-il, de l'inévitable évolution vers la for- mule du temps de paix, les doctrines d'avant-guerre reprennent leurs droits. Et c'est ainsi qu'aux Etats-Unis un très fort courant se dessine en faveur du retour à la théorie diplomatique de non-intervention dans l'ancien monde, dans la mesure du moins où elle serait appli- cable. En ce qui concerne spécialement la question de savoir si l'Amérique acceptera ou non des mandats en Europe et en Asie, le Congrès seul en décidera. Or, d'après les plus récentes nouvelles, il ne semble pas que le principe même de l'acceptation y rencontre une très grande faveur. Aussi croyons-nous inutile de discuter ici une question qui ne se posera peut-être pas. Oui, M. Le Goff avait raison de rester scep- 28 r- E K K M A L I s M E DEVANT M: S ALLIES tique sur l'établissement d'un mandat américain en Turquie. On sait, en effet, que le Congrès de Washington a refusé nettement de prendre une part de responsabilité quelconque dans les affaires qui regardent l'Europe... Mais alors que devien- dront les Arméniens? Qui se chargera de leur protection ? Déjà, le Memléket ricane. Ce journal turc pose cette question qui est une insulte au malheur: <( On projette de créer une Arménie dans nos provinces orientales, on veut donc constituer une République des Morts ? » Et le Tarik de s'écrier: <( Les frontières arméniennes, c'est le cadet de nos soucis! )) Il est de toute évidence que les Jeunes- Turcs relèvent la tête. Ils ne parlent plus en vain- cus. Ils se croient toujours les maîtres du pays en dépit de leur défaite militaire et cela malgré la présence des soldats et des marins alliés dans les Dardanelles et sui les rives du Bosphore. Cette pensée n'a pas varié depuis 1 908 : elle vise à chas- ser tous les chrétiens des positions qu'ils occupent dans le proche Orient et à créer un Etat pure- ment turc qui prendra la tête d'un empire toura- nien, base et support d'une vaste Confédération panislamique. Pendant que Talaat travaille à Berlin et à Mos- cou, Enver et Djemal préparent leurs batteries au Caucase. Et Moustafa Kemal organise la révolte de l'Anatolie. Il est vrai que la Porte lance des mandats d'arrêt contre ce remuant pacha et son I. K K ]({ M \ L I S M E 0 F. V A N T I. E 8 A t. I. I É $1 'J9 complice Reouf bey, mais il ne se rencontrera au- cun gendarme pour mettre la main au collet (( des rebelles ». Ainsi que l'écrit VOrieni Nervs, ces mandats d'arrêt ressemblent fort à ceux qui visent Lénine et Trotzki, on ignore qui va les exécuter. Et si d'aventure l'autorité parvient à mettre sous les verrous Halil pacha, oncle d'Enver, et Hut- chuk-Talaat, pour bien montrer sans doute à MM. les hauts-commissaires son désir de châtier les coupables de la guerre, on apprend bientôt que ceux-ci ont pu s'évader de prison et qu'ils échap- pent à toutes les recherches de la police. Aucune nouveauté, écrit La Renaissance, car l'on n'est plus à compter les évasions des écumeurs et des gens du Comité que les divers cabinets qui se sont succédé à la Sublime-Porte avaient, après d'infinies hésitations, pris le parti de faire incarcérer. Dans le tas des criminels innombrables, quelques arrestations ; sur ces arrestations, plusieurs fuites ; des ordonnances de non-lieu et autres circonstances reculent indéfiniment l'heure de la justice. Ainsi se révèle l'œuvre de Thémis dans ce pays irréel à force d'originalités. Le Djagadamart jette un cri d'alarme. Il est on ne peut plus clair, écrit-il, que nos ennemis déploient une grande activité et que ce zèle est fortifié non seulement par l'appui du gouvernement mais encore par la large et effective participation de la population. Ces mouvements populaires et militaires visent deux buts : 1 ° En profitant de l'incertitude générale et des tergi- versations des alVés, former un front contre l'Entête et chercher à réaliser le projet pantouranien qui est choyé actuellement par tous les musulmans en général dans le but de fonder un grand Etat tourauîien, sous l'égide de la Turquie, capable d'imposer son existence à l'Occi- dent ; 30 H: K K M A L 1 s M K D K V A N T LES ALLIÉS 2" Et, dans le cas où ce projet avorterait, on s'effor- cerait d'entraver la formation de l'Arménie unie. Deux camps se trouvent donc en présence l'un de l'autre, l'Arménie, avec une armée minime et des res- sources on ne peut plus restreintes et la Turquie avec l'Azerbéidjan qui, eux, sont appuyés par de larges couches populaires et par des forces militaires impor- tantes. C^esl la lullc suprême pour la vie ou la mort qui se prépare à moins que des interventions extérieures et éner- giques ne viennent contrecarrer ces plans funestes. Mais, sans attendre le secours de l'étranger, il faut que, devant le danger, le peuple arménien prenne en main lui-même ses destinées et fasse le suprême sacrifice pour consolider sa situation critique. Et le journal turc UAlemdar qui est sinon l'or- gane, du moins l'écho du palais, précise la gravité du danger : Il existe, dit-il, duns ce pays, une maladie beaucoup plus grave, plus redoutable et plus dévastatrice que les épidémies. Si nous voulons sauver de la mort les enfants de notre patrie, nous devons tout d'abord terrasser la maladie dont il s'agit : cette maladie, c'est l'unionisme, qui agit plus vite encore que la phtisie galopante. Il serait donc préférable de constituer une commission pour lutter contre l'unionisme plutôt que contre la tuber- culose. Les diverses manifestations de ce fléau morbide sont : le turquismc et le touranisme. Que le Très Haut en pré- serve tous les pays ! Amen ! Car il ne nous reste plus qu'à prier... La circulaire publiée par le gouvernement au sujet de l'arrestation de Moustafa Kemal pacha et de Reouf bey, par suite de leurs instigations et excitations à la révolte, est de nature à constituer la question la plus importante du jour. Donc, les alliés sont prévenus : un général au- I. R KKMALISME DKVANT LES ALLIÉS 3l dacieux va se dresser conlre eux pour entraver l'œu- vre de la victoire. Et, détail qui ne peut manquer d'attirer leur attention, Moustafa Kemal va s'ap- puyer sur Lénine. C'est l'alliance de Bresl-Li- tovsk qui se continue, narguant les hauts-commis- saires, les généraux et les amiraux de l'Entente. Il est curieux de voir ce que celle-ci entrepren- dra pour déjouer le plan turco-russe... Va-t-elle rester les bras croisés, sûre de sa force et de son prestige ? Va-t-elle prendre des mesures énergi- ques pour couper la mauvaise herbe à sa racine? Des informations puisées aux sources les plus diverses aboutissent toutes au même refrain : (( Le Turc affirme quil ria pas été battu. S*il accepta rarmistice cest que le programme de M. JVilson lui donnait toutes satisfactions. » Bien plus, on a fait croire au paysan d'Anatolie que l'Allemagne et la Turquie ont écrasé les alliés. Les problèmes qui se posent me paraissent d'un tel intérêt, le drame qui se déroule me passionne à ce point que je décide de m'installer pour un long séjour à Constantinople, et je prie mon ai- mable compatriote, M. Bert, de me céder le titre du journal Le Bosphore dont je fais un quotidien indépendant, sous l'égide du drapeau français. Pour bien marquer mes intentions, je prends pour guide et pour enseigne ces rudes et fières paroles de Paul-Louis Courier : « Laissez-vous blâmer, condamner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée... » I. E KEMALI8ME DEVANT LES ALLIES II DEVANT LE CONSEIL SUPREME Lt l'LAlDOYER TURC Où en est exactement la question turque devant le Conseil suprême, lorsque je prends (1) la di- rection du Bosphore ? Un armistice a été signé avec la Porte le 30 octobre 1918, mais la paix semble encore lointaine. Après bien des démarches officieuses commencées au mois d'avril, la Turquie fut invitée à faire connaître son point de vue aux alliés. C'est pourquoi une délégation, que présidait Damad Ferid pacha, et qu'avait emmené le cuirassé français Démocratie, débarquait-elle à Paris le 1 1 juin 1919. Introduite au Quai d'Orsay auprès de la Conférence elle faisait la déclaration sui- vante : Messieurs, Je n'aurais pas l'audace de me présenter devant la Haute assemblée, si je croyais que le peuple ottoman ait encouru, dans une guerre qui mit à feu et à sang l'Eu- \ rope et l'Asie, une part quelconque de responsabilités. J Je m'excuse tout d'abord du développement que je donnerai à mon exposé ; je défends, en effet, aujour- d'hui, devant l'opinion publique universelle et devant l'histoire, une cause bien compliquée et bien mal connue. (!) 22 octobre 1919. 34 I-K KÉMALISME DEVANT LLS ALLIES Au cours de la guerre, presque tout le monde civi- lisé s'est ému au récit des crimes que les Turcs auraient commis. Loin de moi la pensée de travestir ces forfaits qui sont de nature à faire pour toujours tressaillir d'hor- reur la conscience humaine. Je chercherai encore moins d atténuer le degré de culpabilité des auteurs du grand drame. Le but que je me propose est de montrer au monde, avec des preuves à Vappui, quels sont les véri- tables auteurs responsables de ces crimes épouvantables. Nous ne nous faisons pas d'illusion sur l'étendue du xiécontentement qui nous entoure. Nous sommes parfai- tement convaincus qu'une foule de malheureux événe- ments lont apparaître la Turquie sous un mauvais jour. Mais la vérité, une fois mise en évidence, empêchera le /honde civilisé et la postérité d'émettre un jugement injuste à notre égard. La responsabilité de la guerre en Orient, entreprise à l'insu du souverain et du peuple ottomans, dans la mer Noire, par un vaisseau allemand, commandé par un amiral allemand, retombe entièrement sur les signataires des traités secrets inconnus du peuple ottoman autant que des chancelleries européennes. Ces pactes furent conclus entre le gouvernement du kaiser et les chefs du Comité révolutionnaire qui, au début de 1913, s'étaient emparés du pouvoir par un coup d'Etat. J'en atteste les dépêches officielles échangées entre les représentants de la France et de la Grande-Bretagne et leurs gouvernements respec- tifs, pendant les trois mois qui précédèrent l'ouverture des hostilités entre la Turquie et l'Empire des Tsars. Une fois la guerre déclarée, l'éternelle convoitise russe à l'égard de Constantinole fut habilement représentée au peuple turc comme un danger imminent... Nos archives sont d'ailleurs librement ouvertes à une enquête qui per- mettrait de confirmer pleinement les déclarations que j'ai l'honneur de soumettre à la Haute Assemblée. Au sujet des autres événements tragiques, je me per- mettrai de répéter ici ce que j'ai maintes fois déclaré devant le Sénat ottoman. La Turquie déplore le meurtre d'un grand nombre de ses conationaux chrétiens, autant 3d que le meurtre de musulmans proprement dits. En effet, non contents des crimes perpétrés contre les chrétiens, le Comité Union et Progrès voua à la mort, par tous les moyens, trois millions de musulmans. Quelques centaines de mille de ces malheureux, chas- sés de leurs foyers, errent encore aujourd'hui au centre de l'Asie Mineure, sans gîte, sans aucun secours d'exis- tence. EX s'ils retournaient dans leurs provinces, ils se trouveraient aussi dépourvus, car un grand nombre de villes et de villages musulmans et chrétiens ont été détruits et ruinés à dessein. L'Asie Mineure, aujourd'hui, n'est qu'une vaste ruine. Et malgré sa vigilance, le nou- 1 gouvernement n'a pu atténuer encore les effets istreux du cataclysme. Il sera toujours facile de con- firmer ce que j'avance par une enquête faite sur les lieux mêmes. Ce qu'il faut écarter, c'est l'hypHithèse d'un conflit de races et l'explosion du fanatisme religieux. D'ailleurs le peuple turc, à une époque où la violence pouvait avantageusement lutter contre le droit, a su res- pecter la vie, l'honneur, les sentiments sacrés des nations chrétiennes soumises à la loi. Il serait plus équitable de juger la nation ottomane par l'ensemble de sa longue histoire et non pas par une période des plus désavan- tageuses pour elle. Peu importent les noms, les principes et les procédés des révolutionnaires russes et turcs ; ce sont les mêmes instincts qui les conduisent ; détruire la société pour s'emparer de ses débris, en supprimer les membres, pour se rendre maîtres de leurs biens. L'Eu- rope et l'Amérique cherchent, par d'énormes sacrifices, à délivrer les peuples slaves dont l'attitude apparente, à l'égard de l'Entente, ne diffère guère actuellement de celle des Turcs, réduits au silence, paralysés comme ils l'ont été les uns et les autres par une tyrannie inouïe. Les Turcs qui se sont ainsi trouvés sous la domination du comité, dans la même situation que les Russes sous celle des terroristes, méritent, de la part des dirigeants des grandes nations, maîtresses des destinées du monde, la même aide humanitaire et bienveillante. La vérité commence depuis quelque temps à pénétrer dans l'opinion publique européenne. Le grand procès des 3G LE KÉiMALISME DEVANT LES ALLIES unionistes, à Constantinople, a montré les responsabilités des chefs du comité qui, tous, occupèrent les plus hautes fonctions de l'Etat, en ce qui concerne la guerre et les événements tragiques de l'Orient ; c'est la réhabilitation de la nation ottomane. Ainsi réhabilitée devant le monde civilisé, notre mis- sion sera dorénavant de nous appliquer à une culture économique et intellectuelle mtense, pour devenir de cette façon un facteur utile dans la Société des Nations. Le peuple ottoman souhaite qu'enfin le chaos existant, favorisé par cet état anormal des choses qui n'est ni la guerre ni la paix, fasse place à l'ordre et souhaite aussi voir la fin de l'occupation continuelle de ses territoires, malgré l'armistice. Cette occupation a donné, en effet, à Smyrne, libre cours aux excès les plus déplorables com- mis au détriment de la population musulmane sans défense. Il souhaite aussi ardemment que l'on main- tienne sur la base du statu quo anle bellum l'intégrité de l'Empire ottoman qui depuis 40 ans a été réduit à son extrême limite. Ils désirent enfin qu'on accorde en Thrace, au nord et à l'ouest d'Andrinople, où les musul- mans ont une majorité écrasante, une ligne de frontière qui rendra possible la défense d'Andrinople et de Cons- tantinople. Ce que nous demandons là est d'ailleurs en parfaite conformité avec les principes du président Wilson, prin- cipes au nom desquels nous avons demandé Varmisiice, convaincus qu'ils seraient indistinctement appliqués dans l'intérêt de la paix du monde. D'autre part, un nouveau morcellement de l'Empire ottoman bouleverserait l'équi- libre de l'Orient. Les chaînes du Taurus ne sont par ailleurs une ligne de démarcation géologique. Les contrées situées au delà de ces montagnes, de la Méditerranée à la mer d'Arabie, sont, quoiqu'on y parle une langue différente de la langue turque, indissolublement liées à Constantinople par des sentiments plus profonds que le principe de la nationalité. En deçà et au delà du Taurus, le même idéal, la même pensée, les mêmes intérêts moraux et matériels unissent les habitants. Ils forment un bloc compact dont la désa- I. F. K K M A L I S M K DEVANT LES ALMÉS 37 grégation nuirait au calme et à la paix de l'Orient. Même un plébiscite ne résoudrait pas la question, car il s'agit de l'intérêt suprême de plus de 300.000 millions de musulmans, ce qui constitue une fraction importante de la totalité du genre humain. La conscience mondiale ne peut approuver que des conditions de paix conformes au droit, aux aspirations des peuples et à la justice immanente. Ce plaidoyer, non dépourvu d'éloquence, fut écouté avec la plus bienveillante attention. Par certains côtés il était assez habile, car il condam- nait sans appel (( ces forfaits qui sont de nature à faire pour toujours tressaillir d'horreur la con- science humaine ». Les Jeunes-Turcs étaient cloués au pilori par un homme qui parlait à la fois au nom du pays et au nom du sultan. C'était don- ner aux Alliés une satisfaction morale d'un très haut prix. Et c'était venger dans une certaine me- sure la mémoire des victimes de Talaat, d'Enver et de Djemal. Pourquoi le grand vizir ne se bor- na-t-il pas à défendre l'honneur national et pour- quoi surtout crut-il devoir annoncer qu'il aurait à faire un autre exposé qui était en préparation ? Il y eut, en effet, un second mémorandum dont voici le texte : Bien que la situation politique et économique de l'Em- pire ottoman et ses anciennes relations d'amitié avec les puissances occidentales eussent dû engager la Turquie à conserver une neutralité bienveillante, certaines tristes circonstances l'ont entraînée dans cette guerre fatale, en dépit de ropposiiion manifeste de la nation. Nous croyons inutile de rép)éter ici dans tous leurs détails les événe- ments qui se sont déroulés au cours des quatre années 38 I. r: K K M AT. I s M E DEVANT LES ALLIÉS de guerre. La population musulmane eut à souffrir autant que les non-musnlmans des crimes qui ont été perpétrés. Par sa grande histoire et son glorieux et honorable passé la Turquie a fait preuve de force et de capacité non seulement dans le domaine militaire mais encore dans le domaine intellectuel et scientifique. En un mot, le fait que les Ottomans ont réussi à fonder un Empire immense est une preuve de leur capacité politique. Contrairement à ce que prétendent les petites puis- sances orientales intéressées à son démembrement et à sa ruine, l'Empire ottoman n'a jamais constitué pour l'hu- manité un fléau analogue à celui des Empires de Gengis- khan et de Tamerlan. Il s'était constitué au contraire, avec le temps et grâce à sa bonne organisation politique. Il a garanti le bien-être et le salut à plus de 100.000.000 de ses sujets de différentes races et religions répandus à travers les trois continents. L'Empire ottoman a auto- risé la création, sur son territoire d'abord, de patriar- cats, et plus tard de vastes communautés, garantissant ainsi à tous par son organisation juste et sage la liberté de conscience et de pensée. L'ère des réformes commença pour la nation ottomane le jour où elle reconnut les bien- faits de la civilisation européenne. Les importantes étapes franchies par la Turquie dans l'espace d'un quart de siècle sur la voie du progrès lui valurent d'être admise au rang de grande puissance lors de la conclusion du traité de Paris, vers le milieu du XIX" siècle. Forte de cet heu- reux souvenir et escomptant l'assistance amicale des puis- sances occidentales, la nation turque espère pouvoir suivre à l'avenir comme par le passé la voie du progrès et du perfectionnement. Après avoir évoqué ces souvenirs historiques, la délé- gation ottomane, abordant la situation actuelle, s'em- presse de déclarer que les questions, aujourd'hui pen- dantes, peuvent être réparties en trois points différents, dont la solution ne peut être qu'une et indivise. Ces trois points sont les suivants : a) La Turquie européenne, b) Les parties turques de l'Asie,. c) L'Arabie. I. i: K l^ \l A I, l s M i; |> i; V A N T I. 1 s ALLIÉS 30 La délégation ottomane a l'honneur d'exposer au Con- seil suprême de la paix les considérations suivantes : a) La Thrace. — Le maintien d'une paix permanente dans cette partie de l'Europe dépend de la possession d'une frontière susceptible d'écarter toute éventualité d'a!?ression contre la ville d'Andrinople. Ce jj^st qu'à ce prix que l'on assurerait la protection der^0 capitale ottomane, Constantinople. Conformément aux principes de M. Wilson et pour des raisons économiques, les territoires situés au nord et à l'ouest d'Andrinople étant habités par une majorité turque absolue devraient être englobés dans les frontières ottomanes. Cette question avait déjà été débattue en 1878 à Berlin, entre le gouvernement de Londres et les délégués russes qui sont tombés d'accord après de longues et minutieuses délibérations pour résoudre le problème en acceptant pour frontière une ligne allant du cap Siton sur la mer Noire et se prolongeant vers l'intérieur dans la direction de Démir Han et Moustafa pacha, pour se terminer dans les Balkans Noirs. Arrivée au point de Koucheva, la nouvelle frontière suivrait le cours du Kara Sou jusqu'à son embouchure, à l'ouest de Cavalla sur la côte de Varchipel. b) L'Asie Mineure. — Au nord, la mer Noire, à l'est, la frontiè.o turco-russe d'avant-guerre englobant les vilayets de Mossoul, Diarbékir, et une partie de celui d'Adana en s'arrêtant à la Méditerranée. c) Les îles de l'Archipel se trouvant à proximité des côtes ottomanes n'en sont que le prolongement. Se ratta- chant historiquement et économiquement elles doivent demeurer sous la souveraineté ottomane afin d'assurer la défense du littoral contre la contrebande et les incursions éventuelles. d) Dans le cas où les puissances de l'Entente seraient sur le point de reconnaître la République Arménienne fondée à Erivan, la Délégation ottomane considère comme possibles les pourparlers au sujet d'une rectifi- cation des frontières. Elle s'engage, en outre, à accorder 40 I. r, K É M A L I s M E DEVANT LES ALLIES toutes les facilités aux Arméniens qui désireraient s'expa- trier pour s'établir dans la nouvelle république. e) L'Arable. — Tous les territoires situés au delà de la région où Ton parle turc, la Syrie, la Palestine, le Hedjaz, l'Assyrie, le Yémen, l'Irak, en un mot toutes les contrées arabes qui formaient avant-guerre une partie intégrante de l'Empire ottoman, jouiront d'une large auto- nomie sous la souveraineté ottomane. Un haut dignitaire revêtu des mêmes pouvoirs que l'ancien Chéik-UI-Harem sera placé à la tête des Lieux Saints, de la Mecque et de Médine. Des contingents turcs en nombre suffisant lui seront adjoints par respect pour les Lieux Saints. Les mêmes mesures pourraient être prises à l'égard de Jérusalem. Le Khalife se réservera d'envoyer tous les ans aux Lieux Saints une caravane sacrée dont le chargement sera réparti par les soins de l'Etat parmi la population du Hedjaz. Dans les territoires arabes les valis devront être nommés par le sultan. Le drapeau ottoman devra conti- nuer à p flotter. L'application de la justice et la frappe des monnaies dans ces régions se feront également au nom de Sa Majesté. La Délégation ottomane est prête à donner son avis dès que les pourparlers seront engagés relativement aux questions financières, économiques, judi- ciaires et autres. Il est naturel qu'une fois ces questions résolues, les forces militaires ententistes qui se trouvent en territoire ottoman ne tarderont pas à évacuer le pays. T'eus les esprits au sein de l'Empire ottoman, sans se laisser abuser nullement par la gravité de la situation, sont fermement décidés à n'accepter ni le démembrement ni la répartition de l'Empire en divers mandats. Aucun gouvernement ne saurait agir à ce propos à Vencontre des vœux de la nation. Il est un fait certain, c'est que la population d'aucune région, voire même les tribus vivant au delà de la chaîne du Taurus, ne consentiraient à la dislocation de l'Empire ottoman fondé et renforcé par un passé séculaire. Les dépêches provenant par milliers des différents vilayets, les meetings que des centaines de mille de nos Il K É M A M s M K DKVVNT LES A L L t T: H ^I compatiiotes tinrent dans la capitale de l'Empire, ainsi que les démonstrations de toutes les couches de la société ottomane dénotent la même idée. Confiante en l'esprit de justice et d'impartialité de la Conférence de Paris, la natioft ottomane nourrit le ferme espoir de voir se réaliser nos aspirations relatives à l'unité et à l'indépendance et au maintien de la paix dont le proche Orient a si grand besoin. Le plaidoyer s'était changé en revendication. On eût dit que la Turquie sortait d'une victoire et dictait ses conditions au vaincu. En effet, Damad Ferid pacha ne se contentait pas de demander les frontières de 1914, il récla- mait en plus des territoires qui avaient échappé, lors des précédentes guerres, à la souveraineté ot- tomane. Pour ceux qui connaissent l'exquise ur- banité de Damad Ferid pacha, on ne pouvait pas dire qu'il se moquait de la Conférence. Ce parfait gentleman, qui est un des derniers grands seigneurs du monde turc, était de bonne foi. Il s'imaginait qu'on pourrait profiter du remaniement de l'Eu- rope pour rectifier ce qui, dans son esprit, avait été l'erreur d'une époque mal inspirée et mal dirigée... Ayant protesté au Sénat avec un magnifique cou- rage et une inlassable indignation contre la poli- tique turco-allemande de 1914-1918, il croyait sincèrement que l'Entente ne garderait que le souvenir de cette noble attitude et passerait tout doucement l'éponge sur l'inqualifiable trahison de la Jeune-Turquie. Cette thèse qui consistait à dé- gager les responsabilités nationales pour attirer toutes les colères et toutes les foudres sur quelques 42 Liî Ki:MALisMn: devant I. ks almks majestés, quelques ministres et quelques généraux, fut celle des (( démocrates )) allemands, autri- chiens, hongrois et bulgares. Le Conseil suprême ne pouvait l'admettre, car elle eût permis aux vain- cus de ne rien payer aux vainqueurs. Les peuples doivent endosser les fautes de leurs gouvernants. Tant pis pour eux s'ils ne savent pas chasser les tyrans et les bandits ! Damad Ferid pacha ne mé- ritait, certes, que des éloges pour sa conduite per- sonnelle, mais il représentait devant les alliés tout Uempire ottoman et c'est pourquoi le Conseil su- prême lui donna le 25 juin 1919, par la bouche de M. Clemenceau, la réponse suivante : LA RÉPONSE DES ALLIES Monsieur le Président, Le Conseil des principales puissances alliées et asso- ciées a lu avec la plus soigneuse attention le mémorandum qui lui a été remis par Votre Excellence (1) le 1 7 juin. Fidèle à la promesse alors donnée, le Conseil désire pré- senter sur ce document les observations suivantes : Dans son exposé des intrigues politiques qui ont accompagné l'entrée de la Turquie dans la guerre, et des tragédies qui l'ont suivie. Votre Excellence ne cherche en aucune façon à excuser ni atténuer des crimes dont le gouverne- ment turc s'est alors rendu coupable ; cet exposé admet formellement ou implicitement que la Turquie n'avait aucun sujet de conflit avec les puissances de l'Entente ; qu'elle a agi en instrument docile de l'Allemagne ; que ({) Damad Ferid Pacha est plus qu'une Excellence. En sa qualité de grand vizir et de membre de la famille impériale, il a le titre d'Allesse. LE KÉMALISMB DEVANT LES ALLIES 43 la guerre, dont le début fut sans excuse, fut accompagné de massacres dont l'atrocité calculée égale ou dépasse tout ce qu'a jamais enregistré l'histoire. Mais il prétend que ces crimes ont été commis par un gouvernement dont les méfaits ne sauraient être imputés au peuple turc ; que ces crimes, dont les mahométans n'ont pas souffert moins que les chrétiens, ne comportaient aucun élément de fanatisme religieux, qu'ils n'étaient en rien conformes à la tradition ottomane telle qu'elle ressort de la façon dont, à travers l'histoire, la Turquie a traité les races sujettes ; que le maintien de l'Empire ottoman est néces- saire à l'équilibre religieux du monde ; que la politique, non moins que la justice, recommande donc de rétablir intégralement ces territoires dans leur état d'avant- guerre. Le Conseil ne peut accepter ni cette conclusion ni les arguments sur lesquels elle se fonde. Il ne met pas en doute un seul instant que le gouvernement actuel de la Turquie ne réprouve profondément la politique suivie par ses prédécesseurs ; même si le gouvernement turc n'y était pas engagé par des considérations de moralité (et il l'est évidemment) , il y serait décidé par des consi- dérations d'opportunité. Pris individuellement, ses mem- bres ont toutes les raisons et tous les droits de répudier les actes dont le résultat s'est montré si désastreux pour leur pays. Mais, d'une façon générale, une nation doit être jugée d'après le gouvernement qui dirige sa poli- tique étrangère et dispose de ses armées. La Turquie ne peut pas non plus prétendre être dispensée des justes conséquences de cette doctrine simplement parce que ses affaires, au moment le plus critique de son histoire, sont tombées aux mains d'hommes qui, entièrement dénués de principes et de pitié, ne pouvaient même pas com- mander au succès. Toutefois, en prétendant à une restitution territoriale complète, le mémorandum ne semble pas se fonder uni- quement sur l'argument que l'on ne doit pas obliger la Turquie à expier les fautes de ses mmistres. Cette pré- tention a des raisons plus profondes ; elle fait appel à 44 I' K REM ALI s. Ml. I) K V A N T I. K S ALLIES l'histoire de la domination turque dans le passé et à l'état actuel du monde musulman. Le Conseil est désireux de ne pas entamer de contro- verses inutiles, ni de causer upe peine superflue à Votre Excellence et aux délégués qui l'accompagnent. Il est bien disposé envers le peuple turc, dont il admire les excellentes qualités. Mais il ne peut compter au nombre de ces qualités, l'aptitude à gouverner des races étran- gères. L'expérience a été trop souvent et trop longtemps répétée pour qu'on ait le moindre doute quant au résul- tat. L'histoire nous rapporte de nombreux succès et aussi de nombreux revers turcs : nations conquises et nations affranchies. Le mémorandum lui-même fait allusion à des diminutions apportées à des territoires qui étaient récemment encore sous la souveraineté ottomane. Cependant, dans tous ces changements, on ne trouve pas un seul cas, en Europe, en Asie, ni en Afrique, où l'établissement de la domination turque sur un pays n'ait été suivie d'une diminution de sa prospérité matérielle et d'un abaissement de son niveau de culture. Que ce soit parmi les chrétiens d'Europe ou parmi les mahométans de Syrie, d'Arabie, d'Afrique, le Turc n'a fait qu'apporter la destruction partout où il a vaincu : jamais il ne s'est montré capable de développer dans la paix ce qu'il avait gagné par la guerre. Ce n'est pas dans ce sens que ses talents s'exercent. La conclusion évidente de ces faits semblerait être la suivante : la Turquie ayant, sans la moindre excuse et sans provocation, attaqué de propos délibéré les puissances de l'Entente et ayant été battue, elle a fait retomber sur ses vainqueurs la lourde tâche de régler la destinée des populations variées qui composent son empire hétérogène. Ce devoir, le Conseil des principales puissances alliées et associées désire l'accomplir autant du moins qu'il concorde avec les vœux et les intérêts permanents des populations elles-mêmes. Mais le Conseil constate à regret que le mémorandum fait valoir à cet égard des considérations d'un ordre tout différent et fondées sur de prétendues riva- lités religieuses. A entendre ces raisons, l'Empire ottoman LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS 45 devrait être maintenu intact, non pas tant au pro6t dts musulmans ou des chrétiens vivaql à l'intérieur de ses fron- tières que pour obéir au sentiment religieux de gens qui n'ont jamais senti le joug turc, ou qui ont oublié de quel poids il pèse sur ceux qui sont contraints de le subir. Mais, à coup sûr, jamais l'opinion ne fut moins jus- tifiée en fait. Toute l'histoire de la guerre démontre qu'elle ne repose sur rien. Quelle peut être la portée religieuse d'une lutte dans laquelle l'Allemagne protestante, l'Au- triche catholique, la Bulgarie orthodoxe et la Turquie musulmane se sont liguées pour piller leurs voisins ? Dans toute cette affaire le massacre d'Arméniens chrétiens par ordre du gouvernement turc fut la seule occasion où l'on put apprécier la saveur d'un fanatisme réfléchi. Mais Votre Elxcellence a fait remarquer que, sur l'ordre de ces mêmes autorités, des musulmans inoffensifs ont été massacrés en nombre assez grand et dans des circonstances suffisam- ment horribles pour atténuer, sinon même écarter com- plètement, tout soupçon de partialité religieuse. Donc, pendant la guerre, les gouvernements n'ont donné que peu de preuves de sectarisme, et, quant aux puissances de l'Entente, elles n'en ont donné aucune. Mais rien ne s'est produit depuis qui soit de nature à modifier ce jugement. La conscience d'un chacun a été respectée ; les lieux sacrés ont été soigneusement préser- vés ; les Etats, les peuples qui, aveoit la guerre, étaient musulmans, le sont encore. Rien de ce qui touche à la religion n'a été changé, excepté les conditions de sécurité dans lesquelles on peut la pratiquer, et ce changement, partout où les alliés exercent leur contrôle, a été certaine- ment dans le sens du mieux. Si l'on répond que la diminution des territoires d'un Etat musulman historique doit porter atteinte à la cause musulmane dans tous les pays, nous nous permettons de faire remarquer qu'à notre avis c'est une erreur. Pour tous les musulmans qui pensent, l'histoire moderne du gouvernement qui occupe le trône à Constantinople ne saurait être une source de joie ou de fierté. Pour des raisons que nous avons déjà données, le Turc s'est essayé à une entreprise pour laquelle il avait peu d'aptitudes, et 46 LE K É M A L I S M E DEVANT LES ALLIÉS dans laquelle il a, par suite, obtenu peu de succès. Qu'on le mette à l'œuvre dans des circonstances plus favorables ; qu'on laisse son énergie se déployer princi- palement dans un cadre plus conforme à son génie et dans de nouvelles conditions moins compliquées et moins difficiles après avoir rompu, et peut-être oublié, une tra- dition mauvaise de corruption et d'intrigues, pourquoi ne pourrait-il ajouter à l'éclat de son pays, et indirectement de sa religion, en témoignant de qualités autres que le courage et la discipline dont il a toujours donné des preuves si manifestes ? A moins d'erreur de notre part. Votre Excellence comprendra nos espoirs. Dans un passage frappant de son mémorandum, elle déclare que la mission de son pays est de se consacrer à « une intense culture économique et intellectuelle ». Nul changement ne saurait être plus sensationnel et plus saisissant, aucun ne saurait être plus profitable. Si Votre Excellence peut prendre l'initiative de cette impor- tante évolution chez les hommes de race turque, Elle mé- ritera et recevra certainement toute l'aide qu'il est en notre pouvoir de lui donner. Jamais la Turquie officielle n'avait reçu de la chrétienté une aussi dure leçon. On crut voir dans cette sévérité le coup de fouet cinglant de M. Cle- menceau. Mais il paraîtrait que c'est une plume anglaise qui rédigea l'impitoyable réquisitoire. Ce qui est certain c'est que M. Clemenceau en ap- prouva sans réserve le fond et la forme. Damad Ferid pacha et ses collègues, écrivait le Temps (1), ne doivent pas se dissimuler que l'insuccès de leur mission est dû, pour une large part, à l'attitude qu'ils ont adoptée. Ils en sont restés à une politique surannée. Jadis, dans toute négociation relative à (1) Temps, 3 juillet. I. K K K M A L I S M E U L \ A .\ T LES ALLIÉS 47 l'Orient, l'existence de l'Empire ottoman était un dogme et le marchandage était une règle. Aujourd'hui, il n'y a plus d'empires sur le continent européen. Le» grandes affaires du monde ne sont plus réglées par des diplo- mates, renseignés sur les finesses orientales et accoutumés à l'escrime psychologique d'autrefois. En revendiquant l'intégrité de leur territoire, en réclamant beaucoup plus qu'ils n'avaient chance d'obtenir, les envoyés du Sultan ont fait tort à la cause de leurs concitoyens. Et pourtant Damad Ferid pacha ne désespérait pas. En rentrant à Stamboul, il avait le sourire et il s'étonnait des inquiétudes que manifestait la presse turque. Dans une note qui lui a été remsie quarante-huit heures après la réponse de M. Cle- menceau — et qui l'invitait poliment à quitter Pa- ris — la Conférence de la Paix n'a-t-elle pas fait t»vAÎi- nitf» (( les déclarations de la délégation ot- tomane ont reçu et continueront à recevoir l'atten- tion minutieuse qu'elles méritent » ? C'en est assez pour encourager les plus vives espérances. La Porte profitera du long répit qui lui est accordé pour manœuvrer dans les coulissesj diplomatiques. Elle a noté et elle retient le pré- cieux aveu que les puissances alliées et associée^ ont eu la naïveté d'écrire et de signer : (( Les dé- clarations de la délégation ottomane », est-il dé- claré dans la note susdite, « touchent à d'autres in- térêts que ceux de la Turquie et soulèvent des questions internationales dont la solution immé- diate est malheureusement impossible. » Donc, lorsqu'il s'agit de la question d'Orient, an en est encore aux luttes d'influences dans les 48 l^K KÉMALISMU DEVANT LES ALLIÉS chancelleries européennes. Mciis alors les Turcs peuvent intriguer comme autrefois, pour faire une brèche dans le bloc des vainqueurs. Ils prendront les masques les plus divers pour endormir les mé- fiances de l'ennemi. Les uns seront anglophiles, les autres francophiles. On arrivera peut-être ainsi à dresser Paris contre Londres ! Les Vieux-Turcs étaient passés maîtres dans l'art de a diviser pour régner ». C'est pourqupoi le sultan Abd-ul-Hamid avait pu se maintenir ferme et narquois sur un trône couvert de sang et de honte. Il restait insen- sible aux malédictions qui montaient vers lui de tous les points du globe, parce que dans la tem- pête qui eût dû le faire sombrer, la dispute des in- térêts européens éloignait sa barque des écueils les plus dangereux. I. !•: K K M A L I 8 M E DEVANT LES A L L 1 K S \ij m LE MOUVEMENT NATIONAL l.i: KKMALlSMi: SUCCEDE A L ENVKKlb.ME Si les Jeunes-Turcs étaient restés fidèles à la méthode hamidienne dans la conduite des affaires étrangères ils n'eussent certainement pas provoqué l'effondrement de l'empire. Ayant adopté le sys- tème allemand, ils voulurent résoudre tous les pro- blèmes par la force. Pour eux, le droit ne comptait pas. Et la guerre n'a pas changé leur mentalité. Ils sont en 1919 ce qu'ils étaient en 1914. Ils con- tinuent leur politique de violences et contre les raïas et contre les étrangers. Ils ne se sont pas in- clinés devant la victoire des alliés. Le 1 1 février 1919, M. René Puaux adressait de Smyrne au Temps la dépêche suivante : L'organisation du Comité Union et Progrès continue à fonctionner en Asie Mineure où les Jeunes-Turcs ont laissé des armes aux démobilisés et où un vaste système de bandes s'organise secrètement. Les organisateurs de ce mouvemnt prêchent aux masses une sorte de bolchevisme, les poussant à s'emparer des terres. Dans l'espèce il s'agit d'exterminer les propriétaires chrétiens et une nouvelle persécution se prépare. Il est essentiel que l'on envoie immédiatement des contingents, pris dans l'armée de Macédoine, pour occuper d'abord les voies ferrées et pour prendre le commandement de la gendarmerie otto- mane. La valeur d'une division suffirait pour parer au dcmger immédiat et couper court à tout mouvement. Les assurances du gouvernement ottoman actuel sont sans 50 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIIÔS valeur car il est impuissant en Asie Mineure. Il faut agir sans retard. Cet avertissement était donné quatre mois avant que les Grecs eussent débarqué à Smyrne. Donc, il est faux de prétendre que le Mouve- ment national est né de cette occupation militaire. L'armistice avait paru mettre fin à l'activité du Comité Union et Progrès. En réalité, ceux des Jeunes-Turcs qui n'étaient pas ouvertement com- promis dans les déportations et les massacres n'at- tendaient qu'une occasion favorable pour repren- dre le cours de leurs exploits. L'attitude indulgente et indécise que les alliés observèrent à leur égard, lors de leur entrée à Constantinople, favorisa leurs desseins et augmenta leur audace. Le Comité comprit que la partie n'était pas perdue s'il op- posait à la faiblesse des Vieux-Turcs et à la naï- veté des alliés de la fermeté et de la décision. Mais il devait changer d'étiquette et de chef. UUnio- nisme étant usé et discrédité, il mit en avant le na- tionalisme. Enver étant vidé et flétri il se rangea sous la bannière de Moustafa Kemal. D'où venciit ce nouveau prophète ? A en croire Damad Ferid pacha, il serait d'ori- gine juive. Il appartiendrait à cette catégorie de musulmans qui, au XVIII" siècle, à la suite de la révolte de Sabbataï, embrassèrent l'Islam pour échapper au pal ou au crucifiement. Officier plus ou moins ignoré du public, il avait fait ses IF K K M A I. I fl M K I> F. V A N T L R 8 A L L I K S 5 I études à l'école de Pancaldi, puis il était allé les terminer en Allemagne. Ancien attaché militaire à Sofia, il faisait profession de germanophilie comme presque tous les officiers ottomans. D'un carac- tère emporte, c'était ce que l'on appelle a un mauvais coucheur ». Il ne se gênait pas pour en- voyer promener ses supérieurs; il se jugeait plus capable qu'eux. C'est ainsi qu'il eut des démêlés violents avec Djelal pacha et qu'il entra en con- flit avec Liman von Sanders lui-même. Lorsque la guerre éclata il était colonel. Ce fut la campagne des Dardanelles qui le mit en vedette. Il s'était distingyé le 25 avril 1915 à Aari Bournou, et il avait pendant trois mois tenu la position, résistant avec succès à toutes les attaques ennemies. Mais ce fut surtout la bataille des Anafartas, le 7 août 1915, qui lui valut sa réputation. Liman von San- ders a fait à ce propos un vif éloge de ses quali- tés militaires. Promu général, Moustafa Kemal commanda un corps d'armée en Syrie, sous les ordres de Falkenhayn, puis de Liman von Sau- ders. Il fut, à ce qu'il paraît, en désaccord, à plu- sieurs reprises, avec l'état-major allemand sur la marche à imprimer aux opérations. A la bataille de Gaza, notamment, on n'aurait pas voulu suivre ses avis. On a voulu feiire du dictateur d'Angora un ami de la France. On a prétendu qu'il était marié à une Française. Tout cela est fantaisie pure. S'il s'est disputé avec Liman von Sanders il n'en continua pas moins de nourrir pour les Ai- 52 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS lemands cette vive sympathie et cette profonde ad- miration dont il faisait parade en 1914. Il est fanatique moins par conviction religieuse que par xénophobie. Il affecte d'être le défenseur de la foi islamique. Il lance des édits pour imposer la stricte observation des préceptes du Chéri, la loi sainte que doit suivre tout vrai croyant. Mais personnellement il en fait à sa guise, il n'accepte du Coran que ce qui plaît à sa fantaisie. Ainsi, il interdit sous des peines sévères l'usage du raki, mais il ne se fait aucun scrupule, lorsqu'il se croit à l'abri des regards indiscrets, de humer le Bor- deaux et de déguster le Bourgogne. On le dit dé- sintéressé en matière d'argent, ce qui, en Turquie, est excessivement rare. Sous des dehors modestes il cache une grande ambition. II aspire à jouer le rôle de maire du pa- lais sous un sultan fainéant. Il rêve peut-être plus A Stamboul les énergumènes du nationalisme voient en lui le futur fondateur d'une nouvelle dy- nastie. On s'explique alors qu'il ait affaibli le pou- voir et l'autorité du sultan et qu'il ait brisé net le prestige du prince héritier dont la popularité avait semblé grandir à certains moments dans les milieux jeunes-turcs... Tout d'abord, il se posa en adversaire déter- miné du Gouvernement central. Il voulut dresser Angora contre Stamboul. Puis, il s'aperçut, ou on lui démontra, qu'il était de son intérêt de se servir de Yildiz-Kiosk pour arriver à ses fins. Il n'est pas I. p. KiMALISMC UtVANT I. ». S .M. I. I K A M< douteux que les belles protestations de fidélité et de dévouement qu'il prodigue au sultan ne sont qu'une phraséologie destinée à masquer ses des- seins. Mais n'anticipons pas, nous le jugerons à l'œuvre... Par son caractère décidé et aventureux, Mous- tafa Kemal inspirait quelques craintes à la Porte. Damad Ferid pacha crut opportun de l'envoyer en province en lui donnant le titre d'inspecteur général du 3' Corps d'Armée. Il s'agissait d'éloi- gner un soldat remuant et de profiter en même temps de ses talents d'organisateur pour mainte- nir intactes les forces militaires dont la démobi- lisation était exigée par l'armistice. Moustafa Kemal se rendit compte de l'importance de sa mission ainsi que des conditions de son départ; aussi déclarait-il à ses intimes, sur le quai d'Haï- dar-Pacha : « Je pars, mais je ne reviendrai que le jour où cela me conviendra. » Dans Vesprit du gouvernement les éléments que Moustafa Kemal devait organiser, soit en versant dans les cadres de la gendarmerie les soldats démobilisés, soit en ar- mant les populations musulmanes, serviraient éven- tuellement de moven de pression sur les alliés dans la discussion du traité de paix. A peine l'inspec- teur général avait-il foulé le sol de l'Anatolie, il revendiqua la Turquie pour les Turcs, arboramt l'étendard du Comité. Aussitôt ce fut comme un aimant qui attira tous les unionistes de l'armée et de l'administration. L'odjak était resté debout au 1 11 Kl': AI .V L l Si M i: U r. \ A N T l l > \ I. I. I £ S milieu des ruines de la patrie. C'était la seule or- ganisation politique qui eût des cadres et des troupes. L*armée et l'administration lui apparte- naient tout entières. Mais après la fuite d'Enver et de Talaat il lui manquait un chef : celui-ci se présentait en la personne de Moustafa Kemal, il fut agréé d'enthousiasme, et on le proclama le sauveur de la patrie... Grâce à l'incurie des alliés, Moustafa Kemal a trouvé prêts tous les éléments constitutifs d'une armée; lui et ses amis n'ont eu que la peine de coordonner ces éléments et de les compléter. Ja- mais, en effet, le désarmement stipulé par l'armis- tice n'a été opéré sérieusement. Les unités des huit corps d'armée qui se trouvaient en Anatolie sont restées constituées avec leurs cadres et leurs états- majors. Il en a été de même des débris des corps d'armée de Syrie et de Mésopotamie qui ont re- flué en Anatolie. Les dépôts d'armes et de muni- tions plus ou moins inventoriés, sommairement et partiellement, sont restés tels quels, à la garde d'Allah, surtout dans l'intérieur. Quant à ceux qui étaient à proximité de Constantinople, on en a confié la surveillance à des troupes ridiculement insuffisantes, tel ce dépôt d'armes de Gallipoli que gardaient un sergent et douze hommes. Une belle nuit, une bande de 250 hommes assaillit le dépôt et enleva des milliers de fusils sans rencontrer de résistance. Cela se passait en mai 1919. L'immense stock de matériel de guerre que les Allemands I. i. k t M A I. I a M i: avaient accumulé à Angora et à Sivas, où étaient les magasins généraux de l'armée turque pendant la guerre, est demeuré à la disposition du premier venu. Les nationalistes n'ont eu qu'à se baisser pour ramasser fusils, mitrailleuses, canons, camions- automobiles, avions, etc.. On avait bien cru parer à toute fuite du maté- riel de guerre en constituant comme gardiennes les autorités ottomanes ; mais celles-ci ont été gé- néralement de complicité absolue avec les natio- nalistes. Une contrebande intense s'effectuait au su et au vu du Gouvernement. Et d'ailleurs, parmi les alliés, certains aidaient les nationalistes maté- riellement et moralement. Adalia occupé par les Italiens est devenu le port de ravitaillement d'An- gora. Fusils, mitrailleuses, grenades, lance-mines, équipements, etc., passent par là sans discontinuer. C'est cette double complicité, occulte d'abord, ouverte ensuite, qui a fait peur à Damad Ferid et qui Va empêché de prendre contre Moustafa Kemal, alors qu'il n'était encore rien, les mesures de rigueur que recommandait Ali Kemal bey, mi- nistre de l'Intérieur. Malgré tout, si l'on avait agi avec décision et énergie, on aurait pu s'assurer de la personne du rebelle et étouffer le mouvement dans l'œuf. On se contenta de le faire anéthémati- ser par le Chéik-ul-Islam, ce qui ne produisait pas plus d'effet qu'un cautère sur une jambe de bois. Mécontent de l'attitude du cabinet qu'il accusait 5^> LK KÉMALIS.MIC l> i: \ A \ T I. li 8 A I. I- I lî S de faiblesse, Ali Kemal bey donna sa démission. Hélas! ce geste ne changeait rien à la situation. LES CONGRES D ERZEROUM ET DE SI VAS Le 23 juillet 1919 Moustafa Kemal est assez fort pour réunir et présider un Congrès à Erze- roum et proclzuner à la face d'une Porte impuis- sante et d'une Entente désunie les revendications qui constituent le Pacte national. Voici comment les Jeunes-Turcs réglaient la question de la paix tant au point de vue intérieur qu'au point de vue extérieur ; il votèrent par acclamations les réso- lutions suivantes: 1 " Les vilayets orientaux, avec le vilayet de Trébi- zonde et le district de Djanik, forment partie intégrzuite de l'Empire ottoman. Ces vilayets sont : Erzeroum, Sivas, Diarbékir, Kharpout, Bitlis. Ils ne peuvent être détachés les uns des autres. Tous les musulmans habi- tant ces vilayets se respectent mutuellement et sont de vrais frères ; 2° Nous considérons que toute tentative d'occupation et d'intervention des puissances étrangères sera faite en faveur des Grecs et des Arméniens ; aussi, avons-nous résolu, à l'unanimité, de résister à pareilles tentatives. Nous reconnaissons les droits accordés à ces éléments par les lois ottomanes, mais nous ne permettrons jamais que les Grecs et les Arméniens agissent à l'encontre des droits de souveraineté ottomane et contre les droits des musulmans. Nous nous défendrons contre toute agression dirigée contre notre nation et notre patrie. Nous n'hési- terons jamais à défendre de toute notre force nos droits r, r. K ÉM AI. IS.M F. D K \ A .\ 1 I. i. S A M. 1 K S 57 et nos possession^ sacrés, contre toutes les démarches des Puisscinces ententistes qui se produiraient en faveur des chrétiens ; 3° Notre principe iondamental est la défense de l'Em- pire ottoman, du khalifat des musulmans. Nous agirons avec les autres provinces de l'Empire ; au cas où cette coopération serait impossible, les vilayets orientaux se défendront seuls ; 4° Si le Gouvernement ottoman était obligé de céder ces F^-ovinces en signant un document quelconque, nous proclamerons immédiatement un gouvernement provisoire dans les vilayets orientaux pour les restituer et les conser- ver à l'empire et au khalifat, et nous les gouvernerons sur la base des lois ottomanes. L'organisation d'un tel gouvernement autonome sera communiquée, le cas échéant, à toutes les puissances. La commission adminis- trative du Congrès prendra ensuite le gouvernement en main. Elle réunira immédiatement le Congrès en assem- blée générale pour constituer un gouvernement définitif ; 5° Le retour des émigrés dans les vilayets orientaux est strictement défendu sans la permission du Comité représentatif. Ce Comité a déjà pris en considération les endroits qui sont le plus exposés aux dangers ; un plan sera élaboré pour assurer l'approvisionnement du peuple. Les autorités locales peuvent prendre les mesures pour les déportations des populations, sous leur responsabilité, si elles ne sont pas en état de demander les ordres du Comité représentatif ; 6° Immédiatement après la clôture des séances de notre Congrès, nos buts nationaux seront portés officiel- lement à la connaissance du gouvernement et des puis- sances ententistes. Les sept provinces orientales formeront une unité, et les droits des musulmans ne pourront être lésés en aucune façon. Cette décision sera proclamée devant le monde entier. Les membres du Comité admi- nistratif et du Comité représentatif emploieront tous les moyens nécessaires pour la propagande de nos idées. Dans tout endroit où il y aura possibilité de publier des journaux, le Comité administratif aura son organe offi- ciel. Ceux qui essaieront d'agir contre nos décisions soit 58 I. i; U )'. .VIA LI h M t U I \ A N 1 I. K5 Al. I. IKS par la parole soit par la plume, soit en critiquant nos actes qui sont issus de la Conférence nationale, seront considérés comme traîtres à la nation et à la patrie ; 7° Tous les partis et toutes les associations formés à la suite des événements actuels pour la défense de la patrie se réuniront sous le nom d* « Association pour la défense des droits de l'Anatolie orientale » ; Dans les articles 8, 9, 10, 11 et 12, le Congrès arrête l'organisation des forces nationales par village, dis- trict (nahié) , arrondissement (caza) , liva (mutessariflick) , province (vilayet). II y aura tous les ans, le 23 juillet, un Congrès général où seront délégués des représentants des Comités adminstratifs. Les décisions de ce Congrès seront obligatoires pour toute la nation. En même temps le Congrès publiait une pro- clamation dans laquelle il expliquait aux musul- mans que ses intentions étaient dirigées contre les Arméniens et les Grecs et marquait sa résolution de défendre l'Anatolie orientale contre les Puis- sances de l'Entente. Devant ce mouvement à la fois inquiétant et irréfléchi, Damad Ferid pacha, d'accord avec le souverain, décida de réagir d'une façon énergique. Moustafa Kemal ayant refusé de se soumettre à l'ordre de rentrer à Constan- tinople est tout d'abord rayé des cadres de l'ar- mée. Puis, comme il brave la Porte, celle-ci ordonne son arrestation. Mais ces mesures étaient tardives. Il procède désormais à la façon des despotes qui n'ont pas de comptes à rendre. Tous ceux qui ne se soumettaient pas à la volonté des « forces nationales » étaient persécutés et pour- chassés sans pitié. Moustafa Kemal nommait et destituait les fonctionnaires de tout grade. Des I, K K K M A L I S M E D K V A M' L fc S ALLIES ^< » gouverneurs furent fusillés : aussitôt installés dans une localité ses agents prenaient possession du bu- reau télégraphique, ce qui, aussitôt, interrompait toute communication avec la capitale. En général, les commandants militaires étant unionistes pre- naient fait et cause pour les forces nationales. Les dissidents étaient éloignés ou emprisonnés. Pendant ce temps, la situation de Damad Ferid pacha s'était considérablement affaiblie. Son échec à la Conférence, l'anarchie de l'administration turque, le manque d'argent, bref la faiblesse de sa politique faite de ménagements à l'égard de tous, et les difficultés de toute sorte contre lesquelles il se débattait, l'obligèrent à quitter le pouvoir. Un télégramme menaçant de Moustafa Kemal au Sultan renversa le Cabinet, qui fut remplacé par celui d'Ali-Riza pacha. Pour résumer les événements, il y a lieu de rap- peler que, le 1 " septembre 1919, un second Con- grès nationaliste avait été réuni à Sivas par Mous- tafa Kemal. C'est ce Congrès qui en quelque sorte devait prononcer la déchéance de Damad Ferid pacha. Voici les décisions qui furent commu- niquées au souverain : 1 ° Les Turcs n'accepteront jamais, d'aucune façon, la limitation de leur indépendance. Ils ne consentiront pas qu'une partie quelconque d'un vilayet habité par les Turcs soit détaché de l'Empire ; 2° D'après le « Chériat w nous assurerons les droits et la tranquillité de nos compatriotes non-musulmans ; 3"^ Nous ne donnerons pas un pouce même de terri- 6o LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS toire à l'Arménie ou à une autre puissance étrangère. Une ligne de démarcation sera tirée du sud de Mossoul directement jusqu'à Alexandrette, et tout le reste, au nord de cette ligne, restera à l'Empire ottoman. Nous ne pouvons pas laisser une parcelle de ce territoire sous l'occupation étrangère, et nous avons juré de continuer la résistance armée jusqu'à l'exécution entière de cette décision ; 4° Si les puissances européennes désirent en réalité rendre service à l'humanité et éviter que du sang soit versé inutilement, elles doivent accepter immédiatement nos exigences et nous donner de ce chef des assurances et des garanties réelles ; ainsi elles doivent évacuer immédiatement les vilayets de Smyrne, Adana, etc., et retirer immédiatement leurs troupes d'occupation des autres parties de l'Empire ; 5° La patrie et le pays ont avant tout besoin d'union et de résistance. Le gouvernement actuel agit avec par- tialité et animosité. II est incapable de protéger les inté- rêts nationaux. Nous n'avons donc aucune confiance en lui. Si vous désirez enrayer la discorde et la désunion dans la patrie ottomane, il est absolument nécessaire de former un gouvernement composé de personnes expéri- mentées et honorables et de convoquer d'urgence la Chambre ; 6" En communiquant nos décisions aux puissances ententistes avant l'inauguration d'une activité définitive, il convient de s'adresser aux sentiments humanitaires de ces puissances ; 7° Nous attendons impatiemment la réponse de nos demandes au bureau télégraphique. Nous laissons à Votre Majesté le soin d'apprécier les conséquences formidables qui peuvent suivre un refus de nos demandes. Dans ce dernier cas, toutes les responsa- bilités retomberont sur le cabinet actuel et sur Votre Majesté. Alors, nous chercherons notre salut dans nos forces et nous montrerons au monde entier la grandeur des Turcs. Le Comité du Congrès de Sivas. L£ KUMALISME DEVANT LU8 ALLIÉS U[ Comme on le voit, le Mouvement National est dirigé en premier lieu contre l'Entente victorieuse, en second lieu contre tous les chrétiens du pays. Il a un caractère panturquiste et panislamique. Il arme et organise les Tartares contre les Armé- niens, les Kurdes et les Arabes contre les Anglais, les Turcs et les Arabes contre les Français. Le fait que quatorze journaux unionistes peuvent subsister en comblant leur déficit, lequel s'élève mensuelle- ment de 13 à 20.000 Ltqs au minimum, prouve quelles sonmies les unionistes dépensent pour main- tenir leur situation. Ils ont partout leurs agents, au Palais, autour de la Sublime Porte, dans tous les vilayets, de sorte que le Gouvernement ne peut avoir aucun secret pour eux, conmie le faisait comprendre le dignitaire Reouf pacha dans une lettre adressée au grand-vizir. L'unionisme a eu du succès, car il traduit au fond la pensée turque. Ainsi s'explique sa graade popularité chez les musulmans. Formé naguère par Talaat et Enver, il est repris par Moustafa Kemal. Reouf, Ali Fuad, etc. Au début de l'armistice, l'Union et Progrès avait dû s'effacer. Mais ce même parti produisit aussitôt toute une série de succédanés : le parti dit Tédjeddud (réno- vation) , Huriétpervéran (Hbéraux) , Milli Congrès (Congrès national), Milli Bloc (Bloc national), etc.. etc. Cependant ces poussières de parti ne par- vinrent pas à se développer car leurs adversaires les démasquaient, et le cabinet Damad Ferid Pacha ne les encourageait pas. Ils décidèrent donc '62 LE K É M A L I 8 Jt i; D E V A N ï de former un parti militaire pour dominer en Ana- tolie. Ils étaient persuadés que tant que Constan- tinople serait occupée par les Alliés ils ne pou- vaient prendre en mains les rênes du Gouverne- ment dans la capitale même. Les milliards acca- parés par le Comité pendant la guerre et spéciale- ment les dépouilles des Arméniens ont trouvé ici leur emploi utile à la cause panturquiste. Il était naturel que les unionistes du centre dirigeassent leurs yeux vers l'Anatolie, pour réorganiser leurs forces et obliger la capitale à se soumettre aux (' Forces Nationales ». Aujourd'hui Moustafa Kemal dispose complète- ment de la nomination et du contrôle des fonction- naires civils et militaires des provinces. Mais sa ly- rannnie ayant dépassé toute limite, le peuple turc, las des taxations et des réquisitions arbitraires ac- compagnées de vols, viols, pillages, etc. commence à se soulever pour secouer le joug des bandes nationa- listes. Ainsi, à Boskir (Konia) , Dersime (Khar- pout) et en certains points des provinces de Tré- bizonde, Diarbékir, Van, Erzeroum, etc. et plus près de la capitale, à Ismidt, Balikesser, etc., se sont esquissés et développés d'une manière san- glante des mouvements de révolte contre les forces nationales. Cette réaction anti-kemaliste est soute- nue par le parti de l'Entente libérale. Elle arme à son tour des bandes que dirige, en grande partie, Anzavour bey. Si elle était sérieusement outillée, si elle disposait de moyens puissants, elle pourrait I. R KÉMALISMR DRVANT LF. 8 ALLiés 63 éussir. Mais elle ne fait qu'augmenter le gâchis ans délivrer les populations. Moustafa Kemal s'est mis en rapports avec Enver Pacha qui se trouve en Azerbeidjan. Il déteste ce rival, mais il tâche de s'en servir. Il ente d'attirer à lui les principaux meneurs panis- amistes de tous les centres musulmans. Il vise à 'organisation d'un vaste mouvement organisé avec e concours actif des Tartares de l'Azerbeidjan et le la Perse, des montagnards du Caucase du Nord, les tribus kurdes, des Arabzadés Afghans et tente le coopérer avec les Bolchevistes de Russie et du Furkestan, en vue de susciter une révolte dans es Indes musulmanes. Prochainement un nouveau Congrès se tiendra à Sivas. Il comprendra des lélégués de l'Afghanistan (Habib-Han, Abdul- Nlaki-Han et Véli Mehmed Han) ; de Boukhara Véli-EI-Alemlouk. Abdullah Malek) ; de Sa- narkande (Korkound Han) ; de Crimée (Salim Cirassi et Ahmed Krimanofî) ; de l'Arabie, de 'Egypte, de la Turquie, de Perse, etc. On voit îue les Jeunes-Turcs représentés par leur chef ictuel Moustafa Kemal ne renoncent à aucun de eurs rêves ni à aucune de leurs folies impérialistes. Au début, la force et le prestige du mouvement lationaliste sont purement négatifs; ils ne reposent lue sur l'abstention des Puissances Alliées. Si fa- latique qu'il soit, le peuple turc est épuisé; il n'as- )ire qu'au repos et à la tranquillité. C'est par la nolence et la terreur qu'on le maintient dans la ré- 64 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS volte; il souhaite ardemment que les meneurs n tionalistes soient bientôt chassés des campagnes des villes dont les habitants exaspérés s'écrient to les jours : (( Que les véritables propriétaires c pa})s viennent en prendre possession! » L K K é M V 1. 1 3 M E U E \ A N T I. L * A M. I i S 63 IV DANS LE CAMP DES ALUÉS LA POLITIQUE FRANÇAISE Les tendances de Moustafa Kemal sont nette- ment xénophobes. Son programme se résume en ces quatre mots : La Turquie aux Turcs ! Il revendique Tintégrité territoriale de l'empire d'avant 1914. S'il ne parle pas pour l'instant de la Syrie, de la Palestine, de la Mésopotamie et de l'Arabie, c'est uniquement pour endormir les mé- fiances de l'Entente. Dès que la Turquie sera reconstituée, les nationalistes, maîtres du pouvoir, ne cesseront d'intriguer et de fomenter l'insurrec- tion dans ces pays. Moustapha Kemal réclame l'indépendance politique, financière et économique de l'empire. Plus de capitulations, plus de con- trôle de quelque nature que ce soit, assimilation complète des étrangers aux sujets de l'empire sous la sauvegarde des justes lois ottomanes (on sait ce qu'elles valent). Il faut reconnaître qu'il est quelque peu fondé à émettre de pareilles prétentions car il apparaît que, lors des négociations pour l'armistice con- duites par l'amiral Calthorp et le général Towns- 66 I. E K É M A I. I s M E DEVANT LES A I. L I é S hend, les plénipotentiaires anglais auraient promis ce qu*il réclame aujourd'hui. Le général Townshend avoue plus tard dans une interview retentissante, et le colonel Azan, agent de liaison entre le Q. G. français et le Q. G. anglais, fera certaines révélations qui donnent à penser que, lors de Tarmistice, les Anglais auraient trompé et la France et les Turcs. C'est un point d'histoire à élucider. Quoi qu'il en soit, les An- glais n'ont pas tardé à comprendre quel danger pouvait devenir le kémalisme si on lui permettait de se développer. Aussi, dès le mois d'août de cette année (1919), tandis qu'un Congrès nationa- liste se tient à Angora, le major Noël, de l'Intelli- gence Department en Syrie, se rend d'Alep à Diar- békir poura essayer de soulever les Kurdes contre le gouvernement d'Angora. Si j'en crois les Jeunes Turcs, cet officier aurait même organisé un com- plot ayant pour but l'assassinat de Moustafa Kemal. On a mené grand tapage autour de cette affaire ; on nous annonçait la publication de docu- ments qui devaient confondre les Anglais, mais rien n'a paru. Le major Noël, désavoué par ses chefs, a été rappelé, et c'est tout. Pourtant ce qui est certain c'est que la diplomatie britannique prend position contre les (( brigands » qui infestent l'Anatolie. C'est que Moustafa Kemal ne cache pas son dessein de soulever contre l'Angleterre, la Perse, l'Afghanistan, les Indes, la Palestine, la Mésopotamie, puis d'appuyer l'effort libérateur LE kÉMALlSME DEVANT LKB ALLIkS 6j des (( frères » d'Egypte. Que feront les Anglais devant cette menace ? Ils chercheront à s'appuyer sur le Sultan qui est en même temps le Khalife, c'est-à-dire le Commandeur devant qui s'inclinent tous les croyants. Ils feront lancer l'anathème par le Cheik-ul-Islam contre le rebelle qui ose attenter à la loi du Prophète. Le Palais les suivra d'autant plus volontiers sur la voie qu'ils lui tracent que Moustafa Kemal bat fortement en brèche, malgré toutes les apparences du respect, le pouvoir impé- rial. Le Sultan est réduit par le Missak-i-Milli (Pacte National) à un rôle absolument passif. Il devient une étiquette plus ou moins décorative. Annihilé comme souverain temporel, il demeure Khalife pour la forme, mais n'en possède pas plus d'autorité. Il ne sera qu'un jouet aux mains du chef du Gouvernement, de même que les derniers Khalifes Abassides de Bagdad et les Khalifes fathimisles du Caire furent les instruments incons- cients, ceux-ci du sultan mameluck en exercice, ceux-là du chef de leur garde turque, le Reis-ul- Ouméra. Il sera même question dans l'entourage de Moustafa Kemal, au moment où la Grande Assem- blée votera la grande Charte, de la séparation du Sultanat d'avec le Khalifat. La dynastie d'Osman resterait à Constantinople et garderait le titre de Khalife, le Sultanat passerait au délégué de l'As- semblée. Ce serait une erreur de croire que tout ce plan est tramé uniquement pour intimider Cons- tantinople ; c'est l'expression d'un sentiment révo- 68 LE KÉMALISME UK V A N T LES ALLIÉS lutionnaire qui couve et qui, s'ignorant encore en partie, cherche sa voie. Damad Ferid pacha, fidèle soutien de la dy- nastie, se constituera le défenseur obstiné de la politique qui tend en définitive à faire rendre au Padishah toutes ses prérogatives civiles, militaires et religieuses. Et comme cette politique est celle du Foreign Office, on l'accuse d'être l'homme de l'Angleterre. En réalité, comme il m'a fait l'honneur de me le déclarer à deux ou trois reprises, il n'est ni anglophile, ni francophobe, il est Turc tout sim- plement, il cherche à sauver le trône qui, dans son esprit, reste le fondement le plus solide de la Tur- quie. Et il se range du côté de la puissance étran- gère qui seconde ses vues. Voici donc l'Angleterre derrière le Sultanat. Et par là, elle aura le droit d'affirmer aux musulmans de son empire qu'elle est leur amie et leur protectrice. Quelle sera l'attitude de la France devant ce nouvel aspect de la question d'Orient ? Il semble, à vrai dire, que le Quai d'Orsay ne sache pas encore ce qu'il veut. Le Haut-Commissariat de la République qui a été confié à M. Defrance, mi- nistre plénipotentiaire (actuellement ambassadeur à Madrid) est ballotté par tous les courants. Il n'a reçu aucune directive de Paris. Et il marche au gré des événements, c'est le hasard qui (le mène. M. Defrance ne pouvant donner le mot d'ordre qui imprimerait à toute la machine un mouvement régulier, tous les organes grincent, se détraquent LU KÊMALISME DEVANT LES ALLIES ()C) et créent du désordre. Chacun a sa politique et en fait à sa tête. Et aux clans des civils s'ajoutent ou se superposent les clans des militaires. Tout cela nous divise et nous affaiblit, au point que bientôt chré- tiens et juifs se détourneront de nous. Personne ne nous offre un mandat comme aux Anglais ou aux Américains. Et pourtant, dans son immense majo- rité, la population est de cœur avec la France. Que s'est-il donc passé ? Lorsque le général Franchet d'Esperey fit son entrée solennelle dans les rues de la capitale, ce fut une formidable explosion de joie. « Un véri- table tonnerre d'acclamations, écrit le comman- dant Z... roulait sans fin de Stamboul à Chichli. » Ni à Strasbourg, ni à Metz on n'assista à plus belle apothéose. Les pierres elles-mêmes se soule- vaient pour exalter nos poilus et dire la reconnais- sance étemelle des esclaves que ces héros venaient enfin libérer de toutes les tyrannies. Les morts sortaient de leurs tombes pour chanter avec les vivants l'hymne de la Liberté. Musulmans et chré- tiens. Turcs, Arabes, Arméniens, Grecs, Juifs, Européens et Américains du Levant, toutes les races, toutes les nationalités, toutes les religions communiaient dans le même amour et dans la même espérance. Tous s'agenouillaient devant nos étendards couverts de gloire qui apportaient dans leurs plis les promesses de la plus res{^lendissante aurore. Ce jour-là, m'assure-t-on, la France était au-dessus de tout. Nos alliés s'effaçaient, dispa- 70 L& KÉMALISMB DEVANT LES ALLiés raissaient dans l'éclat de notre triamphe. Nojs étions les maîtres de l'empire, maîtres des corps et des âmes. Le commandant Z..., me dit : (( Nous n'avions qu'à dicter nos volontés et nos désirs. Tout le monde était avec nous. Le Palais, la Su- blime Porte, les patriarcats, le rabbinat, toutes les autorités nous eussent suivis sur n'importe quel che- min. Ah ! pourquoi la République n'eut-elle pas, à cette heure décisive de l'histoire d'Orient, une politique nette, claire et fcnne ? Notre triomphe n'eût pas connu des lendemains aussi tristes et aussi décevants que ceux que nous vivons sur les rives du Bosphore ! )) A peine avions-nous pris possession de notre ambassade, à peine notre armée s'était-elle ins- tallée dans ses cantonnements et dans ses bureaux, il y eut comme une vague de désespoir qui noya les illusions et brisa les élans de la foule. Au plus souriant optimisme succédait le plus amer désen- chantement. On avait cru que nous allions faire tomber une à une les chaînes et voici que nous pro- mettions aux bourreaux d'en forger de nouvelles. Nous avions ouvert aux malheureux les portes du ciel et brusquement nous les précipitions, de nos mains, au fond des enfers. « Nous sommes donc des parias, s'écriaient avec épouvante les rescapés de la grande tourmente, nous sommes les damnés de la terre pour qui jamais ne luira un rayon de soleil ! )) Il paraît que notre politique est d'être neutres t r, ^h.MALlSME h > > . Lia \L1. li* 7I entre les tortionnaires et les suppliciés. Sous pré- texte de ne pas humilier les Turcs, nous tournons le dos aux Arméniens, aux Grecs et aux Juifs. Indifférents d'abord aux raïas nous leur devenons bientôt hostiles. Peu à peu, nous glissons vers l'in- gratitude, nous oublions tous les services qu'ils nous ont rendus. Et nous offrons notre amitié agis- sante aux pachas, aux beys et aux efîendis q'u furent nos plus perfides ennemis. Croyant gagner le monde musulman à notre cause, nous multiplions les marques de prévenances à l'égard de l'Odjak que nous considérons comme le seul dépositaire de la puissance ottomane. Nous nous efforçons de convaincre les lieutenants d'Enver, de Talaat et de Djemal que pour nous les trahisons de la Jeune Turquie ne compteront pour rien dans notre ba- lance s'ils consentent à recevoir nos bienfaits. Nous n'exigerons des unionistes aucune réparation, pas même une excuse pour le mal incalculable qu'ils nous ont fait, tout au contraire, nous leur prêterons le plus ferme appui pour qu'ils conservent intact, au besoin pour qu'ils agrandissent le domaine na- tional. Nous leur promettons de débarrasser l'Etat ottoman des capitulations et, chose plus grave, nous allons jusqu'à les pousser à combattre l'inïpé- rialisme anglais... (( Nous ne comprenons rien à l'attitude de vos officiers et de vos agents », me disent à la fois le* représentants les plus autorisés des communautés non-musulmanes et de très hautes personnalités 72 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES turques, (( si cela continue, nous marchons tout droit vers le retour des aventuriers qui ont conduit ce pays au bord du gouffre. Et alors, ce sera pis encore qu'autrefois. Encouragés par l'impunité, ces bandits abattront les derniers murs qui sou- tiennent l'empire. Ils massacreront les derniers chrétiens qui ont pu échapper jusqu'ici à leurs couteaux. Puis ils videront le pays du peu de force et de richesse qui lui reste. Dans dix ans la Tur- quie sera un vaste désert, où il n'y aura que des pierres. A quoi serviront les concessions et les pri- vilèges économiques que la France aura reçus pour prix de sa complicité? » Je ne puis croire vraiment que la France tende aussi vite la main à ceux qui ont essayé de la poi- gnarder ? A Paris on est fermement décidé à châ- tier tous les coupables de la guerre. Aurions-nous une autre politique à Constantinople ? Il doit y avoir ici un malentendu. Je veux le savoir et j'irai frapper à toutes les portes pour chercher la vérité. Le premier Français que j'interroge est un lieu- tenant de vaisseau qui remplit des fonctions très importantes dans un service des plus délicats. J'î ne le nommerai pas ; du reste on trouvera rare- ment des noms sous ma plume, dans ce modeste livre, parce que le moment n'est pas venu de frapper au visage devant l'opinion publique ceux qui furent chez nous, dès le lendemain de l'armis- tice, les démolisseurs de la victoire. L L K É M A L I S M fc 1> t > A N T L t » A L L 1 K ë 7^ Je demandai à cet officier : t( Quelle direction dois-je imprimer à mon journal ? » Je reçus comme réponse celte profession de foi : X Dans ce pays, il nV a que les Turcs qui sont intéressants. Ce sont de braves gens, honnêtes, simples, droits. Appuyons-nous sur eux ; nous reprendrons la place que nous occupions autrefois et qui nous avait été enlevée par les Allemands. Nous instruirons l'armée, nous guiderons l'admi- nistration, nous dirigerons les écoles et nous con- trôlerons les finances. Nous pourrons nous insinuer et nous implanter dans tous les domaines. Non seulement nous consoliderons notre influence mo- rale, mais encore nous réaliserons de magnifiques profits matériels. L'Anatolie recèle dans son sol des richesses fabuleuses que personne n'a su mettre au jour. Nous aurons des concessions de mines et de forêts qui nous dédommageront amplement des pertes que nous avons subies en Orient Nous construirons des chemins de fer, des tramways, des ports, des quais, des routes, choisissant parmi les travaux publics ceux qui seront le plus rému- nérateurs pour notre industrie. Nous ne devons à aucun prix compromettre nos intérêts pour les beaux yeux des Arméniens et des Grecs qui ne sont intéressants à aucun point de vue. On nous a trompés avec des histoires de brigands. Il n'y a pas eu à proprement parler des massacres de chrétiens. Il y a eu tout simplement des exécutions de traîtres. Dans l'intérieur, les Arméniens ont livré le pays 74 LE KÉMALlSME DEVANt LES ALLiÉS aux Russes. Sur les côtes, les Grecs ont espionné pour le compte de l'Angleterre. Pour se défendre contre ces incorrigibles conspirateurs les Turcs ont été contraints de prendre des mesures radicales. De là ces déportations qui ont fait couler beau- coup d'encre mais peu de sang... Il y a eu, de-ci de-là, des bastonnades, des pendaisons, des fusil- lades. Et après ? N'a-t-on pas vu tout cela en Allemagne, et même chez nous ? Lorsque nous avons surpris un soldat ou un civil en train de com- mettre une trahison, nous les avons collés au po- teau sans ménagement. Avons-nous ménagé les femmes ? Jamais. En temps de guerre, quand on est face à l'ennemi, on est parfaitement justifié à se montrer impitoyable envers les canailles qui cherchent à vous planter un poignard dans le dos. Les Turcs eurent raison d'écraser du pied les vipères qui encombraient leur chemin. Le salut du pays, qui est la suprême loi d'une armée en ba- taille, leur dictait ces actes d'énergie. D'ailleurs, croyez-moi, les Arméniens et les Grecs ne sont pas, comme ils le prétendent, nos amis ou nos clients. Ils vont toujours vers celui qui îles paie par une monnaie quelconque^ Ils sont tantôt avec l'An- gleterre, tantôt avec la France. Pendant la guerre, ils furent ici aux pieds des Allemands et des Au- trichiens. C'était à qui ouvrirait sa maison et offri- rait ses confitureg aux beaux représentants du chic prussien ou de l'élégance viennoise. De Trébi- zonde à Van, ils furent les zélés serviteurs de la LE K /. M A L 1 8 M E DEVANT 1. E S A L L I ^, S 11? Russie. La plupart de ces francophiles, que vous voyez rôder maintenant autour de nous, sollicitant une protection qui leur évitera des réquisitions et leur permettra de trafiquer et de voyager tout à leur aise, ces mêmes lécheurs de bottes ont fait éperdument la roue devant Liman Von Sanders et von Kuhlmann pour obtenir soit des commandes de fournitures militaires, soit des sursis d'appel, des exemptions d'impôts ou des permis de séjour... Que pouvons-nous attendre de ces gens-là ? Rien de bon ni d'utile. Tandis que le Turc nous laissera travailler, eux chercheront à nous faire concur- rence. Par leurs banques, par leurs comptoirs, par leurs bateaux, ils entravent notre essor économique. Nous nous heurtons sur toutes les échelles à leur insatiable cupidité ! Ah ! ils sont d'une dévorante activité pour nous disputer le moindre marché. Même nos produits doivent passer par leurs mains. Il faut que toute vente qui se fait en Turquie laisse entre leurs doigts une petite conmiission. Ils intri- gueront tant et si bien qne les maisons les plus im- portantes de France leur confieront leurs repré- sentations, écartant des compatriotes honorables pourvus d'excellentes qualités et des meilleures références. Plus vous étudierez la situation, plus vous serez de mon avis. Si vous tenez à faire une bonne propagande française avec votre journal, soutenez les Turcs et dédaignez les raïas. Quant à nos alliés, vous ne pourrez certes pas les com- battre, notre Haut-Commissariat serait du reste 76 LE KÉxMALISME DEVANT LES ALLIjILs obligé de vous interdire toute attaque, même indi- recte, car officiellement nous marchons la mair dans la main, mais il faut les surveiller et les suivrt pas à pas. Les Italiens nous détestent et les An glais nous jalousent. Les premiers ne sont pas l redouter. Ils n'occupent ici qu'une position de troi- sième ordre. Mais les seconds sont pour nous c( qu'étaient les Allemands avant la guerre. En réa- lité c'est désormais entre eux et nous, du moins er Turquie, que le duel est engagé ! Qui l'empor tera ? Nous avons tout pour réussir, il s'agit de savoir manœuvrer. » L'officier qui me tenait ce langage avait-il reçu des instructions pour mener la campagne dont il me développait le thème avec tant d'ardeur et de conviction ? Je ne le crois pas. Mon sentiment était que chacun faisait sa politique. Je n'avais pas manqué d'aller présenter l'hommage de mon res- pectueux dévouement à M. Defrance, Haut-Com- missaire de la République. Et ce distingué diplo- mate m'avait tenu un tout autre langage. A vrai dire, il ne me dévoila pas ses idées, mais il approuva pleinement celle que je lui exposai avec une entière franchise. On verra dans la suite com- ment j'envisage les divers aspects de la troublante question d'Orient. Pour le moment écoutons encore ce qui se dit dans les milieux militaires où se con- centre en somme toute notre action. LK KéMALIS.ME DEVANT LES ALLIÉS // DES OFFICIERS FRANÇAIS SOUTIENNENT MOUSTAFA KEMAL ET ATTAQUENT l'aNGLETERRE On me présente à un commandant. C'est un homme tout d'une pièce. Il ne mâche pas ses mots. Il est d'une trempe qui ne souffre aucune faiblesse. Il doit avoir été taillé dans le roc, car il est aussi inébranlable dans ses sympathies que dans ses antipathies. 'Comme le lieutenant de vaisseau que nous avons entendu, mais plus furieusement en- core, il est l'ennemi des Arméniens, des Grecs, des Juifs et... des Anglais. « Pour moi, tran- che-t-il, la question ne se pose pas! nous de- vons être totalement, absolument turcophiles, je dirai plus : turcomanes ! J'aime les musulmans et je déteste les raïas qui sont de la racaille. Soyons intelligents et nous serons pratiques. Nous repro- chons aux Turcs de nous avoir fait la guerre. Eh bien, moi, je dis quils ont bien fait. Qu'on se mette dans leur peau. Nous étions du côté des Russes qui voulaient leur prendre Constantinople. Par un acte authentique n'avons-nous pas autorisé cette spoliation ? Ils se sont alliés aux Allemands pour sauver leur empire d'un démembrement qui était, pour eux, la fin de tout. Ils se seraient alliés au diable. Et je le comprends. Nous agirions de même étant placés dans le même dilemme : ou marcher ou mourir ! Garantissons à ces braves 78 LE KÉMALISMn DBVA.NT LES ALLIKS gens leur indépendance nationale et leur intégrité territoriale et nous aurons en eux les plus fidèles et les plus loyaux des associés. Que cherchons-nous ici ? Un rempart contre les impérialismes russe et britannique ? Le maintien de notre prestige ? Le libre développement de notre commerce ? L'ex- pansion de notre langue ? Le respect de nos églises et de nos écoles ? La sauvegarde de nos intérêts financiers ? Nous aurons tout cela avec une colla- boration franco-turque. Mais cette collaboration ne doit pas être au profit d'un seul. Il serait indigne de nous de recevoir sans rien donner. En échange des avantages que nous accorderont les Turcs, nous les aiderons à défendre leurs droits aussi bien contre les ennemis du dehors que contre les enne- mis du dedans. A l'intérieur, nous ne devons plus écouter les jérémiades des Arméniens, des Grecs et des Juifs. Poiu- une gifle qu'un musulman exas- péré par d'insolentes provocations aura donnée à un raïa de probité douteuse, nous n'irons plus mo- biliser nos diplomates et menacer la Porte. A l'intérieur, nous ne ferons le jeu ni de la Russie, ni de l'Angleterre — je ne parle pas de l'Allema- gne, car son influence est morte ici pour long- temps. — La Russie, bien que disloquée par le bolchevisme, est toujours à surveiller. Elle a sur ce pays des visées que nous ne pouvons encourager. Mais je ne crois pas qu'elle représente un danger immédiat. C*est la Grande-Breiagne surtout qui devient inquiétante. Il n'y a aucun doute qu'elle LE KKMALISMR DEVANT LE g AL MES /'.' cherche à prendre dans le Proche Orient la pre- mière place. Après avoir coupé Tempire ottoman en deux en créant l'empire arabe, elle tend mani- festement à réduire les Turcs au rang de vassaux. Elle a mis dans son jeu le Sultan, en lui garantis- sant le trône et le Khalifat et en lui promettant de le débarrasser de la (( clique jeune-turque ». Aussi je comprends et j'approuve Moustafa Kemal qui s'est cabré devant la domination étrangère. J'es- père que la France soutiendra ce général par tous les moyens. En tout cas, vous ne trouveriez pas dans nos rangs dix officiers qui ne partagent mes idées. Nous sommes presque tous pour les Kéma- listes contre les Grecs et les Anglais. )) Ces déclarations inattendues me causent une profonde stupéfaction. J'ai hâte de savoir si elles expriment bien le sentiment de l'armée. Hélas I je n'étais pas au bout de mes surprises. J'entends pro- férer dans les milieux militaires contre la <( perfide Albion » des accusations d'une telle violence que je suis épouvanté. Si cette anglophobie vient à se faire jour, si elle est dénoncée au Foreign Office, je prévois que le Quai d'Orsay rencontrera sur le Rhin des difficultés peut-être insurmontables. J'essaie de réagir. Je prends la plume et j'entre- prends dans le Bosphore une énergique campagne en faveur de l'Entente cordiale. J'attaque à fond Moustafa Kemal dont les agissements ne peuvent que plaire à Moscou et à Berlin. J'adjure les mu- 80 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS sulmans d'abandonner ce factieux qui s'apprête à donner les derniers coups à l'empire. Les Vieux Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Juifs, viennent me féliciter. Mais je voudrais entraîner mes com- patriotes. Malheureusement le pois'on a déjà fait son œuvre, et je n'obtiens l'approbation que de trois ou quatre officiers supérieurs qui viennent me dire : (( Vous avez raison de démasquer Mous- tafa Kemal. C'est un agent de l'Allemagne. Il est d'accord avec Talaat qui, de Berlin, tire les ficelles. Et nous serions des insensés de nous dis- puter avec nos alliés pour les beaux rêves de ce pacha. )) Dans notre colonie, il se forme deux partis : les gens sérieux, ceux qui sont nés ou qui sont éta- blis dans le pays depuis de longues années, se dé- clarent nettement contre Moustafa Kemal. Les financiers qui ne séjournent à Constantinople que juste le temps d'y faire fortune sur le dos des (( bons Turcs », quelques fonctionnaires ou em- ployés de la Dette Publique, de la Régie des Tabacs et de la Banque Ottomane, les nouveaux venus qui ne connaissent l'Orient que par les romans de Pierre Loti et de Claude Farrère, tous ceux-là sont avec le parti kémaliste par intérêt ou par ignorance. Un diplomate pour qui la Turquie n a pas de secrets me confie ses angoisses : « Où allons-nous ? ces braves officiers vont nous brouil- ler avec tout le monde ; nous perdons nos amis d'ici et nos alliés d'Europe. II nous restera Mous- LE kI^:mali<;mr devant les alliés 8i tafa Kemal? Mais ce personnage nous donnera- t-il sur le Bosphore des clients scolaires et com- merciaux, et sur le Rhin des appuis militaires et diplomatiques? Ah! qu'on y prenne garde, en quelques mois nous allons détruire cette œuvre incomparable que nous avions patiemment écha- faudée en un siècle de labeur ! )) L'agent d'une grande Compagnie qui a fait toute sa carrière en Orient nous dit dans une réunion intime : (( J'ai pleuré de joie le jour où nos soldats ont défilé pour la première fois dans nos rues, drapeau et musique en tête. Je ne crois pas qu'un honmie puisse con- naître un bonheur plus grand... Eh bien, mainte- nant, je ne demande qu'une chose, c'est que notre armée s'en aille vite. Si elle reste encore ici, avec Tesprit qui l'anime, elle nous mènera à des catas- trophes. )) Un soir, je pus constater que la turcomanie avait à ce point dérangé les cervelles que certains en oubliaient la patrie... Qu'on en juge. Nous sommes réunis autour d'une table, au Péra-Palace Hôtel; nous sommes d'un côté trois Français : un com- mandant, un hoimne d'affaires et moi ; de l'autre : un Italien, qui occupe dans une des premières villes du royaume une chaire de professeur des plus im- portantes, et un sujet ottoman qui fut un collabo- rateur de Djavid bey au ministère des Finances. La conversation s'engage, comme dans tous les salons, sur la question du jour : le mouvement 82 LE KÉMAL18ME DEVANT LES ALLIÉS national déclanché par Moustafa Kemal. L'Ita- lien, bien entendu, prend fait et cause pour ce patriote qui « défend le principe des nationalités. )) Je soutiens la thèse contraire, je prétens que les Kémalistes continuent tout bonnement la guerre contre l'Entente, d'accord avec Ludendorff et Lénine, et que notre devoir est de les abattre avant qu'ils se soient renforcés en hommes et en muni- tions. (( Si nous ne les écrasons pas, dis-je, tout de suite, demain nous serons obligés ou de capi- tuler devant leurs exigences qui seront intolérables ou d'organiser contre eux un nouveau front. De toute façon, nous allons nous affaiblir et c'est l'Al- lemagne qui en profitera. » Le commandant me regarde avec des yeux qui voudraient me fou- droyer — mais il sait qu'il ne me fera pas taire, car il me connaît depuis quinze ans. — Il entame non pas la défense mais l'apologie des Jeunes- Turcs : (( C'est notre faute, tranche-t-il, s'ils sont entrés en guerre contre nous. Qu'avons-nous fait pour les gagner ? Lors des dernières guerres bal- kaniques, nous leur avions affirmé qu'ils ne per- draient pas un pouce de territoire, même s'ils étaient vaincus. Et lorsque les Bulgares, les Grecs et les Serbes se sont partagé la Roumélie, nous sommes restés les bras croisés, reniant nos engage- ments. En 1914, de qui étions-nous les compa- gnons d'armes ? Des Russes, c'est-à-dire de ceux qui ont eu constamment les regards tournés vers Constantinople, de ceux qui avaient comme pro- Lfe KÉMALISME DEVANT LES ALLiés 83 gramme de politique extérieure le démembrement de l'empire ottoman ! Et vous vouliez que la Jeune Turquie refusât le secours de l'Allemagne ! Ah ! oui, vous me répondrez que nous lui avions garanti l'intégrité territoriale si elle restait neutre. Le beau billet, n'est-ce pas! » A ces mots l'Italien s'emporte. Il interrompt le commandant pour accuser les Alliés de toutes les félonies. « Vous nous avez trompés, clame-t- il. Vous n'avez tenu aucun engagement. Vous avez pris tous les fruits de la victoire et vous ne nous avez rien laissé. Nous n'avons partout que des ennuis. Nous n'avons pas de charbon. Nous crevons de faim et, pour nous consoler, vous nous empêchez de nous installer à Fiume. Vous vous êtes trop moqués de nous! Vous nous avez trahis sans cesse... Nous en avons assez d'être votre jouet et votre souffre-douleur... » Je sursaute, j'esquisse un geste de protestation. Je veux placer un mot. Mais l'Italien part comme une trombe. Rien plus ne saurait l'arrêter. Il lance contre la France les pires calomnies. — Mais enfin, m'écriai-je, que vouliez-vous de nous ! — Ce que nous voulions, éclate-t-il, la Savoie, Nice, la Corse, la Tunisie, tout ce qui nous appar- tient. Et vous devez nous le rendre ! . — Ainsi, fis-je observer, la France se serait sai- gnée aux quatre veines, elle aurait accompli des 84 LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES prodiges inouïs sur les champs de bataille, elle aurait arraché aux destins la victoire la plus écla- tante, non pas pour garder son patrimoine, mais pour en livrer de riches morceaux à 1' (( égoïsme sacré )) de l'Italie ? Allons donc, vous rêvez ! Vous êtes seul, heureusement pour l'avenir des deux sœurs latines, à nourrir de pareilles chimères ! — Comment, je suis seul ? railla l'Italien. Il n'y a pas un homme chez nous qui ne pense comme moi, à quelque parti qu'il appartienne. De Giolitti, dont je m'honore d'être l'ami, à Turati, nous n'avons dans le cœur qu'un désir : réunir sous la loi romaine les terres sur lesquelles nous avons des droits imprescriptibles... Si je rapporte cet incident, qui est étranger à la question d'Orient, c'est qu'il me permit de mettre à nu l'âme d'un turcomane. Le commandant était tellement aveuglé par son amour des Osmanlis qu'il ne voyait plus la France. Il avait complète- ment oublié sa patrie, et il n'éprouvait pas le besoin de la défendre. Il ne dit pas un mot, tel un muet du sérail, contre les violentes accusations et les intolérables prétentions du professeur. 11 ne retrou- vait l'usage de la parole qu'aux moments où la discussion tournait autour des Jeunes-Turcs. Oh ! alors le mort ressuscitait, la statue de marbre s'ani- mait, l'éloquence coulait, abondante et vive comme l'eau d'un torrent, de ces lèvres qui, tout à l'heure, restaient obstinément scellées. L'indifférence avait fait place à la passion. Le soldat ripostait, rendant LK KKMALISMB DEVANT LES ALLIES 85 coup pour coup ; et pour dégager les responsabi- lités encourues par la Turquie il étalait les fautes commises par la France. Je ne pus m'empêcher de traiter durement cet officier supérieur. Au risque de provoquer sa colère, je le souffletai de mon mépris. « Vous oubliez, lui dis-je, les devoirs que vous im- pose le glorieux uniforme que vous portez. Vous oubliez que les Jeunes-Turcs ont couvert de cra- chats nos trois couleurs, après nous avoir vendus et trahis de la façon la plus perfide. Vous oubliez que nous sommes encore en guerre avec ces ban- dits. Les applaudir, c'est condamner la France. Quittez donc notre armée, votre place n'est plus dans ses rangs, elle est là-bas, à Angora. » Le commandant ne s'attendait pas sans doute à cette riposte. Complètement désemparé, il baissa la tête et s'en alla sans relever le gant que je lui avais jeté à la face devant trois témoins. J'eus de fréquentes discussions de ce genre. Un capitaine me dit un jour : — J'offrirai mon épée, s'il le faut, à Moustafa Kemal ! — Contre qui ? — Contre l'Angleterre ! Voilà quel était l'état d'âme de la plupart des officiers faisant partie de notre corps d'occupation. Mais d'où venaient-ils ? De Salonique. Comment en étaient-ils arrivés à fraterniser avec nos ennemis 86 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLlés et à couvrir d'anathèmes nos alliés ? Je ne sais, mais ce qui est incontestable, c'est que Tarmée de Sarrail s'était lentement imprégnée et nourrie de la haine — le mot n'est pas trop fort — que ce chef ombrageux, aigri peut-être par une injuste disgrâce, avait reportée sur la tête des Anglais et des Grecs. L'on peut ainsi s'expliquer pourquoi les journahstes qui en avaient fait partie ont ré- pandu ces germes de grécophobie et d'anglophobie que nous avons vus se développer si rapidement dans les salles de rédaction parisiennes. Pendant que ces anciens combattants rendus à la vie civile sapaient l'Entente, en France, à coups de plume, leurs camarades restés sous les armes la démolis- saient, en Turquie, à coups de langue et à coups d'intrigue. Et ceux-ci n'avaient aucune retenue : ils s'en allaient clamant en tous lieux leurs sympa- thies et leurs antipathies. On les entendit dans les salons, dans les hôtels, dans les cafés. On en vit s'afficher publiquement avec des lieutenants d' En- ver et de Liman von Sanders. Le képi bleu et le fez rouge fraternisaient à l'ébahissement des Vieux-Turcs et au grand scandale des raïas. Un Ecossais qui « adore )) la France me demandait, avec une tristesse infinie dans la voix, en mon- trant du regard ces étranges accouplements : « Que diriez-vous si nos iommies se promenaient bras dessus bras dessous dans les villes occupées d'Allemagne avec des soldats de Ludendorfî et de Hindenburg?)) L t K É >r A L I S M E DEVANT LES ALLIES 87 Le général Franchet d'Espérey était-il au cou- rant de ces faits ? Comment son Etat-Major ne donnait-il pas des instructions sévères pour briser net cette monstrueuse propagande qui servait les plans de l'ennemi en affaiblissant le front des Al- liés? M. Defrance, haut-commissionnaire de la Ré- publique, était renseigné jour pour jour du travail inquiétant qui se faisait dans Tarmée. Mais il ne se croyait pas autorisé à faire la leçon au général Franchet d'Espérey : « Les militaires ne sont pas sous mes ordres », répondait-il à ceux qui le sup- pliaient d'agir. Faut-il le révéler? Il y avait un fossé entre le Haut-Commissaire et le général en chef. Ces deux autorités qui eussent dû se fon- dre en une seule direction suivaient des chemins contraires. M. Defrance, rompu à toutes les feintes de l'Oriental, eût imprimé à notre action le carac- tère et le mouvement qu'exigaient les circonstances. Ce n'est pas ce diplomate plein de prudence, de réserve et de tact qui eût compromis l'incomparable situation que nous occupions autrefois à Constanti- nople, même dans les quarante années qui suivirent notre débâcle de 1 870. Mais au lieu de suivre ses conseils, dictés par l'expérience et marqués au coin de la sagesse, on prit à tâche de le contrecarrer. Une cabale se forma pour le contraindre à partir ou à capituler. On lui faisait un grief de ce qu'il était apparenté à un général anglais. « Tous ses rapports, insinuait-on, sont connus du Foreign Of- fice. » S'il avait eu des attaches avec un Enver ou our qui ? Sans doute il avait trop découvert certains personnages car il fut désavoué, on le pria avec plus ou moins de ména- gements d'interrompre la série de ses exploits... Mais il ne rentrait pas dans l'ombre sans avoir fait des ravages. Il brandissait toujours un papier en disant : « Voyez, lisez, j'ai un passeport diplo- matique, je suis chargé d'une mission officielle. Pendant la guerre j'étais en Amérique, je com- muniquais directement avec Paris, sans passer par Tardieu... C'est moi qui ai battu Hearst... » Et comme personne n'allait au fond des choses, comme chez nous aucune autorité ne bougeait, les Anglais étaient fondés à croire qu'il était réelle- ment un agent chargé de faire contre eux une pro- pagande active. Cette conviction devint plus forte lorsqu'ils apprirent que ses camarades avaient transporté, en avion, à Brousse, des généraux turcs, recherchés par leur police, qui allaient rejoindre Moustafa Kemal. Ils avaient déjà noté avec sur- prise que nous avions fait filer vers Scutari, dans 96 LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS des barques, le président de la Chambre des dé- putés qui venait de prononcer un discours hostile à la chrétienté en général et aux Alliés en parti- culier... Disons-le sans détours : à Constcinti- nople les discours et les actes de beaucoup de Fran- çais donnèrent l'impression que nous complotions avec les Jeunes-Turcs l'abaissement de l'Angle- terre. Et ceci nous aidera peut-être à comprendre, encore une fois, pourquoi nous rencontrerons des obstacles sur le Rhin... LE KéMALISME DEVANT LBB ALLIBg 97 V DAMAD FERÎD PACHA TOMBE DU POUVOIR LE KEMALISME PRE>T) UN NOUVEL ESSOR L© grand vizir Damad Ferid pacha fait de pres- santes démarches auprès des Haut-Commissaires al- liés pour obtenir que les puissances alliées et as- sociées modifient les termes de l'armistice de fa- çon à permettre au Gouvernement ottoman de re- cruter quelques forces militaires qu'il opposerait aux nationalistes, maîtres de Konia. Mais ses demandes sont repoussées, car l'on craint que les troupes du sultan n'aillent rejoindre celles de Mous- tafa Kemal. Flétri par les nationalistes, aban- donné par les Alliés, Damad Ferid pacha est pro- fondément découragé. Son cabinet cède la place à celui d'Ali Riza pacha. On mande de Cons- tantinople à l'agence Havas : Les milieux officiels affirment que le premier acte du grand-vizir sera d'entamer des pourparlers avec les chefs du mouvement nationaliste afin de tâcher de rétablir l'ordre et la tranquillité en Anatolie. La composition du cabinet est favorablement accueillie par la presse et l'opi- nion publique. Déjà de nombreux télégrammes venant des provinces d' Anatolie expriment et manifestent leur satisfaction de la démission de Damad Ferid pacha, que les provinces rendent responsable de la situation actttelle. 98 LE KÉMAtlSME DEVANT LEB AtLlÉb A partir de ce moment, le kémalisme ne fera que grandir. « La nouvelle Turquie, écrit l'en- voyé spécial du Temps, prend conscience de sa force, de son unité et de sa mission historique ; s'opposer à son idéal rénovateur serait une grande faute. )) Des élections législatives vont avoir lieu. Mais le ministre de l'Intérieur annonce que la Cilicie et le vilayet d'Aïdin ne voteront pas, sur l'opposi- tion formelle de la France et de la Grèce. Le co- mité Union et Progrès, qui est le seul parti possé- dant une forte organisation dans tout le pays, mè- nera une lutte ardente. Les résultats sont connus d'avance. La Chambre sera nationaliste. Bien qu'elle se réunisse à Constantinople, malgré le dé- sir de Moustapha Kemal qui eût voulu la voir sié- ger à Brousse ou à Sivas, sa pensée sera constam- ment fixée sur l'AnatoHe. Elle aura comme pro- gramme celui d'Erzeroum: le pacte national. Mous- tafa Kemal ne se contente pas d'agir à l'intérieur, il poursuit d'activés négociations à Berlin et à Mos- cou. Le Temps reçoit de Suisse l'information sui- vante : (( Dans un récent séjour à Berlin, il m*a été donné de faire la connaissance d'une per- sonnalité allemande qui était en train de traiter avec Talaat, Nazim et Djemal pour fourniture de matériel de guerre. Ainsi j'obtenais la confirma- tion des bruits d'après lesquels le mouvement na- tionaliste turc était ravitaillé par des usines alle- mandes ; et la Russie des soviets n'était probable- ment pas étrangère à cette combinaison, se char- geant de la livraison de ces fourniturea jusqu'aux bords de la mer Noire. Par la suite, mis en éveil par ces faits, j'ai pu apprendre que ces chefs unionistes, responsables de la longue durée des hostilités par l'entrée en guerre de la Turquie, se promènent librement à Potsdam ou à Berlin sous des noms d'emprunt. Ils cherchent à diriger le mouvement de l'Union et Progrès, dont la germanomanie invétérée est notoire. Le cabinet Damad Ferid, sur l'insistance des puissances alliées, a fait des démarches auprès du Gouvernement allemand pour demander l'extradi- tion de Talaat et de Nazim ; le Gouvernement allemand s'est contenté de répondre que ces per- sonnes ne se trouvaient pas dans le pays. Il est cependant avéré qu'au même moment Noske et Ebert voyaient régulièrement ces deux tristes per- sonnages qui résident à Potsdam. Ne faut-il pas voir dans tout cela une comédie assez grossière de la part des dirigeants allemands en vue de prêter main-forte à l'Union et Progrès pour le reconstituer sous le couvert du nationa- lisme et en faire encore une fois l'instnmient de leur plan? » De son côté, Izzet bey, vali de Smyme déclare à la presse ottomane que « le mouvement nationa- liste provoqué par Kemal pacha est l'œuvre du comité germanophile jeune-turc qui lente de I LK J m LÙMALlêiSll. U U V A .N '1 l. i» a A l, 1- i t. t> tromper une fois encore les puissances, comme il le fit en 1 908 par la proclamation de la Constitu- tion )). D'autre part, l'on acquiert la preuve de négo- ciations secrètes entre Lénine et Moustafa Kemal. Pendant ce temps, la France et la Grande-Bre- tagne se sont mises d'accord pour délimiter leurs sphères d'influence en Asie-Mineure. Le général Gouraud a été nonmié Haut-Commissaire en Syrie et en Cilicie et commandant en chef de l'armée du Levant. Il a pris possession de son poste, à Bey- routh, le 26 novembre 1919. Les troupes anglaises sont remplacées par les troupes françaises. Quelle sera la politique du général Gouraud ? « J'estime, déclare-t-il à un représentant de V Agence Havas^ que notre protectorat en Syrie doit être simple et doux. Il devra tenir compte des modalités spéciales de la situation. J'entends appliquer là-bas une po- litique de justice, celle-là même par laquelle je me suis fait des amis dans le monde musulman. (( Vous me demandez par quel miracle, un catholique peut se faire aimer des mahométans ? Il n'y a pas de miracle là-dedans. Chacun, à la condition d'être brave et juste, réussira. « Pas plus que je ne souffrirai» qu'on entre dans une église catholique le chapeau sur la tête, pas plus — c'est de quoi les musulmans me sont reconnaissants — je ne tolérerais qu'on moleste ou même qu'on raille les rites étrangers aux nôtres. (( Je l'ai dis hier, ici même, aux évêques roaro- i. i k j M .\i.i> SI j: h i. \ A .\ T 1. 1; s a l. m i: :< I O ( nites qui venaient me faire visite, je ne veux être en Syrie Thomme d'aucun parti ni d'aucune con- fession. Je veux représenter simplement la France juste : un point c'est tout. » Le général Gouraud ajoute: u Je désire qu'on sache que j'entends continuer en Syrie d'entrete- nir avec les Anglais, et particulièrement avec leurs chefs militaires, les relations de cordiale estime que nous eûmes toujours. » Déçu de voir l'Entente cordiale se raffermir en Orient, Moustafa Kemal fulmine contre l'An- gleterre et la France. Il adresse aux puissances al- liées un télégramme de protestation : Si les alliés, dit-il, continuent les mêm^ procédés inhu- mains dont ils ont usé jusques aujourd'hui envers nous, sans tenir compte des justes réclamations que la nation turque formule à cet égard, le résultat de cette non- observation F>eut être extrêmement tragique. Et il est à craindre que ce résultat ne soit pas localisé dans certains pays, mais qu'il s'étende sur les deux continents. La responsabilité d'un si grand désastre tombe naturelle- ment, par-devcuit Dieu et le jugement des hommes, sur les puissances de l'Entente. Nous traduisons, par ces déclarations, les vœux unanimes de notre nation qui ne vise d'autre but que la défense de son existence et de ses droits. Le bureau d'informations arménien, qui com- munique ce document, le fait suivre des commen- taires ci-dessous : Le« Turcs invoquent aujourd'hui la justice, la léga- lité, le droit, après avoir pendant quatre ans commis toutes les injustices, méconnu toute légalité, piétiné tout droit et fait périr par le fer et par le feu, par la faim et 102 L r. K É M A L I s M E DEVANT T- E S ALLIES par les maladies, plus de 1.200.000 Arméniens et Grecs, dont les os blanchis jonchent encore les plaines et leô vallées de TAnatolic. Désormais la Sublime Porte n*existe que de nom. C'est Moustafa Kemal qui parle au nom de la Turquie. C'est lui qui entend dicter les condi- tions de paix. Il envoie des interviews télégraphi- ques aux journaux pour les faire connaître. Nous verrons avec satisfaction, dit-il, l'Arménie for- mer, en dehors des frontières ottomanes, un Etat indépen- dant. Nos vilayets d'A'îdin, de Koniah, d'Adana et de Mossoul, au contraire, qui ont été laissés au dedans de nos frontières, par l'acte d'armistice du 30 octobre 1918, et qui sont habités par une écrasante majorité musul- mane nef doivent pas être détachés des Etats ottomans. Le mouvement national ne se dissoudra pas, mais atten- dra la réunion du Parlement et la con^rmation que le Parlement exerce son œuvre législative et contrôle les affaires publiques à l'abri de toute atteinte et de toute intervention : alors seulement le mouvement cessera son action. Les divergences de vues avec le gouvernement central existent seulement sur des questions subsidiaires pour lesquelles Salih pacha est arrivé à Amassia. Sur les détroits, nous n'admettrons que des mesures pour ga- rantir la libre navigation dans le cadre de la sécurité de la capitale turque. Moustafa Kemal ne se contente pas de parler. Il agit. Il organise tous les fronts de guerre : l'un contre l'Arménie russe, un autre contre l'occupa- tion grecque de Smyrne et un autre contre les troupes françaises de Cilicie. Il est puissamment aidé par ses partisans de Constantinople et par des Eurc4>éens de toutes nationalités qui lui four- L J k il M V i. l t .M I. IJ L \ A .S 1 L i. - A L L 1 », -H 1 U^' nissent de* armes et des munitioiiâ rous le nez des Alliés. Contre qui seront dirigés ses premiers coups ? Contre la Cilicie dont la France s*est constituée la gardienne. Mais comment s*en étonner ? Des Français ont dit à Moustafa Kemal : (( Nous ne voulons pas garder Adana. Si nous y sommes c'est uniquement pour empêcher les Anglais de s*y installer. » Et Moustafa Kemal de leur répondre : (( Partez, vous d*abord, donnez-moi cette preuve de con- fiance et d'amitié, il me sera plus facile ensuite de régler nos comptes avec les Grecs et les Anglais. » Mais ces Français ne représentaient encore que des opinions personnelles, ils ne pouvaient qu'expri- mer des vœux platoniques et donner de vagues promesses. Moustafa Kemal comprit cependant qu'il pouvait nous forcer la main, s'il nous créait des difficultés militaires et financières. Il savait, par les turcomanes de Paris, que le Parlement réclamait des économies et que l'opinion publique en avait assez des (( expéditions inutiles ». Donc, il n'avait qu'à frapper sur le patient pour que ce- lui-ci demandât grâce ©t merci. Il négligera com- plètement l'armée grecque pour concentrer toutes ses attaques sur la Cilicie. Et nous assisterons en 1920 à de nouveaux massacres d'Arméniens. Ce- la ne suffirait pas à nous émouvoir. Qu'à cela ne tienne, on assassinera aussi des soldats français dans un guet-apens infâme... 1 04 I- K k. il .U A 1. 1 .s M Iv U H \ A N i' I. L » A 1. 1. i 1^. S Plus il commettra de crimes contre la Frana et contre l'humanité, et plus il trouvera dans notr< armée, dans notre diplomatie, dans notre finana et dans notre presse des pleutres pour le craindn et des dégénérés pour l'admirer. Les voies sont ouvertes pour tous les oublis pour toutes les capitulations. Dans un discours qu'il a prononcé le 8 novembn 1919 au banquet traditionnel donné au Guildhal par le lord-maire, à l'occasion de son entrée ei fonctions, M. Lloyd George parlant de la ques tion turque avait dit : Les alliés sont complètement d'accord sur les prin cipes fondamentaux de la solution. Nous sommes d*ao cord que le gouvernement de la Turquie doit cesser dan! les pays habités par les Grecs, les Arabes, les Armé niens. Nous sommes tous d'accord que l'entrée de la mei Noire soit ouverte à toutes les nations, pour que l'on n'ei confie plus la garde à la nation qui a trahi son rôle 6t gardienne en en fermant les portes aux alliés sur l'in- jonction du militarisme prussien. Quant aux autres cessions, on ne devrait pas éprou- ver de difficultés insurmontables pour répartir entre le; alliés les responsabilités nécessaires à la garantie d'une telle politique. Je parle naturellement des nations qui oni résisté à l'épreuve de la grande guerre. Je regrette de m pouvoir m'exprimer avec la même confiance sur la Rus sie. Hélas ! les Alliés ne paraissent pas se rendre un compte exact de l'importance du Mouvemeni national. Ils sommeillent. Ils renvoient aux calen- des le règlement de comptes qu'ils doivent a im- poser » à la Turquie. Et ceci permet à Moustafa L !■: K. £ M A L 1 b .M i: u i: \ A N T II V I. L 1 i^ s lob Kemal de pousser partout ses pions sur Téchiquier oriental. Petit à petit, il attire et il groupe, en Ana- tolie, toute l'armée impériale. Il reconstitue et il complète ses cadres, avec la complicité secrète du gouvernement central qui voit dans cette force militaire le moyen de faire pression, au moment voulu, sur la Conférence de la paix. Il nomme et il destitue tous les fonctionnaires de tous ordres. Les valis et les defterdars viennent, les uns après les autres, se soumettre à son autorité. C'est un pa- cha qui concentre entre ses mains les pouvoirs du Sultan et ceux du grand vizir. Il affecte de s'in- cliner devant le Khalife, mais il n'agira qu'à sa guise, n'acceptant de Stamboul aucune suggestion, aucun conseil, encore moins aucun ordre. En réa- lité, lui seul est maître. Son prestige a considéra- blement grandi ces dernières semaines de l'année qui finit (1919). Pour quelles fins en usera -t-il ? Il n'a pas oublié ses desseins. Reprenant le pro- gramme d'Enver et de Talaat, il tendra de toutes ses forces à battre les Alliés, et pour mieux les battre, il les divisera. DEUXIÈME PARTIE LE TRAITÉ DE SÈVRES 1920 I EN CILICIE LE DRAME DE MARACUE Au lendemclin de l'armistice et jusqu'au 12 décembre 1919, date à laquelle le général Dufieux arrivait à Adana pour y prendre le com- mandement militaire et administratif, la Cilicie fut placée sous l'autorité supérieure du maréchal Alleriby. Mais après entente entre les cabinets de Londres et de Paris, l'administration de la région avait été confiée au colonel Brémond. Cette colla- boration interalliée fut des plus cordiales ei donna les meilleurs résultats. (( La Cilicie, écrit le colonel Brémond » (1), fut la terre promise de l'Entente anglo- française... On n'y a pas vu les difficultés qu'on a pu relever ailleurs. Le mérite en revient aux exécutants. Ce n'est pas que des délégations diverses des différentes nationalités locales n'aient tenté, à Adana, comme ailleurs, de semer la divi- sion entre nous. Mais les échecs répétés et inva- (') La GiUcie en igiff'igQo, par E. Brémond. Imprimerie NaUo- nale. Paris. I08 LE KÉMAH8ME DEVANT LB8 ALLIÉS riables de ces démarches finirent par les décourager. Aussi bien à TEtat-major anglais qu'à celui dei Services administratifs, l'offre leur était faite de les accompagner chez l'autorité voisine. Cette seule proposition suffisait à les mettre en déroute et à faire échouer leur manœuvre. » Ce fut une période de calme et de prospérité. Les populations jouissaient d'une sécurité complète. Il y avait bien eu, en août et en octobre, quelques tentatives de brigandage. Des bandes avaient fait leur apparition en différents endroits, et le sang arménien avait encore coulé : 44 chrétiens avaient été massacrés à Cheik-Mourad. Mais, grâce à l'énergie du colonel anglais Wellis et du capitaûnt français André. l'Amanus fut vite nettoyé des pillards et des assassins. Le succès de cette opéra- tion produisit chez les musulmans et les chrétiens la meilleure impression. Les gens honnêtes et pcii- sibles se sentaient enfin protégés par une force bienfaisante. Hélas! cela ne devait pas durer longtemps. En quittant le Haut-Commissariat de Syrie, M. Georges Picot, ministre plénipotentiaire, était allé voir Moustafa Kemal à Sivas. Ce voyage avait-il été autorisé par le Quai d'Orsay? En tout cas, il fut désapprouvé par M. Defrance. haut- commissaire à 'Constantinople, car il ne pouvait que nous compromettre aux yeux du Sultan ; il ne pouvait aussi que déplaire aux Anglais qui avaient déclaré ne reconnaître que le gouvernement impé- Lb KKXiALISMK Uli>ANT LES ALLlBb IO9 rial. De plus, faire des avances au général rebelle, solliciter son amitié, c'était lui montrer qu'il était devenu une puissance et c'était l'encourager dans la révolte. L'encouragement était d'autant plus précieux qu'il venait des vainqueurs de la Marne et de Verdun. On ne /'ovûi/ pas trompé en lui disant que les Français ne demandaient quà se voir forcer la main pour lui abandonner la Cilicie. Il saisit admirablement la signification des avances que nous lui prodiguions, et il résolut de frapper de grands coups. Dès le 30 octobre, Moustaf a Kemal, répondant à une dépêche du colonel Bréraond, câble de Sivas pour demander que la France n'occupe pas Ourfa, Aïntab et Marache. Ce sera le meilleur moyen, dit-il, de (( renouveler l'amitié que nous portons à la France depuis des siècles ». Or, ces trois villes étaient déjà occupées par nos troupes, et Moustafa Kemal ne l'ignorait pas. Mais il est clsûr qu'il nous cherche une querelle d'Allemand. En effet, le 19 novembre, agissant au nom du « Comité de défense des droits de Roumélie et d*Anatolie », il adresse un télégrzunme aux « Co- mités de défense des droits d'Adana, de Sis, de Mersine, du Djebel-Bereket » pour dénoncer l'occupation d* Aïntab et de Marache conmie con- traire à la justice et aux conditions de l'armistice. Il nous accuse d'avoir foulé aux pieds les droits de la nation ottomane et il pousse les populations à nous demander de partir. Comme aucune autorité 110 LE K t M A H S -M K U K V A M L t ^ A 1- L 1 h S française ne peut officiellement entrer dans ses vues, il aura un bon prétexte pour nous traiter en ennemis. Dès le 27 décembre (1919), une centaine de cavaliers kurdes entrent à Marache, s'emparent de la citadelle inoccupée et hissent le drapeau turc et un étendard religieux vert et rouge. Ils ont tiré sur leur passage des coups de fusil qui ont semé la panique dans la ville. Ils ne tuent pas encoie, mais ils profèrent des menaces; ils traînent dans la boue les Bayyazid Zadé et l'iman Dayyi Zadé. Les Arméniens, qui savent ce que signifient ces « commencements de troubles », expriment de vives inquiétudes. Le capitaine André, à qui les habitants avaient fait une réception enthousiaste, demande des renforts. Le 21 janvier (1920), Marache est attaquée. A midi précis, raconte un témoin, le R. P. Materne Muré, supé- rieur du couvent et curé de la paroisse des Pères Fran- ciscains de Terre-Sainte, à midi précis, le commissaire de police tira en l'air cinq coups de revolver dans une rue voisine du couvent. C'était le signal convenu. Aus- sitôt je vois de la fenêtre du couvent un rassemblement se former sur la plate-forme de la citadelle située en face de moi. C'était la bande des insurgés ; ils font, sous le commandement de sergents de gendarmerie, quelques exercices en brandissant leurs fusils : puis comme des forcenés ils se lancent en ville pour attaquer les « ghia- vours » (dénomination que les Turcs donnent aux chré- tiens et qui veut dire infidèle). Toute la population turque de Marache courut aux armes et se mit à faire pleuvoir des milliers de balles sur les maisons chrétiennes. Les premières victimes furent des Français, de pauvres poilus, qui ne soupçonnant rien étaient allés au marché LK EÉMALIKME DK\AKT Lt.» ALI. IKS 111 avec leurs chariots. Six d'entre eux tombèrent frappés par des balles, tirées par des agents de police. Partout les sentinelles françaises étaient en butte à ces balles traîtresses : plusieurs de ces soldats furent tués, entre autres ceux qui étaient de faction à la porte du couvent et à l'entrée de l'hôpital. Une patrouille françaite de cinq hommes fut égorgée dans un cimetière turc. Dtt compagnies de soldats, qui, à cause de la révolte inat- tendue, durent à la hâte changer de cantonnement, furent obligées de passer devzmt les créneaux des maisons turques du quartier Qaïa-Cache et plusieurs d'entre eux, parmi lesquels des officiers, trouvèrent la mort. Le dirai-je ? Un pauvre poilu, soldat de liaison au bureau de la poste turque, eut les parties sexuelles coupées et en les lui mettant dans les mains les Turcs lui dirent : « Voilà ton courrier, va le porter à la Place ! )) Le malheureux eut une mort atroce ; il expira six jours plus tard. Ce pre- mier jour de la révolte, quelques chrétiens aussi furent tués, mais la plupart purent se mettre en sûreté en cher- chant asile dans les églises, dans les écoles chrétiennes, et partout où les Français avaient leur cantonnement. Ces cantonnements étaient au nombre de douze. Nous voici à la tombée de la nuit du 2 1 janvier. Les forces turques étaient importantes ; leur plan d'investis- sement des cantonnements français et des quartiers chré- tiens était si bien conçu et si bien appliqué que toute liaison entre les différents cantonnements fut rendue im- possible, même entre ceux qui étaient voisins l'un de 'autre. Pendant vingt et un jours, Marache jera un :nfer. Par le fer et par le feu, les bachi-bouzouks ibattront tous les chrétiens qui ne pourront s*enfuir. Femmes, enfants, vieillards tomberont sous le cou- eau des assassins, et, pour s'éviter la peine d'en- errer ces innocentes victimes, on le» jettera dans m four à chaux. Un immense incendie éclairera le :amage. Des centaines de malheureux, fou» il2 LE KÉMALISMB UEVANX LES ALLIES d'épouvante, courent sur les toits, mais les maison s'effondrent, et des grappes humaines tomber dans un brasier. L'église arménienne de la Saint< Vierge fut inondée de pétrole et livrée aux flamme Ceux qui tentaient de s'échapper étaient égorgé les autres n'étaient bientôt plus que des cendre Des 50 soldats et des 2.000 chrétiens qui s'étaiei réfugiés dans le saint édifice, il ne resta presqi personne. Cinq églises arméniennes, trois églis( protestantes, des centaines de maisons et de magj sins furent ainsi détruits par les incendiaires... Le 1 " février, un officier hisse le drapeau frai çais sur un clocher. A cette vue, les survivants o] une lueur d'espérance. Ils vont sans doute et délivrés. Et ils attendent en pricint. Le 7, ui colonne de secours, la colonne Normand, est quatre kilomètres de la ville. Les Turcs décide de se rendre. Et ils envoient le docteur Moustaf chef de l'Union et Progrès de Marache, négoci avec le général Quérette la fin des hostilités. Ma juste à ce moment, on ne sait par quelle myst rieuse intervention, l'ordre est donné à nos troupe dans la nuit du 10 au 11, d'évacuer la ville. 1 les habitants sont tenus dans l'ignorance de cet décision. Le 1 1 , pourtant, ils apprennent que 1 Français s'en vont. Aussitôt, ils s'élancent i dehors pour rejoindre la colonne. Les Turcs 1 poursuivent et en tuent 2.000 à coups de had et de couteau, s'amusant à scier quelques têtes. Enfin, lorsque la colonne se mit en marche, el LE KÉMALIRME DEVANT LES ALLIES li3 emmenait à sa suite 3.200 fugitifs. Le soir du 12» une bourrasque de neige couvre d'un manteau glacé le lamentable troupeau. Ceux qui ne peuvent résister à la fatigue et qui tombent sur la route blanche comme un suaire ne se relèvent plus. 1 .200 Arméniens n'ont échappé aux balle.^ et au feu que pour mourir sous les morsures cruelles d'un froid sibérien. Des mères laissent tomber leurs enfants, ne pouvant plus les porter dans leurs bras gelés. Le 13 février, écrit (1) le colonel Brémond, le géné- ral Dufieux, arrivé d'Adana à Islahié, assistait par une tempête de neige effroyable à l'arrivée de la colonne... il fallut descendre de cheval le colonel Normand épuisé de fatigue et de froid. Le bataillon Bernard des tirail- leurs, qui formait î'arrière-garde, avait fait halte pen- dant une demi-journée pour couvrir la marche des Armé- niens, qui laissaient derrière eux des milliers de cadavres. Ce bataillon en arrivant devant le général Dufieux défila comme à la parade, provoquant par sa belle atti- tude une vive émotion. Les pertes furent d'environ 1 .200 soldats blessés ou malades dont 200 amputations pour gelures (plusieurs des quatre membres) et de 7.000 à 8.000 Arméniens. Le drame de Marache est une des pages les plus tristes de notre histoire. On n'en connaîtra peut-être jamais tous les dessous, et cela vaut mieux pour l'honneur national... Il est certain que tout ne fut pas tenté pour sauver les chrétiens qui implo- raient notre secours à genoux. Les Jeunes-Turcs connurent l'ivresse du triomphe. Ils avaient battu, ils avaient fait capi- (1) La. Gilicic en igi9-jg2o, op. cit. page 40. 114 I' K K JÎ M A L 1 s M li U 1. V A N J L t S A K t, I t S tuler ces fameux soldats de Joffre et de Foch que Ton disait invincibles. Ils avaient réussi là où les Hindenburg et les LudendorflF avaient piteusemenr échoué. Ils allaient donc pouvoir nous parler en vainqueurs ! Moustafa Kemal se croit le plus grand génie militaire de son temps. Qu'il parvienne à galva- niser le patriotisme turc, que l'Islam lui donne des hommes, que l'Allemagne des junkers et la Russie des soviets lui fournissent des fusils et des canons, et il se charge de préparer la revanche des Barbares. Pour le moment, il traquera les Français pour leur inspirer le dégoût des conquêtes asiatiques et les contraindre à regagner Marseille au plus vite. Il se garde bien d'aller relever le gant que lui ont jeté les Grecs. Il sait que le front de Smyrne est solide, et il ne veut pas courir le risque de se laisser dépouiller par le général Paraskévopoulos du prestige qu'il vient de gagner sur le dos du général Gouraud. On apprend, coup sur coup, que des bandes kémalistes ont massacré plusieurs milliers d'Armé- niens de Cilicie, notamment à Zeitoun et à Formouze. Nous subissons humiliations sur humiliations, échecs sur échecs. La garnison d'Ourfa bloquée, assiégée, bombardée, est obligée de solliciter un arrangement aux termes duquel elle pourra évacuer la ville et se retirer sur l'Euphrate. Elle obtient ce T. K K K M A M S \f r n r V A X T T, F. s A I. T. I K S I 1 5 qu'elle demande, mais en cours de route elle tombe dans une embuscade; nos troupes furent assaillies traîtreusement, lâchement. Ce fut un assassinat, une véritable boucherie. Char tombe après quelques semaines de blocus. Hadjine est assiégée; privée de secours, elle devra succomber aussi en décembre. Bozanti, violemment attaquée, est défendue héroïquement par le com- mandant Mesnil, mais à son tour elle doit baisser la tête et se rendre. Le commandant Mesnil quitta le fort, ne pouvant emmener avec lui 150 blessés qui furent, dit-on, achevés par les Turcs. Mais il fut cerné et fait prisonnier avec 1 50 hommes. Osmanié, Sis sont assiégées, Adana est menacée. Deux officiers et 45 hommes sont encore massacrés à Aïntab. Cependant, le 30 mai, un armistice négocié par M. Robert de Caix est conclu pour vingt jours entre le Haut-Commissariat de Bey- routh et le satrape d'Angora. Sis est évacuée, Aïntab est rendue. Nos officiers s'efforcent d'arriver à un accord. Mais les Kémalistes sont d'une insolence qui rend toute discussion inutile. On sent qu'ils ne demandent qu'à continuer la lutte; ils ont compris que l'armée de Cilicie est abandonnée, sacrifiée d'avance, et ils sont impatients de voler vers des lauriers faciles. Ils ne respectent pas l'armistice; avant même que celui-ci ait pris fin, ils ont déjà repris les hostilités. Je ne veux pas m'étendre davantage sur l'aven- ture sanglante de Cilicie; j'engage ceux qui vou- 1 1 T) m; k k m a l I s m e devant les alliés draient parcourir ce calvaire à lire les exposés d'une sobriété émouvante qu*ont publiés MM. E. Bré mond (It) et Pierre Redan (2) . MOUSTAFA KEMAI. TROUVE DES APPUIS EN FRANCE Il est manifeste que des influences secrètes agissaient pour provoquer Tévacuation totale de la Cilicie. Et ces influences ne venaient pas de Londres, elles venaient de Paris. Comment expli- quer que nous ayons laissé sans défense toutes ce^ petites garnisons que le moindre renfort eût tirées du guêpier kémaliste? Nous n'avions à combattre que 2.000 à 3.000 bachi-^bouzouks, menés par quelques Allemands ou quelques officiers turcs germanisés. Si, au début, écrit le colonel Brémond, nous avions disposé de quelques escadrons avec auto-mitrailleuses, les paysans étant opposés alors à l'action kémaliste et récla- mant notre appui, le mouvement aurait été enrayé. Mais il n'a été envoyé que trois auto-mitrailleuses et cinq chars d'assaut. Encore a-t-il toujours manqué quelque chose : personnel, corps gras, munitions ou essence. Les musulmans et les chrétiens, qui avaient fondé sur nous les plus belles espérances, les Vieux-Turcs, qui s'étaient compromis pour faciliter notre tâche, les Arméniens qui s'étaient rangés sous (1) La Oilicie en igig-igao. Imprimerie Nationale, Paris. (2) La Cilicie el le Problème ottoman, préface de René Pinon. Oauthier-Villars et Cie, Paris, I. h KÉMALl^Mk DEVANT L£8 ALLIÉ S II7 DOS drapeaux et avaient pris le fusil pour grossir nos forces, tous ces amis de la France étaient angoissés. N'allions-nous pas les livrer aux rancunes kéma- listes? Déjà, le bruit courait dans les villes et les villages que nous étions décidés à nous en aller. El notre auréole de gloire pâlissait de jour en jour. Les musulmans, habitués à ne servir que les forts, désertaient notre camp, celui des faibles, pour aller k'ers Moustafa Kemal, le maître du jour. Les :hrétiens nous faisaient encore crédit, mais leur foi ivait été rudement entamée, et beaucoup tournaient eurs regards vers Londres... et vers Athènes... L'armée grecque n'allait-elle pas délivrer les îsclaves et les martyrs d'Orient? Mais que pensent les Français turcomanes de Constantinople des horreurs de Marache et d'Our- a? Hélas! j'ai l'inexprimable douleur de l'écrire: 1 se rencontra des officiers pour me dire : (( C'est jien fait! nous n avions quà laisser les Turcs ranquilles! » Lorsque j'entendis proférer ce blas- )hème, je ne pus contenir mon indignation. u Mais c'est monstrueux, ce que vous dites là! /ous êtes pires que des défaitistes! Vous insultez i l'héroïsme du colonel Normand, du comman- lant Mesnil, et de tous vos camarades qui ont porté i haut, là-bas, le nom français. Par les encoura- gements que vous donnez aux kémalistes, vous :ommettez un véritable acte de trahison! Qu'eus- iez-vous répondu si quelqu'un, en France, eût dit, )endant la guerre : « C'est bien fait pour nos 1 l8 LU KL.MM. IS.ME DEVANT \. V 9, v l. L I i': S c( poilus qui sont tombés sous les balles alle- (( mandes! ils n'avaient qu'à rester chez eux! » La turcomanie est une sorte de maladie qui envahit le cerveau et le cœur : ceux qui en son! atteints perdent toute raison et toute sensibilité. Ce« détraqués trouveront naturel que la France couvre de fleurs les Talaat, les Enver, les Djemal et le^ Moustafa Kemal, qui l'ont couverte d'outrages el criblée de blessures. Ils sont prêts à poignardei dans le dos les chrétiens de l'Empire ottoman qui subirent mille tortures plutôt que de renier, en pré- sence du général Liman von Sanders, le doux pays qu'ils regardent comme leur seconde patrie!... Ah! s'ils connaissaient l'âme de ces hommes qui ont été élevés dans l'amour, dans la vénération de la protectrice séculaire de tous les déshérités de la terre, ils tiendraient à leur égard un autre lan- gage ! Mais doit-on les condamner sans leur accor- der les circonstances atténuantes? Non, les vrais coupables, ce sont les écrivains et les journaliste! qui ont empoisonné de mensonge et de fiel leu» bonne foi... J'ai eu souvent l'occasion d'approcher des offi- ciers de notre corps d'occupation. Et j'ai pu cons- tater qu'à part trois ou quatre brillantes exception* leur culture générale est très faible. Leur sciencî militaire est sans doute très étendue, ils connaisseiri' à fond l'art de faire la guerre, et la plupart l'on! merveilleusement prouvé sur les champs de bataille mais en dehors de leur métier, ils sont d'une igno- LE K É M A I. I S M K |) K V A N T I- K S A L I. I K S I 1 9 lance totale. Ils ne connaissent même pas leur langue, ils la connaissent moins bien que beaucoup de ces Arméniens, de ces Grecs et de ces Juifs qu'ils prétendent régenter. Ils n'ont pas étudié l'his- toire universelle, ou ils l'ont fait autiefois sur les bancs de l'école de façon très superficielle et avec quelle répugnance! Aussi que peuvent-ils savoir de l'Orient? Comment peuvent-ils juger ces peuples divers qui s'enchevêtrent et se choquent dans une confusion incessante, faisant de Constantinoplle une véritable tour de Babel? Que verront-ils de ce mystérieux et sourd travail des races et des reli- gions qui tracent leur voie à travers toutes les dou- leurs, toutes les ténèbres et tous les écueils? Esprits simples, habitués à ne voir que les lignes droites et fermes du bloc national, de l'unité française, ils fuiront tout ce qui est compliqué, tout ce qui n'est pas net, tout ce qui est en zigzag. Puisqu'ils sont en Turquie, ils cherchent des Turcs. El ils les trouvent si gentils, si aimables, si doux, si géné- reux, si nobles qu'ils sont tout de suite conquis. (( Mais on nous a trompés, protestent-ils, ces gens-là sont charmcuits! Les massacres? Ce sont des contes pour amuser le bon public de France lorsqu'on veut le faire marcher contre les Osmanlis. » En effet, les tueurs d'infidèles n'opèrent pas dans la capi- tale. Il faut à ces bouchers les abattoirs lointains, les repaires sc«nbres et discrets où pénètrent diffi- cilement les regards de l'Europe. Et d'ailleurs, après l'immonde festin qui a duré quatre longues 120 LK K.UMAMSME UEVANT LES ALLIES années, les fauves sont repus, ils se reposent. Et de les voir calmes, modestes, inofîensifs et soumis, Tarmée du général Franchet d'Espérey s'étonne et s'attendrit; elle pleure sur les bourreaux pour flétrir les victimes. Ajoutez à cela qu'il y a eu chez certains Turcs de Constantinople ce que l'on pourrait appeler une politique de harem. Les pachas et les beys ont ouvert à deux battants les portes de leurs conaks et ils ont présenté sans voiles aux regards éperdus de nos jeunes officiers leurs fines et séduisantes hanoums. La femme turque, cette Tanagra d'Asie que la nature et, peut-être aussi, l'imagination des poètes et des romanciers d'Occident ont pétrie de grâces exquises et trou- blantes, Aziyadé a dansé et flirté avec des Pari- siens de Montmartre. Et le géant de la Marne s'est endormi, nouveau Samson, dans les bras de Dalila. Dès cet instant, les Philistins d'Angora peuvent crier : Victoire! Le Croissant a battu la Croix. Qu'un orthodoxe vienne maintenant se plaindre et gémir, un lieutenant de vaisseau lui répondra, hautain et cassant : « Si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à vous en aller ! )) Sans compter que nos officiers et nos soldats ne parviennent pas à comprendre ce que c'est qu'un raïa, car pour eux, il ne peut, il ne doit y avoir en Turquie que des Turcs, de même qu'en France il n'y a que des Français, ils sont encore portés à maudire les non-musulmans qui leur font sentir les duretés de la vie chère. En effet, tout le com- I. K k a M A 1. 1 K M K DEVANT L. 1-: S A I4 I. I K K 121 merce, ou à peu près, est entre les mains des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Pour manger, se cou- cher, s'habiller et se distraire, c'est à eux qu'il faut s'adresser. Et comme les prix de Péra et de Galata atteignent des sommets fabuleux qui donneraient le vertige aux riches bourgeois de la Plaine Monceau, c'est, chez nos braves poilus, un concert d'imprécations contre le mercantilisme de ces « sales Grecs » et de ces « sales Juifs ». Cette critique est injuste, elle ne tient compte ni de la situation générale, ni des difficultés de trans- port, ni de la fermeture des marchés de Russie et d'Anatolie, ni du change. Il y a, certes, des abus scandaleux, surtout dans la hausse formidable des loyers, mais les Français, les Anglais, les Italiens et les Turcs, qui possèdent des inmieubles dans la capitale, ne sont pas moins rapaces que les raïas. La vérité, c'est que le Gouvernement n'a su prendre aucune mesure pour mettre un frein à la spéculation. D'autre part, les hauts-ccwnmissaires, confortablement logés dans de somptueux palais nationaux, les états-majors débarrassés du souci de trouver des logements que leur fournissent les réquisitions dans les plus beaux hôtels et les plus riches appartements de la ville, tous ces heureux fonctionnaires civils et militaires se préoccupent fort peu des embarras des locataires. Ils restent les bras croisés devant les réclamations qui leur sont adressées de toutes les colonies et de toutes les communautés. Donc, à voir les choses de près, si 1 2 1 T. F, K K M A r, I S M E 1» K V A N T I. I-. S A I. T> 1 K S la population de Constantinople souffre plus qi celle de Marseille du malaise économique, la faui en est non pas aux Grecs, aux Arméniens et au Juifs, mais en premier lieu au chaos universel, e second lieu aux désordres bolchevistes et kémi listes, enfin à l'inertie de la Sublime-Porte et l'indifférence des contrôles interalliés. Mais cet! explication exige un examen trop minutieux, et n( turcomanes ne veulent pas se casser la tête. Ce plus commode de choisir p>our bouc émissaire celi qu'on a juré de trouver toujours en faute. O chargera de tous les péchés, de toutes les iniquité le raïa, cet (( exploiteur » qui, telle une sangsu a vidé la Turquie de sa richesse et de sa vigueu Est-il possible que le Français, très naïf bie que né très malin, ne commette pas d'erreur dar son jugement lorsque, soudainement transplani sur une terre étrangère si différente de la sienn il a pour guides un Pierre Loti ou un Claude Fai rère? Pierre Loti jouit, parmi ceux qui ne coi naissent de lui que son génie littéraire, d'un pre: tige immense. Sa parole aura d'autant plus d poids qu'il appartient à la fois à l'Académie et à 1 marine, c'est-à-dire à deux institutions que tous h Français entourent du plus religieux respect. Il fait de longs séjours sur les rives du Bosphon L'Orient n'aurait, pour lui, aucun secret. Il pénétré tous les mystères de Stamboul, il a tranch tous ces noeuds gordiens qui déroutent, depuis cin siècles, les démographes, les psychologues de 1 LK li KM \ L I ti M i: UrVANT I- h S A l. L I K S 1 J? chrétienté. Or, que dit-il? Quelles paroles pro- nonce-t-il sur les hommes et les choses de Tur- quie? Voici les passages essentiels d'une lettre ouverte qu'il adressait au ministre des Affaires étrangères, au lendemain de la constitution du cabinet Millerand : ...Je ne veux pas répéter éternellement les mêmes vérités, que tant de fois déjà je suis parvenu à procla- mer, malgré le parti pris de dénégation de certains jour- naux ; mais ces vérités, auxquelles se sont ralliés à pré- sent la plupart des hommes de bonne foi, je crois devoir encore les rappeler en peu de mots, puisque nous voici au moment suprême. Sur les « massacres d'Arménie » je crois avoir dit, avec force témoignages et preuves à l'appui, à peu près tout ce qu'il y avait à dire : la réciprocité dans la tuerie, la folle exagération dans les plaintes de ces Arméniens qui, depuis des siècles, grugent si vilainement leurs voi- sins les Turcs, et qui, inlassables calomniateurs, ne ces- sent de jouer de leur titre de chrétiens pour ameuter contre la Turquie le fanatisme occidental. Quant aux Grecs, il me semble qu'il n'y a plus à en faire le procès ; Dieu merci, leur cause est jugée. C'est pour eux un châtiment du Ciel que la guerre nous les ait trop fait connaître. Les témoignages de nos milliers de soldats sur leur fourberie et leur haine de la France, les rapports de nos chefs sur l'horreur de leur invasion en Anatolie sont accablants et décisifs... C'est à se deman- der comment des Français de bonne foi peuvent être encore aveuglés par le prestige de la Grèce antique au point de les soutenir. Mes pauvres amis turcs, au contraire, combien ils ont gagné à être connus d'un peu plus près ! Chez tous ceux des nôtres qui les ont approchés, même en tant qu ennemis, les préjugés sont tombés comme châteaux de cartes ; dans toutes nos armées d'Orient, c'est avec 124 LK KÉMALISME DEVANT LES ALLIES une ardente sympathie que l'on chante leurs louanges et leur affection toute particulière pour nous. J'ai déjà publié plusieurs des innombrables lettres à moi adres- sées par des officiers, des matelots, des soldats pour me soutenir dans ma campagne en leur faveur, — et je ne puis assez dire du reste combien je m'honore d'encoura- gements si spontanés, si unanimes, qui me viennent d'une telle source, la plus noble en même temps que la plus autorisée. On devine si, auprès de ces attestations magni- fiques, les impertinences démentes que je reçois de quel- ques petits énergumènes du parti adverse me font pitié ! ...Je veux terminer ce dernier plaidoyer par une adju- ration solennelle à mes amis connus ou inconnus... Je veux ici les conjurer de me croire, je veux leur crier à tous : « Oui, croyez-moi, fiez-vous à ma loyauté, j'ose même dire : fiez-vous à ma clairvoyance. Si, depuis des années, je me suis fait un devoir de défendre à mort le peuple turc — en soulevant sur ma route un tollé d'insultes et de menaces, salariées ou simplement imbé- ciles — c'est que je sais ce que je dis. J'ai du reste conscience de la responsabilité que j'accepte en ramenant ainsi l'opinion vers les pauvres calomniés de Stamboul ; car l'opinion, il est incontestable, n'est-ce pas, que j'ai contribué pour ma part à l'éclairer, et c'est peut-être le seul acte de ma vie dont je me fais honneur, à la veille du moment où mon petit rôle terrestre va prendre fin. Oui, je sais ce que je dis ; j'ai longtemps vécu en Orient, je m'y suis mêlé à toutes les classes sociales et j'ai acquis la plus intime certitude que les Turcs seuls, dans cet amalgame de races irréconciliables, ont l'honnêteté foncière, la délicatesse, la tolérance, la bravoure avec la douceur, et qu'eux seuls nous aiment, d'ime affection héréditaire, restée solide malgré tous nos lâchages, malgré les révoltantes injures de certains d'entre nous. Lorsqu'ils lisent de pareils discours, les Français qui n'ont rien appris par eux-mêmes et ceux qui n« demandent qu'à fortifier de l'appui d'une haute autorité leurs erreurs ou leurs préventions, les igno- LB KÉ MALI S. ME UEVANT LES ALLIÉS I2^ rants, les paresseux d'esprit, les gens superficiels ou intéressés, applaudissent des deux mains. Et comme ceux-ci constituent la masse, l'écrasante majorité des lecteurs de journaux, il est évident que l'opinion publique sera vite égarée. Le courant turcophile que j'ai vu se former et se développer à Constantinople aiîluera vers Paris pour refluer de Paris sur Constantinople. Après avoir longuement médité sur les circons- tances qui ont créé cette atmosphère empoisonnée où vit notre armée du Levant, je sens tomber mes colères. Et c'est la pitié qui pénètre dans mon âme attristée lorsque j'entends les soldats immortels de Verdun couvrir de sarcasmes les martyrs de Cilicie. Hélas! la misère de ce monde est infinie. Je ne sais rien de plus amer et de plus décevant que le spec- tacle d'un honnête homme insultant la vérité et piétinant le malheur. Pauvres Arméniens qui vous battiez dans nos rangs, sous les plis de notre drapeau, et qui êtes tombés à Marache, à Ourfa, à Aïntab, sous le couteau perfide des assassins d'Angora, pardonnez aux Français qui ont eu la cruauté d'aller vous souffleter jusque dans la tombe où vous espériez trouver le repos éternel ! Pardonnez-leur, car on les a trompés. Lorsque leurs yeux s'ouvriront à la lumière, lorsque sera venu le grand jour où nous pourrons déchirer tous les nuages et clouer au mur la calomnie, la France reconnaissante exaltera I lO L i:; KÉ .M A L I 8 M K D E V A N J' I. li S V L M É S votre sacrifice et chantera votre gloire par un monu- ment impérissable... Tandis que Moustafa Kemal coupe des têtes en Anatolie, nos turcomanes travaillent pour lui à Constantinople et à Paris. Soudain, il reçoit même le secours du Temps. Le 1 5 février ( 1 920) , ce journal prend ouvertement parti pour les nationa- listes. Il édrit : La Turquie est entre les mains des « nationalistes », héritiers de l'ancien parti Union et Progrès. On peut s'en plaindre ou s'en réjouir, en reconnaître les raisons ou les méconnaître, mais peu imjwrte : c'est un fait, et il faut commencer par constater les faits. Il n'existe actuelle- ment en Turquie aucune autre organisation qui soit capable d'exercer le pouvoir... ...Les alliés ont le choix entre deux systèmes, et le choix de principe qu'ils auront fait restera reconnaissable dans tous les détails d'exécution. Ils peuvent se proposer d'affaiblir le nationalisme turc. Ou bien ils peuvent l'ai- der à prendre, d'une manière pacifique, le développement auquel tout sentiment national a droit. Affaiblir le nationalisme turc, ce ne serait pas inau- gurer une politique nouvelle. Ce serait revenir au temps du ministère Kiamil pacha, à l'époque où la diplomatie de l'Entente travaillait si inconsciemment et si efficace- ment à rapprocher les Jeunes-Turcs de l'Allemagne... ...Il s'agit d'accomplir en Turquie une œuvre posi- tive, et il n'y a qu'un moyen d'y réussir : c'est de faire Vessai loyal du régime nationaliste. Certes, après les sacrifices que leur a coûtés l'entrée en guerre de la Tur- quie, les alliés ont droit à des garanties ; mais ils les obtiendront d'autant plus facilement qu'ils ménageront le sentiment national des Turcs et qu'ils assureront au parti dirigeant la possibilité de gouverner paisiblement. Nous espérons ne pas nous avancer trop, en disant que K K M A I. I S M r. Il l- \ A N T K I) S la France est prêle à tenter sincèrement cette expérience. C'est en vain qu'on essaye d'exploiter contre elle, auprès des Turcs, la question de Cilicie ou la « zone bleue » du traité Grey-Cambon. Si le public français entend que ce traité soit respecté, ce n'est pas pour demander que nos soldats aillent faire de pénibles et vaines conquêtes en Anatolie, mais bien pour obtenir que le sort des régions marquées aux couleurs de la France soit réglé conformément aux voeux des habitants. En Cilicie, où le drapeau turc doit continuer à flotter, nous souhaitons que la France ne réclame aucun droit de souveraineté, aucun droit d'occupation permanente. C'est avec la conscience nette que notre diplomatie peut entrer dans les négociations où se réglera le problème oriental. Dès que cet article fut connu à Constantinople, ce fut une stupeur. Mais, ravis, les Jeunes-Turcs s'écrièrent : « La France est avec nous! Elle est avec Moustafa Kemal ; donc, nous n'avons plus à hésiter, c'est lui que nous devons écouter et suivre. » J'essayai, dans le Bosphore^ d'expliquer que le Temps n'exprimait que son opinion et que la France ne tendrait jamais la main à ceux qui l'avaient trahie et qui continuaient à la combattre. Ce fut peine perdue. Les journaux de Stamboul répliquèrent que le Temps était l'écho fidèle du Quai d'Orsay et que je n'étais pas bien renseigné sur les vues de notre diplomatie. Avaient-ils rai- son? Oui, sans doute. Mais je ne pouvais m'imaginer, à ce moment-là, que nous pus- sions adopter la politique du Temps. Que pro- posait-il, en effet? D'abord, de reconnaître le régime nationaliste, parce qu'il était un régime de fait. Or, le même journal n'admettait pas — 10 1 iS 1. i; KKMALISMi: DKVANT î. i: S ALLlhS et il n'admet pas encore — que la France traite avec la Russie des Soviets qui est pourtant seule dépositaire du pouvoir, tandis qu'en Turquie il y a toujours un sultan et une Sublime Porte. Pou- vions-nous refuser aux bolcheviks ce que nous accordions aux kémalistes? Lorsqu'on brandit des principes, il ne faut pas en changer suivant les lati- tudes. Pouvions-nous, d'autre part, passer si vite l'éponge sur les massacres jeunes-turcs, alors que nous tonnions contre les crimes des Allemands? Nous avions donc plusieurs balances, nous avions deux poids et deux mesures pour juger les actes de nos ennemis? Et puis, n'était-ce pas rendre l'Entente responsable de la guerre, en Orient tout au moins, que de l'accuser d'avoir jeté Enver, Talaat, Djemal dans les bras de l'Allemagne? C'est avec de telles incohérences et de telles contra- dictions que nous sommes en train de perdre la paix, après avoir gagné la guerre. Le mal qui nous a été fait par les turcomanes est incalculable ; nous en verrons les ravages s'étendre de plus en plus, jusqu'à ce que les fruits de notre victoire soient réduits à la simple reprise de l' Alsace-Lorraine... L ANGLETERRE SE PREOCCUPE DU SORT DES CHRÉTIENS Cependant, l'Angleterre s'émeut et s'inquiète de l'audace de Moustafa Kemal qui lance défis sur défis aux Alliés. Le massacre de Marache a bou- L t k L M A L 1 S M L Lt £ y A .N r L E H A L l. I b S 1 29 leversé l'opinion britannique. A la Chambre des Communes, lord Robert Cecil demande quelles mesures ont été prises pour protéger les chrétiens de Turquie. M. Lloyd George répond : De promptes mesures ont été prises par le gouver- nement français pour envoyer des renforts au général Gouraud, de façon à rétablir la situation et empêcher de nouvelles attaques contre les Arméniens. Des navires français ont été également envoyés à Mersine. Les com- mandants navals alliés, qui ont toute autorité, préfèrent conserver le gros de la flotte à Constantinople. Cepen- dant, une flottille navale alliée a été également envoyée à Mersine. En ce qui concerne la situation à Constantinople, pour- suit le premier ministre, des instructions identiques, en vue d'une action énergique immédiate, ont été adressées aux hauts-commissaires à Constantinople par les trois gou- vernements de France, d'Italie et de Grande-Bretagne, qui sont en complet accord. Il serait, toutefois, inopp>or- tun d'indiquer le caractère de ces instructions, tant que les réponses des représentants alliés n'ont pas été reçues. Un autre député, sir Robert Newan, a essayé de remettre en question le maintien des Turcs à Constantinople, alléguant le désir de tous les chrétiens de voir rendre Téglise Sainte-Sophie à sa destination primitive; mais M. Lloyd George a répondu que, conformément aux avis de leurs con- seillers, les alliés n'envisageaient aucun change- ment sur ce point. A la séance du 1 1 mars 1 920, à la Chambre des lords, le vicomt*^ Bryce soulève un débat. Il insiste sur rimp>ortance qu'il y a pour l'An- gleterre à empêcher que les territoires laissés aux l3o 11 Ki.'.fALrsMC ni: VA NT i.r, s a i r. 1 1 s Turcs soient à peu de distance des frontières de la Perse et de la Mésopotamie, et sur la nécessité d'enlever à la Turquie l'autorité sur les territoires de Cilicie et d'Arménie, afin d'assurer la sécurité de leurs populations chrétiennes. Le vicomte Bryce voudrait que la puissance turque fiât reléguée à l'est des monts Taurus. Lord Curzon a répondu : Je vais essayer, autant que cela est en mon pouvoir, de soulever un coin du voile de la question turque. La décision consistant à laisser les Turcs à Constantinople fut parmi les plus difficiles, les plus complexes et les plus minutieusement discutées de toutes celles que les alliés ont eu à envisager, et cette décision, bonne ou mauvaise — car elle peut se défendre avec autant de force dans un sens comme dans l'autre — a été prise parce qu'elle représentait le point de vue de la majorité des ministres de la Grande-Bretagne tout comme celui de la majorité des alKés... Lord Curzon passe ensuite en revue les événe- ments qui se sont produits pendant l'occupation de la Cilicie, d'abord par les Anglais et ensuite par les Français. Si l'on en croyait lord Bryce, c'eût été facile de désarmer les troupes turques en Cilicie pendant que les -Ajiglais occupaient le pays. Mais les Anglais étaient absolument hors d'état de le faire. La tâche des troupes britanniques était déjà dure. Ce fut vers fin janvier que nous parvinrent les premiers bruits relatifs à des troubles, et aussitôt nous fîmes conjointement avec les Français d'énergiques représentations au gouvernement turc à Constantinople. Le» massacres d'Arméniens, dans les vil- lages, avaient commencé avant que les Français eussent été attaqués à Marache, où, cernés par des forces 8Uj)é- I. i; KL M A I. I > M I U r S \ N 1 Ils \ I. I- I t -< 1.1 I ricures, ils furent pendant trois semaines obligés de tenir un siège très dur. Le Conseil suprême, apprenant ce qui se passait, exi- gea sans perdre un instant que le gouvernement ottoman châtiât, aussi bien à Constantinople qu'en Cilicie, ceux qui étaient responsables de ces événements. Il fut alors question d'envoyer sur les côtes de Cilicie un» partie de la flotte britannique, qui se trouvait à Constantinople, mais tous les hauts-commissaires alliés à Constantinople estimèrent que la flotte à Constantinople même exerçait une pression bien plus forte. Les Français se chargèrent d'envoyer dans le Levant des vaisseaux et des renforts militaires. Ces renforts, qui devaient s'élever à 7 ou 8 bataillons, reçurent l'ordre de partir sans tarder pour aider le général Gouraud à rétablir l'ordre, à reprendre Marache et à protéger les chrétiens. Lord Bryce propose que, dans le cas où la France n'accepterait pas le mandat pour la Cilicie, quelque autre Etat ou la Société des Nations puisse en assumer la responsabilité. Certes, s'il se trouvait un Etat capable de prendre cette responsablité, aucune solution ne saurait être mieux accueillie, mais nous n'avons encore pu en découvrir un. Quant à la Société des Nat'ons, la chose semble vraiment peu pratique en 1 état de transition où elle se trouve également à l'heure actuelle. Il est exact que les Français sont naturellement désireux de limiter leur responsabilité dans cette partie de la Turquie, mais on ne doit pas oublier qu'ils ont contracté l'obligation définie de protéger les Arméniens dans cette région, obli- gation à laquelle je suis certain qu'ils n'ont pas la moindre intention de se dérober. Nous pouvons donc espérer que la sécurité des mino- rités de cette partie du monde — et c'est là notre prin- cipal but — sera assurée par la France. En ce qui concerne Moustafa Kemal, celui-ci a pour lui le grand avantage de la position ; mai» nos auto- rités militaires sont d'avis qu on a beaucoup exagéré l'importance des effectifs dont il dispose, et qu'à ce l32 LE KKMALISME DEVANT LES ALLIES point d« vue, Moustafa Kemal n'est point un facteur aussi influent que le pensaient certaines personnes... Abordant la question de Constantinople, lord Curzon déclare qu'elle a donné naissance à une agitation qui n'est pas seulement religieuse, mais aussi politique. Les musulmans du monde entier désirent le plus vivement maintenir le sultan dans cette ville, non pas seulement parce qu'il est le khalife, mais parce qu'il constitue un symbole de puissance et d'autorité. Lord Curzon énumère longuement une série de faits mettant en relief l'esprit d'arrogance adopté par la Turquie et prouvant son intention d'intimi- der la Conférence de la Paix et de résister au traité de paix lui-même si on le lui permettait, puis il expose les mesures prises pour mettre fin à cet état d'esprit, tel que le renvoi des ministres qui en sont responsables, l'envoi de la flotte alliée et l'avertissement que les conditions de paix pour- raient fort bien être modifiées. Les eJliés, déclare-t-il, ont envoyé il y a cinq jours certains ordres aux hauts commissaires alliés à Cons- tantinople sur lesquels il serait très imprudent d'éclai- rer les Turcs. J'espère être plus tard à même de faire une plus complète déclaration à ce sujet. Lord Curzon exprime l'espoir de voir h projet de traité prêt vers la fin du mois courant et ajoute que la situation est devenue telle que les alliés, qui agissent en parfait accord, ne pouvaient tarder plus longtemps de s'efforcer d'y porter remède. 1.1 hi: MAHS.Mh â)EVANT LES ALLIK8 l33 Il nous faut, poursuit lord Curzon, remplir nos enga- gements, faire exécuter l'armistice, et après cela, faire exécuter le traité de paix. Nous avons en outre ime tâche beaucoup plus ardue : celle de reconstituer un avenir à ces régions dévastées et à ces populations persécutées. Comme personne ne s'imagine que la paix que nous avons conclue va établir le calme dans l'Asie, loin de là, je ne puis même pas prédire que dans six mois la situation ne sera pas pire qu'elle ne l'est à l'heure actuelle. Nous ne pouvons que faire pour le mieux et je suis sûr que les gouvernements alliés peuvent compter sur votre sympathie. 134 ' '' ''^^ ^* A L 1 s M !■ Ji K V A N 1 II CONSTANTINOPLÇ RESTE AUX TURCS UNE OCCUPATION PROVISOIRE Tout à coup, l'on apprend que le Conseil su- prême s'est prononcé sur le sort de Constantinople. Cette capitale restera aux Turcs. On se conten- tera d'instituer un contrôle international sur les détroits. Le jour où cette nouvelle parvint à Stam- boul, l'angoisse qui étreignait l'âme turque fit place au plus enthousiaste optimisme. La nation sortait d'un cauchemar pour goûter l'enchantement d'un conte de fées. Elle revoyait tout en rose. Elle revi- vait l'époque du conquérant. Les journaux publiè- rent dans des éditions spéciales l'image de Sainte- Sophie, dominée par le Croissant. Ils rappelaient une prophétie de Mahomet qui promettait Byzance à l'Islam. C'était écrit, la ville de Constantin serait turque à jamais. Les kémalistes qui poursuivent le dessein diabolique de diviser les Alliés font ré- pandre la rumeur que si Constantinople est laissée aux Turcs, c'est grâce à la France. « Les Anglais, disaient-ils, voulaient nous chasser d'Europe, mais les Français s'y sont énergiquement opposés. » Bien entendu, les turcomanes de notre armée appuient cette campagne anglophobe de tous les comme- 1- i: K h M A I. I M M K II K \. A N r I-. K S A I. M l'; s 1 3? rages. Et le Temps, qui passe toujours pour être le porte-parole du Quai d'Orsay, leur a donné un singulier crédit, en écrivant ceci : Nul n'ignore que la France, en la personn* de ses représentants responsables, jugeait préférable de laisser le sultam et le gouvernement turcs à Constantinople. La thèse inverse a été soutenue par l'Angleterre. Pendant le séjour de M. Clemenceau à Londres, la doctrine fran- çaise n'a pas triomphé. Puisqu'on le sait maintenant, il ne faut pas tarder davantage à mettre en relief quel- ques-uns des effets que produira le triomphe de la thèse britannique, s'il devient définitif. La vérité, c'est que les turcophiles de France pré- fèrent de plus en plus l'amitié de Moustafa Kemal à celle de M. Lloyd George. Ils ont oublié les efforts gigantesques que fit ce grand ministre pen- dant la guerre pour soulever e* armer le patriotisme britannique contre l'Allemagne. Et ils ne se rap- pellent que les serments d'amour de Djemal pacha. Ils n'ont aux lèvres que ces mots : « L'amitié tradi- tionnelle de la France envers l'Islam! » Mais en attendant que Paris et Angora frater- nisent, les Alliés sont pleinement d'accord pour im- poser leurs volontés. Ils doivent aussi prendre des précautions contre les Jeunes-Turcs, qui profèrent ouvertement des menaces. Tandis que de puissants renforts sont envoyés au général Gouraud, une escadre britannique arrive devant Constantinople. (( Cest, dit l'Agence Reuter, le plus imposant déploiement de forces navales qui ait jamais été vu dans le Bosphore. » Cette démonstration, à l36 LE KÉ M A LIS ME UJiVANT LES ALLIES laquelle vont s'associer la France et l'Italie, cons- titue un sérieux avertissement... Mais ce n'est pas tout. Sur une proposition britannique, la Confé- rence de Londres décide, le 1 1 mars, que les Alliés occuperont Constantinople, ou, pour être plus exact, y renforceront leur occupation militaire, car depuis seize mois la Fiance et la Grande-Bretagne possèdent dans cette ville des effectifs importants. Mais il s'agit aujourd'hui de frapper un grand coup sur l'esprit des Turcs. Les troupes grecques iront relever en Thrace les troupes françaises qui s'y trouvent et qui pourront ainsi se rendre en Cilicie. Et l'Angleterre débarquera de nouveaux bataillons à Constantinople. Voici la déclaration officielle que firent, le 16 mars (1920), les hauts-commis- saires a lliés. COMMUNIQUE DES HAUTS GOMxMISSAIUES ANGLAIS FRANÇAIS ET ITALIEN II y a cinq ans et demi, les chefs du Comité Union et Progrès, qui avaient pris en mains les destinées de la Turquie, se sont laissé imposer les volontés de l'Alle- magne et ont entraîné la Turquie dans la guerre géné- rale. Les résultats de cette politique néfaste sont connus : le Gouvernement et le peuple turcs, après mille désastres de toute nature, ont subi une défaite telle que les chefs du Comité Union et Progrès n'ont vu d'autre solution que de conclure un armistice et de prendre la fuite. A la conclusion de l'armistice, une tâche très lourde s'est imposée aux Puissances de l'Entente. Cette tâche LE KÉMALISMB DEVANT LES ALLIÉS l3^ était de jeter les fondements d'une paix capable d'assu- rer le bonheur, le développement et la vie sociale et éco- nomique de tous les peuples habitant l'ancien Empire ottoman, sans distinction de races ou de religions. Alors que la G)nférence de la paix travaillait pour remplir sa tâche, certaines personnalités représentant les idées des chefs fugitifs du Comité Union et Progrès ont formé une organisation soi-disant nationale, qui, ne tenant aucun compte des ordres du sultan et du gouvernement, enrôle par la force des hommes déjà épuisés par la guerre, extorque aux populations des contributions forcées, à son profit, et, multipliant partout les causes de dissentiments, semble vouloir ouvrir une ère d'hostilités nouvelles. Cependant la Conférence poursuivait son oeuvre paci- fique. Elle adoptait la décision si apaisante de laisser Constantinople sous l'administration ottomane, mais à la condition — ainsi que la Sublime Porte en fut avertie — que les chrétiens des provinces ne courussent plus aucun danger et que toute attaque contre les troupes de l'Entente cessât immédiatement. Mais les hommes de l'organisation prétendue natio- nale, loin de seconder en cela la bonne volonté du gou- vernement central, cherchent au contraire à l'entraver. Cette situation si fâcheuse pour l'établissement de la paix tant souhaitée a obligé les puissances de l'Entente à étudier les moyens qui permettront d'assurer l'exécution des conditions qui en seront prochainement fixées. Pour cela un seul moyen : l'occupation provisoire de Cons- tantinople. Cette mesure étant en voie d'exécution, il est porté à la connaissance générale ce qui suit : I. L'occupation est provisoire ; II. Les puissances de l'Entente n'ont pas l'intention de détruire l'autorité du sultanat. Elles veulent la renforcer au contraire sur tous les points qui demeureront soumis à l'administration ottomane ; III. Les puissances de l'Elntente persistent dans leur mtention de ne pas priver les Turcs de Constantinople. Mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, des troubles généralisés ] 3(S l, i; K L M A L 1 t' M j I) 1. \ A N 1' L i: S S 1. J. I l. S OU des massacres venaient à se produire, cette décisioii serait probablement modifiée ; IV. Dans cette heure critique, chacun a le devoir de vaquer à ses affaires et de concourir ainsi au maintier de la sécurité générale, sans se laisser abuser par ceux dont l'égarement tend à détruire le dernier espoir d'édi- fier sur les décombres de l'ancien Empire une Turquie nouvelle, en un mot chacun a le devoir d'obéir aux ordres émanant du sultanat ; V. Certaines personnalités impliquées dans les menées dont il vient d'être parlé ont été arrêtées à Constanti- noplc. Elles auront naturellement à répondre de leurs actes et des conséquences ultérieures que pourront pro- duire ces actes. Ce communiqué était suivi de la proclamation militaire suivante : PROCLAMATION AUX HABITANTS DE CONSTANTINOPLE Vu qu'il est nécessaire pour la protection des troupes alliées à Constantinople de faire la proclamation sui- vante : Je soussigné, Wilson, général commandant le corps allié de Constantinople proclame : Que les habitants doivent se conduire d'une façon absolument paisible et continuer autant que possible de vaquer à leurs affaires civiles comme de coutume. Tant qu'ils agiront ainsi et qu'ils s'abstiendront de tout acte hostile, en quoi que ce soit, aux troup>es alliées, les autorités militaires alliées n'interviendront en rien. La vie des habitants ne sera pas en danger, leur liberté personnelle et leurs biens resteront indemnes. Si, toutefois, d'aucuns manauaient à leur devoir sous ce rapport, les nécessités de la guerre exigeraient une punition exemplaire. Et donc : Toute personne qui commettrait ou tenterait de commettre un acte contraire à mes ordres, quel qu'il soit, hostile ou nuisible aux troupes alliées ou à un membre quelconque de ces troupes, d'aider leurs ennemis en en- dommageant les voies ferrées, les routes, les ponts, les fils télégraphiques, les fils téléphoniques, les conduites d'eau, les systèmes d'éclairage, le matériel militaire, etc., quel qu'en soit le propriétaire, ou qui puisse engendrer des troubles ou qui manquerait de se conformer à un ordre quelconque de cette proclamation sera traduit en conseil de guerre et sera passible de la peine de MORT ou de toute autre punition propre au délit. « 16 mars 1920. « H. F. M. WiLsoN, '^ Lieutenant général Commandant le corps allie de Constantinople. » Cette occupation était faite au nom des trois alliés. La France y avait pleinement consenti. Alors pourquoi entendit-on dans les rues de Constanti- nople des officiers français affirmer à haute voix que c'était l'Angleterre seule qui faisait ce (( hon- teux coup de force ». C'est que chez nous le parti des turcomanes n'abdiquait jamais. Pour eux ce n'était pas le kémalisme qu'il fallait abattre, c'était l'Angleterre. Tandis que M. Millerand en- voyait au Daily; Graphie le message suivant : (( Leur étroite union a sauvé l'Angleterre et la France dans la guerre; elle assurera leur giandeur et leur prospérité dans la paix », des Fiançais, inconscients ou fous, poussaient, excitaient les 140 LF KÉMALISME UEVANT LE8 ALLIÉS Jeunes-Turcs à protester, à se révolter contre la « perfide Albion ». Des arrestations furent opé- rées; aussitôt nous accusâmes les Anglais dt ne déporter à Malte que des amis de la France. Nos alliés ne peuvent dire un mot ni faire un geste sans qu'un murmure, une critique ou une accusation ne s'élèvent des rangs de notre armée. Je ne sais comment se comportèrent les Anglais en Syrie; si je m'en rapporte aux dires du colonel Brémond, les troupes anglaises <( montrèrent le meilleur esprit de camaraderie pour aider les déta- chements français )) dans les opérations de relève de Cilicie. Mais ce que je sais, par mon propre témoignage, c'est qu'à Constantinople les Anglais ont eu constamment à notre égard l'attitude la plus correcte, la plus loyale et la plus amicale. Ils étaient exactement et fidèlement renseignés sur les propos de nos officiers. Ils n'en montraient aucun ressentiment, ils en étaient plutôt attristés. Ils ne parvenaient pas à s'expliquer l'hostilité que nous leur témoignions. (( Nous n'agissons, disaient-ils, comme pour s'excuser, que d'après les ordres de notre gouver- nement. Mais celui-ci ne fait rien sans se concerter avec les cabinets de Paris et de Rome. C'est le Conseil suprême qu'il faut incriminer, si vous avez à vous plaindre, ce n'est pas notre haut-commis- saire, ce n'est pas davantage notre lieutenant géné- ral. » Nous paraissions avoir deux visages, un pour I. I. K t: -M A Ll * M K It 1. \ V \ 1 1 I - \ 1 ! 1 l J | I Londres, un autre pour Constantinople. Ici nous sommes anglophobes, là-bas nous sommes anglo- philes. Où et quand sommes-nous sincères? pour les Kémalistes, il n'y a pas de doute, c'est dans les discours confidentiels que nous leur tenons qu'est notre véritable pensée. Et pour mieux nous enfon- cer dans la tête et dans le cœur notre amour du (( bon Turc », ils continuaient de plus belle à nous faire la guerre. Ils savent qu'ils sont agréables à certains officiers; ceux-ci ne leur ont pas caché l'an- tipathie que leur inspirent le général Dufieux et le colonel Brémond. Le colonel Brémond surtout est un pestiféré qui doit être renvoyé au plus tôt dans un régiment de France ! Je ne saurais jamais exprimer la douleur que me causait la conduite de ces braves soldats : ils se transformaient, hélas! sans s'en douter, en agents de l'Allemagne. Celle-ci pouvait-elle mieux réussir d'un côté à diviser les Alliés, et, de l'autre, à gal- vaniser le nationalisme turc dont elle avait besoin, plus que jamais, pour maintenir l'Orient en état de guerre? Les Kémalistes allaient être un instru- ment aussi précieux que les bolcheviks pour saboter la victoire! Mon éminent confrère des Débats, M. Au- guste Gauvain, voit clair, comme toujours, dans le jeu tortueux des Jeunes-Turcs. Le coup d'Etat de Kapp vient de subir un échec complet. Et M. Gau- vain s'écrie : Tandis que s'effondre l'offensive militaire des réac- 142 T r KKMALISME REVANT I. F S ALLlt3 tionnaires allemands, les nationalistes turcs commencent une offensive combinée en Thrace, en Anatolie et en Arabie. Quoique les deux opérations ne soient pas simul- tanées, elles se lient. Les troupes de Moustapha Kemal, comme celles de Lénine, comptent de nombreux officiers allemands. Battus et enragés de vengeance, ne trouvant plus de place dans les cadres réduits de l'armée natio- nale, les officiers de carrière allemands cherchent partout une occasion de nous nuire et des moyens d'existence à leur convenance. Le monde n'aura pas de repos tant quon naura pas rendu inoffensive celle engeance. Moustapha Kemal et ses camarades allemands comp- taient sur le succès de Kapp et de Luttr»itz. Ils avaient préparé des soulèvements ici et là... Les alliés doivent s'appliquer à réduire les nationa- listes turcs à l'impuissance... Mais, dit-on, il va falloir faire une expédition et assez de notre sang a coulé déjà. Non. C'est précisément afin de prévenir une grande guerre, en Orient du moins, qu'il faut aujourd'hui mater les hommes de proie. Pourquoi n'a-t-on pas écouté ces conseils? le problème turc €Ût été vite résolu et les Kémalistes ne seraient pas devenus un danger pour l'Entente. Mais à des hommes sensés et prudents comma M. Auguste Gauvain, on préfère les fantaisistes . et les aventuriers. En France, on a écrit sur l'occupation (( disci- plinaire )) du 16 mars les choses les plus inexactes et les plus stupides. M. Auguste Gauvain est à peu près le seul dans la presse à donner à cette opéra- tion militaire la signification qu'elle comporte. Nous félicitons, dit-il, les gouvernements allies d'avoir fait occuper à Constantinople et dans les environ» de» positions de première importance politique et militaire. Il 1. 1: r»:m\i.ismk r» i; \ \Nr i.i:s a 1. 1. 1 r s | [l^ importait de se prémunir contre des coups de force locaux et de montrer aux populations notre résolution d'être les maîtres. Nous ne pouvions pas supporter plus longtemps les excitations d'une caricature de Chambre composée de gens recrutés par Moustapha Kemal et ses amis de l'Union et Progrès. Il fallait aussi que le minis- tère de la Guerre cessât d'être un foyer d'intrigues contre nous. Mais ses confrères parisiens sont d'un autre avis. Ils s'entêtent à clamer, malgré toutes les notes offi- cielles, que l'Angleterre nous a brutalement chassés de l'empire ottoman, comme elle nous avait autre- fois chassés d'Egypte. Où puisent-ils cette infor- mation? Moi qui suis les événements sur les lieux mêmes, et pour ainsi dire heure par heure, je cons- tate que les trois commissaires alliés ont apposé, d'un geste unanime, leurs signatures au bas du com- muniqué par lequel il est porté à la connaissance de la population que (( l'occupation provisoire de Constantinople » a été décidée par (( les puissances de l'Entente ». D'autre part, nous sommes infor- més par la même proclamation que cette capitale restera aux Turcs. Je regarde de très près ce qui se passe autour de moi, et je vois qu'il y a toujours ici des soldats, des marins, des gendarmes, des policiers, des censeurs français. Rien ne se fait sans que notre haut-com- missaire ait dit son mot. Ah! je sais, le comman- dement suprême des armées d'Orient semble nous khapper. Mais à qui la faute? Qui a donné Tordre au général Franchet d'Espérey de partir? Est-ce 1 44 T- *^ ^^ -^ï A L 1 s M r. I) n \ A x t i- e s a l i. 1 1; s notre gouvernement? Dans ce cas c'est lui seul qui est responsable, et c'est à lui qu'il faut demander compte de sa faiblesse. La vérité, je le répète, c'est que nous avions donné l'impression aux Anglais que nous favori- sions les menées kémalistes. Par notre attitude équi- voque, nous leur avions inspiré des inquiétudes. Les Jeunes Turcs ne se gênaient plus pour exciter le fanatisme musulman. Ils organisaient dans la grande salle de l'Université de Stamboul un mee- ting retentissant, où le prince héritier prenait la parole pour glorifier l'œuvre des ancêtres. Sulei- man Nazif bey, qui avait rempli les fonctions de vali au début de la guerre, avait exprimé le regret que le sultan Mahomet II eût accordé généreuse- ment des privilèges aux chrétiens. En langage clair, cela signifiait qu'il fallait reprendre et continuer l'œuvre panislamique et xénophobe du comité Union et Progrès. A la Chambre des députés, le parti extrémiste exige la réalisation du programme intégral des Congrès d'Erzeroum et de Sivas, dont les articles fondamentaux sont : l'indépendance absolue, avec la suppression de toute capitulation et de tout contrôle étranger, et la reconstitution de l'empire dans les limites fixées par le traité de Brest-Litovsk. Les Alliés doivent partir du Bos- phore et des Dardanelles. C'est un germanophile avéré, Djelal-eddine Arif bey, qui est élu prési- dent. Cet avocat, que l'on veut faire passer pour une sorte de voltairien turc qui ne croirait ni à Dieu f i: K K M A r. I s Af K I» i: \ a n t l r s a r. l i i': s 1 4.S m du diable, prononcera un discours véhément pour proclamer que l'islamisme est la seule religion vraie, devant laquelle tous les hommes doivent se pros- terner. La politique intérieure des nationalistes prend ses racines et ses inspirations dans le Coran, et leur politique extérieure s'appuie à la fois sur Berlin et sur Moscou. Un officier français qui a longtemps séjourné en Russie, au Caucase et en Turquie, et qui est chargé d'une mission diploma- tique, dit à un rédacteur du Matin (1) que le pro- blème russe et le problème ottoman sont un seul et même problème. (( Le bolchevisme, explique-t-il, a été une création de l'Allemagne. Elle lui a dû la principale victoire qu'elle ait remportée pendant la guerre, je veux dire la défection de la Russie. Quant au nationalisme turc, par ses dirigeants et ses principes, il est également une oeuvre de l'Alle- magne... Le nationalisme turc et le bolchevisme russe ont une politique commune : résister à l'em- prise des Alliés et aux petits Etats que les Alliés ont fondés. » A tous les points de vue le mouvement kémaliste est un obstacle à la pacification de l'Orient. C'est pourquoi les Anglais cherchent-ils à lui interdire l'accès de Constantineple et des Détroits. Nous ne regrettons qu'une chose, c'est qu'ils ne soient pas allés poursuivre le monstre jusque dans son repaire. En 1919, Moustafa Kemal n'avait aucune force. Il était facile de le faire rentrer dans le néant. En (1) 25 février 1920. I 4^^ T. F. K l' M A I, I S M F n F V A N T T. F. S A T, I, T F S 1920, il a déjà grandi, c'est un roitelet qui dispose de vingt-cinq mille hommes. Mais on peut encore en venir facilement à bout. On envisage au Conseil suprême Toccupation de certains points sur la mer de Marmara et sur la mer Noire. Mieux encore : M. Venizelos offre la coopération de l'armée hellé- nique, qui compte quatre-vingt-dix mille hommes dans la région de Smyrne, sans demander de com- pensation territoriale supplémentaire pour cette intervention. Malheureusement on renonce à faire une campagne contre Moustafa Kemal. L'Angle- terre, travaillée par le parti musulman du Colonial Office et du Foreign Office, hésite à prendre le taureau kémaliste par les cornes ; elle craint de mécontenter les mahométans de l'Inde. Ceux-ci ont envoyé télégrammes sur télégrammes à M. Lloyd George pour demander que le Conseil suprême ne touche pas au prestige du khalifat. Ils vont jusqu'à déclarer, dans une conférence qu'ils tiennent au Bengale, que si l'empire ottoman est démembré, ils seront forcés de se retourner contre l'Angleterre. La conférence du khalifat, réunie à Calcutta, a décidé de déclarer la grève le 1 9 mars et le boycottage des marchandises britanniques si l'agitation continue en Angleterre pour l'expulsion des Turcs de Constantinople. A Londies même, V Anglo-Ottoman Societ]) adresse à M. Lloyd George l'appel suivant : Nous soussignés, étant en contact avec l'opinion orien- tale, nous voyons avec honte l'occupation du vilayet d'Aï- Il K K >I A L I s M !•: 1 1 1 \ \ N I I ; - \ I 1 . 11'. ■< I 47 din, province « dont la p>opulation est en majorité tur- que », par les troupes helléniques. Nous avons appris avec inquiétude que des parties de la Thrace — et même Constantinople — peuvent être séparées de l'em- pire turc dans le règlement de la paix, en dépit de l'in- contestable développement que donnent au sentiment anti- britannique, à travers l'Asie entière et en Egypte, de tels faits et de tels bruits. Nous vous demandons, non seulement dans l'intérêt de l'Angleterre ou de l'Inde, mais dans l'intérêt de la paix universelle, de ne pas priver la Turquie de la Thrace ni de l'Asie-Mineure, ni de Constantinople, sa capitale. Cet appel est signé par lord Mowbray, lord Lamington, le général sir Bryan Mahon, le profes- seur Browne, M. Marmaduke Pickthall, etc. Mais, d'un autre côté, un manifeste est lancé par les archevêques de Canterbury et d'York, l'évêque de Londres, lord Robert Cecil, lord Bryce, MM. Gardiner, rédacteur en chef du Dail^ NeJVs; Burrows, principal of King's collège; Hyndman, J. H. Thomas, T. P. O'Connor, le major David Davies, etc., pour demander, avec l'opinion pu- blique, l'expulsion des Turcs d'Europe : Ce sera un malheur, lit-on dans ce document, voire un scandale, si Constantinople est laissée entre des mains turques. Elle a été pendant des siècles un foyer d'in- trigue et de corruption ; et elle continuera à 1 être, tant que le gouvernement turc y p>ossédera une autorité. Si Constantinople était transférée sous le contrôle de la Société des nations, le véritable sentiment musulman n'en pourrait être aucunement offensé. Car le khalifat n'est pas et n'a jamais été attaché à Constantinople. Le sul- tan, s'il conserve le khalifat, sera tout aussi khalife aux I 48 I. I ; K l'. M >> T. 1 s M K II E V A N T LES ALLIÉS yeux des musulmans du monde entier, en résidant à Brousse ou à Konia, au lieu d'habiter Stamboul. M. Lloyd George est dans un cruel embarras. Lord Curzon et quelques ministres conservateurs feront pencher la balance en faveur du parti mu- sulman. Sans aller jusqu'à chasser les Grecs d'An- drinople et de Smyrne, ils maintiendront le sultan à Constantinople. Pour le reste, on verra plus tard. M. Lloyd George ne s'engage pas dans la voie que lui a montrée M. Venizelos. Il préfère attendre. Il temporisera. Il espère que les Kémalistes finiront par s'assagir et par aplanir les difficultés qui parais- sent aujourd'hui insurmontables. Ce fut toujours la même erreur en Orient : les Alliés ne surent en aucune circonstance prendre les décisions nécessaires. Pendant la guerre, ils ne marchaient que par saccades et à contresens. Ils n'arrivaient pas à trouver la ligne droite et à pren- dre une allure régulière. Aucune méthode ne pré- sidait à leur action. Chacun gaspillait et dispersait ses efforts. Il fallut une longue répétition de dé- boires et de malheurs pour les amener à l'unité et à l'harmonie des conceptions et des desseins. S'ils avaient eu dès le début une politique nette à Salo- nique, ils auraient précipité la débâcle autrichienne. Après l'armistice, on retrouva chez eux les mêmes indécisions, les mêmes imprudences et le même aveuglement. Ils eussent pu résoudre aisément l'irri- tant problème turc : il ne suffisait pour cela que d'un peu de résolution. Mais ils laissèrent l'anar- LL k, L.U A L l ft M L i> 1. \ \ .N 1 i. .. . A l. 1. 1 L .- 1^9 chie et la révolte s'accroître et s'amplifier. Ils per- mirent à l'unionisme de prendre le masque du nationalisme. Voyant que ses incartades ne lui atti- raient que les remontrances verbales de la Porte. Moustafa Kemal s'enhardit à faire des moulinets et à brandir le sabre. Que lui importaient les menaces du grand-vizir et les excommunications du cheik- ul-islam? C'étaient là des foudres en carton qu'il pouvait regarder sans trembler; ce qu'il devait craindre, c'était cette poigne de fer qui avait ter- rassé le Cyclope allemand. Mais voici que la main du vainqueur s'amollissait, se faisait douce et cares- sante. Et des voL\ lui murmuraient dans l'ombre : « Ne dépose pas les armes. Ne te décourage pas, quoi qu'il arrive, quelque bruit d'orage qui te vienne d'Occident. Tu as dans le camp ennemi des complices qui sauront travailler pour ta gloire et assurer ton triomphe. )> La Turquie peut être débarrassée à jamais du kémalisme, de l'enverisme et de tout ce qui empoi- sonna ses douze dernières années. Que faut-il pour cela? Un tout petit accord entre l'Angleterre, la France, l'Italie et la Grèce. Que l'armée grecque de Smyrne, l'armée française de Cilicie, marchent vers Angora, et Moustafa Kemal sera liquidé. Le sultan et la Porte rentreront en possession de l'Ana- tolie, et les Alliés pourront, avec leur concours, doter l'empire d'un régime stable, fondé sur le res- pect des lois, l'ordre et la tranquillité. C'était pro- bablement une solution trop simple; les Alliés, i :^n 1, i; K i: M A i. i s M i: n i; \ a n r nous l'avons vu de 1914 à 1918, ne vont au but que par les détours les plus compliqués. Le Conseil suprême interdit à l'armée grecque de sortir de la zone de Smyrne, même pour répondre aux attaques dont elle pourrait être robjet. On voulait bien tuer le Kémalisme, mais par les discours... Moustafa Kemal comprend à merveille que l'Entente revenait comme poussée par une sorte d'atavisme à cette détestable politique d'avant- guerre qui la trouvait toujours divisée à Constanti- nople en face du bloc germanique. Et puisqu'on ne lui coupe pas le pont entre Konia et Angora» puisqu'on lui laisse le libre usage du chemin de fer de Bagdad, il en profitera tout de suite non pas pour jeter les Grecs à la mer, mais pour nous délo- ger de Cilicie. Comme il sait qu'il ne trouvera en Cilicie ni tanks, ni avions, ni fils de fer barbelé, comme dans la zone grecque, il cherche a à rem- porter ( 1 ) sur les Français les succès nécessaires au renforcement de son autorité ». Si la France avait accepté le concours amica- lement offert par M. Venizelos, elle n'aurait pas eu à déplorer les pertes cruelles qu'elle a faites en Turquie d'Asie tant en hommes qu'en argent, et elle n'eût pas été dans l'humiliante obligation de capituler devant les sommations d'un aventurier. Lorsqu'un pays ne veut pas exposer ses enfants à la mort et qu'il recherche des économies pour allé- (1) La Cilicie et le Problème olloman, op. cit. page 96. J. 1, K 1, M A L I S M i; l> l. \ \ N 1 l> I. .s A 1. I. I \. > \?l ger l'écrasant fardeau des contributions, il doit pra- tiquer une politique conforme à ce double pro- gramme. Or, tous ses actes furent en contradiction avec ses paroles. Il semble n'avoir rien négligé en Cilicie pour jeter dans un bourbier sanglant ses soldats et son or. Il marchera de précipices en pré- cipices, jusqu'à ce qu'il ruine un prestige pénible- ment acquis par un siècle de travail et d'honneur. LES ALLIES ET LES TURCS SE PREPARENT A DISCUTER LE TRAITE DE PAIX Le parti kémaliste gagne tous les jours du ter- rain, non seulement dans l'intérieur de l'Anatolie mais à Constantinople même. Le dernier carré qui entoure le trône impérial diminue et s'affaiblit df. plus en plus. Faut-il s'en étonner? Non, certes. Il ne saurait en être autrement. Moustafa Kemal nargue impunément le sultan et les Alliés. La vic- toire de Marache l'a hissé sur un piédeslaî, car elle a été remportée sur les soldats de Foch l'invin- cible! Le Turc n'a pas changé depuis qu'il a fait son apparition en Asie Mineure. Il a pour la force un culte religieux. Il suit en esclave les pas du l52 LK KÉMALISME DEVANT L K S ALLIÉS conquérant. Les démembrements successifs qui Tont chassé de Roumélie, la défaite récente qui a fait rentrer dans ' Stam'boul la chrétienté triom- phante, tous ces éclatants témoignages de sa dé- chéance militaire avaient profondément abaissé son orgueil national. Mais voici qu'un nouveau pro- phète se lève, et d'une voix de commandement appelle aux armes. Oh ! miracle, le vaincu reprend courage, son bras retrouve assez de vigueur pour frapper ceux qui l'ont terrassé. Il rentre en posses- sion de quelques parcelles de terre que l'étranger lui avaient ravies. Encore un effort et tout le pays sera délivré. Moustafa Kemal a fait adopter, le 26 janvier, le programme suivant qui, basé sur les décisions d'Erzeroum et de Sivas, deviendra le Pacte Na- tional. Article 1". — Le sort des territoires de l'Empire Ottoman exclusivement peuplés par des majo- rités arabes et se trouvant, lors de la conclusion de l'ar- mistice du 30 octobre 1918, sous l'occupation des armées ennemies, doit être réglé selon la volonté libre- ment exprimée par les populations locales. Les parties de l'Empire situées en deçà et au delà de la ligne d'armistice et habitées par une majorité musul- mane-ottomane dont les éléments constitutifs, unis par des liens religieux et culturels et mus par un même idéal, sont animés d'un respect religieux réciproqtie pour les droits etlipiques et leurs conditions sociales, forment un tout qui ne souffre, sous quelque prétexte que ce soit, aucune dissociation ni de fait ni de droit. K B M A L I s M E DEVANT LES ALLIÉS 1 53 Art. 2. — Quant au sort des trois sandjaks de Kars, Ardahan et Batoum, dont la population avait, dès sa libération, affirmé par un vote solennel sa volonté de faire retour à la mère-patrie, les membres signataires du présent pacte admettent qu'au besoin il soit procédé à un second plébiscite librement effectué. Art. 3. — Le statut juridique de la Thrace occi- dentale, dont le règlement avait été subordonné à la paix turque, se basera sur la volonté de sa population libre- ment exprimée. Art. 4. — La sécurité de Constantinople, capitale de l'Empire et siège du Khalifat et du Gouvernement Ottoman ainsi que celle de la Mer Noire, doivent être à l'abri de toute atteinte. Ce principe une fois posé et admis, les soussignés sont prêts à souscrire à toute décision qui sera prise d'un commun accord par le Gouvernement impérial, d'une part, et les puissances intéressées de l'autre, en vue d'assurer l'ouverture des détroits au commerce mon- dial et aux communications internationales. Art. 5. — Les droits des minorités seront confirmés par nous sur la même base que ceux établis au profit des minorités dans d'autres pays par les conventions ad hoc conclues entre les puissances de l'Entente, leurs adver- saires et certains de leurs associés. D'autre part, nous avons le ferme espoir que les minorités musulmanes des pays avoisinants jouiront des mêmes garanties en ce qui concerne leurs droits. Art. 6. — Eji vue d'assurer notre développement national et économique dans le but de doter le pays d'une administration régulière plus moderne, les signataires du présent pacte considèrent la jouissance d'une indépen- I ^4 1- y- K L M \ I. 1 > M i: 1' I, \ A N 1 L 1. S A L i. i i '. S dance entière et d'une liberté d'action comme condition sine qua non de l'existence nationale. En conséquence, nous nous opposons à toute restric- tion juridique et financière et de nature à entraver notre développement national. Les conditions de règlement des obligations qui nous seront imposées ne doivent pas être en contradiction avec ces principes. Moustafa Kemal est regardé comme un sauveur. Et tous les espoirs se concentrent sur lui. Les fonc- tionnaires civils et les officiers qui étaient encore à Constantinople vont le rejoindre par milliers pour lui offrir leurs services. Il n'en restera dans cette ville que juste ce qu'il faut pour intimider le sultan, surveiller la Porte, comploter contre l'Entente et faire la liaison entre la Roumélie et l'Anatolie. Il s'agit pour les kémalistes de faire nommer comme grand-vizir et comme ministres des hommes qui épousent leur foi et secondent leurs desseins. La situation du cabinet Ali Riza pacha est devenue chancelante. On parle d'un ministère Damad Ferid. Sur la demande du sultan, ce prince assu- merait le pouvoir avec la collaboration du parti de l'entente libérale. Mais la combinaison échoue pour le moment, par suite, dit-on, de l'opposition d'une puissance alliée. Celle-ci craindrait que Da- mad Ferid ne soit trop inféodé à la politique bri- tannique. Le nom du maréchal ïzzet pacha est mis en T. r K i:\r\MSMK n f. v a \ t i. i: s a t i. i i: « l."^r> ird. Certains comptent sur sa grande autorité pour ramener Moustafa Kemal à la soumission. Il fait au correspondant du Temps les déclarations suivantes : J'accepterai par devoir patriotique le pouvoir, bien que la situation soit extrêmement grave et que je n'en sois responsable. Je ne peux pas émettre d'opinion sur le Mouvement national, mais je crois avoir encore une in- fluence sur Moustapha Kemal et sur les autres chefs militaires qui furent sous mes ordres. La résistance mili- taire aux décisions de la Conférence est stratégiquement impossible, mais je crains une révolution intérieure qui serait préjudiciable aussi bien aux intérêts des puissances qu'à nous-mêmes. Je voudrais demander une enquête inter-alliée pour établir la vérité complète sur les cir- constémces qui ont amené les massacres de Cilicie et pour décréter des sanctions éventuelles si les formations natio- nales — ce que je ne sais pas — sont coupables. Nous accepterions la cession de l'Arménie avec le vilayet de Van-Bitlis et une partie de celui d'Erzeroum, avec un débouché économique sur la mer Noire, à condition qu'il nous soit permis de procéder à l'échange de nos popu- lations d'Asie-Mineure. Pour le reste, nous réclamerons Constantinople avec la frontière de la Thrace de 1914, y compris Andrinople. Nous demandons aussi à garder Smyrne et toutes les autres régions où la majorité des habitants sont turcs. J'accepterai toutes les volontés des puissances sur le statut des minorités, à condition que les droits de celles-ci ne dépasseront pas ceux des musul- mans. Nous comprenons la situation spéciale de la Tur- quie, mais nous demandons également la bienveillance des puissances pour sortir de l'impasse actuelle. Mais la candidature d'Izzet pacha est égale- ment écartée, parce que ce maréchal n'est pas en bons rapports avec le palais. Finalement, c'est I 55 I. F. K l' M A L I S M E It lî V A N T I. K S A 1. M K S Salih pacha, ex-ministre de la Marine, qui succèdp à Ali Riza pacha. Le nouveau grand-vizir établit aussitôt un contact étroit avec les nationalistes; il leur promet l'appui complet du gouvernement. Il arrête la liste des plénipotentiaires qui seront délé- gués auprès de la Conférence de la Paix, et il s'ap- prête à miner dans les coulisses l'œuvre des Alliés. J'apprends des sources les plus sûres que la délé- gation ottomane reviendra ici pour soumettre les conditions des vainqueurs à la Chambre des dépu- tés et que celle-ci est dès à présent décidée à jeter bas tout l'échafaudage du Conseil suprême. Les kémalistes connaissent, par tous les rapports qui leur sont venus de leurs amis de Paris, de Londres et de Rome, les grandes lignes du traité que la Turquie devra signer. Et ils refuseront de s'incli- ner, même si le sultan et la Porte donnent leurs signatures. Les hauts-commissaires prévoient toutes sortes de complications. Les nationalistes s'agitent. On parle d'un coup d'Etat. C'est alors que pour déblayer le terrain des éléments de désordre, les Alliés renforcent l'occupation de Constantinople. La Chambre est dissoute. L'état de siège est pro- clamé, et les Anglais envoient à Malte les person- nages qu'ils jugent dangereux. A Londres, la Conférence de la Paix s'est mise résolument à l'œuvre pour régler la question du Proche Orient. Cinq Commissions ont été char- gées de préparer le traité de paix. Elles ont exa- miné les problèmes suivants : I ° détermination des L B K É M A L I S M K I) i: V A N T I. F. S A L M •' S I .^ )" frontières de la nouvelle République arménienne: 2* enquête sur les finances et la Dette ottomane; 3° revendications grecques sur Smyrne; 4" orga- nisation d'un contrôle interallié sur le Bosphore et les Dardanelles; 5" détermination de la sphère d'influence du sultan en Turquie d'Europe et tracé de la frontière, soit à Tchataldja, soit sur la ligne Enos-Midia. La question du contrôle international des Dé- troits soulève quelques difficultés. Les adversaires du maintien de la souveraineté turque à Constan- tinople redoutent que, dans certaine éventualité, les forces d'occupation internationales ne viennent à être retirées et que les Turcs ne se rendent à nou- veau maîtres des Détroits. Il y eut de très longues et très confuses discus- sions sur chaque point. Enfin les Alliés tombent d'accord en principe et se donnent rendez-vous à San-Remo. On sait que dans cette ville d'Italie MM. Lloyd George et Millerand dissiperont tous les malentendus qui existent entre Londres et Paris. Des hommes politiques et des journalistes français ont fait entrevoir la possibilité pour leur pay? d'annexer la Rhénanie et les régions des charbon- nages. Or, cette politique, qui se modèle sur celle de Bismarck, rencontre en Angleterre une opposi- tion irréductible. Une explication franche et loyale est nécessaire. M. Millerand la donne en affirmant que « l'immense majorité du pays et du Parlement français sont aussi hostiles que le f>euple anglais à 1 58 L F. K K M A r, I S M r, n i-; v a x t t. k s a i. i. i T: s toute idée d'annexion )). Cette déclaration a com- plètement raffermi l'alliance franco-britannique. Et l'on peut aborder le problème turc en toute tran- quillité d'esprit. Que décide-t-on? Dans un dis- cours qu'il prononce à la Chambre des communes pour exposer les résultats de la Conférence de San Remo, M. Lloyd George se refuse, comme M. Millerand à rendre publiques, avant qu'elles aient été soumises à la Sublime Porte, les résolu- tions qui ont été prises au sujet de la Turquie. A Constantinople, Salih pacha n'est plus grand vizir; il a été remplacé par Damad Ferid pacha Le nouveau ministère est fermement résolu à tra- quer le mouvement kémaliste. Damad Ferid adresse aux commandants et officiers de l'armée impériale une circulaire disant : (( Le sultan me donne le titre de ministre de la guerre par intérim, afin d'assurer le rétablissement de l'ordre dans le pays. (( Les conditions de la paix prochaine dépen- dront du degré d'ordre, de sécurité et de garanties que nous pourrons donner. Groupons-nous donc autour du trône de notre souverain et khalife. Je ferai tous mes efforts pour ramener dans la voie de l'obéissance les officiers victimes de certains malen- tendus déplorables et favorisés par la politique hési- tante suivie depuis six mois par le gouvernement central. » Le ministre de la guerre est convaincu que des officiers supérieurs et subalternes n'exécutent pas LE KEMALia.ME DEVANT 1.1.9. A 1- L I E S ITt les ordres donnés pour la poursuite des rebelles, il en révoque plusieurs, et il fait arrêter le colonel Eumer Lutfi bey. Il appelle à Stamboul Anzavour pacha, commandant des troupes gouvernementales et il lui donne les ordres les plus sévères et les plus précis pour la répression du mouvement kémaliste. Un crédit de 300.000 livres turques est alloué à l'organisation d'une nouvelle milice nationale qui sera dirigée par un état-major spécial. Moustafa Kemal, ex-commandant du 3* corps, rayé des cadres de l'armée, Ali Fuad pacha, ex-comman- dant du 20' corps, le lieutenant-colonel en retraite Kara Vassif bey, le renégat Ahmed Rustem bey» né Alfred Bilinski, ex-ambassadeur à Washing- ton, le Dr Adnan bey, ancien directeur de la santé, ainsi que Halidé Edib hanem, sa femme, sont con- damnés à mort par contumace par la cour martiale extraordinaire. D'autre part, le cheik-ul-islam lance un fetva qui proclame la guerre sainte contre les millis, c'est-à- dire contre les nationalistes. Il prononce l'anathème contre les officiers et les soldats qui déserteraient l'armée du sultan pour aller servir dans les rangs des kémalistes. En même temps, le gouvernement publie un manifeste qui se termine par les conclu- sions suivantes : 1 ° Tous ceux qui, entraînés par les menaces ou par les ruses de ceux qui organisèrent et encouragèrent le ■ mouvement insurrectionnel, tous ceux qui, Tie se doutant pas du grave résultat de leurs actes, se sont ralliés au mouvement, feraient dans le délai d'une semaine acte de l6(3 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES repentir et témoigneraient leur fidélité à notre bien-aimé Souverain, bénéficieront de la grâce impériale ; 2° Les organisateurs, les instigateurs et tous les rebel- les qui persisteront à agir avec eux seront punis d'après la loi et le chériat. Le gouvernement ne pouvant nullement tolérer que des sévices et des excès soient commis dans n'importe quelle partie de l'empire soit par la population musul- mane contre les autres éléments, soit par les habitants non-musulmans contre la population musulmane, déclare que tous ceux qui commettraient de pareils actes et tous ceux qui seront reconnus coupables d'y avoir contribué par leur négligence et leur complicité seront sévèrement punis. Enfin le sultan a dissous par Tirade que voici le simulacre de Chambre réuni par Moustafa Kemal : Pour des raisons de politique qui s'imposent, la dis- solution de la Chambre devenant nécessaire, conformé- ment aux termes du paragraphe spécial de l'article 7 modifié de la charte constitutionnelle, la dissolution du Parlement en cas de nécessité étant du ressort de nos droits, j'ordonne, à partir d'aujourd'hui, la dissolution du Parlement à condition qu'il soit procédé d'après la loi dans un délai de quatre mois à de nouvelles élections pour une nouvelle Chambre. Dès que cet iradé et le manifeste du gouverne- ment lancés par des avions turcs sur Angora ont été connus par la population, celle-ci a manifesté son loyalisme envers le sultan-khalife et s'est déclarée prête à combattre les forces nationalistes, confor- mément aux prescriptions du fetva. Devant ces manifestations, Moustafa Kemal a donné l'ordre à ses hommes de quitter immédiate- ment Angora et de se concentrer à Sivas où il Li; K É M A L I s M i; l> L V A .N i L t .< A L I. I i; S 1 b I pourra continuer la résistance. Encore un etfort et les nationalistes seront démoralisés. Les populations ne demandent qu'à les abandonner, car elles sont lasses de payer de lourdes contributions et de faire une guerre interminable. Damad Ferid, ce dernier des gentilshommes turcs, est animé des meilleures intentions. Si l'En- tente voulait l'aider tant soit peu, il parviendrait à nnater les agitateurs et il faciliterait ainsi la pacifi- cation de l'Orient. Mais il ne rencontrera dans les Hauts-Commissariats alliés que des visages ironi- ijues ou méfiants. Je puis, quant à moi, lui rendre :e témoignage qu'il chercha tous les moyens de ramener l'ordre dans l'empire, de punir les cou- pables de la guerre et de créer entre la Turquie musulmane et l'Europe chrétienne des relations împreintes d'estime et de confiance. Pourquoi la France a-t-elle tourné le dos à tous ces Vieux- Furcs qui constituent l'élément le plus sain et le îlus honnête de la nation pour s'acoquiner avec les înveristes et les kémalistes qui ne sont que des iventuriers désireux de tout chambarder et de tout détruire. Damad Ferid pacha, instruit par la leçon qu'il i reçue l'année dernière à Paris, se garde bien rémettre des prétentions excessives. Il ne deman- iera plus qu'une chose : c'est que les Alliés lui lictent un traité qu'il puisse faire accepter par le lultan et par les gens raisonnables. Que le Conseil Suprême laisse aux Turcs les (( pays turcs » et il \i>'2 L i; K L.M A M SM i; I) l: \ A -N T m; s Al. LIKS détournera du kémalisme les patriotes sincères et désintéressés. Il est prêt à donner aux raïas : Ar- méniens, Grecs, Juifs, le statut le plus généreux et le plus libéral. Il m'a fait l'honneur de m'exposer son programme gouvernemental, et je suis con- vaincu que c'est le seul homme d'Etat ottoman — avec le prince Sabaheddine — qui ait assez de bon sens, de clairvoyance et de modération pour con- duire l'empire vers le salut. Malheureusement, les turcomanes de France lui font une guerre impla- cable. Ils l'accusent d'être l'homme de l'Angleterre, fct pour eux c'est le pire des crimes et des dé- chéances. Que les Moustafa Kemal, les Reouf, les Rustem, les Ali Fuad et autres unionistes soient les âmes damnées de l'Allemagne, qu'ils soient les complices de Lénine et de Trotzky, que leurs séides violent en Ciiicie l'armistice, y assassineni et massacrent nos soldats confiants en leur parole, tout cela, paraît-il, n'a aucune espèce d'impor- tance ! Le Temps, qui est sans pitié pour les Kapp el les Liittvitz, a des trésors d'indulgence pour les bandits du Comité Union et Progrès. Il mène une campagne inlassable en faveur des gens d'An- gora qui nous insultent, nous trahissent et nou! poignardent tant qu'ils peuvent. (( Quelle aber- ration 1 » s'écrie M. Auguste Gauvain dans Le, Débats. Oui, quelle aberration I C'est une infami< que de vouloir étrangler un Damad Ferid qui n( cessa de protester hautement contre la conduite K. I .M V I. I S. M i: Il i; V A N d'Enver, de Talaat et de Djemal, pour embras- ser un Moustafa Kemal qui fait tuer lâchement nos soldats dans le guêpier cilicien. Une mission ottomane est envoyée en France pour recevoir le projet de traité qui a été élaboré à Londres et à San-Remo. Présidée par l'ancien grand vizir Tewfik pacha, elle compte dans son sein Rechid bey, ministre de l'Intérieur, Fahr- eddine bey, ministre de Tlnstruction publique, le docteur Djemil pacha, ministre des Travaux publics, Mahmoud Moukhtar pacha, ancien am- bassadeur à Berlin. Elle comprend, en outre, dix- sept conseillers et cinq secrétaires d'ambassade. Elle arrive le 6 mai (1920) à Versailles, où elle est reçue par le colonel Henry. Elle s'installe à l'hôtel des Réservoirs, où elle occupera les appar- tements de l'ancienne mission allemande. Elle va étudier dans la solitude et le recueillement les clauses du traité. Elle pourra circuler librement dans Versailles, mais il lui est interdit de recevoir des visites ni de se rendre à Paris. Pourquoi ces deux dernières restrictions, qui sont de puériles tracasseries ? La dignité de la France n'eût pas été compromise si le brave homme qu'est Tewfik pacha avait eu le droit de faire un petit tour sur les boulevards. Je crois du reste que, dans la pra- tique, la consigne fut moins dure. J'eus en effet l'occasion, plus tard, d'apercevoir dans les envi- rons de l'Opéra le grand vizir Damad Ferid, qui 164 '-^ K.É.MAL1SMI% l)K\ANT LtS ALLIKH était venu pour quelques jours seulement diriger mission ottomane. M. MILLER AND REMET A TEAVFIK PACHA LES r.OXDTTIOXK T»E l'AlX C'est le 1 1 mai, à quatre heures de Taprè midi, que M. Millerand remit officiellement à ] Délégation turque, présidée par Tewfik pach le texte des conditions de paix arrêtées par 1 Alliés. Cette remise eut lieu de la façon la pli simple, au ministère des Affaires étrangères, dai le Salon de l'Horloge. Le jour même où Tewfik pacha était enfin m en possession de l'arrêt rendu sur l'Empire ott man, quel était l'état d'esprit de la presse turque L'/^Jam disait : « Si nous devons rester privés de la possibili de vivre la vie d'un Etat et d'une nation, no jugeons inutile d'entamer toute discussion < sujet de l'ouverture des détroits, de l'institutit d'un contrôle international sur notre pays, aii que de tout régime qui nous serait imposé da le sens d'une limitation de notre liberté et de not indépendance. (3 lignes censurées) « Sous ce rapport, chez nous l'opinion publiqi tout entière est parfaitement d'accord et prei k f. M A I. 1 S M I avant tout en considération les questions Je Smyrae et d*Andrinople. Cette opinion considère r annexion de la région de Sm^rne et d*Andrinople à la Grèce comme une peine capitale appliquée à la Turquie. (( Par conséquent, accepter et signer une paix dans de pareilles conditions, c'est endosser une responsabilité devant laquelle reculerait n'importe quel gouvernement, n'importe quel délégué. (( Nous voulons espérer que les grandes puis- sances — qui doivent comprendre cette situation — régleront la question de Smyrne, si vitale pour nous, d'une façon qui nous permette de l'accepter, sous une forme enfin qui ne nous enlève pas la possibilité de vivre. (( Un règlement de cette nature serait d'ailleurs absolument conforme au désir des Puissances d'as- surer la paix et la tranquillité en Orient. » Ulleri écrivait ceci : (( Après qu'il fut question de transférer notre capitale en Anatolie, lorsqu'on s'arrêta à la déci- sion de maintenir Constantinople comme capitale de l'En^pire ottoman, nous en éprouvâmes une joie inmiense. (( Mais des faits devaient survenir qui troublèrent cette joie. Constantinople fut militairement occu- pée. Cela nous amena à faire cette réflexion : (( — Qui sait quelles conditions cruelles veu- lent nous imposer les Puissances, puisqu'elles ont cru devoir adopter une pareille mesure préventive? 1 ftf) T. i: K i' M A 1. 1 S M r. it V. y \ \ r 1. 1; s alliés « Mais les hommes d'Etat de l'Entente firent ensuite des déclarations susceptibles de diminuer notre affliction. Cela ne nous empêcha pas néan- moins de songer à Smyrne et à la Thrace. Alors que tous les hommes d'Etat européens ont déclaré que les territoires habités par une majorité turque resteraient turcs» il n'est guère possible que Smyrne et Andrinople nous soient enlevées. Mais pour- quoi alors les Hellènes continuent-ils à occuper Smyrne ? Pourquoi parle-t-on de céder la Thrace à la Grèce 7 » Traitant la question des minorités, Ali Kemal bey écrit dans le Pe^am-Sabah : (( Ainsi que nous l'a demandé aussi M. Crâne, pour mettre une fin définitive aux fautes que l'on a commises en ce pays et empêcher le retour des tra- gédies qui s'y sont déroulées, que faudrait-il faire? (( Le droit des minorités doit être assuré dans une mesure répondant aux besoins de l'époque, nos lacunes gouvernementales et administratives doivent être comblées. La souveraineté ottomane doit subir une transformation conforme aux exi- gences de ces principes. Que ce soit par ^me assis- tance ou un contrôle, les Turcs doivent se faire à cette idée des réformes, des changements. Si le monde civilisé désire réellement faire oeuvre bonne et utile ; s'il veut se montrer grand et généreux, il ne doit pas épargner son concours, son assistance à cet Orient vermoulu. » Si l'on en croit le Times, il y a des raisons de I. F. K h \i A I, I S M I it i: V V N T 1. r. s a 1. 1. 1 l^. s 1 < »~ ^.uiie que la Porte, informée de la cession de Smyme à la Grèce, fera une contre-proposition sur les lignes suivantes : Que les troupes grecques soient immédiatement retirées de la province de Smyrne et qu'un plé- biscite sur la question de la souveraineté grecque ou turque ait immédiatement lieu^ sous les auspices d'une force militaire alliée mixte, comme ce fut le cas dans le Slesvig. Si la majorité se déclare en faveur du gouver- nement turc, la Porte s'engagera à faire de Smyrne un port libre et à faire de grandes concessions politiques et municipales à l'élément grec dans cette région. De plus, la Porte garantira qu'elle est en mesure d'empêcher les forces nationalistes de troubler les opérations du plébiscite. Mais, dans les milieux grecs, on ridiculise la prétention des Turcs de restreindre l'activité des irréguliers nationalistes, et l'on fait remarquer qu'étant donnée la situation actuelle en Anatolie, il faudrait un nombre considérable de troupes alliées pour former une barrière autour de la zone plébiscitaire. Pendant que la Mission ottomane soumettra à un examen angoissé toutes les clauses du traité, les Kémalistes chercheront à soulever la Thrace, pour impressionner les Alliés. Djafer Tayar concentre, dit-on, une armée de quarante mille hommes à Kuchan, Rodosto et Kirk- i68 1. 1; K i: M A 1. 1 s \i i: d i; v v .\ r Kilissé' pour s'opposer à l'occupation grecque. I s'apprête à brûler Andrinople. Des télégramme: adressés aux journaux de France et d'Angleterri font croire à l'opinion européenne qu'il se passera dans ce coin du proche Orient, des événement sensationnels. Des officiers français prédisent au: Grecs un échec lamentable. L'un d'eux va jusqu'i se compromettre gravement en affichant, par de actes d'une rare imprudence, les sympathies qui lui inspire la « noble » entreprise de Djafer Tayar Son attitude provoquera un échange de note diplomatiques entre les cabinets d'Athènes et d Paris. Mais à peine les divisions grecques font-eîle leur apparition sur la Maritza, l'appareil guerrie que Djafer Tayar avait monté avec tant de fraca se brise en morceaux, et ce héros d'opérette s laisse cueillir comme un moineau dans le creu: d'un ravin, sans même lever le petit doigt. Jamai opération militaire ne fut effectuée avec tant d'ai sance et de rapidité. Les Grecs remportèrent li des lauriers bien faciles. Ils en remporteront d'au très, dans les mêmes conditions, en Asie Mineure où ils atteindront sans aucune difficulté tous le objectifs fixés par le Conseil suprême. Donc, su deux fronts, les Kémalistes s'évaporaient devar la marche foudroyante des bataillons helléniques Ils ne retrouvaient quelque avantage qu? devar nos pauvres petites garnisons de Cilicie, que l'ir croyable indifférence du Haut Commandement d Beyrouth semblait avoir vouées à une mort inutile rt: kbMALlsMK Ut\AN°i LES ALL1K8 I iV) Le général Moustafa Kemal violait rarmistice conclu avec le général Gouraud. Ses exigences et ses menaces débordaient maintenant sur le bassin d'Héraclée, où nous avions quelques détache- ments pour protéger nos charbonnages de Zongoul- dak. Nous serons obligés à bref délai de céder. Des avions britanniques survolant la région qui s'étend au nord d'Ismidt, le long de la mer Noire, ont constaté que de fortes colonnes turques se diri- geaient vers le bassin houiller. Comme les nationa- listes ont un pressant besoin de charbon et qu'ils veulent aussi en priver Constantinople, nous leur rendrons un double service en leur abandonnant nos mines. Il paraît que, pour la France, le fin du fin c'est de marcher en Turquie de capitulation en capitulation. Nous gagnerons ainsi la reconnais- sance inestimable des Jeunes-Turcs et nous les empêcherons de retomber dans les bras de l'Alle- magne. Nous ne devons user de notre victoire sur les rives du Bosphore que pour nous humilier, nous dépouiller et nous aliéner nos bons amis, les Vieux- Turcs, et nos fidèles alliés, les Anglais. Je ne parviens pas à saisir les beautés de cette politique. Je m'enfonce au contraire de plus en plus dans un aveugle entêtement qui me fait condamner et flétrir le kémalisme comme le plus abominable produit de l'union germano-touranienne. 1 7< ' 1. i: k. r Al ; I 1 ^ \1 I I. I \ X s 1 11-; A I i. I i III LE TRAITÉ DE SÈVRES LA Tl ROUIE CONNAIT SON DESTIN Enfin, sonne l'heure du traité de Sèvres. La Turquie va connaître son destin. Maig qui la repré- sentera devant Taréopage des vainqueurs ? La Mis- sion imposante que nous avons vue défiler la tête basse devant le majestueux palais du plus auguste de nos rois s*est entièrement volatilisée. Quel vent , Ta dispersée ? La coupe que leur offrait le Conseil suprême était, m'explique-t-on, trop amère ; ils n*ont pas eu le courage d'y tremper leurs lèvres. Se rappelant les fastes de leur histoire, ils ont eu un sursaut de fierté et ils ont refusé d'approuver même par un geste passif la déchéance de l'Em- pire ottoman. Tout homme de cœur ne peut que s'incliner devant la douleur des vaincus qui assis- tent à l'écroulement de leur patrie, surtout lorsque ces malheureux n'ont pas voulu la guerre. La for- tune a d'étranges caprices. Elle a permis à un Enver, à un Talaat et à un Djemal de s'évader des profondeurs de l'abîme qu'ils avaient creusé de leurs mains impatientes, et elle a contraint un Tewfik et un Damad Ferid à subir le châtimeiit d'un crime odieux qu'ils n'ont pas commis et dont ils eurent toujours une sainte horreur. Tewfik pacha était ambassadeur à Londres avant le cataclysme L K k b M A I. I S M U U E \ A N r L K S A I. L. I B 8 1^1 mondial. Il fut un des sages d'Europe qui désap- prouvèrent l'agression monstrueuse de Guillaume. Et lorsque se produisit le coup de théâtre de la mer Noire, qui jetait la Turquie dans la tourmente, ce vieillard s'écria : « Quelle folie ! » Damad Ferid pacha était sénateur. En pleine bataille, même lors- que les barbares paraissaient l'emporter, il ne crai- gnait pas de dire sa colère et son mépris pour le* sinistres gredins du Comité. Il ne cessa de fulmi- ner contre les égorgeurs de chrétiens qui déshono- raient son pays. Et ce sont ces Turcs de haute et belle conscience que le Temps nous conseille d'écarter du pouvoir ! Nous devons leur préférer les hyènes d'Angora, qui s'accouplent si bien avec les tigres de Moscou et les chacals de Berlin. Pauvres pachas ! eux dont le désir eût été de se battre hier à nos côtés, ils devaient, aujourd'hui, passer sous nos Fourches Caudines. Nous leur imposions la plus féroce des besognes : ils devaient déchirer en lambeaux cette patrie bien-aimée qu'ils avaient rêvé de voir grandir et s'élever de progrès en progrès vers la brillante civilisation de l'Occi- dent. Non, décidément, ils ne sentaient pas en leur âme désabusée le courage de contresigner l'arrêt fatal qui devait leur être signifié en grande solen- nité devant l'Assemblée des peuples justiciers. Pourtant, la Turquie devait être présente au rendez-vous de Sèvres. Elle ne pouvait y faire défaut, à moins d'aggraver son cas et de s'attirer une plus grande infortune, u Les conditions de 1/2 L D kemalisMe devant les alliés paix sont lourdes, gémit le journal Serbesti Assu- rément, elles le sont, mais nous ne pouvons que les accepter» car elles ne sont que le fruit de fautes réitérées et d'actes de folie. » De son côté, le Peyam-Sahah écrit : « Notre malheur est sans doute immense, mais en quelque point que nous puissions l'arrêter, ce sera toujours du profit pour nous, car il y a pis que cela. » Donc, il faut se résigner à boire la lie. Mais, pour la pompe funè- bre, l'empire ne déléguera ni un grand vizir, ni un ancien grand vizir, ni un prince, ni im ministre. Les plénipotentiaires qui conduiront le deuil en son nom seront de très modestes personnages : en première ligne, le général Haadi pacha et Riza Tevfik bey, sénateurs ; puis un jeune diplomate, Rechad Haliss bey, qui est à la tête de la Léga- tion ottomane à Berne, En dehors de la Turquie, participent au traité de Sèvres, « TEmpire britannique, la France, l'Italie et le Japon, puissances désignées comme les principales Puissances alliées, V Arménie, la Belgique, la Grèce, le Hedjaz, la Pologne, le Por- tugal, la Roumanie, l'Etat Serbe-Croate-Slovène et la Tchéco-Slovaquie, constituant, avec les prin- cipales puissances ci-dessus, les Puissances alliées ». La République française est représentée par MM. Alexandre Millerand, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères ; Frédéric Fran- çois-Marsal, ministre des Finances; Auguste-Paul- Louis Isaac, ministre du Commerce et de l'Indus- LE KÉMALISML DEVANT L K 8 ALLiég I 7!^ trie; Jules Cambon, ambassadeur; Georges-Mau- rice Paléologue, ambassadeur, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Quelles sont les parties fondamentales du traité ? Frontières de la Turquie : I. — En Europe, les frontières sont les sui- vantes : 1 " Au nord, la mer Noire, de Tentrée du Bosphore jusqu'à l'embouchure du Biyuk Dere, 1 un point de la côte situé à 7 kilomètres au nord- 3uest de Podima. 2° Au nord-ouest, la Grèce, par une ligne qui, partant de ce dernier point, se dirige vers le sud- 3uest, jusqu'à un point situé à 8 kilomètres au lord-ouest d'Istranja, passe par le Kapilja Dagh ît rUchbunar Tepe continue vers le sud-sud-est iusqu'à la voie ferrée de Chorlu à Chataldja, à I kilomètre environ, à l'ouest de la gare de Si- lekli, suit la limite occidentale du bassin de l'Is- ranja Dere, descend vers le sud-est pour aller omber sur la mer de Marmara, à 1 kilomètre envi- on au sud-ouest de Kalikratia. 3" A l'ouest, la mer de Marmara, de ce dernier >oint jusqu'à l'entrée du Bosphore. II, — En Asie, les frontières sont fixées comme uit : 1 ° Au nord-ouest, le Bosphore, la rner de Mar- nara, le détroit des Dardanelles ; à l'ouest, la Mé- literranée orientale, jusqu'aux abords du golfe 1 7-1 I- K K E M A L 1 S .M E DEVANT LES ALLIÉS d'Alexandrette, à un point situé à 3 kilomètre: environ au nord-ouest du Zaratash Burun. 2° Au sud, la Syrie, par une ligne qui, partan de ce dernier point, se dirige vers Kesik Kale ei suivant le cours du Djihun Irmak vers l'amont puis jusqu'au coude du Djihun Irmak, descend d( là vers le sud-est jusqu'à un point situé sur l'Emi Musi Dagh, à 15 kilomètres environ au sud-sud ouest du Giaour Geul, court vers l'est jusqu'à cinc kilomètres au nord d'Ourfa, passe au nord de Mar dine, rencontre enfin le Tigre dont il suit le cour vers l'aval, laissant à la Syrie l'île où est située 1; ville de Djezire-Ibn-Omar. 3° Au sud-est, la Mésopotamie, par une lign passant à la limite septentrionale du vilayet d Mossouî et au sud d'Amadia et aboutissant à L Perse. 4° A l'est et.au nord-est, la Perse et la Russie sous réserve des dispositions de l'article 89 qv est ainsi stipulé : La Turquie et l'Arménie, ainj que les Hautes Parties contractantes, convienner de soumettre à l'arbitrage du Président des Etats Unis d'Amérique la détermination de la frontièr entre la Turquie et l'Arménie, dans les vilayet d'Erzeroum, Trébizonde, Van et Bitlis et d'ac cepter sa décision, ainsi que toutes disposition qu'il pourra prescrire relativement à l'accès d l'Aménie à la mer et relativement à la milita risation de tout territoire ottoman adjacent à 1 dite frontière. L i: K t M A M s M i; l» K \ A N J I 1 > \ M. I K S I J? 5" Au nord, la mer Noire. Constaniinople. — Il n'est porté aucune atteinte aux droits et titres du gouvernement ottoman sur Constantinople, et ce gouvernement, ainsi que le Sultan, ont la liberté de résider dans cette ville et d'y maintenir leur capitale. Toutefois, les puis- sances alliées se réservent le droit de modifier cette stipulation (art. 36 ) si la Turquie venait « à man- quer à la loyale observation des dispositions du présent traité ou des traités ou conventions com- plémentaires, notamment en ce qui concerne le respect des droits des minorités ethniques, reli- gieuses ou de langue ». Les Détroits. — (Art. 37). « La navigation dans les Détroits comprenant les Dardanelles, la mer de Marmara et le Bosphore, sera ouverte à l'avenir, en temps de paix et en temps de guerre, à tous les bâtiments de commerce ou de guerre et aux aéronefs militaires et commerciaux, sans distinction de pavillon. Ces eaux ne sont pas su- jettes au blocus, aucun droit de guerre ne pourra y être exercé et aucun acte d'hostilité y être com- mis, sauf dans le cas de l'exécution d'une décision du Conseil de la Société des Nations. )) Il y aura une (( Commission des Détroits » au- près de laquelle les puissances suivantes délégue- ront chacune un représentant : les Etats-Unis, s'ils décident d'y participer, l'Angleterre, la France, l'Italie, le Japon, la Russie, le jour où elle devien- dra membre de la Société des Nations, la Grèce. I 13 176 LE KKMALISME DEVANT LES ALLIES la Roumanie, ainsi que la Bulgarie et la Turquie, si ces deux dernières entrent dans la Société des Nations. L'Amérique, l'Angleterre, la France, l'Italie, le Japon et la Russie auront chacune deux voix. La Grèce, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie auront chacune une voix. La Commission aura « un pavillon particulier, un budget particulier et une organisation qui lui sera propre ». Elle pourra contracter des emprunts. Elle assumera l'administration, la police et le con- trôle des eaux de son ressort. Elle se chargera même d'exécuter tous travaux utiles... Dans le cas où une décision de la Commis- sion ne serait pas acceptée par une puissance, la question sera réglée par la Société des Nations et, jusque-là, la décision de la Commission recevra son application. Kurdistan. — Une Commission siégeant à Cons- tantinople préparera un projet d'autonomie pour les régions où domine l'élément kurde. Ce plan devra comporter des garanties complètes pour la protection des Assyro-Chaldéens et autres mino- rités ethniques ou religieuses dans l'intérieur de ces régions. ♦Smjjme. — La ville de Smyrne et une zone adjacente décrite à l'article 66 restent sous la sou- veraineté ottomane. Toutefois, « la Turquie trans- fère au gouvernement hellénique l'exercice de se< droits de souveraineté sur la ville de Smyrne el ladite zone. Le pavillon ottoman sera hissé en per- LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS \']'J manence sur un fort extérieur de la ville. Le gou- k'ernement hellénique administrera la ville et la dite zone, avec le droit de conserver les forces militaires nécessaires au maintien de Tordre et de la sécurité publique. Il sera institué un Parlement local avec un système électoral propre à assurer la représen- tation proportionnelle de toutes les fractions de la population. Ce Parlement pourra, cinq ans après la mise en vigueur du traité, par un vote émis à la majorité des voix, demander au Conseil de la Société des Nations l'incorporation définitive dans le royaume de Grèce de la ville de Smyme et de la dite zone. A son tour, le Conseil pourra requérir un plébiscite. Crèce. — La Turquie renonce en faveur de la Grèce à tous ses droits sur les territoires situés en Europe au delà des frontières turques fixées plus haut, à tous ses droits sur les îles de Imbros et Tenedos. Elle garde les îles de la mer de Mar- mara. Le traité confirme la souveraineté de la Grèce sur Lemnos, Samothrace, Mitylène, Chios, Samos et Nikaria. Arménie. — (Art. 88) . « La Turquie déclare reconnaître, comme l'ont déjà fait les puissances alliées, l'Arménie comme Etat libre et indépen- dant )). Nous avons vu plus haut que cette Arménie sera délimitée par le président des Etats-Unis d'Amérique, du moins pour ce qui regarde la Turquie. Quant aux frontières de l'Arménie avec l'Azerbeidjan et la Géorgie, elles seront respecti- 178 LE KÉMALISMi: DEVANT LES ALLIES vement déterminées d'un commun accord avec les Etats intéressés. Pa^s arabes. — La Syrie et la Mésopotamie sont provisoirement reconnues comme Etats indé- pendants, à la condition que les conseils et l'aide d'un mandataire guident leur administration jus- qu'au moment où elles seront capables de se con- duire seules. L'administration de la Palestine sera confiée à un mandataire qui sera choisi par les puissances alliées. Les Juifs auront en Palestine un foyer national. La Turquie déclare reconnaître, à la suite des puissances alliées, le Hedjaz comme un Etat libre et indépendant. Eg})ple, Soudan. Chypre. — La Turquie re- nonce à tous ses droits et titres sur l'Egypte. De plus, elle y reconnaît le protectorat britannique. Il est donné acte des conventions conclues entre le Gouvernement britannique et le Gouvernement égyptien définissant le statut et réglant l'adminis- tration du Soudan. • La Turquie renonce à tous ses droits sur Chypre. Et les Hautes Parties contractantes déclarent re- connaître l'annexion de Chypre proclamée par le Gouvernement britannique. Maroc, Tunisie. — La Turquie reconnaît le protectorat de la France sur le Maroc et la Tunisie. Lib^e et Iles de la Mer Egée. — La Turquie renonce à tous ses droits sur la Libye. Elle renonce T. E K K M A 1. 1 S M R DEVANT LES A L M É S IJQ également à tous ses droits en faveur de l'Italie sur les îles de la mer Egée suivantes : Stampalia, Rho- des, Calki, Scarpanto, Casos, Piscopis, Misiros, Calimnos. Leros, Patmos, Lipsos, Simi et Castel- lorizo. Protection des minorités. — <( La Turquie s'en- gage (art. 48) à accorder à tous les habitants de la Turquie pleine et entière protection de leur vie et de leur liberté, sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion. Tous les habitants de la Turquie auront droit au libre exercice, tant public que privé, de toute foi, religion ou croyance. » Les conversions à l'islamisme qui ont eu lieu après le 1 ' novembre 1914 seront considérées comme nulles. Le Gouvernement ottoman donnera tout son appui pour la recherche et la délivrance de toutes les personnes disparues, ravies, séques- trées ou réduites en captivité depuis le I" novem- bre 1914. Il s'engage à faciliter l'action des Com- missions mixtes qui seront nonmiées par le Conseil de la Société des NationsN à l'effet de recevoir les plaintes des victimes elles-mêmes, de leurs familles et de leurs proches, de faire les enquêtes néces- saires et de prononcer souverainement la mise en liberté des personnes en question. Les ressortissants ottomans de race non turque qui ont été chassés de leurs foyers ou dépouillés de leurs biens obtiendront les restitutions et les répa- rations qui leur sont dues. l80 LE KÉMAtlSME DEVANT LES ALLIÉS (( Tous les ressortissants ottomans seront égaux devant la loi et jouiront des mêmes droits civils et politiques, sans distinction de race, de langage et de religion. » <( Le Gouvernement ottoman s'engage à recon- naître et à respecter l'autonomie ecclésiastique et scolaire de toute minorité Ithnique en Turquie. )) Il confirme dans toute leur étendue les préro^tives et immunités accordées par les Sultans et les minis- tres aux non-musulmans. Clauses militaires et navales. — L'efFectif total de la force armée ne dépassera pas 50.000 hom- mes, y compris les états-majors, les officiers, les em- ployés, etc. Dans cet effectif seront compris 35.000 hommes de gendarmerie. L'armée proprement dite se composera donc de 15.000 hommes. Dans la zone des Détroits et des îles les fortifi- cations seront désarmées et démolies. En dehors de cette zone, les ouvrages fortifiés pourront être conservés dans leur état actuel, mais ils seront dé- sarmés dans le délai de trois mois. Tous les bâtiments de guerre qui sont internés dans les ports ottomans seront définitivement livrés aux principales puissances alliés. Toutefois, la Tur- quie pourra conserver 7 sloops et 6 torpilleurs pour le service des pêcheries et de la police des côtes. Les bâtiments de guerre en construction, y compris les sous-marins, seront démolis ; les navires de surface pourront être terminés pour des affecta- tions commerciales. r-E KÉMALISMR OEVaNT LES ALT. IkR l8l Il est interdit à la Turquie de construire ou d'ac- quérir des sous-marins, même commerciaux. Sanctions. — La Turquie reconnaît aux puis- sances alliées le droit de traduire devant leurs tri- bunaux militaires les personnes accusées d'avoir commis des actes contraires aux lois et coutumes de la guerre. Le gouvernement ottoman devra livrer aux puissances alliées, sur leur demande, toutes per- sonnes qui, étant accusées d'avoir commis un acte contraire aux lois et coutumes de la guerre, lui seraient désignées. Le gouvernement ottoman devra prêter tout son concours pour la recherche des cou- pables et des responsables. Le gouvernement ottoman s'engage à livrer aux puissances alliées les personnes responsables des massacres qui ont été commis pendant la guerre sur tout territoire faisant partie, au 1" août 1914, de l'empire ottoman. Clauses financières. — La Turquie reconnaît qu'elle a causé aux puissances alliées des pertes et des dommages de toutes sortes et qu'elle doit répa- ration. Mais les puissances reconnaissent de leur côté que la Turquie ne dispose pas de ressources suffisantes pour effectuer une réparation complète. Etant donné, par ailleurs, que la Turquie perd avec plusieurs territoires une partie de ses revenus, les puissances alliées abandonnent toutes les réclama- tions contre elle pour réparation. Mais elle sera tenue de réparer pécuniairement tous les domma- ges ou pertes subis par les ressortissants civils des liS2 I- r KKMALisMr nr. VAXT i. rs at. t, lîis puissances alliées. Dans leur désir d'aider la Tur- quie, les puissances alliées conviennent avec elle qu'une Commission financière sera créée. Seront membres de cette Commission : un Français, un Anglais et un Italien. Il leur sera adjoint un com- missaire ottoman avec voix consultative. La Commission financière aura un droit de regard et de contrôle sur les recettes et les dépenses. Elle approuvera le budget et en surveillera l'exé- cution. Rien ne sera fait dans l'ordre budgétaire et financier sans son autorisation. C'est le contrôle le plus étroit et le plus rigoureux. Les créances de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Hongrie et de la Bulgarie sur la Turquie sont transférées aux puissances alliées. Mais celles-ci conviennent de ne rien réclamer là-dessus à la Tur- quie. Les Etats en faveur desquels un territoire a été détaché de la Turquie, soit à la suite des guerres balkaniques, soit en vertu du présent traité, devront participer aux charges annuelles afférentes au ser- vice de la Dette publique ottomane, telle que celle-ci existait au 1" novembre 1914. Les Etats devront donner des gages suffisants pour le paiement de la part qui leur incombera dans le service des em- prunts. Dès que les revendications des puissances alliées vis-à-vis de la Turquie auront reçu satisfaction el que la Dette publique ottomane d'avant-guerre I. E C »: M A M S M K D E V \ N T I. T S A I. 1. 1 l'. S I S3 aura été liquidée, la Commission financière cessera ses fonctions. Telles sont à peu près les principales clauses du traité de Sèvres. Certes, les amputations sont assez cruelles pour faire crier le patient le plus coura- geux. Mais elles ne sont pas plus injustes que celles qui ont été imposées à l'Autriche et à la Hongrie. Certains Turcs ont prétendu que les alliés avaient voulu frapper en eux les Musulmans. C'est une calomnie. Les vainqueurs n'ont été guidés que par des considérations de justice. Est-ce que la France et l'Italie, puissances catholiques, ont montré la moindre partialité en faveur au roi très chrétien Charles I" de Habsbourg? KKMAMSTKS ET TURCOMANKS VEULENT DECHÎRER LE TRAITÉ DE SEVRES A Constantinople. le traité de Sèvres fut pour les Turcs un coup d'assonunoir. Mais pouvaient-ils l'éviter? Les chauvins poussent le sultan et le grand vizir à ne pas ratifier une sentence qui fait de l'empire uu esclave. Une sorte de conseil de la couronne se réunit au palais de Yildiz-Kiosk, sous la présidence du souverain. Un débat tragique y est engagé entre deux partis : les pacifiques estiment que la soumis- sion totale aux volontés de l'Entente est encore la 1 84 LE K É M A L I 8 M E DEVANT LES A L L I fi S meilleure tactique à suivre pour obtenir à la longue des adoucissements; les violents prétendent que la Turquie ne risque plus rien, puisqu'on la condamne à mort, à repousser d'un geste brutal le carcan qu'on lui impose. Ce sont les premiers qui l'empor- tent. Les Turcs s'inclineront avec le secret espoir qu'une prudente diplomatie leur fera reprendre plus tard ce qu'on leur enlève. L'Orient est le pays des sables mouvants ; les habiles qui en connaissent les moindres replis sauront toujours y attirer l'ad- versaire là où il doit s'enliser et se perdre. A Angora, les décisions suprêmes sont prises depuis longtemps. Que l'Entente garde ou rende Smyrne et Andrincple, qu'elle s'installe dans les Détroits ou qu'elle en parte, là n'est pas la ques- tion. Ce qui importe pour les nationalistes, c'est qu'ils restent les maîtres incontestés du pays. Ils ont goûté aux joies enivrantes de l'indépendance; ils sont libres dans leurs repaires d'Anatolie de gou- verner à leur guise, de « manger » à leur faim. Ils n'ont plus sur leurs têtes ni les ambassadeurs, ni les consuls. Aucun représentant de la chrétienté n'est là pour les rappeler au respect des capitulations. Aucun contrôle financier ne les gêne. Ils puisent à pleines mains dans les caisses de la Dette publique, de la Banque ottomane et de la Régie des Tabacs. Pour la première fois, depuis des siècles, le Turc fait un festin de Balthazar sans que l'Europe vienne l'importuner de ses remontrances. Que l'empire n'ait désormais que les limites d'Angora, les kéma- LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉ» l83 listes s'en contenteront s'il est un domaine invio- lable où leurs appétits ne rencontreront aucun frein. L'essentiel pour eux est de pouvoir apaiser leur fringale. Ils boiront l'eau claire du torrent; quant à l'étranger et au raïa ils lui feront l'aumône d'un peu de boue, et c'est assez, vraiment, pour ces chiens que le Coran méprise. Les Kémalistes ne consentiront à signer la paix avec les alliés que si leurs conditions sont acceptées. Ils se déclarent vainqueurs puisqu'on n'a pu les contraindre à déposer les armes. Les Anglais sont à Constantinople, les Français sont à Adana, les Grecs sont à Smyrne? Eh bien, après, cela n'est pas une conclusion. Les Allemands aussi étaient allés jusqu'à Château-Thierry. En furent-ils plus avan- cés? Le grand Napoléon s'aventura jusqu'à Mos- cou. Put-il s'y maintenir? Patience, les Alliés s'useront les doigts à vouloir s'agripper au mur anatolien. Moustafa Kemal n'a pas ce qu'il faut pour arrê- ter les progrès de l'armée grecque. Celle-ci a pu s'installer tranquillement à Ouchak et dans tous les villages situés dans un rayon de 20 kilomètres, à l'est de cette ville, pour établir une base d'opéra- tions. Elle a occupé les chaînes de montagnes de Kizildagh et d'Elmadagh qui constituent des points stratégiques importants. Elle peut aller encore de l'avant, elle ne fera qu'une simple promenade pour prendre Angora, mais le Conseil suprême lui a dit : halte-là, tu n'iras pas plus loin! l86 LE KKMALKSMP DEVANT LES A I. L 1 É S La France eût pu s'entendre avec la Grèce, son alliée, pour combiner une action qui eût privé iMoustafa Kemal de l'usage du chemin de fer de Bagdad. C'était une opération d'une extrême sim- plicité. La Cilicie eût été complètement dégagée, et nous aurions pu réaliser ces fameuses économies d'hommes et d'argent que les commissions du Sé- nat et de la Chambre demandaient à tous les échos. Mais cette solution ne répondait pas aux machiavé- liques projets de nos cercles turcomancs et anglo- phobes. Il fallait que la Cilicie restât un lieu mau- dit dont l'opinion publique réclamerait à cor et à cri l'évacuation. Cette région devait être en plus une précieuse monnaie d'échange contre laquelle nous obtiendrions l'amitié des Jeunes-Turcs, cette amitié que les Allemands nous avaient disputée avec tant de succès et que les bolcheviks savaient utiliser avec tant de maîtrise contre l'Angleterre. Un officier dont le nom restera gravé dans le cœur des chrétiens et des « bons )) musulmans de Cilicie, parce qu'il fut à la fois un guide bienveil- lant et un protecteur énergique, résumant en lui les vraies traditions nationales, le colonel Brémond avait dirigé le contrôle administratif avec une ad- mirable compréhension des besoins du pays et des devoirs de la France. Il faudra qu'un jour on écrive l'histoire de ses dix-neuf mois d'apostolat militaire. Nous constaterons avec fierté que nous avons, nous aussi, des hommes de premier ordre capables de 1.1. kÉMAMSME I» K V \ N T LUS A I. I. I K S I1S7 coloniser et de civiliser les pays les plus ingrats. Le colonel Brémond nous eût évité bien des désastres et bien des humiliations si l'état-major et les bu- reaux civils du haut-commissariat de Beyrouth n'avaient constamment entravé son œuvre faite de droiture et de loyauté. Mais c'était un insuppor- ble gêneur, un fâcheux qu'il fallait écarter à tout prix. Il se rencontra une main pour signer sa dis- grâce. Le 31 août (1920) il était remplacé par le colonel Capitrel, et le 4 septembre il passait le ser- vice au commandant Hassler. Il partit, mais avant son départ, le général Dufieux le citait à l'ordre de la division dans les termes suivants : Le général Dufieux, commandant la 1 '* division de l'armée du Levant, cite à l'ordre de la division : Le colonel Brémond, chef du contrôle administratif de Cilicic : Officier supérieur d'une haute intelligence et d'une expérience consommée. Toujours guidé par le souci des intérêts français, a fourni sans faiblir, pendant 19 mois consécutifs et dans des circonstances particulièrement dif- ficiles, un admirable effort d'organisation et de renseigne- ments. Par son activité éclairée, son labeur acharné et parfaitement réglé, par sa foi persévérante dans l'œuvre entreprise, par son calme souriant, son sang-froid imper- turbable et l'énergie de ses décisions dans les moments critiques, a rendu à la cause "française en Cilicie les plus signalés services, A peine le colonel Brémond avait-il disparu de la scène, les souris kémalistes purent danser tout à leur aise. Nos services administratifs furent dispe;- sés. Notre contrôle s'affaiblit, notre surveillance se relâcha et le résultat ne se fît pas attendre. Les 166 LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES écoles furent remises aux. autorités ottomanes qui s'empressèrent de supprimer l'enseignement du français et... de l'arabe. Par là Moustafa Kemal marquait son double dessein d'évincer d'abord la France puis de turquiser l'Arabie. Mais il allait trop vite. Et le vali d'Adana prit peur de son au- dace. Ce représentant de la Porte câblait à Cons- tantinople pour demander le maintien d'une occu- pation et d'un contrôle français qui étaient un bien- fait pour le pays. Pour répondre à ce vœu, le 1 8 septembre, le général Gouraud ordonnait l'éva- cuation de la Cilicie. Nous nous contenterions de Mersine. On ne se préoccupait pas plus des Armé- niens que s'ils n'eussent jamais existé que dans notre imagination. Pourtant c'est bien sur l'ordre de M. Georges Picot, haut commissaire de la Répu- blique Française en Syris, que ces éternels parias avaient été dirigés, en 1919, sur la Cilicie aux frais de notre budget. Qu'à cela ne tienne, on les réexpé- diera maintenant à Constantinople. Qu'ils remer- cient le ciel et la République de n'être pas aban- donnés aux serres de Moustafa Kemal ! Pour leur bonheur et pour notre honneur, un ordre de Paris vint contremander l'évacuation. Et les Arméniens furent ramenés à Meisine. Seront-ils enfin tran- quilles au port? Ne seront-ils pas d'un nouveau coup de raquette envoyés au Caucase ou en Perse ? Notre prestige ne se relève pas après la publi- cation du traité de Sèvres. La Cilicie sera coupée en deux. La partie occidentale restera sous la sou- LK KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIES iSO veraineté ottomane. Le sandjak de Djebel Bere- ket, à l'est du Djihoun, sera rattaché à la Syrie. Mais tout cela est-ce définitif? N'y aura-t-il pas encore des changements? Les populations n'ont plus confiance en nous. Les chrétiens sont désemparés, ils interrogent l'avenir avec inquiétude. Ils sentent que nos promesses ne valent pas plus cher que celles qui leur furent prodiguées autrefois par le sultan Abd-Ul-Hamid dans les iradés les plus authentiques. Les Musulmans qui s'apciçoivent que nous ne com- battons Moustafa Kemal qu'à regret, et presque en nous excusant, se rapprochent de plus en plus des Kémalistes. Et le désordre règne partout. Les bri- gands en profitent pour piller indistinctement les uns et les autres. Pour clore l'année 1920 qui ne fut guère plus brillante que l'année 1919, Hadjin, qui est attaquée depuis le mois de février, tombera en décembre. Les combats reprennent par suite du départ vers Aïn-Tab de la colonne Gombeau. Moustafa Kemal avait gagné la première manche. Nous semblons aveir gagné la seconde en déga- geant Adana et en enlevant le Djebel Yel, au nord de Tarsous, avec des drapeaux, des canons et du matériel. Mais qui gagnera la belle? Hélas! nous allons aborder l'année 1921 avec une telle dispo- sition d'esprit que la capitulation, en pays turcs, sera considérée par M. Briand, premier ministre, comme un heureux événement. Céder à Tennemi le plus méprisable, sur toute la ligne, c'est, paraît- il, aujourd'hui, le comble de la science diploma- I <)0 L !•: K É M A L I s .\n: n K y \ n r i^ i. s a L i, i k s tique. Je ne m*étonne plus qu'une certaine école affirme que l'Allemagne n'a jamais été vaincue. Oui, le monde est à l'envers, il faut tout simplement que nous apprenions à nous y tenir en parfait équi- libre, sans y perdre le bon sens et la raison. Tout arrive, et sans doute parviendrons-nous à croire que nous sommes montés dans la lune... Après tout, pourquoi pas? Nous avons bien décroché les étoiles du ciel... Sirius n'en revient pas... Vénus en est tout étourdie, tout ahurie. En France, le traité de Sèvres a rencontré une forte opposition dans les milieux qui professent cette étrange opinion que la République est une puis- sance musulmane. Le Temps ne cessera d'en récla- mer l'annulation donnant ainsi une arme terrible aux Allemands qui poursuivent avec une énergie obstinée la revision du traité de Versailles. Nous montrerons dans la suite les conséquences néfastes de cette campagne qui, sous prétexte de pousser à la reconstitution d'une « Turquie viable », affai- blira les Alliés, et particulièrement la France, en les divisant devant la contre-offensive germano- russo-kémaliste. Nos ennemis sont aussi liés dans la paix que dans la guerre. Ils forment une masse compacte et solidaire. En fortifier un, c'est les for- tifier tous. 1.E KKMALISME DEVANT LEB ALLIÉS IQI LA CHUTE DE VEMZELOS Nos turcomanes de Paris et de Péra se deman- daient par quel prodige ils parviendraient à déchi- rer un traité qui les privait à jamais des sympathies et des concessions du (( bon Turc ». Ils s'interro- geaient devant la cruelle énigme, lorsqu'un de ces coups féroces que le destin tient en réserve, pour montrer aux Titans eux-mêmes la vanité des choses humaines, vint foudroyer en pleine ascension la gloire de M. Venizelos. Cet illustre homme d'Etat venait de remporter une série de victoires diploma- tiques dont une seule eût dû suffire, sembait-il, à lui gagner la reconnaissance de la nation hellénique. Après avoir passé deux longues années à défendre soit à Paris, soit à Londres les intérêts de son pays et les revendications de sa race, il était venu sou- mettre ses actes au jugement du suffrage universel. J'eus la bonne fortune de l'accompagner dans les derniers jours de sa campagne électorale, en même temps que plusieurs de mes confrères parisiens. J'assistai aux meetings de Volo, de Salonique, de Chalcis et d'Athènes. Tandis qu'il déroulait du haut d'un balcon, en plein air, selon l'usage grec, ses ardentes et harmonieuses périodes, je considérais l'aspect de cette grande foule qui recueillait et bu- vait en bas, dans la rue, « la parole sainte ». Je ne 14 192 LK KÉMALISME DEVANT LES ALLIES voyais que des visages d'illuminés. Le peuple était dans une sorte d'extase, ravi d'entendre et de voir le (( père de la patrie )). Tout à coup cette muette et religieuse admiration se changeait en un tonnerre d'acclamations et d'applaudissements. C'est que l'orateur avait touché une corde sensible de l'âme populaire. Et celle-ci vibrait tout entière par ondes larges et puissantes. La fin du discours rompait toutes les digues, et des (( zito » sans fin roulaient dans l'espace. M. Venizelos sortait de ces triomphes pâle, brisé, éperdu. Etait-ce la fatigue? Etait-ce l'ivresse qui le jetait sans force sur un sofa, après chaque mani- festation ? Trois jours avant le scrutin, il invita les habitants d'Athènes à venir sur la place de la Constitution où il exposerait son programme et rendrait compte de ses actes. La réunion eut lieu le soir pour que tous les électeurs pussent y assister. Il parla du haut d'un balcon de l'hôtel d'Angleterre. J'étais toul près de lui. Nous* dominions la foule innombrable qui avait répondu à son appel. Combien de têtes y avait-il là, à darder sur l'idole des yeux de flamme? Autant vouloir compter des grains de sable! Cette mer humaine s'étendait et grossissait de façon inquiétante; elle envahissait toutes les avenues et toutes les rues voisines, elle montait jus- qu'au faîte des arbres, des maisons et du palais royal. Le moindre vide était comblé par les flots T. R K 1^. M A M S M E DEVANT T. F S A I. M é S IQ3 tumultueux et indiscrels.A la surface se balançaient des drapeaux, des bannières et des portraits du (( sauveur ». Des chants et des fanfares qui s'éle- vaient de toutes parts excitaient les enthousiasmes. Et toute celte apothéose était violenunent éclairée par des milliers et des milliers de torches, de lampes électriques et de feux de bengale. D'un geste solennel le premier ministre demanda le silence. Il parla, mais qui l'entendit? La tempête hurlait. La foule était agitée par des remous qui lui imprimaient d'étranges oscillations. Elle avait des balancements qui formaient comme des vagues. Tel un navire que les vents ont secoué elle allait d'une extrémité à l'autre de l'immense place. Malgré tout, les ovations ne cessaient d'éclater comme des feux d'artifice, ponctuant le discours du demi-dieu. C'est formidable ! ! disions-nous, dans le groupe des journalistes européens. Il nous eût été impos- sible d'imaginer pareille popularité. Cet homme peut faire ce qu'il veut. La Grèce lui appartient ! Hélas! ce n'est pas seulement à Rome que les triomphateurs connurent les chutes retentissantes. Athènes aussi eut sa roche Tarpéienne pour rabais- ser leur superbe. Les Grecs fatigués peut-être d'en- tendre appeler M. Venizelos le « sauveur », le (( père » de la patrie et le plus grand génie poli- tique de nos temps, le précipitèrent d'une chique- naude — en faut-il davantage? — du haut des nues jusqu'au plus profond des abîmes. Dans toute 1 94 ï- '^ K É M A L I s M E DEVANT LES A L 1. 1 É S l'Hellade, ce fut une rage de destruction. Chacun voulut réduire en miettes le colosse de Crète. Et nunc reges, intelUgite... Le 1/14 novembre 1920, M. Venizelos ne fut même pas élu dans sa circonscription. Il s'écroulait sous Tavalanche des vieux partis qui avaient lente- ment, patiemment travaillé la masse électorale. Battu, renié, couvert d'outrages, il prit le chemin de l'exil. Des amis fidèles le comparant à Aristide- le-Juste lui ont prédit qu'il retournerait dans sa pa- trie pour ressusciter les exploits de Salamine et de Platées et reconstituer la Confédération de Délos. Mais l'encens des thuriféraires n'enlève rien à l'amertume indicible de la soudaine et navrante dé- faite. Que sera l'avenir? Peut-on se fier aux pro- phètes? Pour l'instant, la chose certaine et inévi- table c'est que le roi Constantin va remonter sur le trône. La révolution inattendue que le bulletin de vote venait d'opérer en Grèce causa dans le monde entier une stupéfaction profonde. Personne ne vou- lut d'abord y croire, car personne ne s'y attendait. Les envoyés spéciaux et les correspondants habi- tuels des journaux et des agences d'Europe et d'Amérique avaient câblé que le succès des véni- zélistes ne faisait pas l'ombre d'un doute. Tous les gouvernements avaient retrouvé les mêmes prévi- sions dans les rapports qui leur avaient été adressés par leurs légations respectives. Jamais l'opinion pu- blique étrangère n'avait été si mal renseignée sur le L F. K h M A H > M K I) K \ A N i L L s A L L I E h 1 ij? véritable état d'esprit qui régnait dans le royaume hellénique. C'est que M. Venizelos jouissait d'un prestige éblouissant. C'était un soleil qui aveuglait tous ceux que la curiosité poussait à regarder vers l'Orient. On ne voyait que lui, toujours lui. Il rayonnait sur tout, et tout disparaissait derrière son éclat. Comme mes confrères, j'avais été séduit par ce magicien incomparable dont l'esprit se revêt de tant de charme, et je ne pouvais pas concevoir qu'il pût sortir de la bataille sans tête ni jambe comme un polichinelle qu'un enfant capricieux a démoli d'un coup de poing. Je l'avais vu dans l'intimité, il m'avait dit, en posant sur moi son regard magné- tique : (( Nous aurons au moins deux cent quatre- vingts sièges. Notre majorité sera si forte que la question du retour de Constantin ne se posera même pas. La famille royale sera très heureuse, croyez-le, que nous acceptions le prince Paul comme souve- rain. » Ces affirmations étaient si nettes, si tran- chantes, qu'elles faisaient mourir sur mes lèvres les questions que j'avais projeté de poser sur telle ou telle chance de l'opposition. Des rumeurs circu- laient. Un ancien ministre des affaires étrangères, M. Callerghis, qui se pique d'être resté d'une sereine indépendance de jugement, au milieu des passions déchaînées, me mettait en garde contre le robuste optimisme de M. Venizelos. <( Il n'aura pas le suc- cès qu'il escompte, m'affirmait-il. Il a mal manœu- vré ici et là. Et la plupart de ses lieutenants se sont 1 9^ LE K t M A L I S M K Li E \ A N 1 LES ALLIES rendus odieux. La situation n'est pas aussi claire qu'il se l'imagine. Il y aura des surprises. » Cet avertissement eût dû me ramener à la méthode que j'avais adoptée pour faire mes enquêtes en Orient; j'aurais dû chercher la vérité loin des sphères gou- vernementales, en interrogeant directement les gens du pays, ceux qui nous disent crûment ce qu'ils ont dans le ventre. On ne s'instruit jamais auprès du pouvoir des besoins et des aspirations d'un peuple. Si vous interrogez Lénine, il vous répondra que tout va pour le mieux dans la plus heureuse des Russies. Moustafa Kemal vous affirmera que l'As- semblée Nationale d'Angora est le modèle des par- lements et que par sa bienfaisante dictature l'Ana- tolie s'achemine vers le régime le plus juste et le plus libéral. Je connais des centaines de familles athéniennes, il m'eût été facile de me renseigner assez exactement sur les dessous de la lutte élec- torale. Mais je crus pouvoir m'en tenir à l'avis de M. Venizelos, sans plus ample examen. L'illustre Cretois n'était-il pas, à lui seul,, tout l'hellénisme? Connaître sa pensée, c'était connaître toute la pen- sée grecque. L'opposition n'était qu'une légère écume qui n'arrêterait pas le cours majestueux du grand fleuve. De nous être trompés si lourdement, dans le groupe des journalistes français, cela nous fit mau- dire tous les Grecs. Nous ne leur pardonnions pas notre déception et nous brûlions de les dénoncer comme des ingrats et des traîtres. Nous jurions de LE K K M A L I S M E DEVANT LES ALLIES 197 les punir en leur enlevant tout ce que nous leur avions permis de prendre en Bulgarie, en Turquie et en Serbie. Nous assistions, avides de vengeance, à leur départ de Smyrne, d'Andrinople et de Salo- nique. (( Nous ne pouvons décidément pas avoir confiance en ces gens-là, disions-nous d'un Ion méprisant. Laissons-les se perdre avec « leur » Constantin. » Je n'ai peut-être jamais aussi bien saisi le fond de notre caractère national que dans cette circons- tance. Les Français qui se trouvaient à Athènes voulaient que leur gouvernement modifiât sans dé- semparer sa politique orientale en faveur de Mous- tafa Kemal, parce que la Grèce n'avait pas voté selon leurs désirs. Ils ne réfléchissaient pas, ils ne pesaient ni le pour ni le contre. Très impulsifs ils partaient à fond de train vers de nouveaux hori- zons, ils ne cherchaient pas à savoir où ils allaient. Le point capital pour eux était de s'éloigner des roules grecques. Les Anglais, eux, montrèrent plus de sang-froid. Ardemment vénizélistes la veille, ils se gardèrent de verser dans le mishellénisme les yeux fermés. (( Attendons, conseilla M. Graves, le distingué cor- respondant du Times à Constantinople, avant de rejeter les Grecs du sein de l'Entente, attendons que leurs nouveaux ministres nous aient dévoilé leurs intentions. Pour nous. Alliés, ce qui compte, c'est le front de Smyrne. Si les Grecs le gardent avec Constantin comme ils l'ont gardé avec Veni- 198 LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIES zelos, notre devoir et notre intérêt nous comman- dent de les soutenir. Le kémalisme est un danger trop réel pour que nous commettions ici la moindre imprudence. Ne nous hâtons pas de conclure, nous pourrions commettre une faute irréparable. » On le voit, les Anglais raisonnaient avec leur tête, et les Français avec leurs nerfs. Nous ne pen- sons et ne sentons pas de même façon entre anciens frères d'armes. Nous sommes au bord de la dis- pute. Il ne faudra donc pas s'étonner s'il y a tôt ou tard un divorce entre Londres et Paris. TROISIÈME PARTIE L'ACCORD D'ANGORA I LA QUESTION GRECQUE LES ALLIES SE REUNISSENT A LONDRES POl 11 DISCUTER, AVEC LES GRECS ET LES TURCS, LE RÈGLEMENT DE LA QUESTION d'oRIENT Tout le problème d'Orient avait été remis sur le tapis par les changements politiques survenus en Grèce. La France et l'Italie, qui avaient signé le Traité de Sèvres avec une certaine répugnance, trouvaient une occasion inesp>érée de revenir sur leur parole. Bien qu'à Rome, on n'eût jamais traité le roi Constantin comme un adversaire, on y mit savamment à profit les protestations unanimes que soulevait à Paris sa rentrée en scène. A Londres, on eût préféré, certes, que M. Veni- zelos fût encore à la tête du Gouvernement hellé- nique. Cela eût évité des complications inutiles. Mais on n'y prenait pas les choses au tragique. La politique britannique ne se fonde pas uniquement sur des hommes, elle se fonde avant tout sur des systèmes. En Orient, elle se trouvait devant deux 200 LE K E -M A L 1 s M E 1> E \ A X T LES ALLIES idées : le kémalisme et riiellénisme. Quelle était la meilleure pour la sauvegarde de ses intérêts ? Angora lai apparaissait plein d'embûches ; on y travaillait systématiquement à sa ruine. C'était le centre d'un vaste complot qui visait à soulever con- tre elle les Indes, l'Afghanistan, la Perse, l'Ara- bie, l'Egypte. C'était tout un empire qui lui était disputé. Pouvait-elle tendre le cou aux sacrifica- teurs turcs ? Il est vrai qu'on lui promettait la vie sauve si elle consentait à s'en aller des Détroits et à livrer aux kémalistes l'Empire ottoman. Mais quelle garantie lui offrait-on pour l'avenir ? Dans un nouveau conflit mondial, quel usage feraient les Jeunes-Turcs des portes de l'Asie ? Allait-elle courir encore les risques de 1914 ? A plusieurs reprises, au cours des cent dernières années, elle avait empêché l'Empire ottoman de s'effondrer. Quelle reconnaissance lui en avait-on témoignée à Stamboul ? Les Jeunes- Turcs avaient essayé de lui porter un coup mortel sur le canal de Suez. Elle voulait bien se montrer magnanime, elle laisserait Constantinople au Sultan, mais à une condition, c'est qu'elle pourrait contrôler les passages qui font communiquer la Méditerranée avec la Mer Noire ; ce n'était pas là une précaution inutile ; personne ne pouvait lui faire un grief de la pren- dre, d'accord et de compagnie avec les Alliés. Au surplus, la Turquie serait ainsi placée sous la pro- tection des grandes puissances ; et pleinement ras- surée sur son avenir, n'ayant plus rien à craindre L L K É M A L I S M E U Ë V A NT LES A L L I ¥ g 20 I pour son intégrité territoriale, elle pourrait consa- crer à son développement intellectuel et à son pro- grès économique les ressources que dévoraient dans le passé son armée et sa marine. Or, ce programme de bon sens est rejeté par les kémalistes. Ceux-ci sont encore plus xénophobes que les unionistes. Ils exigent que l'étranger, quel qu'il soit, vide les lieux sur toute l'étendue de l'Empire. Vainqueurs, les Alliés sont traités en vaincus. Moustafa Kemal refuse même de leur reconnaître les droits et les pri- vilèges qu'ils avaient avant la guerre. Est-il éton- nant que la Grande-Bretagne n'embrasse pas ceux qui veulent l'étouffer ? Mais, s'exclament les turcophiles, Constantm n'est pas plus sûr que Moustafa Kemal. Il est d'une singulière imprudence de confier au beau- frère de Guillaume la garde de la Méditerranée orientale. — A supposer, répliquent les Anglais, que le roi Constantin soit contre nous, ce qui n'est pas démontré, il ne pourrait jamais nous causer le moin- dre mal. La Grèce est vulnérable par toutes ses côtes, qui sont à la merci de nos escadres. Au moindre geste qu'elle esquisserait contre nous, il nous serait facile de la réduire tout de suite à l'im- puissance. Nous l'fiffamerions par un blocus impi- toyable, et nous l'aurions à nos genoux. Donc, la chute de M. Venizelos ne causait au cabinet de Londres aucune inquiétude sérieuse. Mais il ne voulut pas heurter de front l'opinion 202 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES publique française, qui s'indignait fort de la (( trahison » des Athéniens et s'opposait énergique- ment à la reconnaissance de (( leur » roi. Et il s'associa aux mesures que crut devoir proposer M. Georges Leygues, président du Conseil et mi- nistre des Affaires étrangères de la République. M. Rhallys, qui avait succédé à M. Venizelos, reçut des puissances protectrices des notes commi- natoires; les Grecs étaient prévenus que s'ils rap- pelaient Constantin, cela ne pourrait entraîner pour leur pays que de très graves conséquences. Un dernier et solennel avertissement fut donné à Athè- nes, le 3 décembre 1920, la veille du plébiscite qui devait se prononcer sur la question du trône. Les trois puissances déclaraient au gouvernement et au peuple grecs « que le rétablissement sur le trône d'un souverain dont l'attitude et la conduite déloyale à l'égard des Alliés, au cours de la guerre, ont été pour ceux-ci la source de difficultés et de pertes graves, ne pourrait être considéré par eux que comme la ratification par la Grèce des actes d'hostilité du roi Constantin. Ce fait créerait une situation nouvelle défavorable dans les rela- tions entre la Grèce et les Alliés, et, dans ce cas, les trois gouvernements déclarent se réserver une entière liberté d'action pour régler cette situa- lion. » Mais, était-il possible d'arrêter en quarante-huit heures l'immense courant qui poussait d'une façon irrésistible toute la nation vers un roi qu'on lui LE EÉMALISME DEVANT LES ALLIÉ» 203 ivait représenté comme un martyr ? Ce n'est pas :ette démarche qu*eûl dû faire T Entente. Oui ou aon, Constantin a-t-il trahi ses protecteurs ? Oui 5U non, est-il responsable de la mort des marins anglais et français qui sont tombés le 2 décembre îous les balles grecques ? Si les cabinets de Lon- dres et de Paris ont en mains des preuves irréfu- tables leur permettant de répondre à ces deux questions par un oui formel et catégorique, il n'y avait pas à hésiter un instant sur la conduite à tenir ; ils devaient s'opposer non par des discours, mais par des actes, à ce qu'un félon, doublé d'un assassin, se servît de l'amour d'un peuple égaré pour reprendre un sceptre et une couronne dont il était indigne. Il ne fallait pas envoyer des notes, il fallait envoyer des cuirassés. L'Italie, la Yougo- slavie, la Tchéco-Slovaquie et la Roumanie sau- ront bien, plus tard, adopter cette méthode contre Charles de Habsbourg, à qui, cependant, l'on ne pourrait reprocher que d'avoir succédé par un caprice du sort à François-Joseph. Pourquoi laissa-t-on Constantin rentrer tran- quillement dans son royaume? Pourquoi l'Italie le combla-t-elle, chez elle, d'égards et de préve- nances? Et pourquoi nous. Français, n'avons-nous pas rappelé la mission militaire que dirige le géné- ral Cramât ? Dans ces sortes de conflit, il n'y a pas, il ne doit pas y avoir de demi-mesures. Il faut une solution radicale. C'est tout ou rien ! Mais au fond les turcophiles de Paris et de Rome étaient 2C4 l'K KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS enchantés que Constantin leur offrît cent merveil leux prétextes pour réclamer la revision du trait de Sèvres. Désormais, le Temps n'aura plus à si gêner pour défendre Moustafa Kemal. Quelle au baine ! il pourra taper dur sur les Grecs... Qu s'aviserait de le contredire 7 II est si facile d'exci ter les Français contre un peuple qui ouvre se bras au beau- frère du Kaiser! Le Gouvernemen hellénique ne pourra plus faire un geste ni dire ui mot sans que nous ne rappelions aussitôt les évé nements de décembre. Nous verserons des larme sur la mort de cent marins, mais nous couvriron d'un épais manteau le massacre de un million d'Ar méniens et de deux cent mille Grecs. Nous oublie rons que les Jeunes-Turcs ont été les plus férocei ennemis des Alliés, qu'ils ont créé le chaos russe et qu'après l'armistice ils ont continué à nous tuei des milliers de soldats en Cilicie. Les fleuves d( sang versés par les enveristes et les kémalistes, c( n'est rien, on n'en demandera aucun compte. Ces le crime des Athéniens, et ce crime seul, qu'il fau retenir de tout le drame de la guerre. Et rier ne l'excusera, rien ne peut en atténuer l'horreui aux yeux des turcomanes de Paris. La Grèce z eu beau se battre à nos côtés en Macédoine et dan; la Russie méridionale, elle a eu beau pleurer nos morts, rien ne peut adoucir notre sentence. Nous l'avons condamnée à être crucifiée et lapidée jus- qu'aux générations futures. (( Il n'y aura aucune possibilité de paix en Orient, écrit le Temps, tani LE K É M A L I S M E DEVANT LES ALLIES 2o5 qu'on n'aura pas obtenu du roi Constantin et de ses ministres l'ensagement d'évacuer toute l'Asie- Mineure. » C'est là le thème que développeront avec un infatigable acharnement tous ceux qui mar- chent dans le sillage de ce journal. Les Alliés se réuniront à Londres, au mois de février, pour discuter avec les Grecs et les Turcs le règlement de la question d'Orient. Mais si la Grèce est une et indivisible devant l'étranger mal- gré la lutte implacable des partis, la Turquie est coupée en deux. Qui va représenter l'Empire otto- man ? Sera-ce la Sublime Porte ? Sera-ce le Gou- vernement d'Angora ? Devant cette impasse, les Alliés n'avaient, pour en sortir avec honneur, qu*à se maintenir sur le terrain du droit. Pour eux, il n*y avait en Turquie qu'un pouvoir régulier, re- connu par toutes les puissances, c'était le pouvoir du Sultan. L'autre, celui de Moustafa Kemal. n'était que celui d'un rebelle mis hors la loi par un iradé et hors l'Islam par un fetva. Lui faire l'honneur de l'admettre au sein de la Conférence, c'était le réhabiliter devant le monde chrétien et c'était l'imposer au monde musulman. Les Alliés, toujours prompts à suivre les che- mins de traverse, décidèrent d'entendre à la fois des délégués de Constantinople et des délégués d'Angora. Il paraît que cette décision fut prise sur une proposition anglaise. S'il en est ainsi, la Grande-Bretagne est responsable en partie des 206 LE KUMALISME DEVANT LES ALLIi^S fautes que commettra la France en signant des accords avec Mpuslafa Kemal. La délégation de Constantinople était assez modeste. Elle ne se composait en tout que de trois membres et de trois conseillers. Par contre, celle d'Angora était très imposante, du moins par le nombre. Elle comptait six plénipotentiaires, plus dix conseillers. Les représentants du Sultan jouè- rent plutôt le rôle de figurants que celui d'acteurs. Ils n'étaient là que pour recevoir des affronts. Tout au plus si on leur permettait de faire écho à tout ce que demandaient les kémalistes. Personne ne les prenait en sérieuse considération. Vraiment, la Tur- quie officielle eût gagné en dignité et en prestige à ne pas se déplacer et à se maintenir fermement sur le terrain du droit international. Jamais les puissances dites musulmanes n'avaient montré si peu de déférence pour l'autorité du Khalife. La Grèce fut défendue par M. Calogeropoulos. premier ministre du royaume. J'écris : défendue, car ce pays se présentait comme un accusé à la barre du tribunal interallié. On en voulait au fond à ce pelé, à ce galeux qui empêchait les turco- philes de danser en rond. Nous n'étions plus au temps des assises présidées par M. Clemenceau. Les remontrances que nous avons entendu faire à Damad Ferid, ami de l'Entente, seront épargnées aux kémalistes, alliés de Berlin et de Moscou. La France et l'Italie iront plus loin dans la voie du reniement et de l'abandon : elles quémanderont des LE KÉ. M A LIS ME DEVANT LES ALLiKS 207 sourires auprès de Bekir Sami bey. Celui-ci devien- dra Tenfant prodigue qu'on entoure au foyer, après sa longue absence, des soins les plus tendres et des caresses les plus affectueuses. La République fran- çaise, qui s'enorgueillit d'être une grande puis- sance musulmane, regarde à peine les ambassadeurs du Sultan-Khalife. Les Alliés donnent tout de suite un coup de ciseau dans le Traité de Sèvres. Ils proposent d'envoyer une commission internationale d'enquête à Smyrne et à Andrinople, pour tâter le pouls des populations et enregistrer leurs vœux. Après avoir prononcé en termes irréfutables que l'Ionie et la Thrace ont une majorité grecque, ils balbutient un doute sur la valeur de ce jugement. Ils craignent de s'être trompés. Mais qu'à cela ne tienne, ils sont prêts à se rétracter et à réparer. En entendant ce mea culpa, les Turcs, Vieux et Jeunes, tressaillent de joie. Les kémalistes mesurent la place qu'ils ont prise dans les préoccupations de l'Entente. Ils voient clairement toute l'étendue des ravages qu'ils ont faits dans le domaine de la paix, ils touchent du doigt les progrès qu'ils ont réalisés dans le sabo- tage de la Victoire. PROPOSITIONS DES ALLIES Les Grecs se sentent abandonnés. On leur fait 'aumône de quelques fleurs, mais, sous le bou- quet, ils rencontrent la pointe aiguë des épines. Que la 20S LE KÉMALISMF, DEVANT LES ALLIÉS feront-ils ? Peuvent-ils accepter que d'un trait de plume on les dépouille, en 1921, de ce qu'on leur a donné en 1 920 ? Leurs droits sont-ils périmés ? Et en vertu de quel texte ? M. Calogeropoulos en réfère au Gouvernement royal, et celui-ci soumet à la troisième Assemblée Constituante, à la séance du 15/28 février (1921), les propositions des Alliés. M. Baltazzi, ministre des Affaires étran- gères, fera l'exposé suivant : Le 13-26 janvier 1921, M. D. Rhallys, alors pré- sident du Conseil, ministre des affaires étrangères, rece- vait de la Légation de la République française en Grèce, la note verbale que voici : D'ordre du président du Conseil, ministre des affaires étrangères, en sa qualité de président de la Conférence de Paris, j'ai l'honneur de porter à la connaissance de Votre Elxcellence la décision qui a été prise par la Con- férence à la séance du 25 janvier : 1 . — Convocation à Londres, le 2 1 février, d'une Conférence des représentants des Puissances Alliées ainsi que des gouvernements turc et grec pour discuter le règle- ment de la question d'Orient. 2. — La base de la Conférence sera le traité de Sèvres, déjà signé par les Puissances et la Turquie sous réserve de telles modifications qui pourraient être recwi- nues nécessaires par suite des événements. 3. — L'invitation au gouvernement turc aura comme condition que Moustafa Kemal ou les délégués qualifiés du gouvernement d'Angora seront compris dans la délé- gation ottomane. 4. — Le gouvernement grec recevra également l'invi- tation de participer à la conférence, (Signé : Briand.) A cette invitation de participer à la Conférence de Londres comme allié, le gouvernement hellénique répon- dait par la note suivante : « En réponse à la Note verbale N" I 6 du 1 3-26 jan- LE lÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 209 vier que la Légation de la République Française a adressée au ministère royal des affaires étrangères, le gou- vernement royal hellénique a l'honneur de déclarer qu'il a pris connaissance de la décision prise par la Conférence de Paris, de convoquer le 2 1 février prochain une Con- férence à Londres pour le règlement de la question d'Orient. Il s'empressera d'y participer d'autant plus qu'il espère que la liquidation de la situation en Orient ?e fera avec toute la promptitude que promet le contact direct entre les Alliés et la Turquie. « Le gouvernement «royal adhère au programme de la Conférence, communiquée par la Note verbale du 1 3-26 février, dans la conviction qu'il correspond au maintien intégral du statu quo en Orient, dont le traité de Sèvres est l'acte constitutif, libellé par toutes les Puis- sances Alliées. Ce traité est garanti par la vigilance dont la Grèce a donné jusqu'ici des preuves irréfutables ; le public hellène est fermement décidé à aller jusqu'au bout dans la voie de l'exécution des engagements assumés par la Grèce. « Cependant le gouvernement royal estime que la Conférence est en droit de procéder aux sanctions que les signataires du traité se sont réservées pour infliger à la Turquie les conséquences de son mauvais vouloir. » La suggestion par laquelle se termine la note du gou- vernement hellénique se rapporte au second paragraphe de l'article 36 du traité de Sèvres qui envisage la modi- fication de la clause selon laquelle le gouvernement otto- man et S. M. le Sultan sont [ibres de résider à Constan- tinople et d'y maintenir la capitale de l'Etat Ottoman au cas où : « la Turquie viendrait à manquer à la loyale observation des dispositions du présent traité ou des traités ou conventions complémentaires ». Et il est vrai que la Turquie a prouvé qu'elle n'entend pas exécuter les engagements qu'elle a assumés, en réagis- sant en Thrace et en Asie-Mineure par des mouvements contre les décisions de l'Europe et les décisions du traité, obligeant les Alliés et la Grèce en particulier à de nou- veaux sacrifices pour l'exécution intégrale des décisions prises à Sèvres. 210 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS M. N. Calogéropoulos, Tacluel président du Conseil des ministres, se chargea de représenter la Grèce à la Conférence de Londres, après avoir obtenu un vote de confiance unanime de l'Assemblée Nationale sur les décla- rations où il disait : « En tout état de cause, le traité de Sèvres constituera la seule base des négociations de Londres, car ce traité satisfait dans la mesure actuelle- ment possible les voeux des peuples soumis à la dom.na- tion turque. Parmi ces peuples, ajoutait l'honorable prési- dent du Conseil, la race hellénique se place au premier rang pour les sacrifices consentis, et comme Etat et comme nation. La Grèce n'a pas hésité à assumer la charge d'imposer l'exécution de ce traité, et elle n'aura sous se cabinet, aucune défaillance sous ce rapport, car elle est convaincue qu'en persistant dans son étroite collaboration avec les Alliés, elle consolidera la paix et l'ordre en Orient même au prix de nouveaux sacrifices, s'il en était besoin, sacrifices que le peuple hellène est unanimemeni prêt à consentir aujourd'hui plus que jamais. » Sur ces déclarations, le ministre obtint la confiance unanime de l'Assemblée Nationale. La Délégation hellé- nique partit pour Londres avec un mandat formel du corps souverain, pour exposer à nos grands Alliés réunii en Conférence nos vues dans le règlement de la question d'Orient sur la base du traité de Sèvres. La première rencontre officielle de l'honorable prési- dent du conseil avec les délégués des Alliés eut lieu au Palais de Saint-James le 8-2 1 février. Diverses ques- tions lui furent posées au cours de cette réunion. La première concernait notre situation militaire en Asie Mineure. M. Calogéropoulos montra qu'elle était excel- lente tant au point de vue de la position qu'à celui du moral de l'armée. La seconde question portait spécialement sur les forces de l'armée hellénique; les Alliés demandaient encore si les changements intervenus, d'après eux, dans les cadres de l'armée, n'en avaient pas influencé le moral. M. Calo- géropoulos répondit que l'armée hellénique d'Asie Mi- neure était forte de 120.000 hommes parfaitement équi- pés et aguerris; que le départ à Constantinople d'une L fe K Ê M A L I S M E DEVANT LES ALLIÉS 211 cinquantaine d'officiers n'avait eu aucune influence sur les cadres, renforcés par la réintégration d'un bien plus grand nombre d'officiers. Il assure que, même sans l'aide militaire des Alliés et par ses propres moyens, la Grèce était en mesure de pacifier l'Anatolie entièrement dans trois mois, par une avance qui était en cours d'études. Une question sur nos ressources économiques donna à M. le président l'occasion de montrer que, de tous les Etats belligérants, la Grèce est le moins épuisé écono- miquement et que sa résistance économique garantit l'exé- cution des engagements militaires qu'elle a pris, à con- dition toutefois que les Puissances prennant à son égard dans les questions financières une attitude bienveillante. Il déclara en outre que, après la ratification, la com- plète exécution du traité de Sèvres et la répression du mouvement kémaliste, l'armée grecque, sur pied de paix en Asie Mineure, ne sera pas une charge économique supérieure aux forces du pays. Tous les délégués et leurs experts étaient présents à la discussion sur la capacité militaire de la Grèce. Après l'exposé de la délégation hellénique, le président de la conférence fil observer que l'événement a toujours justifié les prévisions de notre Etat-Major. Il fut enfin demandé à M. Calogéropoulos s'il existait dans le pays des partis opposés à la politique étramgère du cabinet. A quoi il répondit qu'en politique étrangère et sur la question du traité de Sèvres, aucune divergence ne rompt l'uanimité des Grecs. A la seconde séance, le 10-23 février, des renseigne- ments statistiques furent demandés à M. le président qui déclara alors à la conférence qu'il n'était pas possible de revenir sur une question déjà examinée et résolue. Cependant, par déférence envers l?s Alliés, il produisit les statistiques qui avaient servi à l'élaboration du traité de Sèvres. Il montra la supérior'té à tu' les poi.iîs de vue de l'élément grec en Thrace et en Asie Miuciwe où l'ordre complètement établi permet aux musulmans de s'adonner à leurs travaux pacifiques, heureux sous l'admi- nisîration rgecque, indifférents à l'active propagande kémaliste. 212 LE KÉMALISMË DEVANT LES ALLIES « Nous nous sommes offerts, a dit M. Calogéropoulos, et nous nous offrons à mettre fin au brigandage kémaliste. C'est l'intérêt de la Grèce et de l'Europe. Il n'est possible à aucun gouvernement grec d'abandonner l'honneur, la vie et les biens des populations chrétiennes menacées de subir, sous le joug turc, le sort connu des Arméniens et des Grecs. Les Grecs sont tous unis sur cette question et demandent que cette situation prenne fin. Il ne faut pas que la Conférence contribue à la prolonger. C'est pour- quoi je fais appel à sa conscience et à son équité. » Après cette rencontre, la conférence a entendu la délé- gation turque et a résolu de proposer, à nous et aux Turcs, l'arbitrage des grandes puissances dans le règle- ment de la question de Thrace et de Smyrne, après enquête menée sur place par une commission spéciale. Sur quoi, les propositions suivantes furent communiquées à M. Calogéropoulos : « En présence des divergences d'opinions qui se sont produites au sujet de la populatic«i de la Thrace orientale et de Smyrne dans les zones attribuées à la Grèce par le traité de Sèvres, les puissances sont prêtes à soumettre la question de la population de ces deux zones à une commission internationale nommée par elles, ayant pour instructions de faire sur place une enquête rapide sur les statistiques antérieures et postérieures à la guerre, étant clairement entendu que les deux parties, c'est-à-dire la Turquie et la Grèce, s'engagent formellement : a) A accepter les résultats d'un tel arbitrage; b) A accepter loyalement les autres caluses du traité de Sèvres maintenues sans modifications. Les conditions supplémentaires qui suivent sont atta- chées à la présente proposition : 1 ° Cessation immédiate des hostilités entre les parties intéressées ; 2° Echange des prisonniers à des conditions à examiner et à établir; 3° Garanties données pour la sauvegarde des mino- rités résidant en territoire grec ou turc, dans l'intervalle qui précédera la conclusion définitive de la paix. » Le 12-25 février, une discussion sur ces propositions LE K É M A L I S M E DEVANT LES ALLIÉS J I 3 eut lieu. M. Calogéropoulos en rend compte en ces termes : <( A la séance de midi, M. Lloyd George a déclaré que la conférence a décidé le maintien du traité de Sèvres, sauf une légère modification en Arménie et en Kurdistan, et la commission d'enquête proposée pour Smyrne et la Thrace. Il communiqua ensuite que les délégués turcs qui venaient de quitter la salle des séances avaient accepté l'envoi de la commission d'enquête et l'arbitrage, en se réservant de répondre dans la séance de l'après-midi sur l'acceptation des autres clauses du traité. « Il conseilla à la délégation hellénique d'accepter aussi les deux points acceptés par les Turcs, en ajoutant que notre refus ferait mauvaise impression, non seulement chez les Alliés, mais dans le monde en général. « Prenant la parole, j'ai d'abord demandé des éclair- cissements sur les mots : « acceptation du traité de Sèvres », c'est-à-dire si cela signifiait que nous devions évacuer les territoires occupés et nous retirer dans la zone du traité en laissant exposées les populations grecques tant de l'intérieur que de la zone Beicos-Nicomédie, Brousse-Panderma. « A quoi le premier ministre anglais répondit nette- ment que les troupes helléniques n'auront nullement à abandonner la zone qu'elles occupent, ce qui, du reste, n'est pas demandé par les Turcs eux-mêmes. Il va de soi qu'il ne sera permis à aucune des deux armées enne- mies, ni de se renforcer ni d'occuper de nouveaux points. « Comme sur ce point, j'ai exprimé des doutes sur la sincérité des Turcs, le comte Sforza proposa qu'une commission d'officiers anglais, français et italiens con- trôlât le respect sincère de l'armistice. « Je fis observer que la Conférence devait bien com- prendre qu'on demandait à la Grèce de renoncer à des droits reconnus par le traité signé par les mêmes puis- sances qui prennent part à la conférence. Les droits hellé- niques resteront ainsi en suspens et comme délégué de la Grèce, il me faut avoir, avant de répondre, l'opinion du conseil des ministres après consultation de l'Assemblée 2 I 4 h y. K t M A L 1 s -M li U i: N A N 1 L L S ALLIES Nationale, et cela d'autant plus que le mandat qui m'a été donné provient d'un corps souverain, comme Consti- tuante, par décision unanime de tous les partis. Or, mon mandat a pour base inviolable les clauses du traité. (< Le premier ministre anglais nous a demandé une réponse rapide car lundi la conférence s'occupera de questions intéressant directement les grandes puissances. (( J'ai déclaré que je demanderais au conseil des ministres une réponse rapide après qu'il aura consulté rAssemblée Nationale. (( Au cours de la discussion, le premier ministre anglais avait déclaré que le travail de la commission d'enquête devrait être rapide et être terminé dans deux mois au plus lard. J'ai alors attiré l'attention de la con- férence sur les conséquences graves que pourrait avoir sur l'armée grecque, prête maintenant à avancer, une inaction forcée de deux mois et sur le fait que l'incerti- tude sur le sort de territoires reconquis au prix de tant de sacrifices en hommes et en argent ne pourrait qu'in- fluencer fâcheusement le moral de nos troupes. » Par les communications que je viens d'avoir l'honneur de lui faire, l'Assemblée est pleinement au courant de ce qui s'est passé depuis l'invitation de la Grèce à la Confé- rence de Londres jusqu'aujourd'hui. Mais, dans l'examen de celte question, l'Assemblée doit aussi considérer les faits connexes à la situation de la Grèce en Thraceet en Asie Mineeure. Pour la Thrace, son annexion à la Grèce est arrêtée par l'article 27 du traité de Sèvres qui trace la frontière entre la Grèce et la Turquie. Quant à Smyrne, l'Assemblée ne doit pas perdre de vue, en plus des articles 69, 70 et 71 du traité qui déter- minent les conditions de l'occupation de Smyrne et de son hinterland, en plus des articles suivants relatifs à l'admi- nistration à Smyrne et aux obligations de la Grèce jus- qu'au plébiscite qui aura lieu dans cinq ans, dans quelles conditions eut lieu d'abord l'occupation, avant la signa- ture de la paix, et les luttes continuelles de la Grèce après la signature de la paix, en combattant les insurgés de Moustafa Kemal. LE KL -M A L I S M li It i: VAN 1 L ». S A I. L I t 6 21."^ En avril 1919, le Conseil suprême de la Conférence de Paris décidait, à l'unanimité, de charger la Grèce d'occuper militairement Smyrne et son hinterland, en lui laissant tous les sacrifices et obligations connexes. Car, d'après l'article 7 de la convention d'armistice signée par l'amiral Calthorp agissant au nom de tous les alliés et les plénipotentiaires ottomans, les alliés avaient le droit d'occuper tous les points stratégiques au cas où leur sécu- rité serait menacée. C'est en application de cet article que l'Angleterre occupa militairement la Mésopotamie en 1919; la France, la Cilicie et la Syrie, en 1919; l'Italie, en mai 1919, la ligne Nouvelle-Ephèse-Masli en même temps préci- sément que la Grèce occupait Smyrne. Mais l'occupation hellénique dut, pour des raisons cfe sécurité militaire, être étendue, ce qui eut lieu par décision de la Conférence de Boulogne le 9-22 juin 1920. (( Tel est l'exposé historique des faits qui éclaireront l'Assemblée et lui permettront de délibérer et de décider. » M. Gounaris, ministre de la Guerre, président par intérim du Conseil des ministres, et plusieurs députés, prirent la parole, puis l'Assemblée écouta debout la lecture de l'ordre du jour suivant : Ayant entendu les communications du gouvernement et les débats qui ont suivi, l'Assemblée, A l'unanimité et dans un même esprit. Décide : \° Qu'il lui est impossible d'accepter la revision du traité de Sèvres qu'elle considère, d'une part, comme le minimum de satisfaction donné aux droits nationaux, eu égard aux sacrifices consentis pendant la grande guerre et aux luttes séculaires de l'hellénisme pour se constituer en Etat libre, et d'autre part, comme le moyen d'assurer la paix en Orient 2" Accorde pleins pouvoirs au gouvernement et à la délégation hellénique à Londres pour communiquer, au nom de l'Assemblée Nationale, à nos grands alliés, que 2l6 LIS kÉMALISMK t)ÈVANT LliS ALLIES la nation hellénique, reconnaissante pour l'intérêt qu'ils ont toujours témoigné au sujet de ses droits, est convain- cue qu'ils ne maintiendront pas cette proposition que la Grèce se trouve dans l'impossibilité absolue d'accepter. Le 6 mars, M. Calogeropoulos, parlant au nom du Gouvernement grec, faisait à la Conférence de Londres la déclaration suivante : Le gouvernement hellène a soumis au vote de l'Assem- blée Nationale la proposition de la conférence que vous avez bien voulu me communiquer au sujet de l'envoi d'une cotnmission d'enquête à Smyrne et en Thrace. A la suite des discours prononcés par les chefs de tous les partis et les députés de la Thrace, l'Assemblée Na- tionale, après avoir de nouveau témoigné de sa recon- naissance et de sa déférence envers les grandes puis- sances, s'est unanimement prononcée contre la proposition qui lui a été soumise. En effet, la Grèce se trouve dans l'impossibilité d'accepter la proposition de la conférence concernant l'envoi d'une commission internationale, car cela équivaudrait à l'abandon par la Grèce de droits que les sacrifices innombrables faits en commun par la nation grecque et ses grands alliés ont définitivement établis et que le traité de Sèvres est venu consacrer au point de vue international. Cette proposition exige de la Grèce de souscrire d'avance à des solutions à intervenir en dehors d'elle sur des questions qui sont pourtant, pour la Grèce, de toute première importance nationale. Je tiens à déclarer une fois de plus que le désir du gouvernement hellénique est de contribuer à la conso- lidation, dans le plus bref délai, de la paix et de l'ordre en Orient. Dans cet ordre d'idées, je me considérerais particulièrement heureux de transmettre à mon gouver- nement toute proposition équitable que la conférence vou- drait bien formuler dans le but d'arriver à la réalisation de ce commun désir. Devant cette fin de non-recevoir, les Alliés cherchent quelle autre pilule ils pourraient faire LE K E M A L I s M t 11 E V A N T LES ALLIES 21/ avaler aux Grecs, sans les faire trop crier. Ils croient avoir trouvé un compromis entre leurs revendi- cations et les exigences des kémalistes. La Grèce ne partira pas tout à fait d'Ionie et elle gardera Andrinople. En revanche, la Turquie conservera la souveraineté sur tout le vilayet de Smyrne et recevra, par ailleurs, d'appréciables compensa- tions. Voici la deuxième proposition faite par les Alliés le 12 mars : 1 " Démilitarisation des Détroits. — Les zones démi- litarisées, c'est-à-dire celles dans lesquelles ni Grecs ni Turcs ne pourront pénétrer en armes, mais qui pourront être occupées i>ar les troupes alliées, sont délimitées de la façon suivante : deux bandes de terrain de 25 kilo- mètres de profondeur sur les deux rives du Bosphore, les îles de la mer de Marmara; sur la côte européenne, la péninsule de Gallipoli et une bande de territoire s'éten- dant jusqu'à Rodosto; sur la côte asiatique, une bande de territoire allant d'un point situé en face de l'île de Tenedos jusqu'à Kara-Bigha, à l'ouest de Panderma; enfin, les îles situées à l'entrée des Dardanelles; 2° Evacuation de Con«tantinople. — Les Alliés pour- ront consentir à évacuer O)nstantinople et accorderont au sultam le droit de maintenir des troupes en nombre limité dans cette ville; mais l'évacuation n'aura lieu que lorsque les puissances alliées seront assurées de la bonne foi des Turcs dans l'exécution du règlement; 3° Participation turque au contrôle des Détroits. — La Turquie aura, comme les principales puissances, deux représentants dans la commission des Détroits, et un Turc pourra être invité à devenir président honoraire de cette commission si la Turquie dcmne des preuves de son désir de paix; 4° Commission financière. — La Turquie aura voix délibérative et non plus simplement consultative dans la 2 1 8 LE K lî M A L I S .M Ë l) t \ A N T LES ALLIES commission financière pour les questions intéressant la vie intérieure de la Turquie. Le ministre turc des finances pourra être invité, dans les mêmes conditions que ci-dessus, à présider cette commission; 5" L'armée turque. — Les forces armées de la Tur- quie pourront être portées à 75.000 hommes, dont 30.000 soldats réguliers et 45.000 gendarmes; 6° Statut de Smyrne. — Toute la région de Smyrne serait évacuée par les troupes grecques, à l'exception de la ville même. Dans la campagne, on emploierait une gendarmerie indigène commandée par des officiers alliés. Cette gendarmerie serait recrutée dans la population d'une manière proportionnée aux éléments ethniques de chaque district. La souveraineté du sultan serait maintenue sur tout le vilayet, mais l'administration serait exercée sous le régime d'autonomie par un gouverneur chrétien qui serait nommé par la Société des Nations. Le port de Smyrne serait libre pour le commerce de tous les pays. Le sultan recevrait une certaine proportion des revenus de Smyrne. Enfin, dans cinq ans, l'ensemble de ce règle- ment pourra faire l'objet d'une revision si l'une ou l'autre des parties en fait la demande à la Société des Nations; 7° Thrace. — Le statut de la Thrace ne subit aucun changement. Les Grecs restent ici en possession des terri- toires qu'ils ont obtenus aux termes du traité de Sèvres; 8" Arménie. — Un Foyer national est garanti aux Arméniens sur la frontière orientale de Turquie, dans certaines frontières qui seraient déterminées par une com- mission nommée par la Société des Nations; 9° Le Kurdistan jouirait d'un régime d'autonomie locale avec certaines garanties f>our les Kurdes et les Assyro-Chaldéens ; 10° Elntrée de la Turquie dans la Société des Na- tions. Au cas où les engagements ci-dessus seraient ratifiés par la Turquie et loyalement exécutés, les Alliés soutien- draient la demande de la Turquie à être admise dans la Société des Nations. Le projet d'accord général élaboré par les LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 219 Alliés spécifie l'admission de la Turquie dans une commission qui préparera un projet de réforme judiciaire pour remplacer les capitulations. La gendarmerie sera répartie d'accord entre le Gouvernement turc et la Commission interalliée. La proportion d'officiers et de sous-officiers sera modifiée dans un sens plus favorable au désir du Gouvernement turc et le nombre des officiers étran- gers sera réduit. Une prolongation de la période spécifiée pour la démobilisation, la réduction des armements, etc., serait acceptée. Les Alliés peuvent aussi considérer la possibilité de fixer à la Turquie une limitation moins sévère de sa force navale et d'annuler certaines stipula- tions de l'armistice encore en vigueur. Au point de vue financier, ils sont disposés à faire d'importantes concessions dans le sens de- mandé par la Turquie. Le Parlement ottoman aurait le droit de mo- difier le budget après accord entre le ministre des Finances et la Commission financière. Mais si ces modifications pouvaient troubler l'équilibre finan- cier, le budget serait retourné à la Commission pour approbation. Le Gouvernement ottoman récupérerait sa liberté en ce qui concerne l'octroi des concessions. Le ministre des Finances examinerait et décide- rait, d'accord avec la Commission financière, si les contrats sont en conformité avec les intérêts de la trésorerie turque. La suppression des bureaux de 2 20 LE K K M A L 1 S M F. DEVANT LES ALLIES poste étrangers pourrait aussi être envisagée sous certaines conditions. Certaines modifications relativement à la défi- nition de (( nationaux des puissances alliées » peu- vent également être envisagées. Les délégués d'Athènes, de Constantinople et d'Angora doivent donner une réponse dans un mois. Ils vont en référer à leur gouvernement res- pectif. A vrai dire, il y avait dans ces propositions une base sérieuse pour rapprocher les Grecs et les Turcs raisonnables. La Sublime Porte les eût cer- tainement adoptées, car elles amélioraient considé- rablement la situation de l'Empire. Mais les kéma- listes n'en voulaient à aucun prix; le Pacte national s'y opposait formellement. Pour eux, la chose est arrêtée depuis les congrès d'Erzeroum et de Sivas : ils ne déposeront les armes que s'ils ont le champ complètement libre d'Andrinople à Kars, à Mos- soul et à Alexandrette, en attendant qu'ils l'aient aussi de ces deux dernières villes jusqu'à la mer Rouge et au golfe Persique. Pourquoi céderaient- ils la Thrace, pourquoi se laisseraient-ils ligoter dans les Dardanelles, même par des cordons de soie, puisqu'ils sont les plus forts, puisque l'avenir leur appartient? Le 11 février (921, le Yeni Gun, organe officieux du Gouvernement d'An- gora, écrivait ceci : De même que l'Allemagne, la Turquie n'a pas été vaincue militairement. Les Allemands, en 1918, ont été vaincus par la Révolution fomentée par les marins alle- mands, qui ont été trompés par les équipages de la flotte LE KJ^MALISME devant LES ALLIKS 221 anglaiie. Les marins britanniques, en effet, avaient pro- mis aux marins allemands que, rentrés en Angleterre, ils feraient éclater une révolution avec le concours des tra- vaillistes. Les Allemands ont eu foi dans la parole des Anglais. Les marins de la Baltique firent la Révolution, mais les marins anglais ne bougèrent pas. Le tour était joué, L'Allemagne invincible était vaincue. Qui nous dit que Lloyd George ne veut pas en user de même avec nous ? Soyons sur nos gardes. Notre situa- tion militaire présente est infiniment meilleure que celle des Allemands en 1 9 1 8. Nous n'avons rien à craindre de l'Europe dans notre Anatolie animée par le souffle de la victoire et du patriotisme. Les Alliés étaient-ils assez naïfs pour croire qu'avec de bons procédés ils viendraient à bout de l'intransigeance kémaliste ? Ils ne connaîtraient donc pas les changements qui se sont opérés dans l'âme turque ? Ils en seraient toujours à leurs illu- sions d'antan ? Les Grecs, mieux renseignés, sa- vaient que le dialogue engagé entre la Conférence de Londres et l'Assemblée nationale d'Angora ne se terminerait qu'à coups de canon. Les Alliés devaient ou capituler, ou confirmer une victoire que les Jeunes-Turcs discutaient avec tant d'in- solence. En France et en Italie, on penchait vers la capitulation. M. Briand croyait faire un coup de maître en signant, avec Bekir Sami bey, un accord qui devait lui permettre, disait-il, d'évacuer la Cilicie et, par suite, de réaliser de sensibles éco- nomies en hommes et en argent. Cet accord, que nous étudierons plus loin, ne fut pas ratifié par Angora. Mais il pouvait l'être, et, dans ce cas, il eût donné à Moustafa Kemal un surcroît de batail- lons qu'il eût pu jeter sur le front de Smyrne. En 222 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLItS prévision de ce danger, le Gouverneemnt helléni- que ordonna une brusque offensive. LES GRECS ATTAQUENT ET SUBISSENT UN ECHEC Le 23 mars, le général Papoulas donnait le signal de l'attaque. Les armées grecques se met- taient aussitôt en marche. Celle du nord se diri- geait, de Brousse, vers Eski-Cheir, celle du sud d*Ouchak vers Afioun-Karahissar. L'objectif était la grande artère qui fait communiquer Constanti- nople-Imidt avec Koniah-Bagdad, et dont un em- branchement relie, à l'est, Eski-Cheir avec An- gora. Cette voie ferrée était d'un intérêt vital pour les forces kémalistes; elle leur permettait de ma- nœuvrer et de s'approvisionner rapidement. Si les Grecs parvenaient à s'en emparer, ils porteraient à l'adversaire un coup mortel. Les Turcs seraient acculés aux régions sauvages où les routes sont des pistes à peine praticables pour les chameaux. Ce n'est pas le tronçon qui leur resterait sur la ligne Eski-Cheir-Angora qui pourrait alimenter leur front. La colonne grecque partie de la région d'Ou- chak parcourt cent kilomètres en quatre jours et occupe, le 27 mars, à quinze heures, la ville d'Afioun-Karahissar. La colonne partie de Brousse réalise, dès le pre- mier jour, une avance de vingt kilomètres, passant le fleuve Galos et occupant la ligne Hassan-Pacha- î. K K É M A L I S M E DEVANT LES ALLIÉS 223 Funduklu-Yenishehir. Le second jour, elle chasse l'ennemi de ses positions de Nazif-Pacha-Kupru- Hissar et occupe la ligne Gumush-Deresi-Biledjik. Le troisième jour, elle était à la ligne Bazardjik- Yenikeuy, à dix kilomètres à l'est de Biledjik. Le 26 mars, l'avance s'était poursuivie jusqu'à la ligne Bazardjik-Kurt-Keuy et avait amené les troupes grecques au contact des positions défensives d'Eski- Cheir, fortifiées sous la direction d'officiers alle- mands. Les forces turques étaient concentrées en- tre Karakeuy, Afghin et Karadah-Tchoukour- dagh. Elles étaient protégées par trois réseaux de fils de fer barbelés. Elles luttèrent avec acharne- ment, disputant le terrain pied à pied. Elles ne purent cependant arrêter l'élan de l'ennemi, qui enleva les hauteurs de Kovalitza. Pour exploiter ce brillant succès, le 3' corps d'armée hellénique eiJt dii recevoir des renforts. Il n'avait aucune ré- serve et pas d'artillerie lourde. Comme un critique militaire l'a fait remarquer, ce corps d'armée se trouvait dans une situation semblable à celle du général Pétain qui, le 9 mai 1915, « ayant atteint la crête de Vimy-en-Artois, n'eut que trop tard l'appui de la seule division de réserve du 1 0' corps, cantonnée beaucoup trop loin pour pouvoir arriver à temps ». Les Grecs se virent contraints de sus- pendre leur offensive; ils regagnèrent prudemment leurs positions de départ. Les Turcs épuisés n'in- quiétèrent nullement ce mouvement de repli. (( Les deux armées, écrit l'envoyé spécial du 224 ^^ KÉMALISME DEVANT LE8 ALLIES Manchester Guardian, qui accompagnait les trou- pes royales, combattirent avec une égale bravoure. Les Grecs eux-mêmes expriment leur admiration pour leurs adversaires... Mais si Moustafa Kemal a pu les arrêter, c'est grâce à des forces supé- rieures et à cet avantage qu'il disposait des lignes intérieures et des voies ferrées pour amener ses réserves. Malgré tout, les Grecs n'ont perdu la bataille que de l'épaisseur d'un cheveu... » Au Sud, l'armée grecque infligera une défaite aux Turcs, à Toulou-Bounar. Puis, ce sera, de part et d'autre, un long repos, où chacun refera ses muscles et se préparera à de nouveaux combats. LES ALLIES OFFRENT LEUR MEDIATION On pensa qu'après l'échec qu'ils venaient de subir, les Grecs seraient plus accommodants et en- treraient pleinement dans les vues de la Confé- rence. Des conversations eurent lieu à ce sujet entre lord Curzon et M. Briand, puis le Gouver- nement d'Athènes fut invité à suspendre les hosti- lités et à s'en remettre à la médiation des puissances alliées. Voici la réponse que M. Baltazzi, ministre des Affaires étrangères, apporta en personne aux léga- tions de l'Entente : Le gouvernement grec a étudié très sérieusement la proposition qui lui a été soumise par les puissances alliées et il a l'honneur de leur exprimer ses Tcmerciements les LL K^MALISME DEVANT LBS ALLIÉS 225 plus vifs pour l'offre de leurs bons services en vue d'évitei" un renouvellement des hostilités dans le proche Orient, ainsi que d'assurer une paix honorable et durable. Le gouvernement royal apprécie hautement les sen- timents d'amitié, joints au désir d'arriver en peu de temps à une pacification, qui ont inspiré ses grands alliés, sen- timents que le gouvernement royal partage dans une large mesure. De plus, la communauté de sentiments dont la Grèce est animée en même temps que se« grai>ds alliés, résulte nécessairement de la communauté de vues qui existait lorsque tous combattaient côte à côte et qui est encore ap>plicable à la situation actuelle. Cette situation n'est pas le résultat d'un conflit acci- dentel et isolé, mais elle est en réalité la continuation du conflit mondial qui fut réglé par la grande guerre, par- tout autre part, laissant seulement en suspens . dans le proche Orient les sanctions spécifiées et déterminées par un traité solennel, signé par toutes les puissances alliées d'une part et par les Turcs de l'autre. En défendant les aspirations traditionnelles de l'hellé- nisme qui remontent à plusieurs siècles et les droits recon- nus comme siens par le traité de Sèvres, en compensation des sacrifices qu'elle a faits durant la grande guerre, la Grèce a la conviction qu'elle défend en même tempe les droits du monde civilisé dans la Méditerranée orien- tale et dans les Détroits, et, se rendant bien compte de l'iinportance de sa double mission, elle a, par im effort ultime de toutes ses ressources morales et physiques, atteint le point où il lui est possible d'imposer les décisions prises d'un commun accord avec les Alliés qui, à l'origine, l'ont incitée à occuper militairement l'Asie Mineure, et qui, en raison des sacrifices imposés à la Grèce, sont une émanation directe de la solidarité créie par l'alliance dont le traité a été l'expression solennelle. Cette conception de ses devoirs a amené la Grèce à faire tous les sacrifices qui lui ont été demandés jusqu'à la conclusion de la paix et à consentir à entreprendre avec ses seules ressourrw, une fois la paix conclue, une guerre nouvelle contre les Turcs, qui cherchent, par un 1' 2L> Lh K li M A H 8 -AI E 1» K V A N T LES ALLIES procédé diamétralement opposé à la bonne foi et aux obligations internationales, à éviter l'application du traité. En se dévouant de tout cœur et avec une foi ardente aux préparations nécessaires à l'action, préparations dic- tées par les besoins militaires, la Grèce se trouve en face d'une situation dans laquelle seules les considérations mi- litaires peuvent guider sa conduite et ses décisions. Pour ces raisons impérieuses et malgré son ardent désir de se conformer aux conseils donnés par ses Alliés, le gouvernement royal ne peut pas accepter leurs propo- sitions. Tout délai dans les opérations au delà de la date et des limites indiquées par les chefs militaires, serait préjudiciable à la Grèce et compromettrait la situation actuelle à son désavantage, tout en encourageant l'adver- saire à offrir une nouvelle résistance aux injonctions des puissances alliés. Il est donc évident que la métliode de procédure pro- posée par les Alliés, qui entraînerait nécessairement une suspension des hostilités, est incompatible avec le but à atteindre. Les sentiments d'amitié dont les puissances alliées soni animées vis-à-vis de la Grèce sont une garantie pour 1< gouvernement royal que celles-ci seront disposées à appré- cier entièrement les considérations ci-dessus, et qu'elle; reconnaîtront que la Grèce, en persévérant dans ses efforts met à leur disposition l'instrument le plus efficace pour h réalisation de leurs desseins. En effet, le seul espoir de voir la Turquie se soumettr< aux propositions suggérées par les puissances alliées, e de lui faire respecter les droits sanctionnés par les Alliés tout en garantissant les intérêts qu'ils considèrent digne de leur appui, pour le maintien de la paœ en Orient ne peut être basé que sur l'influence exercée par une actioi militaire. Dans ces circonstances, le gouvernement royal seri toujours disposé à écouter ses grands alliés à tout momen ^es opérations, et il espère qu'ils pourront obtenir de 1. Turquie des propositions définitives en vue de la réali sation des droits émanîUît des traités, ainsi que la compen sation des sacrifices faits par la Grèce, eu égard au; L K E é M A 1. 1 S M R D l: V A. N T I. K S A L L I K S intérêts que l'évolution des évéocments politique* et mili- taires pourront justifier. Le gouvernement royal ne doute pas que, dans le rôle de médiatrices, les puissances alliées ne prennent en consi- dération que la mission des armées grecques, et qu'en prenant la place des Alliés et en agissant pour leur compte, elle exécute une partie essentielle d'un programme com- mun auquel tous fes Alliés ont souscrit. L'armée grecque. :]uand elle posera les armes, sera remplacé par les forces norales et spirituelles de l'hellénisme, et quand le nouveau égime dans le proche Orient aura besoin d'aide et de force pour son maintien, la Grèce accomplira sa mission ivec honneur et succès. La manifestation de résistance faite par les lurc» est jue uniquement à ce que subsiste encore la structure de 'ancien organisme de l'armée ottomane, et à leur man- luement à exécuter les clauses de l'armistice stipulant le lésarmement. Mais le jour où les garanties stipulées eront af)pliquées rigoureusement, et lorsque l'expérience icquise aura conduit à l'adoption des mesures clairement rtdiquées par l'attitude actuelle des Turcs, la Grèce sera nlièrement capable d'assurer le maintien du nouveau sta- ut dans le proche Orient. D'autre part, M. Baltazzi accordait une inter- iew au correspondant de l'Agence Radio, à Athènes : - - Que pensez-vous de la lutte entreprise par l'armée recque en Anatolie ? demandait le correspondant. — T'ai pleine confiance, répondait M. Baltazzi. et ai l'absolue certitude du succès de nos armées. Nous éfendons, en effet, une juste cause : or, depuis les g«né- îux jusau'au dernier petit soldat grec, chacun possède u fond de son âme la connaissance et l'amour de l'idéal u'il est appelé à défendre. Il est rempli de cette énergie lorale qui force la victoire. Le maréchal Foch. au cours u récent article qu'il a publié dans la Revue Française. fait ressortir lumineusement que le principal facteur de 328 I. E K É M A L 1 s M K DEVANT LES A ï. L 1 K S 'Ut victoire fut précisément cette force morale qui animai vos soldats. Le maréchal a également démontré dans son articlj que Ludendorfî commandait assurément des troupes disci plinées et aguerries, mais qu'il leur manquait cette flammi animatrice que possédait l'armée française et, aussi, h conscience et la volonté de défendre jusqu'au bout leu droit à la vie et leur liberté menacée. Tel est le mora actuel de notre armée, — Avez-vous l'impression, demande encore le corres pondant, que le gouvernement d'Angora travaille vraimen en plein accord avec les bolcheviks ? — Il ne s'agit pomt seulement d'une impression vague répond M. Baltazzi, il s'agit de données certaines. Nou connaissons la teneur du traité signé et la nature des enga gements pris entre Moscou et Angora. Lénine et Trotsky dont les efforts de pénétration européerme vinrent s< briser principalement contre le mur infranchissable que h France dressa contre eux aux frontières du Nord, repren nent aujourd'hui leur offensive du côté de l'Orient. Il; pensent sans doute que l'Orient constituerait, pour leui doctrines, une porte ouverte par où celles-ci pourraien pénétrer enfin sur les terres promises de France, d'Angle terre et d'Italie. Mais, l'histoire est un perpétuel recom mencement. Autrefois, la poussée des hordes barbares vin se briser sur les rivages de la Grèce; c'était l'époqut héroïque et sublime où Miltiade et Thérftistocle défen daient le monde et sa civilisation contre les coups de U barbarie. Aujourd'hui, voici que la Grèce, une fois d( plus, se dresse contre les barbares et contre les bolche viks, ces barbares modernes, dont le succès marquerait h destruction du monde civilisé. Kemal Pacha n'est qu'un instrument dont Lénine el Trotsky se servent pour ranimer l'incendie oriental. Entrt eux et nous, l'Europe qui, par la voix de ses plus grands hommes d'Etat, a affirme sa volonté de paix, pourra faire «on choix. LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÛ8 229 LES (ilŒCS REI»RENNE>T T <»HKV^1VE Le 10 juillet (1921), les Grecs reprennent l'of- fensive. Cette fois, leur avance sera foudroyante. Le 1 7 juillet, ils occupent Kutahia et le 20, dans la matinée, ils entrent à Eski-Cheir. Cette vic- toire leur donnait les clefs de l'Anatolie. La veille de la bataille, un officier supérieur de l'état-major turc avait déclaré à un rédacteur du Bosphore : Bien que la perte de telle ou telle ville n'ait pas grande importance dans une guerre, il n'en est pas de même pour Elski-Cheir qui est une gare centrale et peut être consb* dérée comme la prunelle de l'Anatolie. Une armée kéma- liste sans Eski-Cheir est absolument incapable d'atteindre au but visé par la guerre; car le ravitaillement de l'armée en vivres et en munitions ne peut s'opérer régulièrement que par la voie ferrée. La chute d' Eski-Cheir obligera l'armée à se ravitailler à dos de mulets et de chevaux ; ce qui compliquerait énor- mément la situation, démoraliserait l'armée kémaliste et la rendrait incapable de reprendre par une contre-offen- sive les territoires perdus. Nous devons alors nous attendre à l'intervention des puissances de l'Ejitente. Si E,ski-Cheir venaii à être prise, les forces kémalistes ne pourraient se livrer qu'à des guérillas et à des ren- contres insignifiantes, qui ne sauraient exercer aucune influence sur l'issue des opérations. Après la chute d'Eski-Cheir, un lieutenant-colo- nel turc écrivait dans le Djagadamard : La première phase de la bataille s'est terminée en dix jours. Aujourd'hui l'armée hellénique n'a pas seulement occupé toute la chaîne des fortifications turques, mais elle 230 LE K KM ALI S. MF. DEVANT LES A T. L I É S a coupé la voie ferrée Eski-Cheir-Angora et s'est avancée jusqu'à Moutalib, plus au nord même, jusqu'aux flancs méridionaux de Boz-Dagh. La rapidité foudroyante de l'avance hellénique a démo- ralisé complètement l'armée de Moustafa Kemal. L'armée grecque allait-elle s'arrêter pour con- solider ses positions et organiser l'administration d'un pays qui ne pouvait plus lui être disputé par les armes ? Allait-elle, au contraire, courir l'aven- ture en s'avançant vers Angora ? Que ferait-elle dans cette ville ? Elle savait qu'elle ne pourrait pas y rester, à moins de garnir de nombreuses trou- pes ses longues lignes de communications. Elle y ferait une démonstration sensationnelle qui frappe- rait l'imagination des Turcs ? Mais après ? Comme elle devrait en partir, l'efïet serait détruit. Et son recul serait présenté comme une revanche kéma- liste. Du reste, elle n'irait pas jusqu'à Angora sans éprouver des pertes. Ainsi que l'écrivait le coloner Feyler, elle devait s'écarter des chemins de fer, pénétrer dans des régions privées de bois et d'eau potable, rencontrer des rivières qui, en s'approfon- dissant, allaient devenir des obstacles de plus en plus sérieux, comme la Sakharia, qui, à 130 kilo- mètres d'Eski-Cheir, a une profondeur de 2 à ■«3 mètres sur 25 mètres de largeur. La sagesse com- mandait à l'état-major grec de s'en tenir à l'heu- reuse possession d'une ligne imprenable où il pou- vait attendre tranquillement l'usure inévitable des kémalistes. Grisé par le succès, il s'engagea délibé- rément, le 14 août, sur la route d'Angora. I. r E KM A I. Ifi.M I. 11 j; \ A N T M. S A M. 1 1. S J J I (( Le corps d'armée de droite, à l'aile marchante, écrit le général de Lacroix dans le Temps, se porta de la région d'Eski-Karahissar, dans la direction de Chaltik et de Tozandli, de manière à contour- ner le cours supérieur de la Sakharia et à en abor- der les défenses par la rive droite. Dans cette marche, il dut traverser la partie septentrionale du désert Salé et assurer ses rafvitaillements à dos de chameau. Les troupes eurent à supporter des cha- leurs brûlantes, qui furent particulièrement pénibles. Arrivées à la hauteur de Tachardjik, elles trou- vèrent leur route barrée par les défenses turques établies sur les deux rives du Katrandji, au sud d'Hidja. Ce cours d'eau, affluent de droite de la Sakharia, est orienté presque perpendiculaire- ment à la direction de la marche de l'aile droite hellénique, dans une région montagneuse, acciden- tée et bizarrement découpée (monts de Chaltik, de Chilog et de Kavazia) , qui rendit difficiles l'ac- cès et le parcours du terrain d'attaque. ({ Le centre, formant le gros de l'armée hellé- nique, encadré entre la Sakharia de Sidi-Gheusi et le Poursak, descendit, sur un front d'environ 50 kilomètres, le haut plateau de Sivri-Hissar et aborda de front la branche de la Sakharia orientée sud-nord, en aval de Tachardjik. Il trouva les Turcs sur les deux rives du fleuve, protégés par de solides défenses, organisées de manière à croiser leurs feux sur tous les points de passage du fleuve. Les deux partis s'y battirent avec acharnement pen- 'jSi' le kk.malisme devant les alliés dant plusieurs jours, jusqu'à ce que l'aile droite grecque ait pu faire sentir son action et dégager la région de Yerna, en marchant vers Katrandji. (( L'aile gauche, réduite à une forte division, couvrit le flanc de la masse principale, en chemi- nant au nord du Poursak et de la voie ferrée d'Eski-Cheir à Bekos (Beylik-Keupru) et à An- gora. L'ennemi, après avoir défendu peu de temps la rive gauche de la Sakharia, se reporta rapide- ment sur la rive droite, et fit tête avec ténacité, notamment aux abords de la voie ferrée, entre Gordion et Polatli, station de la voie ferrée au nord-est de Bekos. (( Partie le 14 août du méridien d'Eski-Kara- hissar, l'armée grecque aborda la Sakharia le 2L Le 24, le groupement de l'aile droite attaquait les positions avancées des Trucs, au sud du Katrandji. Le même jour, la division d'aile gauche franchissait la Sakharia au sud de Gordian, pour opérer une diversion, dit le communiqué grec. Les combats se prolongèrent, avec des alternatives diverses, jus- qu'au 31 août. A partir du \" septembre, l'action se ralentit du côté des Grecs, sauf à leur aile droite, où ils continuaient l'attaque des monts d'Ardiz et de Tchalgaz. Le 7 septembre, les forces hellé- niques rompaient le combat et commençaient à se reporter vers l'ouest. » Ce nouveau repH s'imposait, car les soldats grecs devaient subir des fatigues intolérables. Ils étaient à 300 kilomètres de leurs bases de ravitaillement L F. K é M A L I g M E DEVANT I. K S A L 1. 1 Û S IjSS et à 90 kilomètres à l'est de la Sakharia. (( dans la pleine chaleur d'un torride été ». C'eût été un crime que de sacrifier des milliers d'hommes pour une pure satisfaction morale. Dans la guerre, il n'y a que les résultats positifs qui comptent. Les Grecs reculaient sans avoir été battus. Leur retraite s'opé- rait en bon ordre et à leur gré ; ils étaient maîtres de tous leurs mouvements. L'ennemi était incapable de les poursuivre. Mais ceci n'empêcha pas Angora de claironner aux quatre coins du monde qu'ils avaient infligé à l'armée de Constantin le plus cuisant et le plus humiliant des échecs. En France, la presse, très mal renseignée, publia, au sujet des exploits kémalistes, les informations les plus abra- cadabrantes. Certains organes, il est vrai, savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur la situation, mais pour des raisons que je ne chercherai pas à m*ex- pliquer, ils croyaient devoir tromper leurs lecteurs. Ils étouffaient tout ce qui était favorable aux Grecs et ils mettaient en relief tout ce qui faisait le jeu des kémalistes. Faut-il s'étonner, après cela, si l'opinion publique française est si mal instruite des problèmes de politique extérieure ? On ne lui montre souvent que l'envers des choses. Le tortion- naire turc devient ainsi un brave honmie. Et le martyr arménien devient un sinistre personnage, un (( exploiteur peu intéressant ». Quoi qu'il en soit des bulletins de victoire trom- petés dans les deux hémisphères par les agents de Moustafa Kemal, un fait, bientôt, vient leur 234 LK Ki^MALlSME DEVANT I.KR AI. LIÛS donner un éclatant démenti : c'est que Tarmée grecque s'installe où elle veut et comme elle l'en- tend, sans être nullement inquiétée, et sans avoir abandonné de matériel. Elle tient solidement toute cette ligne du chemin de fer de Bagdad (Eski- Cheir-Afioun-Karahissar) , qui lui permet de domi- ner l'ennemi. Elle va prendre ses quartiers d'hiver dans une région fertile, où ses fourriers trouveront aisément de quoi la nourrir. Elle se trouve incon- testablement dans de meilleures conditions qu'au mois de février. Si elle fait demain des concessions, elle ne paraîtra pas les subir sous la pression de la menace ou de la crainte. Sa diplomatie s'appuiera sur une armée que les experts les plus compétents regardent comme un facteur de premier ordre. Li:S GRKCS SONT DK BONS SOLDATS Beaucoup s'imaginaient en Europe que les Grecs n'avaient pas de qualités militaires. Ils n'avaient présente à leur mémoire que la débâcle de 1897. De même quand ils parlaient des Serbes, avant 1912, ils ne pouvaient oublier Slivnitsa. Et avant 1914, l'étranger qui jugeait de l'avenir de la France était influencé presque toujours par le sou- venir de Sedan. Pour se prononcer sur un peuple, il importe d'abord de remonter tout le cours de son passé et de le suivre ensuite dans le présent, avec une attention impartiale. Sans interroger les LE KÉMALI8MK I> E V A N T LES A L L I É «i 233 temps reculés, si Ton étudie avec tous les historiens cette magnifique épopée que l'on appelle l'Indé- pendance grecque, l'on est obligé, que l'on soit un Pierre Loti ou un Moustafa Kemal, de s'extasier devant les prodigieux exploits des Botzaris, des Colocotronis, des Kanaris, des Miaoulis. A au- cune époque, dans aucun pays, on ne pourrait trou- ver des capitaines plus courageux, plus hardis, plus intrépides que ces indomptables héros. Ecoutez ce récit d'Armand Carrel : Botzaris, nous raconte l'illustre publiciste, s'était voué à la défense de l'Acarnanie et s'acquittait, depuis le com- mencement de la campagne, de cette tâche difficile avec une habileté remarquable. Il luttait contre les deux pachas Orner -Vrioncs et Jussuf, en entretenant leur mésintelli- gence, lorsqu'il fut informé qu'une troisième division otto- mane, sous les ordres de Mustapha, pacha de Scodra, descendait le Valtos pour venir se joindre à l'un de ces deux adversaires. C'en était fait de la Grèce Occidentale si cette jonction s'of)érait, elle allait mettre dans une seule main près de vingt-cinq mille hommes, et il n'était pas pos- sible de réunir au delà de quatre à cinq mille Grecs. Botzaris sentit qu'il n'y avait qu'un coup d'audace cl f>resque de désespoir qui pût arrêter dans son mouvement a division de Mustapha. Il partit de Katochi, position forte entre Missolunghi et Vonizza, et, avec une incroyable célérité, se rendit à Carpenitzi. Il y arriva avant les Turcs, ayant deux mille hommes a. opposer à quatorze mille. Il assembla un conseil de guerre, déclara à ses capitaines qu'il n'était pas venu pour tenter une opération régulière ou battre en retraite, mais pour empêcher, à quelque prix que ce fiât, les Turcs de pénétrer dans l'Acarnanie ; qu'il n'y avait pour cela qu'un moyen, et qui laisserait à peine aux plus braves ralternative de vaincre ou de mourir; que la victoire et la mort étaient presque également cer- taine» pour ceux qui partageaient avec lui l'honneur de 236 LE KKMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS porter les premiers coups. Il s'agissait de tomber de nuit dans le camp de Mustapha... Quatre cents hommes, presque tous Souliotes, se dévouèrent à l'attaque princi- pale. Botzaris en choisit trois cents. Dans la nuit du 19 août (1823), ils marchèrent avec lui dans le reli- gieux silence d'hommes destinés à passer de la vie à l'im- mortalité... Son redoutable cor annonça bientôt aux autres colonnes regorgement des Turcs. Elles se jetèrent en avant; et dès lors commença la plus effroyable confusion. Botzaris et les siens, au milieu des fuyards qu'on rejetait sur eux de toutes parts, avaient pris l'héroïque résolution de ne pas songer à percer cette foule, mais de tuer autour d'eux jusqu'à ce qu'eux-mêmes succombassent. Il sem- blait que ce glorieux terme de leur dévouement ne dût pas être longtemps attendu... Les Turcs n'osaient prendre la fuite dans les ténèbres; ce ne fut qu'au jour qu'ils se hasardèrent à gagner les montagnes voisines de leur camp. On assure que trois mille d'entre eux restaient sur le champ de bataille. Les chrétiens avaient à p>eme perdu cent hommes, mais Botzaris était blessé à mort II vécut assez pour jouir de sa gloire, pour juger combien ses compagnons croyaient avoir payé cher le salut de la Grèce occidentale. Ecoutez encore : La flotte turque, partie de Mitylène, où elle avait em- barqué six mille hommes de troupes albanaise* et neuf mille Asiatiques, parut en vue de Psara... Les Turcs descendirent sans obstacle, au nombre de quinze mille, se formèrent en colonnes d'attaque, marchèrent aux bat- teries qui défendaient la ville, et dès ce premier jour en emportèrent quelques-unes avec grand carnage de part et d'autre. Dans la nuit, les équipages des vaisseaux vinrent renforcer les Turcs, et le lendemain le combat recommença avec une nouvelle fureur. Les Turcs s'achar- nèrent particulièrement autour d'une grande redoute blin- dée, palissadée, et dont le« galeries étaient pleines de poudre; c'était la Tabia, nom oui sera grand dans les annales de la Grèce moderne, et le seul qu'aucune nation puisse mettre à côté de celui du vaisseau français Le LK KÉMALI8ME DEVANT 1-ES ALL1S8 237 Vengeur. Les défenseurs «.M I, IJtVA^T L l, ti V L L I li S J.t'J font quelques pas d'une sorte de danse funèbre el s'élancent à leur tour dans l'abîme. » A Selston (( cent soixante femmes, leurs enfants entre les bras, répétèrent l'acte de désespoir des héroïnes de Zalongos : du haut d'une chaîne de rochers à pic, elles se précipitèrent dans le gouffre au fond duquel roule l'Aspropotamos. » Voilà ce qu'a pro- duit la Grèce moderne. Celle-ci n'a-t-elle pas sur- passé la Grèce antique en bravoure ? La vertu, l'abnégation de ses femmes ne touchent-elles pas au sublime ? Mais la Grèce contemporaine a-t-élle dégénéré ? Seuls le disent ceux qui ne la connaissent pas et ceux qui ne veulent pas se donner la peine de la connaître. Aucun opprimé ne déploya autant d'énergie et de ténacité que les Cretois pour secouer le joug étranger. Ce peuple a soutenu, contre la domination turque, une lutte surhumaine. Ecrasé, ensanglanté, mutilé, il ne consentit jamais à baisser la tête. Dès qu'il sentait couler à nouveau dans ses veines un peu de vie, dans les trêves qu'il s'était imposées lui-même pour ménager ses précieuses forces, il reprenait le fusil et il montait derechef, infatigable, k l'assaut de la tyrannie. Il tombait, il se relevait, il retombait encore, le corps brisé, mais l'âme intacte. Son nom jetait la terreur dans le palais du sultan et le découragement dans les chancelleries d'Europe. Aucune puissance ne ve- nait à bout de sa rébellion, qui ne s'éteignait que pour se rallumer, encore plus ardente et plus 240 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES furieuse. C'est pour ne pas avoir su éteindre ce brasier à l'heure opportune que la Turquie verra se dresser contre elle la Ligue balkanique, et qu'elle perdra la Roumélie. Et c'est aussi parce que les protecteurs de la Grèce n'auront pas su délivrer la Crète esclave que nous verrons fondre sur notre continent, puis sur les deux hémisphères, les fléaux de la grande guerre. On cherche les origines de l'universel chaos où notre pauvre civilisation semble agoniser, elles sont là, dans ce proche Orient que nous n'avons pas pu nous résoudre à guérir et à purifier. Tous nos malheurs viennent du stupide aveuglement de nos diplomates qui n'ont pas eu le courage dT extirper d'Europe le cancer hamidien et le poison enveriste. Nous n'avons pas encore assez souffert, sans doute, voici que nous attirons sur nos têtes la vipère kémaliste... Le général Eydoux, qui avait été chargé de réorganiser l'armée grecque — nous oublions trop facilement, en France, que nous avons toujours une mission militaire à Athènes — le général Ey- doux me disait un jour : « L'evzone est un des premiers fantassins du monde ». Se trompait-il ? non. Dans la guerre balkanique, il avait déjà donné sa mesure. Au siège de Janina, le soldat grec est resté des mois et des mois dans l'eau glacée des tranchées, devançant le stoïcisme de nos poilus. Il montra qu'il avait les qualités solides qui font la force des armées. D'une sobriété et d'une endu- rance extraordinaires, animé du plus pur patrio- LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 24I tisme, il s'est révélé le digne continuateur des palli- kares qui firent trembler les pachas dans les gorges de l'Olympe et du Pinde. Le Français a eu l'occasion de le voir à l'œuvre, à ses côtés, en Ma- cédoine. Eh bien, comment a-t-il jugé ce frère d'armes ? Les officiers les plus grécophobes que j'ai pu interroger, ont dû reconnaître que les (( ba- vards d'Athènes » s'étaient bien battus. Mais voici des témoignages qui viennent des chefs des armées alliées : (( Le général anglais Milne, écrit le colonel M., a rendu un bel hommage à l'armée hellénique et a défini en termes exacts l'importance décisive, indis- pensable, de son concours dans la manœuvre pour la victoire. Le général français d'Anselme a loué, dans un rapport adressé au général Franchet d'Es- pérey, les vertus (( merveilleuses » du soldat grec, son courage héréditaire, son ardeur au combat, sa résistance à la fatigue, sa sobriété proverbiale. Les éloges motivés du général d'Anselme s'appliquent à toutes les unités de l'armée grecque, depuis les combattants de la division de l'Archipel que les Alliés eurent l'occasion de connaître et d'apprécier à l'affaire de Skra-di-Legen, jusqu'aux recrues de la 4* division qui, venue au front quinze jours seu- lement avant l'offensive générale, fut tout de suite à la hauteur des troupes les plus aguerries. <( Le soldat grec s'est montré digne de sa renom- mée, non seulement pendant l'attaque, mais au cours des poursuites où on le vit franchir des étapes t4~ LK KIÎMALISME DEVANT LES ALLIES quotidiennes de 25 à 30 kilomètres en combattant. Un officier français, le colonel Thiry, comman- dant le 32' d'infanterie coloniale, a constaté avec une affectueuse admiration cette rapidité dans l'avance victorieuse. Le général d'Anselme a ré-- sumé son opinion en ces termes : « Les troupes grecques peuvent être comparées aux meilleures troupes alpines. » Le général Milne, commandant en chef les for- ces britanniques de Salonique, écrivait le 30 oc- tobre 1918 au général Danglis, commandant l'ar- mée hellénique : (( Monsieur, <( Au nom de toute l'armée britannique de Ma- cédoine, je vous exprime, à vous et à la vaillante armée hellénique, notre estime pour son bel esprit de camaraderie qui lui a inspiré l'envoi de son message de remerciements, (( Sans l'aide des forces helléniques, la présente victoire n'aurait pu être obtenue. » A son tour, le général Franchet d'Esperey, commandant en chef des armées alliées d'Orient, adressait de Salonique, à M. Venizelos, président du Conseil des ministres de Grèce, le 3 décembre 1918, la lettre suivante : (( Monsieur le président, (( Au moment où les hostilités sont arrêtées, j'éprouve le vif désir de vous dire combien la coo- T. F, K K M A T, 1 S >f n DEVANT I- K S A I. î- I l' S 2^1^ pération de la Grèce a été précieuse pour les armées alliées d'Orient. (( La mobilisation, que vous avez suivie dès son début jusqu'à sa complète réalisation, avec la con- viction inébranlable qui vous était inspirée par votre patriotisme clairvoyant, a mis sur pied sept nouvelles divisions, lesquelles, lorsque le moment fut venu, apportèrent un renfort efficace aux ar- mées alliées et me permirent de disposer des forces nécessaires pour mener à bonne fin les opérations décisives que vous connaissez. (( La mobilisation échelonnée qui a été faite et la concentration des troupes helléniques qui n'autori- sèrent l'envoi au front des dernières divisions que quelques mois avant l'offensive, et d'autre part, le besoin d'instruction de ces troupes, ne m'ont pas permis de réunir l'armée hellénique en une unité indépendante, sous la direction immédiate de son chef, mais m'ont obligé d'incorporer une partie de ces unités parmi les différentes troupes alliées. Ce- pendant cette solution eut aussi son avantage, car e//e fournit V occasion aux troupes alliées de mieux connaître les qualités et la valeur militaire de la jeune armée hellénique, qui fut prodigue en sacri- fices. (( Au cours des batailles, les divisions helléniques se sont chargées de la réalisation de différentes opérations stratégiques. Au moment où le premier corps d'armée couvrait la droite du front allié, et était prêt à briser au moment propice le front en- 2^4 L '' K E M A L I s M E DEVANT L F. S ALLIES nemi, les divisions de la Crète et de Serres, à l'at- taque de Doïran, et la quatorzième division au cours de la poursuite de l'ennemi, ont justement mérité les éloges du général Milne, excellent cri- tique sur ce sujet. (( Sur la rive droite du Vardar, le général d'An- selme m'a relaté la bravoure de la division de l'Archipel, et la valeur exceptionnelle, dans la guerre de montagne, de la quatrième division, qui a pris d'assaut les hauteurs de Djéna, qui étaient défendues avec acharnement par un ennemi puis- sant. (( Enfin, sur la gauche, la troisième division a suivi la marche triomphale de l'armée française, et après avoir participé aux luttes difficiles qui ont débarrassé Monastir et Prilep de la pression enne- mie elle s'est distinguée dans les opérations ulté- rieures, grâce auxquelles nos troupes purent attein- dre le Danube. (( La bravoure des troupes helléniques a partout dignement conquis les éloges des Alliés. Les en- fants sont dignes de leurs ancêtres. » Nous avons vu plus haut que l'armée royale avait manœuvré très habilement contre Moustafa Kemal. C'est l'opinion du général de Lacroix et des colonels Repington et Feyler. Le soldat grec, écrit notre ancien généralissime, (( a montré au cours de toute la campagne des qualités d'entrain et d'endu- rance ». Il a parcouru 300 kilomètres en dix jours, sous un soleil brûlant. Il a supporté sans fléchir I. r, K i': M A 1. 1 s M i: i> ic \ v n t 1. 1 .-- v i 1. 1 i. .^ .1^? toutes les fatigues et toutes les privations du désert. N'avais-je pas raison d'écrire un jour dans Le Bos- phore : (( Les Grecs vaincront, à moins qu'ils ne soient conduits par des ânes. » Mais ils ont eu d'ex- cellents chefs. Les critiques militaires les plus com- pétents se sont plu à rendre hommage à la science de leur état-major. Il y a eu, certes, l'échec d'Eski- Cheir et le repli de la Sakharia. Mais si je suis bien renseigné, ce n'est pas le haut commandement qu'il faut rendre responsable de ces accrocs, c'est le gou- vernement qui, pressé de frapper de grands coups, aurait imposé la brusque offensive du mois de mars et la marche vers Angora. Tant il est vrai que si les généraux ne doivent pas se mêler de la conduite des affaires gouvernementales, le pouvoir civil ne doit pas se mêler non plus de la conduite des opé- rations militaires. L'armée grecque eût certainement réussi du premier coup à s'emparer d'Eski-Cheir si elle avait pris le temps nécessaire à une prudente préparation. Et les kémalistes n'auraient pas trouvé une occasion facile et inespérée de chanter vic- toire. L'opinion publique qui n'approfondit rien ne juge que sur les apparences. Aussi croit-elle encore aujourd'hui que le repli de la Sakharia fut une dé- faite infligée par Moustafa Kemal. Elle le croit d'autant mieux que la plupart des journaux l'en- tretiennent dans cette erreur. Et hier encore, M. Briand, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, n'affirmait-il pas au Dail}) Mail, a. Londres, que <( finalement l'offensive grec- K i: \r \ 1, 1 s >> V. I) r. \ a n t i, i: s \ t t. 1 1 ^ que a été brisée et que les Grecs ont été repousses» } Si l'on se dégage de toute prévention, si l'on examine les faits avec les yeux non pas de la haine, mais de la raison, on doit conclure qu'au point de vue strictement militaire, les Grecs ont pleinement justifié la confiance que leur témoigna le Conseil suprême en leur demandant de monter la garde au- tour de Smyrne. Je serais heureux, quant à moi, que la France eût rempli aussi fidèlement et aussi scrupuleusement le mandat qu'elle avait accepté en Cilicie. LES GRECS N ONT PAS SEULEMENT DES DEFAUTS Dès qu'il s'agit de juger les Grecs, nos turco- manes perdent la tête. Vous ne trouverez pas un philhellène — ou un arménophile — qui ne loue certaines qualités et certaines vertus du Turc. Mais je vous défie de mettre la main sur un disciple de Pierre Loti ou de Claude Farrère qui aperçoive chez les raïas autre chose que des défauts et des vices. Je ne m'attarderai pas à relever toutes les calomnies que colportent, sur le compte des Grecs (( dégénérés », les amants d'Aziyadé ! J'ai mieux à faire : je me bornerai à tirer de mes longues observations quelques vivantes réalités. (( Dans aucune nation du monde, écrit M. Edouard Helsey (1), la finesse d'esprit n'est (4) Les Acenturfis de l'Armée d'Orient. Parie, édit. La Renaissance du Livre. K I \i \ T r fî M i: n p V \ n t aussi générale qu'en Grèce. Un portier d'hôtel, un cocher, le plus modeste des artisans, vous y étonnent par l'extrême vivacité de leurs aperçus. » Cela est parfaitement exact. Le Grec de nos jours est un des spécimens les plus complets de la race humaine. Il n'y a pas un peuple dont l'intelligence naturelle puisse rivaliser avec la sienne. Le paysan le plus frustre n'a pas besoin d'avoir parcouru le monde pour avoir le don d'observer et de compren- dre. Le ciel et la mer qui l'inondent et l'envelop- pent d'azur et d'harmonie lui ont donné une ex- trême sensibilité. Il comprend ce qui est beau et ce qui est grand. Il s'extasie devant les splendeurs d'un coucher de soleil, il rêve devant la mélancolie d'un clair de lune. Faites l'expérience, comme je l'ai faite cent fois : allez en Grèce, pénétrez chez l'homme le moins cultivé, promenez-vous avec lui dans la montagne, dans la plaine ou sur les côtes. Cet être, que n'a dégrossi aucun enseignement; a des frémissements d'artiste. Il s'arrête devant une montagne qui touche les nues d'un front altier ; il s'arrête devant un ruisseau qui coule paisible en murmurant une douce chanson ; il s'arrête devant une fleur qui tremble sur sa tige tdélicate ; il s'ar- rête devant l'infini qui l'écrase, et il s'écrie : Que c'est beau! (// oraiof) Il a une puissante imagi- nation. Il voit bien au delà du lointain que limite son regard. Par quel prodige peut-il élargir son horizon ? Il juge avec une surprenante acuité les peuples qu'il n'a jamais vus. Il connaît l'Anglais, 24 fi'- K KM A I, ISMK DKVANT L K S ALLIES le Français, l'Italien, l'Allemand, le Russe. Pour chacun, il a le trait qui fixe l'image. Où a-t-il appris cet art de deviner, de pressentir, de sonder l'âme des autres ? Il sait — où l'a-t-il appris ? — que les grands de la terre sont peu de chose dans l'espace et dans le temps. Et il ne se prosterne que devant Dieu. Et encore a-t-il, avec l'Eternel, certaines familia- rités. Il est plus démocrate que nos radicaux et nos socialistes. Son roi, ses ministres, bien sûr il les respecte, mais jusqu'à un certain point. Il faut, avant tout, qu'ils soient dignes de lui. Constantin fut impopulaire jusqu'aux victoires balkaniques. Dans Venizelos, il admira surtout le génie de la race. Il est fier et il n'admet pas que l'étranger s'immisce dans ses querelles de famille. Il aime profondément, passionnément sa patrie. Et il le prouve. Qu'il soit en Orient ou aux anti- podes, il n'a qu'un souci : enrichir le trésor national. Son orgueil, c'est, au soir de la vie, de laisser une fortune, fruit d'un labeur opiniâtre, qui dotera l'Hellénisme d'un musée, d'une école, d'une biblio- thèque, d'un stade. De tous les points du globe, sous quelque climat que le destin l'ait égaré, il enverra son obole à toutes les œuvres d'assistance ou d'éducation que les communautés patriarchistes auront instituées en Turquie, en Egypte, en Rou- manie, en Russie. Tous les monuments publics, tous les palais, qui sont l'ornement et l'orgueil de la blanche Athènes, proviennent de sa générosité I. i; K 11 M A l. I s M i; O K V A N T T, K S A L I. I 1: S 'J^i.) spontanée. Si le Grec de Constantinople, de Smyrne, de Trébizonde a des églises, des écoles, des orphelinats, des crèches, des hôpitaux, des mai- sons de retraite pour les vieillards et les infirmes, il ne doit aucun de ces bienfaits au gouvernement ottoman ; il les doit à son propre effort, à ses sacri- fices personnels. En France, il faut que l'Etat nous procure tout. S*il manque à son rôle de providence, nous sommes désarmés, privés de toute nourriture spirituelle. Dans le monde hellénique, c'est l'ini- tiative de l'individu qui pourvoit aux besoins de la collectivité. J'ai parcouru à peu près tous les pays d'Orient et j*ai pu constater combien le Grec excelle à colo- niser. Partout où il s'installe, c'est tout de suite la lumière de la civilisation qui pénètre à flots. S'il ne réalise pas toujours le progrès matériel, c'est qu'il ne possède pas encore assez de moyens, mais il sait trouver en lui-même ce qu'il faut pour réa- liser le progrès moral et intellectuel. Il a du mépris pour l'ignorant. Etre illettré, c'est pour lui le comble de la déchéance. Il veut savoir, il veut s'instruire à tout prix. Entrez dans une épicerie, chez un bakal, vous y verrez très proba- blement, derrière un tonneau d*olives, un adoles- cent penché sur un livre ou sur un journal. C'est un jeune commis qui se perfectionne dans la lecture. Il continue, il prolonge les leçons de l'instituteur dont il a été sevré par les dures nécessités de l'exis- tence. Ce petit bonhomme a une ambition qui le K i;.\i A T. I s M r II 1. \ A \ T 1. 1: dévore : il sera un evergète, c'est-à-dire un bienfai- teur de la nation. Mais il faut d'abord qu'il de- vienne un magnat du commerce, de l'industrie ou de la banque. Comment pourrait-il gagner les sommets d'où jaillit le Pactole s'il n'a pas des con- naissances étendues pour guider son ascension? Il comprend aussi que ce n'est pas de son coin misé- rable qu'il prendra son essor. Il s'informe donc, dans ce qui est écrit, des choses de l'extérieur. 11 regarde, il interroge sans arrêt pour savoir ce qui se passe là-bas en Europe, en Amérique, en Asie. Gare à vous si vous n'êtes pas de chez lui; il est d'une curiosité indiscrète, il vous importunera, il vous agacera de toutes sortes de questions : « D'où êtes-vous? Comment êtes-vous venu de si loin? Qu'est-ce que vous faites? Qu'est-ce que vous ga- gnez? » Dès qu'il jugera qu'il a de quoi naviguer, qu'il a un bagage suffisant, il partira; il roulera sa bosse jusqu'à ce qu'il ait trouvé le bon endroit où il pourra exercer toutes ses facultés. Il travaillera d'un etfort inlassable. Il vit simplement, modeste- ment, évitant de gaspiller ses ressources. Il amasse, il thésaurise avec une patience méthodique. Et il fait si bien fructifier ses économies qu'un beau jour il a de quoi fonder une raison sociale dont il sera le chef. Il sera commissionnaire, exportateur, transi- taire, armateur ou banquier. A Marseille, à Paris, à Londres, à Manchester, à Liverpool, à New- York, dans les centres d'activité où il aura les con- currents les plus redoutables, il parviendra aux pre- L I-; RlîMVLISM»-; It li V A N r LtS ALLIK8 'J.^ I miers rangs. Une des plus importantes firmes com- merciales du monde sera grecque: la maison Rhally Un des colosses de la finance sera grec : sir Basil Zaharolî. Dans le bassin de la Méditerranée ce sont des Grecs qui possèdent le plus de bateaux marchands. Ils ne brillerit pas seulement dans le négoce. Ils triomphent aussi dans les domaines de l'esprit aussi bien au dehors que dans leur pays. Moréas ne fut-il pas le prince des poètes fran- çais? Des maîtres éminents de nos Facultés furent de purs Hellènes, tels M. Politis qui, hier encore, professait le droit international à Poitiers, puis à Paris, et M. Phocas, qui occupa la chaire de chi- rurgie de Lille. Le Grec de nos jours se distingue dans toutes les branches de la littérature, de la science et de l'art. Athènes vit dans une véritable fièvre intellectuelle. On y agite tous les problèmes. On y cultive tous les genres. Si nos turcomanes se donnaient la peine d'étudier la Grèce, ils y décou- vriraient une pléiade d'écrivains qui, dans la poésie, le drame, l'histoire, sont plus que de pâles imita- teurs des temps antiques et des temps modernes. Ils y rencontreraient aussi des peintres, des sculpteurs et des musiciens qui s'efforcent, souvent avec un rare bonheur, de créer des chefs-d'œuvre. On peut adresser au Grec un reproche, c'est de trop se complaire dans les disputes politiques. Peut- être, en effet, s'épuise-t-il dans de misérables divi- sions intestines, mais n'est-ce pas aussi u au bruit de 2D2 LE KEMALI8ME DEVANT LES ALLIES telles luttes (1) que la vie nationale se reconnaît dans un pays » ? Comprenons, respectons cette nécessité commune aux peuples épris de liberté, regardons ce qui se passe dans notre République, et nous serons moins sévères et moins injustes. Il m'est arrivé de lire des romans célèbres qui veulent dépeindre des caractères et des mœurs d'Orient. Au risque de choquer les fidèles de Loti ou de Farrère, je dirai tout net, dût-on me traiter de barbare, que si j'y ai trouvé l'occasion d'admirer de parfaits jongleurs de mots et d'images, je n'y ai pas trouvé une seule parcelle de vérité.. D'un bout à l'autre, c'est de la fantaisie pure; c'est une série de folles arabesques tracées par un visionnaire. Le caprice n'y poursuit à travers des couleurs étincelantes que des illusions et des fan- tômes. D'où viennent ces fumées qui égarent de belles intelligences dans une sorte d'ivresse où Ton n'est plus que le jouet d'une imagination maladive? Voir faux, quand cela ne nuit à personne, passe encore. Les poètes ont ce privilège de pouvoir se promener dans une planète qui ne ressemble en rien à notre pauvre machine ronde. On les regarde et on les écoute avec plaisir. Ils ne font aucun mal ; sou- vent même ils bercent la misère humaine. Mais si l'erreur cause des ravages, si par un jugement basé sur des fictions l'on condamne tout un peuple à la flétrissure, fût-on un génie, fût-on un immortel, on (I) Armand Carrel. LE KÛMALI8ME DEVANT LES ALLIES 253 commet là pis qu'une injustice, on commet un crime. Les Grecs ont été couverts de tous les crachats par des publicistes français qui n'ont trempé leur plume que dans le mensonge. Et leurs femmes ne sont pas épargnées. Quelle abjection! Je me flatte de connaître l'Europe; depuis trente ans je ne cesse de la parcourir en tous sens. A la veille de la guerre j'étais à Saint-Pétersbourg, où je notais avec effroi la dissolution des moeurs russes. J'avais vu de très près l'Autriche, la Hongrie la Serbie, la Rouma- nie, la Bulgarie, la Turquie, la Grèce, l'Italie, l'Al- lemagne, l'Angleterre. Eh bien, je le proclame, il n'y a pas de foyer plus solide et plus propre, mora- lement, que le foyer grec. J'ai pénétré en Attique, en Macédoine, en Thrace, en lonie, en Egypte, dans la haute société et dans les classes moyennes. J'y ai contemplé les vertus les plus rares, celles qui sont l'honneur et la parure de la bourgeoisie fran- çaise, de cette bourgeoisie que l'étranger ignore aussi trop souvent... La femme grecque est le centre de la famille. Elle porte sur son front une auréole qui incline vers elle le respect et la vénéi:;ation de ses enfants et de ses petits-enfants. En Egypte, à Alexandrie, je fus admis, à plusieurs reprises, à la table de Mme veuve Moazzo. Je me croyais trans- porté aux temps bibliques. Mme Moazzo présidait aux repas comme à une cérémonie religieuse. Au- tour d'elle étaient assis ses fils et ses filles suivant une hiérarchie réglée par l'âge. Ils étaient douze. Chacun avait pour son aîné une affection empreinte 2 D.J L t: K L .M A L 1 ts M E U E \ A i\ 1' LES A E E J E S de déférence. Mais ce qui était remarquable, c'est que les garçons qui étaient des hommes mûrs — le plus âgé eût pu être grand-père — n'avaient pas voulu se marier pour ne pas faire de vide dans la maison. Tous restaient là à leur poste, pour faire à la mère un rempart de leur affection. Ils ne dispo- saient pas de leur argent, tout ce qu'ils gagnaient ils venaient le remettre à la reine du foyer qui, seule, détenait les clefs du coffre-fort. Je n'ai ja- mais vu et je ne pense pas qu'en Europe la femme reçoive des hommages plus respectueux. En Grèce, l'épouse et la jeune fille sont très vertueuses. Elles ignorent la corruption qui dégrade certaines Babylones d'Occident. Les filles-mères sont rares. La société les traite en pestiférées dont il faut éviter le contact. La prostitution existe sur une très petite échelle. Ce n'est pas à Athènes que les hétaïres pourraient être admises dans les salons ; les journaux illustrés ne pourraient pas donner leur portrait ni en première page, ni en dernière page, avec un luxe de détails sur tout ce qu'elles disent et tout ce qu'elles font. Il y a une barrière infranchis- sable entre le monde et le demi-monde. ON CIŒE KNTRE LE PEUPLE FRANÇAIS ET LE PEUPLE GREC UN GRAVE INIALENTENDU Le Français ne sait pas voyager. Il entre dans un pays qu'il n'avait jamais visité avec tout un lot 4ç légendes. Il ne se donne pas la peine de vérifier, T. E K |l M \ T. I S M r DEVANT T. T 9. A T. I- n' S 2 ^ h de contrôler toutes les histoires plus ou moins drôles qu'on lui a racontées. Il a son jugement tout prêt pour le Grec, l'Arménien, le Turc, comme il l'a pour l'Anglais, l'Américain, l'Allemand, l'Italien, l'Espagnol, etc. Il a une collection de figures étran- gères qui sont de grossières caricatures. Il écrit là- dessus des livres qui ont la prétention d'exprimer la vérité. S'il a du talent il revêtira le mensonge de tels ornements qu'il trompera tous les gens de bonne foi, qui s'en rapportent à son témoignage. M. Pierre Loti écrivait au ministre des affaires étrangères : (( Il faudrait conserver ce que les incendiaires grecs nous ont laissé de l'imposant et calme Stamboul. » Or, j'ai cherché la trace de ces incendiaires ; per- sonne n'a su m'indiquer à quelle date ni dans quel- les rues ils avaient opéré. A Constantinople, il y a des gens qui font métier de brûler des quartiers en- tiers pour piller dans le désordre du sinistre, mais ce n'est pas chez les Grecs, ni chez les Arméniens qu'ils se recrutent. Avant de distribuer le blâme et la louange entre les peuples, il faut s'assurer qu'on a été bien renseigné sur leur conduite. Les niaiseries, les âneries qu'on a débitées dans notre presse sur le compte des Grecs, à propos de leur expédition de Smyrne, m'ont épouvanté. Je me dis, en effet, que si nous étions renseignés de même façon sur l'Allemagne nous étions perdus. Le ser- vice de propagande kémaliste installé à Paris a manoeuvré notre opinion publique en se jouant. Il a fait avaler à nos journaux (( les mieux informés )) 18 2^6 Ll'. KÉMALISME UKVANT LKS A I. L I É 8 non pas des couleuvres, mais des baleines. C'est à croire que dans nos rédactions on ignore totalemeni la géographie. On a fait rentrer un jour les Turcî à Eski-Cheir alors que les Grecs étaient à ceni kilomètres à l'est de cette ville. Certains de nos confrères parisiens ne pouvaieni se résoudre à publier des victoires helléniques. Oi bien ils les passaient sous silence, ou bien ils les dis- simulaient dans les petites nouvelles. Mais dès qu'i était question d'un succès turc on le plantait en pre- mière page avec un gros titre qui crevât les yeux. Je voudrais bien connaître le but que l'on pour suit dans certains milieux français en essayant d( discréditer les Grecs. On aura beau s'acharner su; ce peuple, on ne parviendra pas à l'arrêter dans soi merveilleux développement. Depuis cent ans lei chancelleries s'évertuent à le contrecarrer et à le bri mer. Quel résultat ont-elles obtenu ? En dépit d( leur constante hostilité, plus ou moins sournoise, i n'a cessé de gagner du terrain dans toutes les direc- tions. Je me souviens du mépris qu'affichaient poui ses (( rêves de mégalomane » les consuls et les offi- ciers européens que je rencontrais en Macédoine de 1904 à 1908. Toute leur admiration allait ai Bulgare qui était le roi des Balkans. Le Grec n( grandirait jamais, il lui était interdit de regarde] vers Salonique. Et pourtant, il est aujourd'hui au3 portes de Constantinople. En 1914 le Temps condamnait la Turquie l disparaître. Il était sans pitié. Il ne pensait alon m:- KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 267 qu'à châtier des coupables. Mais la victoire lui a rappelé, fort opportunément, que nous avions en Orient des intérêts à défendre et dans l'Afrique du Nord des musulmans à ménager. Et pour se faire pardonner l'accès de colère qui lui avait fait de- mander la fin de l'empire ottoman, il s'est retourné tout à coup contre la Grèce, et, cette fois-ci, il ne lâchera pas le morceau. Il a son delenda carthago : il faut, répète-t-il à satiété, que les Grecs partent de Smyrne. Il a trouvé le secret du bonheur pour l'Orient. Dès que l'Asie Mineure sera purifiée de la souillure hellénique, elle aura instantanément la paix. Il y aura pour les Alliés un cauchemar de moins et pour la France une gloire de plus. J'ad- mire avec quelle dextérité le Temps opère les inter- ventions chirurgicales les plus difficiles. D'un coup de bistouri il débarrasse l'Anatolie du corps étran- ger qui la gêne, et le malade retrouve santé, force et richesse. Le Temps n'oublie qu'un détail, c'est que la Grèce est à Smyrne en vertu d'un mandat précis qu'elle a reçu du Conseil suprême. Nous ne pou- vons pas lui dire d'en repartir sans lui otfrir tout au moins une petite compensation. Elle a dépensé des centaines de millions, elle a sacrifié des milliers de soldats. Il est juste qu'on la rembourse d'une ma- nière quelconque. C'est d'une honnêteté élémen- taire. Mais le Temps ne s'embarrasse pas de scru- pules. Il lui faut l'évacuation de Smyrne sans con- ditions. Le procédé n'est pas galant, et il est extrê- 2Î^)S I. i: KIÎMALISMK Bf:\\NT LKS A L L I é S mement dangereux. Supposons, en effet, qu'on eûl écouté, qu'on écoute encore l'augure de la rue des Italiens. Supposons que les Grecs partent de Smyrne sans qu'on ait obtenu des garanties du côté d'Angora. Ceux-ci se jetteront comme une trombe sur les Dardanelles et sur Constantinople. Car il y a une chose qui domine tous les débats en Turquie, c'est que les kémalistes continuent la guerre de 1914. Ils l'ont continuée contre la France en Cilicie, et nous avons honteusement capitulé. Ils la continueront demain contre l'Angleterre, jus- qu'à ce qu'ils aient chassé tous les alliés de leur ter- ritoire. L'armée grecque joue un rôle capital pour la sauvegarde des intérêts et du prestige des vain- queurs. Que le Temps le veuille ou non, elle est la couverture des troupes franco-anglaises qui sont échelonnées des Dardanelles au Bosphore. Je pourrais là-dessus lui rapporter ce que m'ont dit quelques officiers de notre état-major. Mais je serai discret. Je me contenterai de me retrancher derrière l'opinion d'un critique militaire britannique, le colo- nel Repington, que personne ne récusera chez nous, car bien avant la guerre il se révéla un ami sincère et dévoué de la France. « Peu d'entre nous, écri- vait le colonel Repington, ont eu la bonne grâce de reconnaître ouvertement qu'en Asie Mineure l'armée grecque a été un lien indispensable entre les Alliés, à Constantinople, les Italiens, à Adalia, et les Français, en Cilicie et en Syrie. » Que ce lien disparaisse avant que les Turcs de Stamboul et 1 Mi K É M A L I S M K II K > A M T 1- K S A L Lui S 2 j)9 d'Angora aient accepté nos conditiom de paix, et notre victoire est mise en péril. Nous devrons en passer par les fourches caudines qui ont été prépa- rées à Brest-Litovsk et remises au point à Erze- roum, à Sivas et à Moscou. Que si nous nous refu- sons tout de même, par un reste de dignité, à capi- tuler devant la Jeune-Turquie, nous qui avons ter- rassé l'Allemagne, nous serons obligés de finir par où nous aurions dû commencer après l'armistice : nous serons obligés de désarmer Moustafa Kemal. Ceci nous coûtera plus cher qu'en 1919, mais à qui la faute? En France, nous passons le meilleur de notre temps à démolir tous les traités que nous signons et tous les accords que nous acceptons. On me dira que le traité de Sèvres n'a pas été ratifié; mais il porte la signature de notre gouvernement. Et le Parlement ne Ta pas désavoué. Quel crédit peut avoir notre Quai d'Orsay dans le monde s'il brûle un jour ce qu'il adorait la veille? Quand il ap- prouva le traité de Sèvres, il exprimait une poli- tique. En aurait-il changé? Et pourquoi? Le pro- blème à résoudre n'est-il pas le même? La Jeune- Turquie ne mérite-t-elle plus la leçon que lui infli- geait M. Clemenceau dans la lettre qu'il "adressait à Damad Ferid pacha au nom du Conseil su- prême ? Ah ! je sais, il y a Constantin. Et M. Ve- nizelos n'est plus premier ministre de Grèce. Et après? avez-vous fait une politique de personne ou une politique de système ? N'aviez-vous pas 200 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉ8 prévu que les hommes, même lorsqu'ils sont des surhommes, ne sont que poussière que la camarde emporte ? Aviez-vous spécifié dans un acte quel- conque que vous faisiez le traité de Sèvres avec M. Venizelos et non avec la Grèce ? Avez-vous posé comme condition que le beau-frère du Kaiser ne remonterait jamais plus sur le trône ? L*avez- vous décrété d'accusation ? Est-il sur la liste des coupables ? A-t-il armé le bras des assassins de décembre ? S'il a fait cela, s'il est responsable de la mort de nos marins, pourquoi, je vous le de- mande encore, ne lui avez-vous pas interdit l'ac- cès du royaume, au besoin à coups de canon 7 La politique que nous suivons à l'égard de la Grèce est pleine d'équivoques et d'obscurités. D'un côté, nous vilipendons son armée et de l'autre nous acceptons de l'instruire. N'est-il pas singulier que nous battions des mains à l'échec de l'offensive grecque, alors que ce sont des missions militaires françaises qui ont réorganisé les soldats du roi ? Notre presse ignore-t-elle que le général Gramal est toujours à Athènes. Ignore-t-elle que, par con- tre, du côté de Moustafa Kemal, il y a des officiers allemands ? Par qui notre pays est-il donc dirigé qu'il fasse tant de sottises ? On a créé, entre le peuple français et le peuple grec, un grave malentendu. Et loin de le dissiper, on cherche à l'accroître. Il faudrait pourtant en finir avec une situation qui peut nuire, certes, à la Grèce, mais qui nuira encore bien plus à la France. LU kémaLisme devant les alliés 261 En perdant notre appui, la Grèce risque de perdre Smyme. Après tout, serait-ce un malheur pour elle ? Elle sortirait peut-être d'un guêpier où elle n'a reçu que des coups pour le profit des Alliés. Le pire tour qu'elle eiit joué à l'Entente au mois de mars dernier, c'eût été de lui dire : « Vous croyez que je suis un obstacle à la paix en Orient parce que je reste à Smyrne ? Soit. Je vais en partir. Je me contente de ce que vous m'offrez. » Dans quel embarras se fussent trouvés les Alliés ? Ils auraient dû envoyer des renforts considérables à Constantinople et aux Dardanelles. Et la France eût dû signer une capitulation encore plus humi- liante que celle d'Angora... Que nous importe, répliquent nos turcomanes, que Moustafa Kemal entre à Stamboul en maître, puisque ce sont les Anglais et les Grecs qui en seront chassés. Nous n'avons à favoriser ni les pre- miers, qui nous ont dérobé tous les fruits de la victoire, ni les seconds, qui nous ont trahis pendant la guerre. Que les Anglais nous aient trompés de- puis novembre 1918, nous verrons si cette accu- sation est fondée. Mais est-il prouvé que M. Gou- naris, puisque c'est lui qui est en cause, s'est rangé du côté de l'Allemagne ? J'ai lu très attentivement les (( Souvenirs de Guerre )) de l'amiral Dartige du Fournet. Cet honnête et loyal Français, que l'on a sacrifié comme un bouc émissaire, n'a pas tout dévoilé de ce qu'il sait sur les événements de Grèce, mais il en dit assez pour que nous compre- 2" )2 I, 1<: K K ]\t A L I s M E DEVANT LES ALLIES nions qu'il s'est passé, dans ce pays, d'étranges et troublantes choses. Le rôle du capitaine de fré- gate de Roquefeuil n'a pas été encore éclairci, mais si les confidences que l'on m'a faites à moi- même, dernièrement, à Athènes, dans un milieu diplomatique, reposent sur des documents et des faits certains, alors, je ne m'étonne plus qu'il y ait eu chez les Grecs de violentes manifestations francophobes devant l'hôtel de notre légation et ailleurs. Je voudrais qu'une commission, composée de sénateurs et de députés, pût procéder à une vaste enquête en Grèce. Le Parlement en apprendrait de belles sur les agissements de certains de nos agents, militaires ou civils. Cette commission de- vrait se rendre ensuite à Constantinople et à Bey- routh. Elle aboutirait à des conclusions qui expli- queraient bien des mystères. Quelle fut exactement l'attitude de M. Gounaris, sur qui notre presse a déversé tant d'injures ? Est-il vrai qu'à peine arrivé au pouvoir, en mars 1915, il ait déclaré vouloir suivre en politique extérieure la voie tracée par son prédécesseur M. Venizelos ? Est-il vrai qu'il ait offert par trois fois d'intervenir sur les champs de bataille aux côtés de l'Entente ? Est-il vrai qu'à sa première proposition on ne lui ait même pas répondu ? Est-il vrai que, sur de nou- velles démarches de son ministre des Affaires étran- gères, M. Zographos, on lui ait fait des réponses évasives ? Est-il vrai que, sous son ministère, le roi Constantin ayant déclaré à M. Poincaré que la L K K L: M A 1. l h >l E U E \ A N t LES ALLIES u63 Grèce était prête à entrer en guerre avec nous, pourvu que son intégrité territoriale lui fût garantie, le président de la République répondit que nous ne pouvions donner pareille assurance, de (( crainte de froisser les susceptibilités bulgares » ? Oui, tout cela est vrai, et le Temps le confirmait lorsqu'il écrivait, le 30 octobre 1915 : (( La Grèce, à diverses reprises, a offert aux puissances de l'En- tente son concours militaire effectif. Dans sa der- nière proposition, elle ne demandait que la garantie de son intégrité territoriale, une assurance contre tout démembrement. Les Alliés, à cette époque, ne songeaient qu'à offrir Cavalla à la Bulgarie et pressaient d'autant plus Ferdinand d'accepter qu'il se moquait d'eux, ayant son accord avec les Alle- mands en poche. » Ainsi, Constantin et M. Gou- naris étaient décidés à se battre avec nous, ils ne posaient qu'une condition, c'est que la victoire commune ne mutilât pas la patrie. Il est possible que, dans la suite, exaspérés par nos dédains et nos rebuffades, le roi et son premier ministre aient versé définitivement dans une neutra- lité plus ou moins hargneuse, il est possible que la propagande allemande ait trouvé un terrain favo- rable dans les cercles de la cour, mais, en toute justice, c'est l'Entente qui doit être incriminée en premier lieu. N'était-ce pas de sa part une mons- trueuse aberration que d'exiger de la Grèce qu'elle se dépouillât pour la gloire de Ferdinand 7 A-t-on jamais entendu un pays dire à un autre : « Pour 2(34 LE KÉMALISME DEVANT LÉS ALLIES me prouver ton amitié, suicide-toi ! » Si l'on avait proposé à la Roumanie de rendre la Dobroudja aux Bulgares avant de se joindre aux Alliés, croyez-vous qu'elle ne se fût pas révoltée? Et l'Ita- lie aurait-elle déserté le camp de la Triplice si nous avions osé la prier de donner à l'Autriche la Véné- tie ou la Lombardie ? A tous ceux dont nous solli- citions une complicité passive ou active, nous fai- sions miroiter l'espérance soit d'une résurrection nationale, soit d'un agrandissement territorial; la Grèce seule était privée d'une récompense, que dis- je ? elle devait, pour nous faire plaisir, s'infliger le supplice du hara-kiri. Quand on relit le roman- feuilleton que les Alliés ont écrit en Orient de 1914 à 1 9 1 8, on croit vivre un de ces cauchemars où la bête humaine, se donnant libre carrière, fait les sauts lés plus abracadabrants dans le royaume du burlesque et du tragique. Et je ne me hasarde plus, comme je l'ai fait autrefois, à vitupérer M. Gounaris. Le doute m'envahit, et je me de- mande si cet homme d'Etat n'est pas tout simple- ment une victime de la diffamation. L'indignation que certains de nos Juvénal témoignent à son égard me paraît suspecte. Nous avons vu le véritable apôtre de la neutralité remonter au pouvoir après la guerre : ce n'est pas en Grèce, mais en Italie. Et pourtant, est-ce que M. Giolitti n*a pas été reçu à bras ouverts au sein des Alliés?' Que, demain, M. Nitti, qui a tenu sur la France des propos hos- tiles, redevienne aussi premier ministre, est-ce que LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 266 f nous lancerons des imprécations contre Rome ? Des soldats italiens nous ont tué des soldats, à Fiume, est-ce que nous en avons rendu responsables tous les Italiens? Lorsque l'ambassadeur, M. Bar- rère, et le maréchal Fayolle ont été molestés à Venise, lorsque des manifestants ont insulté notre drapeau à Milan, à Turin, à Naples, est-ce que nous avons englobé dans notre réprobation toute la nation italienne ? Regardons ailleurs, regardons au delà des Pyré- nées ? qu'y voyons-nous ? des ministres, des géné- raux, des publicistes qui ne se gênent pas pour nous jeter des pierres. Partons-nous en guerre contre l'Espagne ? Non. Alors, qui me dira pourquoi nous sommes magnanimes à l'égard des Italiens et des Espagnols et si durs à l'égard des Grecs? Qui me dira pourquoi la France doit oublier les milliers de soldats qui sont tombés aux Dardanelles et en Cilicie et doit éternellement se souvenir des cent marins qui sont tombés à Athènes ? Qui me dira pourquoi nous tendons la main à Moustafa Kemal et la refusons à M. Gounaris? O vertu! que de crimes on commet en ton nom I Mais est-ce vertu ou hypocrisie ? LES GRECS AIMENT LA FRANCE ET ILS LE PROU'S'ENT Je suis un de ceux qui ont le plus encensé M. Ve- nizelos. J'ai même écrit, dans le Bosphore, qu'il m'avait paru plus grand encore dans le retentis- 2fj() L li h É M A L I b iM E U li V A N T L L s .\ 1. 1^ 1 K S sèment de sa chute. Je ne retire pas un mot des nombreux dithyrambes que j'ai composés en son honneur, d'une prose malhabile mais sincère ; je disais tout récemment encore à M. Baltazzi, mi- nistre des Affaires étrangères de Grèce, que son pays pouvait s'enorgueillir d'avoir produit un des plus habiles diplomates des temps modernes. Ceci ne m'empêche pas de rendre hommage au talent de ses adversaires. Et surtout, je me garderai bien d'aller clamer par monts et par vaux que l'Entente a tout perdu en Grèce parce que M. Venizelos n'y est plus. J'ai connu tous les hom^nes d'Etat qui ont gouverné ce pays, avant que le grand Cre- tois y fût appelé par la Ligue militaire. J'avais approché MM. Delyanni, TTiéotokis, Rhallys, Mavromichalis, Dragoumis, Skouzès, Gryparis. Tous ces ministres furent des amis fervents de la France. A la fin de sa carrière, M. Théotokis avait sympathisé avec l'empereur Guillaume qui avait su le séduire à Corfou. Incontestablement, il admi- rait l'Allemagne. Mais cela ne l'empêcha pas de déclarer, dans un Conseil de la Couronne, que la Grèce devait se ranger du côté de l'Entente. Il m'avait fait l'honneur de m' exposer ses vues géné- rales sur la politique européenne. Je l'entends en- core me dire : (( AE ! si vous pouviez vous enten- dre avec les Allemands, vous seriez les maîtres du monde ! » Son désir eût été de voir Paris et Berlin s'expliquer franchement, cartes sur tables, et abou- tir à une réconciliation. Il pensait que c'était par un I. r K K M A M s M r DEVANT LES A I. L I I? S 267 accord franco-allemand que l'Europe pouvait trou- ver le repos. Il parlait de Jaurès dans les termes les plus chaleureux. (( Ce n'est pas seulement un prestigieux orateur, me disait-il, c'est un profond penseur. Qu'on l'écoute et l'Europe jouira d'une paix éternelle. » Nous avons en France un travers dont nous ne savons pas nous corriger. Nous médisons des autres avec une incroyable légèreté. Nous ne leur permet- tons pas de penser autrement que nous. Et quand ils pensent comme nous, nous les repoussons quand même. M. Rhallys, qui succéda à M. Venizelos, était le plus vieil ami que nous eussions à Athènes. Il était fier de ce qu'on l'appelât a le Clemenceau de la Grèce ». Toute son éducation avait été im- prégnée de nos idées, de nos sentiments. Il avait fait ses études supérieures à l'Université de Paris, comme à peu près tous les hommes politiques, tous les diplomates, tous les avocats, tous les médecins, tous les ingénieurs qui ont un nom dans l'Hellé- nisme. Eh bien, malgré tout son passé, pour le seul fait qu'en politique intérieure il était un adversaire de M. Venizelos, nous l'avons frappé d'interdit. Nous ne fûmes pas moins injustes envers M. Calo- geropoulos, qui est un francophile avéré. A l'heure actuelle, qui est ministre des Affaires étran- gères? c'est M. Baltazzi. Or, qui est ce constan- tinien ? d'où vient-il 7 II est issu d'une des plus vieilles et des plus respectables familles de Smyrne. Tout enfant, il ne parlait et n'entendait chez lui ■ib'S I. K KÉM AI. 18M1': DKVANT I. E 8 A L I. â É S que le français. Jeune homme, il devint avocat. Sa langue usuelle était toujours la nôtre. Ses auteurs préférés restaient les nôtres. Exerçant à Constan tinople, il fut introduit dans la famille du prince Mavrocordato, ministre plénipotentiaire de Grèce. Il épousa la fille de ce diplomate. Or, tous ceux qui ont connu le prince Mavrocordato, j'invo- querai par exemple le témoignage de M. Paul Cambon, savent combien ce gentilhomme aimait la France, favorisant de toutes ses forces l'expan- sion de notre langue dans les écoles du Patriarcat. M. Baltazzi pense, parle et écrit en français, comme un Français de culture distinguée. C'est le plus Parisien des Athéniens. Entrez dans son petit hôtel et vous verrez une importante et riche biblio- thèque uniquement composée d'auteurs français. Et voilà un homme qu'on a classé parmi les agents du Kaiser. Allons donc ! Il a rendu plus de services à notre pays, comme avocat, comme homme poli- tique, comme diplomate que nombre de Français qui sont payés pour représenter au dehors la Répu- blique... Les germanophiles, ce ne sont pas les étrangers que nous décrétons d'accusation, ce sont nos jour- nalistes, ce sont nos écrivains, ce sont nos 'agents qui, par leurs maladresses répétées, avancent par- tout les affaires de l'Allemagne. « Celui qui vous écoute du dehors, me disait M. Baltazzi, ne s*émeut pas de vos injures lorsqu'il vous connaît. II sait que la France est la plus I. R K ^ M A M <« M K D K V A N T 1. F. 8 A L I. I K S 2^1) noble nation du monde. Il sait qu'elle n'est pas là où se trafiquent des malpropretés. Il sait qu'elle est à l'Institut, source intarissable de pensée et de science, dans vos laboratoires si féconds en décou- vertes, dans votre armée si héroïque, dans votre magistrature si intègre, dans votre bourgeoisie si noble, dans votre peuple si laborieux. Lorsque, dans une seule époque, un pays a produit un Pas- teur, un Berthelol, un Henri Poincaré, un Curie, un Roux, un Branly, un Renan, un Anatole France, un Bergson, un Gambetta, un Jules Ferr^, un Waldeck-Rousseau, un Jaurès, un Clemenceau et... un Foch, il est à l'abri de tout soupçon. Ceux qui chez lui nous insultent, nous, étrangers qui, dès notre plus tendre enfance, avons appris à l'ai- mer comme une seconde patrie, ceux-là ne parlent pas en son nom, ne reflètent (pas son image. La France est une immense force morale, qui s'ignore peut-être, mais qui est, vous le savez, vous qui avez beaucoup voyagé, l'espoir de tous les petits peuples et la lumière de tous les opprimés. Donc, nous ne prêtons pas plus d'attention qu'il ne con- vient aux outrages dont certains veulent nous abreu- ver. Mais il ne faudrait pas cependant que la cam- pagne ouverte contre la Grèce depuis plus d'un an se continue indéfiniment, il ne le faudrait pas pour notre opinion publique, à qui nous ne pour- rions pas expliquer la persistance de vos attaques. Le peuple est simpliste, il ne jugerait que d'après les apparences. Et il serait tenté de se détourner un 270 I. f: k /: M A 1. 1 s M r. n r. v a n r 1. 1: s a l t. i é o jour d'une affection qui ne lui serait payée en retour que d'ingratitude. Il est temps que les ma- lentendus disparaissent complètement entre nos deux pays. Vous pouvez compter en tout cas que, pour ma part, je m'emploierai de toutes mes forces à rendre les relations franco-helléniques aussi cor- diales, aussi intimes qu'elles l'étaient autrefois. » Allons-nous perdre la clientèle grecque ? allons- nous l'abandonner à nos rivaux et à nos concur- rents ? Il y a, dans la Méditerranée orientale, de sept à huit millions d'Hellènes. C'est à eux que nous devons, pour la plus grande part, cette expan- sion de notre langue qui fait du proche Orient comme un prolongement de la France. M. An- dréadès, qui pourrait professer l'économie politique à l'Université de Paris, comme il la professe à l'Université d'Athènes, tant il est des nôtres par le cœur, par l'esprit, par la connaissance appro- fondie de notre histoire, de notre littérature, de notre art, de notre mouvement social, philoso- phique, scientifique, de notre activité commerciale, industrielle, financière, M. Andréadès, qui parle et écrit le français comme le plus pur de nos clas- siques, représentait son pays, le 24 décembre, à la grande manifestation de (( solidarité intellec- tuelle entre la France et les nations amies » que présidait, à la Sorbonne, M. Raymond Poincaré. Apportant à son tour un tribut d'hommage au génie de la France, il se plut à rappeler que (( si, parmi les littératures modernes, il n'en est sans doute au- I. K K é M A M 5« M F. DEVANT LES A T. L I é 3 2 7 I cune qui soit plus imprégnée d'hellénisme que la littérature française, de même, nulle part, l'in- fluence de la littérature française n'est plus pro- fonde qu'en Grèce, où le français est la seule lan- gue étrangère obligatoire dans les écoles, et dont les écrivains viennent chercher en France leur ins- piration et jusqu'aux formes de leur pensée. En février 1915, concluait-il, dans ce même amphi- théâtre, des représentants des nations gréco-latines, dont je m'honore d'avoir été, venaient affirmer leur solidarité morale avec la France et leur foi dans sa victoire. Aujourd'hui nous venons proclamer notre solidarité intellectuelle et la conviction profonde qu'il en jaillira une victoire également magnifique, une victoire qui, comme l'Apteros Nikè gardée jadis sur l'Acropole, ne devra jamais quitter le temple que lui élèvent les peuples alliés et amis. » Oui, les Grecs aiment la France. Ils se nourris- sent de nos idées, ils s'abreuvent à nos sources. Tout leur théâtre contemporain se modèle sur le nôtre. Il n'y a rien d'allemand ni dans leurs romans, ni dans leurs poésies, ni dans leurs discours, ni dans leurs chroniques. Dans les salons athéniens, entre Grecs, on se pique de s'exprimer en français sur les questions du jour. Vous y trouverez toujours, dans un coin, V Illustration, le Temps, les Débats, le Figaro, le Gaulois, la Revue des Deux Mondes, a dernière pièce de Bataille, le dernier livre d'Ana- tole France... J'ai rencontré des Grecs qui connais- sent et jugent tout notre mouvement intellectuel 1,1, K 1'. M A L 1 s M 1. O 1. V .\ i\ i beaucoup mieux que la plupart de nos parlemen- taires et même de nos journalistes. Et ce n'est pas seulement dans le royaume grec que l'hellénisme propage notre civilisation, c'est en Egypte, c*est en Turquie- Sait-on que dans l'empire ottoman (vilayets d'Andrinople, Constantinople, Aïdin, Brousse, Trébizonde, Konia, Angora, Sivas, Cas- tamouni) , il y a 2.350.000 Grecs avec 2.483 éco- les et 213.700 élèves? A Constantinople et dans les environs, il y a 385.000 Grecs avec 285 écoles et 37.400 élèves. Eh bien, c'est dans cette popu- lation hellénique — ainsi que dans celle des Ar- méniens et des Juifs — que se recrute notre clien- tèle scolaire. Si Constantinople est la ville de rétranger où le français est le plus répandu, nous le devons pour beaucoup à ces Grecs que MM. Pierre Loti et Claude Farrère vouent aux gémonies. Ces écrivains et leurs disciples ont-ils fait la plus petite enquête dans les milieux qui évo- luent autour du Phanar ? Ont-ils visité, comme je l'ai fait, les écoles patriarchistes ?Je suis bien con- vaincu qu'ils n'ont jamais mis les pieds dans aucun gymnase. Ont-ils étudié le passé ? Savent-ils que ce sont les grandes familles phanariotes qui ont introduit le français à Constantinople au début du XIX* siècle ? Non, ils ne savent rien de tout cela, et ils ne veulent rien en savoir. Cette ignorance leur plaît parce qu'elle flatte leur manie. Le mishellénisme eut toujours en France des adeptes fervents. Il y a cent ans, Armand Carrel L V. K Û M A I.' 1 tS M K IH: \ A N T I. K S A 1. I. I K S 2/3 s'en indignait et il écrivait : « Quelle plume, après tout, voudrait sérieusement lutter contre ces écri- vains sans pudeur qui nient à la Grèce son droit d'insurrection contre la Porte ? Il faudrait pouvoir se persuader que ces hommes, payés ou intéressés par leur position au maintien d'absurdes erreurs, croient ce qu'ils écrivent, qu'ils ne mentent pas con- tre leur propre bon sens. » En 1883, Francis Char- mes disait à son tour : (( Les Grecs, il faut en con- v^enir, ont quelque raison de soutenir que, depuis une cinquantaine d'années, la mode a tourné contre EUX. )) De 1897 à 1912, les choses n'avaient pas :hangé. En 1904, M. Coromilas, consul général de Grèce à Salonique (il fut, depuis, ministre des Affaires étrangères et ministre plénipotentiaire à Rome) , cet érudit pour qui notre langue n'a pas de secret — M. Anatole France pourrait en témoigner — me faisait, dans une interview, la déclaration suivante : (( On a créé ( 1 ) une Grèce minuscule : une sorte de miniature, de bibelot pour vitrines. Nos épaules sont trop faibles pour supporter tout le poids du merveilleux héritage que nous ont légué los ancêtres. Et de nous voir ployer sous le faix, :ela excita la verve de tous ceux qui ont toujours en réserve quelque esprit à dépenser. On nous ridi- :ulisa d'abord... On nous caricatura. Ce fut, hélas! rorigine et la cause de tous nos maux... Plus tard, orsque les psychologues et les moralistes se mirent à lous étudier et à nous retourner, ils ne découvrirent (!) L'Imbroglio macédonien, op. cit. 274 ^^- K É M A L I s M E DEVANT LES A f. I. IL ? que les défauts. Je mentirais, certes, si je niais que nous en sommes largement dotés. Mais qui n'a pas ses verrues ^Pourtant, nous avons quelques qualités. On nous jugea avec sévérité. La voie était toute tracée à la calomnie. Celle-ci se pencha sur nous, espérant nous achever de sa bave immonde. Elle cracha sur notre honneur tout son venin... Et le dirai-je ? les coups les plus féroces nous furent portés par la France... la France qui se confond dans nos cœurs avec notre patrie, car, dès notre plus tendre enfance, nos mères nous ont appris à l'aimer et à la vénérer... » De 1912 à 1918, les mîshel- lènes se terrent. Pendant les guerres balkaniques, la Grèce est aux côtés de la Serbie et de la Rou- manie. Pendant la grande guerre, elle est aux côtés de l'Entente tandis que les Bulgares et les Turcs sont dans le camp germanique. Comment l'atta- quer ?Mais, patience, l'armistice favorisera les com- promissions, les plus inavouables et les -trafics les plus louches, et les reptiles pourront sortir de leurs trous. Venizelos a beau être notre allié, pos turco- manes, épaulés par les builgaromanes, commencent à lui tirer dans les jambes, dès Je lendemain (d;u traité de Sèvres. Il y aura, entre Paris et An-gora, de mystérieux va-et-vient où se confondront dans la haine du Grec — et de l'Arménien — des Fran- çais, des Jeunes-Turcs, des Allemands et des bol- cheviks. Cependant, cette quadruple alliance n'ar- rivait guère à mordre sur la solidité des positions prises au sein du Conseil suprême par les chré- L R K K At \ I. I s M V. J) t: •> A N T L î: S A I. L J K S 2 75 tiens d'Orient, et tout particulièrement par les Grecs. Mais, s'il y a un Dieu pour les honnêtes gens, il y a un diable pour les bandits. Et Mous- tafa Kemal trouva soudain la gloire et le salut dans la défaite électorale de M. Venizelos. Tous ceux qui n'osaient pas le soutenir ouvertement puisèrent de l'audace dans l'aversion qu'inspirait à l'opinion publique française le retour du roi Constantin. Et depuis, toutes les digues ont été rompues. Le mis- hellénisme déborde de toutes parts. Il envahit tout le Parlement, toute la presse; tous les cercles, tous les milieux en sont inondés. Contre ce déluge, il ne se rencontre qu'un homme qui ait le courage de dresser un barrage : ce n'est pas un socialiste, ce n'est pas un radical, ce n'est pas un républicain, c'est un conservateur, c'est M. Denys Cochin, de l'Académie française. Il est beau de voir un catho- lique défendre avec tant de courage un peuple orthodoxe... M. Denys Cochin osa écrire dans le Figaro : (( Aucune considération ne m'empêchera de célébrer la belle victoire des Grecs à Kutahia... C'est que tous les Hellènes, ceux de Venizelos comme ceux de Constantin, combattent de front et ne forment qu'une seule âme pour ce retour triomphal, comme l'avaient fait leurs pères, il y a cent ans, pour la liberté. Venizelos m'a dit, il n'y a pas longtemps : « Constantin et moi, nous ne sommes que des incidents : et la Grèce est immor- telle ! )) Parole digne d'un grand politique et grand patriote... Puisse une réconciliation qui peut 276 LE KÉ M A LIS ME DEVANT LES ALLIÉS conduire à tant de résultats magnifiques s'accom- plir sous l'égide de la France, digne entre toutes les puissances de remplir un tel rôle. Hésitera-t-elle entre l'Hellade et l'Islam ? Oubliera-t-elle les Croisades, et Navarin, et les crimes du Sultan Rouge, «lie, protectrice des chrétiens d'Orient, et la guerre mondiale où le Turc fut le fidèle complice du Teuton, et la Cilicie, et la Syrie, où elle a main- tenant le Turc pour ennemi persistant? Non, non, elle entendra l'écho des cloches qui sonnent à Athènes, pour la victoire de Kutahia, et elle accla- mera les chrétiens vainqueurs. » Hélas! cette grande voix qui nous rappelle les traditions nationales fut à peine entendue... (( La France, à l'heure qu'il est, écrivait Renan ^ux environs de 1870, est assez ignorante : elle croit qu'on lui dit des choses hardies quand on lui parle des choses élémentaires. » Ces dures paroles seraient encore plus justes et plus opportunes après notre victoire... La question grecque est d'une importance con- sidérable pour notre avenir méditerranéen. Si nous laissons les mishe'llènes dicter notre conduite en Orient, nous courons le risque de perdre notre influence des rives orientales de l'Adriatique aux rives méridionales de la Mer Noire. L'Italie et l'Espagne, quelque sympathie que nous ayons pour elles, ont adopté un « égoïsme sacré » qui les éloi- gne de nous. En tout cas, elles ne travailleront jamais que pour leurs intérêts, et cela se conçoit. LE KÉMALISME DEVANT I>E8 ALLIES jy? Voulons-nous aussi que la Grèce, fatiguée de ne recevoir de nous que des horions, s'éloigne de notre chemift? Je disais plus haut qu'à la rigueur elle peut très bien se passer de notre appui et que c'est nous qui perdrions le plus à nous cristalliser dans un stupide mishellénisme. Elle fera partie de la Petite Entente, c'est inéluctable. La Serbie et la Roumanie ne peuvent pas lui préférer la Bulgarie, qui rêve toujours de la Dobroudja et de la Macé- doine, ni la Jeune-Turquie, qui veut reprendre ses projets de conquête. Or, la politique de la France doit s'appuyer, dans l'Europe orientale, sur la Pe- tite Entente. Que ferons-nous contre le cabinet d'Athènes, qui fera partie lui-même de ce système? Et puis, l'Hellénisme peut se rattacher à la puis- sance britannique. S'il abandonne la culture fran- çaise pour adopter la culture anglo-saxonne, qu'ar- rivera-t-il ? la Grèce aura trouvé des protecteurs chez les Américains et les Anglais et nous aurons perdu sa clientèle. Or, celle-ci, nous l'avons dit, n'est pas à dédaigner. Que huit millions d'Orien- taux se mettent à parler l'anglais, et le français passera vite au second rang. Ce ne sont pas les kémalistes qui ouvriront des écoles pour répandre notre langue et nos idées. Ils en ouvriront plutôt pour enseigner aux musulmans que nous sommes leurs ennemis et leurs oppresseurs en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Je demande que nous ayons en Grèce de la net- teté, de la franchise, de la logique et du bon sens. 2/8 hk Kli.MALlS.Mt ntVANl L t S ALLiKS Esl-ce trop exiger ? Et surtout, ne traitons pas l'hellénisme en quantité négligeable, nous commet- trions là une faute qui ferait les délices de MM. Pierre Loti et Claude Farrère, mais qui ne ferait pas les affaires de la France. Liî Ké.MALisMfe btevANt Les allils 279 II LA QUESTION ARMÉNIENNE I -^ I>A(,I I,\ PLLS NOlllt DK L lUSTOIRK MODF.RM: Pauvre Arménie ! C'est au seuil de cet enfer que l'homme doit renoncer à toute joie et déposer toute espérance. Grecs, Roumains, Serbes, Bulgares, Albanais, Alsaciens-Lorrains, Polonais, Tchèques, Slova- ques, Croates, Slovènes, Transylvains, Bessara- biens. Italiens, Libanais, Syriens, Arabes ont vu se lever le jour de la résurrection. Ils sont libres.. Ils savent qu'il y a tout de même une justice sur terre. Mais les Arméniens, eux, sont encore rivéb à leurs chaînes. Ils sont toujours au fond d'une tombe. La pierre qui les rejeta dans la nuit est si lourde que les géants de la Marne et de Verdun n'ont pu la soulever. Nous avons fait courber ie front et plier le genou au monstre germanique, et nous restons impuissants et stupides devant le fan- tôme turc. Nous avons ébranlé le plus puissant em- pire et nous tremblons devant une ombre. Nous avons vaincu un Kaiser, un Hindenburg, un Lu- dendorff, et nous sommes battus par un Moustafa Kemal. A lui seul, ce pygmée empêche le formi- dable bloc des alliés, c'est-à-dire cinq cent millions de civilisés, de sauver un peuple d'esclaves... 280 LE KÉMALISME devant LES ALLIES (( Les Arméniens, des victimes! protestent nos turcomanes, allons donc ! ce sont des traîtres ou des séditieux, qui ont tout simplement reçu le châ- timent qu'ils méritaient ! » Que répondre à cela ? et faut-il répondre ? La chose n'a-t-elle pas été jugée, et bien jugée, partout où il y a une cons- cience ? Oui, le verdict a été rendu par toutes les juridictions humaines pour qui le Droit n'est pas un vain mot. Et ce verdict a marqué d'un fer rouge, pour un opprobre éternel, les bourreaux hamidiens et les tortionnaires enveristes. Mais il y a toujours dans la foule, des gens suspects pour maudire les juges avec le condamné. Il y a des Ponce Pilate qui rejettent sur les autres Ja mort de l'innocent. Et ceux qui les écoutent, même s'ils sont de fervents disciples de Jésus, sont parfois ébranlés par leurs protestations et leurs serments. Le doute et la mé- fiance s'insinuent et se glissent dans les esprits faibles et timides. Et, peu à peu, le poison fait son œuvré, jusqu'à ce qu'il détruise la raison et le sen- timent. Il ne faut pas laisser circuler librement le mensonge, sinon l'honneur des plus purs et des plus honnêtes sera vite éclaboussé. Défendons au moins la grande paix des cime- tières. Empêchons les hyènes de venir déterrer les ossements sacrés des martyrs arméniens. Nous tous qui avons répondu aux nobles et vi- brants appels de Jaurès, de Denys-Cochin, de Ga- briel Séailles, d'Ernest Lavisse, de Jean Finol, de Victor Bérard, de Francis de Pressensé, de Pierre LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 28 1 Quillard, d'Albert de Mun. d'Albert Vandal. du père Charmetant, de Clemenceau, d'Anatole France, nous ne devons pas nous contenter d'ap- plaudir, nous devons aussi prendre les armes, nous devons lutter par la plume ou par la parole pour empêcher les chrétiens d'Orient d'être noyés dans la boue après avoir été noyés dans le sang. Pour que le lecteur de bonne foi n'hésite pas à prendre parti entre l'assassin et la victime, nous allons lui rappeler quelques témoignages dont per- sonne n'oserait discuter la valeur. Dans ce drame effroyable, nous avons la douleur de trouver en- core des Français qui font un rempart de leur pres- tige aux massacreurs turcs, et à leur tête nous voyons toujours MM. Pierre Loti et Claude Far- rère. Que disent ces avocats des plus grands crimi- nels de l'histoire? Ils nient, ils nient éperdument; et d'accusés ils se changent en accusateurs. Il est inutile, n'est-ce pas, de remonter aux tue- ries hamidiennes de 1894-1896 ni aux vêpres cili- ciennes de 1 909. On nous ferait obsener peut-être que les Jeunes-Turcs n'ont aucune part de respon- sabilité dans ces tragiques événements, même dans ceux d'Adana. Contentons-nous de parcourir cette sombre période de 1914-1918 pendant laquelle le Comité Union et Progrès gouverna Tempire otto- man en pleine souveraineté, débarrassé de la con- trainte des capitulations. J'ai sous la main vingt vo- lumes qui retracent les scènes d'horreur que des Européens et des Américains virent se dérouler 2^2 LE KÉMALISMt 1) E V A N T LES ALLIES dans l'intérieur de l'Asie Mineure livrée sans con- trôle aux apôtres de l'unionisme, ces distributeurs de justice et de liberté. L'un des plus accablants, parce qu'il repose sur une documentation irréfu- table, c'est le (( Traitement des Arméniens dans r empire ottoman » que le vicomte Bryce présenta le ]' juillet 1916 au vicomte Grey of Fallodon, alors secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Je crois devoir en donner quelques extraits, bien qu'il ait bénéficié dans les deux hémisphères d'une très large publicité, parce qu'en France l'on semble oublier, déjà, que des brutes immondes ont voulu nous faire reculer jusqu'au temps des cavernes où l'homme était un loup pour l'homme. Encore une fois enregistrez ces témoignages, messieurs les tur- comanes, et instruisez-vous ! EXTRAIT D UN LIVRE RLEU BRITANNIQUE Dépêche datée du 11 juin 1915, de source neutre, de Constantinople, communiquée par le Co- mité américain de secours aux Arméniens et aux Syriens. L'exode forcé de Baïbourt eut lieu le l" juin. Tous les villages, aussi bien que les trois quarts de la ville, avaient déjà été évacués. Le troisième convoi comprenait de 4 à 5.000 personnes. Six ou sept jours avant le départ, tous les garçons au-dessous de 1 5 ans avaient été assas- sinés. . . Des persécutions, accompagnées d'horribles tortures, IF KI-MALISME DEVANT LES ALLIES ^83 ont eu lieu dans le village arménien de Baghtchédjik ou Bardizag (2.000 familles), à Ovadjik (600 familles), à Arsianbeg (600 familles) , à Dongueul (65 familles) , à Sabandja (1.000 familles), à Ismidt, etc.. Les habi- tants de Kuid-Béléné (6.000 à 7.000 familles), ont été expulsés. A Arabkir, la population arménienne a été convertie à l'islamisme, après que 2.000 hommes eurent été mas- sacrés. Lettre de source autorisée, datée de Cxjnstanti- nople du 28 juin 1915, publiée dans le journal de New-York Cotchnag le 28 août 1915. ...Dans toutes les parties de la Turquie, la population arménienne se trouve dans une situation plus ou moins grave suspendue entre la vie et la mort. ...Le gouvernement turc est en train de mettre à exé- cution son plan de dispersion de la population arménienne des provinces arméniennes, en profitant des préoccupations de toutes les Puissances Européennes et de l'indifférence de l'Allemagne et de l'Autriche. Il commença à mettre à exécution ce plan il y a environ quatre mois, en débutant par la Cilicie, où toute la population arménienne de Zeï- toun, de Deurt-Yol et des environs, ainsi qu'une partie considérable de la population de Marach et Hassan-Beyli a été arrachée de ses foyers avec brutalité et sans avertis- sement préalable. Les moindres détails de cette émigration forcée qui nous parviennent à Constantinople font pleurer à leurs récits. Parmi les 1 .000 familles déportées de Sultanieh, il y a moins de cinquante hommes. La plupart firent le voyage à pied ; les personnes âgées et les enfants périrent en chemin et des jeunes femmes enceintes avortèrent et furent abandonnées sur les montagnes. Même maintenant, parvenus à leur destination d'exil, ces déportés arméniens paient un tribut d'environ 1 0 victimes par jour, qui meu- rent de maladie ou de faim. Le même état de choses existe à Erzeroum, Bitlis, Séert, etc. D'après une information tout à fait d-gne de •284 '' •■: K li AJ ALIS M i; DEVAIT I. JiS ALI. I lis foi que nous avons reçue, ils ont commencé dans les deux ou trois dernières semaines à déporter les Arméniens d'Er- zeroum et du voisinage vers Terdjan ; on a accordé au reste de la population quelques jours de grâce. De Bitlis et de Séert, nous venons de recevoir des dépêches implorant des secours. A Khinis, il y a eu des massacres, mais nous n'en connaissons pas l'importance. Dans les environs de Sivas, plusieurs villages, dont Govdoun, ont été brûlés... Lettre d'une source autorisée, datée de Constan- tinople, 26 juillet 1915. Depuis le 25 mai dernier, les événements se sont suc- cédé précipitamment et la misère de notre peuple est main- tenant à son comble. A part quelques bruits sur la situation des Arméniens d'Erzeroum, nous n'avions appris jusqu'ici que la dépor- tation des habitants de quelques villes et villages de Cilicie, mais nous savons actuellement de source certaine, que les Arméniens de toutes les villes et de tous les villages de la Cilicie ont été déportés en masse aux régions désertiques du sud d'Alep. A partir du 1 " mai, la population de la ville d'Erze- roum, et un peu plus tard celle de la province du même nom, ont été dirigées sur Samsoum, où on les a embar- quées. Les populations de Césarée, de Diarbékir, d'Ourfa, de Trébizonde, de Sivas, de Kharpout et de la région de Van ont été déportées aux déserts de la Mésopotamie, du sud d'Alep jusqu'à Mossoul et Bagdad. « L'Arménie sans Arméniens », voilà le projet du Gouvernement otto- man. On laisse déjà les Musulmans occuper les terres et les maisons abandonnées par les Arméniens. On ne nermet aux déportés de prendre aucun objet avec eux. D'ailleurs, dans ces deux districts militairement occupés, il ne reste plus rien à emporter, les autorités militaires ayant fait diligence pour enlever elles-mêmes tout ce qu'elles ont pu y trouver. Les déportés devront parcourir à pied une distance de- mandant des marches d'un à deux mois et parfois même davantage pour arriver au coin du désert qui leur est assi- gné pour leur habitation, et qui est destiné à devenir leur Li: KÉ.MAMSMK UKVANT LUS ALLIES 2iib tombe. Nous apprenons d'ailleurs que les routes et l'Eu- phrate sont jonchés de cadavres des exilés, et ceux qui restent sont voués à une mort certaine, puisqu'ils ne trouve- ront dans le désert, ni maison, ni travail, ni vivres. C'est le projet de l'extermination du peuple arménien tout entier, sans bruit aucun. C'est un autre genre de mas- sacre, c'est un genre plus terrible... On bous apprend aussi, de divers endroits, des cas de conversions à 1 Islamisme, les populations n'ayant, paraît- il, d'autre alternative pour sauver leur vie... Beaucoup de personnes ont, d'autre part, succombé aux coups de massue. Treize Arméniens ont été tués de cette façon à Diarbékir et six à Césarée. Treize autres ont été tués dans leur trajet de Chabine Karahissar à Sivas. Les prêtres du village de Kurk ont, avec leurs cinq compa- gnons, subi le même sort sur la roule de Sou-Chébir à Sivas, quoiqu'ils eussent les mains ligotées... Des centaines de femmes, de jeunes filles et même jus- qu'aux enfants gémissent dans les prisons. On a pillé, souillé et détruit les églises et les couvents. On n'épargne même pas les évêques, Mgr Barkew Danié- lian, évêque de Brousse, Mgr Kévork Tourian, évêque de Trébizonde, Mgr Khosrov Béhrikian, évêque de Césarée, Mgr Vaghinag Torikian, évêque de Chabine-Karahis- sar, Mgr Kévork Nalbandian, évêque de Tcharsandjak «ont été arrêtés et livrés aux Cours Martiales. Le Père Me- guerditch, locum-tenens de TEvêque de Diarbékir, a suc- combé aux coups qu'il a reçus dans la prison. On n a au- cune nouvelle des autres évêques. Les villages aux environs de Van et de Bitlis ont été pillés et leurs populations passées par Vépée. Au commencement de ce mois, on a impitoyablement massacré tous les habitants de Kara-Hissar, à l'exception de quelques enfants qui, dit-on, ont échappé par miracle... Vous voyez donc bien que le peuple arménien de Tur- quie n'a que quelques jours à vivre. Et si les Arméniens se trouvant à l'étranger ne réussis- sent pas à apitoyer les Etats neutres sur notre sort, il ne restera plus, d'ici quelques mois, que fort peu d'Arméni»» 280 LE Ki5M AI. ÏSME P l! V A M T I- E S A T. T. I K 9 sur un total d'un million et demi. L'anéantissement du peuple arménien deviendra ainsi inévitable. Lettre d*une source autorisée, datée de Constan- tinople, 15 août 1915. Il est maintenant établi qu'il ne reste plus un Arménien dans les provinces d'Erzeroum, de Trébizonde, Sivas, Kharpout, Bitlis et Diarbékir. Près d*tm million d^Armér- niens, qui peuplaient ces provinces, ont été déportés de leur patrie et exilés vers le sud. Ces déportations ont été» faites très systématiquement par les autorités locales depuis le commencement du mois d'avril. On a commencé par désarmer la population dans tous les villages et dans toutes les villes; on employa à cet effet les gendarmes, et même les criminels élargis tout exprès des prisons, qui, sous pré- texte de désarmement, commirent des assassinats et firent endurer des tortures horribles. Ensuite on a emprisonné en masse les Arméniens, sous prétexte d'avoir trouvé chez eux des armes, des livres ou la simple mention d'un des partis politiques, etc. ; et, à défaut, la richesse ou une situa- tion quelconque suffisait comme prétexte. Puis on procéda à la déportation. D'abord, sous prétexte d'envoyer en exil, on expatria ceux qui n'avaient pas été emprisonnés, ou ceux qui, à défaut d'une preuve, avaient été mis en liberté; puis on les massacra. De ceux-ci personne n'a échappé à la mort. Avant leur départ l'autorité les a officiellement fouillés et a retenu leur argent ou tout objet de valeur. Ils étaient ordinairement liés séparément ou par groupes de 5 à 1 0. Le reste, vieillards, fenunes et enfants, a été con- sidéré comme épaves dans la province de Kharpout et mis à la disposition du peuple musulman; le plus haut fonc- tionnaire, comme le plus simple pa})san, choisissait la femme ou la fille qui lui plaisait et la prenait comme femme, la convertissant par force à V islamisme; quant aux petits enfants, on en prit autant qu'on en voulait, et le reste fut mis en route affamé et sans provisions, pour être victime de la faim ou de la cruauté des bandes. Il y a eu des massacres dans la province de Diarbékir, particulière- ment à Mardin où la population a subi les mêmes atro- cités. L K K K M A L I s M I ; 1 1 K \ A N T LES A t. f, I t S J S ~ Dans les provinces d'Erzeroum, de Bitlis, de Sivas et de Diarbékir, les autorités locales ont donné des facilités aux déportés : un délai de cinq à dix jours, autorisation de vente partielle des biens et liberté de louer une charrette pour quelques familles; mais au bout de quelques jours, les charretiers les laissaient à mi-chemin et revenaient en ville. Les caravanes ainsi formées rencontraient le lende- main, ou parfois quelques jours après, des bandes ou des paysans musulmans qui les dépouillaient entièrement. Les bandes s'unissaient aux gendarmes et tuaient les rares hommes ou jeunes gens qui se trouvaient dans les cara- vanes. Ils enlevaient les femmes, les jeunes filles et les en- fants, ne laissant que les vieilles femmes qui sont poussées par les gendarmes à coups de fouet et qui meurent de faim à mi-chemin. Un témoin oculaire raconte que les femmes déportées de la province d'Erzeroun sont laissées, depuis quelques jours, dans la plaine de Kharpout, où toutes sont mortes de faim (50 à 60 par jour) et l'autorité n'a envoyé que quelques personnes pour les enterrer, afin de ne pas compromettre la santé de la population musulmane. Une petite fille raconte que lorsque les populations de Marsivan, Amassia et Tokat sont arrivées à Sari-Kichla, entre Sivas et Césarée, devant le Gouvernorat même, on arracha les enfants des deux sexes de leurs mères, on les enferma dans des salles et on obligea la caravane à pour- suivre son chemin ; ensuite on fit savoir aux villages voisins que chacun pouvait en prendre à son choix; elle et sa com- pagne ont été enlevées et emmenées par un officier turc. Les caravanes de femmes et d'enfants sont exposées devant le Gouvernorat de chaque ville ou de chaque village où elles arrivent, pour que les musulmans fassent leur choix. La caravane partie de Baïbourt fut ainsi diminuée et les femmes et les enfants qui restaient furent précipités dans VEuphrale, devant Erzindjan. Ces barbaries ont été commises partout et aujourd'hui les voyageurs ne rencontrent, sur toutes les routes de ces provinces, que des milliers de cadavres arméniens. Un voyageur musulman, pendant son trajet de Malatia à Sivas, qui dure neuf heures, n'a rencontré que des cadavres d'hommes et de femmes. Tous les hommes de Malatia ont 30 288 L li: K É M A L I s M K l» E V A NT LES ALLIES été amenés là et y ont été massacrés; les femmes et les enfants sont tous convertis à l'islamisme. Aucun Arménien ne peut voyager dans ces parages, car tout musulman, surtout les bandes et les gendarmes, croient de leur devoir de les tuer immédiatement. Nous savons de source certaine que les soldats armé- niens de la province d'Erzeroum, qui travaillent sur la route Erzeroum-Erzindjan, ont été tous massacrés; de même, ceux de la province de Diarbékir, ont été massa- crés sur les routes de Diarbékir-Ourfa et Diarbékir-Khar- pout. De Kharpout seul, 1 .800 jeunes Arméniens furent expédiés comme soldats à Diarbékir pour y travailler ; tous ont été massacrés aux environs d'Arghana. Dans diverses villes, les Arméniens qui étaient oubliés au fond des prisons ont été pendus. Dans le mois écoulé, quelques dizaines d'Arméniens ont été pendus à Césarée seulement. Dans beaucoup d'endroits, la population arménienne, pour sauver sa vie, a voulu se convertir à l'islamisme, mais cette fois-ci les démarches n'ont pas été facilement accueil- lies, comme lors des grands massacres précédents. A Sivas on a fait les propositions suivantes à ceux qui voulaient se convertir à l'islamisme: confier leurs enfants jusqu'à l'âge de douze ans au Gouvernement qui se chargera de les placer dans les orphelinats, et accepter de s'expatrier pour aller s'établir à l'endroit que le Gouvernement leur indiquera. A Kharpout, on n'a pas accepté la conversion des hommes ; quant aux femmes, on a exigé, lors de leur con- version, la présence d'un musulman ayant accepté de les prendre en mariage. Beaucoup de femmes arméniennes ont préféré se jeter dans VEuphrate avec leurs nourrissons, ou se sont suicidées chez elles. L' Euphrate et le Tigre sont devenus le tombeau de milliers d'Arméniens. Ceux qui sont dans les villes de la Mer Noire, comme Trébizonde, Samsoun, Kérassunde, etc., se sont con- vertis, et ont été envoyés à l'intérieur, dans les villes entiè- rement habitées par des musulmans. Chabine-Kharahissar s'étant opposé au désarmement et à la déportation a été bombardé et toute la population, celle de la ville comme celle des champs, de même que l'Evêque, ont été massa- crés impitoyablement. Li; KE. M A LIS ME UKVANT LES ALLIÉS 2Î>y Enfin, de Samsoun jusqu'à Séert et Diarbékir, aucun Arménien n'existe plus actuellement, la plupart sont mas- sacrés ; une partie a été enlevée et une partie s'est convertie à l'islamisme. L'histoire na jamais emegisiréy na jamais parlé de pareille hécalombe^ on est porté à croire que, sous le règne d'Abdul-Hamid, les Arméniens étaient heureux. Mgr Anania Hazarabédian, évêque de Baïbourt, a été pendu sans que le jugement ait été confirmé par le Gouverne- ment Central. Mgr Besak Der-Khorénion, évêque de Kharpout, est parti au rao:s de mai pour allei en exil ; et à peine était-il éloigné de la ville qu'il fut cruellement tué. (Mais nous n'avons encore aucunes nouvelles des évêques de Séert, Bitlis, Mouch, Keghi, Palou, Erzindjan, Kémah, Tokal, Gurim, Samsoun et Trébizonde, et nous n'en avons pas non plus depuis plus d'un mois des évêques de Sivas et d'Erzeroum. Il est inutile de parler des prêtres martyrisés. Quand la population a été déportée, les églises ont été pil- lées et converties en mosquées, écuries, etc. D'ailleurs on a commencé à vendre à Constantinople les objets du culte et les meubles des églises arméniennes, de même que les Turcs ont commencé à amener à Constantinople les en- fants des malheureuses mères arménieimes. La population de Cilicie a été exilée dans la province d'Alep, de Deil-el-Zor ou à Damas et elle périra certes de faim. Nous venons d'apprendre que le Gouvernement s'est refusé à laisser en paix même les colonies arménien- nes insignifiantes d'Alep et d'Ourfa qui auraient pu secourir leurs compatriotes dans leur voyage vers le sud; et le catholicos de Cilicie qui est encore à Alep distribue des secours que nous lui remettons. Nous avions cru que le projet du Gouvernement était de résoudre la question arménienne une fois pour toutes, en déportant les Arméniens des six provinces et la popula- tion arménienne de la Cilicie pour prévenir un danger futur. Malheureusement leur projet était plus vaste et plus radical. // consistait dans V extermination de toute la popu- lation arménienne de la Turquie tout entière. Le résultat en est que dans ces s^t provinces où le Gouvernement 2yo 1- \: \ I. M \ L I s M li , u !•: v a n J' m; s a l m k s s'était engagé à introduire des réformes, il ne reste pas vivant un pour cent de la population arménienne. Nous ne savons pas jusqu'à présent si un seul Arménien a pu attein- dre Mossoul ou les alentours. Et ce plan a été mis à exé- cution même dans les faubourgs de Constantinoplc. La majorité des Arméniens du district d'Ismidt et de la pro- vince de Brousse ont été déportés de force en Mésopota- mie, abandonnant leurs maisons et leurs biens. La popu- lation d'Adabazar, d'Ismidt, de Gueyvé, d'Armache, et de leurs environs a été déportée en détail ; cela revient à une déportation de la population de tous les villages du district d'Ismidt (excepté Baghtchédjik où on a accordé pludeurs jours de grâce) . Le supérieur du Séminaire d'Ar- mache a été aussi déporté avec les autres prêtres et les sémi- naristes. Ils ont dû tout abandonner et n'ont pu rien em- porter avec eux pour leur voyage. Six mères en pleurs con- fièrent leurs petits enfants aux Arméniens de Koniah pour leur sauver la vie, mais les autorités locales les arrachèrent des mains des personnes auxquelles ils avaient été confiés et les livrèrent aux musulmans. Nous faisons de grands efforts pour sauver au moins les Arméniens de Constantinoplc de cette terrible extermi- nation de la race, et avoir au moins dans l'avenir un point de ralliement pour la cause arménienne en Turquie. Y a-t-il rien à ajouter à ce rapport? Toute la popula- tion arménienne de Turquie a été condamnée à mort, et ce décret est énergiquement mis à exécution en tous les coins de l'Empire; jusqu'à présent ni l'Allemagne, ni l'Autriche n'ont réussi à arrêter l'action de leur alliée et à laver cette tache de barbarie qui les souille elles-mêmes. Lettre datée du 16 août 1915, sortie de la fron- tière ottomane par une réfugiée arménienne, qui l'avait cachée dans la semelle de son soulier. A la hâte et en secret, profitant d'une occasion, je m'empresse de vous faire parvenir la voix agonisante des survivants de la terrible crise que nous traversons en ce moment ; on nous fauche la vie, on nous extermine. Ce sera peut-être la dernière voix de l'Arménie que vous enten- I. lî K K M A I. I s M K It K V A N T I. i: S A I. r. I K S 2^) I drez; nous n'avons plus peur de la mort, nous la voyons de près, cette mort de la Nation; nous sommes des épaves. ...On peut dire qu'il n'est resté aucun Arménien en Arménie; il n'en restera pas non plus en Cilicie. L'Armé- nien privé de vie, de ses biens et de son honneur vous fait parvenir ses derniers cris : au secours ! au secours pour sauver la vie des survivants ! ... Zohrab, Vartkès, Daghavarian et leurs cinq compa- gnons ont été tués par les gendarmes à Cheïtan-Déré, entre Ourfa et Diarbékir, où des milliers de cadavres déca- pités font horreur aux passants. UEuphrate charrie des milliers de cadavres d'hommes et de femmes; les Euro- péens en ont pris des vues photographiques. 15.000 Zeïtounlis sont déportés à Deil-el-Zor où ils subissent les pires atrocités. Des milliers de nourrissons sont jetés dans les fleuves et les champs par leurs mères. 1.600 Arméniens ont été égorgés dans les prisons de. Diarbékir ; l'Aratchnort, mutilé, a été imbibé d'alcool et brûlé dans la cour de la prison, au milieu des gendarmes en fête, qui jouaient même de la musique. Les massacreà de Bénian, d'Adiyaman et de Sélevké ont été exécutés par des procédés diaboliques ; il n'y reste pas un homme au- dessus de treize ans ; les jeune? filles ont été outragées sans merci; nous avons vu leurs cadavres mutilés, liés par 4, 8 ou 10, et jetés dans l'Euphrate; les membres sexuels de la plupart éta'ent coupés. Les faits ci-dessus ont été recueillis de source officielle et de témoins oculaires... Je signe par le sang cette lettre! INFORMATIONS CONCERNAKÏ LES ÉVÉNEMENTS d'aR- MÉNIE PUBLIÉES DANS LE « SONNENAUFANG » (organe de la ligue allemande POUR LE DEVE- LOPPEMENT DE TRAVAUX CHARITABLES CHRETIENS EN ORIENT), OCTOLRE iOlo ; ET DANS l' « ALLGE- MEINE-MISSrONS-ZEITSCHRIFT » NOVEMBRE 19^5. Ce témoignage est particulieTement significatif, parce quil vient d'une source allemande et que le 2.(^2 i 1. K l'. M A J. I > M 1. i> j; \ A \ 1 1. i; s A i. I. I j'. s censeur allemand fit un effort énergique pour le supprimer. Le même numéro du « Sonnenaufgang » con- tient la note éditoriale suivante : (( Dans notre précédent numéro, nous publiâmes un récit d'une de nos sœurs (Schwester Môhring) , sur ses constatations pendant un voyage; mais nous devons nous abstenir de donner au public les nou- veaux détails qui nous parviennent en abondance. (( // nous en coûte d'agir ainsi, comme le compren- dront nos amis, mais la situation politique de notre pa}^s Vexige. » Dans le cas de V « Allgemeine Missions-Zeit- schrift )) le censeur ne s'est pets contenté de faire pression sur l'éditeur. Le 10 novembre, il interdit la publication du présent article dans la presse alle- mande et fit de son mieux pour supprimer tous les numéros du Magazine. Toutefois quelques copies des deux publications parvinrent à passer à travers la frontière. Les deux articles compromettants proviennent d'une même source, mais les extraits qu'ils en tirent ne sont pas tout à fait identiques, de sorte qu'en les joignant ensemble une version plus complète peut être obtenue. Entre le 10 et le 30 mai, 1.200 notables arméniens et autres chrétiens, sans distinction de confessions, furent arrêtés dans le vilayet de Diarbékir et Mamouret-ul-Aziz. On prétend qu'ils devaient être emmenés à Mossoul, mais on n'a plus entendu parler d'eux. I. r K i: M A 1. 1 SM i: nK\ vnt lis a i. i. i i: s 2>j.> Le 30 mai, 674 d'entre eux furent embarqués dans treize barques, sur le Tigre, sous prétexte qu'ils devaient être emmenés à Mossoul. L'aide de camp du vali, aidé de 50 gendarmes, fut chargé du convoi. La moitié des gendarmes monta sur des barques, cependant que l'autre moitié suivait sur des montures le long de la rive. Peu de temps après le départ, les prisormiers furent dépouillés de tout leur argent (environ 6.000 livres tur- ques) , puis de leurs vêtements. Après quoi ils furent jetés dans le fleuve. Les gendarmes, sur les rives, avaient reçu l'ordre de n'en pas laisser échapper un seul. Les vêtements de ces victimes furent vendus au marché de Diarbékir. A peu près à cette même époque, 700 jeunes Armé- niens furent enrôlés, puis employés à construire la route de Kara-Baghtché-Habachi. On est également sans nouvelles de ces 700 hommes. On dit qu'un jour à Diarbékir, cinq ou six prêtres furent complètement dépouillés de leurs vêtements et leurs corps enduits de goudron. Ils furent traînés à travers les rues. Dans le villayet d'Alep, furent expulsés les habitants de Hadjine, Char, Elbistan, Gueuksou, Tacholouk, Zeï- toun, de tous les villages de Alabach, Guében, Chivildji, Fournouz et des villages avoisinants, Foundadjik, Hassan- Beyli, Harni, Lappachli, Deurt-Yol et autres. Ils furent mis en marche en divers convois, à travers le désert... Dans le village de Tel Ermen (le long du che- min de fer de Bagdad, près de Mossoul) et dans les vil- lages avoisinants, environ 5.000 personnes furent mas- sacrées, ne laissant que quelques femmes et enfants. Les victimes étaient jetées vivantes dans des puits, ou dans le feu. Ils prétendent que les Arméniens doivent être employés à coloniser des terres situées à une distance variant de 24 à 30 kilomètres du chemin de fer de Bag- dad. Mais comme ce ne sont que les femmes et les enfants qui sont emmenés en exil, puisque tous les hommes, à l'exception de ceux qui sont très âgés, sont à la guerre, cela ne revient à rien moins qu'à une tuerie en bloc de familles, puisqu'elles n'ont ni les instruments, ni le capital nécessaires pour défricher la contrée. Un Allemand rencontra un soldat chrétien de sa con- 294 ï- f' K '■: AI A I. ! R ^r E devant les a I. L I K s naissance, qui avait obtenu un congé de Jérusalem. L'homme courait le long des rives de l'Euphrate, cher- chant sa femme et ses enfants, qu'on supposait avoir été transférés dans ces parages. On rencontre souvent de tels malheureux à Alep, parce qu'ils espèrent apprendre quel- que chose de plus précis sur les lieux où se trouvent leurs parents. Lorsqu'un membre d'une famille a été absent pendant quelque temps, il arrive souvent qu'il trouve, à son retour, toute sa famille disparue, chassée de sa de- meure. Pendant tout un mois, on vit des corps charriés par VEuphrate presque tous les jours, et souvent deux à six corps liés ensemble. Souvent les corps des hommes sont hideusement mutilés {les organes sexuels coupés, ou d'au- tres mutilations de ce genre) . Les corps des femmes sont éventrés. L'autorité militaire turque, chargée de la sur- veillance de l'Euphrate, le Kaïmakam de Djéraboulos refuse d'enterrer ces corps, sous prétexte qu'il est impos- sible d'établir s'ils appartiennent à des musulmans ou à des chrétiens. Il ajoute que personne ne lui a donné des ordres à ce sujet. Les corps échoués sur les rives sont dévorés par les chiens et les vautours. Il y a beaucoup d'Allemands qui ont été témoins oculaires de ces faits. Un employé du chemin de Bagdad a rapporté que les prisons de Birédjik sont remplies régulièrement tous les jours, puis vidées chaque nuit dans VEuphrate. Un capitaine de cavalerie allemand vit d'innombrables corps gisant le long de la route entre Diarbékir et Ourfa. Le télégramme suivant fut envoyé d'Arabkir à Alep : (( Nous avons accepté la vraie religion. Maintenant nous sommes en règle. » Les habitants d'un village près d'An- dérin se convertirent à l'islamisme et furent forcés de per- sister dans leur conversion. A Hadjine, six familles demandaient à devenir musul- manes. Elles reçurent la réponse suivante : « Nous n'ac- ceptons aucune conversion à moins d'un minimum de cent familles. » Alep et Ourfa sont les lieux de concentration des con- vois d'exilés. Il y en avait environ 5.000 à Alep en juin et en juillet ; et pendant toute la période d'avril à juillet, L n K K M A L I s M r î» K V A N T 1. 1: S A I. f, I K S 20fi bien plus de 50.000 doivent avoir passé à travers la ville. Presque toutes les jeunes filles sans exception étaient enle- vées par les soldats et les rôdeurs arabes qui suiraient. Un pcrc, au paroxysme du désespoir, me supplia d'emme- ner au moins avec moi sa fille, âgée de quinze ans, car il ne pouvait plus parvenir à la protéger contre les persé- cutions qu'on lui infligeait. Les enfants que les Arméniens ont dii abandonner en route ne se comptent plus. Les femmes prises des douleurs d'accouchement étaient obligées de poursuivre leur chemin sans répit. Une femme accoucha de deux jumeaux dans le voisinage d'Aïntab ; mais le matin suivant elle fut obligée de poursuivre son chemin. Elle dut bientôt abandonner ses entants sous un buisson, et peu après elle s'affaissa elle-même. Une autre, qui fut prise de douleurs en route, fut obligée de se remet- tre en marche aussitôt et tomba morte presque immédiate- ment après. Il y eut plusieurs incidents semblables entre Marach et Alep. Il y a environ 30.000 exilés dont nous n'avons aucune nouvelle, car ils ne sont parvenus ni à Alep, ni à Ourfa. Toutes ces accusations ont été corroborées par des Américains, des Danois, des Suisses, des Al- lemands, des Italiens qui furent des témoins ocu- laires. Le consul des Etats-Unis à Kharpout écrit à la date du 11 juillet 1915 : A Kharpout, les mesures de déportation commencèrent par l'arrestation de plusieurs milliers d'hommes... Le matin du 5 juillet, on en arrêta encore huit cents, et, le 6, on les envoya dans la montagne. Là, ils furent attachés par groupes de quatorze, c'était la longueur de la corde, et on les fusilla. Dans un village voisin, une autre troupe fut enfermée dans la mosquée et dans les maisons les plus proches, on les y laissa trois jours sans nourriture et sans eau, puis ils furent emmenés dans une vallée voisine, ados- sés à une paroi de rochers et fusillés, les survivants achevés à coups de baïonnette et de couteau ; deux ou Uij( I F, i; K j': M A I. I ^ M i: 1» ••; \ A N T 1. i; s A I. I. 1 i': s trois s'échappèrent. Dans cette troupe, se trouvait le tré- sorier du collège américain. Le consul des Etats-Unis à Trébizonde écrit le 28 juillet 1915 : ...Un grand nombre de notables, environ six cents hommes, furent chargés sur des bateaux-transports pour être emmenés à Samsoun. Au bout de quelques heures, les bateaux rentrèrent vides. Au large, d'autres bateaux, avec des gendarmes, les attendaient : tout avait été tué et jeté à la mer... M. le commandeur G. Gorrini, ancien consul général d'Italie à Trébizonde, interviewé le 25 août 1915 par le Messaggero, de Rome, a dé- claré : ... Dans mon district, depuis le 24 juin et pendant la période qui suivit, tous les Arméniens furent « internés », c'est-à-dire expulsés par la force de leurs habitations et expédiés sous la garde de la gendarmerie à des destina- tions éloignées et inconnues. La proclamation officielle de l'internement est venue de Constantinople. C'est l'œuvre du gouvernement central et du Comité Union et Progrès. ... Le Corps Consulaire intervint et essaya de sauver au moins les femmes et les enfants. Nous réussîmes, en fait, à obtenir de nombreuses exemptions, mais elles ne furent pas respectées dans la suite, en raison de l'intervention de la section locale du comité Union et Progrès et de nou- veaux ordres venus de Constantinople. C*éiaît une véritable extermination et un « Massacre des Innocents », des choses inimaginables, une page noire marquée par la violation flagrante des droits les plus sacrés de l'humanité, de la chrétienté et des nationalités. Ces Arméniens catholiques, qui précédemment avaient toujours été respectés et exceptés des massacres et des persécutions, furent cette fois aussi maltraités que les autres, toujours sur les ordres du gouvernement central. Il y avait enviroii I. K k. K Al AI. I S M 1. I» i: > A \ T I.K!» Al.tll. > \Hf~ I 4.000 Arméniens à Trébizonde, grégoriens, catholiques et protestants. Ils n'avaient jamais occasionné de désordres, ou donné motif à des mesures collectives de police. Lorsque je partis de Trébizonde, il n'en restait pas cent. Du 24 juin, date de la publication du décret infâme, jusqu'au 23 juillet, date de mon départ de Trébizonde, je n'ai pas pu dormir, ni manger. Je fus en proie à des troubles nerveux et à des nausées, tant était terrible le tour- ment de devoir assister à l'exécution en masse de ces créa- tures iimocentes et sans défense. Le défilé des convois d'Arméniens déportés, sous mes fenêtres et devant la porte du Consulat ; leurs appels au secours, auxquels ni moi, ni personne, ne pouvions répon- dre; la ville dans un état de siège, gardée par 15.000 sol- dats en complet équipement de guerre, par des milliers d'agents de police, par des bandes de volontaires et par des membres du comité Union et Progrès ; les lamentations, les pleurs, les imprécations, les nombreux suicides, les morts soudaines de peur, des êtres perdant subitement la raison, les incendies, les tueries dans la ville à coups de fusil, les perquisitions féroces, dans et hors de la ville; les centaines de cadavres trouvés chaque jour le long de la route d'exil ; les jeunes femmes converties de force à l'isla- misme et exilées comme les autres; les enfants arrachés à leurs familles ou aux écoles chrétiennes et remis par force aux familles musulmanes, ou bien embarqués par centaines sur des barques avec leur chemise pour tout vêtement, puis chavirés et noyés dans la Mer Noire ou dans la rivière « Déïrmen Déré », — tels sont mes derniers et ineffaça- bles souvenirs de Trébizonde, souvenirs qui encore, après un mois, tourmentent mon âme et me rendent presque fou. Lorsqu'on a vu pendant tout un mois de telles horreurs, d'interminables tortures, en se trouvant impuissant à agir comme on le voudrait, on se demande naturellement et spontanément si tous les cannibales et toutes les bêtes féro- ces du monde ne sont pas sorties de leurs repaires et de leurs retraites, n'ont pas quitté les forêts^ vierges de l'Afri- que, de l'Asie, de l'Amérique et de l'Océanie, pour se donner rendez-vous à Stamboul. Je préférerais terminer ici mon interview, en affirmant solennellement que cette 29'S L V. K i' M A 1. 1 >^ "vn: n r V A N T t. k s a t, r. i é s page noire de l'histoire de la Turquie exige une condam- nation intransigeante et la vengeance de toute la chré- tienté. Si les puissances chrétiennes qui sont encore neutres savaient tout ce que je sais, tout ce que j*ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles, elles seraient entraînées à se soulever toutes contre la Turquie et à crier l'anathème contre son gouvernement inhumain et son féroce comité (( Union et Progrès » et elles étendraient la responsabilité aux Alliés de la Turquie, qui tolèrent et même protègent de leurs bras puissants ces crimes exécrables, inconnus dans l'histoire moderne ou ancienne. Honte, horreur et déshon- neur! Non, jamais l'homme ne s'était montré aussi cruel, aussi impitoyable. Souvent pour aller plus vite dans leur infernale besogne, las d'abattre des têtes de leurs bras engourdis, les soldats turcs enfer- maient les femmes et les enfants dans des baraques en bois qu'ils incendiaient. Des mères devenaient folles, elles jetaient leurs chers trésors dans les flam- mes ou s'y agenouillaient en priant. Les tortion- naires turcs s'amusaient à prendre les petits ghiaours par les pieds et à les lancer sur le bûcher, en jetant ce défi aux (( fem.elles )) : (( Voici vos lions ! )) Li: TEMOIGNAGE DE M. MORGEXTIIAU M. Morgenthau, qui fut ambassadeur des Etats- Unis à Constantinople jusqu'en janvier 1916, écrit ceci dans ses Mémoires (1), après avoir donné un {\) Mi'inoires de l'ambassadeur Morgenthau, éd. Payot et Cie, Paris. L 1. K L M A I, I 3 M I. I) I- \ A N 1 1. I. > A L i, 1 t S 2' )* ) aperçu de ce que fut « l'assassinat » de la nation arménienne : Mon seul but en insistant sur ces horribles faits, est que, sans détails, les lecteurs anglais ne pourraient se faire une idée exacte de cette nation que l'on appelle la Turquie, et encore fai omis les éléments les plus affreux, car un récit complet des orgies sadiques dont ces hommes et ces femmes arméniens furent victimes, ne saurait être publié en Amérique. Les crimes que l'instinct le plus pervers peut imaginer, les raffinements de persécution et d'injustice que l'imagination la plus vile peut concevoir, devinrent les malheurs journaliers de ce peuple infortuné.. Je suis con- vaincu que l'histoire universelle ne contient pas de plus affreux épisodes. Les grandes persécutions des temps pas- sés semblent presque insignifiantes à côté des souffrances endurées par la race arménienne en 1915. Le massacre des Albigeois, au début du XIIl' siècle, a toujours été regardé comme l'un des événements les plus tristes de l'histoire, car environ 60.000 personnes en furent vic- times; dans celui de la Saint-Barthélémy, environ 30.000 créatures humaines périrent; les Vêpres Siciliennes, qui ont toujours passé pour être l'un des plus démoniaques trans- ports de fanatisme, causèrent la mort de 8.000 personnes. On a écrit des volumes sur l'inquisition en Espagne au temps de Torquemada, et cependant, durant les dix-huit années de son omnipotence, un peu plus seulement de 8.000 hérétiques furent suppliciés. Le seul précédent déins l'histoire, qui ressemble le plus aux déportations armé- niennes, semble être l'expulsion des juifs d'Espagne par Ferdinand et Isabelle. Selon Prescott, 160.000 juifs furent arrachés à leurs foyers et disséminés au hasard par toute l'Afrique et l'Europe. Et cependant, toutes ces per- sécutions ne sont rien comparées à celles des Arméniens, qui causèrent la mort d'au moins 600.000 et peut-être même 1.000.000 de personnes. Mais l'idéal qui inspira ces barbares exécutions pouvait être une excuse; elles étaient le résultat du prosélytisme, et la plupart des insti- gateurs croyaient sincèrement qu'ils servaient fidèlement leur créateur. Sans aucun doule, la populace turque et OOO 1, t K i; M A L I & .M li I) i; V A i\ T L li S ALLIES kurde immolait les Arméniens pour plaire au dieu de Mahomet, elle y était poussée par son zèle religieux; mais les hommes qui conçurent le crime avaient un tout autre but : étant presque tous athées, ne respectant pas plus le mahométisme que le christianisme, leur unique raison fut une question de politique d'Etat, préméditée et impi- toyable. M. Morgenthau intervint plusieurs fois en faveur des Arméniens auprès de Talaat. Celui-ci lui dit un jour : « Pourquoi vous intéressez-vous aux Ar- méniens... Vous êtes juif et ces gens sont chrétiens. Les mahométans et les juifs s'entendent on ne peut mieux... De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne pas nous laisser faire de ces chrétiens ce que nous voulons? )) Dans une autre entrevue, Talaat dé- clare à M. Morgenthau : (( Ce n'est pas la peine d'argumenter, nous avons déjà liquidé la situation des trois quarts des Arméniens; il n'\} en a plus à Bitlis, ni à Van, ni à Erzeroum. La haine entre les deux races est si intense qu'i7 nous faut en finir avec eux, sinon nous devrons craindre leur vengeance. ^) Ainsi Talaat se croyant sûr de la victoire et de l'impunité avouait cyniquement qu'il avait décidé de supprimer purement et simplement toute une race... Mais quelle était l'attitude d'Enver? M. Mor- genthau veut la connaître. Il feint de croire que le ministère n'est pas coupable des massacres et que sans doute les agents subalternes ont outrepassé ses instructions... — Vous vous trompez entièrement, proteste En- ver en se redressant, nous sommes les maîtres ahso- 1. Ij K K .M A L I > .^l t, l) fc \ A .N 1 lus de ce pa})s. Je n'ai nullement l'intention de reje- ter le blâme sur nos subalternes, et suis tout disposé à assumer la responsabilité de tout ce qui est arrivé. Le cabinet lui-même a ordonné les déportations et je suis persuadé que nous en avons le droit, attendu que les Arméniens nous sont hostiles ; de plus, nous sommes les chefs ici, et personne de nous n ose- rait prendre de telles mesures sans notre assentimnt. Le doute n'est pas permis ; tous les Jeunes Turcs ont voulu profiter de la guerre pour extermi- ner les Arméniens. A chaque instant Talaat dé- voile ce plan à l'ambassadeur des Etats-Unis. (( J'ai plus fait, dit-il, en trois mois, pour résoudre le pro- blème arménien qu'Abdul-Hamid en trente ans. » La veille de son départ M. Morgenthau le revoit une dernière fois. L'ambassadeur hanté par une idée fixe l'interroge : — Et les Arméniens? — A quoi bon reparler d'eux, répondit la brute d'un ton cassant, nous les avons liquidés, cest fini! Comprenez-vous maintenant pourquoi le jour- nal turc Memlékct a posé cette question : u On projette de créer une Arménie dans nos provinces orientales, on veut donc constituer une République des Morts? » MEME LES ALLEMANDS FLETRISSENT LES BOURREAUX DES ARMENIENS Dans tous les pays civilisés, dès que l'on connut le drame arménien, ce fut une clameur d'épouvante .W2 I- K KEM VL 1 .S.M Ji DEVANT LES ALLIES et d'indignation. L'anathème était jeté de tous les coins du globe sur les (( éventreurs » de femmes et d'enfants. En Allemagne même, s'il y eut un Wan- genheim pour encourager Talaat et Enver, il y eut un Wolf-Metternich pour les désavouer. Et si l'on veut rendre hommage à la vérité l'on doit reconnaî- tre que les missionnaires, les infirmières, les profes- seurs et les instituteurs allemands qui assistèrent dans l'intérieur de la Turquie aux déportations et aux massacres n'hésitèrent pas à flétrir ces actes de barbarie. Voici une lettre datée du 8 octobre 1915, signée par quatre professeurs de l'école allemande d'Alep, et adressée au ministère des Affaires étran- gères d'Allemagne à Berlin : II paraît être de notre devoir d'attirer l'attention de l'Office des Affaires Etrangères sur le fait que notre œuvre scolaire manquera désormais de base morale et per- dra toute autorité aux yeux des indigènes, si le gouverne- ment allemand est effectivement hors d'état d'adoucir la brutalité avec laquelle on procède ici contre les femmes et les enfants expulsés des Arméniens tués. En présence des scènes d'horreur qui se déroulent cha- que jour sous nos yeux à côté de notre école, notre tra- vail d'instituteurs devient un défi à l'humanité. Comment pouvons-nous faire lire à nos élèves arméniens les contes des sept Nains, comment pouvons-nous leur apprendre à conjuguer et à décliner, quand dans les cours voisines de notre école la mort fauche leurs compatriotes, mourant de faim! Quand les jeunes filles, des femmes, des enfants presque nus, les uns gisant sur le sol, les autres couchés entre des mourants ou des cercueils déjà préparés, exhalent leur dernier soupir! Des 2.000 à 3.000 paysannes de la Haute Arménie amenées ici en bonne santé, il reste 40 à 50 squelettes. Les plus belles sont les victimes de la lubricité de leur gar^ Mi KKMALISML ntVANT 1- L S A L L I t A 3o3 diens. Les laides succombent aux coups, à la faim, à la soif ; car étendues au bord de l'eau, elles n'ont pas la per- mission d'étancher leur soif. On défend aux Européens de distribuer du pain aux affamé:. On emporte chaque jour d'Alep plus de cent cadavres. Et tout cela se passe sous les yeux des hauts fonction- naires turcs, 40 à 50 fantômes squelettiques sont entassés dans la cour vis-à-vis de notre Ecole, Ce sont des folles; elles ne savent plus manger! Quand on leur tend du pain, elles le jettent de côté avec indifférence. Elles gémissent en attendant la mort. Voilà, disent les indigènes, Ta-à-lim cl Alman (l'ensei- gnement des Allemands) . L'écusson allemand risque de rester irrémédiablement lâché dans le souvenir de« peuples d'Orient. Quelques habi- tants d'Alep plus éclairés que les autres, disent : « Les Allemands ne veulent pas ces horreurs. Peut-être le peuple allemand les ignore-t-il. Sinon, comment les journaux alle- mands, amis de la vérité, pourraient-ils parler de l'huma- nité avec laquelle sont traités les Arméniens coupables de haute trahison? Peut-être aussi le gouvernement allemand a-t-il les mains liées par un contrat réglant les compé- tences mutuelles des Etats? » Non, quand il s'agit de livrer à la mort par la faim des milliers de femmes et d'enfants, les mots d' « opportu- [lisme » et de « compétence » n'ont plus de sens. Tout civi' lise est compétent dans ce cas et a le devoir sacré d'inter- venir. C'est notre prestige en Orient qui est en jeu. Même des Turcs ci des Arabes restés humains secouent avec tristesse la tête, lorsqu'ils voient, dans les comois qui ira- )ftrs€ni la ville, les soldats brutaux accabler de coups de fouet des femmes enceintes qui ne peuvent plus avancer. On peut s'attendre encore à de plus horribles héca- ombes humaines d'après l'ordonnance publiée par Djemal >acha. ( Il est interdit aux ingénieurs du chemin de fer de Bagdad de photographier les convois d'Arméniens; les pla- juea utilisées doivent être livrées dans les vingt-quatre leurcs, sous peine de poursuites devant le conseil de juerre.) C'est une preuve que les autorités influentes crai- i04 i- 1^ k bM A Jblb.HE UjbVANi' L Li S ALLIES gnent U lumière, mais ne veulent point mettre fin à ces scènes déshonorantes pour l'humanité. Nous savons que l'Office des Affaires Etrangères a reçu déjà, d'autre part, des descriptions détaillées de ce qui se passe ici. Mais comme aucun changement ne s'est produit dcins le système des déportations, nous nous sentons doublement obligés à ce rapport d'autant plus que notre situation à l'étranger nous permet de voir plus clairement l'immense danger qui menace ici le nom allemand. Signé : Le Directeur HUBER, D"^ NiEPAGE, D' Graeter, m. Spieker. Cette lettre fait honneur à ceux qui l'ont écrite. Il y a du reste d'autres Allemands qui ont refusé de descendre au rang des sauvages. On sait avec quelle force le Dr Johannès Lepsius a stigmatisé les buveurs de sang arménien. Il nous plaît de ren- dre hommage même et surtout à des ennemis. Il nous plaît de nous incliner avec le plus profond respect devant M. Harry Stuermer qui, représen- tant de la Gazette de Cologne à Constantinople, éprouva l'invincible besoin de (( soulager sa con- science vis-à-vis de la vérité et de la civilisation ». Ce confrère d'outre-Rhin ne put supporter l'horreur du drame arménien, il se réfugia en Suisse où il fit paraître, en 1918, Deux ans de guerre à Constan- tinople, Il nous montre dans ce livre qu ' « il y a encore des Allemands qui se sentent incapables de se faire, devant tant de saleté morale et de bêtise politique ». Il ne ménage pas plus son propre gou** vemement que le gouvernement turc. Il dénonce (c la responsabilité de l'Allemagne officielle dans cet horrible mélange de massacres et d'atrocités ». LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 3o5 Nous pourrions citer d'autres exemples. M. Cadler- ghis, qui fut ministre de Grèce à Constantinople pendant les deux premières années de la guerre, me disait récemment qu'il n'a jamais vu un ambassa- deur défendre les chrétiens avec autant d'énergie que le comte Wolf-Metternich. C'est ainsi que, souvent, l'honnêteté et le courage de quelques ci- toyens atténuent, dans une certaine mesure, les crimes d'un Etat. II convient d'ajouter que des Turcs et des Ara- bes ne furent pas insensibles au malheur des Armé- niens. Je sais pour ma part que des musulmans ont sauvé des chrétiens de la mort en leur offrant chez eux un asile. Au Sénat, je le répète, Damad Ferid pacha ne cessa, pendant tout le cours des hostilités, de protester contre le régime abominable instauré par le Comité Union et Progrès. Hélas ! pourquoi faut-il qu'en France il se soit rencontré un Pierre Loti pour absoudre les bour- reaux et condamner les victimes ? Cet écrivain pour- rait nous donner mille chefs-d'œuvre nouveaux, rien n'effacerait la honte qu'il a lui-même gravée sur son front. Par toutes les calomnies qu'il a répan- dues sur les Arméniens, il s'est constitué publique- ment le complice de Talaat, d'Enver et de Djemal. Les Jeunes-Turcs lui devaient bien une récompense. Qu'Allah soit loué! ils se sont acquittés de leur dette et désoimais, grâce à eux, une rue de Stam- boul portera son nom. Le lecteur a vu combien la campagne abjecte de 30() LK KKMALISME DEVANT LES ALLIES cet académicien avait fait de ravages dans notre armée d'Orient. Il s'est créé autour des requins de la haute et de la basse finance qui, de tout temps» ont guetté les « concessions et les emprunts )), toute une école de turcophiles, ardents et sincères que l'on ne peut accuser que de légèreté et d'ignorance. Tous ces officiers que nous avons vus s'apitoyer sur les (( bons Turcs » et fouetter de leur mépris et de leur colère Anglais, Arméniens et Grecs, ce sont la plupart du temps de très braves gens que l'on a trompés. Celui qui ne connaît pas l'Orient peut fa- cilement s'y enliser, car les sables mouvants y sont plus nombreux que la terre solide et ferme. Ne soyez donc pas surpris si vous rencontrez à Paris des Français qui vous disent : « J'en viens! Je suis resté un an, deux ans à Constantinople. TEh bien, tout ce qu'on raconte sur le massacre des Arméniens, est inventé de toutes pièces. Les Turcs sont incapables de tuer les gens inofîensifsl )) Comment, auprès de qui se sont-ils renseignés? Parbleu, auprès des assassins eux-mêmes. Ceux-ci reconnaissent que des Arméniens ont été exécutés, mais ils expliquent aussitôt que les choses se sont passées exactement comme dans tous les pays d'Europe où les gouvernements ont pris des me- sures de salut public en mettant le holà au défai- tisme et à la trahison. LE K t M A L I H .M R D l: V A N T I- 1: S A L 1. 1 i£ S 307 les raisons dk talaat pour justimkll l'assassinat de tout vs peuple Talaat commençait ainsi un entretien avec l'am- bassadeur des Etats-Unis, M. Morgcnthau : « Je vous ai demandé de venir aujourd'hui, désirant vous expliquer notre attitude à l'égard des Armé- niens; elle est basée sur trois points distincts : en premier lieu, les Arméniens se sont enrichis aux dépens des Turcs; secondement, ils ont résolu de se soustraire à notre domination et de créer un Etat indépendant; enfin ils ont ouvertement aidé nos ennemis, secouru les Russes dans le Caucase et par là causé nos revers. Nous avons donc pris la décision irrévocable de les rendre impuissants. » Ces excuses répétées à satiété comme une litanie ont frappé les esprits simples et naïfs. La plupart de nos officiers du corps d'occupation de Cons- tantinople les ont admises d'autant plus facilement qu'ils les retrouvaient sous la plume d'éminents écrivains et sur les lèvres de certains de nos com- patriotes installés confortablement dans ces fro- mages de Hollande que sont la Banque Ottomane, la Régie des Tabacs, la Dette Publique, etc. Et puis, les Turcs qu'ils fréquentaient étaient si aima- bles, si polis, si hospitaliers! Ils ne pouvaient pas croire que ces pachas et ces beys exquis de ma- nières avaient trempé leurs mains aristocratiques 3o8 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS dans d'horribles forfaits. Quelle différence avec les Arméniens, les Grecs et les Juifs, ces mercantis qui les exploitaient à la banque, à l'hôtel, au café, au théâtre, au bazar, chez le coiffeur, chez l'épi- cier, chez le boucher! Non, non, il n*est pas pos- sible que les hommes du monde qui les ont reçusi dans des salons où tout respire la bonne éducation soient des brutes immondes. Il doit y avoir erreur! Les raïas ont certainement abusé de la confiance des peuples comme ils abusent chez eux de la con- fiance des clients. Et sans plus rien examiner, ils ont hyrlé avec les loups. Ils se sont rangés du côté de Talaat, d'Enver, de Djemal, du Kaiser, de Wangenheim, de Liman von Sanders, et... de Pierre Loti. Et si un Damad Ferid pacha et un Ali Kemal bey cherchent à rejeter de leurs épau- les la tunique d'infamie que le Comité Union et Progrès a tissée pour ensevelir la race turque, il se rencontrera chez nous une femme, une hystérique que le sadisme a jetée dans les bras des; tortion- naires, pour écrire que ces (( Vieux » Turcs sont vendus à l'Angleterre. Etre avec Hindenburg, Ludendorff, von der Goltz, c'est tout naturel, mais être avec le vicomte Bryce, Herbert Fisher, Gilbert Murray, Herbert Adams Gibbons, Lloyd George, c'est anormal! Voyons de près les arguments de Talaat et de ses avocats. Les Arméniens se sont enrichis aux dépens des Turcs ? Qu'est-ce à dire ? Le peuple arménien s'est-il rué à l'assaut des fortunes privées I, 1 K Û .M A L 1 S M I U l. \ A .N I 1. 1 -> \ l. 1. 1 J^ S [^0*~i comme un brigand? A-t-il volé la terre? A-t-il cambriolé les palai» des pachas? A-t-il dilapidé le trésor public? A qui fera-t-on croire que le musul- man, maître incontesté de la puissance politique et de la force militaire, se soit laissé dépouiller de son bien par un esclave? La vérité est plus sim- ple. En Turquie, les chrétiens et les juifs, chassés de l'administration, ont dû se confiner dans l'agri- culture, dans le commerce, dans l'industrie et dans la finance. Le conquérant commandait, le raïa travaillait. Celui-là mangeait et celui-ci économi- sait. Depuis que le Turc a planté sa tente en Asie Mineure, puis en Europe, il ne s'est préoccupé que de garder ses conquêtes. Il considéra le travail comme une chose indigne de lui. Il laissa à l'infi- dèle le soin de lui procurer la nourriture, l'habil- lement, le logement, le luxe et le plaisir. Il ne sut nteme pas administrer sa maison. Le sultan eut toujours un Arménien pour gérer sa cassette par- ticulière. La famille impériale, les pachas, les beys ne purent jamais se passer d'intendants, de banquiers, de médecins, d'avocats, de conseillers, d'architectes, de bijoutiers, d'intermédiaires chré- tiens. Tous ceux qui connaissent bien le Turc sa- vent qu'il est incapable de prévoyance. Il dépense sans compter. Il aurait tout l'Eldorado, il l'aurait vite épuisé. C'est un Sybarite qui aime à étaler un grand faste. Il lui faut une armée de serviteurs pour satisfaire à tous ses besoins et contenter tous ses caprices. Mollement étendu sur d'épais tapii. ,1(1 II. K L M A I. 1 s M 1 U 1 V V N T I. I: S A I. Li l. S toute son activité se borne à donner des ordres. Et en plus du selamlik il y a le harem qui a toute une domesticité spéciale. Le train de maison d'un Turc qui occupait dans l'Etat un poste important exi- geait des sommes fabuleuses. Aussi était-il rare que le plus riche y résistât. A la mort du person- nage on se trouvait devant un grand trou. C'était la ruine pour les enfants qui ne pouvaient mener le rang du père qu'en obtenant à leur tour, de la générosité impériale, une grasse sinécure. Pendant que le Turc gaspillait, le chrétien et le juif amas- saient. C'est que ces parias n'avaient d'espoir qu'en eux-mêmes. Ils n'avaient pas d'autre source de reve- nus que celle qu'ils se créaient par leur patience et leur sagesse. Ils vivaient modestement. N'ayant qu'une femme, ils se contentaient d'un foyer. Ils n'avaient pas besoin d'un bataillon d'eunuques et d'espions pour garder la vertu de leurs épouses, de leurs filles et de leurs soeurs. Une ou deux ser- vantes suffisaient aux plus exigeants. M. Morgen- thau n'ignorait pas comme M. Pierre Loti que ce sont les non-musulmans qui ont fait vivre l'empire ottoman par leur travail. C'est pourquoi il disait à Talaat : <( Puisque vous vous souciez peu du point de vue humanitaire, pensez aux pertes maté- rielles; ce sont les Arméniens qui font la prospé- rité du pays, ils sont à la tête d'un grand nombre de vos industries et sont vos plus gros contribuables. Qu'adviendra-t-il de votre commerce si vous les supprimez ? » M. Morgenthau voyait juste. J'ai LE K Û M A L I <) .M R 1» E V A N T L K S A I. L i K S 1^ 1 I eu SOUS les yeux plusieurs rapports de la Dette Publique. Il y est démontré par des statistiques d'une implacable précision que dans toutes les régions où les chrétiens ont disparu, les recettes ont diminué de façon inquiétante. Que l'on consulte la Régie des Tabacs, la Banque Ottomane, toutes les sociétés dirigées par des Européens, ceux-ci qui sont pourtant dévoués corps et âme à la cause tur- que, pour des raisons qui n'ont rien à voir ni avec la justice, ni avec l'humanité, seront obligés de reconnaître que sans les raïas aucune affaire sé- rieuse ne pourrait s'organiser et se développer. Du reste, pour être édifié là-dessus on n'a qu'à se ren- seigner auprès des Turcs eux-mêmes. Tous les riches musulmans de Constantinople que j'ai con- nus sont en relations étroites avec des négociants et des banquiers chrétiens. Je leur disais souvent : « Mais pourquoi confiez-vous vos capitaux à des raïas étrangers? Pourquoi ne vous groupez- vous entre coreligionnaires pour exploiter vos riches- ses? » Je recevais invariablement cette réponse : « Nous ne sommes pas encore capables de faire du commerce, de l'industrie, ou de la banque. Nous n'avons pas d'ingénieurs, nous n'avons pas de financiers. Nous manquons totalement de techni- ciens. Donc si nous voulons assurer à notre argent un bon placement nous devons faire appel au con- cours des Arméniens, des Grecs, des Juifs, des Européens et des Américains! » Les Musulmans pourront donner d'excellents employés, mais ne J 1 "J L K K E M A M b M !•: J) li \ A N 1 i. l. S AhJ.lUR leur demandez pa$, pour l'instant du moins, des administrateurs et des directeurs. Telle est, en résumé, la réponse que l'on peut faire à ceux qui accusent, comme Talaat, les Ar- méniens de s'être enrichis aux dépens des Turcs. Si cette accusation devait être reprise par des Français, je leur demanderais ce qu'ils pensent de nos compatriotes qui ont fait leur fortune en Tur- quie. Hésiteront-ils à dire que ceux-ci n'ont acquis leur situation que par leur travail et leurs écono- mies? Ce qui est vrai pour nos colonies de Cons- tantinople et de Smyrne l'est aussi pour toutes les communautés chrétiennes et juives de l'em- pire ottoman. Voyons maintenant le second grief formulé par Talaat. D'après lui, les Arméniens auraient conçu le projet de secouer le joug ottoman et de fonder un Etat libre. Est-ce exact? Si l'on étudie l'his- toire de Turquie, on constate que les Arméniens isolés dans les provinces orientales au .milieu de masses musulmanes étaient dans l'impossibilité de se plaindre. Quant à se révolter, c'eût été folie même d'y penser. Pressurés par les beys kurdes qui en avaient fait des machines à produire, jus- qu'à l'usure complète, des contributions régulières et irrégulières, ils ne trouvaient aucune protection auprès des valis. Abandonnés par les (représen- tants de la Porte, ils étaient renvoyés à leurs tyran- neaux de village moyennant une rançon qui fina- lement retombait sur leurs épaules et s'ajoutait à L r K É M A L I s M E I) li \' A N T I. li S A L L 1 t S !) 1 O toutes les autres pour accroître leur misère. 'C'é- taient de pauvres ilotes dont toute l'ambition était de ne pas mourir trop vite sous les coups de leurs seigneurs et maîtres. Humbles et dociles depuis qu'ils ont été réduits à l'esclavage, ils le seront en- core au milieu du Xix' siècle. La guerre russo-tur- que de 1 856 les trouve courbés sans murmure sous la dure loi du conquérant. Ils aideront par tous les moyens l'armée ottomane à se ravitailler, lui four- nissant gratuitement des vivres, des bêtes de trait, du fourrage, soignant, avec le plus fraternel dé- vouement, les blessés et les malades. Et comment sont-ils récompensés? Par des coups de matraque, par des persécutions si odieuses que des valis en furent eux-mêmes indignés. La Porte reçut de ces hauts fonctionnaires des rapports très chaleureux sur la (( loyauté des Arméniens » mais très sévères sur les mauvais traitements qui étaient infligés à ces paisibles sujets du Sultan. La Sublime Porte voulut donner à la nation fidèle (milleti sadyka) une marque officielle de confiance et de contentement, et elle lui accorda un sorte de (( constitution (1) qui comportait une Assemblée générale, siégeant au Patriarcat de Constantinople et composée de 1 40 membres, dont 1 20 élus directement par le peuple. » Mais, comme pour se faire pardonner par les fanatiques cet acte de générosité, elle ne tardait pas à fermer les yeux sur le martyre des Arméniens. (1) Le sort de PEmpire oUonuui. par André MandelsUm. Libratrie Pavot et Cle. !^ I 4 11^ K £ .M A L l s M E D E V \ N T 1. 1: S A 1. M É S Pendant la ^erre russo-turque de 1877-1878, l'Arménie fut à nouveau piétinée et par les bri- gands kurdes et par les soldats turcs. Elle entrevit cependant rhcure où elle pourrait obtenir quelque adoucissement à son infortune. Les Turcs, en effet, battus, craignirent que le tsar ne la détachât de leur empire. Pour éviter ce démembrement, ils poussèrent le patriarche arménien Nersès à deman- der l'autonomie administrative. C'est pourquoi le traité de San Stefano stipulait que la Sublime Porte s'engageait (( à réaliser, sans plus de retai'd, les améliorations et les réformes exigées par les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Kurdes et les Circassiens. » Cet engagement fut confirmé par l'article 61 du traité de Berlin, mais il ne fut jamais tenu, en dépit des multiples inter- ventions des six grandes puissances. Au lieu de protéger les Arméniens le gouvernement turc créa cette fameuse cavalerie Hamidié qui devait les sabrer sans raison et sans pitié. Ce n'était pas assez. Le Sultan Abd-Ul-Hamid veut en finit avec les criailleries des ghiaours qu'on écorche. Il ordonne qu'on leur coupe et la langue et le cou. Une première saignée a lieu, à titre d'essai, à Sam- soun. Les puissances s'indignent, leurs ambassa- deurs protestent auprès de la Porte et présentent ur projet de réformes. Le 20 octobre 1 895 Abd-Ul Hamid, expert en l'art de duper et de diviser la chrétienté, fait semblant d'accepter l'essentiel dej I-t KÛMALISMi: DEVANT M: S ALLIES 3 1 i) ►ropositions anglo-franco-russcs. II signe un iradé iui sanctionne ses promesses. Mais en même temps donne le signal d'une grande tuerie. Et 100.000 arméniens sont fauchés. « 100.000 Arméniens, :crit M. Mandelstam (I) qui fut, pendant plu- ieurs années, premier drogman de l'ambassade le Russie à Constantinople, périrent dans ces nassacres, précédés presque toujours par les tor- ures les plus raffinées ; les femmes subissant avant eur mort les derniers outrages, «t les petits en- ants même ne trouvant aucune grâce devant les )ourreaux; près de 2.500 villages furent dévastés, )50 convertis à l'islam, 568 églises et cloîtres dé- ruits, 282 convertis en mosquées, près d'un dcrai- nillion d'Arméniens précipités dans la misère. Constantinople elle-même ne fut pas épargnée. Sous îles yeux des représentants impuissants de 'Europe, à deux reprises, en 1895 et en 1896, es autorités turques y organisèrent d'effroyables boucheries. Tel est l'horrible bilan dressé, sur la 3ase du rapport présenté le 4 février 1 896 au Sul- tan par les ambassadeurs des grandes Puissances, ît sur la foi d'autres nombreux témoignages euro- péens, par le pasteur allemand Lepsius, qui visita l'Arménie quelques mois après les massacres et les décrivit dans un livre émouvant. ^) Ce n*est pas seulement le Dr Lepsius qui témoigna contre la barbarie turque, ce sont MM. P. Cambon, de la Boulinière, le premier, ambassadeur de la Ré- U) Le sort de l'Empire ottoman, op. Cit.. 3 1 0 L K K É M A L I S M K DEVANT t. K S ALLIES" publique française, le second, chargé d'affaires l Constantinople ; Meyrier, vice-consul de France à Diarbékir. Relisez le Livre Jaune (1893-1897) vous y trouverez ces dépêches écrites en plein drame : M. Meyrier, vice-consul de France à Diarbékir à M. P Cambon, ambassadeur de la République française, i Constantinople. Diarbékir, 31 octobre 1895. Les musulmans ont adressé au Sultan un télégramm< de protestation contre les réformes dont copie a été remis( au vali, et ils ont décidé, dit-on, si la réponse n^est pa: satisfaisante, de mettre immédiatement, c'est-à-dire demaii vendredi, leurs projets de vengeance à exécution. Les chré tiens sont dans une crainte extrême. Ils ont fermé le mar ché hier de meilleure heure; ils appréhendent de l'ouvri: aujourd'hui. Ils sont convaincus qu'une action énergiqu( et immédiate de la part du gouvernement peut seule le sauver. Malgré cela le vali m'a assuré hier soir qu'il m craignait rien du côté des musulmans, et que si les chré tiens restaient tranquilles, il peut répondre de l'ordre dan tout le vilayet, La situation est très grave. M. Meyrier à M. P. Cambon. Diarbékir, 2 novembre 1895. La ville est à feu et à sang. Depuis plusieurs jours les musulmans préparaient o massacre, ils l'ont mis à exécution. L'invasion de la mos quée par les Arméniens est de pure invention. Le mas sacré a duré toute la journée et ne semble pas près de finir M. Meyrier à M. P. Cambon. Diarbékir, 3 novembre 1895. Je vois de chez moi les soldais, zapliés et kurdes ci grand nombre^ qui tirent sur les chrétiens. LL KEMALiâMB DEVANT LES ALLIES .M/ Après ce carnage les bêtcô fauves se reposent. Elles sont repues de sang pour quelques années. Tout à coup éclate sur la tête d'Abd-Ul-Ha- mid, comme la foudre, la révolution de Salonique. Est-ce possible ? Il y aurait donc des Turcs capa- bles d'apporter aux opprimés 'la justice et la liberté ? O miracle ! Les Arméniens accourent, haletants, joyeux vers les sauveurs qui vont enfin briser leurs chaînes. Et ils deviennent les plus fer- mes appuis du Comité Union et Progrès. Surviennent les massacres d'Adana. — C*est la réaction hamidienne, accusent les Jeunes-Turcs, qui les a organisés pour nous com- promettre aux yeux du monde civilisé. — Eh bien, nous vous croyons, répondent les Arméniens, et nous vous restons fidèles! Même après les Vêpres ciliciermes, les Jeunes- Turcs trouvèrent auprès de leurs victimes le con- cours le plus actif et le plus sincère. C'est un Ar- ménien, Oscan efîendi, qui sera le grand réorgani- sateur, comme ministre, des postes et télégraphes (1913-1914). Pendant les guerres balkaniques c'est M. Ga- briel Noradoughian qui fut ministre des affaires étrangères de la Sublime Porte, et qui signa le traité de paix avec la Bulgarie. En 1909, il avait été ministre des Travaux publics dans le cabinet Kiamil pacha et, en cette qualité, il avait dressé un remarquable plan de travaux à répartir sur une période de trente ans. Si on l'avait écouté la Tur- 3 1 8 L i: k li M A L 1 s .M li O i: V A N T I. E S A L L I £ 6 quîe aurait réalisé des progrès gigantesques dans le domaine économique. Elle aurait eu des che- mins de fer, des routes, des ports, qui auraient fait circuler la vie et la richesse dans tout l'empire. M. Noradoughian avait appelé des ingénieurs éminents pour imettre debout son vaste programme. Mais les Jeunes-Turcs se souciaient bien de l'ave- nir du pays! iCe qu'ils voulaient c'était asseoir et étendre leur domination. Et pour cela il ne leur fallait pas des compas, il leur fallait des canons. Ils renvoyèrent M. Noradoughian à ses chères études et ils commencèrent à exécuter le dessein monstrueux qui était au 'fond de leur pensée >et qu'ils avaient caché jusque-là à l'Europe crédule. Ils entreprirent furieusement le nivellement de la Turquie. Désormais il n'y aura plus d'Arméniens, plus de Grecs, plus de Juifs, plus d'Albanais, plus d'Arabes, il n'y aura que des Turcs. Et lorsque le Kaiser les invitera au somptueux festin des bar- bares, à la sanglante orgie des cannibales, ils se jetteront comme des affamés sur la chair pante- lante de tous les chrétiens livrés sans défense à leurs crocs aigus et tranchants. C'est la "guerre mondiale! Que feront les Ar- méniens? (( Ils ,nous trahiront! )) teille est la troi- sième accusation que porte contre eux Talaat. Déçus dans toutes leurs espérances, traqués, poignardés, couverts de blessures, las de gravir un calvaire sans fin. ils tournent leurs regards cplorés vers l'Entente qui fjette à tous les peuples la pro- LE Kt.MALlSME DEVANT LES ALLIK» 3l9 messe d'une libération prochaine. Ceux qui peu- vent se battre iront rejoindre les armées alliées, si aucune barrière n'entrave leur élan spontané. Les colonies et les étudiants arméniens de France fournirent à la légion étrangère (1" et 2° régiments) plusieurs centaines de volontaires dont 87 0/0 tomberont au champ d'honneur ou seront grièvement blessés. Plus tard, 12.000 Arméniens d'Amérique s'engageront dans l'armée des Etats- Unis et se battront en Champagne. Plus de 165.000 Arméniens se battront dans larmée régulière sur le front russe contre les Aus- tro-Allemands et au Caucase. En outre, des Arméniens de Turquie réfugiés au Caucase formeront plusieurs bataillons de vo- lontaires dont le nombre atteindra 15.000 et qui feront la conquête des vilayets d'Erzeroum, de Bitlis, de Van et de Trébizonde, comme auxi- liaires de l'armée russe. Après la révolution, les troupes russes évacuè- rent l'Arménie turque qu'elles occupaient et s'éloignèrent même du Caucase. A ce moment-là les Arméniens improvisèrent une armée qui lutta toute seule contre les troupes turques pendant plu- sieurs mois et rendit pénible et lente leur avance vers le Caucase. Ces, combats menés par l'armée arménienne, les luttes livrées aux Turcs par les corps de volontaires que commandait le général Antranik, et la longue résistance des Arméniens de Bakou retardèrent de huit mois la prise de cette 33 320 LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS ville par les Turcs et les Allemands. Le concours donné par les Arméniens aux Alliés fut très impor- tant ; en retenant longtemps un certain nombre de troupes turques qu'ils empêchaient ainsi d'aller grossir l'armée opposée aux Anglais en Mésopo- tamie, ils rendirent un service qui fut hautement apprécié par le gouvernement britannique dans ses déclarations faites à la tribune de la Chambre des Communes. Ludendorff avoue, dans son grand ouvrage sur la guerre, qu'à la fin de l'année 1917 et au début de 1918, les armées allemandes ont souffert du manque de pétrole ; la prise de Bakou arrivait trop tard ; or, ce sont les Arméniens qui ont le plus contribué à retarder la chute de cette ville. Enfin, les Arméniens organisèrent la Légion d'Orient, sur une demande qui avait été faite à M. Boghos Nubar, président de la Délégation nationale arménienne, par M. Georges Picot, repré- sentant le Gouvernement français. Un accord inter- vint à l'ambassade de France, à Londres, en pré- sence de Sir Mark Sykes, dans les conditions sui- vantes : M. Boghos Nubar déclara à M. Georges Picot que les Arméniens étaient tout prêts à donner des volontaires, pourvu que le sang qu'ils verseraient assurât la libération de leur patrie. Il ajouta que les volontaires ne se présenteraient en nombre im- portant que s'ils avaient l'assurance qu'ils n'au- raient à combattre que leur ennemi séculaire. Certes, disait M. Boghos Nubar, des volontaires Il K I. .M A l. ISM i: DEVANT l. i: S A 1. I. I t: S Sj l rm^niens de France combattent depuis deux ans ur le front occidental, mais on conçoit que, dans es circonstances actuelles, ceux de Tétranger ne euîllent s'engager que s'ils vont combattre en Ar- nénie. M. Picot trouve cela tout naturel. Il demande eulement, pour éviter tout malentendu, si un dé- larquement éventuel en Syrie, ou du côté de îmyrne, ou même dans les Balkans, entrepris dans 5 but de battre les Turcs, serait considéré comme onforme à cette condition. Le président de la Délégation arménienne ré- ond que le but étant de libérer l'Arménie, un ébarquement fait pour des besoins stratégiques, n Syrie ou en Asie Mineure, satisferait certaine- lent à sa demande. Ce serait plus douteux dans ; cas des Balkans. M. Picot approuve et il ajoute que sa question 'avait eu d'autre objet que de faire préciser le oint de vue arménien. Ce point éclairci, on parle de la question de autonomie. Pour permettre d'appuyer avec plus e force l'appel qui sera fait aux volontaires et * obtenir un meilleur résultat, le président de la )élégation déclare qu'il doit pouvoir assurer qu'à issue de la guerre, la France, prenant la Cilicie - dans des limites déterminées par l'accord récent es Alliés, — Jj créera une Arménie autonome, [in :1e permettre à la race de se développer et à 322 LE KKMALIS-ME DEVANT LES ALLIES la nationalité arménienne de se reconstituer sou$ sa protection. M. Picot Vautorise à donner cette assurance. En conséquence, il est convenu que le président de la Délégation enverra une dépêche à son fils» en Egypte, pour Tengager à faire prendre toutes mesures utiles. On encouragera l'enrôlement des volontaires en faisant savoir qu'il a -reçu Fassu- rance qu'après la victoire des Alliés, les aspira- tions arméniennes recevront pleine satisfaction. En résumé, il €st décidé : 1 ° Que les volontaires n'auront pas à se battre en France ni sur un autre front d'Europe, et seront exclusivement utilisés pour un débarquement en Turquie d'Asie ; ils lutteront contre leurs ennemis séculaires p>our délivrer leur sol natal. 2° Que la France s'engage à donner, après la victoire des Alliés, l'autonomie à la Cflicie, qui sera placée sous sa protection. 3° Que le télégramme suivant de M. Nubai à son fils, en Egypte, sera envoyé en chiffre par le ministre des Affaires étrangères : Arakel Bey Nubar. Le Caire, 27 octobre 1916 Me référant ma lettre 6 octobre sur questions volon taires, ayant reçu depuis assurance formelle qu'à la vie toire des alliés nos aspirations nationales seront sati& faites, je vous engage à faire prendre mesures pour encou rager et faciliter engagement du plus grand nombre d( volontaires possible, sous réserve des mesures de précau tions indiquées dans ma susdite lettre et toutes autres pré cautions qui seraient jugées nécessaires. Rentrerai Paris. NUBAR. LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 323 Aï. Pkol et Sir Mark Syk^s confirment leur ntier accord sur tous ces poinù. A la suite de l'accorcl intervenu entre le minis- ère des Affaires étrangères et le président de la )élégation nationale arménienne, une Mission rançaise, sous la direction du comntandant Ro- lieu, fut envoyée en Egypte. Elle arriva au Caire !n novembre 1916 et se mit en rapports avec les hefs des diverses organisations arméniennes pour a constitution d'une Légion, forte de plusieurs >ataillons, dénommée « Légion d'Orient ». Conformément à l'accord intervenu, il était con- tenu : I ° Que la constitution de la Légion d'Orient ivait pour but de faire contribuer les Arméniens i la libération de la Cilicie et de leur créer ainsi le nouveaux titres à la réalisation de leurs aspira- ions nationales. 2° Que les légionnaires arméniens ne combat- taient que contre le Turc, et seulement en Cilicie. 3° Que la Légion arménienne formerait à l'ave- lir le noyau de l'armée arménienne. Plusieurs milliers de jeunes Arméniens répon- lirent à l'appel de la Délégation nationale armé- lienne ; trois mille s'enrôlèrent, furent exercés dans 'île de Chypre par le commandant français et for- nèrent trois bataillons de la Légion d'Orient. Ces volontaires prirent part aux combats de Palestine, *y distinguèrent par leur vaillance, particulière- 024 ^^ KÛMAL,1»MK UUVANX LES AljliIKb méat dans la grande bataille de TArara. Âpres la capitulation de la Turquie, un millier de volon- taires arméniens, recrutés panni les survivants des déportations, sauvés par la victoire des Alliés, s'en- rôlèrent et formèrent le quatrième bataillon. A ce moment, le Gouvernement français donna à ces quatre bataillons le nom de « Légion armé- nienne )). Ces légionnaires furent les premiers à entrçr à Bey^rouih et au Liban, et ensuite, avec un contingent de tirailleurs algériens, à Alexandrette, puis, ils furent chargés, par le commandant fran- çais, d'occuper toute la Cilicie. Jusqu'au moment de sa dissolution (le 19 août 1920), la Légion ar- ménienne prit part, aux côtés des troupes fran- çaises arrivées par la suite, à toutes les luttes me- nées contre les kémalistes. On doit mentionner aussi le concours d'autres groupements de volontaires arméniens qui se for- mèrent à Adana, à Tarsous, à Mersine, à Dort- Yol, dans l'Amanus, à Ourfa, à Marach et con- v:oururent à la défense de ces villes. On ne peut pas oublier non plus l'effort particulièrement brillant des huit cents volontaires d'Aïntab, qui sous la direction de leur chef, M. Adour Lévonian, assis- tèrent les troupes françaises dans la lutte contre les kémalistes, puis, lorsque la ville eut été évacuée par les Français, défendirent tout seuls, pendant plusieurs mois, le quartier arménien, forcèrent les Turcs à conclure avec eux une trêve armée. A l'au- tomne de 1920, sur l'invitation du commandant 1 LE KÉ.MAUSMK UKVANT LES ALLIKS 325 qui avait décidé de réoccuper Aïntab, ces volon- taires prêtèrent encore une fois leur aide dévouée aux troupes françaises, pendant les cinq mois que dura le siège. Il faut citer enfin Théroïque résistance que les Arméniens de Hadjin, après le départ des Fran- çais, ont opposée, avec leurs propres moyens, pen- dant huit mois (mars-octobre 1 92 1 ) , aux troupes kémalistes, jusqu'à la chute de la ville, suivie du massacre de tous les habitants, dont, seuls, quatre cents purent franchir les lignes ennemies, en com- battant, et vinrent se réfugier à Adana. Les Alliés ont-ils méconnu les services rendus à leur cause par les volontaires arméniens ? Le maréchal Allenby, commandant en chef les armées alliées au Levant, adressait, le 12 octo- bre 1918, au président de la Délégation nationale arménienne, ce télégramme : Mes sincères remerciements à vous el aux Arméniens pour votre agréable télégramme de félicitations. Je suis fier d'avoir eu un contingent arménien sous mon comman- dement. Ils ont comballit brillamment et ont pris une grande part à la victoire. Le lieutenant-colonel Romieu, commandant en chef le régiment de marche de la Légion d'Orient, prononçait, le 22 septembre 1918, aux funérailles des volontaires tués à la bataille de TArara, l'allo- cution suivante : Au nom de tous les chefs, gradés et soldats du sous- secteur de droite, je salue nos morts arméniens du combat d'hier. 326 LK KÉMALlSMÈ DtVANl' 1, t S ÀLLiÉS Ils sont tous tombés sur cette position où nous venons de faire un^ poignant pèlerinage, nous avons évoqué aussi, devant l'horizon libéré à perte de vue, le prodigieux résul- tat de la victoire. Le bataillon a abordé cette position d'un bel élan ino- piné ; il s'y est maintenu sous les rafales de l'Arara, dont les Allemands avaient fait le pivot puissant de la résis- tance turque dans le secteur oii elle vient d'être brisée. La belle contenance du bataillon, pendant plus de douze heures, malgré les pertes, a permis de réaliser la mission qui était de fixer l'ennemi, et, par suite, a rendu inutile l'engagement du bataillon. Jamais la ténacité de votre race, — qui a fait votre survivance à travers des siècles d'épreuves — n'a eu plus bel emploi. Sur ce terrain où hier le moindre geste appelait la mort nous avons la fière consolation d'ensevelir les héros armé- niens, tous tombés au premier rang, face à l'ennemi, en donnant l'exemple. Tous méritent la croix de guerre, tous sont les patrons, les saints de la Légion d'Orient. Dormez dans votre gloire; vous avez ouvert la route à la justice et au droit chassés de ces régions d^uis dbe siècles. Nous saurons être dignes de vous, pour que cette réparation soit complète et durable. J'en fais le serment sur votre tombe, devant ce cime- tière dont nous ferons un monument de gloire et que nous appellerons le cimetière de l'Arara, pour réunir dans ce nom le souvenir de nos morts, de leur sacrifice, de leur victoire et de l'horizon quelle ouvre aux aspirations natio' nales de leurs compatriotes. Voici une citation de la Légion arménienne, à l'ordre du corps expéditionnaire français, pendant l'expédition de Palestine : Le chef du détachement français, sous les ordres duquel les Arméniens ont combattu, a mis en lumière les qualités d'endurance et d'ardeur des soldats arméniens, dont la fidélité à VEntente ne s'est jamais démentie. \.K KKMALISME DEVANT ttS ALLlÉS 327 En octobre 1919, le colonel Brémond, admi- nistrateur en chef des territoires ennemis occupés, adresse à M. Boghos Nubar, président de la Délé- gation nationale arménienne, cette dépêche : J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que la Légion arménienne, sous le corïimandement du lieutenant- colonel Flye Sainte-Marie, a fait preuve d'une belle tenue lors des opérations pour l'occupation d'Aïntab et de Ma- rache où elle a joué un rôle très remarqué. Cette belle attitude a produit la meilleure impression sur la popula- tion. Le même mois, le commandant de Tarmée fran- çaise adresse à la Légion arménienne ce haut té- moignage : Le commandant de l'armée française est fier de la belle tenue militaire des légionnaires. Ils ont soulevé des senti- ments d'unanime satisfaction pour l'accomplissement im- peccable de la tâche difficile qui leur était dévolue. Il envoie ses félicitations aux officiers, sous-officiers gradés et légionnaires et jusqu'aux plus humbles de leurs collabo- rateurs, qui grâce à leur discipline ont pu rétablir l'ordre et la sécurité. Le 9 juin 1920, le capitaine André, gouverneur militaire de Djebel Bereket, gouverneur d'Osma- nieh, lance cette proclamation : Les Arméniens du quartier arménien ont contribué puissamment à repousser le 28 mai les deux attaques de l'ennemi armé de fusils et de grenades. Cette nation n'a rien perdu de son énergie morale. Les Arméniens cl les Grecs qui se trouvent aux environs d'Os- manieh peuvent être fiers de la bravoure dont ils ont fait la preuve. L'attaque du 5 juin des Arméniens s'élançant de leurs tranchées stir l'ennemi a été l'objet des félicitations du colonel commandant le secteur. Le Gouverneur est heu- 3i28 Lii kémausMe oevaNt Les alliés reux d'avoir sous son ordre un peuple qui, par son organi- sation, par sa discipline et par sa bonne conduite est appré- cié de tous. Par cette action les Arméniens ont démontré qu'ils peuvent agir bravement en même temps qu'ils ont fourni la preuve de la confiance qu'ils ont dans les mérites et le génie de leur propre race. Arméniens ei Grecs jouiront du fruit de leur vaillance dans un avenir prochain. A cette occasion le Gouverneur leur envoie ses sincères et vifs remerciements. Le 10 février 1921, le lieutenant-colonel An- dréa, commandant la colonne d'Aïntab, signe ce brevet d'héroïsme : Au moment où le succès vient de couronner les efforts des troupes assiégeant Aintab, le lieutenant-colonel An- dréa, commandant les troupes françaises, envoie ses félici- tations à M. Lévonian et à ses soldats pour le bel exemple de bravoure et de ténacité qu'ils ont donné en luttant aux côtés des Français. Ils ont su, par un travail incessant, faire du front de la ville arménienne une ligne puissante contre laquelle l'en- nemi n'a jamais rien pu tenter. Le lieutenant-colonel Andréa les remercie de l'aide pré- cieuse qu'ils ont fournie aux troupes françaises pendant ces longs mois de siège. Enfin, voici un ordre de régiment qui sera lu à l'occasion de la dissolution de la Légion armé- nienne : Djihan, le 19 août 1920. Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, La dissolution de la Légion arménienne vous libère vis- à-vis de la France d'un contrat que vous avez généreuse- ment souscrit en l'an 1 9 1 6 et en 1917. Vous avez quitté vos foyers pour vous ranger aux côtés des alliés. Maintenant, sur le chemin du retour, appelés à sillonner le monde, vous aurez la légitime fierté de pas- ser parmi les peuples avec la réputation d'hommes qui con- LE KÉMALltiME DEVANT LES ALLIES 37\) sacrèrent trois années d'efforts au rétablissement des liber- tés que nos ennemis communs achevcdent de compromettre. L'Arara, en septembre 1918, vous donna l'occasion de participer au triomphe des armées alliées. Depuis, en des jours plus sombres, la France se plaît à reconnaître qu'elle peut compter sur le même dévouement et sur le même courage de la part des légionnaires. Cette union dans les jours glorieux et dans les périodes difficiles scelle à jamais la profonde camaraderie unissant les cœurs des combattants arméniens et français. A Ma- rach, ils tombèrent ensemble pour l'idéal commun de jus- tice et de paix. L'image de nos braves couchés côte à côte dans un linceul de neige s\)mbolise l'étroitesse de notre attachement. Devant leur pieux sacrifice, je m'incline pro- fondément. Que de valeureux légionnaires sont tombés inconnus dans des combats obscurs! La simplicité de leur mort est un titre qui surpasse toutes les gloires. La France qui sait ce que c'est que l'héroïsme honore l'humble, le modeste, le frappé sans éclat, sans témoin, sans histoire! La plaine de Djihan vit les derniers exploits; l'enlève- ment du canon de Yaparlak, l'attaque de la ferme de Ibrahim Bey, la prise de Manguet parlent hautement de vos valeurs. D'Aïntab à Mersine, de VEuphrate au Taurus, le pa^s s'illustre de vos nombreux faits d'armes. Officiers, sous-officiers, caporaux et légionnaires, A la veille de me séparer de vous, je tiens à exprimer ma profonde gratitude pour vos glorieux services. Je gar- derai l'impérissable souvenir de votre bravoure et de votre ardeur. La France généreuse se souviendra fièrement quelle eut l'honneur de confier à des fils d'Arménie un lot de baïonnettes qu*îls manièrent d'enthousiasme. Puisse le sang versé, puisse l'héroïsme commun ne pas rester stérile 1 Il faut, braves légionnaires, vous inàpiret de l'histoire, retenir de l'enseignement français les bienfaits de la dis- cipline qui vous mèneront au faîte de vos aspirations. 33o m: kémalisme devant Mi» alliés Je fais des vœux pour le bonheur de vos foyers et pour la prospérité de votre Patrie qui vous est chère Officiers, sous-officiers, caporaux et légionnaires. Adieu! Qu*àjouter à ces pages écrites par la loyauté de nos chefs militaires ? Oui, les Arméniens se sont battus, dans nos rangs, sous nos trois couleurs, contre les Turcs et les Allemands. La Porte, certes, pouvait prendre toutes les pré- cautions d*usage pour empêcher les sujets otto- mans, quels qu'ils fussent, d* aller rejoindre Ten- nemi. Elle avait parfaitement le droit de traduire devant les cours martiales tout Arménien coupable de défaitisme ou de trahison. Mais ce n*est pas cela qu'on reproche aux Jeunes-Turcs. Ce qui a soulevé l'indignation de tous les gens de cœur, même chez les Allemands, ce qui restera une tache ineffaçable, c'est le massacre, froidement conçu, méthodiquement réalisé, de un million d'êtres inof- fensifs. Ce sont des vieillards, des femmes et des enfants qui ont été assassinés par masses compactes, comme des troupeaux qu'on égorge à l'abattoir, sans un tri, sans aucune distinction. On ne jugeait pas des coupables, on exécutait des innocents. Y eût-il eu trois cent mille Arméniens dans les armées alliées, ceux qui vivaient sous la loi ottomane de- vaient être respectés dans leur vie, dans leurs biens, dans leur honneur. A supposer que l'homme eût trahi, la mère, l'épouse, l'enfant devaient-ils être éventrés, écartelés, brûlés vifs ? Il y eut des Alsa- ciens et des Lorrains qui désertèrent l'Allemagne LE K é (i I. i: KK.MALISME U i: V A N T LES ALLIÉS de Londres, que le coq d'Angora eût chanté trois fois pour livrer la Cilicie à ses bourreaux, était pré- sident du Conseil en 1916. Le 7 novenibre de cette année, M. Louis Martin, sénateur du Var, lui adresse une lettre très documentée sur les souf- frances et la situation de l'Arménie. Il lui demande si, après toutes les manifestations qui se sont déjà produites, il ne croit pas le moment venu de pro- noncer, comme chef du Gouvernement et ministre des Affaires étrangères, les paroles réconfortantes qui annonceront aux Arméniens persécutés, ainsi que Va déjà fait V Angleterre, le jour prochain de leur libération et du châtiment de leurs bourreaux. M. Briand répond à M. Louis Martin par la lettre suivante : Monsieur le sénateur. Ainsi que vous le déclarez dans la lettre que vous avez bien voulu m'adresser au sujet de la situation des Armé- niens, la France, oubliant ses propres épreuves, a partagé l'émotion douloureuse des nations civilisées devant Vhor- reur des atrocités commises contre les Arméniens. Elle a détourné un moment ses pensées des crimes perpétrés sur son territoire contre la population civile pour adresser Fhommage de sa pitié à ces autres martyrs du droit et de la justice. Le gouvernement de la République a tenu dans les circonstances solennelles à flétrir les crimes des Jeunes- Turcs et à livrer au jugement de la conscience humaine leur monstrueux projet d'exterm'mation de toute une race, coupable à leurs ^eux d*avoir aimé le progrès et la civili- sation. Les représentants de la France auprès des Puissan- ces neutres ont été mis en possession de tous les documents cf«i devaient leur permettre de faire connaître autour d'eux les événements survenus. Pour l'honneur de l'humanité, LK KBMALISME DEVANT LES ALLIKS 33 J nous devons conserver l'espoir que les protestations indi- gnées que certaines de ces Puissances ont déjà fait entendre à Constaritinople contribueront à soustraire la nation armé- nienne à de nouveaux attentats. Pour la première fois, notre pa^s s'est trouvé impuis" sont à poursuivre en Turquie sa mission civilisatrice et à s'i) dresser en face de la barbarie de ses gouvernants. I! n'a laissé passer cependant aucune occasion de donner au peuple arménien le témoignage de sa pitié et de sa pro- fonde sympathie. Ses escadres ont pu arracher à la morl plus de 5.000 fugitifs qui ont été conduits en Egypte où ils ont reçu un accueil pouvant atténuer la rigueur de leur malheureux sort. Le gouvernement de la République a déjà pris soin de faire notifier officiellement à la Sublime-Porte que les Puissances alliées tiendront personnellement responsables des crimes commis tous les membres du gouvernement ottoman, ainsi que ceux de ses agents qui se trouveraient impliqués dans les massacres. Quand l'heure aura sonné des réparations légitimes il ne mettra pas en oubli les dou- loureuses épreuves de la nation arménienne et, d'accord avec ses alliés, il prendra les mesures nécessaires pour lui assurer une vie de paix et de progrès. Parlant au nom des Alliés, M, Briand, président du Conseil, déclarait, le 10 janvier 1917, qu'un des buts de guerre des Alliés était V « affranchisse- ment des populations soumises à la sanglante tyran- nie des Turcs » et le « rejet, hors d'Europe, de l'Empire ottoman, décidément étranger à la civili- sation occidentale. » M. Deschanel, président de la Chambre des Députés, écrivait, le 19 décembre 1917, au prési- dent de l'Union Intellectuelle Arménienne de Paris : Que les Arméniens gardent confiance! Leur histoire glorieuse n'a été qu'un long martyre. Le supplice n'a pas 338 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS encore pris fin. Mais déjà l'aube d'un jour nouveau paraît. Jérusalem est délivrée. Demain l'Arménie, victime san- glante de l'oppression turque, fêtera à son tour son affran- chissement. Demain les héros de la Marne, de l'Yser et de Verdun embrasseront fraternellement ses fils délivrés. M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étran- gères, faisait, à la Chambre des Députés, le 27 dé- cembre 1917, les déclarations suivantes : Jamais il n'a été question pour la France d'annexer ou d'incorporer sous une forme quelconque, en vertu du droit de conquête, des populations auxquelles il appartient de fixer elles-mêmes leurs destinées. Jamais — disaient les alliés dans leur réponse du 1 0 janvier 1917, au message du Président Wilson — il n'a été dans nos desseins de poursuivre l'extermination des peuples allemands et leurs disparitions politiques. Mais il n'est pas moins certain que nous avons des droits étroits à l'égard des nationalités opprimées non seu- lement de la Belgique, de la Serbie, de la Roumanie, dont le sort tragique commande plus que notre sollicitude, notre dévouement absolu, mais aussi de la Pologne. Nous ne séparons pas sa cause de la nôtre. Cette politique des droits des nationalités est l'honneur de nos traditions et de notre histoire; elle s'applique, dans notre pensée, aux populations arméniennes, syriennes, liba- naises comme aux peuples qui subissent, contre leur volonté, le joug de l'oppresseur, quel qu'il soit; tous ces peuples ont droit à nos sympathies, à notre appui; tous doivent avoir la possibilité de fixer eux-mêmes leur sort. M. Clemenceau, président du Conseil des minis- tres, écrivait à M. Boghos Nubar, à Toccasion du 14 juillet 1918 : Cher monsieur. Rappelant la conduite héroïque de vos compatriotes, vous me demandez de saisir une prochaine occasion pour Lte KËMALISMÈ DËVA.NT LES ALLIÉS 3^9 encourager leurs efforts et pour leur dire que les condi- tions imposées par la Conférence de Constantinople ne seront pas reconnues par le Gouvernement de la Répu- blique. La France, victime de la plus injuste des agressions, a inscrit dans ses revendications la libération des nations opprimées. Protectrice traditionnelle de ces peuples, elle a mani- festé à maintes reprises sa profonde sympathie pour les Arméniens. Elle a tout tenté pour venir à leur aide. L'esprit d'abnégation des Arméniens, leur loyalisme envers les alliés dans la Légion étrangère, sur le front du Caucase et à la Légion d'Orient, ont resserré les liens qui les attachent à la France. Je suis heureux de vous confirmer que le gouvernement de la République, comme celui du Royaumc'Uni, na pas cessé de compter la nation arménienne au nombre des peU' pies dont les alliés comptent régler le sort selon les règles supérieures de l'humanité et de la justice. M. J. Goût, ministre plénipotentiaire, sous-di- recteur des* affaires politiques au ministère des Affaires étrangères, écrivait ceci, au président de rUnion Intellectuelle Arménienne, au nom et par ordre de M. Georges Clemenceau : Les populations arméniennes peuvent être assurées que le gouvernement de la République sera heureux de leur conserver tout son appui en vue d'empêcher le renouvelle- ment des massacres dont elles ont été victimes et de leur permettre de se libérer définitivement du joug ottoman. Après l'armistice, le 21 novembre 1919, M. S. Pichon, ministre des Affaires étrangères, écrivait à M. Boghos Nubar, président de la Délégation nationale arménienne : I Comme vous le dites si justement, le triomphe de la I France doit sonner l'heure de la libération Je tous les 340 LE SÉMALISME DEVANT LES AI. LIES opprimés. Vous pouvez être assuré que le gouvernement de la République, profondément ému des souffrances en- durées par le peuple arménien, ne négligera rien pour lui préparer un avenir digne de sa civilisation. Le 1 6 février 1 9 1 9, M. Poincaré, président de la République, adressait à Sa Béatitude Mgr Paul Pierre XIII Terzian, patriarche des Armé- niens catholiques de Cilicie, une lettre dont voici le passage principal : ... L'Arménie n'a pas douté de la France comme la France n'a pas douté de l'Arménie, et, après avoir sup- porté ensemble les mêmes souffrances pour le triomphe du droit et de la justice dans le monde, les deux pays amis peuvent aujourd'hui communier dans la même allégresse et la même fierté. Le gouvernement de la République ne considère pas comme étant aujourd'hui accomplie la tâche qui lui incombe vis-à-vis des populations arméniennes. Il sait le concours que l'Arménie et plus particulièrement le noble pays de Cilicie attendent de lui pour jouir en toute sécurité des bienfaits de la paix et de la liberté, et je puis assurer Votre Béatitude que la France répondra à la con- fiance qu'elle lui a témoignée à cet égard. En juillet 1919, M. Pichon, ministre des Affai- res étrangères, adressait à M. Albert Thomas la lettre suivante : La Délégation Nationale arménienne qui groupe tous les Arméniens de toute origine et de toute opinion dans une admirable union sacrée, a tenu un contact étroit avec mon Département et a pu assurer ses compatriotes des senti- ments que la France nourrit en leur faveur et des efforts qu'elle fait pour leur assurer un avenir meilleur. La création de la Légion d'Orient où ont afflué les vo- lontaires arméniens, qui forment trois bataillons affectés au détachement français de Syrie-Palestine, a bien marqué aux yeux de tous que la France considère les Arméniens LE KE M A LIS ME DEVANT LES ALLIÉE 04! comme des alliés luttant pour secouer le joug du milita- risme germano-turc. Le \6 juillet 1920, à Spa, M. Millerand. prési- dent du Conseil, répondait à la Délégation tur- que, au nom du Conseil suprême : Les Allies voient clairement que le temps est venu de mettre fin et pour toujours à la domination des Turcs sur d'autres nations... Durant les vingt dernières années, les Arméniens ont été massacrés dans des conditions de bar- barie inouïe... Pendant la guerre, les exploits du gouverne- ment ottoman en massacres, déportations et mauvais trai- tements de prisonniers de guerre ont dépassé encore immen- sément ses exploits antérieurs dans ce genre de méfaits... Le gouvernement turc n'a pas seulement failli au devoir de protéger ses sujets de race ou non turque contre le pil- lage, la violence et le meurtre; de nombreuses preuves indiquent qu'il a lui-même pris la responsabilité de diriger et organiser les attaques les plus sauvages contre des populations auxquelles il devait sa protection. Pour ces raisons, les Puissances alliées se sont résolues à émanciper du joug turc tous les territoires habités par des majorités de race non-turque. Il ne serait ni juste, ni de nature à amener une paix équitable dans le proche Orient que de contraindre de nombreuses populations non-turques à rester sous la loi ottomane. Voyons maintenant ce que disaient les Anglais : Parlant à la Chambre des Communes, le 2 1 dé- cembre 1917, M. Lloyd George disait : « J'ai déclaré que la question de Mésopotamie devrait être laissée pour être résolue au Congrès de la Paix, tout en spécifiant cependant que cette région, amsi que l'Armé- nie, ne devraient jamais être replacées sou8 la domination néfaste des Turcs. » Dans un discours qu'il prononçait, le 5 janvier 042 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 1918, devant les délégués des Trade-Unions, le Premier britannique disait encore : Sans doute nous ne contestons pas le maintien de l'Em- pire ottoman dans les pays habités par la race turque, ni le maintien de sa capitale à Constantinople, les détroits unissant la Méditerranée à la Mer Noire étant internatio- nalisés. L'Arabie, VArménie, la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, suivant nous, ont le droit de voir reconnaître leur existence nationale séparée. Nous n'allons pas discuter ici la forme exacte que pourra prendre dans chaque cas par- ticulier la reconnaissance de celte existence. Bornons-nous à dire qu'i7 serait impossible de rendre ces pays à leurs anciens maîtres. En réponse à une question de M. Ramsay Mac Donald (député de Leicester, travailliste) , M. Bal- four a fait, le 1 1 juillet 1918, à Ici Ohambre des Communes, les déclarations suivantes : Le gouvernement de Sa Majesté britannique suit avec la sympathie et l'admiration les plus profondes la vail- lante résistance des Arméniens dans la défense de leurs libertés et de leur bonheur. Il fait tout son possible pour leur venir en aide. En ce qui concerne l'avenir de l'Arménie, je rappellerai simplement les déclarations publiques faites par les prin- cipaux hommes d'Etat des Puissances alliées. Cet avenir sera décidé suivant le principe indiqué par l'honorable membre : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Lord Robert Cecil, secrétaire d'Etat adjoint aux Affaires étrangères, disait, le 18 novembre 1918, à la Chambre des Communes : En ce qui me concerne, et je crois que dans cette ques- tion je puis parler au nom du gouvernement, je serais pro- LE KKMALI6ME DtVA.Ni i. La ALi.li:.6 -M-' fondement déçu si une ombre ou un atome du gouverne- ment turc était laissé en Arménie. En Italie, les hommes politiques ne se montraient pas moins ardents à défendre les droits de TAr- ménie. Le 26 novembre 1918, M. Luzzati pro- nonçait, à la Chambre des Députés, un discours éloquent dont je détache ces phrases : Dans la graduation du martyre, les Arméniens tiennent la première place; on pourrait les appeler les « protomar- tyrs ». Inénarrables sont les malheurs de ce peuple supé- rieur en civilisation dominé par des semi-barbarea. Mais le jour de la libération est imnùnent ; le prochain congrès de la paix effacera les dernières traces de la Sainte Alliance des Princes de 1815 contre les peuples opprimés. L'ini- tiative de cette rédemption doit revenir à l'Italie qui, sui- vant les enseignements de Mazzini, des rois libérateurs de la Maison de Savoie, de Cavour, de Garibaldi, ne s'est jamais enfermée, comme firent les Allemands dans un égoïsme national, mais, ayant elle-même l'expérience des longues douleurs, a désiré et poursuivi sa propre indépen- d2Lnce en même temps que celle de toutes les nations sub- juguées. Et mon âme d'Italien s'est réjouie quand, il y a quel- ques jours, le Président du Conseil à qui j'apportais les voeux de la société italienne « Pro Armenia » me lança cette réponse : « Dites aux Arméniens que je fais mieime leur cause. »... L'Italie libératrice de l'Arménie, c'est cet insigne honneur que je souhaite à ma patrie. M. Orlando, président du Conseil, répondit à M. Luzzati : le dois une parole à l'illustre orateur qui a ému la Chambre avec la description du martyre subi par les Ar- méniens. Il a voulu que mon affirmation qu'il lui a plu de répéter ne reste pas un engagement personnel; il a voulu que cet engagement soit pris aussi devant le parlement; 344 ^ ^ K IS M A L 1 s M E i» i; V A N T LES ALLIES «h bien, je lui en sais gré, et je dis que cet engagement js le maintiendrai. On me reprochera peut-être d'abuser des cita- tions, mais il m'a paru qu'il était indispensable de rappeler ce qui fut dit publiquement par les hom- mes d'Etat des trois pays alliés sur la question ar- ménienne. On comprendra mieux quel était le de- voir de la France en Cilicie, et l'on pourra mieux juger l'accord d'Angora. LL k h M A 1^ 1 > M 1- Il 1. V A -N i L L a A 1. L 1 L o -, - III LE DÉSACCORD FRANCO- ANGLAIS OU SONT LES ARMÉNIENS ? Le trciité de Sèvres avait stipulé (article 89) que le président des Etats-Unis d'Amérique serait prié de déterminer u la frontière entre la Turquie et l'Arménie dans les vilayets d'Erzeroura, Tré- bizonde. Van et Bitlis ». Déférant à ce désir, M. Wilson a tracé les limites du nouvel Etat qui doit être (( libre et indépendant ». L'Arménie engloberait, outre la République d'Erivan, une portion assez importante du territoire ottoman. Elle aurait un accès à la mer Noire. Mais tout cela est resté lettre morte. La République d'Eri- van elle-même n'est guère vivante, elle étouffe, enserrée comme dans un étau entre l'AnatoHe et l'Azerbeidjan, d'une part, la Géorgie et la Rus- sie rouge, d'autre part. Pour ne pas être étranglée tout à fait, elle a dû consentir à prendre le masque bolcheviste. La protection de Moscou ne lui a pas épargné la douleur de perdre Kars et Ar- dahan qui ont été cédées au gouvernement d'An- gora, mais elle lui pemiet d'entretenir sous la cendre l'étincelle qui ranimera le foyer national. 346 LE KÉMALlSMfe bfeVANt LES ALLIES M. Lloyd George demandait un jour à un mi- nistre de la République d'Erivan : (( De ces deux maux, le bolchevisme et le kémalisme, lequel choi- siriez-vous, en désespoir de cause ? » Et le mi- nistre répondit : (( La grande masse n*hésiterait pas, le peuple irait vers Lénine et non vers Mous- tafa Kemal. » Oui, malgré toutes les privations que le régime des Soviets fait subir aux plus labo- rieux et aux plus sages, les chrétiens ont au moins la certitude de n'être pas massacrés. Les vieillards, les femmes et les enfants ne sont pas égorgés, tor- turés, brûlés vifs. S'ils sont malheureux, s'ils ont faim, ils pensent que tout cela n'aura pas de len- demain. Ils sont convaincus que le communisme ne sera qu'une épreuve passagère, comme le fut la guerre pour la Belgique et le nord de la France. L'avenir leur appartient. Avec les Jeunes-Turcs, au contraire, tout espoir doit s'éteindre, c'est encore et toujours la mort qui décimera la race jusqu'aux derniers rejetons. Le jour où les Alliés ont abandonné Batoum et Tiflis, ils laissaient le champ libre aux bolche- vistes et aux kémalistes qui purent ainsi se donner la main pour agiter l'Asie. En s'appuyant sur les Géorgiens, les Arméniens, les Vieux-Turcs, les Kurdes et les Grecs, ils auraient opposé une bar- rière sûre à l'expansion du bolchevisme dans le proche Orient et auraient mis les kémalistes dans l'impossibilité de menacer Conslantinople, les Dé- LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 347 troits et... la Cilicie... En envoyant à Batoum, à Tiflis, à Erivan, des canons, des munitions et quelques bataillons, et surtout des officiers, nous pouvions organiser avec les éléments indigènes une armée capable de garder à la fois le Caucase et l'Anatolie. Nous avons voulu faire une économie d'hommes et d'argent. Mais l'avons-nous faite ? Non, en ce qui concerne la France, puisque nous avons dû envoyer toute une armée en Cilicie. Et ce n'est pas fini. Par notre imprévoyance, par notre légèreté, par notre faiblesse, nous avons rendu presque insoluble la question d'Orient. Et nous serons obligés d'entreprendre plus tard une expé- dition de large envergure ou de nous résigner à subir dans toutes ses exigences la loi de Moustafa Kemal. Quoi qu'il en soit, les raïas arméniens ont dû chercher un abri après les épouvantables secousses de 1914-1918. Combien en restait-il au lende- main de l'armistice ? Il est difficile de donner un chiffre précis. Pourtant, si l'on confronte les statis- tiques provenant de diverses sources, et si l'on éta- blit une moyenne, on peut conclure que sur deux millions d'âmes que comptait la population armé- nienne de l'empire ottoman, près de onze cent mille ont survécu aux persécutions du Comité Union et Progrès. Mais ces rescapés se sont évadés de l'enfer anatolien. Il n'y a guère plus de soixante- dix mille Arméniens dans les régions de Tré- 34 M I 11 I \ VNI l.l. > \ I. I. I I s .^40 Londres, un accord qui devait être soumis à l'As- semblée nationale d'Angora. Voici le texte de ce document : Entre les hautes parties contractantes soussignées : Son Excellence M. Briand, président du Conseil, mi- nistre des Affaires étrangères, agissant au nom du gouver- nement français, d'une part, et Son Excellence Bekir Sami Bey, délégué de la grande Assemblée nationale d'Angora, agissant au nom du gou- vernement national turc, et muni à cet effet de pleins pou- voirs, qu' ont été trouvés en règle, Il a été convenu ce qui suit : A. — Cessation des hostilités et échange des prison- niers dans les termes de l'annexe ci-jointe. B. — Désarmement des populations et des bandes ar- mées, d'accord entre les commandements français et turc. C. — Constitution de forces de police (en utilisant la gendarmerie déjà formée) sous le commandement turc, assisté d'officiers français, mis à la disposition du gouver- nement turc. D. — D'accord entre les commandements français et turc : évacuation dans un délai d'un mois (après la ces- sation des hostilités) des territoires occupés par les troupes combattantes, au nord des frontières du traité de Sèvres. Les troupes turques se retireront les premières et occupe- ront, huit jours après l'évacuation, les localités évacuées par les troupes françaises. Des dispos'tions transitoires seront prises en ce qui con- cerne l'évacuation des territoires attribués à la Syrie par le traité de Sèvres et réincorporés à l'Etat turc par le présent accord, en raison de leur caractère ethnique. En raison de l'état de guerre prolongé et des troubles profonds qui en sont résultés, les troupes françaises se retireront progressivement dans des conditions déterminées par les autorités françaises et turques réunies en Commis- 3^0 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS sion sur les bases générales suivantes: pacification effec- tive, garantie de la sécurité des communications par voie ferrée entre l'Euphrate et le golfe d'Alexandrette, y com- pris le rétablissement des ouvrages d'art de l'Amanus et du pont de Djerablous, droit de suite militaire éven- tuel en cas d'attentats par des bandes, punition des cou- pables du guet-apens d'Ourfa. E. — Amnistie politique entière et maintien en fonc- tions du personnel administratif cilicien. F. — Engagement de protéger les minorités ethniques, de leur garantir l'égalité absolue des droits à tous égards et de tenir compte, dans une mesure équitable, de la quo- tité des populations pour l'établissement dans les régions à population mixte d'un équilibre pour la constitution de la gendarmerie et de l'administration municipale. G. — Collaboration économique franco-turque, avec droit de priorité pour les concessions à accorder en vue de la mise en valeur et du développement économique de la Cilicie, des régions évacuées par les troupes françaises, ainsi que des vilayets de Mamuret-el-Azis, Diarbékir et Sivas, dans la mesure où cela ne serait pas effectué direc- tement par le gouvernement ottoman ou les ressortissants ottomans à l'aide de capitaux nationaux. Concession à un groupe français des mines d'Argana Maden. Les concessions comportant monopole ou privilège se- ront exploitées par des Sociétés constituées selon la loi ottomane. Association la plus large possible des capitaux otto- mans et français (pouvant aller à 50 0/0 du capital otto- man) . H. — Institution d'un régime douanier approprié entre les régions turque et syrienne. I. — Maintien des oeuvres scolaires et hospitalières françaises et des institutions d'assistance. J. — Le gouvernement français instituera un régime admmistratif spécial pour la région d'Alexandrette, où les populations ont un caractère mixte, et s'engage à donner l. i; Kli.MALlSME DEVANT l. L S A L L 1 t S .>:' I aux habitants de race turque toutes facilités pour le déve- loppement de leur culture et l'emploi de la langue turque qui y aura le caractère officiel, au même titre que les langues arabe et française. K. — Transfert à un groupe français de la section du chemin de fer de Bagdad entre les portes de Cilicic et la frontière de Syrie. Toutes les dispositions seront prises pour faciliter à tous égards l'utilisation du chemin de fer respectivement par les Turcs et les Français, au point de vue économique et militaire. L. — La frontière, entre la Turquie et la Syrie, par- tira d'un point à choisir sur le golfe d'A'lexandrette immé- diatement au sud de la localité de Payas et se dirigeant sensiblement en ligne droite vers Meidan Ekbcs (la sta- tion du chemin de fer et la localité restant à la Syrie) . De là, la frontière s'infléchira vers le sud-est, de ma- nière à laisser à la Syrie la localité de Marsova et à la Turquie celle de Karnaba, ainsi que la ville de Killis. De là, la frontière rejoindra la voie ferrée à la station de Chotenbeg. Ensuite, la frontière suivra la voie ferrée de Bagdad dont la plate-forme restera en territoire otto- man jusqu'à Nizibin. Puis la frontière rejoindra le coude de l'Euphrate au nord d'Azekh et suivra l'Euphrate jusqu'à Djeziret-ibn- Omar. La ligne des douanes turques sera installée au nord de la voie et la ligne des douanes françaises au sud. ANNEXE Article premier. — En attendant la conclusion im- minente entre les hautes parties contractantes d'un ac- cord plus général, toutes opérations militaires actives seront entièrement arrêtées sur le front de Cilicic, et sur les con- fins de la Turquie et de la Syrie dès la réception des ordres donnés à cet effet à leurs troupes respectives, tant 34 352 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES par les autorités françaises que par les autorités d'Angora et au plus tard dans un délai d'une semaine. Pour hâter cette suspension d'hostilités, les chefs d'unités françaises ou turques feront connaître, dès qu'elles en seront avisées, aux forces adverses qui leur sont oppo- sées, la signature des présentes et l'arrêt des opérations. Article 2. — Dès réception des ordres urgents qui seront donnés par les deux hautes parties contractantes, les prisonniers respectifs, ainsi que toutes personnes fran- çaises ou turques, détenues à la suite des hostilités, seront remises en liberté et reconduites aux frais de la partie qui les détient aux avant-postes ou dans telle ville la plus proche qui sera désignée à cet e^et. Il ne sera fait exception que pour les criminels de droit commun, dont le cas sera réservé par un examen en commun. Article 3. — La présente convention est conclue sans limitation de durée, la reprise d'hostilités ne pou- vant avoir lieu de part et d'autre qu'après dénonciation en règle un mois à l'avance. Pendant la suspension des hostilités, les parties s'engagent à s'abstenir de tout ren- forcement d'effectifs et de toutes mesures, tendant à améliorer leur position respective : les seuls transports militaires autorisés seront ceux de relèves normales ainsi que ce qui concerne le ravitaillement et l'entretien des troupes. Fait à Londres, en double original, le 9 mars 1 92 1 . En même temps que MM. Briand et Bekir Sami bey négociaient à Londres, Youssouf Kemal bey, le D' Kiza Nour bey et Ali Fouad bey, délé- gués de la grande Assemblée nationale d'Angora, préparaient un traité d*union et de fraternité avec Tchitcherine et Djélal Korkmazoff, représentants du gouvernement de la République fédérative et socialiste des Soviets russes. Le 16 mars, ces plé- Lt KÊMALI8ME UEVANT LUS ALLIÉS 353 nipotentiairc» signaient une convention dont voici les principales clauses : Article I. — Les bolchevistes et les kéma- lisles considèrent comme inexistants tous traités ou conventions internationales qui leur seront imposés contre leur volonté. Le gouvernement des Soviets russes s'engage à ne pas reconnaître les conventions qui ont été déclarées nulles par la Turquie repré- sentée par la grande Assemblée nationale. Les frontières turques seront celles du Pacte national publié par la Chambre des Députés de Constan- tinople, le 28 janvier 1 920. Article IL — La Turquie garde Kars et Ardahan, qui lui avaient été données par le traite de Brest-Litovsk, mais cède à la Géorgie la ville et le port de Batoum. Article V. — Les Détroits seront ouverts à la navigation de tous les pays. L'élaboration d'un règlement international concernant la liberté des Détroits sera confiée à une conférence composée des délégués des Etats riverains. Mais l'indépen- dance absolue de la Turquie devra être respectée et Constantinople devra jouir d'une sécurité com- plète. Article VL — La Turquie est libérée de tous les engagements financiers et de toutes les conven- tions conclues avec les gouvernements tsaristes, ainsi que de toutes les obligations découlsuit de différents traités internationaux. 3h4 I^E KÉMALI8ME UEVANï LES ALLIÉS Article VII. — La Russie des Soviets accepte Tabolition pure et simple des capitulations. Par un acte additionnel qui sera signé plus tard, le gouvernement d'Angora s'engagera à ne conclure aucune paix avec aucun allié sans le con- sentement préalable du gouvernement de Moscou. A\G3R\ REXIE BEKIR SAMI BEY A peine TAssemblée nationale d'Angora aborde-t-elle l'examen de l'accord de Londres tou- chant la Cilicie, c'est un tollé de tous les extré- mistes contre la conduite de Bekir Sami bey qui (( a outrepassé ses pouvoirs ». Dans l'esprit des Jeunes-Turcs, Bekir Sami bey n'avait qu'une mis- sion d'enquête et de chantage. Il devait s'informer des dispositions de l'Entente, voir par quelle fis- sure on pourrait la diviser, exercer une pression sur le Sultan et créer un mouvement d'opinion en France et en Italie en faveur des revendications kémalistes, fondées sur « le principe des nationa- lités )). Le parti militaire ne voulait entendre par- ler à aucun prix d'un accord qui désarmait les populations et les bandes. Il n'admettait pas que sous une forme quelconque l'étranger s'immisçât dans les affaires intérieures de l'Anatolie. Et puis il y avait l'œil de Moscou qui veillait. Les Soviets avaient reçu des rapports sur les discours tenus par LE K li .M A L 1 6 M E U E V A .\ T LES M. I- 1 £ d 3^)5 Bckir Sarai bey à Londrw. Ils savaient que celui-ci avait dit à M. Briand : (( Aidez-nouf, et nous saurons vite nous débarrasser des bolcheviks 1 » Il fallait rassurer Tchitcherine qui aveùt exprimé des doutes sur la sincérité de Moustafa Kemal. La jeune Turquie avait besoin de l'appui de la Russie rouge pour garder les provinces du Caucase et pour reconquérir celles de Thrace et d'Ionie. L'Assemblée nationale rejeta donc l'accord de Londres. De plus, il fut décidé qu'une campagne serait entamée dans la presse pour exciter les Turcs contre l'Occident qui ne cherche que l'asservis- sement des musulmans. Le Yeni Cun publiait sous ce titre : « Est-ce l'Orient ou l'Occident ? » un article sensationnel, dans lequel le rédacteur disait : « Au cours de notre voyage en Europe, nous avons constaté que l'Occident est bien loin de reconnaître notre indépendance. La France et l'Italie, qui poursuivent cependant une politique contraire à celle de l'Angleterre, ne visent en fait qu'à coloniser notre pays. Il est évident qu'une entente avec l'Occident est impossible... (( L'Assemblée nationale a fait montre d'une grande clairvoyance en concluant un traité d'al- liance avec la Russie, elle avait compris que la Conférence de Londres ne donnerait aucun résul- tat... » Le Yeni Cun conseillait aux Turcs de s'entendre avec les peuples d'Orient, avec les trois cents millions de musulmans qui sont encore sous le joug de l'impérialisme occidental. 366 Lt K.ÉMAL1SME 1) fc V A i\ X L. t b A X L i »i 6 Le Hakimy^eti'MilU^é, porte-parole d'Angora, écrivait : (( En lisant les termes de Taccord sur la Cilicie, tels qu'ils furent proposés par M. Briand à nos délégués à Londres, nous voyons que la France a voulu nous tromper une fois de plus. (( ... La France nous demande un armistice; pourquoi pas une paix ? (( ... La France veut contrôler la ligne ferrée. Pourquoi ? « ... La France veut monopoliser toutes les richesses de la Cilicie. Pourquoi ? » Le ton devient d'une rare insolence. Le vaincu perfide insulte le vainqueur généreux : (( A cer- tains marchés, poursuit l'organe kémaliste, se trouvent des courtiers marrons. On les évite de crainte d'être dupé. Mais eux s*acharnent après nous, nous invitent avec mille assurances, mille bons mots, mille flatteries, à jeter un regard sur ce qu'ils offrent... Mais tout cela est faux, et il se cache dessous un truc ou une escroquerie. Les Français dans leur politique ressemblent à ces courtiers marrons. Depuis trois mois, leur presse et leurs politiciens sèment des louanges sur nous. Gouraud, Leygues, Briand... ont tous déclaré vou- loir s'entendre avec les Turcs. Regardons maintenant le fond de cette littérature ; en Cilicie des atrocités et des cupidités sans fin... L'impé- rialisme en pleine floraison. Dans ces conditions... laissons la France ajouter au péril allemand le péril turc. » LE KÉMaLISME devant LES A L L I t S J?J La presse jeune-turque renouvelait ses exploits de la grande guerre. Elle déversait sur notre pays des seaux d'injures. Mais plus elle crachait sur nous et plus nous courbions l'échiné. M. Franklin- Bouillon courait vers Angora pour demander l'aman. Le 27 juin, Youssouf Kemal bey, que l'on a nommé commissaire aux Affaires extérieures pour dissiper tout nuage entre Angora et Moscou, disait à l'Assemblée nationale : (( Vous savez très bien que les accords signés à Londres ont été rejetés tant par le gouvernement que par votre Assem- blée... Pourtant nos relations avec la France ont pris le bon chemin, nous marchons vers une entente et la fin de la guerre : je puis l'affirmer, grâce aux assurances qui nous ont été données de la part de la République française par M. Franklin-Bouillon, ici présent. La France veut à tout prix conclure la paix avec nous. Nous avons fait à ce sujet des propositions et nous attendons la réponse... Mais déjà, les Français ont retiré leurs troupes de Zon- gouldak... )) Dans quel esprit Youssouf Kemal allait-il négo- cier avec M. Franklin-Bouillon ? Il le fait savoir dans la même séance à l'Assemblée nationale par la déclaration suivante : « Au cours de la séance du 30 mai, notre président du Conseil avait exposé les lignes principales de notre politique étrangère. A mon tour, je répéterai que la politique que nous suivons, et que nous sommes fermement décidés à 358 LE K L AI A 1. 1 a M K DEVANT LES A L L IJi S suivre à l'avenir, ne peut pas s'écarter des principes posés par la grande Assemblée nationale et en général par tout le peuple. Notre politique étran- gère ne peut pas viser d'autre but que la recon- naissance de nos droits nationaux et de notre indé- pendance complète dans les limites de nos fron- tières, de notre souveraineté entière^ et notre libre développement, et sans aucune immixtion étran- gère. Pour cette raison, nous serons les amis de ceux qui reconnaîtront officiellement et effectivement la légitimité de notre cause. Nous nous efforçons de défendre notre droit contre ceux qui veulent nous l'arracher par la force. » En France, dans les rares milieux où l'on suit avec quelque attention ce qui se passe à l'étranger, on se demandait quelle était exactement la qualité de M. Franklin-Bouillon. Que faisait cet ancien député à Angora ? Y négociait-il des affaires de mines, de charbonnages, des concessions de tra- vaux publics, comme on le chuchotait à Constan- tinople, au nom et pour le compte d'un groupe de Paris? Etait-il un agent du Quai d'Orsay dûment accrédité pour discuter les bases d'un accord diplo- matique ? On ne pouvait pas croire que le cabinet Briand n'eût pas ressenti les affronts de toutes sortes infligés à l'amour-propre national. Eh bien oui, c'était vrai, M. Franklin-Bouillon s'était rendu à Angora, la corde au cou, pour solliciter la grâce l. K kL.M AhISMi; UrVANT h T. H A I. L I K S 1<3' I de Moustafa Ketnal. Et cette grâce, nous l'avons obtenue, et à quel prix ? K ACCORD D AXGORA Moustafa Kemal s'était écrié devant l'Assemblée Nationale : « La Turquie est une nation victo- rieuse parmi les nations vaincues. Oui, Messieurs, des peuples qui ont signé l'armistice en 1918 en qualité de vaincus, seule la Turquie est parvenue à ce résultat, grâce à sa politique prévoyante, et à la force de ses armes. » Voulant donner raison, par un acte solennel, à Moustafa Kemal, M. Briand, premier ministre de la République française, a ratifié cet accord d'Angora qui a consterné tous les chrétiens d'Orient. Voici le texte au bas duquel M. Franklin-Bouillon crut habile d'apposer sa signature, le 20 octobre 1921 : Article premier. — Les hautes parties contrac- tantes déclarent que, dès la signature du présent accord, l'état de guerre cessera entre elles ; les armées, les auto- rités civiles et les populations en seront immédiatement avisées. Art. 2. — Dès la signature du présent accord, les prisormiers de guerre respectifs ainsi que toutes les per- sonnes françaises ou turques détenues ou emprisonnées seront remis en liberté et reconduits aux frais de la partie qui les détient dans la ville la plus proche qui sera dési- gnée à cet effet. Le bénéfice de cet article s'étend k tous les détenus et prisonniers des deux parties quels que 360 LE k. t -M A H b M K DEVANT Lli S A L L 1 Û S soient la date et le lieu de détention, d'emprisonnement ou de capture. Art. 3. — Dans un délai maximum de deux mois à paiiir de la signature du présent accord, les troupes tur- ques se retireront au nord et les troupes françaises au sud de la ligne désignée à l'article 8. Art. 4. — L'évacuation et la prise de possession qui auront lieu dans le délai prévu à l'article 3 seront effec- tuées selon les modalités à fixer d'un commun accord par une commission mixte nommée par les commandants militaires des deux parties. Art. 5. — Une amnistie pl«iièrc sera accordée par les deux parties contractantes dans les régions évacuées dès leur prise de possession. Art. 6. — Le gouvernement de la grande Assemblée nationale de Turquie déclare que les droits des mino- rités solennellement reconnus dans le pacte national seront confirmés par lui sur la même base que celle établie par les conventions conclues à ce sujet entre les puissances de l'Entente, leurs adversaires et certains de leurs alliés. Art. 7. — Un régime administratif spécial sera ins- titué pour la région d'Alexandrette. Les habitants de race turque de cette région jouiront de toutes les faci- lités pour le développement de leur culture. Li langue turque y aura le caractère officiel. Art. 8. — I^a ligne mentionnée à l'artide 3 est fixée et présidée comme suit : La ligne frontière partira d'un point à choisir sur le golfe d'Alexandrette immédiatement au sud de la loca- lité de Payas et se dirigera sensiblement vers Meidan- Ekbes (la station du chemin de fer et la localité restant à la Syrie) . De là, elle s'infléchira vers le sud-est, de manière à laisser à la Syrie la localité de Marsova et à la Tur- quie celle de Karnaba, ainsi que la ville de Killis : de là, elle rejoindra la voie ferrée à Bagdad dont la plate- LE KÉMALlAMt UEVANr LU A ALLlÛb )lO fonne restera sur le territoire turc jusqu'à Nousci- bine; de là, elle suivra la vieille route entre Nouseibine et Djézéré-ibn-Omer où elle rejo-ndra le Tigre. Les localités de Nousseibine et de Djéziré-ibn-Omer ainsi que la route resteront à la Turquie : mais les deux pays auront les mêmes droits pour l'utilisation de cette route. Les stations et gares de la section entre Tchoban- bey et Nousseibine appartiendront à la Turquie comme faisant partie de la plate- forme du chemin de fer. Une commission composée des délégués des deux par- ties sera constituée dans un délai d'un mois à partir de la signature du présent accord pour fixer la ligne sus- mentionnée. Cette commission procédera aux travaux dans le même délai. Art. 9. — Le tombeau du Suleiman Chah, le grand- père du sultan Osman, fondateur de la dynastie otto- mane (tombeau connu sous le nom de Turc-Mézart) situé à Djaber-Kalessi, restera avec ses dépendances la pro- priété de la Turquie, qui pourra y maintenir des gardiens et y hisser le drapeau turc. Art. 10. — Le gouvernement de la grande Assem- blée nationale de Turquie accepte le transfert de la con- cession de la section du chemin de fer de Bagdad entre Bozanti et Nouseibine, ainsi que des divers embranche- ments construits dans le vilayet d'Adana, à un groupe français désigné par le gouvernement français avec tous les droits, privilèges et avantages attachés aux conces- sions, en particulier en ce qui concerne l'exploitation et le trafic. La Turquie aura le droit de faire ses transports mi- litaires par chemin de fer de Meidan-Ekbes à Tchoban- bey, dans la rég'on syr'enne, et la Syrie aura le droit de faire ses transports mil'taires par chemin de fer de Tcho- oan-bey jusqu'à Nouseibine dans le territoire turc. Sur cette section et ces embranchements, aucun tarif défiérentlel ne pourra être établi en principe. Cependant, les deux gouvernements se réservent le droit d'étudier, le 362 LE m1 M A L 1 s .M l: DEVANT L E f; \ LUI Lé cas écliéant. d'un commun accord, toute dérogation à cette règle qui deviendrait nécessaire. En cas d'impossibilité d'accord, chaque partie re- prendra sa liberté d'action. Art. II. — Une commission mixte sera instituée après la ratification du présent accord en Mie de con- clure une convention douanière entre la Turquie et la Syrie. Les conditions, ainsi que la durée de cette conven- tion seront déterminées par cette commission. Jusqu'à la conclusion de la convention précitée, les deux pays con- serveront leur liberté d'action. Art. 12. — Les eaux de Kouveik seront réparties entre la ville d'Alep et la région au nord restée turque de manière à donner équitablement satisfaction aux deux parties. La ville d'Alep pourra également faire, à ses frais, une prise d'eau sur l'Euphrate, en territoire turc, pour faire face aux besoins de la région. Art. 13. — Les habitants sédentaires ou semi-no- mades ayant la jouissance de pâturages, ou ayant des propriétés de l'un ou de l'autre côté de la ligne fixée à l'art'cle 8 continueront comme par le passé à exercer leurs droits. Ils pourront, pour les nécessités de leur exploita- tion, librement et sans payer aucun droit de douane et de pâturage, ni aucune taxe, transporter d'un côté à l'autre de cette ligne leur bétail avec le croît, leurs instru- ments, leurs outillages, leurs semences et leurs produits agricoles, étant bien entendu qu'ils sont tenus de payer les droits et taxes y relatifs dans le pays où ils sont domi- ciliés. D'autre part, on a publié ce texte d'une lettre adressée par Youssouf Kemal bey, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la grande Assemblée d'Angora, à M. Franklin-Bouillon, ancien ministre : Je me plais à espérer que l'accord conclu entre le LE KKMALISME UUVA.NT LH8 ALLIÉ â 363 gouvernement de la grande Assemblée nationale de Tur- quie et le gouvernement de la République franvaiae. en vue de réaliser une paix définitive et durable, aura pour conséquence de rétablir et de consolider les relations étroites qui ont existé dans le passé entre les deux nations, le gouvernement de la République française s'efforçant de résoudre, dans un esprit de cordiale entente, toutes les questions a\;ant trait à l'indépendance et à la souveraineté de la Turquie. Le gouvernement de la grande Assemblée, désireux d'autre part de favoriser le développement des intérêts matériels entre les deux pays, me charge de vous déclarer qu'il est disposé à accorder la concession des mines de fer, de chrome et d'argent, se trouvant dans la vallée de Harchite, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans à un groupe français qui devra procéder, dans un délai de cinq ans à partir de la signature du présent accord, à l'exploitation de cette concession par une Société cons- tituée conformément aux lois turques avec participation des capitaux turcs jusqu'à concurrence de 50 0/0. En outre, le gouvernement turc est prêt à examiner avec la plus grande bienveillance les autres demandes qui pourraient être formulées par des groupes français rela- tivement à la concession de mines, voies ferrées, ports et fleuves, à condition que lesdites demandes soient con- formes aux intérêts réciproques de la Turquie et de la France. D'autre part, la Turquie désire profiter de la collabo- ration de professeurs spécialistes français dans les écoles professionnelles. A cet effet, elle fera connaître plus tard l'étendue de ses besoins au gouvernement français. Enfin, la Turquie espère que des la conclusion de l'ac- cord, le gouvernement français voudra bien autoriser les capitalistes français à entrer en relations économiques et financières avec le gouvernement de la grande Assemblée nationale de Turquie, 364 LI^ KÉMALlSMt; DEVANT LL.6 ALLIÉS LA FRANCE A TOUT OUBLIE L*accord d'Angora ne provoqua d'abord en France que des applaudissements. Les turcomanes y avaient si bien travaillé depuis deux ans que Topinion publique était mûre pour toutes les défail- lances. Toute la presse, à deux ou trois exceptions près, félicita M. Briand d'avoir remporté ce c( beau succès diplomatique ». Elle avait oublié les <( forfaits sans nom )) des Jeunes-Turcs, elle avait oublié Marachc, Ourfa, Aïntab. Sis, Had- jin, elle avait oublié les services rendus par les Arméniens, elle avait oublié l'engagement d'hon- neur que nous avions pris de libérer ces éternels opprimés, elle avait tout oublié, pour ne se rappe- ler que les (( liens de traditionnelle amitié qui unissent la France à la Turquie. » « L'accord franco-turc, s'extasiait le Temps, est un bienfait pour tout le monde. » Mais bientôt il y eut des murmures à la Chambre et au Sénat. Les Arméniens se plaignaient amèrement et l'An- gleterre faisait entendre d'énergiques protestations. Le gouvernement français n'ignorait pas qu'en donnant satisfaction aux kémalistes il heurterait violemment le sentiment des musulmans et des chrétiens de Cilicie qui s'étaient abrités sous notre drapeau. Il savait que les Arméniens surtout étaient LE KÉMALISML DEVANT LES ALLIÉS 3ob fermement résolus à quitter le pays plutôt que d'être exposés à de nouvelles persécutions. A la date du 19 mars (1921), le catholicos de Cilicie adressait un émouvant appel à M. Briand, prési- dent du Conseil : Les dernières rumeurs, écrivait-il, de l'éventualité d'une évacuation de la Cilicie dans un prochain avenir par les troupes françaises ont produit une panique et un déses- poir indescriptibles parmi la population. Conscient de ma responsabilité vis-à-vis de mes fidèles et vis-à-vis de l'His- toire, je viens réitérer encore une fois le cri de détresse et les voeux de la population cilicienne en général et de la population arménienne en particulier, implorer la jus- tice et la miséricorde de la France glorieuse à l'égard de ces populations dont les sou^ranccs et le martyre ont dé- passé toute limite et toute patience humaine, et attirer votre attention sur ce point que la seule garantie efficace et ef- fective pour la sécurité de l'existence chrétienne dans ce pajfs c'est la présence des troupes d'occupation... Si jamais, malgré nos supplications, les circonstances nécessitent la cessation de l'occupation militaire dans un avenir prochain..., je vous prierais de nous faire la grâce d'envisager les mesures nécessaires pour le transport de la population arménienne dans une zone plus sûre... » Tous les chrétiens : Arméniens, Arméniens catholiques, Arméniens protestants, Grecs ortho- doxes. Syriens cathoUques, Assyriens, Nestoriens, Chaldéens catholiques, ainsi que les Alawis mu- sulmans et les cercles maçonniques, étaient una- nimes à déclarer que l'installation des kémalistes en Cilicie provoquerait une telle alarme que pas une de leurs familles ne consentirait à rester dans le pays. Le vicaire patriarcal chaldéen écrivait 3(30 LU KÉ M A LIS ML DEVANT LES ALLIES le 14 octobre (1921), à Mgr Louis Lamérand, supérieur général de l'Union apostolique, à Lille, une lettre, dont voici quelques extraits : « Je m'empresse de vous accuser réception de votre lettre du 1 8 septembre à laquelle je réponds de suite pour vous mettre au courant de la douloureuse situation de notre groupe de l'Union de Mésopotamie, qui se trouve encore sous la tyrannie des Turcs kémalistes, sanguinaires Cl persécuteurs. J'apprends indirectement, mais de source absolument sûre, que ce pays et sa chrétienté subissent un régime de terreur sans nom. Beaucoup de chrétiens ont couronné leur vie par le martyre : deux prêtres, anciens confrères de l'Union, les abbés Thomas Garbouche et Jean Mélo, ont été égorgés dans la prison de Dé rek (Mésopotamie) , après une dure captivité de sept mois. Trois autres, les abbés Louis, Ignace, Pierre, sont dans les chaînes, à Mardin, souffrant pour le nom béni de Jésus tortures et tourments. Toute communication, même épistolaire est impossible, et toute lettre envoyée et saisie occasionne à son destina- taire la peine de mort... Je fais donc appel à votre charité en faveur de ces infortunés confrères qui ne tarderont pas à être couron- nés du martyre, mais leur captivité pourra aussi durer des mois et des années si les kémalistes (bolcheviks de l'Orient) se maintiennent davantage... Triste et douloureuse situation qui nous rappelle l'ère des Trajan et des Diocléticn pour toute l'Anatolie, la Mésopotamie et les pays restés entre les majns des persé- cuteurs de 1914 et 1918. Cinq chrétiens notables ont été pendus à Mardin le mois dernier... » Les bureaux du haut-commissaire de Syrie et ceux du quai d'Orsay recevaient à chaque LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 867 instant des plaintes déchirantes, mais rien ne pou- vait les émouvoir. La fille aînée de l'Eglise restait sourde à des prières chrétiennes, car elle venait de découvrir tout à coup qu'elle était une puissance musulmane. Et elle s'agenouilla devant le sabre de Moustafa Kemal. 'Cette apostasie pouvait combler de joie le Temps et les turcomanes de Paris et de Péra, elle plongea dans la douleur deux cent mille Ciliciens. Un Arménien d'Adana écrivait à Paris, le 30 octobre : (( Tout le monde est convaincu qu'un terrible orage se prépare à l'horizon... Nous nous trouvons dans une situation grave, d'autant plus que maintenant la ville est remplie d'un assez grand nombre de Turcs, complète- ment dominés par des sentiments de vengeance. Il s'est formé parmi eux une société nommée Intil(amî-Milli (vengeance nationale) qui montre une grande activité ; on a saisi l'autre jour une lettre adressée par les millidji (nationalistes) du dehors à ceux d'Adana, où il était dit : « Nous avons envoyé jusqu'ici à Adcma treize des nôtres, cinquante autres vont arriver bientôt pour renfor- cer notre organisation. » Quant au journal kémaliste Yeni Adana qui paraît à Bozanti, il est imprimé à l'encre rouge depuis quelques jours. Mais les musulmans anti-kémalistes sont encore plus terrifiés que nous, notamment les gens appartenant au parti liiilaf... Hier, une délégation de ce parti est venue conférer avec nous, et nous a proposé que tous les par- tis, tous les éléments s'unissent et fassent de nouvelles démarches. » Le commandant Garbiès, conseiller administra- teur d'Aïntab, a communiqué officiellement, le 4 novembre 1921, l'accord franco-kémaliste aux 25 368 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES chefs des trois communautés religieuses armé niennes et à Djélal Kadri Bey, mutessarif turc En réponse, le mutessarif turc a dit : « Nous mentirions si nous exprimions notre conten tement pour la déclaration que vous avez bien voulu nou faire en donnant lecture des principales clauses de l'ac cord franco-kémaliste ; cette déclaration a, au contraire . produit sur nous une pénible impression, car nous avion l'espoir jusqu'aujourd'hui que notre pays serait, grio à la grande et noble nation française, délivré de la des truction et de la ruine ; nous considérions la Franc comme notre grande amie. Nous nous privons aujourd'hu de cette précieuse amitié, et c'est une grande douleui pour nous. En second lieu, je suis Turc, j'ai été en rela lions avec les kémalistes et je connais bien leur menta lité et leurs projets. Vous ne connaîtrez jamais le Tun aussi bien que moi. Leur but et leur oeuvre consiste» à détruire et à exterminer. Les kémalistes sont des révol tés contre leur sultan-calife qui n'hésitent même pas l torturer et à massacrer leurs compatriotes, et demain lorsqu'ils seront maîtres de ce pays, de quels désastre: n'accableront-ils pas les Arméniens, qui ont toujours ét( francophiles et considérés par eux comme ennemis ! Er troisième lieu, ne croyez pas que nous sommes assez sot! pour nous laisser leurrer de bonnes paroles. Nous savons bien que notre loi ottomane est plus forte que l'accord conclu par vous... Vous ignorez la façon dont les kéma- listes vont réaliser leurs desseins sans avoir l'air de violei les promesses qu'ils vous ont faites... Il serait très long de citer toutes les méthodes qu'ils emploient pour l'exter- mination des Arméniens. Finalement, en signant cet ac- cord, vous croyez apporter dans ce pays la paix, je vouî dis que vous vous trompez. Après votre départ le sang va couler encore dans les rues de cette ville et la France sera responsable... » Le général Dufieux, qui faisait également con- naître Taccord aux représentants du peuple, à ttJ KÉMALI8ME ÙKVÀNT LES ALLIB8 SbQ Adana, reçut des délégués turcs la réponse sui- vante : (( Nous connaissons Mustapha Kemal et les sangui- naires u tchétés » mieux que vous, et nous savons dès main- tenant qu'ils vont commettre les mêmes crimes et les mêmes atrocités. » Déjà, au mois d'avril, Massoud Fahi Bey, mu- tessarif turc de Djébeli-Bereket, qui s'était rendu à Beyrouth en compagnie de hauts fonctionnaires, avait tenu au général Gouraud le même langage. Et il avait ajouté qu'il ne prendrait jamais la res- ponsabilité de livrer le pays aux kémalistes... A Paris, la délégation nationale arménienne adressait au ministre des Affaires étrangères la lettre suivante, datée du 5 novembre : I Monsieur le Ministre, » Notre délégation a le devoir de signaler à Votre Excellence la grande anxiété qui s'est manifestée dans le monde chrétien et arménien, à la nouvelle de l'accord franco-turc, qui comporte l'évacuation prochaine de la Ci- licie par les forces françaises. D'après les renseignements qui nous parvieiment de tous côtés, cette angoisse ne fera qu'augmenter quand les clauses de cet accord seront mieux connues en Cûicie et dans les pays où elles n'ont pas encore été publiées. Déjà, rien que l'annonce d'un pareil accord avait suscité une grande et pénible inquiétude à Constantinople où les autorités patriar- cales se sont empressées de remettre, dès le 1 4 octobre, au haut-coimnissaire de la République, un mémoire collec- tif pour exprimer leurs craintes, mémoire qui a dû être transmis au département de Votre Excellence. Depuis l'armistice, les chrétiens de Cilicie ont connu 3/0 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS les bienfaits du régime français et ont vécu heureux sou la protection du drapeau français, espérant, à juste titre la libération de leur pays promise par les Alliés, oi tout au moins une amélioration de leur sort. N'avaient-ils pas d'ailleurs, pour connaître ce bonheur donné leur concours sans réserve aux autorités fran çaises et versé leur sang avec les glorieuses troupes d la République ? Nombreuses sont à ce sujet les attestations des chef de troupes. Il suffira de citer les félicitations si élogieuse du colonel Andréa à la suite du siège d'Aïntab. Les habitants chrétiens et même beaucoup de musul mans anti-kémalistes qui ont tous demandé le manda français en Cilicie, auront donc lieu d'être on ne peu plus inquiets du retour des kémalistes qui ont, dans de circonstances antérieures, à Marach, Sis, Zeitoun e ailleurs, fait preuve de cruauté à l'égard de paisibles c innocentes populations. Aussi tous ceux qui ont assist( à ces scènes ou qui en ont entendu le récit, ne pourron croire que difficilement aux engagements des kémalistei et à l'amnistie qu'ils publieront. Leurs craintes sont d'ail leurs partagées par des Français avertis ; et nous nou! permettons ici de citer les paroles de M. Henri Bidou qui se trouve actuellement en Cilicie, et que nous lison; dans un des numéros récents du Journal : « Il faut sa- (( voir que le jour où les Français quitteraient ce pays ar- « rosé de leur sang et pacifié par eux, 20.000 habi- « tants chrétiens et musulmans les suivraient, fuyant de; ({ représailles atroces. Cet exode qui prendrait les pro- « portions d'une catastrophe doit être envisagé dans le: « décisions des responsables. » Notre délégation ne peut que constater que malheu- reusement il n'a été tenu aucun compte, lors des négo- ciations d'Angora, des suggestions qui ont fait l'objel de nos mémoires en date du 2 et du 29 avril 1921 et que bien plus l'unique garantie matérielle contenue dam l'accord de Londres et consistant en une gendarmerie mixte avec assistance d'officiers français a été même écartée cette fois, et qu'on s'est contenté de la seule pro- messe de garantir les droits des minorités. Des promesses LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS Sjl analogues qui, dans des circonstances plus solennelles, ,ont été inscrites dans tous les firmans, dans les lois et [la Constitution ottomanes et dans les Traités et les enga- Igements signés par la Turquie, n'ont jamais été tenues ; [actuellement il y a d'autant plus de raisons de douter Iqu'il s'agit d'une autorité qui est issue d'un mouvement de révolte contre le Gouvernement légitime de Constan- itinople et les Puissances de l'Entente. En présence de cette situation alarmante, où déporta- tions, persécutions et massacres sont à prévoir, à raison surtout que la majorité actuelle de la population est chré- tienne et arabe et que les kémalistes voudront les réduire, notre délégation, toujours soucieuse d'apporter son con- cours à l'œuvre des autorités françaises, ne i>eut que faire un suprême appel au Gouvernement de la République et le supplier de ne pas permettre en ce moment l'entrée des troupes kémalistes en Cilicie et de remettre l'exécution de cet accord à la conclusion prochaine de la paix définitive avec la Turquie. )) NOUVEL EXODE DES ARMENIENS Le signataire de cette lettre pouvait-il réellement espérer que M. Briand allait ajourner l'exécution de l'accord d'Angora ? C'était ignorer tous les dessous de la politique tortueuse que nous suivons en Orient depuis deux ans. Nous voulions partir de Cilicie à n'importe quelles conditions. Moustafa Kemal le savait, et voilà pourquoi nous avons cédé sur toute la ligne. Quant aux conséquences de notre faiblesse, quant aux massacres que pouvait entraîner notre évacuation, cela ne préoccupait en rien M. Peretti délia Rocca. Le directeur des 372 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS affaires politiques du ministère des Affaires étran- gères donnait cette réponse, en guise de consola- tion, à ceux qui venaient lui rapporter les craintes arméniennes : « II ne se passera xien, à moins que les Arméniens ne commencent! )) Avec cette toute petite restriction, où l'astuce le dispute au cynisme, le Quai d'Orsay dégageait par avance ses respon- sabilités pour le cas où les kémalistes feraient cou- ler le sang. Il se préparait un alibi pour détourner les coups de la justice. Pauvre France, voilà com- ment au dehors on défend ton honneur : par la calomnie ! Car il n'y a aucun doute possible, M. Peretti délia Rocca est prêt à puiser des armes dans l'arsenal des assassins. S'il y a demain de nouvelles Vêpres ciliciennes, elles seront dues aux Arméniens. C'est l'agneau qui sera cause de tout le mal. Le loup d'Angora est si « bon » et si loyal. Et Moustafa Kemal, comme l'affirme le général Gouraud, est un si <( grand homme d'Etat ! » Hélas ! ce ne sont pas de pareilles affirmations qui pouvaient tranquilliser les honnêtes gens de Cilicie. Le Haut-Commissaire de la République avait beau leur crier : « Restez dans vos foyers, à vos champs, à vos affaires, demeurez unis sous le gouvernement ottoman (!i) qui prend l'engagement solennel de vous protéger et assurés que vous êtes toujours de la pleine sollicitude de la France », ils répondaient, plus épouvantés que jamais : (( Non, non, nous ne resterons pas, car nous con- LE K KM A LIS ME DEVANT LES ALLIES 373 naissons les kémalistes mieux que vous ! » Et ils s*en allèrent par tous les chemins vers des régions où ils mourraient peut-être de faim et de soif, mais où ils ne rencontreraient plus les bêtes fauves de Marache. Le Sénat et la Chambre, le président de la République, le gouvernement, la France tout entière avait beau marquer une confiance aveugle en la parole de Moustafa Kemal, rien n'arrêtait la fuite angoissée des malheureux qui sa)^ent exac- tement ce que signifie dans la bouche d'un dis- ciple de Talaat ces mots : droits des minorités, protection des faibles ! A peine les kémalistes d'Aïntab apprennent-ils le prochain départ des Français, ils profèrent cette menace : « Nous reconstruirons avec des crânes d'Arméniens les minarets démolis. » Ils invitent les chrétiens à se tenir prêts pour la potence. Et les chrétiens n'attendront pas cette fois qu'on 'es égorge pour donner raison à M. Peretti délia Rocca, ils demandent aux autorités françaises l'autorisation de quitter le pays. Le général de Lamotte leur répond : « Vous ne partirez pas ! » Le commandant Gourbiès renie la parole donnée par ses camarades qui avaient déclaré que la France n'oublierait jamais les services que les Arméniens ont rendus à Aïntab et ailleurs. « Ceux qui vous ont fait ces promesses, dit-il, n'étaient pas les représentants de la nation française. S'ils vous les ont faites réellement ils ont eu tort. » Mais 374 ^'''- kémalisme devant les alliés voici que les chefs religieux arméniens intervien- nent auprès de M. le Haut-Commissaire de la République française à Constantinople. Ils pré- sentent cette adresse : Constantinople, le 14 novembre 1921. A Monsieur le Haut-Commissaire de la République française à Constantinople. Monsieur le Haut-Commissaire, En notre qualité de chefs des trois communautés ar- méniennes de Turquie, nous avons l'honneur et le de- voir impérieux d'exposer à Votre Excellence les consi- dérations suivantes à propos de l'évacuation déjà déci- dée de la Cilicie par les forces françaises, en insistant de façon toute particulière sur l'importance extrême que nous attachons à notre démarche. Nous prenons occasion d'un télégramme que Sa Béatitude Monseigneur Sahag II, catholicos de Cilicie, vient d'adresser au Patriarcat ar- ménien pour annoncer la résolution formelle des Armé- niens, concentrés dans cette région, d'émigrer une nou- velle fois pour échapper à une extermination ihéluctable et prochaine. Ces compatriotes, dans un appel suprême, réclament un refuge sûr et des bateaux pour s'expatrier. En reconnaissance des sacrifices inouïs consentis par la nation arménienne durant la guerre et des services ren- dus par elle à la cause du droit et de la liberté, les puis- sances alliées et associées ont bien voulu, après l'armis- tice, venir au secours des populations déportées et dis- persées dans le désert. Elles les ont rassemblées et ins- tallées provisoirement dans des régions que l'on pouvait considérer comme étant sûres puisqu'elles se trouvaient sous l'occupation et la garantie des Alliés. Plus de cent mille Arméniens notamment furent ainsi concentrés en LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS Sj^ Cilicie où ils jouissaient de la protection effective de la France. Malheureusement, aux termes de l'accord intervenu entre le Gouvernement de la République française et celui d'Angora, les forces françaises se retireront de la Cilicie dont l'évacuation prive ainsi les survivants des déportations de la protection sur laquelle ils étaient en droit de compter. Les grands dangers résultant de l'application de cette mesure et sur l'évidence desquels nous n'avons pas man- qué à plusieurs reprises d'attirer l'attention la plus sé- rieuse de Votre Excellence viennent d'apparaître aux yeux des populations de la Cilicie dans leur imminence tragique. Ces Arméniens ont subi les événements de 1915 dont le triste souvenir a été entretenu dans leur esprit par les massacres subséquents de Marache, de Hadjine, de Zeytoun, de Marsifoun, etc.. Ils savent que leur ser- vice aux côtés des Alliés, et surtout tout dernièrement aux côtés des Français, leur a attiré la haine inexorable des Turcs. Et d'ailleurs, Votre Excellence appréciera certainement combien sont fondées la répugnance et les appréhensions instinctives des Arméniens de Cilicie à pas- ser sous la domination d'un pays qui est actuellement à l'état de guerre et qui puisera dans cette circonstance des prétextes opportuns pour assurer le succès de sa politique et de ses plans antiarméniens bien connus : appel sous les armes, taxes d'exonération, réquisitions, déportations pour raisons militaires, etc., tous prétextes à persécu- tions contre lesquels l'accord du 20 octobre n'offre au- cune garantie. Ils viennent donc spontanément de prendre, poussés par l'instinct de conservation, la décision d'émi- grer encore une fois en masse de leur patrie où ils ve- naient de se créer de nouveau un rudiment d'existence sous l'égide de la France. Interprètes des sentiments unanimes de nos popula- tions et d'accord avec les conseils représentatifs de nos communautés, nous ne pouvons pas assumer la responsa- bilité d'empêcher nos compatriotes de Cilicie de recou- rir à cette mesure désespérée et d'exécution très difficile 376 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLiés sans leur indiquer des garanties suffisantes pour la con- servation de leur existence physique. La meilleure garantie est certainement à nos yeux dans le maintien des forces d'occupation françaises dans les régions oii se trouvent concentrés les Arméniens, jusqu'à la conclusion de la paix qui décidera définitivement de leur sort et dans le cas où le Gouvernement de la Répu- blique française croirait devoir irrévocablement retirer ses troupes, le remplacement de ces dernières par d'autres contingents alliés en nombre suffisant. Une autre garantie consisterait à permettre et à fa- ciliter l'option, basée sur les principes formels du Traité de Sèvres, pour la nationalité d'une puissance alliée, option qui assurerait aux Arméniens la protection accor- dée par cette puissance à ses ressortissants. Au cas, cependant, où ces solutions rencontreraient des difficultés insurmontables, au cas où ni la France, ni les Alliés ne consentiraient à leur accorder cette protec- tion, les trois chefs spirituels des Arméniens de Turquie, appuyant de toutes leurs forces la requête de leurs com- patriotes survivants de la Cilicie, qui déjà, aux termes de l'article IV de l'acte de Moudros, ne peuvent pas être laissés au pouvoir des Turcs, prient les puissances al- liées et associées de bien vouloir indiquer à ces Armé- niens un abri sûr et de mettre à leur disposition les moyens matériels nécessaires pour mettre pratiquement en exécution le plan de l'exode en masse que les circons- tances politiques imposent aux Arméniens de la Cilici«. Nous prions instamment Votre Excellence de commu- niquer d'urgence ce qui précède au Gouvernement de la République française et de vouloir bien agréer. Mon- sieur le Haut-Commissaire, les assurances de notre très haute considération. Le chef de la Communauté arménienne protestante. Le Locum-Tenens du Patriarcat arménien-catholique. Le Patriarche des Arméniens. LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS djj En lisant cette supplique, lecteurs français, n'avez-vous pas senti le rouge vous monter au front ? N'avez-vous pas senti combien grande est l'infamie que M. Briand a fait commettre à la France ? Ces pasteurs religieux nous rappellent l'acte de Moudros, le traité de Sèvres ! Est-ce que des gens accueillis, comme M. Franklin- Bouillon, en amis, en frères, par Moustafa Kemal, sont capables de respecter quelque chose ? Le gouvernement français ne pouvait tout de même pas contraindre les victimes à baiser la main de leurs bourreaux. Plus il vantait la sincérité des kémalistes et plus il terrifiait les Arméniens. Ceux-ci, pris de panique devant l'incroyable aban- don de la France, se mirent en route vers la mer. Ils abandonnaient par milliers leurs maisons, leurs champs, tout ce qu'ils possédaient sur terre. Pour eux, le retour des Jeunes-Turcs, c'était un cyclone qui devait emporter les suprêmes espoirs de la race. Et ils couraient affolés vers un port où ils pussent s'embarquer pour n'importe quel pays qui ne serait pas soumis aux lois d'Angora. LA FRANCE EST DANS UNE IMPASSE La fuite des Arméniens mit le Quai d'Orsay dans un cruel embarras. A la Chambre et au Sé- nat, on assistait à un revirement qui pouvait tout remettre en question. Des voix éloquentes s'éle- 378 LE KÉMALTSME DEVANT LES ALLIÉS vaient au sein des commissions pour demander l'ajournement de l'évacuation. Le groupe sénato- rial des Relations extérieures adressait au président du Conseil la lettre suivante : Paris, le 25 novembre 1921. Monsieur le Président du Conseil, Dans sa séance du 2 novembre, le Groupe sénatorial des Relations extérieures, auquel sont inscrits 116 de nos collègues, s'est occupé des négociations poursuivies à Angora et a entendu les représentants de la délégation nationale arménienne. Tout en souhaitant ardemment le rétablissement de l'entente traditionnelle entre la France et l'Empire ot- toman, le Groupe s'est montré inquiet des dangers que pourrait faire courir à la Syrie, sous mandat français, le tracé nouveau d'une frontière plaçant Alexandrette sous le canon turc et il s'est particulièrement alarmé à la pen- sée qu'une évacuation trop rapide de la Cilicie risquerait d'exposer au massacre les populations que la France a^ait rapatriées dans le vilayet d'Adana. En conséquence, le Groupe a donné mission à son bureau d'insister auprès du Gouvernement pour que le retrait de nos troupes soit rigoureusement subordonné à l'établissement préalable d'indiscutables garanties de- vant assurer la sécurité des populations chrétiennes et le respect des droits des minorités. Vous penserez certainement avec nous que le souci de notre honneur national et notre fidélité à la parole donnée aux chrétiens d'Orient exigent que la carence du drapeau français en Cilicie ne nous expose pas à des douloureuses responsabilités morales. Veuillez, etc. Le Bureau du Groupe : Signé : Etienne Flandin, président; Cauvin, de Lamar- zelle, Lucien Hubert, vice-présidents ; Busson-Bil- lault, Pierre-Berger, Reynald, secrétaires. L !■; KKMALISMi: DEVANT LKS ALLIKB 3"/^) Toute conscience n'est pas étouffée au Parle- ment. Certains commençaient à s'indigner de l'odieuse besogne qui s'était accomplie dans l'om- bre, là-bas, au fond de l'Anatolie. Mais était-il possible de revenir en arrière? Etait-il possible d'infliger un démenti à M. Franklin-Bouillon qui avait donné l'assurance formelle aux kémalistes que toute la France était avec lui ? La grande Assemblée nationale de Turquie a pu déchirer l'accord de Londres : tout lui est permis. Mais M. Briand ne pouvait pas ne pas ratifier l'accord d'Angora. Ajourner l'évacuation de la Cilicie même d'une heure ? mais c'était encourir la colère de Moustafa Kemal et ceci, voyez-vous, ce serait pour la France un malheur irréparable. Il fallait donc se hâter de consommer le crime. M. Peretti délia Rocca, devenu ministre des Affaires étran- gères par l'absence de MM. Briand et Berthelot, donnait l'ordre de presser le mouvement. Et M. Franklin-Bouillon filait dare-dare à Beyrouth pour activer le zèle de nos chefs et les inciter à partir tout de suite, sans attendre les délais prévus. Il paraîtrait que le général Dufieux aurait protesté contre la hâte que mettaient les kémahstes à prendre la place de nos soldats. Mais cette pro- testation ne fut pas entendue. M. Franklin- Bouillon préféra donner raison à Mouheddine pacha. On a voulu faire croire à l'opinion publique française que si les Arméniens s'enfuyaient de Ci- 58o LE KEMALISMK bfeVANt Lks ALLiÉs licie c*est que des agents aux gages de nos rivaux semcùent la panique parmi les populations. Or, lisez l'exposé suivant adressé par le catholicos de la Cilicie à la Délégation nationale arménienne à Paris, et vous serez édifiés sur la valeur de cette accusation : Alexandrette, le 29 novembre 1921. Dès qu'on a appris, ici, que le Gouvernement fran- çais avait conclu un accord avec les kémalistes, le peuple épouvanté par la perspective sanglante du joug turc fit aussitôt ses préparatifs pour émigrer en masse. Nombreux même furent ceux qui se mirent en route : peu de jours après, l'accord était connu dans ses dispositions intéres- sant les populations du pays. On se rendait compte, dans une consternation générale indicible, que cet accord n'of- frait aucune garantie réelle et efficace pour la protection des chrétiens. Et c'est alors que riches et pauvres, jeunes et vieux, la mort dans l'âme, n'eurent plus qu'une idée : l'Exode ! Rester dans le pays et se voir livrer, du jour au lende- main, à nos bourreaux séculaires, ou fuir, quitter la pa- trie pour aller mourir tous les jours un peu sur les routes sombres de l'exil, voilà le dilemme tragique. Téméraire serait un chef qui oserait intervenir dans ces conjonctures horribles, au lieu de laisser le peuple sume son propre et sûr instmct. Néanmoins, nous avons pensé que, avant que le sort en fût jeté, il était de notre devoir de prendre l'ini- nitiative d'une consultation régionale qui aurait à se pro- noncer dans une araire où l'existence même de la popu- lation était en jeu. Dûment autorisé par les autorités françaises, nous avons invité donc à cette consultation les représentants d'Adana, Tarsus, Mersine, Djihan, Cama- nich et Dourt-Yol. Ainsi constitué, le Conseil régional, justement effrayé de ses responsabilités décida, à l'unani- mité, qu'il s'abstiendrait de toutes exhortations au peuple l'engageant à rester dans ses foyers. Quant à nous, nous n avons rien fait pour encourager le mouvement de Vexode^ vu l'absence de moyens appropriés de transport, mais nous LE KÉMALISiME bEVANT LES ALLIÉU 38 1 étions hantés, surtout, par la vision de sa misère à travers des contrées inconnues, inhospitalières. Et puis, quel déchi- rement de s'arracher à la terre natale où depuis des siècles un peuple a peiné ! Entre temps des assurances officielles étaient journellement prodiguées par les autorités françaises pour calmer nos alarmes. Mais quelques vieux Turcs qui connaissent à fond le kémalisme, émus par le sort réservé aux chrétiens, nous ont mis en garde contre les promesses fallacieuses du Gouvernement d'Angora. Et ce fut alors l'exode en foule, de jour en jour plus intense, des Armé- niens, des Grecs, des Chaldéens, des Assyriens, des Ara- bes et même des Turcs anti-kémalistes. La ville se vida bientôt. Et maintenant, plus de lumières sous les toits, plus de fumée dans les foyers... Les kémalistes ne s'attendaient guère à ce grand mou- vement d'émigration. Ils se sont incontinent ingéniés à l'ar- rêter. Ils nous écrivirent de Bozanti, et par l'intermédiaire de leurs agents ils manifestèrent le désir d'avoir une entre- vue avec les chefs spirituels des communautés chrétieimes. Voici les noms de leurs agents ou intermédiaires : Suleïman Vahid, Guerguerh, Zade Ali, Mudjreba Effendi et un quatrième, Mustapha Effendi. Ces émissaires remirent aux chefs spirituels une lettre signée par Soubhi Pacha, origi- naire d'Adana ,et par Deblan Zadé Nemmer Effendi, l'ancien président de la municipalité, les invitant à une con- sultation à Dikili ou Kelebek, en territoire turc. Les auto- rités françaises nous engagèrent à accepter l'invitation et mirent même à notre disposition des moyens de loco- motion pour le déplacement des nôtres. Les parlementaires des communautés chrétiennes fu- rent : Mgr Elysée, notre coadjuteur, Mgr Keklikian, ar- chevêque catholique, le pasteur protestant M. Haroutionian, trois notabilités d'Adana, un Arménien, un Grec et un Turc, Chukur Oglou Arslan Effendi. Ils se sont rendus à Kelebek, le 1 5 novembre, conduits par les agents turcs. Les kémalistes y arrivèrent bientôt. Soubhi Pacha, prenant le premier la parole, commença par déclarer quil n avait au- cune qualité officielle pour faire une communication au nom du Gouvernement d'Angora ; néanmoins, enfant du pays, mû par des sentiments de confraternité, il a cru qu'il 382 LE KKMALISME DEVANT LES ALLIÉS avait le devoir de nous réunir, en ce lieu, afin que nous puissions aviser ensemble aux moyens d'arrêter l'exode des chrétiens, plus particulièrement des Arméniens, exode si désastreux pour les émigrants et même pour le pays. Il ajoute que .le Gouvernement kémaliste est par excellence un Gouvernement juste, voire un modèle d'équité. La loi sera égale pour tous, tant pour les chrétiens que pour les musulmans. Echreff bey et Deblan Zadé s'exprimèrent dans le même sens. Les chefs spirituels firent alors observer que Vaccord conclu n offre aucune garantie positive pour la sécurité de la vie des populations chrétiennes, et les paroles, même empreintes de cordialité, ne sauraient y suppléer. Nos par- lementaires se séparèrent en disant qu'ils feraient leur possible. Cependant le flot de l'exode grossit, grossit toujours et les autorités françaises, cédant aux instances de Hamid bey, conseiller aux Affaires intérieures du Gouvernement kémaliste, nommé actuellement au poste de gouverneur extraordinaire du vilayet d'Adana, de Mouheddine Pacha, un commandant militaire, et surtout du colonel français Sarrou, convia, le 22 novembre, nos premiers parlemen- taires à une nouvelle entrevue avec les Turcs, à Yénidjé, cette fois, où le même jour M. Franklin-Bouillon devait arriver par le rapide, à 4 heures. Mais en attendant l'arrivée du Haut-Commissaire du Gouvernement français, Hamid bey, s'entretenant avec les nôtres donna des assurances au sujet de l'esprit de jus- tice et des dispositions bienveillantes dont le Gouvernement d'Angora est, affirme-t-il, animé à l'égard des sujets chré- tiens et plus particulièrement des Arméniens. M. Franklin-Bouillon arriva à l'heure prévue avec sa suite ainsi que les représentants arméniens et autres de Mersine et de Tarsus. Uu Conseil, sous la présidence même du Haut-Commissaire français, se réunit, Hamid bey et M. Laporte, consul général récemment nommé, participent aux délibérations. Nouvelles assurances, tou- jours les mêmes, assurances copieuses, platoniques, hélas ! Et de nouvelles exhortations pour retenir par la persuasion les Arméniens décidés à s'expatrier et pour faire rentrer I. K KBMALISME DEVANT LES ALLIÉS 38? :eux qui déjà encombrent les routes dans leur course éper- due vers la côte. Nos parlementaires font valoir alors les objections capitales qui sont sur toutes les lèvres et dans tous les esprits. I Le lendemain, 23 novembre, M. Franklin-Bouillon mvita par lettre nos chefs spirituels chez lui, à une nou- velle consultation. Mêmes assurances par les mêmes per- sonnes. Toujours pas l'ombre d'une garantie réelle. Là- dessus, le peuple perdant tout espoir se précipita hors la ville, en masses de plus en plus compactes. Voitures, auto- mobiles et de longs trains s'ébranlent. Un misérable trou- peau humain les suit pour aller vers je ne sais quel inconnu. Et maintenant, à peine 2.000 âmes, pour la plupart fonctionnaires et impotents restent à Adana, cité si flo- rissante encore hier. Les écoles sont fermées. Etudiants et instituteurs ont disparu. L'exercice du culte a cessé dans nos églises, faute de fidèles et d'officiants. Et nous, avant d'aller rejoindre les débris de nos populations martyres, pour les réconforter par la parole du Seigneur et partager chrétiennement leurs souffrances atroces, nous avons adressé le 21 novembre, par l'entremise du général Dufieux, une dépêche au général Gouraud, demandant : I ° l'élargis- sement des prisonnniers arméniens ; 2° le transfert de tous nos orphelins dans la zone française par les soins des autorités françaises ; 3° le trernsport des gens de Deurt- Yol à Alexandrette pour que, de là, ils puissent s'embar- quer à leur gré. Eln outre, vu que notre séjour ici était dé- sormais sans objet, que nous risquions, en restant à Adana, de perdre tout contact avec nos fidèles et que, d'autre part, la situation à Aïntab et Killis était autrement plus inquiétante, nous avons demandé au général Dufieux l'au- torisation pour nous de partir à Alep. Le 23 novembre, le général Dufieux nous fit savoir par lettre que, d'ordre supérieur, toutes les mesures étaient prises en vue de faciliter notre départ fixé pour le 25 avec notre suite. Devant lui-même partir pour rentrer en France, il nous annonçait en même temps, pour le lendemain matin, sa visite d'adieu. Le 24 novembre, tard dans l'après-midi, le nouveau consul général français vint me voir de la part de 26 384 ^^ KÉMALISME DEVANT LES ALLIlgS M. Franklin-Bouillon. Il eut avec nous un long entretiei dont voici la substance : (( Le Gouvernement qui vien sera juste, les intérêts des minorités seront protégés dan les mêmes conditions que celles acceptées par le Couver nement polonais en faveur des minorités de races et d religions différentes. Le Gouvernement nationaliste respectera évidemmen le premier accord qu'il aura signé avec une nation civi lisée. Le souci de ses intérêts et son honneur devant l monde civilisé l'exigent ; par conséquent, il faut sauve la population, qui va émigrer, de la misère et du dange de perdre ses biens, et chercher à la faire revenir. Votr< départ projeté fera perdre à cette population toute con fiance dans les gouvernements français et turc. » Je trouve inutile de répéter, mot à mot, mes réponses.. Je lui ai dit, entre autres : « Mon siège à Sis nest plw quun amas de ruines. Je suis de passage à Adana, je par- tirai pour la Syrie, dans la zone française, où j'ai autanl de fidèles que j'en avais dans la province d'Adana. » Suivant les suggestions de M. Georges Picot,» Haut- Commissaire de la République en Syrie et en Armé- nie, nous avons recueilli les débris de nos malheureuses populations disséminées dans les déserts ^e la Mésopo- tamie et de la Syrie et les avons transportées en Cilicie. Si l'on voit, plus tard, que confirmant vos assurances le gouvernement qui vous remplace est juste et équitable, nous les ramènerons en Cilicie, M. Laporte objecta : « S'il ne reste plus de chrétiens dans le pays, comment voulez-vous que les Turcs puissent prouver leurs sentiments de justice ? » Nous répondîmes qu'en Anatolie il restait encore assez de chrétiens. Que les Turcs commencent à prouver leur équité à leur égard ; mais malheureusement^ tous nos renseignements confirment le contraire. M. La' porte ne peut nous fournir aucune réponse positive à notre observation; il s'est borné à répéter que l'intérêt des Turcs leur commandait de ne plus massacrer car il y allait du salut de leur pays. « Votre départ, s'exclama-t-il, peut être considéré comme une ingratitude envers la France, qui a laissé ici 3.000 de ses enfants. » J*ai dû répondre à ces mots que les chrétiens ne pouvaient plus essajfef I. K K y: M A I. 1 f< M E D K V \ N T I- E »» A L J. I k .ss^ la justice turque au risque de leur vie. Et comme il louait la loyauté de Hamid Bey, je lui fis remarquer que je le connaissais p>ersonneilement. qu'il était loyal et bon et que tant qu'il fut gouverneur de Diarbékir, il n'y eut ni mas- sacres ni déportations dans cette région, mais qu'une nation ne pouvait conôer la sauvegarde de son existence à une seule personnalité. Il se pourrait que U gouvernement le destituât demain et le remplaçât par un autre fonctionnaire qui exécuterait servilement le programme machiavélique de son gouvernement, comme cela s'est passé à Diarbékir sous le régime du successeur de Hamid Bey. Nous avons tou- jours hautement apprécié les sacrifices que la France a faits pour nous. Nous nous inclinons avec émotion devant les tombes des nobles fils de la France qui sont tombés sur notre sol, mats nous ne pouvons pas, en même temps, oublier la mémoire de nos trente mille frères qui se sont sacrifiés, depuis V Armistice jusqu'à ce jour, pour la gloire de la France. M. Laporte attristé se retira, et nous avons quitté Adana le 25 au matin par le train, et à six heures du soir, nous sommes arrivés à Alexandrette, où les représentants fran- çais et indigènes et des compatriotes éplorés sont venus nous souhaiter la bienvenue. Bien que rien ne soit venu entraver notre voyage, néanmoins notre douleur s'accroît de jour en jour par les nouvelles que nous recevons. Les portes de la Syrie, de la Palestine, de Sm5rrne, mêmes celles de Chypre demeurent fermées aux Arméniens. Seuls les passeports de ceux qui sont partis pour Chypre avec des billets de 1 " et 2* classe ont été visés. A Mersine, des dizaines de milliers, à cette saison froide et pluvieuse, vivent en plein air. Un quart des habitants de Deurt-Yol s'est rendu à Alexandrette, où ils vivent comme des gre- nouilles dans la vase. Dix mille habitants de Deurt-Yol et de l'Amanus attendent la mort ou les vaisseaux libérateurs, mais le temps passe et le Gouvernement kémaliste est attendu aujourdjiui ou demain... On dit que l'exode à Aïntab et à Killis a été défendu. Même ceux qui avaient pu quitter Aïntab ont été sommés de rebrousser chemin. Cette attitude n'a pas de nom. Les Arméniens d'Aïntab se sont batkis pendant des mois au 386 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS profit des Français. Plusieurs fois, sur les désirs exprimé par les Turcs, ils s'étaient honorablement réconciliés ave< eux, et cest sur la pression des Français quils ont dû s< battre encore contre les Turcs. Et c'est cette populatioi sans pareille qui se trouve abandonnée, par suite de l'ac cord franco-turc, à son triste sort et qui est immolée l l'inexorable Moloch. Voilà la situation infernale de h douce Cilicie. Ma requête, ainsi que l'appel suprême de toute la Cili cie, ont pour but de sauver à tout prix ce débris précieu: du peuple arménien, de lui trouver un refuge, de lui donne: du pain jusqu'à ce que Dieu, par une nouvelle création lui prépare un paradis de délivrance. Si nous, Ciliciens devons mourir, mourons au moins loin, bien loin, poui qu'on ne réussisse pas, grâce à notre sang et à nos os, £ rendre haïssable à notre peuple notre Cilicie adorée. Je ne crois pas que les démarches aient un résultat, maii néanmoins adressons-nous à la pitié, et frappons fortemen aux portes de la charité jusquà les briser; peut-être s'ou vriront-elles, ces portes devenues dures comme la pierre peut-être s'adouciront-ils, les puissants de ce monde? Nous partirons aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, pour Tri poli de Syrie, et nous nous rendrons de là à Alep. /< souhaite que ce vo}fage m'approche du tombeau. Peut-il y avoir encore un doute sur les origine; de ce mouvement qui a chassé de nouveau le; Arméniens de leurs foyers? Ne cherchons pas l nous disculper en accusant des fantômes. Aucum propagande n*a été organisée pour pousser à Texode des Ciliciens. C*est d'instinct que lef chrétiens — et quelques musulmans — se soni enfuis à l'approche des kémalistes. a Nous les connaissons mieux que vous, s'écriait Djelal Kadri bey. » Oui, certes, tous ceux qui ont vu tomber sous les balles, sous le poignard ou dans les LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES 387 flaunmes, leurs parents et leurs amis, tous ceux qui ont vu opérer les sinistres massacreurs de Ja Jeune-Turquie, les martyrs et leurs témoins sont plus qualifiés que le général Gouraud et M. Franklin-Bouillon pour juger les serments d'amour d'un Moustafa Kemal. S'il y eut une pression sur les Arméniens elle vient de nos consuls et de nos officiers qui, suivant les ordres du Haut- Commissariat de Syrie, firent le possible et l'im- possible pour arrêter un exode que la presse mon- diale imputait à notre faiblesse. La France, conduite par des inconscients, fût peut-être descendue à la dernière des lâchetés en refusant aux Arméniens l'autorisation de quitter la Cilicie si l'Amérique, l'Angleterre et la Grèce n'avaient pas envoyé des bateaux pour recueillir ces épaves humaines. La rage au cœur, M. Fran- klin-Bouillon dut assister à l'embarquement des rescapés de Marache... Ce représentant de l'idée radicale-socialiste a montré aux chrétiens d'Orient comment la République soutient ses amis. Au lieu de s'apitoyer sur le sort des Arméniens, il les trai- tait de canailles. Quels sont les résultats obtenus par M. Franklin-Bouillon ? A l'avenir il serait bon ur la protection des minorités chrétiennes ont été mises en vigueur et que leur exécution est efficacement garantie. (( Art. 9. — Chacune des puissémces contrac- tantes, dont les intérêts particuliers sont reconnus dans une zone du territoire ottoman, accepter^ par là-même la responsabilité de veiller à l'exécution du traité de paix avec la Turquie, en ce qui con- cerne les stipulations qui protègent les minorités dans la dite zone. » «7 400 LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIES Nos droits et nos devoirs étaient clairement définis. On nous confiait un poste d'honneur. Si nous le désertions, il devenait libre et d'autres pou- vaient le prendre. M. Briand le reconnaissait lui- même lorsqu'il s'écriait à la Chambre des Dé- putés : (( Si nous n'y sommes pas demain, mes- sieurs, je pose alors cette question : Qui y sera ? » Il est évident que désormais l'Angleterre ou l'Italie pourraient débarquer à Mersine et dire : « JV suis, j'y reste ! » Or, je ne suppose pas que la Cilicie ait perdu ces richesses qui attiraient si vivement l'attention de M. Briand. (( La Cilicie est un pays bien plus riche que la Syrie », telle est l'opinion unanime des gens com- pétents. Je lis même dans une note que j'ai sous les yeux que « la Cilicie est plus fertile que l'Egypte )). Elle produit le blé, l'orge, le maïs, l'avoine, le riz, le tabac, le raisin, la canne à sucre, l'orange, le citron, et surtout le coton. Pen- dant la guerre cette province fut un grenier pré- cieux pour l'Allemagne; elle a nourri les armées turques de Palestine et de Mésopotamie. Pourquoi M. Briand l'abandonne-t-il au premier concur- rent qui voudra l'occuper ? Et que dirions-nous si ce concurrent était l'An- glais > Ah ! j'entends d'ici les imprécations que lanceraient nos journaux contre l'égoïsme britan* nique. , Vous rappelez-vous les clameurs indignées que poussaient les anticlemencistes parce que M. Lloyd LB séMALISMB DEVANT LES ALL1<8 4OI George nous avait arraché Mossoul ? Nous hur- lons lorsque nous perdons une ville et nous nous réjouissons lorsque nous livrons un royaume. N a- l-on pas raison de dire à l'étranger que nous man- quons d'esprit de suite ? Le Foreign Office remit à notre ambassadeur, M. de Saint-Aulaire, un aide-mémoire qui conte- nait les objections britanniques à l'accord d'An- gora. Ce document se divisait en deux parties : la première exposait des considérations générales, la seconde avait trait à quelques points particuliers. Première partie : 1 ° L'accord d'Angora est une paix séparée con- traire au pacte de Londres de novembre 1915, qui interdit aux Alliés de contracter des accords sépa- rés ; 2° Ces accords séparés ne sont pas compatibles avec l'efficacité d'une entente; 3° L'accord d'Angora affaiblit l'autorité de la France dans le règlement d'ensemble, par les Alliés, des questions d'Orient. Deuxième partie : 1 ° Les minorités cessent d'être protégées, con- trairement au mandat qui avait été donné à la France ; 2° Le retrait des troupes françaises mentionné 402 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIB8 au paragraphe 3, dans le délai de deux mois, est contraire à l'accord tripartite; 3° La ligne de chemin de fer, en vertu de Taccord du 20 octobre, passe en territoire turc et perd les garanties qu'elle présentait alors qu'elle était tout entière en zone française ; 4° Les concessions économiques sont contraires à l'accord tripartite; 5" La lettre de Youssouf Kemal bey comporte une réponse. Les Anglais nous soupçonnaient de plus d'avoir signé des conventions secrètes par lesquelles nous nous assurions certains avantages dans l'Empire ottoman en nous engageant de notre côté à soutenir les Turcs contre la Grèce et l'Angleterre. Ainsi, il aurait été stipulé que les cadres de la gendar- merie turque seraient exclusivement français. M. Briand s'étonne de ce que nos amis d'outre- Manche le désapprouvent en termes si vifs. Il pré- tend qu'il n'a fait que confirmer, à peu de choses près, l'accord de Londres auquel le Foreign Office ne s'est pas opposé. Les organes français qui sont décidés à trouver les Anglais toujours en faute le soutiennent bruyamment. Est-il vrai, d'abord, qu'à Angora nous n'ayons rien changé de ce que nous avions fait à Londres? Voyons les choses de près. L'article premier de l'accord du 9 mars prévoit le désarmement des populations armées. Dans LE KéMALISME DEVANT LES ALLIES 403 l'accord du 20 octobre, il n'en est plus question. De sorte que les bachi-bouzouks auront toujours leurs poignards et leurs fusils pour répondre à la première « provocation des chrétiens ». L'article 2 parle de la constitution de forces de police et de gendarmerie qui seront placées « sous lé comman- dement turc assisté d'officiers français ». Le 20 octobre, cette clause est également annulée. Biffés encore les articles 4, 5, 6 qui entouraient l'évacuation de la Cilicie de sages mesures. Sup- primés l'article 7 qui maintient en fonctions le per- sonnel administratif cilicien et l'article 8 qui donne aux régions à population mixte une gendarmerie spéciale et une administration municipale où les divers éléments seront représentés. L'article 3 de l'accord de Londres portait que l'évacuation se ferait un mois après la cessation des hostilités dans les territoires situés au nord des frontières du traité de Sèvres. Dans l'accord d'Angora l'évacuation non seulement de ces territoires mais des territoires rétrocédés à la Turquie aura lieu dans un délai de deux mois à partir de la signature de l'accord. Nous avons modifié les clauses essentielles de Londres à notre détriment et à celui de nos pro- tégés. Mais l'ambassade britannique à Paris vient mettre les choses au point par la note suivante : Il a été couramment déclaré dans la presse française, la semaine dernière : a) que l'accord conclu par M. Fran- klin-Bouillon à Angora ne différait que peu, sinon pas du 404 I-É kÉMALisMe devant tÈ8 KtLliê tout, de celui auquel M. Briand était arrivé avec Bekir Samy bey à Londres, en mars dernier, et que : b) le gou- vernement de Sa Majesté britannique n'avait jamais opposé aucune objection à cet accord, à l'exception peut-être d'ob- jections purement verbales et dont il n'existe aucune trace écrite. En présence de ces assertions répétées, l'ambassade de Sa Majesté éprouve l'obligation d'exposer les faits tels qu'ils sont. L'accord Franklin-Bouillon contient les dispositions nouvelles suivantes : I ° La cessation de l'état de guerre, à laquelle se réfère l'article 1 *' de cet accord, implique évidemment la conclu- sion de la paix entre le gouvernement français et le gouver- nement d'Angora et la reconnaissance du second de ces gouvernements par le premier comme étant l'autorité sou- veraine en Turquie ; 2° L'admission par la France dans l'article 6 des exi- gences des nationalistes relativement à la protection des minorités, exigences qui diffèrent sensiblement des condi- tions prévues dans le traité de Sèvres ; 3^ La modification dans l'article 8 de la frontière entre Nisibine et le Tigre; 4** Le droit donné aux Turcs de faire usage du chemin de fer de Bagdad en territoire syrien pour assurer des transports militaires; S** La lettre adressée à M. Franklin-Bouillon par You- souf Kemal dans laquelle l'appui de la France à la Tur- quie dans les questions d'indépendance et de souveraineté est rattaché à des promesses de concessions variées, va beaucoup plus loin que ce qui était prévu dans l'agrément français avec Bekir Sami. En ce qui concerne le second point {b) , il est tout à fait inexact de déclarer que le gouvernement de Sa Ma- jesté n'ait opposé aucune objection à l'accord Bekir Sami. Le 1*' avril, l'ambassadeur de Sa Majesté a laissé au quai d'Orsay un aide-mémoire protestant contre la con- clusion par le gouvernement français d'un accord avec i'im des ennemis communs des alliée ' •< texte de l'accord fut tfe l^MALISME PEVAVT IES ALLIÉS 403 ultérieurement communiqué à lord Hardinge par le minis- tre des affaires étrangères et transmis à lord Curzon qui. dans une conversation avec l'ambassadeur français, le 19 avril, éleva de fortes objections contre l'accord, à la fois pour des raisons d'ordre général et pour des raisons d'ordre particulier, objections qui furent sans doute trans- mises au quai d'Orsay par M. le comte de Saint-Aulaire. La raison pour laquelle le gouvernement de Sa Majesté n'a pas insisté davantage sur ces objections à l'accord Bekir Sami, c'est que cet accord n'a jamais été ratifié. Donc, M. Briand s'était complètement four- voyé. Il nous trompait ou se trompait lui-même lorsqu'il nous affirmait que le Foreign Office ne s'était pas opposé à l'accord de Londres. En tout autre temps, le Parlement eût exigé sa démission immédiate de ministre des Affaires étrangères, car il n'est pas permis qu'un gouvernement étranger, même ami, puisse nous infliger un pareil démenti, sans que nous soyons fondés à le relever. Ceux qui parlent au nom de la France doivent avoir un tel crédit que leur parole ne puisse jamais être mise en doute. QUEL EST LE VERITABLE CARACTERE DE l'aCCORD d'angora ? Avant de signer le traité de Sèvres et l'accord triparti te, nous avions signé, en novembre 1915, le pacte de Londres qui nous interdisait de con- tracter des accords séparés avec l'ennemi, quel 406 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES qu'il fût. Mais, réplique le Quai d*Orsay, l'accord d'Angora n'a qu'une portée locale; le gouverne- ment français a réservé son entière liberté d'action pour discuter, de concert avec les Alliés, le traité de paix à dicter à la Turquie. Puisqu'il ne s'agit que d'un simple accord, pourquoi M. Briand lui- même dit-il, dans une dépêche qu'il adressait à Youssouf Kemal bey, commissaire aux Affaires étrangères du gouvernement d'Angora : <( Le gouvernement de la République Française com- mencera, à partir du 4 novembre, à exécuter, dans le délai fixé, les stipulations du traité qui le con- cernent. )) Est-ce que la proclamation faite par le général Gouraud aux habitants de la Cilicie ne donne pas l'impression que la République a bel et bien fait la paix avec l'Empire ottoman ? « La France, déclare-t-il, dans son généreux désir de rendre la paix à la Turquie, a décidé de remettre dans les mains du gouvernement ottoman une des vieilles provinces et deux des villes turques de l'Empire, qu'elle occupait en vertu des articles additionnels de l'armistice de Moudros... (( M. Franklin-Bouillon a conclu avec S. E. Moustafa Kemal et l'Assemblée nationale d'An- gora VaccoM qui met fin à la guerre entre laj France et la Turquie... » N'est-ce pas là l'aveu le plus naïf de nos intentions ? Nous reconnaissons dans un document officiel que pour nous la paix est faite avec les Turcs. Et aussitôt se présente cette autre observation que nous avons reconnu LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 4O7 implicitement le gouvernement d* Angora comme ayant toute l'autorité pour représenter et engager Tcmpire des Osmanlis. Vous chercheriez en vain dans le texte signé par M. Franklin-Bouillon et ratifié par M. Briand une seule allusion qui rappelle l'existence d'un sultan et d'une Sublime Porte. Nous avons trouvé moyen d'accumuler dans une page tous les non-sens et tous les contre-sens dont puisse se rendre coupable une diplomatie. En fait et en droit l'accord d'Angora est un monu- ment de sottise et de mauvaise foi. C'est un acte qui choque la vérité, l'honnêteté et la justice. Vous pouvez passer en revue tous les traités du monde, vous n'en trouverez aucun qui soit aussi contraire aux usages et au droit. Nous avons signé un papier avec des rebelles qui sont en marge de la Société des Etats. Nous qui prétendons être une puissance musulmane et vouloir être agréables à nos sujets d'Algérie et à nos protégés de Tunisie et du Ma- roc, nous donnons au Sultan-Khalife le plus reten- tissant soufflet qu'il ait encore reçu. Discutant du sort de son empire nous l'avons passé sous silence. Nous l'ignorons totalement. C'est exactement comme si voulant nous entendre avec l'Eglise catholique, apostolique et romaine nous traitions, non pas avec le pape, mais avec la franc-maçon- nerie. J'admets que voulant partir de Cilicie nous étions contraints de passer par Angora. Mais il y a manière et manière de négocier. C'est le propre 40o LE KÉMALISME DEVANT LeS AtLiés des diplomates de trouver les formules qui con- viennent aux situations les plus délicates. Nous devions rester sur le terrain strictement militaire. Quant au surplus, ou bien il fallait s*abstenir d*aborder le terrain politique ou bien il fallait pro- poser une clause qui eût ménagé Tamour-^ropre du Sultan. En arrêtant avec le gouvernement d'An- gora les conditions qui seraient faites désormais aux minorités nous lui attribuions une souveraineté qui ne lui appartient pas. De même, sans prendre en considération Taccord tripartite, nous ne pou- vions pas trafiquer des concessions avec un pou- voir qui ne détient les biens de l'Empire que par suite d'un vol non encore revêtu d'un caractère 'légal. Possession ne vaut pas titre pour les mines. La propriété du territoire ottoman appartient à VEtat ottoman. Aussi j'engage fortement ceux de nos lecteurs désireux d'engager des capitaux en Turquie à ne pas confier un centime aux conces- sionnaires qui ne possèdent que la signature d'An- gora. En droit strict celle-ci ne vaut rien. Elle ne vaut rien et cependant il s'est rencontré un M. Briand pour la mettre sur le même plan que celle de la France. Nous avons manqué à tous les égards que nous devions au Sultan et à la Sublime Porte. Et nous avons froissé nos amis, nous les avons même inquiétés. Après avoir disposé d'un domaine qui ne nous appartenait pas plus qu'il n'appartient aux kémalisles — jusqu'à la conclusion de la paix LB K^MALtSME DEVAIT LES ALLIBS 4O9 :urque nous n'en étions que les dépositaires au nom et pour le compte des Alliés — nous avons auto- risé les Turcs à exécuter « des transports mili- taires par chemin de fer de Meidan-Ekbès à Tchoban-Bey dams la région syrienne ». Il saute aux yeux, si l'on consulte une carte, que ces opé- rations ne peuvent être dirigées que contre TAngle- terre. Le Quai d'Orsay a cru donner tous apaise- ments au Foreign Office en déclarant que « la France s'opposera à tous mouvements de troupes sur la section syrienne du chemin de fer de Bagdad, si ces troupes sont destinées a menacer les territoires placés sous le mandat britannique )). Pour ma part, je ne crois pas que cette assurance ait donné pleine satisfaction à lord Curzon. A quoi reconnaîtrons-nous que les soldats turcs qui traverseront un coin de Syrie n'ont aucune inten- tion hostile à l'Angleterre ? Nous courrons de grands risques en nous portant garants des bonnes intentions des kémalistes. Connaissant toutes les arrière-pensées des Jeunes-Turcs, je dis que c'est une chose insensée que d'engager la parole de la France sur leur sincérité. Cela nous mènerait loin, si l'Angleterre elle-même ne nous fournissait bientôt l'occasion de noyer l'accord d'Angora dans le traité définitif qui devra être accepté par la Turquie. 410 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES la republique abandonne les chretiens d'orient Nous avons compromis les intérêts matériels dont nous avions assumé la garde, avons-nous mieux défendu les intérêts moraux ? Dans toutes les con- ventions écrites ou verbales que nous avons passées avec nos alliés au sujet de la Turquie, il y a une question qui revient comme un refrain : c'est la protection des chrétiens. Et cette protection, nous l'avions garantie aux Arméniens de Cilicie. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Et lord Curzon nous l'a rappelé dans son aide-mémoire et dans les conversations qu'il a eues avec M. de Saint- Aulaire. A vrai dire, M. Briand ne pouvait pas ne pas en convenir. Il s'est borné à plaider les circonstances atténuantes. Il allègue pour sa dé- fense que lors de la conclusion de l'accord tripar- tite personne n'avait pensé que le traité de Sèvres resterait en suspens et que nous serions obligés de rester si longtemps en Cilicie l'arme au pied. De même, dit-il, personne n'avait prévu que la chute de M. Venizelos viendrait modifier toute la situa- tion. Malgré tout, il affirme que nous nous sommes inquiétés du sort des minorités : la preuve, c'est qu'il a dicté aux kémalistes l'article 6. Et le géné- ral Gouraud insistera sur l'importance de cette clause dans sa proclamation du 9 novembre. « Les LE KÉMALiit.ME DEVANT LB8 ALLIES 4II , . . — ) Iroits des minorités, explique-t-il, sont confirmés l.ur les mêmes bases que dans les conventions du iTiême genre conclues en Europe à la fin de la grande guerre. Ce qui veut dire, pour s'en tenir aux points les plus essentiels, que le gouvernement d'Angora s'engage à accorder à tous les habitants sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion, pleine et entière protection de leur vie, de leur liberté et de leurs biens. Tous les habitants auront droit au libre exer- cice, tant public que privé de leur foi, religion ou croyances dont la pratique ne sera pas incompa- tible avec l'ordre public et les bonnes moeurs. Ils seront égaux devant la loi et jouiront des mêmes droits civils et politiques sans distinction de race, langage et religion. La différence de religion, de croyances ou de confession ne devra nuire à aucun ressortissant ottoman en ce qui concerne la jouis- sance des droits civils et politiques, notamment pour l'admission aux emplois publics, fonctions, honneurs ou à l'exercice des différentes professions et industries... » M. Briand, qui me paraît être d'une ignorance profonde sur le monde musulman, peut croire de très bonne foi que les kémalistes sont animés des plus libérales intentions à l'égard des chrétiens et des juifs. Qu'exiger de plus que ce que l'on a demandé à la Pologne, à la Hongrie, à la Bulgarie et à la Grèce ? Si la Turquie se com- porte comme ces puissances à l'égard des minori- tés, celles-ci n'ont rien à dire, car elles seront à 412 LE ÏEMALI8ME DEVANT LES ALLIES l'abri de toute persécution. J'aime à croire que le général Gouraud a eu l'occasion d'étudier au Ma- roc les grandes lignes du Coran. Il sait, par con- séquent, que pour un Turc, vieux ou jeune, cnve- riste ou kémaliste, ce livre sacré qui vient de Dieu lui-même est le fondement de l'empire, la source unique de la loi, de la morale, de l'administration. L'Etat ottoman est un Etat essentiellement théo- cratique, où le croyant passe avant l'infidèle. Nos codes, nos usages, nos mœurs ne seront respectés que s'ils ne sont pas en contradiction avec la parole du Prophète. Jamais, un raïa ne pourra jouir des mêmes droits qu'un musulman. Le Comité Union et Progrès nous avait déjà joué cette comédie de proclamer l'égalité de tous les Ottomans. L'on sait comment furent traités les Albanais, les Ara- bes, les Kurdes, les Arméniens, les Grecs et les Juifs. Les kémalistes se comporteront exactement comme les unionistes, dont ils sont, du reste, les héritiers directs. Ils déploieront encore plus de zèle et plus d'énergie dans l'accomplissement de leur tâche qui consiste à niveler tous les sujets ottomans pour en faire des Turcs. Les Grecs d'Anatolie ont un avant-goût de ce que sera le régime natio- naliste qui enchante et rassure M. Briand et le général Gouraud. Le gouvernement d'Angora va leur donner une église qui tout en restant chré- tienne sera turque. Comprenez-vous cela ? Admi- rez ce mariage du Croissant et de la Croix ? Nous allons assister à l'avènement d'un patriarche qui I. K k K M A L I S M K n K V .\ N T L K S A L L l h S 4 l .'> sera coiffé d'un fez. Lorsqu'un Moustafa Kemal rentrera à Stamboul, le Phanar devra fermer ses portes ou accepter le culte que ce réformateur a créé à l'usage des orthodoxes. Imaginez que M. Lloyd George dise un jour aux catholiques de Grande-Bretagne: « Moi, protestant, je sais mieux que vous quel pontife il vous faut, aussi je vais vous faire construire un Vatican de mon invention et j'y installerai un pape aux couleurs... presbyté- riennes î )) Je ne plsusante pas. La chose est sérieuse. L'Assemblée nationale d'Angora est sai- sie d'un projet qui va imposer aux Grecs un pa- triarcat turc, érigé en dehors de toutes les règles canoniques. Puis, ce sera le tour de l'Eglise armé- nienne et de la synagogue d'être islamisées. Les Jeunes-Turcs poseront d'abord leur empreinte sur toutes les institutions, publiques ou privées, puis ils diront aux chrétiens et aux juifs : vous êtes libres de prier, de penser, d'écrire, vous êtes libres de parler votre langue dans vos écoles, dans vos journaux, dans vos maisons, vous serez électeurs, fonctionnaires, ministres. Que voulez-vous de plus? Partout où il y aura un musulman et un non- musulman, à \m moment donné il y aura un mur qui se dressera entre leurs conceptions. Ils seraient même républicains, socialistes, bolchevistes, ils ne pourraient jamais communier pleinement. L*un n'aura qu'une femme, l'autre en aura quatre. Leurs sociétés n'ont pas les mêmes assises. Qu'il s'agisse de l'enfant, de la mère, de Tépouse, du père, du 4l4 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIK8 mari, tout les sépare. A proprement parler, le foyer n'existe pas dans l'Islam. Dans une maison mu- sulmane, il y a deux compartiments bien distincts, celui des hommes et celui des femmes. Et le harem se complique d'une série de concubines, d'esclaves et d'eunuques. Il n'y a pas un feu central, autour duquel se groupent tous les membres de la famille. Du berceau à la tombe, la vie d'un mahométan suit une route contraire à celle d'un chrétien. Les sultans d'autrefois l'avaient si bien compris qu'ils avaient octroyé aux raïas des (( privilèges » et aux étrangers des « capitulations ». Les patriar- cats grecs et arméniens, plus tard le grand rabbi- nat, gouvernèrent leurs communautés en toute indé- pendance, sur le terrain du statut personnel. Dans les provinces qui n'ont pas échappé à l'autorité du Sultan, ils jugent toutes les causes relatives au mariage, à la séparation de corps et de biens, au divorce, à l'adoption, à la pension alimentaire, à l'héritage, etc. Ils administrent et ils entretiennent les églises, les monastères, les écoles, les hôpitaux, les oeuvres d'assistance et de bienfaisance. Bref, tout ce qui est du domaine de la famille, de la religion, de l'instruction, de l'éducation, de la solidarité, leur appartient entièrement. Les com- munautés non-musulmanes jouissent ainsi, depuis plus de quatre siècles, d'une autonomie qui leur permet de se développer, sous la souveraineté otto- mane, dans le cadre occidental. Et l'on peut dire que c'est par elles que la Turquie a pu prendre LE KÉ.MALI8ME DEVANT LB8 ALLIES 41»"' contact avec l'Europe. Elles ont été un lien pré- cieux entre la Sublime Porte et les chancelleries. A l'intérieur elles ont servi de support à l'Em- pire par le travail de leurs agriculteurs, de leurs ouvriers, de leurs artisans, de leurs industriels, de leurs conunerçants et de leurs banquiers. Elles ont apporté à l'Etat, sans qu'il lui en coûtât un para, des forces économiques et intellectuelles. Si elles ont parfois levé l'étendard de la révolte c'est que des gouvernements oublieux de leurs devoirs leur rendaient la vie insupportable. Le pouvoir central a parfaitement le droit de veiller à ce que la léga- lité soit observée dans l'établissement des institu- tions patriarcales, mais il ne doit pas s'inmiiscer dans leur fonctionnement. Car jamais une con- science musulmane ne saurait diriger une conscience chrétienne. Ceci fut toujours admis jusqu'à l'avè- nement des Jeunes-Turcs. Mais le Comité Union et Progrès crut découvrir que tous les malheurs de l'Empire étaient dus à l'action dissolvante des patriarcats. Alors, il résolut d'annuler leurs pri- vilèges. Pour aller plus vite en besogne, il se mit à supprimer les chrétiens eux-mêmes: de là ces épouvantables massacres d'Arméniens... Les kéma- listes ont repris cet ambitieux programme de des- truction. Ils ont déclaré qu'à l'avenir musulmans et chrétiens auraient les mêmes droits civils et poli- tiques. C'est un piège grossier tendu à la crédu- lité européenne. Et M. Briand y est tombé comme un moineau inexpérimenté. Son représentant, 18 4l6 LE KÉMALISME DEVANT Ies ALLiÎs M. Franklin-Bouillon, s'est imaginé qu'il réalisait un coup de maître en obtenant des Jeunes-Turcs qu'ils s'engagent à traiter les raïas comme les Polo- nais traiteront les Juifs. Quel enfant ! Le plus modeste de nos drogmans lui donnerait des leçons sur la manière de pénétrer les dessous d'un Mous- tafa Kemal. Je ne m'étonne pas, certes, que M. Franklin- Bouillon se soit lourdement trompé; je m'en étonne d'autant moins qu'il n'avait, pour le guider dans le maquis anatolien, que les lumières du lieu- tenant-colonel Sarrou. Or, moi qui ai le plaisir de connaître ce bon gendarme depuis bientôt dix- huit ans, l'ayant vu débuter en Macédoine en 1904, je puis bien attester, sans vouloir lui être désagréable, que c'était le dernier collaborateur que l'ancien député de Seine-et-Oise eût dû choi- sir. Le lieutenant-colonel Sarrou ne rêve que d'un paradis : celui d'une Turquie qui aura besoin, tant qu'il vivra, d'un pandore français. Tout le reste, c'est du superflu. Il a l'âme candide: il croit en Moustafa Kemal comme en un messie. Dans le désert que la défciite a laissé aux Turcs, les dieux d'Angora lui envoient une manne déli- cieuse : c'est la promesse que la France — nou- velle Pénélope — aura l'inappréciable honneur de tisser la réorganisation de la gendarmerie otto- mane, et que c'est lui qui sera chargé de présider à cette oeuvre de perpétuel recommencement... Ne lui demandez pas de mettre en harmonie ses désirs LE KÉ M A LIS ME DEVANT LES ALLIÉS 4l7 avec les aspirations des chrétiens, ne lui deman- dez pas de préserver l'Entente franco-britannique, ne lui demandez pas de veiller aux portes de la Méditerranée orientale, cela dépasse son entende- ment. Oui, mais si M. Franklin-Bouillon est aveugle et si le lieutenant-colonel Sarrou est borgne, les directeurs des services techniques du Quai d'Orsay ont des yeux assez clairs pour voir tous les défauts de l'accord d'Angora. Les bureaux compétents devaient s'attendre à ce que le Foreign Office nous rappelât à la raison. N'ont-ils pas osé prévenir M. Briand? Ou bien sont-ils aussi atteints d'une telle turcomanie qu'ils en ont perdu le sens des réalités ? Il est fâcheux que notre diplomatie nous ait placés dans un tel état d'infériorité vis-à-vis des Anglais que dans les débats futurs nous soyons obligés de leur faire des concessions qui nous dimi- nueront encore plus dans l'esprit des Orientaux. A moins, en effet, que la Grande-Bretagne ne veuille se suicider en Orient, elle n'acceptera jamais de s'incliner comme nous devant les insolentes exi- gences de Moustafa Kemal. Et le chef-d'œuvre de M. Franklin-Bouillon sera mis en pièces. Nous brûlerons ce qu'il nous a fait adorer. Et les Jeunes- Turcs se retourneront avec plus de haine contre la France qui les aura lâchés. Quant aux chré- tiens, dont les privilèges et les droits seront main- tenus et sans doute renforcés dans le traité de paix, c'est vers Londres qu'ira leur reconnaissance. QUATRIÈME PARTIE VERS LA PAIX D'ORIENT I LA TURQUIE A BESOIN D'UNE LONGUE CONVALESCENCE IL Y A TURCS ET TURCS Lorsqu'on étudie de près les Turcs avec la plus scrupuleuse impartialité, on arrive à cette conclu- sion : c'est que « si l'individu est « bon », la col- lectivité est détestable; et le Gouvernement est ce qu'il y a de pire en Europe )). Je formulais ce jugement (1) en 1907, et je le maintiens. Ce qui trompe MM. Pierre Loti et Claude Farrère c'est qu'ils ont toujours connu à Stamboul des gens atfables, polis, courtois, généreux. Les pachas et les beys qui vous reçoivent dans leurs selamliks ont des manières si prenantes que vous êtes conquis tout de suite. Il est impossible à un homme d'avoir un accueil plus noble et plus séduisant qu'un Damad Ferid, un Sabaheddine (le prince) ou un Ali Kemal. Et si des plus hautes sphères vous descendez échelon par échelon jusqu'aux plus basses classes de la société, vous ne rencontrez que (!) L'Imbroglio Macédonien^ op. cit. 420 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES des natures simples, droites et loyales. L'honnêteté est le propre même de la race. Malheureusement cette matière première perd toutes ses vertus dès qu'elle est jetée dans le creuset gouvernemental. Il se produit alors une métamorphose qui ne peut être que l'œuvre d'un Méphistophélès. Les mer- veilleux décors que vous avez admirés tombent un à un avec plus ou moins de fracas, et vous n'aper- cevez que des ruines. On a tout dit sur les désordres et les abus de l'administration ottomane. Depuis plus de cent ans la question d'Orient tourne sans fin autour des réformes. C'est parce que la Sublime Porte ne sut pas gouverner qu'il y eut ces révoltes intérieures et ces interventions étran- gères qui ont provoqué toute une série de démem- brements. L'Europe occidentale voulait une Tur- quie forte, capable de former une barrière au seuil de l'Asie. L'Angleterre et la France étaient allées jusqu'à faire un dogme de l'intégrité de l'empire ottoman. Elles firent la guerre de Crimée pour empêcher l'ours moscovite de venir se baigner dans les eaux du Bosphore. Au Congrès de Berlin, elles déchirèrent le traité de San Stefano qui bulgarisait la Roumélie et slavisait tous les Balkans. Ce n'est qu'après de longues hésitations et avec des regrets sincères, contraintes et forcées par les fautes ou les crimes des Turcs, que les grandes puissances con- sentirent à reconnaître l'indépendance des Grecs, des Serbes, des Roumains et des Bulgares. Les LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS 42 1 horreurs mêmes du régime hamidien n'avaient pas entamé la turcophilie indéracinable des diplo- mates. Gladstone avait beau tonner comme un Jupiter contre la race antihumaine, il ne trouvait qu'un faible écho dans les chancelleries euro- péennes. En France, les appels éloquents de Jau- rès, Denys Cochin, Albert de Mun, en faveur des Arméniens, venaient expirer comme des bulles de savon aux pieds de Hanotaux pacha. A Cons- tantinople, les ambassadeurs avaient ordre de trouver des remèdes pour remonter l'homme malade. Et l'on présentait aux grands vizirs pro- jets sur projets en vue de corriger les défauts de l'administration impériale. La Turquie n'oppwsa jamais un refus brutal à nos demandes. C'est par centaines que l'on compte les firmans, les bérats, les déclarations, les notes, les circulaires, les règle- ments et les lois que nous lui avons dictés. Mais cela ne servit à rien. Les musulmans furent tou- jours très mal administrés et les chrétiens furent toujours plus ou moins persécutés. Il y eut bien dans la tempête des accalmies; il y eut certaines périodes où les ministres de Sa Hautesse s'effor- cèrent de moderniser l'Etat. En tout cas, sous les régimes les plus durs, comme celui d*Abd-Ul- Hamid, les opprimés pouvaient trouver assez de calme dans les villes maritimes, sous la protection des consuls et des métropolitains. A Constanti- nople, à Smyrne, à Salonique, à Trébizonde, à Beyrouth, le chrétien et le juif étaient souvent 422 LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS plus heureux que le musulman; celui-ci était un véritable serf que personne ne défendait contre le juge prévaricateur et le taxildar concussionnaire. Les raïas n'étaient pas exposés non plus aux trai- tements barbares des officiers et des sous-officiers, puisqu'ils n'étaient pas astreints au service mili- taire. C'est dians l'intérieur du pays, au fond des vilayets lointains qui échappaient aux regards de la chrétienté, qu'ils étaient réellement victimes de l'oppression politique et du fanatisme religieux. Ceux qui veulent ne trouver que des qualités au Turc affirment qu'il fut toujours d'une tolérance exemplaire. Il est exact que sa nature indolente, amollie par la résignation islamique, le porte à con- sidérer d'un œil indifférent et tranquille les exer- cices spirituels d'un infidèle. Si personne ne le fai- sait sortir de sa douce sérénité, il serait, à n'en pas douter, plus inoffensif qu'un enfant. Mais sa foi est encore celle d'un néophyte, et s'il la croit me- nacée il devient féroce. L'ignorance dans laquelle il croupit en fera un instrument redoutable entre les mains des habiles qui voudront organiser la guerre sainte pour des fins personnelles. Et cet être que vous avez vu si humble, si timide, si respec- tueux, se mettra tout à coup à couper des têtes de chrétiens. Il lui faudra du sang et du sang pour assouvir sa colère. Ce n'est que lorsque ses maîtres lui auront dit que le Prophète ne réclame plus d'holocaustes qu'il laissera tomber le poignard et reprendra sa placidité. LE IÉMALI8ME DEVANT I. ES AI, MES 42."» Le peuple turc a tout ce qu*il faut pour être le modèle des peuples; encore faut-il qu'il soit bien dirigé. Les Français et les Anglais ne seraient jamais parvenus au stade actuel s'ils avaient eu à leur tête des assassins comme Abd-Ul-Hamid. Le Comité Union et Progrès nous avait bien fait espérer qu'il nous fournirait la preuve éclatante que l'Islam n'est pas un obstacle à la civilisation. Mais c'est depuis son avènement que l'empire a perpétré les forfaits les plus révoltants. Il faut remonter au Xiv' siècle pour rencontrer des monstres qui égalent Talaat, Enver et Djemal. Et je me demande, comme M. Painlevé, si Tamerlan ne leur fut pas inférieur en cruauté. MM. Pierre Loti et Claude Farrère se refusent à croire qu'ils aient massacré des Armé- niens et des Grecs. Peuvent-ils rejeter le témoi- gnage de nos missionnaires? LES KEMALISTES NE DESAPPROUVENT PAS LES MASSACRES Les catholiques ont toujours manifesté une vive sympathie pour les Turcs. Ils avaient plutôt une tendance — et beaucoup l'ont encore — à criti- quer l'attitude des raïas orthodoxes. Et cependant, que disent-ils du régime unioniste? Dans la revue 424 I-E KÉMALISME DEVANT LES ALLIES Etudes (1), je lis sous la signature de M. Henri Riondel (un Jésuite, je crois) , un terrible réquisi- toire : L'histoire du catholicisme en Orient, écrit-il, pendant les quatre ans de la guerre est des plus sombres. Bien des dé- tails sont encore ignorés, mais il e^ utile de raconter ce qu'on sait pour rendre hommage aux victimes et mieux connaître leurs bourreaux. ... L'arbitraire régna en tyran plus redoutable qu'aux sombres jours d'Abdul-Hamid... Çà et là la brutalité des Turcs dépassa peut-être en violence sacrilège tout ce quelle avait fait depuis la prise de Constantinople... La ruine presque totale des missions en Turquie était la conséquence regrettable mais naturelle de la guerre. Il y en eut d'autres imprévus et bien plus funestes... Les Turcs... allaient se livrer avec une fureur sauvage à l'extermination des races chrétiennes... En général, on arrête d'abord les hommes les plus influents, puis les autres ; alors, on déporte soit des groupes assez comt pacts, soit en petits paquets, et chemin faisant,... on les massacre. En vain, quelques-uns essaient d'obtenir (à prix d'or la faveur d'être fusillés ; ils sont taillés en pièces à coups de couteau et de hache dans une véri- table boucherie. Souvent, on ne prend pas la peine de les enterrer, et telle vallée aux environs de Mardine a ré- pandu au loin une odeur insupportable, tant y étaient nom- breux les corps en putréfaction. Et qui sont les égor- geurs? un ramassis de Turcs... Et des gouverneurs, celui de Der Zor, par exemple, ne jugeant pas indigne de remplir ce métier d'assassins, trempent leurs mains dans le sang des ghiaours. Toutes les horreurs sont permises. Leur rage s'acharne surtout contre les prêtres ; quelques-uns sont crucifiés. A Samsate, sur les bords de l'Euphrate, où est arrivé, après plusieurs mois de fatigues, un convoi déporté d'Erzeroum, il y a grande noyade. « On allait, dit un té- moin oculaire, jusqu'à ouvrir les entrailles des victimes (4) 20 octobre 1919. LE KKMALISME DEVANT L.B8 ALLIB8 42? déjà mortes, ou celles d'hommes encore vivants, pour voir si, par hasard, ils n'auraient pas avalé quelque ar- gent. On en brûla beaucoup sur des tas de paille, et puis, en fouillamt dans les cendres, on ramassa V or tombé de leur ventre. » Le plus effroyable des tourments, dams les plaines arides et chaudes, en plein été, est celui de la soif. Plusieurs en meurent. On en voit d'autres se jeter sur ceux qu'on vient d'assassiner pour boire leur sang... Rapts, viols, massacres, atrocités, accusent les religieuses, conti- nuent de plus belle... Ce serait une erreur de croire que les Arméniens seuls ont eu à subir la persécution. Les Syriens, les Nestoriens et les Chaldéens en ont eu leur part en Mésopotamie... A Diarbékir, le crieur public passait dans les rues, en clamant : Khaich tchîgandan J^imsé calmas (De ceux qui font la Croix, personne ne doit rester) . De cette Eglise (chaldéenne) il est mort dans les déportations et les massacres, soixante mille fidè- les, et peut-être une centaine de prêtres. Sans compter Mgr Jacques-Emile Sontag, de Strasbourg, délégué apos- tolique de Perse, en résidence à Ourmiah, cinq évêques ont p>éri. Le plus célèbre de tous était Mgr Addaï Sher, archevêque de Seert, si connu des orientalistes par ses nombreux travaux d'histoire... A Seert, on saisit un jeune prêtre de l'élite du clergé pour sa piété et son mé- rite, on le torture ; pour terminer, on le couche sur des tôies rougies au feu, et comme il serre dans sa main un crucifix pour se donner du courage, on frappe à coups de bâton sur ses doigts afin de lui faire lâcher prise, en lui criant : « Jette-le, jette-le. » C'est en vain ; l'intré- pide martyr rend l'âme, les yeux fixés sur l'image de Celui qui mourut pour lui sur la croix. Si devant tant de scènes de carnage, l'esprit se lasse de la monotonie de ces cruautés sans nom, le coeur s'émeut profondément, de compassion pour les victimes, d'indignation contre les bourreaux. L'histoire sera sévère pour le Gouverne- ment jeune-turc qui ordonna cette extermination... Eh bien! je le demande à nos turcomanes, ose- ront-ils incriminer les missions catholiques? Ose- 426 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS ront-ils soutenir que nos religieux avaient trahi la Turquie? Et ces admirables sœurs de charité qui ont soulagé tant de misères et répandu tant de bien- faits parmi les musulmans avaient-elles mérité d*être (( entassées dans les prisons infectes » pour être (( terrorisées »? Allons, que les turcomancs jettent le masque et qu'ils avouent que l'énergie sanguinaire d'un Talaat plaît à leur secrète bestia- lité. Mais alors, qu'ils ne souillent plus le sol fran- çais et qu'ils s'en aillent vers les repaires d'Asie. (( Soit! nous répondront MM. Briand et Fran- klin-Bouillon, nous abandonnons à vos fureurs et à votre mépris les enveristes, mais les kémalistes sont de braves gens qui n'ont qu'un tort, c'est d'ai- mer passionnément leur pays. Mais est-ce vraiment une tare que d'être patriote? » Erreur! Messieurs, erreur ou aveuglement. Moustafa Kemal est le digne pendant d'Enver. Et vous le savez mieux que nous, vous qui avez les rapports de nos agents et de nos officiers de Cilicie. Vous le savez, ou bien vous ne voulez pas le savoir, vous fermez déli- bérément les yeux à la lumière. Je n'ai pas à vous rappeler les drames de Marache, d'Aïntab, d'Ourfa. A moins que vous aussi, imitant MM. Pierre Loti et Claude Farrère, vous plai- gniez les bourreaux et piétiniez les victimes. Vous seriez alors pleinement d'accord avec le //a- kim}feté-MilU}^é, l'organe de Moustafa Kemal, qui mettait sur le compte de la France « des atro- cités et des cupidités sans nom ». Oui, ce sont nos LK KÉMALISMK DEVANT LES Al. Llis 427 soldats qui auraient assassiné en Cilicie ces (( bons Turcs )). Voilà pourquoi nous avons fait amende honorable, et voilà pourquoi nous avons signé l'ac- cord d'Angora ! Les kémalistes n'ont pas désavoué les noyades de l'Euphrate. Qu'on me montre un seul docu- ment dans lequel ces amis de la justice aient cloué au pilori les tortionnaires du Comité Union et Progrès ! Lisez attentivement la proclamation de Moustafa Kemal aux habitants d'Adana. Que dit-il pour le passé ? Ecoutez : « Les différents éléments de la Turquie vivaient depuis des siècles dans les sentiments qui conviennent aux enfants d'une même patrie. On ne peut dissimuler que, dans les dernières années, des malentendus et des faits déplorables se sont produits par suite des me- nées de certains agitateurs qui n'ont pas jugé ce calme et cette tranquillité propices à leurs inté- rêts, et une amnistie pleine et entière vient d'être proclamée pour effacer ces incidents passagers et leurs résultats. » Et voilà ! la guerre au couteau faite à la France, c'est un simple malentendu. Le massacre de un million d'innocents, regorgement de tout un peuple, ce sont là des faits déplora- bles, des incidents passagers. Mais au fait, qui a créé ces incidents ? Moustafa Kemal ne le dit pas. Il laisse dans l'ombre ce point capital. De sorte qu'un doute subsiste sur l'identité des criminels. Pourtant, croyez-le. ce doute n'est pas dans l'es- prit des gens d'Angora. Pour ceux-ci, les coupa- 428 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS bles ce ne sont pas les Jeunes Turcs, ce sont les Arméniens, les Grecs, les Chaldéens, les Syriens et... les Français. L'amnistie est pour nos mission- naires et pour nos soldats ! Grand merci, monsieur Briand, pour la faveur insigne, que vous nous avez faut obtenir I L'équivoque mise en circulation par Moustafa Kemal est installée en plein Paris par son repré- sentant, Ahmed Ferid bey. Et nos journaux lui ont accordé une large hospitalité. Ces jours der- niers, M. Lloyd George ayant rappelé à la 'Con- férence de Cannes les tristes exploits des bandes kémalistes, la mission diplomatique du gouverne- ment d* Angora a communiqué à la presse de Pa- ris la note suivante : « M. Lloyd George, dans son discours de Cannes, impute au gouvernement national turc de prétendus massacres d'Armé- niens. Si des événements regrettables ont pu sur- venir pendant la guerre générale à l'occasion des révoltes locales fomentées par certains éléments arméniens contre les autorités légales de leur pays, ces événements ne sauraient en aucune manière engager la responsabilité du gouvernement natio- nal d'Angora. Ce gouvernement, en effet, n'exisîe que depuis l'occupation de Constantinople par les Anglais, et, depuis lors, le peuple turc, plutôt mas- sacré que massacreur, n'a fait que défendre son territoire contre les Grecs soutenus par les sugges- tions du gouvernement anglais... » Vous le voyez, les Jeunes Turcs n'admettent LB KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIES 429 pas qu*on les traite en accusés. Ils nient effronté- ment les massacres de 1914-1918. Ce sont les Arméniens qui, par leurs révoltes, ont engendré tout le mal. Et puis, après tout, le gouvernement d'Angora n*est pas responsable des événements qui se sont déroulés pendant la guerre, puisqu'il n'était pas né. Les horreurs de Marache ? Mais l'organe officieux de Moustafa Kemal nous a déjà expli- qué qu'elles ont été commises par la France. Admirez avec quel tact Ahmed Ferid bey attaque chez nous l'Angleterre, notre alliée ! Et les journaux parisiens ont trouvé cela tout natu- rel ! Je note en passant que le gouvernement natio- nal turc n'existe que depuis l'occupation de Cons- tantinople par les Alliés. Mais alors, que devient la thèse du Temps qui fait remonter le mouvement kémaliste au débarquement des Grecs à Smyrne. NE PERMETTONS PAS AUX KEMALISTE8 DE TOU- CHER AU STATUT PERSONNEL DES RAIAS ET DES ÉTRANGERS La vérité, que tout le monde connaît en Orient, et que seuls ignorent nos turcomanes de Paris, de Péra et de Beyrouth, c'est que les Jeunes Turcs, enveristes ou kémalistes, n'ont pas changé de men- . 430 LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS talité, ils sont en 1922 ce qu'ils étaient en 1914. Ils n'ont puisé dans la guerre aucun enseignement. Ils sont d'une xénophobie qui vise à la fois le chré- tien du dedcins et le chrétien du dehors. Le but suprême auquel ils tendent est de constituer un Etat turc où le raïa sera dépossédé de ses droits et où l'étranger ne sera plus protégé par les capi- tulations. Ils veulent abattre toutes les barrières qui les empêchent de turquiser et de piller l'em- pire. Ils n'admettent pas que les puissances con- traient leurs actes politiques ou religieux. Que le nationalisme triomphe, et il n'y aura pour les mu- sulmans et les non-musulmans qu'une seule et même loi. Un Français, par exemple, sera jugé non plus par son tribunal consulaire mais par un tribunal ottoman. Cette perspective seule remplit d'effroi nos compatriotes de Constantinople et de Smyrne. Car en Turquie la justice est plus que boiteuse, elle est aveugle. Tout récemment encore un avocat me disait : (( Si les Alliés avaient la faiblesse de laisser porter la plus petite atteinte au bienfaisant privilège qui soustrait l'européen aux fantaisies judiciaires du « bon Turc », il n'y au- rait plus que les riches qui pourraient gagner leurs procès. Ainsi, tenez, en ce moment-ci, je plaide pour un membre de la famille impériale. Eh bien, mon client a reçu la visite du président du tribunal qui lui a développé ce thème : (( Efîendi, supposez que je vous donne raison c'est une fortune que je vous fais réaliser. N'est-il pas juste que voue CE KEMALIbME DEVANT LES AL Ll K 6 48 1 n'accordiez une récompense ? cela ne vaut-il pas jn bakchich ? » Si un magistrat ose faire chanter un haut personnage de l'empire, vous pK)uvez ima- gfiner comment il se comportera avec un étranger. Et des qu'il aura à se prononcer entre un musul- mem et un chrétien, il n'hésitera pas à donner tort au second. Du reste, l'islamisme pose en principe « que le témoignage de mille infidèles ne vaut rien devant celui d'un croyant. » Les réformateurs turcs se heurteront toujours aux murs que dresse le Coran. Les anciens sultans l'avaient si bien compris qu'ils avaient toléré, même quand leur puissance faisait trembler l'Europe, que leur sou- veraineté ne s'étendît pas sur tous les actes des chrétiens vivant dans leur empire. Le vieux Turc est sensé, il ne demande pas qu'on touche à l'autonomie des patriarcats, car il sait que la vie des raïas serait intolérable si elle était soumise entièrement dans le domaine reli- gieux, scolaire et familial, aux directions des fonc- tionnaires musulmans. On peut affirmer que l'em- pire fut consolidé par l'institution des patriarcats. Ce ne sont pas les privilèges octroyés aux raïas qui l'ont affaibli, ce furent les persécutions. Sans les massacres, il est fort probable qu'il s'étendrait encore jusqu'à l'Adriatique. De même les capitulations ont donné aux étran- gers de si fortes garanties que c'est parmi eux, sans aucun doute, que la Turquie a trouvé ses plus chauds partisans. D'où vient cette antipathie que 29 .JOJ LE KKMALISME DEVANT LEb ALLIES manifestent avec tant de violence les catholiques du Levant à l'égard des Arméniens, des Grecs et des Juifs? C'est que, jouissant d'une situation exceptionnelle, plus heureux que dans leurs pays d'origine, ils trouvent que les Turcs sont des gens charmants et ils en veulent à tous ceux qui pro- voquent des interventions et des démembrements. Que demain ils soient dépouillés du prestige et des faveurs inappréciables que leur vaut le titre d'Eu- ropéen, et leur turcophilie se refroidira considéra- blement. Ils s'allieront alors aux Arméniens, aux Grecs et aux Juifs pour monter à l'assaut de la « tyrannie ». Les capitulations ont été le bouclier qui a écarté longtemps les grands démolisseurs de la Turquie. En effet, les puissances de la chré- tienté n'avaient guère à se plaindre de la façon dont la Porte traitait leurs sujets : ceux-ci n'ont jamais été persécutés, encore moins massacrés, sys- tématiquement. Et leurs ambassadeurs étaient tout naturellement portés à défendre l'intégrité de l'empire. Supprimer radicalement les capitulations, comme le veulent les kémalistes, ce serait ameu- ter à très brève échéance tous les (( Levantins » contre la Turquie. Et les Levantins sont, parmi les chrétiens, le dernier carré qui reste fidèle à la cause des Osmanlis. Ils doivent pourtant aban- donner quelques prétentions que rien ne justifie plus et que, pour ma part, je trouve scandaleuses. Ainsi, comment peut-on admettre qu'ils soient LE »EMALISMK Ut^ANI Lt,>> ALLIKr» \ .>0 exonérés d'impôu ? qu'ils ne paient pas de pa- tente ? Les touristes qui visitent Constantinople s'étonnent que cette capitale n'ait pas d'égouts, pas de rues, pas d'eau, pas de lumière. Il semble qu'aucune municipalité ne se préoccupe ni de son entretien, ni de son embellissement. La chose s'ex- plique par le fait que la Ville n'encaisse presque rien, en proportion de sa population et de ses be- soins. Tous ceux qui bénéficient du régime des capitulations échappent aux contributions. Je sais bien que les finances turques sont mal gérées, mais tout de même, dans le gaspillage qui préside à la répartition des deniers publics on trouverait tou- jours de quoi exécuter les travaux les plus indis- pensables, si la caisse communale était alimentée par tous les habitants, sans distinction de natio- nalité. Constantinople est devenue une ville inter- nationale : on pourrait la faire administrer par un Conseil municipal autonome où seraient représen- tées les colonies étrangères. Elle aurait son budget propre, fixant elle-même ses recettes et ses dé- penses. Les Turcs y gagneraient, à tous les points de vue. Leur capitale deviendrait un véritable joyau au lieu d'être un cloaque. L'obligation de collaborer tous les jours étroitement avec des Eu- ropéens les rapprocherait de plus en plus de la civilisation occidentale. Les haines de races et de religions s'atténueraient pour disparaître. Oui, certes, que sur le terrain fiscal — et doua- nier — il n'y aut plus de privilèges en Turquie, 434 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉ8 rien de plus naturel et de plus juste. Là-dessus les Alliés peuvent donner satisfaction pleine et entière à la Sublime Porte. Mais en ce qui touche le sta- tut personnel des chrétiens, raïas ou étrangers, il faut bien se garder d*y porter le moindre change- ment. D'une façon générale la Turquie ne pourra vivre paisible et prospère que si elle entre résolu- ment dans la voie de la décentralisation. Elle a un intérêt vital à laisser les communautés non-mu- sulmanes gouverner comme elles l'entendent leurs églises, leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs orphe- linats. Le prestige du padischah ne sera nullement atteint parce que les patriarcats et le grand rabbi- nat auront seuls le droit de juger tous procès rela- tifs au mariage, au divorce, à l'héritage de leurs ouailles. Quant aux tribunaux consulaires ils ne de- vraient disparaître que s'ils étaient remplacés par des tribunaux mixtes, comme ceux d'Egypte. En l'état actuel des choses, les Turcs sont incapables de procurer aux étrangers les garanties d'une jus- tice incorruptible et impartiale. Donc, le traité de Sèvres doit être maintenu dans les articles qui assurent la protection des minorités, chrétiennes ou juives, ainsi que dans la partie qui maintient le régime des capitulations. LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIBS 43^ LA TURQUIE A UN BESOIN ABSOLU D UNE TUTELLE ÉTRANGÈRE Il convient également, au moins pour vingt ans, que la Commission financière prévue à l'arti- cle 231, soit imposée au gouvernement ottoman. Ce sera un bien inappréciable pour la Turquie que ses finances soient contrôlées par des hommes compétents et consciencieux. C'est grâce à la Dette publique que sa rente a de la valeur et qu'elle a conservé du crédit sur les marchés de Paris et de Londres. Avant de repousser la tutelle euro- péenne, il faut qu'elle apprenne à tenir une comp- tabilité, à faire une caisse, à établir un bilan et à dresser un état consciencieux et méthodique de ses ressources et de ses besoins. Il importe avant tout qu'elle dépose dans un coin de musée toute sa fer- raille de guerre et qu'elle renonce aux conquêtes et aux revanches. Son histoire militaire est close à jamais. Elle ne pourrait jouer désormais que le rôle de croquemitaine. A-t-elle énuméré ses forces possibles ? La population de race autochtone dans laquelle il lui soit permis de puiser une armée ne dépasse pas cinq millions d'âmes. C'est un élément bien maigre pour résister vers l'est au colosse russe et vers l'ouest au bloc balkanique. Peut-elle fon- der quelque espérance sur les Arabes et sur les Egyptiens ? En remontant le cours des cent der- 436 LK KÉMAL.I8.ME DEVANT LES ALLléh nières années nous constatons que c'est parmi ces peuples que l'empire des Osmanlis rencontra se« plus implacables ennemis. MM. Pierre Loti et Claude Farrère, qui excellent à écrire des romans, ne connaissent apparemment rien de l'histoire d'Orient, sans quoi ils n'attribueraient pas aux Ar- méniens et aux Grecs la ruine de la Turquie. 'Ce sont des musulmans qui ont porté au khalife les coups les plus durs. Au XIX* siècle n'est-ce pas Ibrahim qui enlève de force au sultan Mahmoud, et pour le compte de son père Méhémet-Ali, la Syrie, l'Arabie et le Taurus ? N'est-ce pas lui qui projetait, après sa victoire de Nezib, d'aller porter la mort au cœur même de l'empire ottoman ? De 1908 à 1914, nous voyons encore des mu- sulmans se révolter contre Stamboul. Les Alba- nais proclament leur indépendance. Les Arabes se rangent du côté des Alliés et, à peine sont-ils vainqueurs, d'un coup d'épaule ils ébranlent l'édi- fice turc ; seule l'Anatolie sera sauvée du nau- frage. Depuis l'armistice, ce sont des fils d'Allah qui ont effectivement démembré l'empire. La perte de la Thrace et de l'Ionie, et la création d'un Etat arménien ne sont encore qu'à l'état de projet. Tous les Arabes, eux, sont détachés en droit et en fait de la Turquie. Par conséquent, ce n'est pas chez eux que celle-ci pourrait trouver des concours militaires pour reprendre ce qu'elle a perdu. Avant la guerre, M. Laurent, actuellement am- LE K K M V L l S M t: D K V A N X LES A I. l. 1 l. ■- .\.^ / bassadeur à Berlin, avait été envoyé à Constan- tinople pour montrer aux Jeunes Turcs comment on gère les finances d'un Etat. Après avoir étudié la situation politique et économique du pays, il s*attela à l'étude minutieuse des dépenses de cha- que ministère. Il s'aperçut tout de suite qu'à elle seule la guerre absorbait les trois quarts des re- cettes. (( Mais vous n'êtes pas assez riches, disait- il aux ministres, pour vous offrir le luxe d'une si grande armée. Vous voulez aussi une marine ; pourquoi faire? Si c'est pour vous battre avec les Grecs, vous n'avez pas besoin d'une flotte pour marcher sur Athènes. Portez vos efforts sur le commerce, sur l'industrie, sur les chemins de fer, sur les ports, sur les routes, sur l'instruction pu- blique. Vous ferez œuvre plus utile et plus bien- faisante... Et, du reste, je remarque que vous de- mandez des sommes fantastiques pour des effec- tifs qui... n'existent pas... Où va l'argent ? » Le pacha à qui s'adressait ce discours n'en démordait pas, il voulait son budget, tel qu'il l'avait pré- senté. ({ Nous avons toujours procédé de la sorte, répondait-il ingénument ; lorsqu'il nous faut cent mille hommes, nous demandons l'argent pour deux cent mille. Si vous me refusez une livre, voici mon sabre, je donne ma démission. » Voilà la plaie de la Turquie : le militarisme. Tant qu'elle n*aura pas été briilée au fer rouge, le pays se traînera de fièvre en fièvre et de faiblesse en faiblesse, et rien ne pourra le guérir. 438 L F, K É M A L I 9 :M K DEVANT LES A L L 1 K B Nos turcomanes n*ont pas compris que la race turque dépérit de jour en jour. Qu'ils se promè- nent dans Tintérieur de TAnatolie, et ils verront, comme je les ai vues, des misères physiologiques qui annoncent autre chose qu'une régénération. Oh ! les lamentables épaves humaines ! Je ne pouvais regarder sans frémir ces horribles visages mangés, troués, ensanglantés par la syphilis. Le paysan a rapporté de ses fréquents séjours au ré- giment des maladies ignobles qui infestent toutes les familles. Personne ne lui a donné des conseils d'hygiène. On n'a su que lui enseigner l'art de tuer. Et après avoir défendu la patrie par sa bra- voure sur les champs de bataille, voici qu'il la dé- molit dans son foyer par son ignorance. Il répand autour de lui des germes de mort, il empoisonne, il flétrit sa femme et ses enfants. La Turquie est un corps malade qui a besoin d'une longue, très longue convalescence. Ce ne sont plus des officiers qu'il lui faut, pour la diriger, ce sont pour l'instant des médecins, des profes- seurs, des administrateurs, et des ingénieurs. Il faul purifier, assainir et tonifier la race. Puis, il faul l'instruire et l'organiser. Les Enver, les Talaat, les Djemal se disaient les amis du peuple, maii qu'ont-ils fait pour lui? Ils l'ont jeté dans le fei des batailles pour qu'il achevât de consumer s« vigueur physique et morale. Il a dû se battre ei Europe et en Asie, pendant dix ans, sans pouvoi se reposer, abandonnant sa maison et son champ LE KKMALI8ME DKVANT LES ALLléti 4^9 Le Comité Union et Progrès ne s'est jamais pré- occupé de son misérable sort. J*ai souvent discuté avec im jeune bey qui se pique d'être occidentalisé. Il a vécu assez longtemps à Paris. Il se dit démo- crate. Il rêve d'une réforme qui poussera son pays vers tous les progrès et toutes les émancipations. Or, dès qu'il parle à un inférieur, à un paysan, à un domestique, de sa religion et de sa race, son front se plisse, son regard s'assombrit, sa voix de- vient cassante ; toute sa p>ersohne respire la bru- talité. Pour lui, la plèbe n'est faite que pour ser- vir et obéir. Je lui soutenais un jour que j'étais plus turcophile que lui. Il me dévisagea, se demandant si je raillais : « Oui, insistai-je, moi. Français, je suis plus turcophile que vous, qui êtes Turc. Vous n'en croyez rien. Pourtant c'est bien vrai. En Turquie ce n'est que vous-même que vous voyez : votre personne, votre fortune, votre carrière. Hier, vous étiez unioniste, aujourd'hui vous êtes natio- naliste. Pourquoi ? parce que vous êtes officier, et que vous seriez complètement désemparé si on vous enlevait le sabre qui est votre gagne-pain. Or, les Jeunes Turcs vous promettent la guerre, tou- jours la guerre, guerre au dedans, guerre au dehors, et cela vous plaît infiniment, et cela vous rassure. Que vous importe la nation qui peine, qui trime, qui sue sang et eau. L'essentiel est qu'elle vous fournisse assez de soldats pour que vous ayez encore un commandement. Les dirigeants de la Turquie se sont montrés incapables de sacrifier 440 LE KKMALI9MK DEVANT LES ALLIÉS leurs intérêts particuliers à l'intérêt général. Ce sont des batailleurs qui défendent non pas la Pa- trie mais la gamelle. Vous êtes des mangeurs et des jouisseurs. Depuis que je visite votre pays, je cherche en vain ce que vous avez fait pour ce pay- san d'Anatolie qui n'aurait besoin que d'une pa- ternelle direction pour devenir l'égal du paysan de France ou d'Angleterre. Vous empêchez tout ce que la nature a mis en lui d'honnête, de loyal, de propre, de se développer et de se perfectionner. Moi que vous considérez comme un ennemi des Turcs, je voudrais au contraire les voir sortir enfin du gouffre où ils agonisent, hébétés, attendant le coup de grâce d'un Enver ou d'un Moustafa Ke- mal; je voudrais assister à une véritable révolution qui briserait leurs chaînes et en ferait des hommes libres. Mais où est chez vous, dites, le génie dont le cœur est assez grand et assez généreux pour tra- vailler sans arrière-pensée au relèvement intellec- tuel et moral de la masse ? Lorsque des puissances libérales comme la France et la Grande-Bretagne cherchent à guider vos pas sur les routes de la civilisation, vous vous cabrez, et vous allez donner tête baissée dans le banditisme... » Le problème turc n'est pas tant un problème politique qu'un problème social. Les Alliés qui se sont présentés au monde comme des bienfaiteurs, doivent le résoudre dans un large esprit de soli- darité humaine. Qu'ils n'écoutent pas les turco- manes : ceux-ci ne sont que des illuminés, des fan- LE ItBMALISMK DEVANT LES ALLIES 4.}! taisistcs, des ignorants ou des... mercantis. Ils pré- tendent vouloir sauver la Turquie, et ils la tuent Ils la tuent parce qu'ils flattent ses erreurs et ses vices. En lui donnant raison contre les Arméniens et les Grecs, ils la maintiennent dans la voie du crime, ils la poussent à de nouvelles persécutions et à de nouveaux massacres. En disant à Moustafa Kemal qu*il n'est « pas seulement un grand gé- néral mais aussi un grand homme d'Etat » nous lui jetons là un énorme pavé qui doit l'étourdir : il nous croira sur parole et il continuera à braver les vainqueurs et à mépriser la France. N'est-il pas à lui seul la force et la justice ? C'est avec les Turcs qu'il faut employer le procédé du poète : la critique qui. loin de louer, flagelle ceux qu'on aime. 44- LE KÉMALISMi; U K V A N T LES A T. L 1 K S II L'ENTENTE CORDIALE ET LA QUESTION D'ORIENT SEULS LES ANGLAIS ET LES FRANÇAIS PEUVENT SAUVER LA TURQUIE Mais rien d'utile ne sera entrepris dans n'im- porte quel sens en dehors d'une collaboration an- glo-française. Il n'y a pas sur terre deux pays qui soient aussi bien placés que la France et la Grande-Bretagne pour réformer et fortifier l'em- pire ottoman. Puissances libérales, elles seront gui- dées avant tout par le désir de régénérer un peu- ple. Puissances, je ne dirai pas musulmanes, mais protectrices de musulmans, elles tendront à rap- procher le Croissant de la Croix. Puissances médi- terranéennes, elles feront des Détroits non pas une barrière mais un trait d'union entre l'Europe et l'Asie. Le sentiment et l'intérêt se confondent en elles pour les inciter à rester constamment les tu- trices amicales, affectueuses, de ce grand enfant qu'est le Turc. Il ne s'agit pas de mettre sous le boisseau l'indépendance et la souveraineté otto- Lfc KËMALisMt: UtVANT LEfl ALLIbb 443 mancs. Non, !« Sultan-Khalife ne sera pas un prisonnier dans un palais somptueux. Il gardera toute son autorité et tout son prestige. Rien ne sera fait sans un iradé revêtu de son sceau. Seule- ment comme il n'a autour de lui aucun pilote ca- pable de redresser le vaisseau de l'Etat, il fera, pour un temps à déterminer, appel aux compé- tences étrangères, et ces compétences il les trouvera aisément à Paris et à Londres. En parlant ainsi, je ne vise nullement un mandat, ni un contrôle. En dehors de la Commission financière qui s'im- pose pour mettre à l'abri les milliards que nous avons prêtés, j'estime qu'il serait dangereux d'ins- tituer à Constantinople un condominium à deux ou à plusieurs puissances. Nous devons nous bor- ner à offrir un aimable concours. Et la sagesse des Turcs sera de l'accepter. Anglais et Français se mettraient d'accord avec la Porte pour la distri- bution des rôles dans chaque Département. Les uns réorganiseraient l'armée, les autres la marine. Les uns se chargeraient des chemins de fer, les autres des ports. Et ainsi de suite. Je considère en tout cas que la France serait plus qualifiée que son alliée pour diriger l'instruction publique. Dans ce domaine elle a des droits certains et imprescrip- tibles. Malheureusement, jusqu'à ce jour, la France et la Grzmde-Bretagne ont paru sur les rives du Bosphore non pas comme des associées mais conmic des rivales. Et, dût mon affirmation ré- 444 ^^ KÉMAL18ME DEVANT LES ALLIÉB pétée déplaire à certains milieux, je suis contraint d'avouer qu'à Constantinople la plupart de mes compatriotes étaient anglophobes dès le lendemain de l'armistice, avant les déceptions du traité de Versailles et des accords de Spa, de San-Remo et de Londres. Un travail perfide avait été fait dans l'armée de Salonique pour jeter entre An- glais et Français des brandon» de discorde. En France, nous avions vu se dessiner une campagne de même nature. Lorsque, pendant la guerre, j'allais passer quelques heures, à Boulogne, avec mon ami le général Eydoux, commandant la région du Nord, je rencontrais toujours sur mon chemin, à l'aller et au retour, des pessimistes qui disaient en hochant la tête : (( Ah ! ces Anglais, ils nous coûteront cher ! il paraît qu'ils «ont décidés à nous prendre iCalais ! » Et cette calomnie circulait, s'installait dans tout le Nord. Que de fois j'eus à discuter, dans l'arrondissement d'Abbeville, avec des Pi- cards qui croyaient dur comme fer que les An- glais ne partiraient plus de chez nous. Ces esprits inquiets étaient des victimes de la propagande alle- mande. Jusque dans les tranchées on venait mur- murer à l'oreille des poilus qu'ils se battaient pour les beaux yeux d'Albion. Cette campagne avait échoué en France, du moins jusqu'à la retraite de M. Clemenceau, mais en Orient elle aveiit fait des ravages. J'ai rapporté, dams la première partie de ce livre, le langage que tenaient contre nos alliés d'outre-Manche, en présence des Turcs, de nom- LE KBMALI8ME DEVANT LB8 ALLIKO 440 breux officiers de notre corps d'occupation. Et je n*ai révélé qu*une partie de la vérité. Je ne pour- rais pas tout dire, on ne me croirait pas. Je sais persuadé que cesl à cause de ranglophobie de noire armée d*Orient qui a pris souvent la forme d*une haine implacable, que le Foreign Office ne nous a pas toujours soutenus comme nous devions rétre vis-à-vis des Allemands. — Il y aurait là une intéressante enquête à faire. — Je me plais cependant à reconnaître que depuis la nomination du général Pelle au poste de Haut-Commissaire et celle du général Charpy au poste de comman- dant du corps d'occupation, les choses ont bien changé. D'abord le fâcheux antagonisme qui exis- tait entre l'ambasade et l'état-major a complète- ment disparu. Les deux autorités marchent en pleine harmonie. Du reste le général Charpy se garde bien de se mêler de politique, il s'est ccui- tonné dès le premier jour dans ses attributions mi- litaires et il n'en sort pas. Si j'ai critiqué la con- duite de certains officiers, ce n'est pas que j'eusse des préventions contre eux. Je n'ai aucun goût pour l'antimilitarisme. Et je l'ai prouvé en maintes circonstances. Je puis bien me rendre ce témoi- gnage que je fus le premier à révéler au public l'œuvre si consciencieuse de la Mission militaire française qui avait été chargée de réorganiser la gendarmerie macédonienne dans le secteur de Ser- res. Plus tard, je mis encore en relief les magni- fiques résultats obtenus en Grèce par le général 44^ LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIES Eydoux. Je salue avec le plus grand respect et la plus vive admiiation le général Dufieux et le co- lonel Brémond, et tous leurs camarades de l'ar- mée de Cilicie qui ont porté si haut dans tout f Orient le nom français. Je ne saurais trouver d'expressions assez laudatives pour dire ce que fut en Thrace l'administration du général Charpy. Ah ! comme je reconnais dans la manière de ce jeune brigadier les leçons de son ancien chef, le premier réorganisateur de l'armée grecque ! Le général Charpy se trouvait devant ce problème : contenter à la fois Bulgares, Grecs, Turcs, Juifs. Eh bien, il a résolu la quadrature du cercle comme en se jouant, tant il est fin, souple et prudent. Il connaît l'Orient, lui, et il sait combien les gens y sont méfiants et susceptibles. Il sait qu'il ne faut pas se prononcer brutalement sur telle ou telle race comme MM. Pierre Loti et Claude Farrère, et il sait que si la France ne fut jamais l'ennemie des Turcs elle fut la protectrice des chré- tiens. Il a si bien manœuvré entre tous les écueils qu'il a obtenu les suffrages unanimes des Thra- ciens. L'année dernière, me trouvant à Andrino- ple, je recueillis l'impression que musulmans, chrétiens et juifs eussent voulu jouir jusqu'à la fin de leurs jours des bienfaits de son administration. Ce n'est pas qu'ils aient à se plaindre du régime hellénique, mais on conçoit aisément qu'un Bul- gare soit obstinément rebelle aux séductions d'Athènes... Lf à K M \ I. I M M K I) i; \ A N T I. K S A M. i E S 447 Il est profondément regrettable que tous nos chefs de l'armée d'Orient n'aient pas ressemblé au général Charpy. Nous aurions conservé à Constantinople la place éminente que nous y oc- cupions autrefois, et bien des malentendus n'au- raient pas existé entre l'Angleterre et la France. Il n'y aurait pas eu entre Londres et Paris cette malheureuse controverse au sujet de l'accord d'Angora, et M. Briand n'aurait pas été obligé de revenir à l 'improviste de Cannes pour lancer sa démission à la tête des députés. gui EST .NOTRE ENNEMIE ? l' ALLEMAGNE Ol.' l' ANGLETERRE ? J'ai vu naître l'anglophobie française sur les rives du Bosphore et je l'ai vue s'épanouir sur les rives de la Seine. Depuis quelques mois je ne cesse d*entendre en France le même refrain : (( Nous en avons assez des Anglais ! » Que j'aille dans le Nord, dans le Centre ou dans le Midi, il me semble que depuis 1918 ce n'est plus l'Allemagne qui est notre ennemie mais l'Angleterre. Un dé- puté me disait devant un étranger, en conclusion d'une philippique dirigée contre M. Lloyd George: « Les Anglais nous ont assez roulés. Nous de- 30 448 I-E KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIBB ■ vons nous entendre avec les Allemandi. C'est à Berlin qu*est notre avenir 1 » Comme j'exprimais la crainte que cette réconciliation exigeât de notre part l'abandon de l' Alsace-Lorraine et toute re- nonciation aux réparations, il me répondit sans 1 ombre d'une hésitation, sur un ton résolu : (( Eh bien, qu'on leur rende l'Alsace-Lorraine. Qu est- ce que nous en ferons ? Elle ne nous causera que des ennuis. Quant aux réparations, croyez-vous qu'il ne serait pas intelligent d'en faire notre deuil? Il n'y a que les imbéciles qui croient que les Allemands nous paieront ! » Je supplie le lec- teur de ne pas s'imaginer que j'exagère à plaisir. J'atténue au contraire, je mets une sourdine au violon du parlementaire qui chante les beautés d'irn rapprochement franco-allemand. Je n'exa- gère rien, je n'invente rien encore en affirmant qu*un autre député, im jeune, qui joua un rôle militaire assez important, s'est écrié devant plu- sieurs témoins, dont un Turc que connaît M. Briand : (( Maintenant c'est au tour des An- glais à recevoir la pile. Je serai le premier à mar- cher contre eux... » On a si bien retourné l'opi- nion que le crémier, le charcutier, le boulanger du coin ne vous pèsent plus le petit paquet sans vous dire : « hein, ces Anglais, voyez-vous comme ils sont canailles ! » Jusque sur le sommet des mon* tagnes, dans les Pyrénées-Orientales, j'ai dû subir cette musique écrite, à n'en pas douter, par quel- que Stinnes, A Font-Romeu^ à Puigcerda, des KÉMAI. ISMK DEVANT LES ALLIKi» 44M oreilles espagnoles nous écoutaient avec un plaisir non dissimulé. Mais en plein Paris, n'y a-t-il pas des scènes où l'on sert aux milliers de visiteurs ve- nus des quatre coins du globe des couplets dont chaque mot est une insulte pour l'Angleterre ? On a laissé de côté le Kaiser, Hindenburg et Luden- dorfï pour s'acharner après M. Lloyd George. Chansonniers, caricaturistes, journalistes, se sont ligués contre cet homme d'Etat ; ils déchirent à belles dents celui qui, de tous nos Alliés, éprouve pour notre pays la plus sincère et la plus vive sym- pathie. Comment avons-nous pu si vite oublier que c'est lui qui galvanisa par son énergie le peuple britannique ? N'est-ce pas lui qui fit sortir de terre ces millions de tommies dont sept cent mille sont morts pour la défense de notre chère patrie } Chaque fois que M. Lloyd George prend. la pa- role au sujet de la France c'est pour la glorifier. Je ne crois pas qu'il y ait en Angleterre un chef de parti qui nous offre plus de garanties pour l'ave- nir. Et cependant nous l'abreuvons d'injures. Hier encore, dans un cinéma, des spectateurs ne purent le voir dans un film sans le huer et le siffler. Vrai- ment, l'anglophobie poussée à ce degré est inex- plicable et inexcusable. La presse qui l'entretient et l'envenime par ses quotidiennes excitations fait une bien mauvaise besogne. Elle serait payée par Stinnes qu'elle ne travaillerait pas mieux à démolir l'Entente, seul pilier de la paix. Entendons-nous : je ne prétend» pas qu'on doive répondre amen à 4^0 LE IKMAI. ISME DKVANX LES AL1.IK8 tout c€ que nous dit M. Lloyd George. J eusse voulu tout au contraire que notre gouvernement défendît avec plus d'intelligence et de fermeté nos malheureuses régions du Nord. J'eusse voulu que sur le ahapitrc des réparations et des coupables de la guerre ni M. Millerand, ni M. Briand ne fissent aucune concession. HOYONS PLUS FERMES DANS LES ACTES ET PLUS COURTOIS DANS LES PROPOS M. Lloyd George a ses idées sur rAllemagne, il est de bonne foi, et nous ne devons pas lui prê- ter gratuitement des desseins machiavéliques. Mais nous avons, nous, la certitude douloureuse que nous avons été piétines, meurtris, ensanglantés, l'ennemi nous a causé un mal infini, il faut qu'il paie et qu'il expie. Sinon, il ne sortira pas de cette guerre une leçon pour les bandits couronnés. Les peuples constateront que les grands de la terre peuvent tout se permettre; un Guillaume, un Fer- dinand, un Enver, auront déchaîné impunément tous les fléaux sur l'humanité, ils sont insaisissa- bles, aucun gendarme ne posera sa lourde main SUT leurs épaules pour les conduire à l'échafaud ou au mur d'exécution. Ils vivront tranquilles, en LE KÉMALISMF. DEVANT LE P ALLIES ^:>\ rentiers retires des affaires, à moins qu'ils ue pré- parent dans l'ombre d'autres mauvais coups. Et cela décourage et déconcerte tous ceux qui ont donné leur sang à la cause de la justice. Nous avions un titre qui nous permettait d'éle- ver la voix non pas dans les cafés, dans les music- halls et dans les salles de rédaction mais dans les •Conférences interalliées : ce titre, c'est le traité de Versailles. Or, nous n'avons cessé de le discré- diter, le jetant en pâture à l'ennemi qui ne de- mande qu'à le réduire en boulettes. Puisque nous l'avions signé et ratifié, il fallait, même s'il est im- parfait, l'entourer d'un tel respect que i>ersonne n'osât l'attaquer, ni le violer. Notre gouvernement eût été sur un terrain solide s'il avait répondu inva- riablement aux Anglais qui nous priaient de re- noncer à certains avantages : « La France a posé sa signature à côté de la vôtre, au bas d'im traité qui représente pour elle le minimum de droits ; avant d'engager sa parole elle s'est consultée jus- qu'au fond de l'âme. Elle eût pu exiger davantage d'un vaincu qui avait juré de feure d'elle un cada- vre ; pour vous être agréable et pour montrer au monde comment elle use de la victoire, elle n'a pas réclamé tout son dû. Mais au moins qu'on lui donne le morceau de pain et le verre d'eau qui rempêcheront de mourir d'inanition. Elle demande la chose la plus simple et la plus naturelle : l'exé- cution d'un contrat » L'Angleterre n'eût rien pu objecter, l'Allemagne n'eèt pas insisté, et nou: 402 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIKï» n*en serions pas à discuter encore sur le montant des sommes que nous avons à recevoir. Au lieu d'être de fer, nous avons été de paille. Nous hur- lions dans nos journaux que le traité de paix est une duperie, et qu'on nous a volés. A nous enten- dre» nous allions casser les vitres : pas du tout, à peine étions-nous assis autour d'une table, côte à côte avec nos alliés, nous cédions plus de terrain que nous n'en avions cédé à Versailles. Sur le mo- ment, Paris se réjouissait des résultats de l'opéra- tion. Mais le lendemain les journaux recommen- çaient leur tapage. Ils dénonçaient avec une vio- lence croissante le féroce égoïsme des marchands de la Cité. Depuis un an surtout, avec le minis- tère Briand, l'anglophobie d'une certaine presse a pris un ton d'une grossièreté qui n'a rien de fran- çais. J'entends des confrères m'interrompra avec vivacité pour me faire observer qu'à Londres, à Manchester et à Liverpool les journaux ne se gênent pas pour porter sur nous de faux juge- ments. Oui, mais il y a une différence entre les attaques anglaises et les attaques françaises : cel- les-là s'en prennent aux idées, celles-ci s'en pren- nent aux personnes. Je me suis fait traduire des articles de plusieurs journaux d'outre-Manche, j'y ai trouvé des critiques, parfois acerbes, de notre politique, je n'y ai pas trouvé comme dans cer- tains organes de Paris et de la province des jets de boue. On est libre d'émettre toutes sortes d'opi- nions, on n'est pas libre d'insulter les gens. Que î, F léMALISME DKVANT VZ» ALLiÉH 4^.'» nous nous jetions les uns aux autres, entre nous, dec épithètes malsonnantes, c'est déjà un très vi- lain jeu, qui devrait diparaître de nos mœurs, mais que nous allions par delà les frontières salir des alliés qui ont été nos compagnons d'armes, cela est d'ime gravité et d'une laideur qui ne peuvent que nous rendre odieux. Ce ne sont pas les An- glais qu'il faut incriminer si nous avons des mé- comptes, ce sont nos ministres qui ont accepté que Ton touche au traité de Versailles, c'est le Par- lement qui n'a pas renversé ces ministres. Nous devions interpeller non pas M. Lloyd George mais MM. Millerand, Georges Leygues et Briand. Nous n'avons pas assez d'égards pour les étran- gers. Nous froissons continuellement nos meilleurs amis par des propos qui veulent être spirituels mais qui sont otfensants. Nous sommes étonnés d'apprendre que l'opi- nion mondiale est contre nous. Et cherchant une explication nous accusons tantôt l'Allemand, tan- tôt l'Anglais, de répandre sur nous des calomnies. Nous voyons un vaste réseau d'intrigues menacer notre bon renom. Une grande partie de notre dis- grâce provient de notre sottise et de notre légèreté. Depuis 1918, nous avons pris à tâche de nous di- minuer nous-mêmes dans l'estime des autres. Ainsi, en Turquie, nous avons fraternisé avec des bri- gands. Sur le Danube, nous avons parfois tourné le dos aux Roumains et aux Serbes, pour tendre la main aux Bulgares et aux Hongrois. Un offi- 434 ^'^^ KÉMALI8ME DEVANT I^ES ALtlÉS cier de très haut grade me communiquait les agréa- bles impressions qu'il avait rapportées d'un long séjour qu'il venait de faire à Budapest. (( Les Hongrois, me disait-il, sont charmants. Ils aiment la France. Ils ne demandent qu'à marcher dans notre sillage... Ils sont bien plus intéressants que les Serbes... » Ce fut à peu près partout la même chose. Beaucoup de Français vont en Allemagne et beaucoup en reviennent enchantés. Nous trou- vons maintenant toutes les qualités à nos ennemis. Nous plaignons l'Autriche. Nous condamnons déjà la Pologne à disparaître. Et, suprême folie, nous montrons une joie indécente lorsque l'Irlande se soulève, que l'Egypte se révolte et que l'Inde s'agite. En vérité, c'est à croire que nous avons perdu ce vieux bon sens qui étaiit l'apanage de notre pays. Il est grand temps qu'une franche explication dissipe les malentendus qui séparent la France et l'Angleterre. M. Poincaré qui a pris en mains la direction de notre politique extérieure, saura tra- duire à M. Lloyd George le sentiment national. Nous voulons d'abord que le traité de Versailles soit exécuté à la lettre, puis que nos frontières soient à l'abri d'une agression allemande. Ces deux points étant acquis pleinement, nous sonmieî disposés à faire en Orient de très larges conces- sions. Nous savons fort bien que la route des Indes est l'épine dorsale de l'empire britannique. Nous prêterons tout notre concours à nos alliés pour h I,E KÉMALISME DKVAÎIT t. ES ALLIÉS 453 défendre contre les entreprises des bolcheviks, des kémalistes et des... Egyptiens. Nous serons à leurs côtés à Constantinople, dans les Détroits, au Cau- case, en Perse, en Anatolic, en Arabie, non pas pour miner leur puissance mais pour la fortifier. Etroitement unis en Europe, en Asie et en Afri- que, nous ferons de la paix une réalité vivante, la victoire ne sera plus un chiffon, et T Allemagne enfin s'inclinera. 456 LE séMALISME DEVANT LBg ALLIlig III L4 FRANCE EN TURQUIE AVONS-NOUS UNE POLITIQUK EXTERIEURE 9 Je posais, en 1907, cette question : (( Avons- nous une politique définie en Orient ? » Je la pose encore aujourd'hui. En 1907, nous étions à la remorque de la Russie, aujourd'hui nous som- mes à la remorque d'Angora. C'était déjà mar- quer une grande faiblesse que de ne pouvoir agir à Constantinople et dans les Balkans sans prendre le mot d'ordre à Saint-Pétersbourg. On nous di- S2ut, il est vrai, que notre alliée nous rendait par ailleurs de précieux services. Pour avoir notre sécurité aux frontières de l'Est et nos mains libres au Maroc nous pouvions bien, au seuil de l'Asie, nous effacer un peu sur le terrain politique, nous contentant de sauvegarder nos intérêts financiers et moraux. Et puis, nous étions des vaincus, et il nous était difficile peut-être de prendre des initia- tives trop hardies. Mais aujourd'hui que nous sommes vainqueurs et que la Russie est absente LB KBMALI9ME des Conférence*, pourquoi n'aurions-nous pa« en Turquie une autre attitude et une autre allure 'i Nous devions montrer de la fermeté sans forfan- terie, certes, et sans morgue. Uniquement préoccu- pés de justice, nous devions imposer le respect de nos droits et prêter tout notre appui à nos alliés et à nos amis pour qu'à leur tour ils obtiennent les satisfactions qui leur sont dues. Or, nous n'avons rien fait de cela. Après avoir signé des traités et des accords précis, après avoir pris des engage- ments formels, nous avons un beau matin déserté la cause de l'honneur pour aller, sur les pas de M. Franklin-Bouillon, fraterniser avec des assas- sins. Si M. Briand se donnait la peine de sonder l'âme des kémalistes, aujourd'hui qu'il a des loi- sirs, il serait épouvanté de la gravité de l'acte qu'on lui a fait commettre. En embrassant Mous- tafa Kemal il a posé ses lèvres sur celles de Hin- denburg et de Lénine, et il a vendu pour un plat de lentilles tous les chrétiens d'Orient. Oh ! je sais que telles n'étaient pas ses intentions. On l'a donc trompé ? Hélas ! depuis 1919, tout au moins, la France est mal dirigée et mal renseignée. On dira ce qu'on voudra de M. Clemenceau, moi-même je lui ai trouvé de terribles défauts, mais convenons-en, il savait ce qu'il faisait et ce qu'il voulait. Tant qu'il fut à la tête du gouvernement, nous étions partout aux premiers rangs ; nous étions escortés dans la Société des Nations de la sympathie des forts et 4^8 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS de la reconnaissance des faibles. Les Allemands et leurs complices nous craignaient. Le Tigre les avait matés. Nous n'avions qu'à rester dans la ligne de conduite qu'il nous avait tracée, et nous eussions maintenu nos positions. Mais à peine eut-il lâché les rênes du pouvoir, ce fut en haut et en bas une véritable débandade. Les Français s^" comportèrent comme ces écoliers qui, délivrés tout à coup de la surveillance du maître, se livrent à toutes sortes de gambades. Us commencèrent par sauter sur le traité de Versailles et à le bourrer de coups. Ils ne réfléchirent pas aux conséquences. Comment ne voyaient-ils pas qu'en portant leurs ongles et leurs dents sur le seul instrument diplo- matique que nous ayons à opposer à la mauvaise volonté de 'l'Allemand nous risquions de l'ébrécher et de le rendre inutilisable ? A quoi servait de re- venir en arrière ? De quel intérêt pouvait être uns critique rétrospective 7 D'autant plus que le Par- lement s'était prononcé et qu'aux élections légis- latives le pays avait dit nettement sa volonté. Une fois qu'un traité est signé et ratifié, il n'y a plus qu'à l'exécuter. Il faut agir, les bavardages ne font que distraire l'attention et endormir les énergies. Pendant que les tombeurs du père la Victoire ra- tiocinaient, Berlin nous travaillait sérieusement les côtes. On ne se contenta pas d'attaquer M. Cle- menceau, on lança des brocards à M. Wilson, on railla, on insulta celui qui a fait définitivement pen- cher la balance en faveur de la France. Car, Le EKMALlSMt: DEVANT LES ALLtBS ^Ixj Qous 6omme3 tout de même quelques-uns à nous rappeler que sans le secours de deux millions d'Américains, nous étions perdus. C'est l'ava- lanche de sammies et d'obus que le Président des Etats-Unis fit pleuvoir sur les Barbares qui per- mit au général Foch de libérer le pays et d'assom- mer le Kaiser. Les reproches qu'on adresse à M. Wilson ne tiendront jamais dans l'histoire de- vant ces résultats. Ce qu'il fit ensuite au Conseil des Trois devrait encore nous le rendre sacré. Ce n'est pas sa faute si le pacte de garantie qui devait lier l'Amérique, l'Angleterre et la France est resté lettre morte. Ce n'est pas sa faute si le Congrès de Washington s'est renfermé égoïstement dans [a formule de Monroë pour n'avoir plus à inter- venir en Europe. Il eût dû prévoir, grondent de féroces contradicteurs. C'est chose facile de pro- phétiser... après les événements. La vérité, bien triste à dire, c'est que nous avons fait de la poli- tique extérieure le champ clos de nos luttes de ::anton. Nous avons jeté MM. Wilson et Lloyd Cieorge dans nos mares stagnantes. Nous avons déchiré ces deux hommes d'Etat uniquement parce qu'ils furent les collaborateurs de M. Cle- [Denceau. Qu'aurions-nous obtenu avec les parti- sans de M. Harding ? Seraient-ils même entrés tn guerre à nos côtés, comme on nous le faisait întrevoir avant la réélection de M. Wilson ? On 3eut en douter à voir conmient ils se comportent mvers nous. Ce qu'il y a d« certain, c'est qu'ils 460 L K K t M A L 1 S .M E DEVANT L E B A L L. 1 Û 6 n'ont même pas approuvé, expressément, la re- prise de l'Alsace-Lorraine. Ce n'est pas à eux que nous devrons d'être indemnisés si peu que oe soit pour les dévastations du Nord. Et voici qu'ils s'apprêtent à nous poursuivre comme des débi- teurs de mauvaise foi dont il faut contrôler la caisse. Avec nos sautes d'humeur, nous avons perdu l'amitié des démocrates et nous n'avons pas gagné celle des républicains. De même dans l'Adriati- que nous n'avons su contenter ni les Italiens ni les Croates. Sur le Danube nous avons déçu les Au- trichiens et les Hongrois et nous avons indisposé les Tchéco-Slovaques, les Yougo-Slaves et les Roumains. En Turquie, nous avons désespéré tous nos amis et nous n'avons séduit aucun de nos ennemis. De sorte que peu à peu, jour à jour, s'est fait autour de la France un vide effroyable. M. Briand s'en est aperçu à son retour de Was- hington et après avoir ameuté en dessous sa presse contre 'les Anglais il s'est mis tout à coup à solli- citer leur alliance. C'est cette volte-face cynique qui l'a renversé. Qu'il ne cherche pas ailleurs les causes de sa chute. Depuis six mois ses thurifé- raires n'ont pas cessé d'exciter l'opinion publique contre M. Lloyd George. Ils avaient fait croire, que ce « charlatan », ce diable aux yeux bleus était vomi par l'Amérique et que son propre pays en avait assez. Ils avaient prédit que la Confé- rence de Washington serait un triomphe éclatant pour M. Briand, qui tiendrait le bâton de chef L I- K tùM \Ht^ M K D E V A .N i L. i- S A H. 1 t S 4O i Le premier ministre avait dit au sujet de l'empire ottoman que les Alliés étaient tombés d'accord sur trois principes : libérer les Arabes, libérer les Arméniens, et enlever la garde des Détroits à (( une puissance qui a trahi son mandat et fermé l'entrée aux Alliés sur l'ordre du pouvoir mili- taire prussien. » En traitant avec Moustafa Ke- mal, M. Briand provoquait la Grande-Bretagne. NOTRK PRESSE EST MAI. INFORMEE Depuis deux ans, c'est un fait, le gouvernement a mal dirigé nos affaires extérieures : il serait plus juste d'écrire qu'il n'a rien dirigé du tout, il n'a obéi qu'aux impulsions tantôt des uns et tantôt des autres. Et comme il n'a suivi que des profanes ou des brouillons, il s'est engagé dans de fausses manœuvres, et il a trébuché sur toutes les pierres. La presse fut-elle mieux éclairée ? Il m'est pé- nible d'avoir à dire des choses désagréables à 31 4O4 LE K.ÉMALISME DEVANT LR8 ALLlkS mes confrères, mais si je n'encense pas les minis- tres, je ne flatterai péis davantage les journalistes. J'écris pour dire toute ma pensée, restant fidèle aux leçons de Paul-Louis iCouricr que j'ai pris pour maître et pour exemple. La presse française est étincelante, mais si elle brille par la forme, elle pâlit par le fond. Elle est sur les choses exté- rieures d'ime ignorance stupéfiante. Elle parle à tort et à travers, blessant nos amis les plus sûrs et flattant nos ennemis les plus haineux. Elle est d'une inconstance, d'une légèreté dont rien n'ap- proche. A huit jours d'intervalle elle se contredit ; elle change son fusil d'épaule avec une rare in- conscience. Elle ne possède aucun service d'in- formations, elle est obligée de se renseigner à Londres ou à New- York sur ce qui se passe même chez nous. Elle est vis-à-vis de l'étranger dans un tel état d'infériorité qu'elle ne peut soutenir une discussion internationale qui demande autre chose que des mots d'esprit et d'étourdissantes fantai- sies. Si le Parlement est pauvre en hommes de valeur, et ce qui le prouve c'est que malgré tous ses renouvellements ce sont invariablement les mêmes équipes qui montent au pouvoir, la presse n'est pas plus riche en compétences. M'en tenant ici au problème d'Orient, je n'aperçois que deux hommes à Paris qui en possèdent les éléments : ce «ont MM. Auguste Gauvain, des Débats et André Tardieu, directeur de VEcho National. C'est toujours un plaisir et un profit pour moi que LR KÉMAL1»ME DEVANT LES \LLIS8 46? de lire les articles de M. Gauvain ; il a sur tous les sujets des clartés éblouissantes. Il a tout fouillé, tout analysé; il suit pas à pas les diri- geants de tous les pays, ne leur faisant grâce ni d*un geste, ni d'une parole, aucune intrigue ne lui échappe, il voit tous les pions sur l'échiquier uni- versel, et après avoir tout passé au crible de son bon sens, il exprime ses conclusions avec tant de précision et de netteté que le lecteur le plus sim- ple peut pénétrer les choses les plus compliquées. C'est, à mon avis, le meilleur journaliste que nous ayons sur la politique étrangère. Il a du sa- voir, de la doctrine, des traditions, de la méthode et du style. Tout se tient dans son cerveau. Il est à Constantinople ce qu'il est à Berlin. Il n'écrit pas des à peu près, se contentant des on dit. Il se renseigne, il s'instruit, et il tient à jour, minutieu- sement, sa vaste documentation. Ce n'est pas à lui qu'un ministre des Affaires étrangères pourra raconter des sornettes. Il a pressenti dès le pre- mier jour ce que cachait le kémalisme; comme il est consciencieux, il ne s'est prononcé définitive- ment qu'après enquête. Il a disséqué toute la poli- tique des nationalistes, et lorsqu'il s'est convaincu que ces aventuriers ne sont que les continuateurs des imionistes, c'est-à-dire des massacreurs et des destructeurs qui ne visent qu'à exterminer au de- dans les chrétiens et à seconder au dehors au de- manisme et le bolchevisme, alors, il n'a plus hé- 466 LE KÉMALISME DEVANT LES ALLIÉS site, et sans relâche il s'est opposé à toute poli- tique qui nous conduirait à l'accord d'Angora. M. André Tardieu est certainement un des es- prits les plus solides et une des intelligences les plus riches que possèdent à l'heure actuelle le Parlement et la presse. C'est au Temps, on s'en souvient, qu'il se mit en relief. Son Bulletin du jour était vite parvenu à s'imposer à l'attention de tous ceux qui s'intéressent à la politique étran- gère, et il n'est pas exagéré de dire qu'il faisait autorité en Europe. Il a des vues d'ensemble qui lui permettent de juger d'un coup d'œil les moin- dres répercussions d'une décision prise sur n'im- porte quel point du globe. Il n'ignore rien du monde anglo-saxon. Il a fait le tour de l'âme britannique. Il peut se faire comprendre de noî amis d'outre-Manche parce que, lui-même, il le! comprend à merveille. Il a pu aussi, par une étud( directe des hommes et des choses, approfondir lé mentalité et les tendances américaines. A Was hington, il eût fait une besogne autrement util( que celle de MM. Briand et Viviani, qui sont auss étrangers à la manière des Harding et des Hu gués que le sont les carpes aux lapins. Il possède à fond le clavier diplomatique, et il saurait évite les fausses notes. Ce n'est pas lui qui eût jamai conseillé au Quai d'Orsay de traiter d*égal i égal avec un irrégulier comme Moustafa Kemal Il connaît exactement la force rayonnante de 1; France, et il n*eût jamais consenti à nous fair LE KBMALI8ME DEVANT LES ALLIlÉâ ^bj déchoir dans le cœur des chrétiens d'Orient dont nous sommes les protecteurs séculaires. Je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé, mais je suis bien convaincu que l'accord d'Angora lui a causé une sorte de dégoût invincible. L'Orient lui est trop familier pour qu'il n'ait pas mesuré toute l'horreur d'un pacte qui liait les héros de Verdun aux assassins de Marache. M. André Tardieu a tout ce qu'il faut pour éclairer l'opinion publique française sur ce que doit être au dehors la politique nationale. J'at- tends beaucoup, pour ma part, de l'œuvre qu'il vient d'entreprendre. Il manquait au journalisme. Parfaitement renseigné et très instruit, il n'écrira jamais les sottises que nous avons vu s'épanouir ces derniers temps aux premières pages de cer- tains grands quotidiens. C'est en plus un carac- tère qui a de l'esprit de suite, il ne changera pas d'opinion d'un ministère à l'autre pour servir des rancunes ou des appétits de politiciens plus ou moins intéressants. Avec M. Tardieu à L'Echo National et M. Au- guste Gauvain aux Débats, nous aurons deux plumes qui sauront défendre les droits de la France vis-à-vis de ses ennemis tout en lui gagnant l'estime et l'amitié de ses alliés. Pourquoi Le Temps n'est-il plus l'oracle qu'il était autrefois? Depuis quelques années, il paraît se complaire dans les incohérences et les contra- 468 LE KÉMALISME DEVANT LUS ALLIBE dictions. Il n*a plus de doctrine. Il va d'un che- min à Tautre sans rime ni raison. Il manque de souffle, il ne parvient plus à prendre son élar vers les sphères de l'idéalisme où la France trouva toujours sa véritable auréole. Il n*a rien compriî à la question d'Orient qu'il s'attarde à confondre avec celle des concessions et des emprunts. Il es! resté insensible à la détresse des opprimés, il n'a tressailli, il ne s'est ému qu'aux clameurs de Mous- tafa Kemal. A l'époque de Combes, il faisait un remparl de ses puissantes colonnes aux Missions catholi- ques du Levant, sous le ministère Briand il a dé- fendu leurs persécuteurs, et il a si bien plaidé que nos écoles de Cilicie se sont vidées du jour au lendemain. Un magistrat du Parquet de la Seine, me disait : (( Nous ne pouvons pas décemment traquer les Turcs, ils nous montrent trop de sym- pathie ; ils ont adopté le français comme langue officielle. » Je lui demandai : <( Qui vous a dit cela ? » Il me répondit : (( Je viens de le lire dans Le Temps. » En effet, le rédacteur du Bul- letin l'avait écrit. Or, c'est faux, la langue offi- cielle de Turquie, c'est le turc. Le 2 janvier de cette année, je lisais dans Opiniom de province, signées L. L., les 'lignes suivantes : « L'Angle- terre, pour asseoir à jamais sa domination sur les peuples qu'elle a asservis, se bat en Egypte et aux Indes ; pour accroître son empire... elle a voulu... garder G>nstantinople. » Ceci est encore inexact. LE RéMALISMK DRTANT LBS ALLIÉS 469 Constantinople n*C8t pas occupée seulement par des Anglais, conrnie persistent à le dire la plupart de nos journaux, elle eet occupée par des An- glais, des Français et des Italiens. Il n'est pas per- mis au Temps de se moquer ainsi de ses lecteurs. Est-il aussi de la dignité de ce grand orgame d'ac- cuser notre alliée d'avoir asservi l'Egypte et les Indes ? Si la France veut se mêler de ce qui »e passe dans les colonies ou les protectorats britan- niques, il n'y a pas de raison pour que les An- glais s'abstiennent de jeter un coup d'œil sur le Maroc, l'Algérie et la Tunisie. Nous n'avons peut-être pas asservi les Maro- cains, les Tunisiens et les Algériens, je ne sache pas que nous les ayons rendus à l'indépendance. C'est toujours l'éternelle histoire : nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre œil. Avant de faire la leçon aux autres, voyons d'abord si nous sommes parfaits nous-mêmes. Nos turcomanes ont entrepris de nous persuader que la France est une puissance islamique. Que signifie cette plaisante- rie 7 Messieurs, vous faites erreur, la France est une puissance chrétienne, ou mieux, elle est la France tout court. Le fait qu'elle a sous sa loi des musulmans n'exige nullement qu'elle déserte son église pour entrer dans la mosquée. Voici d'ailleurs un siècle que nous sommes en Algérie ; ne vous semble-t-il pas que nous n'y avons guère exalté le Croissant ? Comment y traitons-nous les 470 I-E KÉMALISME DEVANT 1.EB ALLIJS indigènes ? Nous n'avons pas pu nous résoudre à leur accorder la qualité de citoyen français. Ce titre est une faveur qui ne s'obtient que difficile- ment. La loi de février 1919 — elle est, vous le voyez, très récente — pose aux musulmans de sé- vères conditions dont l'une est qu'ils doivent être monogames ; nous les incitons, pour ainsi dire, à renier leur foi. En Algérie, les indigènes sont au nombre de 4.389.031 (rencensement de mars 1921), sur une population totale de 5.196.836, or, ils n'ont pas un seul représentant ni au Sénat, ni à la Chambre. Ils ne sont bons qu'à nous don- ner des soldats et à payer des impôts. Les Grecs sont bien plus libéraux que nous vis-à-vis des mu- sulmans qui sont détachés de l'empire ottoman. Les Turcs habitant le royaume deviennent à leur gré citoyens helléniques, qu'ils soient pauvres ou riches, polygames ou monogames. Ils jouissent de tous les droits civils et politiques, ils sont élec- teurs et. Ce qui est plus sérieux, ils sont éligibles. Aussi, dans la Chambre, sur 362 députés en ont- ils 40. En Yougo-SIavie le parti musulman joue un rôle important sur la scène politique. Si je ne m'abuse, il est représenté au sein du cabinet Pachitch par deux ministres. Nous qui nous tar- guons d'être une puissance islamique, quelle place faisons-nous dans l'Etat aux Algériens ? Je ne parle pas des Tunisiens et des Marocains qui ne sont que des protégés, c'est-à-dire des mineurs de seconde et troisième catégorie. Ce qui me sur- I.r. K^MAT.ISMR nsVANT IiB8 ALLlit 47I prend, c'eat que MM. Pierre Loti et Claude Farrère ne se soient jamais enflammes pour ces «« bons » Africains. Nos journalistes et nos écrivains ne se donnent pas la peine, en Turquie, d'aller au fond du pro- blème. S'ils y rencontrent des musulmans, ils en font des Turcs, s'ils rencontrent des chrétiens ils en font des catholiques. Ils écriront que ceux-ci sont, parmi les non-musulmans, l'immense majo- rité. Or, ils ne sont que quelques dizaines de mille alors que les orthodoxes. Grecs et Arméniens, sont plus de trois millions. J'ai rarement lu sur rOrient des articles ou des études où il n'y ait pas les erreurs les plus grossières et les idées les plus stupides. C'est d'autant plus regrettable que les Orientaux lisent beaucoup nos journaux et nos livres. Ils s'aperçoivent ainsi combien les guides de l'opinion publique française sont légers et su- perficiels. LE ROLE DE LA FRANCE EN ORIENT En 'définitive, quel doit être le rôle de la France en Orient ? Pour ne pas nous tromper, nous n'avons qu'à 'regarder vers le passé. Ne cherchons pas d'autre route que celle que nous avons suivie pendant des siècles. Nous ne ferions 47^ l'E KÉMALISME DEVANT l' E B ALLIES pas mieux que nos ancêtres. Si nous suivions les radicaux de l'école de MM. Herriot, Stecg, Dou- mergue et Franklin-Bouillon, nous abandonne- rions en Turquie les chrétiens pour soutenir les musulmans. Cette politique peut convenir aux loges maçonniques et à quelques cercles protes- tants, elle ne convient nullement à la France. J'ai constaté avec une profonde amertume que le parti dont je défendis autrefois le programme dans les batailles électorales est beaucoup moins libéral à Stamboul que les hommes de la monarchie. Sous nos rois, nous savions être à la fois les amis des Turcs et les protecteurs des chrétiens. Quand nous étions les alliés de la Sublime Porte nous ne man- quions pas de profiter du crédit que nous avions auprès d'elle pour obtenir en faveur des catholi- ques et des orthodoxes des capitulations ou des privilèges. Cette politique nous fit aimer de toutes les races et de toutes les confessions. Notre in- fluence ne fit que grandir, elle éclipsa celle de tous nos rivaux. Et c'est ainsi que le français put dev^- nir, non pas la langue officielle, comme l'écriv.iit un jour Le Temps, mais la seconde langue des ottomans. Allons-nous perdre cette situation ? Oui, si nous continuons à suivre les conseils de nos tuTcomanes qui veulent nous jeter dans les bras de Moustafa Kemal. Il n'est pas possible qu'au Quai d'Orsay on ignore les desseins de ce pacha. Le programme d'Angora est 'celui du Comité Union et Progrès, il tend d'abord à isla- LB EKMAl.I»MB DEVANT LKg ALLIÉS 4^ miser l'empire, c'est-à-dire à rendre aux chrétien*, raïai et étrangers, l'existence intenable, puis à fo- menter la révolte du monde musulman contre l'Angleterre et la France. Le Temps ê'imag'nc que si on rend aux kémallstes Smymc et Andri- nople. toutes les difficultés disparaîtront conunc par enchantement et que la paix sera faite en Asie Mineure. Quelle naïveté ! Et comme c'est peu connaître la mentalité des Jeunes Turcs. Ceux-ci, je le répète, sont nos pires ennemis, et tant qu'ils n'auront pas disparu de la scène politique, le proche Orient sera dans l'anarchie et nous ne serons pas en sécurité dans la Méditerranée Orien- tale. Nos turcomanes qui sont presque tous anglo- phobes paraissent se réjouir des embarras que causent à la Grande-Bretagne les révoltes de l'Egypte et des Indes. Ils ne voient pas, les mal- heureux, que tout affaiblissement de notre alliée fortifie l'Allemagne. D'autre part, si nous applau- dissons aux gestes des musulmans qui cherchent à secouer (( le joug britannique », comment refu- serons-nous l'in dépendance au Maroc, à la Tu- nisie et à l'Algérie ? Notre tour viendra d'être mis en accusation par les gens d'Angora. Après avoir évacué la Cilicie, nous serons contraints de lâcher la Syrie. Ceci est inévitable. Il n'y a pas un kémaliste qui n'ait dans la tête cette idée que le CrMWint doit redevenir le maître, non seule- ment ÇR Tlirace, en lonie et en Arménie, mais dans tous les pays arabes. L*accord que M. Briand 474 ^^ KÉMALISME DEVANT LES ALLIES a chcinté comme une victoire diplomatique est, en réalité, la première revanche du Comité Union et Progrès. « La France a capitulé » telle est Topinion de tous les Orientaux. D'ailleurs, M. Franklin-Bouillon n'avouait-il pais, dans l'in- timité, à ceux qui le désapprouvaient, que le gé- néral Gouraud lui avait dit : <( Il faut partir de Cilicie, à n'importe quel prix, signez vite ! » Mous- tafa Kemal a sondé toute notre faiblesse, et il sait désormais comment il pourra venir à bout de notre résistance. Il nous flattera jusqu'à ce qu'il soit rentré à Smyme et à Constantinople, puis il nous rappellera brutalement que le principe des natio- nalités n'est pas respecté en Syrie. Il trouvera aisément des complices dans cette région pour ameuter contre nous les populations musulmanes. Les kémalistes sont d'autant plus dangereux qu'ils s'appuient sur le bolchevisme. Ils puisent dans les encouragements de Moscou une audace que ne connut pas la Turquie la plus forte. Je sais bien que Bekir Sami bey a rassuré M. Briand en lui affirmant que les kémalistes se retourneraient contre les Russes dès qu'ils auraient obtenu de l'Entente ce qu'ils demandent. Mais Bekir Sami bey nous trompait ou se faisait lui-même illusion, les événements qui se déroulent au Caucase le prouvent chaque jour. Les liens qui unissent Lé- nine à Moustafa Kemal ne se sont nullement relâ- chés depuis l'accord d'Angora. Tout au contraire, il semble que les deux compères collaborent plus LE KÉMALI8ME DKVANT LKB ALLIES 47.^ étroitement que jamais dans la lutte qu'ils mènent contre l'Entente. S'il est vrai que les Soviets aient livré Enver au gouvernement d'Angora, cela dé- montre de la façon la plus claire qu'il y a com- munion parfaite entre les bolchevistes et les kéma^ listes. Ceux-ci et ceux-là, aidés par l'Allemagne, ont un but commun : c'est de battre les Alliés. Or, par l'accord d'Angora, une grande brèche a été faite dans l'Entente qui fut le pivot de la Vic- toire et reste le fondement de la paix. Un repré- sentant kémaliste n'écrivait-il pas ceci dans L* Ac- tion Nationale du 25 novembre dernier : (( Cette mesure (l'accord d'Angora) qui abolit les funestes dispositions de Sèvres, désolidarise la France de la politique orientale de U Angleterre. » Voilà le plus clair résultat de l'œuvre de M. Franklin- Bouillon. Nous avons montré à nos alliés, qui ont laissé sept cent mille morts dans nos provinces du Nord, que nous leur préférions les kémalistes, qui ont assassiné nos soldats à Aïntab... Mais il paraît que notre intérêt nous commande en Turquie de prendre la place des Allemands, Le Temps, du moins, nous l'affirme. Dans ces conditions, il faut bien, n'est-ce pas, que nous nous rendions dignes des Jeunes Turcs, et pour cela il n'y a qu'un moyen, c'est de commettre quelques petites infa- mies et quelques grands crimes. Trahir l'Angle- terre et abandonner les chrétiens, voilà ce qu'on nous propose ! Eh bien, dût la France n'obtenir jamais plus en Turquie aucune concession de tra- 47t) LE KÉMALI8ME DKVANT LES ALLIES vaux publics, de mines, ou de chemins de fer, dût- elle même ne jamais plus consentir à la Porte de fructueux emprunts, je prétends que cela vaudrait mieux pour son honneur que de s'associer à des voleurs et à des bandits. La République restera fidèle aux traditions na- tionales, en montrant aux Turcs qu'elle ne leur est pas systématiquement hostile. Elle est prête même à oublier et à pardonner, mais à certaines conditions. Le général Pelle, haut-commissaire de la République à Constantinople, faisait au journal turc L*II(dam les déclarations suivantes : (( Les grandes puissances alliées, notamment la France, désirent voir la régénération de l'empire ottoman. Pour attemdre ce but, il est nécessaire que la Turquie constitue im élément d'équilibre et de progrès et un facteur d'ordre dans l'Europe orientale. » Le général Pelle conseillait aux Turcs : 1" de se grouper et de s'unir autour de leur souverain khalife ; 2° de réaliser des réfor- mes radicales dans toutes les branches adminis- tratives, notanmient dans le domaine judiciaire, afin de gagner la confiance des puissances étran- gères ; 3** d'asseoir sur des bases solides leur si- tuation économique, ce qui sera pour eux le meil- leur moyen d'assurer leur existence dans l'avenir. (( La Turquie, exposait le général Pelle, a besoin de l'appui des puissances occidentales, dont la collaboration est subordonnée à l'institution de LE KKMALiSMK UBVANT LBS \LLIK8 477 certains contrôles, car avant ou après la guerre, elle a signé des contrats lui imposant des obliga- tions envers les grandes puissance*. Les contrôles qui existent actuellement par suite des circons- tances, devront subsister même après le rétablis- sement de la paix et disparaîtront aussitôt que la Turquie aura acquitté toutes ses dettes. r> En quelques phrases le général Pelle a indiqué lumi- neusement les bases du traité de paix qui doit être dicté aux Turcs. Je souligne à dessein le mot : dicté, car Le Temps soutient au contraire que nous devons négocier. Oui, de capitulation en ca- pitulation, le gouvernement de la République française en viendrait à discuter sur le pied d'une égalité absolue avec le gouvernement d'Angora. Que dis-je ? Nos représentauits ne seront-ils pas en état d'infériorité vis-à-vis de ceux de Moustafa Kemal ? N'avons-nous pas déjà proclamé haute- ment notre impuissance ? et n'avons-nous pas fzût savoir par des émissaires officieux, que nous lâ- chions les Arméniens, les Grecs et les Anglais ? Evidemment Le Temps a raison, nom ne pou- vons plus dicter la paix aux Turcs, nous ne pou- vons même plus la négocier... Et comme lord Cur- zon avait raison lorsqu'il disait que la France ne serait plus en état de tenir en Orient le langage d'un vainqueur... Le Journal des Débais (1) publiait en octobre (1) Numéros des 10, U, il, 15 octobre 1921. 478 LE KÉMALI8ME DEVANT LES ALLIÉS dernier « un exposé circonstancié de la situation en Orient par un Français de haute culture qui, depuis plusieurs années, observe les choses sur place. )) Je conseille à ceux qui seraient encore tentés d'admirer le bel exploit de M. Franklin- Bouillon de lire attentivement ce petit cours d'histoire qui, en quatre leçons, fait admirablement le tour de tout le problème turc. Je n'ai jamais lu sur l'Orient une étude si fine, si pénétrante et si loyale. C'est l'image la plus fidèle, la plus exacte, la plus sincère des hommes et des choses de la Jeune Turquie. Avant d'aller s'asseoir à la table de la iConférence qui arrêtera définitive- ment le texte du traité à soumettre à la Porte, les plénipotentiaires français feront bien de consulter l'opinion du correspondant des Débats. Du reste, si mes renseignements sont exacts, celui-ci est un ancien membre de là carrière ; les fonctionnaires du Quai d'Orsay se retrouveront donc en famille et ils auront moins de répugnance à reconnaître leurs erreurs. Venant d'un profane, comme moi, la leçon serait dédaignée, mais venant d'un collè- gue elle sera peut-être acceptée. Pour le corres- pondant des Débats, il n'y a aucun doute que la victoire kémaliste (( serait le signal de mouve- ments graves dans tout l'Islam ; et les Européens fervents de la cause nationaliste en souffriraient les premiers à Constantinople... Alors seulement on s'apercevrait de l'erreur commise. Les fonc- tionnaires, commerçants ou directeurs d'écoles eu- LE ÏÉMAI. ISMK DEVANT LES A LUES ropéens n'auraient plus affaire à la paternelle administration turque d'antan. mais à un régime xénophobe dont celui d'Asie Mineure peut don- ner un avant-goût... >» Au moment où j'écris ces lignes, on me com- munique une correspondance adressée de Tchan- Kaya au Alatiny par une Française. Et j'y lis les lignes suivantes : u Les Grecs se hâtent, par le massacre, l'intrigue et la dévastation, de faire disparéûtre-la majorité turque des régions envahies par eux et de lui substituer une majorité grecque... L'Asie tout entière le répète. Comment lui ré- pondre ? Que cette injustice soit, de plus, une très grande maladresse, c'est ce dont les porteurs de fonds ottomans ne manqueront pas de s'aperce- voir. )) Si les Grecs massacrent, pourquoi ne nous indique-t-on pas l'endroit précis où tombent leurs victimes ? Et celles-ci, qui sont-elles ? On m'avait dit aussi qu'en Thrace les musulmans étaient persécutés. Or, j'ai visité Andrinople l'an- née dernière. J'ai eu de longs entretiens avec les représentcuits les plus autorisés des conmiunautés turques ; aucun d'eux ne s'est plaint de l'admi- nistration royale. Les instituteurs et les institutrices des écoles turques m'ont déclaré que jcunais ils n'avaient été aussi bien traités. Ils regrettaient, certes, d'avoir à faire cette constatation, mais com- ment cacher, par exemple, qu'ils reçoivent leurs appointements d'une façon très régulière, chose totalement inconnue sous le régime ottoman ? 32 480 LE KÉMALI8ME DEVANT LE8 ALLIIÉ8 r ~~~ ' ~~ L'hellénisme peut avoir des défauts, il n'a jamais élevé au rang d'une institution l'assassinat de tout un peuple. L'histoire est là pour nous dire que les musulmans restés dans le royaume de Grèce ont toujours vécu tranquilles, jouissant d'une complète indépendance religieuse. Qu'on me cite un seul cas où le gouvernement d'Athènes a donné l'or- dre d'exterminer tous les (( infidèles. » Voulez- vous savoir maintenant qui des Turcs ou des Grecs menace les intérêts des porteurs de fonds ottomans ? Ecoutez ce que dit le correspondant des Débats, qui s'est renseigné aux sources mêmes, c'est-à-dire au siège des Sociétés européennes qui administrent et contrôlent les revenus de l'Em- pire : (( En Anatolie, dans les territoires occupés par les Hellènes, le régime est souvent fait de petitesses et de vexations insupportables ; tout de même, il permet aux ressortissants et Sociétés de l'Entente de se livrer, dans la mesure des possi- bilités militaires, à leurs travaux et d'exploiter leurs concessions. Dans la zone grecque, les ser- vices fonctionnent à peu près normalement ; la Régie des tabacs réalise des bénéfices très appré- ciables, les écoles françaises sont ottvertes et les voies ferrées soumises à la surveillance d*officiers alliés qui en contrôlent V exploitation, et fonction- nent à la satisfaction entière des porteurs d* ac- tions. Dans la zone kémaliste, les perceptions des su- jets alliés se réduisent au contraire à néant. Les LB KéMALIBME DEVANT LES ALLIK8 48 1 trains circulent suivant le bon plaisir des Jeunes Turcs et ron imagine sans peine quelles gorges chaudes feraient ces derniers, si les représentants du réseau d'Anatolie, de la Régie des tabacs ou de la Dette ottomane s'avisaient de leur réclamer les sommes qui sont dues à leurs Sociétés. Malgré ses défauts, le régime grec dont on se plaint si fort, présente donc certains avantages que l'impar- tialité oblige à reconnaître. » Vous avez bien lu : avec les Grecs les por- teurs français de fonds ottomans ne courent au- cun risque, avec les kémalistes ils perdent tout. Angora rafle tout l'argent français qu'il trouve en Asie. Cela, nous le savions à Constantinople de- puis longtemps. Seule, l'ignore la correspondante du Matin. Il est vrai qu'elle n'écoute que la voix de Djelaleddine Arif bey, ce grand ami des Alle- mands... Mais si Le Matin et Le Temps sont mal infor- més sur les actes des kémalistes, le Quai d'Orsay sait parfaitement à quoi s'en tenir. M. Defrance et le général Pelle n'ont pas manqué de lui com- muniquer les rapports de la Dette publique, de la Régie des tabacs, de la Banque ottomane, etc., qui se plaignent d'être pillées par les brigands d'Angora. Ah ! Lénine a de bons élèves en Ana talie. Les pachas et les beys kémalistes n'appli- quent pas le bolchevisme aux sujets ottomans, parce qu'ils seraient les premières victimes du communisme, mais ils le pratiquent méthodique- 48l' I. i: KK.AIALISME UKVANT LES A L M É .« ment contre les étrangers. Et ce sont les Français surtout qui sont atteints. Dépouillés en Russie, nous le sommes encore en Turquie. Et l'on vou- drait nous faire croire que Moustafa Kcmal est notre ami ? Allons donc ! On nous prend don: poux des niais ? Non, non, il faut réagir, il faut délibérément s*appuyer sur le Sultan, s'entendre avec la Porte et ne connaître Moustafa Kemal que pour lui en- voyer de la mitraille. Le traité de paix qui sera dicté à la Turquie, comme il a été dicté à l'Alle- magne, à l'Autriche, à la Hongrie et à la Bul- garie, ne reconnaîtra qu'un gouvernement otto- man : celui de Constantinople. Avec un peu de bonne volonlé on peut même parvenir à récon- cilier des ennemis qui paraissent irréconciliables. Notre rôle n'est pas de semer la haine entre les races et les religions. Nous avons mieux à faire en Orient, si nous tenons à y garder notre prestige et notre influence. Pour ma part, j'ai tenté, en 1920, de rapprocher Grecs et Turcs. J'avais résussi à faire accepter que des pourparlers eussent lieu à Paris entre M. Venizelos et un des plus hauts personnages de l'empire ottoman. Il s'agisait de trouver un terrain sur lequel le cabinet d'Athènes et la Sublime Porte F>ouraient collaborer en pleine harmonie à la consolidation de la paix. M. Veni- zelos était prêt à donner tout son concours à la Nouvelle Turquie qu'il désirait voir forte et pros- père. Il m'avait exposé sur l'Orient tout un pro- LB KKMAH8MK DEVANT LF» Al. M^H 4^*^ gramme plein de sagesse et de clairvoyance. Il estime — et là-dessus je crois que MM. Gounaris et Baltazzi partagent sa manière de voir — que les Grecs et les Turcs ont les mêmes ennemis et qu'après avoir liquidé le passé et dissipé tous les nuages, ils doivent marcher la main dans la main. Cette opinion m'avait été également exprimée par un membre de la famile impériale et plusieurs notabilités du monde politique ottoman. J'étais donc fondé à nourrir quelque espoir sur l'issue des négociations que j'avais provoquées. Mais à peine le haut personnage turc eut-il foulé le sol parisien, il devint méfiant et hargneux. Et lorsque le moment fut venu pour lui de s'expliquer nette- ment, face à face, avec M. Venizelos, il se dé- roba sous le plus misérable des prétextes, fit demi- tour et s'en retourna à Constantinople. Que s'était-il passé ? Une intrigue sans doute avait été nouée pour empêcher la Grèce et la Turquie de conclure un accord. L'Orient ne connaîtra jamais le repos tant que les Européens n'y prêcheront pas la concorde aux musulmans, aux chrétiens et aux juifs. Encourager les kémalistes, comme le font Le Temps et les dis- ciples de M. Pierre Loti, c'est entretenir un vaste incendie où les raïas finiront peut-être par dispa- raître mais qui réduira aussi la Turquie en pous- sière. La France accomplirait une des tâches les plus nobles et les plus glorieuses si elle sauvait les uns et les autres de la ruine et de la mort. En 484 LE KB M A LIS. ME DBVANT LES ALLIlJB persistant, au contraire, dans la voie que lui ont tracée MM. Briand et Franklin-Bouillon, elle n'aboutit qu'à des catastrophes. Elle porte les der- niers coups à l'autorité du Sultan-Khalife et, par là. elle hâte l'écroulement de l'empire des Os- manlis, elle éloigne de nous les dix à douze mil- lions de Grecs et d'Arméniens qui favorisent l'ex- pansion de notre culture des rives orientales de l'Adriatique au golfe d'Alexandrette, et elle nous brouille avec l'Angleterre. Et que nous restera-t- il en compensation ? De simples promesses qui ne partent même pas d'un cœur sincère. A supposer du reste que Moustafa Kemal fût de bonne foi avec noua — et nous savons que c'est le plus hypo- crite et le plus fourbe des Jeunes Turcs — que vaudrait son cimitié que le moindre caprice du sort peut rendre vame et stérile 7 II est d'une sin- gulière imprudence de baser toute notre conduite en Turquie sur l'existence d'un homme. Nous avons vu quelles déceptions le venizelisme intran- sigeant a causées à l'Entente. Que demain Mous- tafa Kemal disparaisse à son tour, et tout le sys- tème d'Angora s'écroule comme un château de cartes. Nous resterons alors isolés, avec un cadavre sur les bras, tandis que l'Angleterre sera magnifi- quement escortée des Turcs, des Grecs et des Ar- méniens qu'elle n'aura pas cyniquement lâchés ! Prenons-y garde : nous avons à peine le temps de nous ressaisir. Déposons au plus vite cette anglophobie et cette grécophobie qui empoison- Lr EÉ M ALI» ME DKVANT I.B8 ALLIÉS 48^ nenl toute notre politique d'Orient, a La gréco- phobie, écrivait le correspondant des Débats plus haut cité, n'est pas un système politique. Ses in- convénients sont multiples et risquent de nous faire perdre, sans rien en échange, une partie de notre patrimoine intellectuel en Orient. Depuis trois siècles, la diplomatie française a su concilier admirablement son alliance turque avec la pro- tection des chrétientés d'Orient. C'est dans cette voie quil convient de persévérer. Faire pencher d'un côté le fléau de la délicate balance serait aussi contraire à nos traditions que nuisible à nos intérêts. On dit communément que le Turc a été le propagateur de la langue et des idées françaises en Orient. Le fait n'est p2is exact... L'Empire ot- toman a accueilli avec sa générosité accoutumée les congrégations expulsées d'Europe, il leur a permis d'enseigner, de fonder de multiples écoles où, avec notre langue, les jeunes Orientaux ont puisé l'amour de notre pays. Mais, en dehors du lycée de Galata-Seraï, où les musulmans sont en majorité, le nombre des Turcs est infime dans les écoles françaises de Constantinople et d'Asie Mi- neure. 90 0/0 des élèves sont Grecs, Arméniens, Israélites ou Latins. Ce sont donc en réalité ces Levantins si dévoués qui, depuis un demi-siècle, ont favorisé en Orient l'expansion de la culture et de l'idéal français. A Péra, bien plus qu'à Stam- boul, on a l'impression de se trouver dans une ville de notre pays, n Que les grécophobes du Temps 486 LE KÉMALIRMK DEVANT LES ALLIÉS et du Quai d'Orsay méditent ces paroles avant de jeter la République dans les bras de Moustafa Kemal. N'ayant en vue que le bien de la patrie ils ne voudront pas lui faire perdre cette clientèle scolaire qui fait le plus clair et le meilleur de sa force. Ne perdons pas de vue ceci, que depuis quelque temps les Américains et les Anglais mul- tiplient et conjuguent leurs efforts pour répandre leur langue. Et comme, par ailleurs, ils semblent vouloir prendre, à notre place, la défense des chrétiens, leur propagande gagne rapidement du terrain. Déjà nos écoles de 'Cilicie ont dû fermer à la suite de l'exode des Arméniens. Si demain un mot d'ordre partait des Patriarcats, c'en serait fait en Turquie de l'expansion du français. On parlerait vite l'anglais à Constantinople et à Smyrne, comme au début du XIX* siècle on y parlait l'italien. J'espérais qu'avec le cabinet Poincaré nous allions faire taire les fous et les imbéciles qui nous conseillent de nous déshonorer et de nous suicider dans les bras de Moustafa Kemal. Mais la décla- ration ministérielle m'inquiète et me déroute. En effet, que dit-elle ? ceci : « Nous aurons, en même temps, à nous concerter avec l'Italie et avec l'Angleterre, pour essayer de prévenir, en Orient, une reprise des hostilités entre les Turcs et les Grecs, pour réaliser, d'accord avec nos Alliés, le bénéfice de la convention d*Angora... » Que si- gnifient ces derniers mots ? M. Poincaré est-il LE KÉ.MALI8MK DEVANT LP. R ALLIKS 487 d'avis que l'accord signe par M. Franklin- Bouil- lon est une bonne affaire pour la France ? Oui, sans doute, puisqu'il parle d'un <( bénéfice )) à réaliser. Mais alors M. Poincaré ne penserait pas comme Premier ministre et ministre des Affaires étrangères ce qu'il pensait comme président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat ? Dans ce cas, mon cher Buré, reprenez vite votre plume énergique, et continuez dans L*Eclair, contre tous les Moustafa Kemal d'Anatolie et de France, cette belle campagne qui fut d'un si pré- cieux réconfort pour tous les chrétiens d'Orient et qui nous fit un peu pardonner les inqualifiables reniements du Quai d'Orsay. Menez ferme le bon combat pour la vérité, je vous l'ai déjà dit, c'est vous qui êtes dans le vrai, et c'est vous qui aurez raison de tous les sophismes et de toutes les sot- tises. Vous, au moins, vous restez dans la logique. Ennemi du germanisme et du bolchevisme vous l'êtes aussi du kémalisme. Et c'est parfait. Tout se tient dans votre thèse. Vous êtes partout, en Asie comme en Europe, pour l'ordre et la justice. Vous ne changez pas de principes suivant les cli- mats et les latitudes. Sur un seul point je suis en léger désaccord avec vous. Vous croyez avec pres- que tous les Français qu'en Orient nous nous heur- tons à l'hostilité de la Grande-Bretagne. Vous vous trompez. A Constantinople, tout au moins, c'est nous qui avons fait une guerre sournoise à notre alliée d'outre-Manche. Reconnaissons loya- 488 LE KKMALIBME DEVANT LES ékl^i^lis lemcnt nos torts, nous serons plus fondés à reven- diquer nos droits. Tout le problème d'Orient dé- pend d'une loyale entente anglo-françadse. Char- geons, non pas M. Franklin-Bouillon, qui est un bavard impitoyable et dangereux, mais M. de Saint-Aulaire, qui est, je suppose, un diplomate averti et prudent, de discuter cartes sur table avec lord Curzon, et nous arriverons plus facilement qu'on ne croit à d'heureuses conclusions, non seu- lement pour l'Orient mais pour l'Occident. Soyons avec les Anglais sur les rives du Bos- phore, et ils seront avec nous sur les bords du Rhin. Nice, le 23 janvier 1922. P.-S. — J* avais à peine terminé ce livre que je recevais de la rédaction de mon journal Vinforma- tion suivante : des calendriers religieux avaient été envoyées par le patriarcat arménien catholique de Constantinople à ses vicaires de Césarée, Sivas, Samsoun, Diarbékir. Or, ces calendriers timbrés régulièremenU viennent d*être retournés par les au- torités kémalisies avec cette annotation : « Ren- vo}fés parce quils sont écrits en arménien, » Voilà comment le gouvernement d* Angora respecte les droits des minorités. Mms ce nest là quun petit LE EÂMALISME DliVANT t Chap. II. — Devant le Coas'^^îl •uprdme. Le plaidoyer turc 'JS La réponse des Alliés \'J Chap. III. — Le mouTement national. Le kémalisme succède à l'enverisme 49 Les congrès d^Eneroum et de Si vas "'•^ Chap. IV. — ;Dana le camp des Alliés. La politique Jrançalse 03 Des ojjiriers français soutiennent Moustaja Kenial et attaquent l'Angleterre 77 Chap. V. — Damad Ferid Pacha tombe du peuvoir. Le kémalisme prend lui nouvel essor '.*T 492 TABLE DBB MATIBRBS DEUXIÈME PARTIE LE TRAITÉ DE SÈVRES - 1920 ChaP. I. — En Cilicie. Le drame de Marache Moastaja Kemal trouve des appuis en France L'Angleterre se préoccupe du sort des chrétiens.... C1IA.P. II. — Conttantinople reste aux Turca. Une occupation provisoire Commaniqné des Hauts-Commissaires anglais et italiens Proclamation aux habitant.-^ de Constantin o pie.... Len AWés et les Turcs sf préparent à discuter le Traité de paix M. Millerand remet à Tewfik pacha les conditions de paix CuAP. III. — Le Traité de Sèvres. La Turquie connaît son destin Kémalistes et turcomanes veulent déchirer le Traité de Sèvres La chute de Venizelos .. . TROISIÈME PARTIE L'ACCORD D'ANGORA Chap. I. ~- La qa'ation ervcqae» La conférence de Londres Propositions des Alliés /-e« Grecs attaquent et subissent un échec fAiLé bcs MÀTiini!! 49i Les Alliés offrent leur médiation Les Grec» reprennent Voffensivc L«ë Oreca sont de bong BOldats Les Grecs n'ont pas sevdement des déjaata On crée entre le peuple français et le peuple grec un grave malentendu Les Grecs aiment la France et ils le prouvent Chap. II. — La qu««tion arménienne. La page la plas noire de l'histoire moderne Extrait d'un livre bleu britanni'iue Informations allemandes sur les massacres tares d'Arméniens Le témoignage de M. Morgenilian Même les Allemands flétrissent les bourreaux des Arméniens Les raisons de Talaat pour Jastijicr l'assassinat de tout un peuple Protestations françaines On fit aux Arméniens de belles promesse.^ Chap. III. — Le désaccord franco anglai*. Où sont les Arméniens? L'accord de Londres - Angora renie Bekir Sami bej-. Texte de l'accord d'Angora , . La France à tout oublié Nouvel exode des Arméniena La France est dans une impasti En jgao, M. Briand dit... blanc En jgzi, M. Briand dit... noir. La République viole les engagements pris envers les Alliés Quel est le véritable caractère de l'accord d'Angora ? La République abandonne les chrétiens tCOrient.... l'Age» n\ )i6 tM 165 270 -21)8 301 307 33! 335 359 377 W'3 399 '*0o 410 494 TABLE DBS HATIBRB8 QUATRIÈME PARTIE VERS LA PAIX D'ORIENT Chap. !■ — La Turquie a besoin d'une longfuv convalescence , Pages Il y a Turcs et Turcs , 419 Les kémalistes ne désapprouvent pas les massacres 433 Ne permettons pas aux kémalistes de toucher au statut personnel des raïs et des étrangers 4*9 La Turquie a un besoin absolu d'une tutelle étran- gère 435 Chap. II. — L'Entente cordiale et la question d'Orient. Seuls les Français et les Anglais peuvent sauver la Turquie 443 Qui est notre ennemie ? L'Allemagne ou l'Angle- terre? 447 Soyons plus fermes dans les actes et plus courtois dans les propos , 450 (^HAP. III. — La France en Turquie. Avons-nous une politique extérieure '.* 45<» Notre presse est mal informée 463 Le rôle de la Franceen Orient 471 Post-Scriptum 487 TADLE DES MATlàRBS 491 — W4 p. THÉvoz, imp., Paris. 0 BINDiNG SECT. MAY 19 1972 PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO UBRARY DR Paillarès, Michel 589 Le K^malisme devant les P3A alliés