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RE CUEIL PÉRIODIQUE

PAMlSS\l^T r.E 10 ET LE 25 DE CHAQUE MOIS

PARIS, DÉPARTEMENTS ET ÉTRANGER UN AN, 35 FR. 6 MOIS, 18 FR. UN NUMÉRO, 2 PR, 50

NOUVELLE SÉRIE TOME CENT TREIZIÈME. - CENT QUARANTE-NEUVIÈME DE U COLLECTION

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IVapoléon C" A. DE PONTMARTIN.

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FRANCE LÉON L0R0I8, liriU.

IV. MÉMOIRES DU COMTE \i^ VILLËLE K DELORME.

V, PERDU, ^ RÉCIT DB LA VIE DB PROVINCE DANS LA

Nouvelle-Angleterre, par Sarah O. JeweU.... TH. BENTZON.

VI. NOS ÉCOLES MILITAIRES. SAINT-CYR. II... A. DE QANNIER8. Vil. LES CURÉS DE CAMPAGNE AU XVIII- SIÈCLE,

I>' APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS. FIN GEORGES BEAURAIN.

rm. REVCE DES SCIENCES HENRI DE PARVILLE.

IX, CHRONIQUE POLITIQUE AUGUSTE BOUCHER.

X. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

^ PARIS

BXJFIEAUX DU CORRESPONDANT

29, RUE DE TOURNON, 29

1887

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LE CORRESPONDANT

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Toat ce qui concerne la Rédaction da Correspondant doit être adressé francck M. LdonLAVBDAW, directeur do Recueil. Tout ce qui concerne rAdministration du CotTCspondant doit 6tre adressé franco à M. Julea GsavAis, gérant, aux Bureaux de la Revue, rue de Tournon, 29.

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CORRESPONDANT

RECUEIL PÉRIODIQUE

RELIGION PHILOSOPHIE POLITIQUE

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LITTÉRATURE REAUX-ARTS

TOME CENT QUARANTE-NEUVIEME

DB LA ooLLionoir fVOVTBIXB SÉRIE. TOMB CEIST TaElZlÈME

PARIS

BUREAUX DU CORRESPONDANT

29y RUB DB TOURNONf 29 1887

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MALPLAQUET ET DENAIN'

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L'année 1712, qui vit la fin des longs revers de la France, débuta sous les plus fâcheux auspices. Menacé dans sa capitale, réduit aux expédients financiers, exposé aux humiliantes propositions de Fennemi, Louis XIV se vit encore frappé dans ses plus chères affections, dans l'espoir de sa race et de sa dynastie. Il semble que la Providence ait voulu Tatteindre dans toutes les grandeurs dont il avait tiré vanité, dans toutes les faveurs dont il avait abusé, et qu'avant de récompenser sa résignation et sa fermeté, elle ait voulu les soumettre à une dernière et cruelle épreuve. On sait avec quelle grandeur d'âme il la supporta. On n*a pas oublié la mémorable scène de ses adieux à Yillars. Le vieux roi accablé, non abattu ; le dirétien humiliant son orgueil repentant et courbant sa tête sous le cbâtiment d'en haut ; le souversûn redressant la sienne sous l'insulte faite â sa couronne et raidissant toutes ses énergies dans un suprême et patriotique effort. « Dieu me punit, dit-il à Vîllars, je Tsû bien mérité, m^ suspendons nos douleurs sur les malheurs domestiques et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux de l'État » Il remet alors à Yillars le commandement suprême et les destinées de la France, lui exprime toute sa confiance en sa valeur, mais, éclairé par les dures leçons de l'expérience, il prévoit l'éventualité d'une défaite; il demande â Villars ce qu'il lui conseillerait de faire de sa personne si sa dernière armée était battue, et la route de Paris ouverte â Tennemî. Le maréchal dominé par l'émotion, par l'em- barras, gardait le silence... « Eu attendant que vous me disiez votre pensée, reprend le roi, je vous apprendrai la mienne.. . je connais la Somme, elle est difficile à passer; il y a des places : je compterais me rendre à Péronoe ou à Saint-Queatin, y ramasser tout ce que

* Voy. le Correspondant du 25 septembre 1887.

l'* UTKAISOlf. 10 OGTOBaB 1887. 1

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4 MALPIAQUET ET DENAIN

j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État, car je ne consentirais jamais à laisser Fennemi approcher de ma capitale, » « Les partis les plus glorieux sont souvent les plus sages, répond Villars, je n en vois pas de plus noble que celui auquel Votre Majesté est disposée, mais j'espère que Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à cradndre de telles extrémités. » Quelques jours après, encore sous Témotion de cette scène et des responsabilités qu'elle lui révélait, il se rendait à l'armée. Il en reprit le commandement le 20 avril.

Presque au même moment le prince Eugène revenait de Londres, ayant complètement échoué dans sa tentative pour arrêter le mou- vement pacifique qui entraînait la nation anglaise : il se fixait à Bruxelles pour y activer la reprise des hostilités.

La retraite de Marlborough et le revirement de la politique anglaise mettaient Villars directement aux prises avec Eugène. Eûtre ces deux hommes va se jouer la dernière partie du long conflit qui depuis dix ans ensanglantait l'Europe. Souvent déjà ils s'étaient rencontrés, dans la paix et dans la guerre : ils avaient appris à se connaître, à s'estimer mutuellement à leur juste valeur. Leurs premières relations dataient de 1687, de la campagne de Hongrie : ils avaient combattu le Turc côte à côte, fourni ensemble la brillante charge de Mohacz : Eugène avait alors vingt-quatre ans : mais l'œil compétent de Villars avait deviné en lui le capitaine *.

Les guerres qui suivirent ne les avaient pas mis en face l'un de Tautre, et lorsqu'ils se retrouvèrent à Vienne en 1698, ils se retrou- vèrent avec plsdsir : une sorte d'intimité s'établit entre eux, sans doute par l'aifinité des contraires : ils n'avaient rien de commun, si ce n'est l'amour de la guerre et les audaces du champ de bat^lle. Eugène, aux brillantes qualités militaires qu'il tenait de la maison de Savoie, ajoutait une distinction de manières, puisée dans les élégances de l'hôtel de Soissons, une fioesse réservée et non sans calcul, qui semblait provenir des origines italiennes de sa famille maternelle. Son regard pénétrant avait discerné les défauts de Vil- lars ; en attendant l'occasion de les mettre à profit, il s'en amusait : il goûtait cette nature vive, personnelle, transparente, cette gaieté communicative, ces saillies originales; il recherchait volontiers la compagnie du ministre de France, alors que la cour l'évitait, jouait gros jeu avec lui; Villars, très sensible aux attentions d'un prince iTanssi bonne maison, et qui perdait si galamment son argent, ne

H a beaucoup de courage, écrivait-il alors, plus de bon sens que d'emity assez d'étude, cherchant fort à se rendre bon officier et très camiiie cBe le devenir un jour. H a de la gloire, de Tambition et tous les ^tiiHiiAi d'un homme de dévotion. »

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MÂLPLAQUET ET BENAIN 5

douta jamais des sentiments qu'il avait cru lui inspirer : il ainudt sincèrement Eugène et se croyait payé de retour : il se plaisait & asssQuler leurs deux carrières : c< Vos ennemis sont à Yiennei les miens à Versailles, lui dit-il en le quittant en 1701 ; je suis persuadé que vous me souhaitez toutes sortes de bonheurs, comme de mon côté je vous désire toutes les prospérités qui ne seraient pas contraires aux intérêts du roi ». La guerre n'avait pas altéré ces sentiments : elle n'avait pas fait à la vanité du capitaine de ces blessures qui ne guérissent pas : Villars n'était ni à Blindheim, ni à Turin, ni à fiamillies : à Halplaquet, l'honneur avait été également partagé entre les deux adversaires : Villars était resté convaincu que, sans la blessure qui l'avait éloigné du champ de bataille, il aurait fini par remporter la victoire et Eugène avait la bonne grâce de ne pas le contredire. La campagne qui allait s'ouvrir, en renversant les rôles, ne devait pas brouiller les acteurs : et après dix-huit mois d'une lutte l'un n'eut que des succès, l'autre n'éprouva pas d'humi- liation directe, ils purent se retrouver à la table du même congrès, discuter et signer ensemble l'mstrument diplomatique qui rendait la paix à TEurope, qui réconciUdt leurs souverains et scellait leur mutuelle amitié.

Au oiois de mai 1712, tous deux, en abordant le terrain, avaient le sentiment du dénouement prochain. Ils comprenaient que le pre- mier choc fixerait l'issue définitive de cette longue guerre. Le moment dédsif était arrivé. De part et d'autre il fallait une bataille gagnée : à F Autriche, pour retenir ses alliés et frapper le coup qui aurait couronné toutes ses victoires : à la France, pour triompher des dernières hésitations de l'Angleterre et faire aboutir les négo- ciations d'Utrecht. Pour l'Autriche, les instants étaient précieux, et Eugène était décidé à brusquer les opérations. Louis XIV, au con- traire, qui négociait secrètement la neutralité de l'armée anglaise, avait intérêt à temporiser, et Villars devait éviter le combat jusqu'à nouvel ordre.

Rappelons brièvement la situation des belligérants.

Des trois lignes de forteresses qui défendaient la frontière fran- çaise, l'ennemi occupait les deux premières, celle de Lille-Tournay- Mons et celle de Aire-Béthune-Douai-Bouchaîo. Valenciennes, Maubeuge et Namur, il est vrai, avaient encore des garnisons fran- çaises, mais ces garnisons, isolées, relativement faibles, ne pouvaient en rien gêner ses opérations. Le quartier général du prince Eugène était à Tournay.

L'armée française était cantonnée sur la ligne Arras-Cambrai- Landrecies, le gros autour de Cambrai, se trouvait le quartier général de Villars. Cette ligne était toute artificielle ; aucun cours

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<; 3fALFLA{)UIT ET DERàlN

d'eau, aucune Buite de hauteurs n'eo assurait la solidité. Dans teute la Fégion nord-est de la France, on ne le sait que trop, les BÎyiëres ont une direction perpendiculaire à la frontière «t offrent à rinvasioo des routes toutes traoées. Parmi ces chemins naturds, les vallées de l'Escaut et de la Sambre se font renapqu^ par des fitcilités particulières : elles aboutissent toutes deux au même plateau, d*où la vallée de TOise descend à sou tour et conduit directement à Paris une armée victorieuse. Cette route est celle que choisit Eugène et qu'il résolut de s'ouvrir jusqu'à la capitale de la France ^ : mais, suivant la tactique du temps, il ne voulut s'avancer qu'à pas comptés, en déblayant la route des forteresses qui l'obs- tnuaient encore, en assurant par de solides ouvrages ses communi- cations et ses approvisionnements. Il résolut donc d'assiéger le Quesnoy, puis Lanadrecies. Valenciennes empêchant ses convois de remonter jusqu'à Bouobain le cours de l'Escaut, il tourna et masqua cette place par tout un système de communications forti- fiées. Marcbi^anes sur la Scarpe fut choisi comme dépôt ^néral : des balandffesj graBdes embarcations de mer, parties d'Anvers, y oonduisaieiH sans obstacles les grains, les munitions, les grosses pièces de siège, tout le matériel nécessaire. L'ancien camp que Villars ^vait fait à Denain fut agrandi, complété, puis relié à Marcfaiennes par deux lignes d'épaulements entre lesquelles les convois purent cbculer sans avoir rien à craindre ni de la garnison de Valenciennes, m des coureurs français. A Denain, sous la protection du camp fetranché, deux ponts traversaient les eaux profondes et les bords marécageux de l'Escaut : sur la rive droite du fleuve, une nouvelle ligne allait rejoindre et suivre la petite rivière de TËcaillon dont la vallée menait directement au Quesnoy et à Landrecies.

Parallèlement à l'Écaillon une autre petite rivière, la Selle, se jetant dans l'Escaut presqu'en face de Denain, offrait une seconde ligrre de protection : ces deux cours d'eau n'ont que quelques mètres de largeur, mais leurs eaux sont profondes, encaissées, et ne peuvent

* La pensée d*Bugène ressort bien clairement de sa correspondance, oonaervée aux archives de Vienne : il insiste pour une action prompte et vigoureuse» de nature à déjouer Les projets des Anglais : il se croit sur de battre Villars : après la prise du Quesnoy et de Landrecies « rien n'em- pêchera plus de pénétrer au coeur du royaume » (in das Herz dièses Kôni' greiches einzudringen , Eugène à Sinzendorf, 2 juillet 1712). Quelques jours iq)rè8 il emt>ie un projet en français se lisent les lignes suivantes : « Si on a, comme il n'en faut pas douter» le bonheur de bien battre les Français, on peut, pendant quelque temps, détruire la plus grande partie de la France, marchant jusques à Paris, et hiverner ensuite sans aucun risque derrière la Sambre, entre Maubeuge et Ijandrecies. » On voit à quel Ranger la France a échappé par la victoire de Denain.

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MÀLFLÂQCET ET BENÂiN 7

être traversées que sur des ponts. Lears vallées, ccmmae celle de YEscaut, sont d'ailleurs peu profondes et ne creusent dans la grande l^atne de Flandre que des dépressions insignifiantes : paitout le pays est ouvert, uniforme, les reliefs arrondis, tes pentes adoucies; la vue s'étend an k>in; nul terrain n'est plus propre aux évolutions des années, mais nul aussi ne se prête moins aux surprises et aux mouvements dissimulés. Vers Landrecies seulement, le terrain se relève, les reliefs s'accentuent un peu, et une grande forêt, la forêt de HorniaU couvre la place en venant du Quesnoy.

Eugène employa le mds de mai à faire tous ces préparatîfe.

Villars, de son côté, ne restait pas inactif; avec sa vivacité ordi- naire, il visitait tous les postes, étudiait les positions, tenait tout le monde en éveil; son activité épistolaire n'était pas moins grande et elle n'était pas sans inconvénients : chaque jour, il écrivait au Toi, à Voysin, des dépêches interminables toutes les éventua- lités, tous les plans, tous les systèmes étaient prévus, analysés, discutés, avec la nûnutie d'une discussion géométrique. Dans son désir de ne rien laisser au hasard, de pousser la prévoyance et l'attention à ses dernières limites, il dépassait la mesure, manquant de méthode dans l'exposition, entremêlant ses descriptions tech- niques de boutades et de saillies, il soumettait à de fatigantes épreuves l'attention et la patience de ses correspondants : la vue claire des choses se perdait un peu dans ce dédale d'arguments contradictoires, et la faculté d'action s'émoussait au contact pro- longé des objections accumulées. Voysin, qui avait la direction plus nette et la plume plus vive que Chamillard, laissait quelquefois percer son impatience. Dn jour que Villars, prenant trop à la lettre les instructions prudentes du roi, proposait de prendre sur la Sensée, et autour d^Arras, une position défensive, Voysin lui écrivit le 17 mai S non sans malice, que dans cette situation excentrique^ « la sûreté serait plus grande d'éviter tout combat, n'étant pas pos- sible aux ennemis de venir l'y chercher », et il ajoutait : « Quoique la conjoncture présente ne demande pas qu'on cherche à engager de grandes actions, il ne faut pas néanmoins les éviter au point d'en donner des marques publiques et de laisser faire aux ennemis tout ce qu'ils voudraient... s'ils vous fournissent une belle occasion de prendre vos avantages sur eux, vous savez que le roi vous a laissé toute Tiberté d*en profiter. »

J'ai cherché ces occasions-là dans l'empire, écrivait Villars de son côté *, quand j'y ai été; très aise quand je les ai trouvées, très fâché

* Peiet, Mémoins^ militaires, etc., XI, p. 447. a Ibid,, p. 445^.

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« mâlpuquet et denaln

quand je les ai manquées, et j'aimerais mieux, pour le service du roi, donner une bataille entre Mons et Bruxelles, qu'entre Bapaume et Péronne. Je vous dirai sur cela, monsieur, qu'il y a des gens dans les armées qui écrivent volontiers qu'il n'y a rien à craindre, que l'on donne des desseins chimériques aux ennemis. Il arrive quelquefois à ces mêmes gens, si libres dans leur taille, quand ils ne répondent de rien, que dès que l'affaire roule sur eux et que l'ennemi parait, la tète leur tourne et qu'ils disent pour tous ordres à ceux qui sont aux leurs : a Faites, vous autres, comme vous voudrez. » U y en a d'au- tres qui, pour tout prévoir, ne diminuent point le mal, veulent être préparés sur tout, au hasard de donner quelqu'inquiétude à leur maître et fatiguent le ministre de plusieurs réflexions importantes : leur vivacité sur ce qui leur manque pourrait porter à croire en eux trop de circonspection, mais Ton a vu toujours ces mêmes gens, fermes et tranquilles dans les plus grandes actions, y donnant les ordres très nettement, rassurant tout le monde par un air gai et serein, former et exécuter heureusement lés projets les plus hardis et les plus dirSciles... Voilà, monsieur, des portraits assez fidèles.

Ces extraits peuvent donner une idée du caractère de la corres- pondance qui s'échangeait entre Villars et la cour, et des digres- sions qui en entravaient la clarté. Pourtant, la lumière se fit peu à peu dans les esprits et l'accord dans les volontés; on finit par reconnaître que, selon toutes les probabilités, Eugène remontait la rive droite de l'Escaut pour marcher à l'Oise : il fut convenu que Villars le suivrait par la rive gauche, prêt à le combattre aussitôt que les circonstances tactiques et politiques le permettraient.

Le 26 mai Eugène passa l'Escaut sur huit ponts, et, laissant, dans le camp de Denain, treize bataillons hollandais et trente escadrons, sous les ordres du comte d'Albermarle *, vint se mettre en bataille sur la Selle, la droite à Neuville sur l'Escaut, la gauche à Villiers. n entraînait avec lui l'armée anglaise : le duc d'Ormond qui la commandait, depuis la disgrâce de Marlborough, se trouvait dans un cruel embarras; tenu par Bolingbroke au courant de ses secrètes négociations avec Torcy, il ne voulait ni les dévoiler en refusant de marcher, ni les compromettre en prenant part à une attaque contre l'armée française ; honnête homme et plus soldat que diplomate, il dissimulait mal ses scrupules sous des prétextes insuffisants. Eugène eut bientôt deviné le secret de son hésitation : il n'en devint que plus pressant, plus désireux d'engager, malgré lui et par la force d'un fait accompli, son allié suspect. Ormond avait subi l'ascendant

* C'était aussi un Hollandais, du nom de Van Keppel, qui avait suivi Guillaume d'Orange en Angleterre et y avait reçu un titre anglais.

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MÀLPLÂQUËT £T DENÂl^T 9

de cette volonté supérieure : îl avait marché le 26 à son rang dans l'ordre de bataille. Le 27 il participa par quelques escadrons aux reconnaissances de cavalerie; mais le 28, il ne put éviter un éclat. Eugène, continuant son mouvement en avant, se trouvait à la hau- teur de Cambrai et de Solesmes. Villars, de son côté, s'était déployé le long de F Escaut, entre Cambrai et le Catelet; ses positions n'étaient pas naturellement très bonnes, et il n'avait pas cru devoir les fortifier. Eugène jugea l'occasion favorable à une attaque : il vint trouver Ormond avec les députés hollandais et lui proposa de se porter rapidement sur la gauche de Villars et de la tourner en passant entre les sources de l'Escaut et de la Somme; attaqué en flanc et à revers par des forces supérieures, n'ayant pas, croyait-il, le temps de faire un changement de front, Villars serait certaine- ment battu : il fallait marcher sans délai. Mis au pied du mur, Ormond se troubla, laissa échapper une partie de la vérité et pria les chefs alliés de suspendre toute opération offensive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Londres des lettres qu'il attendait de jour en jour. A cette demande, Eugène et le député Vegelin ne purent retenir leur indignation : une scène assez vive s'en suivit; Eugène alla jus- qu'à accuser Ormond de connivence avec l'ennemi. « Un chef aussi vigilant que Villars », dit-il, n'aurait pas laissé son armée sans protection, dans d'aussi mauvaises positions, s'il n'avait su qu'il ne serait pas attaqué K Onnond ne savait que répondre, il affirma pourtant qu'aucun engagement ne liait son gouvernement au roi de France et, pour preuve à l'appui, il se déclara prêt à soutenir l'armée alliée, si elle était attaquée. Dès le lendemsûn, il appuya son dire en envoyant au-devant d'une reconnaissance française un détachement qui ramenait quatre-vingts prisonniers.

Ormond ne pouvait pas avouer qu'une correspondance s'était établie entre Villars et lui ; elle avait pour prétexte un échange de prisonniers; mais, dans le fond, elle répondait aux négociations pen- dantes. Dès le 25 mai Villars écrivait ^ : « Je ne pouvais recevoir de plus agréable nouvelle que celle qui m'apprend que nous ne sommes plus ennemis » ; et Ormond lui répondait le lendemain, au moment de passer l'Escaut : « Vous n'avez rien à appréhender de notre marche, au moins je puis répondre pour l'armée de la reine que j'ai l'honneur de commander. »

Villars pouvait donc se croire à l'abri d'une attaque et négliger ses précautions habituelles. Mais il n'était pas libre lui-même d'at- taquer : les instructions du roi, aussi bien que les avis secrets

* Ormond à Boiingbroke, 29 mai 1712.

' Cette lettre, ainsi que la suivante, se trouve dans les papiers d'Ormond.

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10 fMLPLAQUBT ET DENAIN

d'Ormond lui interdisaieirt toute offensive *. Cette situation bizarre était toute à Tavautage des alliéfi ; elle les obligeait à renoncer à une bataille dont le résultat, à tout prendre, était fort douteux et leur assurait, pour le siège des places qu'ils convoitaient, une sécurité absolue. Eugène se hâta de profiter de ces circonstances favorables. Abandonnant toute idée de combat, il ?e porta vers le Quesnoy, qui fut investi sans obstacle le 8 juin. Ormond ne fournit à Tannée d'investissement aucun contingent de troupes à la solde de l'An- gleterre *, mais il s établit, avec tout son corps^ à Cateau-Cambrésis, entre Villars et les assiégeants, couvrant entièrement leurs opéra- tions. Mis ainsi à l'abri de tout danger, Eugène poussa activement ses approches ; en même temps il ne négligea rien pour ruiner les ressources matérielles et morales de son adversaire : des partis de cavalerie menés avec une extrême vigueur, parcoururent la Picardie, la Champagne, brûlant les récoltes, rançonnant les habitants, inter- ceptant les convois, semant la terreur jusqu'aux portes de Paris.

L'inaction de Villars en face de cette activité menaçante était faite pour étonner ceux qui en ignoraient les motife. A la cour, à l'armée, des propos désobligeants circulèrent : Saint-Simon les recueillait avec un malveillant empressement. Villars commençait à souffrir lui-même de l'attitude qui lui était imposée ; il chercha à en sortir et sonda Ormond sur ses inteatians, il lui écrivit le 10 juin qu' « ayant des mesures à prendre pour faire agir l'armée du roi », il le priait de lui faire connaître « ses positions » et de lui « expliquer à quoi il pouvali; s'en tenir ))• La réponse d'Ormond fut ambJguë. Villars insista :

Je suis très aise d'apprendre, écrivait-il le 11 juin, que vous n'avez pas donné un seul homme des troupes qui sont à la solde de la reine, tous les avis nous confirmant que Tinvestiture du Quesnoy était com- posée de troupes également prises sur les deux armées; mais, mon- sieur, je dois vous demander encore un éclaircissement : si toutes les troupes qui sont à vos ordres ne s'opposeront pas aux entreprises que l'armée du roi tentera certainement sur celle du prince Eugène, si elle veut continuer le siège du Quesnoy; je n'attends que la réponse,

< St-John écrivait le 28 mai à Torcy : a En cas que le prince Eugène et les députés des Etats, ce qui n'est pas fort vraÎBemblable, s'opiniàtreraient à vouloir assiéger quelque place, quoiqiie l'armée de la reine n'y con- courrait pas, le duc d'Ormond doit alors prier le M. le maréchal de Villars de ne rien entreprendre contre eux, et de ne pas l'obliger par à entrer en action. »

2 II ne put pourtant pas refuser la coopération de sept bataillons et de neuf escadrons qui, quoique placés sous son commandement étaient à la solde de la Hollande. (Ormond à St-John, 8 juin 1712.)

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hâlplaquet et denâlx t\

qffie je vea» supplie de vouloir bietn me donner positive aur cda, pour me jneltre en mouvement. Yons comprendrez aisément, monsieur, cpse le roi vejani Tarmée da prinee Eugène entreprendre un si^ et saehaat que celle qui est à vos ordres ne doit agir directement ni indîrectcflient contre celle que j'ai l'honneur de commiander, me sau- rait très mauvais gré de demeurer dans l'inaction. Je vous supplie, JûOflsieur, que la réponse dont vous voudrez bien m'honorer sur cela, ne me laisse aucun doute.

Ormood répondit le lendemain de manière à dissiper tous les doutes*

... J'ose bien espérer, monsieur, que vous continuerez, dans les mêmes conditions^ d'en attendre le résultat (des négociations) et que, nonobstant la mine qu'on fasse de vouloir pousser le siège du Quesnoy, vous éviterez, de votre côté, tonte occasion de m' obliger d'user la force, soil pour me défendre, soit pour assister M. le prince Elugène, ce que je ne saurais nC empêcher de faire en cas quil fût attaqué,

La réponse était aussi claire que possible et ne permettait pas à Villars d'agir : il renonça à toute attaque» avec l'assentiment de la cour. « Le roi, lui écrivît Voysin le 13, approuve fort que vous preniez le parti de ne point faire marcher son armée, jusqu'à ce qu'on soit mieux éclairé de ce qui s'est fait en Angleterre. »

De ce côté aussi la lumière ne tarda pas à se faire : lés négo- ciations menées par Torcy avec une grande activité, avec une remarquable intelligence de l'intérêt présent de la France et de la situation des partis en Angleterre, aboutirent bientôt à une entente. Moyennant la promesse d'une renonciation formelle de Philippe V à la couronne France, et la remise temporaire de Ihinkerque entre les mains des Anglais, une suspension d'armes dfe deux mois était stipulée. L'armistice devait être employé à négocier la paix générale sur des bases déjà presque convenues, et devait être prolongé au-delà de deux mnis, si ceîa était nécessaire. Cet arran- gement*, signé le 17 juin par Bolîngbroke à WMtehall^ par Torcy Je 5Î2, à Marly, fut adressé le jour même à Vîllars, afin qu'il' en réglât avec Ormond l'exécution immédiate. Ormond se renxfit te 25 au matin an quartier général' des alliés et s'efforça d'amener Eugène, ainsi que les députés hollandais, à lever le siège du Quesnoy, les menaçant, en cas de refus, se retirer avec toute Va^mée qu'il commandait*. Il fut assez mal reçu et assez surpris

* Voy. le texte dans Pelet, X, 469:

* Ormond à Ylllars, 25 juin 1712,

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12 MâLPLâQUET et DENAIN ^

du peu d'effet de sa menace : il eût Texplication de cet échec lorsque, de retour à Cateau-Cambresis, ayant communiqué à ses chefs de corps auxiliaires les ordres de la reine, il les trouva très peu disposés à lui obéir. Eugène avait agi sur eux, sur leurs gou- vernements, il avait parlé à leurs passions, à leurs intérêts, à leur honneur militaire. Ormond comprit qu'il serait abandohné par eux et ne réussirait à détacher de l'armée alliée que le corps anglais proprement dit, c'est-à-dire à peine douze mille hommes : il eut la loyauté d'en prévenir immédiatement Villars, tout en lui demandant de lui remettre Dunkerque *. Villars, qui trouvait que douze mille hommes de moins à combattre ne valaient pas l'abandon d'une place aussi importante, éluda habilement la question et s'empressa de prévenir la cour. Voysin approuva fort sa réserve ; il trouvait lui aussi que le marché était tout à l'avantage d'Eugène et s'em- pressa de retirer Tordre de livraison de Dunkerque*. Tout sembla remis en question. Torcy écrivit à Bolingbroke que Dunkerque avait été cédé comme gage d'une suspension d'armes générale, que le roi, par amour pour la paix, voulait bien restreindre l'armistice à l'armée anglaise, mais qu'il s'attendait à ce que toute l'armée aux ordres du duc d'Ormond se retirât de la lutte. Bolingbroke, qui lui aussi tenait essentiellement à la paix, fit la seule chose qui fût en son pouvoir, il promit de faire auprès des alliés une démarche impérative, et s'ils refusaient, de se séparer publiquement d'eux, de leur supprimer tous les subsides de l'Angleterre et de faire une paix séparée avec la France :

La reine, écrivit-il à Torcy le 30 juin, qui jusques icy a gardé des mesures avec ses alliés, poussée par eux à des extrémités comme celle-ci, se croira justifiée devant Dieu et les hommes en continuant les négociations ou à Utrecht ou ailleurs, sans se soucier s'ils y con- courent ou non. Ainsi, monsieur, vous devez compter, et j'ai ordre de vous promettre, au nom de Sa Majesté, que si le roi très chrétien mette la ville, citadelle et forts de Dunkerque entre les mains de la reine, quoique toutes les troupes étrangères ou une partie de ces troupes refusent d'obéir aux ordres du duc d'Ormonde, et de se retirer avec lui, Sa Majesté ne balancera plus à conclure la paix particulière, laissant aux autres puissances un terme dans lequel elles pourront se soumettre aux conditions du plan dont la reine conviendra avec Sa Majesté très chrétienne. Voici, monsieur, la paix entre les mains du roi.

* Cette lettre et la réponse de Villars ont été publiées par Pelet, XI, 176. 2 Voysin à Villars, 27 juin 1712. Pelet, XI, 478.

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ïâLPUQOET et DENâIN 13

Louis XIV avait trop de sens politique pour hésiter : à ses yeux la question était plus diplomatique que tactique : rompre la grande alliance, briser cette .chaîne de fer qui depuis dix ans étreignait la France, semer la division dans Tarmée ennemie et jeter le dé- sarroi dans l'Europe entière, étaient des résultats qu'il ne croyait pas acheter trop cher par le sacrifice momentané d'une place isolée. Torcy adressa le 5 juillet à Londres le consentement absolu du roi; en même temps il invita Villars à remettre Dunkerque à Ormond, contre la déclaration de l'armistice et le retrait des troupes an- glaises. Quand cet ordre arriva au camp de Noyelles, le Quesnoy venait de capituler. On s'attendait à une plus longue résistance : M. de Labadie, qui commandait la place, était un oilicier de mérite que secondait un brigadier de valeur, M. de Damas. Mais pou- vût-on lui demander une bien grande persévérance à se défendre, lorsqu'on apportait si peu d'empressement à le soutenir : en voyant l'inaction, inexplicable pour lui, de l'armée de secours, il put croire que la cour était résignée ou indifférente à la chute du Quesnoy : pour le détromper, on le mit à la Bastille.

La déclaration de l'armistice était subordonnée à l'occupation de Dunkerque. Ormond prenant ses instructions à la lettre, refusa de proclamer la suspension d'armes avant que la ville ne fût remise aux autorités anglaises : Villars, de son côté, ne voulait livrer la place qu'à bon escient : pour concilier ces responsabilités, échanger les correspondances et accomplir les formalités néces- saires, il fallut encore une dizaine de jours; dix jours d'une cruelle inaction pour Villars, d'une fébrile activité pour Eugène. Le prince eut le temps de concentrer ses moyens d'action pour le siège de Landrecies, tout en continuant son habile propagande auprès des troupes allemandes auxiliaires et de leurs gouvernements : aux menaces anglaises il répondait par des promesses, s'engageant au nom de l'empereur à payer la solde refusée par l'Angleterre, faisant luire aux yeux de tous l'espérance de succès que la chute rapide du Quesnoy et la mollesse apparente de Villars semblaient pro- mettre faciles. Enfin le 15 juillet nu soir il donna Vordre de marche pour le lendemain, et le fit publier dans tous les campements : le 16j à quatre heures du matin, il était à la droite de l'armée atten- dant l'effet de ses démarches : il eut la satisfaction de voir toutes les troupes auxiliaires venir se ranger à leur place de bataille : Prus- siens, Hanovriens, Saxons, Danois, enlevés par le prince d'Auhalt et le duc de Wurtemberg abandonnèrent successivement Ormond et se mirent sous son commanflement ; tout s'ébranla dans la direc- tion de Landrecies. Le général anglais ne put retenir auprès de lui, outre ses troupes nationales, qu'un bataillon et quatre escadrons de

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n ÏÀLPUQUET ET D8NÂIN

Holstein et le petit régiment liégeois de Walef-dragons. Un peu mortifié de cet abandon, il se porta le lendemain à Avesnes-le-Sec, il publia la suspension d'armes et prit tristement le chemin du Nord : les portes de toutes les villes gardées par les Hollandais se fermèrent devant lui : il ne put s'arrêter qu'à Gand se trouvait une garnison anglaise. En même temps le général Hill venu direc- tement d'Angleterre avec un petit corps de troupes débarquait à Dunkerque et s'y établissait.

Villars retrouvait enfin sa liberté d'action, le terrain était déblayé devant lui de tous les obstacles que la politique et la diplomatie y avaient accumulés : il n'avait plus à résoudre qu'une question miii* taire, il n'avait plus qu'un seul objectif, joindre l'ennemi et le com- battre. Depuis quinze jours, dans l'inaction forcée des camps, toutes les solutions de ce problème avaient été longuement discutées entre l'armée et la cour : trop longuement même, car l'abondance des avis avait fmi par produire la confusion, et la multiplicité des objecr tions, l'hésitation ; seul le roi avait conservé une remarquable net- teté de vues et montrait une décision qui éclate dans ses dépêches, dans celles de son actif interprète Voysin : il avait deviné les pro- jets d^Eugène sur Landrecies et, dès le lendemain de la chute da Quesnoy, il ordonnait à Villars de défendre à tout prix la dernière place qui séparât encore l'ennemi de la vallée de l'Oise. De tous les systèmes discutés par Villars, il n'en avait retenu qu'un, celui que le maréchal avait d'ailleurs proposé en première ligne, et qui con- sistait à marcher sur la Selle et à offrir la batdlle à l'ennemi : il l'approuvait <c comme étant la démarche la plus honorable et la plus hardie ». Mais, écrivait Voysin de sa part, le 6 juillet, a il ne suiTit pas de faire une démonstration qui marque l'envie de com- battre », il faut combattre et plutôt « risquer l'événement d'un combat que de souffrir que l'ennemi se rende maître de Landrecies ». Villars avait donc Tordre, au premier mouvement d'Eugène vers Landrecies, de ne pas se contenter de se mettre dans la plaine, derrière la Selle, il était douteux qu'Eugène vînt le chercher, mais de passer cette rivière près de sa source, et d'aborder résolu- ment l'ennemi pendant^sa marche : le terrain serait plus coupé, plus couvert, moins propre aux manœuvres de la cavalerie, mais cela même était un avantage, la cavalerie alliée étant notoirement supé- rieure à la cavalerie française, tandis que l'infanterie d'Eugène était diminuée de tous les bataillons occupés à garder les longues lignes qui protégeaient ses communications du Quesnoy à Mar- chiennes.

L'éloignement de Marchiennes était le côté défectueux des com- binaisons d'Eugène; la grande distance qui séparait l'armée de siège

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MÂLPLÀQUET ET DBNADi 15

de son dépôt était un embarras et un danger; ce point faible n'avait point échappé à la perspicacité de Tétat-major français : couper cette ligne, isoler rennemi de ses ressources, c'était le moyœ le plus sûr d'arrêter sa marche. Voysin aurait voulu qu'on tentât cette opération avec un détachement ; dès le 1*' juillet, il la recom- mandait à l'étude de Villars. Mais tant que l'armée alliée était massée entre le Quesnoy et Valenciennes, l'attaque des lignes était ateolument impossible : posté sur les hauteurs de Quérénaing, à ô kilomètres à peine de Denain, en un point d'où il découvrait tout le pays, Eugène pouvait suivre le mouvement de l'armée française et porter dans ses retranchements des forces assez nombreuses pour y défier tous les assauts. L'opération était impraticable. Villars la jagea telle; un conseil de guerre, réuni le 3 juillet, la repoussa à l'unanimité : Voysin se résigna et l'attaque par la haute Selle :ht décidée. Sur ce point, les ordres du roi étaient formels : il les confirma le 10 juillet; la susprasion d'armes avec les Anglais n'était pas encore officiellement déclarée, mais cette considération n'arrê- tait pas le roL Au premier mouvement d'Eugène sur Landrecies, ViUars avait ordre d'inviter Ormond à s'écarter de sa route, si le général anglais refusait de s'éloigner, Villars devait passer outre, et CTgager le combat, a au hasard que les Anglais y fussent mêlés », plutôt que de laisser échapper une occasion que le roi considérsôt comme suprême et décisive ^ .

Il semble donc que le 16 juillet dans la journée, en apprenant d'Ormond qu'Eugène marchait sur Landrecies et que lui-même sféloigneraût le lendemain, Villars n'eût qu'une seule chose à faire, exécuter les ordres du roi et aborder l'ennemi pendant sa marche de flanc. 11 hésita pourtant. Fût-ce irrésolution, effet d'une per- plexité, à tout prendre, assez naturelle? Fût-ce intuition soudaine d'un meilleur parti à prendre et qui fut pris quelques jours plus tard. La lumière ne se fera jamais complètement sur les sentiments qui agitèrent l'esprit mobile du maréchal, au moment de jouer sur une dernière carte les destinées de son pays qu'il aimait, et sa réputation de capitaine, à laquelle il tenait démesurément. Saint- Simon a cru à un moment de défaillance et l'a qualifié avec sa sévérité habituelle. Pour nous, qui savons faire la part des fai- blesse humaines et qui n'ignorons pas de quel poids, dans les guerres malheureuses, pèse sur les caractères les mieux tronpés, la responsabilité du commandement suprême, nous suspendrons notre jugement; nous laisserons parler les faits eux-mêmes, et nous ne croirons pas avoir diminué les droits de Villars à la reconnais-

» Le roi à Villars. Marly, 10 juillet 1712. Pelet, XI, 492.

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16 IIÀLPIÂQUET ET DENÂIN

sance de Thistoire, s'il résulte de notre exposé sincère, que, pour sauver la France, il dut, non seulement triompher de difficultés exceptionnelles, battre un ennemi redoutable, mais commencer par se ^ainc^e lui-même.

Le 18 donc, au lieu de se porter résolument en avant, comme le lui commandaient les ordres du roi et la raison stratégique, Villars convoqua un conseil de guerre. Montesquiou, Puj ségur, Albergotti, Geoffreville et d'autres officiers généraux * y assistaient; il essaya de faire approuver par eux son projet de marche sur la basse Selle; il avait l'espoir d'y attirer l'ennemi à un « combat de plaine », disait-il, « la valeur de la nation peut avoir la première part. » Le conseil fut unanime à repousser ce projet; tous les officiers présents offrirent de signer de leur nom leur opinion. Ils furent également tous d'avis qu'il fallait secourir Landrecies au plus tôt, et pour cela se porter sans tarder sur la Sambre, en tournant la Selle par sa source. C'était aussi, nous le savons, le plan recommandé par le roi : Villars ne pouvait faire autrement que de se soumettre, il le lit de bonne grâce. 11 fut convenu qu'on marcherait le lendemain. En rendant compte au ministre de cette séance, Villars disait qu'il avait eu le regret de constater dans l'armée certains symptômes de faiblesse ; mais, se hâtait-il d'ajouter, « au premier coup de canon tiré, tout le monde retrouvera son ancienne valeur. »

Le lendemain 19, tout s'ébranla, l'Escaut fut passé entre Crève- cœur et le Catelet; mais on fit très peu de chemin, il semblait que Villars s'avançât avec répugnance dans une direction qu'il n'avait pas choisie. Le 20, Tétape fut plus sérieuse, les troupes marchaient avec entrain, elles sortaient avec joie de leur longue inaction, et l'ardeur renaissait avec le mouvement. Villars s'arrêta à Cateau- Cambrésis et déploya son armée le long de la Selle, avec l'espoir qu'Eugène viendrait l'y attaquer; il l'attendit toute la journée du 21, se contentant d'envoyer dans toutes Içs directions de nombreux partis de cavalerie; lui-même alla de sa personne reconnaître les positions de l'ennemi. Il constata que son adversaire avait active- ment employé les inexplicables délais qu'il lui avait laissés. Eugène avait partagé son armée en deux corps : l'un tenait Landrecies investi et s'entourait d'une ligne de circonvallation déjà presque achevée; l'autre, placé sous son commandement immédiat, couvrait les opérations du sièçe dans des positions très bien choisies; déployée le long de l'Ecaillon, elle avait sa droite à Bermerain, sa

^ Parmi eux sa trouvait le marquis de Silly, le correspondant secret de Voysin, qui envoya au ministre un compte-rendu de la séance, lequel se trouve au Dépôt de la guerro, vol. 2380, n^ 15.

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MàLPLâQUET £T DENAm 17

gauche à la Sambre, la forêt de Mormal derrière. On travaillait acliyement à un retranchement destiné à fermer le passage entre la source de l'Écaillon et la Sambre. 11 était évident qu Eugène était décidé à attendre l'attaque des Français et à ne pas se laisser distraire de son objectif, la prise de Landrecîes. Villars comprit qu'il arrivait trop tard, et qu'il ne pouvait, sans de grandes diffi- cultés, enlever les positions retranchées de l'ennemi; il prévînt la conr des obstacles qu'il rencontrait, et demanda de nouveaux ordres. En attendant le retour de son courrier, il chercha, dit-il * « à défaut d'une bataille dans un pays ouvert, une occasion qui fût aussi nuisible aux ennemis qu'une bataille ». Sa pensée fut ainsi ramenée aux lignes de Marchiennes, que son instinct militaire lui désignait comme le véritable point d'attaque. Tant que l'ennemi san'eillait ces lignes avec toute son armée, on ne pouvait sérieuse- ment songer à les forcer; mais maintenant qu'en se rapprochant de la Sambre, il s'était éloigné de Denam, n'éiîdt-ce pas qu'il fallait frapper le coup décisif? Villars se le demandait avec une intensité d'attention croissante. La veille même il avait reçu du roi une lettre qui indiquait les mêmes préoccupations : « Ma première pensée, écrivait Louis XIV 2, avait été dans l'éloignement se trouve Landrecies de toutes les autres places d'où les ennemis peuvent livrer leurs munitions et convois, tC interrompre leur corn- mtmication en faisant attaquer les lignes de Marchiennes^ ce qui les mettrait dans l'impossibilité de continuer le siège. Mais comme il m'a paru que vous ne jugiez pas cette entreprise sur les lignes de Marchiennes praticable, je m'en remets à votre sentiment et je ne puis que vous confirmer mes précédents ordres que je vous ai donnés pour empêcher le siège de cette place. » Le même jour Voysin écrivait au comte de Broglie : « S'il était possible dans ce grand éloignement (de Landrecies à Marchiennes), d'attaquer les lignes de Denain pour couper la communication, ce moyen paraîtrait le plus assuré et le moins hasardeux, pour les obliger à lever le siège, et vous feriez bien d'écrire vous-même à M. le maréchal de Villars. » Ainsi la véritable pensée du roi était l'attaque de Denain et, en insistant sur la marche vers Landrecies, il croyait se conformer au sentiment de Villars; celui-ci de son côté n'exécutait que par obéissance une opération qu'il jugeait très dangereuse; curieux exemple des malentendus qui peuvent se produire par l'abus de la correspondance et l'interversion des rôles. Le rôle du ministre est de préparer l'instrument de guerre, non de le manier. Sa fonction

* Villars au duc d'Ormond, 25 juillet 1712.

* Le roi à Villars. FoAtainebleau, 17 juillet. D. G., 2580, n^ 5. '

10 ocTOBBE 1887. 2

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18 MàLPLâQUET et DENADr

est de bien choisir les chefs, non de les diriger; le devoir des chefs est de commander effeciivement et de savoir prendre la responsabi- lité de leurs mouvements. Villars en sollicitant chaque jour des ordres, en affectant, dans sa fatigante correspondance, une excessive défiance de lui-même, avait obligé le ministre à sortir de sa réserve, à dicter les opérations de détail; on en voit les inconvénients. Heureusement, sous la pression de circonstances impérieuses, la lumière se fit dans T esprit de Villars, son instinct d'homme de guerre se réveilla et lui inspira les habiles manœuvres qui devaient assurer le succès. Le roi d'ailleurs n'entendait pas entraver son initiative; tout en insistant avec énergie pour une action vigoureuse et prompte il lui écrivait * : « C'est à vous à déterminer et le temps et le lieu de l'action et à prendre tous les meilleurs arrangements pour y réussir. » Le 21, autorisé par ces paroles et par les regrets mêmes du roi, Villars se décida à faire attaquer Denain par un détachement de son armée, l'opération fut fixée au 22; MM. de Broglie et de Vieuxpont furent chargés de la diriger. Le prince de Tingry , qui commandait dans Valenciennes, eut l'ordre de sortir avec la garnison de la place et d'aborder à revers les Hgnes ennemies, tandis que les deux généraux les attaqueraient de front.

J'ai été voir, écrivit Villars le 21 au soir, comment nous pourrions attaquer le camp de Denain, à quoi Ton n'a pu songer que dans le temps que nous éloignions Tarmée ennemie de l'Escaut, car, lors- qu'elle y avait sa droite, on ne pouvait le tenter avec aucune appa- rence de succès. Je compte donc faire demain toutes les démarches qui pourront persuader l'ennemi que je veux passer la Sambre, et je tâcherai d'exécuter le projet de Denain, qui serait d'une grande utilité. S'il ne réussit pas, nous irons par la gauche; je suis assez bon servi- teur du roi, pour garder la bataille pour le dernier. Elles sont, comme vous le savez, dans la main de Dieu, et de celle-ci dépend le salut ou la perte de l'État; je serais un mauvais Français et un mauvais servi- teur, si je ne faisais pas les réflexions convenables.

Cependant l'inaction de Villars avait éveillé l'attention vigilante du prince Eugène; il était informé, en outre, que la garnison de Valenciennes avait pris les armes; il conçut quelque soupçon et pour parer à toutes les éventualités, il fit rapidement reprendre à la droite de son année, les anciennes positions de Quérénaing. Le 22, au matin, une partie de ces troupes, jointe à des détache- ments du camp de Denain, se porta sous les murs même de Valen- ciennes et fit un grand fourragé. Devant ce déploiement de forces,

< Le roi à Villars. Fontaiaebleau, 21 juillet 1712. D. G.

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MALPLAOUET ET DENAIN 19

Tingiy ne crut pas pouvoir sortir de la place ; Broglie, averti à temps, renonça à l'attaque. « Ces deux massieurs ont jugé l'entreprise impossible, écrivît le soir même Villars à Voysin : j'en suis très fiché, mws quand ceux-là refusent, je n'irai pas offrir la commission à d'autres. Cette affaire ne pouvant s'exécuter, j'ai marché à la Sambre. »

On peut aisément se figurer les impressions de la cour en rece- vant coup sur coup ces dépêches contradictoires : le 20, hésitation â attaquer sur la gauche et demande de nouveaux ordres; le 21, annonce du projet sur Denain; le 22, abandon de ce projet, et reprise des vues sur la Sambre. A la première de ces lettres, le roi répondit par un blâme contenu et attristé. « Les ennemis ne man- queront pas de profiter du temps que vous leur donnez, la chose demande une détermination plus prompte... Vous pourriez prendre YOtre parti sur mes précédentes lettres, sans demander de nouveaux ordres... Je ne crois pas pouvoir mieux m'expliquer que j'ai fait par mes lettres précédentes. Mon intention n'est pas de vous engager à faire ce qui est impossible; mais tout ce qu'il est possible d'entre- prendre pour secourir Landrecies et empêcher que les ennemis se rendent nôtres de cette place, vous devez le faire * ». La réponse à la seconde dépêche de Villars indique un mécontentement crois- sant et blâme formellement la reprise du pi-ojet sur Denain. C'est Voysin qui fut chargé d'exprimer le sentiment du roi sous une forme confidentielle et amicale ^ : il représenta au maréchal la grave responsabilité qu'il assumait en différant l'attaque et eiposant Lan- drecies à être pris faute de secours. « Je souhaite fort que votre dessein sur le camp de Denain réussisse promptenaent, mais si cela manquait, vous auriez peut-être grand regret dans la suite... et si après toutes les réflexions que vous faites, Landrecies se trouvait pris, il semble que vous en prenez sur vous f événement et les suites. » Cette fois, le reproche tombait à faux ; quand il arriva à sa destination, Villars était maître de Denain. Sortant enfin d'une attitude qui avait trop duré, il avait su prendre sur lui Tévénement, et la victoire avait justifié son initiative.

Comment ce revirement subit s'opéra-t-il, comment ce projet sur Denain, rejeté d'abord par Villars, adopté ensuite et aban- donné par lui le même jour, fut-il repris de nouveau et victorieuse- ment exécuté? Les ennemis de Villars, en tête desquels ou ne s'étonnera pas de trouver Saint-Simon 3, attribuèrent ce change-

^ Le roi à Villars. Fontainebleau, 21 juillet 1712. Pclot, XI, 71. * Voy. le texte complet de la lettre dans Pelet, IX, p. 74. ' On connait le procédé invariable de Saint-Simon, qui consiste à dire que toutes les batailles gagnées par Villars auraient été évitées ou perdues

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20 MALPUQUET ET DENAIN

ment à Tintervention du maréchal de Montesquieu, qui aurait triomphé des hésitations de Villars et l'aurait décidé à attaquer les lignes. Le lieutenant général de Vault, le grave et consciencieux auteur du grand travail historique publié par Pelet, incline vers la même opinion ; il base surtout son sentiment sur le silence gardé

sans rinterventioa d*un de ses subordonnés. A Friediingen, Magnac; à Hochstaedt, Dusson; à Denain, Montesquieu. Ce dernier, voyant les hésitations de Villars, aurait écrit à la cour pour proposer l'attaque de Denain, aurait reçu du roi l'approbation de son projet et Tordre secret de l'exécuter, m^me malgré Villars : ainsi aurait-il fait, entraînant son chef inerte, qui suivant la queue de la colonne, ne serait arrivé à Denain que longtemps après la victoire gagnée. Tout ce roman s'évanouit devant les pièces officielles. La correspondance de Montesquieu avec Voysin est au Dépôt de la guerre; on n'y découvre pas trace de la mission qui lui aurait été donnée; bien plus, il résulte des documents analysés ci-dessus que Montesquieu, au conseil du 3 juillet, se prononça contre Texpédition de Denain; à celui du 18, il insista pour la marche sur Landrecies, et que le 21, la cour, loin de donner Tordre de marcher sur Denain, blâma formel- lement Villars d'avoir repris un projet qu'elle avait conseillé, il est vrai, mais qu'elle avait positivement abandonné. Il n'y a au Dépôt de la guerre qu'une lettre du roi à Montesquieu du 27 juillet, le félicitant simplement de la part qu'il avait eue « dans le projet et dans l'exécution » et remar- quant qu'il ne lui a « rien dit du détail de Taction » ; une lettre de Voysiu du môme jour, félicitant Montesquieu « du concert avec lequel il a agi avec le maréchal de Villars o, et enfin une réponse très courte de Montes- quieu, du 29, dans laquelle il mentionne la peine qu'il a eue à faire exécuter une marche « qui n'était du goût de personne dans l'armée ». (Voy. ces pièces dans Pelet, XI, 503 et suiv.) Ce n'est que douze ans après, à l'occasion de sa nomination comme chevalier de Tordre, que Montesquieu rédigea, avec ses souvenirs, une relation de la bataille assez malveillante pour Villars. (Pelet^ XI, 539.) Il y reconnaît néanmoins qu'il passa TEscaut avec lui et l'attendit peur attaquer le retranchement du camp. Il prétend qu'entre le passage de TEscaut et l'assaut, Villars pensa à se retrancher, idée tellement absurde qu'elle n'est pas admissible : il prétend enfin, que l'armée étant encore près de Cambrai, c'est-à-dira vraisemblablement dans les premiers jours de Juillet, il propesa à Villars d'aller attaquer Denain en passant la Sensée au bac d'Aubencheul par une marche secrète et que Villars ne goûta pas cet avis. Si ce projet fut proposé, ce qui est fort douteux (puisque le 3 juillet Montesquieu se prononçait publiquement contre une opération analogue), Villars eut bien raison do le rejeter : il était impraticable; la marche d'une armée entre Bouchaia et Douai occupées par Tennemi ne pouvait pas être secrète pour les garni- sons de ces villes; elle ne pouvait davantage être dérobée à Eugène, campe entre Valenciennes et le Quesnoy avec toute son armée. Le corps français engagé dans le quadrilatère Bouchaiu, Douai, Marchiennes, Denain, avec Tennemi maître des ponts de l'Escaut sur son flanc, était exposé, en cas d'échec, à un désastre irréparable. N'oublions pas eniiu que Saint-Simea lui-même a infirmé le témoignage de Montesquiou en nous disant (VII, 110) qu'il avait le goût de Tintrigue, des voies détournées et des instruments subalternes.

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MALPLAOUET ET DEMAIN 21

par VUIars après l'action et TabscDce au Dépôt de la guerre de tout rapport adressé par lui sur la bataille du 24 : cet argument s'écroule devant ce fait, que nous avons retrouvé en Angleterre dans les papiers d'Ormond la relation même du maréchal; écrite quelques heures après la victoire, elle a tous les caractères de la sincérité* : il en ressort que Villars, n'ayant pas réussi le 18 et le 19 à amener l'eooeml à un combat dans les plaines de la basse Selle, ne se soucia jamais de l'aborder dans ses positions retranchées devant Landrecies et que toutes les démonstrations qu'il fit du côté de cette place n'eurent d'autre but que d'y attirer l'ennemi et de l'amener à dégarnir le point qu'il avait résolu d'attaquer. Nous retrouvons dans cette conception stratégique la manœuvre favorite de Villars, et la marque de son empreinte : c'est la manœuvre de Friedlingen et de StoUhofen, celle qui avait assuré la prise de Kehl et devait assurer celle de Landau : à savoir une série de mouvements trompant l'ennemi, puis, au moment favorable, une contre-marche rapide portant toutes les forces concentrées sur le point secrètement choisi, enfin une attaque si brusquement et si vigoureusement menée, que la position était enlevée avant que l'ennemi, revenu de son erreur, ait eu le temps de la réparer. Le plan est bien de Villars : qu'il ait hésité, mis longtemps à le discerner, à l'adopter, paru faiblir avant de l'exécuter, soit I Tout homme a ses imperfections et nous n'avons jamais dissimulé celles de Villars : que dans ces heures d'angoisse solitaire et d'intimes perplexités, il ait été bien conseillé et utilement soutenu par Mon- tesquiou, nous l'admettons sans peine. Montesquiou avait de réelles qualités militaires; dégagé des responsabilités du comman- dement en chef, il avait l'esprit plus libre et la décision plus facile. Villars le consultait dans toutes les circonstances importantes, tous ses mouvements étaient concertés avec lui : il reconnut loyalement - la part qui lui revenait dans la conception et l'exécution de l'opé- ration sur Denain; mais de même que vaincu il eût seul porté la responsabilité de la défaite, vainqueur, il a droit à la meilleure part de gloire.

Le 22 juillet, nous l'avons déjà dit, Villars était à Cateau-Cam- brésis. C'est que, vers midi, il reçut les rapports de Broglie, lui annonçant qu'il renonçait à attaquer Denain. 11 lui fut alors démontré que l'opération sur ce camp, telle qu'elle était comprise dans le cabinet du roi, c'est-à-dire une diversion exécutée par un détachement, était impossible. Pour prendre Denain, il fallait en

* Nous Tavons imprimée à la suite du tome lU des Mémoires de Villars. » Villars au roi, 24 juillet. Villars à Voysin, 29 juillet. (Pelet, XI, 496, 50G.)

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22 MALPUQOET ET DENAIN

écarter Tennemi et y employer toute rarmée. Qu'on donnât suite au projet ainsi modifié, ou que l'on se décidât à essayer de débloquer <lirectement Landrecies, il fallait se porter sur la Sambre. C'est ce que fit Villars; dans l'après-midi il passa la Selle> et laissant sa gauche au Cateau, il s'établit avec sa drcrite au petit village de Mazingbien, sur la Sambre. Informé de ce mouvement, Eugène, sans quitter son quartier général de Bermerain, rapprocha aussi sa gauche de la Sambre et garnit de troupes et d'artillerie le retran- chement à peine achevé qui joignait cette rivière à la source de l'Ecaillon. L'attaquer dans ces positions était fort difiTicile; le seul moyen d'aborder l'ennemi avec quelques chances de soccès était de passer la Sambre, de tâcher d'empêcher Eugène de la passer à son tour, et d'attaquer la circonvallation de la rive droite. Alber- gotti et Geoffreville, qui avaient été reconnaître le terrain, déclaraient l'opération praticable. Villars l'adopta en apparence. Dès le 23 au matin les colonnes se massèrent sur les bords de la rivière; on commença ostensiblement des ponts au Catillon et près de l'abbaye de Fémy, le bruit se répandit dans le camp que la bataille était proche et y excita tous les esprits. Cependant la pensée de Villars était ailleurs et son parti était pris. Une fois bien ^ddé, il n'hé^te plus : l'homme d'action se réveille, il se retrouve avec ses qualités d'activité, de décision, de prévoyance. Enfermé avec Montesquioia et ses cinq officiers d'état-major* Contades, Puységur, Beaujeu, Monteviel et Bongars, il combine avec eux tous les détails de la journée du lendemain. L'opération est des plus délicates qui se puisse tenter. Il faut faire devant l'ennemi, et à son insu, une marche de flanc de huit à neuf lieues, passer une rivière et enlever des retranchements bien défendus, avant que l'ennemi ait eu le temps de venir prendre l'assaillant en queue. La première condi- tion du succès est le secret le plus absolu; pour tromper l'ennemi, il convient d'abord de tromper les siens : « Toutes les ruses petites ou grandes 2 » sont bonnes et ne sont pas négligées. Aucun des chefs de corps n'est prévenu ; tous croient à une attaque sur Lan- drecies et s'y préparent : Albergotti vient môme la discuter avec Villars; il la trouve très hasardée, il croit de son devoir d'en signaler à son chef les dangers : a Allez vous reposer quelques heures, M. d' Albergotti, se contente de lui dire Villars, à trois heures du matin vous saurez si les retranchements de l'ennemi sont aussi bons que vous le croyez. » On travaille bruyamment aux ponts sur la Sambre, des escouades

< Oa les appelait alors officiers du détail, ^ Mémoires de Villars, lit.

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MALPUQUET ET DEMAIN 23

ouvrent des passages pour rartillerie dans les bois de Fémy, sur la rive droite, d'autres coupent des fascines pour combler le fossé de la ârconvallation, tous les travaux s'exécutent avec entrain et ardeur. Poussant la prévoyance plus loin, Villars n'envoie pas de courrier à Versailles; il a mandé la veille au roi qu'il renon- çait provisoirement à l'entreprise sur Denain, il le laisse dans l'in- quiétude ^ que lui cause cette nouvelle évolution; s'il écrit, ce sont des billets destinés à tromper l'ennemi *. Vers midi, il envoie tous ses hussards battre la plaine entre l'Escaut et la Selle jusqu'à la hauteur de Bouchain, aGn qu'aucun coureur ennemi ne puisse passer d'une rivière à l'autre et surprendre le mouvement qui se prépare.

Eugène avait été informé des dispositions prises sur la Sambre ; tout semblait lui démontrer que l'intention de son adversaire était de débloquer Landrecies; mais la longue inaction de Villars lui faisait douter de son audace : il ne quitta pas son quartier général de Bermerain. Néanmoins il prit, à tout événement, ses dispositions de combat, serrant sa gauche sur la place, rappelant à lui le corps de droite, sauf six bataillons qui furent laissés dans les lignes de Thiant, sur la rive droite de l'Escaut.

Cependant le jour tombait : le moment d'agir était venu ; les officiers de détail vont porter les ordres de marche à tous les chefs de corps. Ceux-ci croient à une erreur et protestent, mais les ordres ëtaieot formels, on obéit; les soldats, voyant qu'on leur fait tourner le dos à l'ennemi, croient à une nouvelle défaillance; des murmures se font entendre; Montesquiou, qui préside lui-même à l'exécution des détails, est obligé d'insister. A l'entrée de la nuit, tout s'ébranle sâon l'ordre convenu. En tête marche Vieuxpont avec trente bataillons^ une brigade d'artillerie et les équipages de pont. Broglie le suit avec sa cavalerie : il a pour mission de surveiller la colonne et d'empêcher qu'aucun hooune ne s'en détache. Albergotti vient ensuite avec vingt bataillons et quarante escadrons. Coigny effectue, avec sa cavalerie, une démonstration sur la rive droite de la Sambre, en face de Landrecies ; puis, aussitôt la nuit close, il repasse sans bruit la rivière et fait l'arrière-garde de l'armée. On marche toute la nuit sans obstacle, parallèlement à l'Escaut et à la Selle,

^ Le roi attend votre courrier : ce ne sera pas sans quelque espèce dHnquiétude. Voysin à Villars, 23 juillet. D. G.

*I)c ce nombre est un billet écrit à M. de Saint-Frémoat et dont l'original est au Dépôt de la guerre. Saint-Frimont commandait la place de Maubeuge et n'était pas sous les ordres directs de Villars. Villars lai annonce qu'il va passer la Sambre : s'il avait réellement eu cette intention, il eût commis une grave imprudence en la consignant sans motif dans une lettre insignifiante qui avait toutes les chances d'être inter- ceptée par les coureurs ennemis.

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24 MALPLAQCET ET DEXAIN

dans la plaine qui sépare ces deux cours d'eau. Au point du jour, c'est-à-dire vers quatre heures du matin, les têtes de colonnes atteignent TEscaut, près du moulin de Neuville : les soldats sont fatigués de cette longue marche dans les ténèbres ; les chevaux qui traînaient les lourds équipages de pont, exténués et de qualité médiocre, n'ont pu suivre : il se produit un temps d'arrêt qui amène un moment d'hésitation : on parle de camper sur place et de se retrancher. Montesquiou combat cette idée absurde; Villars, accouru dans sa chaise de poste, occupe gaiement le temps en faisant manger aux troupes une bouchée. Cependant les pontons ont rejoint; on procède fiévreusement à la construction de trois ponts. Il est sept heures du matin : les éclaireurs ennemis commencent à paraître de l'autre côté de l'Escaut. Il n'y a pas un instant à perdre, il y va du salut de l'armée et de la France.

Vers le même moment, Eugène, prévenu du mouvement de Vil- lars, s'est rapidement porté à cheval, avec quelques officiers, sur une hauteur d'où il pût découvrir l'armée française. Parmi les aides de camp qui l'accompagnent se trouve le jeune Maurice de Saxe, le futur vainqueur de Fontenoy, alors âgé de dix-sept ans, volontaire au semce de l'empereur; il nous a laissé un récit de cette chevauchée matinale ^ Eugène voit des régiments français massés dans le coude de l'Escaut : il ne leur suppose pas l'intention de passer la rivière ni la hardiesse d'attaquer ses retranchements ; Villars n'a plus de ces audaces. « Allons dîner », dit-il à son escorte. S'il avait compris ou mieux jugé son adversaire, il pouvait lui créer les plus sérieuses difficultés; il avait le temps de ramasser une force suffisante et d'atteindre l'armée française à cheval sur l'Escaut, c'est-à-dire dans la position la plus dangereuse de toutes. (( Elle était perdue, » écrit le maréchal de Saxe. La confiance injurieuse d'Eugèùe la sauva : il devait payer cher ce mouve- ment de dédain. A peine était-il à table qu'un courrier d'Alber- marie vint lui annoncer que les Français avaient passé l'Escaut et faisaient mine de l'attaquer. Il était dix ou onze heures : Eugène saule à cheval et court à bride abattue vers Denain en donnant à ses troupes l'ordre de se former et de le suivre. Mais il était trop tard : l'occasion était perdue.

Villars, aussitôt ses trois ponts achevés, avait fait passer Broglie et sa cavalerie. Celui-ci ramenait sans peine quelques patrouilles ennemies, se portait au galop à Escaudain, à travers la plaine unie, y abordait la double ligne qui menait de Marchiennes à Denain, ce chemin fortifié que l'ennemi, dans sa confiance dédaigneuse, appe-

* Rêveries du maréchal de Saxe, liv. II, ch. v.

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MALPLAQDBT ET DENAIN 25

lât déjà a le grand chemin de Paris » ; il franchissait avec ses chevaux Tépaulement dégarni de troupes, trouvait un convoi de pain qui cheminait vers Denaîn sous la protection de deux batail- lons, tombait sur l'escorte, la dispersait, s'emparait des voitures, et, s'ëtablissant solidement en travers de la route, coupait la com- munication avec Marchiennes. Pendant ce temps, le corps de \ieuxpont a passé l'Escaut à son tour. Villars a défilé en tète de la brigade de Navarre; il est à cheval; il a mis son buffle des jours de bataille, celui « qui lui porte bonheur )). Son entrain se communique aux soldats, qui traversent gaiement, dans la boue jusqu'aux genoux, les marais qui bordent le fleuve. Les colonnes se forment dans la plaine, la traversent sans obstacle, pénètrent à la suite de Broglie, près d'Escandain, entre les lignes fortifiées. Lais- sant Hontesquiou les disposer pour l'attaque à mesure qu'elles arriveront, Villars retourne aux ponts; le défilé des troupes est trop lent à son gré. Il s'attend à voir paraître Eugène par la Selle et tomber sur son arrière-garde; crainte de surprise, il la fait mettre en bataille, appuyée aux lignes que l'ennemi a faites Tannée précé- dente autour de Bouchain. Les troupes attendent ainsi leur tour de passer l'Escaut.

Ces précautions étaient inutiles. Eugène n'a pas pris au sérieux l'opération de Villars et n'a pas fait le mouvement qui aurait pu A gravement la compromettre. Arrivé seul de sa personne à Penain, vers midi, il a vu les têtes de colonnes françaises en marche et compris sa faute. 11 s'est hâté de faire sortir du camp la cava- lerie, désormais inutile, ainsi que les bagages en danger, et d'y faire entrer les six bataillons qui gardaient les lignes de Thiant ; puis, recommandant à Albermarle de tenir jusqu'à la dernière extrémité, il est retourné au galop au-devant de ses troupes presser leur marche.

Tout l'avenir de la journée dépend de la célérité : la victoire sera au premier qui atteindra les ponts qui joignent le camp de Denadn à la rive droite de l'Escaut. Bientôt les colonnes autrichiennes apparaissent sur les hauteurs de Quérénaing : il leur faut moins de deux heures pour arriver. Montesquieu les voit; il n'a encore dis- posé pour l'attaque que trente-trois bataillons; il veut les lancer en avant sans attendre Villars et le reste de Tarmée. Contades, le fidèle major général de Villars, le supplie de ne pas faire à son chef l'in- jure et le chagrin d'attaquer sans lui ; Montesquiou attend ; Villars, prévenu, accourt avec Albergotti; on décide l'assaut immédiat; Albergotti demande à faire des fascines pour combler le fossé du camp : a Croyez-vous, lui répond Villars en montrant l'armée d'Eu- gène, que ces messieurs nous en donnent le temps? Les fascines

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26 MALH.AOUBT ET DENAIN

seront les corps des premiers de nos gens qui tomberont dans le fossé. » Et il donne l'ordre de marche.

Les trente-trois bataillons sont disposés en onze colonnes; chaque colonne de trois bataillons déployés, précédés des grenadiers et piquets qui forment comme une quatrième ligne; dans l'intervalle des colonnes sont les petites pièces de campagne qui tirent tout en marchant. A la droite des lignes sont les deux maréchaux de France, à la gauche, Albergotti. Les officiers généraux sont dis- tribués dans les colonnes, les colonels marchent en tète de leurs régiments. Ce sont, outre ceux que nous avons déjà nommés, le prince d'Isenghien, le prince Charles de Lorraine, le marquis de Mouchy, le duc de Mortemart, MM. de Dreux, de Nangis, de Tour- ville, qui fut tué, de Meuse, qui fut blessé, Brendlé, Rosel, La Vallière et tant d'autres, l'élite de l'armée et de la noblesse françaises. Ainsi que l'a prédit Villars, le premier coup de caoon a disâpé toutes les hésitations des derniers jours. L'infanterie, vigoureuse- ment menée, voyant clairement le but et sentant la gravité des circonstances, a retrouvé ses incomparables qualités offensives. Elle marche en ordre admirable, comme à la parade, l'arme au bras sans tirer un coup de fusil : son canon seul envoie de temps à autre d'inoffensîves volées. L'artillerie du camp répond, au contraire, par de meurtrières déchai*ges; les boulets, puis la mitraille font, dans les rangs, de sanglantes trouées. Arrivées à portée de mousquet, les colonnes sont accueillies par le feu le plus vif: elles continuent, sans broncher, leur marche ferme et silencieuse; à vingt pas, le feu redouble; plus de quinze cents hommes déjà jonchent la terre. Deux bataillons seulement hésitent et a font un coude » ; les trente autres, poussés en avant par l'ivresse communicative de la charge, descen- dent dans le fossé, toujours l'arme au bras, et escaladent le retran- chement palissade. Les Hollandais, stupéfaits, dominés par l'ascendant moral de cette fière attitude, n'attendent pas le choc; ils reculent. Le torrent humain bondit par-dessus l'épaulement et déborde de toutes parts; fusillés à bout portant, poursuivis la baïonnette dans les reins, les- Hollandais tourbillonnent; ils courent à l'Escaut; le pont de Denain s'écroule sous la masse accumulée des premiers fuyards; il n'y a plus d'issue; tout est tué ou pris. Le comte d'Al- bermarle a essayé en vain de tenir avec un petit groupe d'hommes déterminés dans les cours de l'abbaye : il est cerné et obligé de se rendre; il remet son épée à Villars lui-même, ainsi que le prince d'Holstein, le prince d'Anhalt et plusieurs officiers généraux.

Eugène, arrivé sur la rive droite de TEscaut avec ses premières colonnes, ne peut qu'assister impuissant au désastre. Le pont de Prouvy n'a pas été coupé : il y court; mais Tingry, sorti de Valea-

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MÀin^OUET ET DENàlN 27

dénués avec sa garnison, Toccupe en force. Eugène engage à travers le fleove une fusillade sans effet; rinfaaterie française à Tabri derrière les retranchetnauts conquis, y répond yictorieuse- meot; après avoir inntilemeat fait tuer sept ou huit cents hoannes, Eugène renonce à passer le fleuve, et mordant ses gants de dépit, donne Vordre de la retraite.

Tel fat le combat de Denain : combat justement célèbre, parce que ses conséquences dépassèrent de beaucoup les résultats immé- diats de la joarnée; un camp retranché enlevé d'assaut, dix-sept bataillons ennemis détruits, beaucoup de canons pris, des troph^s nûlitaires, c'étaient certainement des avantages sérieux et glorieu- sement acquis, mais ils laissaient intacte l'armée d'Eugène, dont la isaaae prindpale n'avait été entamée ni dans son organisation ni dans son prestige et restait redoutable. A ne juger que les appa- rences extérieures des choses, il semblait que le coup ne fût pas décisif et qu'Eugène pût, par un effort énergique, en réparer les effets. Mais on sait le rôle des causes morales dans les péripéties de la guerre ; la confiance en soi et dans les instruments dont on dis- pose, cet élément primordial du succès, a changé de camp : dans rarmée française, si pronpte à renaître, elle réveille toutes les qualités de la nation; Villars lui-même, qui a toutes les aptitudes, bonnes ou mauvaises, de la race, retrouve l'activité, la décision, les inspirations qui paraissaient sommeiller; les coups se succèdent, rapides, pressés, frappés au bon endroit; dès le soir même de la bataille, Broglie a couru avec sa cavalerie investir Marchiennes; maïs la place est forte, entourée de marais, il faut un siège en r^\e. Villars, voulant reconnaître la part qui revient à Montesquiou dans le grand succès de la veille, le charge de le conduire; en six jours de tranchée, la place est forcée, sa garnison prisonnière de guerre, cent quarante balaodres chargés de vivres et de munitions, soLumte pièces de canon, le matériel de siège, toutes les ressources accumulées à grands frais par Tennemi, sont pris ou noyés dans la Scarpe. Eugène lève le siège de Landrecies et, abandonnant sa grosse artillerie, remonte da côté de Mons. Saint- Amanl, Douai, le Q jesnoy, Bouchain, sont repris coup sur coup, sous ses yeux, sans qu'il tente aucun mouvement pour sauver ces conquêtes chè- rement achetées; c'est à son tour d'hésiter et de regarder faire. Paralysé par les Hollandais découragés, sans argent pour maintenir la ûdélité des troupes auxiliaires, il abandonne la campagne. A Utrecht, les plénipotentiaires français ont relevé la tête, la paix se signe avec la Hollande et la Savoie : la France a retrouvé sa fron- tière du nord. L'Autriche n'accepte pas l'échec, elle n'a pas renoncé à entamer la frontière du Rhin et à garder colle des Pyrénées; elle

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n VàLPLâQUET et DENAIN

veut continuer la guerre, mais l'impulsion partie de Denain se continuera aussi. Villars, Tannée suivante, dans une dernière et brillante campagne, prendra Landau et Fribourg, devant Eugène paralysé et impuissant; il assurera à la France ses frontières néces- saires et effacera la trace de neuf années de revers.

Une seule journée a amené ces grands résultats : c'est son titre à l'attention de l'histoire, la juste cause de la notoriété et de la gloire qu'elle a attachées au nom de Villars. Mais ce serait n'envisager les choses que d'un seul côté et manquer à la jus- tice, que de ne pas associer à cette gloire tous les éléments qui ont concouru au succès. Mis à la tète de troupes vaincues et dénuées de tout, en face de deux adversaires redoutables, Villars a su, en trois années d'efforts, luttant contre des difficultés inouïes, triomphant de ses propres défauts, résister d'abord avec honneur, puis vaincre avec gloire ; mais cette armée, dont il a su mettre en œuvre les qualités assoupies, qu'elle n'était pas sa valeur! Cette cavalerie qui disputait si brillamment l'effroyable champ de bataille de Malplaquet, cette infanterie qui le quittait en si bon ordre, et qui, trois ans plus tard, enlevait, l'arme au bras, les retranche- ments de Denain, c'étaient les régiments que le patient génie de Louvois avait créés, le sentiment militaire, l'esprit de sacriGce, la fierté du métier, la cohésion des soldats et des officiers, étaient poussés à un point qui ne fut jamais dépassé ; et, au sommet de celte forte organisation, comme le cœur faisant vibrer tous ces cœurs, inspirant et résumant toutes les énergies de la patrie, Louis XIV. Fort de son pouvoir incontesté, appuyé sur un peuple fidèle, plus grand dans l'adversité que dans la prospérité, espérant contre toute espérance, il soutient les courages, dirige la résistance, veille à tout ; quand le chef d'armée devenu modeste, hésite, dis- cute, il presse, réfute les objections, montre l'occasion favorable, désigne le point à frapper, exige le combat et impose la victoire. Si la France envaiiie, menacée dan3 son existence, a retrouvé ses frontières et son honneur, sachons le reconnaître, c'est qu'elle avait une armée, un capitaine et un roi.

VoGûÉ.

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NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

PAR LE PRINCE NAPOLÉON »

Les détracteurs de Napoléon Bonaparte ont fait fausse route dans ces derniers temps. C'est à grands traits, par les grandes lignes, d'après le mal qu'il a fait et qu'il a légué, qu'on doit le juger et, au besoin, le condamner, et non pas par les petits côtés qu'exploitent les commérages de salons, la chronique des frondeurs, les médisances des mécontents et les passions de parti. Le journa- lisme peut avoir ses reporters en un temps mieux vaut être bien informé que bien inspiré ; l'Histoire n'en a pas. Elle étudie de haut la vie des hommes célèbres, leurs actes publics, ce qui, dans leur physionomie et leur caractère, explique leur influence sur leur pays et leur temps. Elle croirait déchoir, si elle regardait, par le trou de la serrure, leur chambre à coucher ou leur cabinet de toi- lette. Ceux qui, sous prétexte de rapetisser Bonaparte, s'athar- nent à le déchiqueter, ont tort de négliger deux détails de quelque importance; le premier, c'est que sa mémoire est punie par il a péché, et que le silence imposé, sous l'empire, à tous les organes honorables et avouables de la publicité dut nécessairement multi- pUer les anecdotes apocryphes, les nouvelles à la msdn, les gazettes clandestines, et créer à la curiosité ou à la malice des contempo- rains un soupirail, pour suppléer aux portes et aux fenêtres; le second, c'est que, faudrait-il croire à toutes les calomnies accu- mulées contre la vie privée de Bonaparte, contre Bonaparte en pantoufles et en famille, il serait encore moins vicieux que César, lequel fait pourtant, à sa date, une assez bonne figure. « César, a dit Chateaubriand, l'homme le plus complet de l'histoire, puisqu'il réunit le triple génie du politique, de l'écrivain et du guerrier. » Ces paroles sont de 1825. A cette époque, on ne s'était pas encore demandé si, par hasard, chez le captif de Sainte-Hélène, l'écrivain ne serait pas presque l'égal du législateur et de l'homme de guerre.

* Calmann Lévy.

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30 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

Quoi qu'il en soit, ces éplucheurs de lauriers, que le prince Napo- léon appelle spirituellement les déboulonneurs de la Colonne^ ont fait beau jeu à l'avocat contre les accusateurs. Si son prodigieux ciieot doit être définitivement condamné, que ce soit devant lea grandes assises de l'humanité, avec la conscience publique pour réquisitoire, et non pas en police correctionnelle, entre un étudiant qui aurait insulté un sergent de ville et un ivrogne qui aurait battu sa femme.

Avant d'aborder ce que le plaidoyer a de révoltant pour les royalistes et de contraire à la vérité historique, passons rapidement en revue les écrits auxquels réplique le prince Napoléon. M. Taine d'abord : sa longue et laborieuse étude sur Napoléon est indigne de son talent. On a peine à reconnaître l'éminent auteur des Origines de la France eonle^nporaine^ dans ces procédés de dissec- tion à l'aide d'instruments de chirurgie qui ne sont pas même de t>onne trempe. Si vaste que soit l'amphithéâtre, le cadavre est trop grand pour y tenir. « M. Taine, dit le prince Napoléon, est un entomologiste. La nature l'avait créé pour classer et décrire des collections épinglées. » 11 y a du vrai dans cette appréciation excessive. L'esprit de système, chez M. Taine, cesse d'être une méthode pour devenir un tic. Même au point de vue purement littéraire, rien de plus pénible pour le lecteur que ces perpétuels renvois, qui coupent la page en deux parties égales; l'une pour le texte original, l'autre pour les documents à consulter. Maintenant, quelsf sont, généralement, ces documents, je ne dis pas ces autorités^ qu'invoque M. Taine?

Le plus sérieux de tous, se rencontre dans les Mémoires du prince de Mettemich. Mais, si le prince de Metternkh fut un per- sonnage éminent, n'est-il pas un juge ou un témoin quelque peu suspect? Pour les hommes d'État, qui, pendant les quinze premières années du siècle, dirigèrent la politique des grandes puissances européennes, Bonaparte devait être un effroyable cauchemar. Sans cesse, à coup de victoires, il humiliait leur patriotisme, déchirait leurs programmes, bouleversait leurs plans. 11 jetait son arithmé- tique à travers leurs calculs, l'imprévu à travers leurs prévisions, l'invraisemblable à travers leurs vraisemblances. Ses conquêtes et les annexions qui en résultaient, avaient pour effet, en accroissant démesurément la France, d'amincir en proportion les autres em- pires et, par conséquent, de diminuer l'importance des oûnistres comme des souverains. Bonaparte tenait les chancelleries dans ses mains, et se faisait si com plaisamment un jeu de les aplatir, qu'on pouvait le soupçonner de rêver la monarchie universelle. Dès lors, quoi d'étonnant si les hommes d'État dont je parle le prirent de

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NAPOLÉON ET SES DATRACTEURS 3t

plas efi plus en haine, et si cette haine s'exhala plus tard en accusa- tk>DS injustes et en calomnies? Chacun d'eux y apporta son caractère pardcalier : Pozzo di Borgo, ses rancunes héréditaires et ses animo- sités de famille; M. de Metternich, le sentiment d'une mission qui flattait son orgueil; il se croyait prédestiné à soutenir le vieux monde ^ que Bonaparte ne se lassait pas de décrocher. A ses yeux, et ce n'est pas ie livre du prince Napoléon qui lui donnerait un démenti, son liMTQÎdable antagoniste personnifiait la révolution; la révolution transformée, assouplie, domptée, servile sous ce nouvel aspect de despotisme, mais vivace et prête à reparaître plus tard avec tous ses éléments de désordre, de rébellion, de destruction et d'anarchie ; la rëvoludon d'autant plus intimement liée à son maître, d'autant pins pressée de lui lécher les mains, que, en la ramassant agoni- sante dans la boue du Directoire et dans le sang de la Terreur, il l'avait sauvée au moment où, de guerre lasse, elle allait se livrer i la royauté.

Après le prince de Metternich, nous n'avons plus qu'à descendre. Ce qu'on peut faire, dire ou écrire de plus charitable en faveur de ïabbé de Pradt, c'est refuser de le prendre au sérieux. VAumâ- mer du dieu Mars^ ainsi qu'il se qualifiait lui-même, eut à peine mérité d'être aumônier d'un corps de garde de soldats du train. Guêpe du coche impérial, courtisan greffé sur émigré, il y avait en lui du faiseur, de l'intrigant, du hâbleur et du libelliste; souvent il èdiappait à l'odieux par le ridicule. 11 écrivit avec aplomb : « L'em- pereur a été surpris laissant, du plus profond d'une noire rêverie, échapper ces paroles mémorables : « Uq homme de moins, et « j'étais maître du monde. » Quel est donc cet homme qui, partici- pant en quelque sorte du pouvoir de la divinité, a pu dire à ce moment : Non emiplius ibis ? Cet homme, c^était moi I » L'homme, âîroDS-iions à notre tour, cpii a pu écrire une pareille énornEnté, est jugé et classé; je m'étonne également que le prince Napoléon ait cru devoir réfuter un pareil témoignage, et que M. Taine ait eru pouv(»r l'invoquer. Cette vanité phénoménale, cette habitude de jactance, cette incroyable satisfaction de soi-même, fusaient de raÛ>é de Pradt un fort mauvais diplomate ; car, lorsqu'on est trop content de soi, on offre à autrui une prise trop facile; l'on n'a que bien peu de chance de réussir à déguiser ou à taire sa pensée, lorsqu'il sofi&t d'un compliment ou d'une flatterie pour amener à la trahir. La méfiance est une des plus essentielles vertus diploma- tiques; et comment pourrait se méfier celui qui a trop de confiance en sa propre sagacité? On le trompe par cela même qu'il lui aenible impos^Ie d'être trompé. L'abbé de Pradt, dans son am- bassade en Pologne, entassa indiscrétions sur maladresses; il com-

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32 NAPOLÉON IT SES DÉTRACTEURS

pliqua de mauvais vouloir son incapacité présomptueuse ; il échoua; son échec le mit en disgrâce, et sa disgrâce en fit un ennemi de l'empereur. Il n'y a rien que de logique, et le discrédit du per- sonnage achève d'invalider ses diatribes.

J'ai lu, dans le temps, les Mémoires de Miot de Mélito; je croîs même en avoir rendu compte. Le prince Napoléon nous fait remar- quer que ces Mémoires posthumes furent publiés longtemps après la mort de l'auteur, par son beau-fils, M. de Fleischmann, général allemand, très hostile à Bonaparte. S'ils renferment, surtout à propos du meurtre du duc d'Enghien, quelques détails accablants pour le meurtrier, ils ne font ni aimer ni estimer Miot, dont l'impiété grossière déborde à chaque page de son livre. Bourrienne est pire encore. On ne peut que mépriser les palinodies d'un secré- taire intime, qui, comblé des bontés de son maître, initié à quel- ques-uns de ses secrets d'intérieur, le vole impudemment, est pris la main dans le sac, congédié comme un valet infidèle, et se venge dans des Mémoires gorgés de fiel, quelques vérités s'entremê- lent de beaucoup de mensonges. C'est l'éternelle histoire des femmes de chambre, confidentes de leur maîtresse, profitant de ses confidences pour faire tripler leurs gages et se faire donner robes et chapeaux, et, le jour on les chasse parce qu'elles ont comblé la mesure, s'acharnant à flétrir la réputation de celle dont elles exploitaient la confiance.

Femme de chambre indiscrète ou vindicative ! Ces mots furent prononcés lorsque parurent les Mémoires de M"' de Rémusat. La situation de cette femme d'esprit était fort délicate. En 1802, à l'époque de U refonte, M. et M"' de Rémusat étaient fort pauvres. Un coup de baguette du magicien, encore premier consul, bientôt empereur, fit du mari un fonctionnaire quelconque, attaché à la maison consulaire, de la femme une dame pour accompagner, plus tard dame du palais. C'était la fortune et la pleine lumière succé- dant à la gêne et à l'obscurité. Que se passa-t-il dans l'imagination fort éveillée de cette femme de vingt-deux ans, beaucoup plus jeune que son époux, qui ne ressemblait guère à un héros de roman? Le prince Napoléon aurait mieux fait, selon nous, dans l'intérêt même de sa cause, de s'abstenir de toute allusion à une légende très peu authentique, d'après laquelle M"** de Rémusat, fascinée, éblouie, comme presque toutes ses contemporaines, par la gloire du Premier consul, aurait rêvé d'être sa Montespan. Quand on se plaint des cancans d'antichambre, (le ïï^ot est de lui), il rie faut pas être cancanier. Egérie, oui; Montespan, non. La note juste se trouve dans ces quelques lignes : « La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi... Il semblait que nous

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NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS 33

cassions fait tacitement cette sorte de pacte, qu'elles cbarmement les yeux du Premier consul, quand nous serions en sa présence, et moi je me chargerais de plaire à son esprit. »

Rien de plus difficile que de pénétrer, à l'aide d'inductions et de conjectures, dans la vie intime de Napoléon Bonaparte et ses secrets amoureux. Pour qu'un souverain ait une maîtresse en titre, U faut que sa grandeur l'attache au rivage, et c'est l'effet contraire que produisait la grandeur du héros des campagnes d'Italie et d'^ypte. Sa gloire était trop remuante pour lui permettre de se fixer sur un jeune visage, de faire d'un caprice une passion et d'une passion un lien. La nature même de son génie excluait ces délicatesses de sentiment, ces tendresses de cœur, ces effusions une âme se livre tout entière; menue monnaie blanche de l'amour qui n'a pais toujours l'occasion de se solder en Ungots. II n'était donc pas tout à fait déraisonnable de se figurer que le jeune conquérant alternerait entre des fantaisies sans conséquence qui le distrairaient de la maturité de Joséphine et seraient uniquement déterminées par les agréments extérieurs, et une affection plus calme il se reposerait de ses fatigues en s'appliquant à n'avoir que de l'esprit. M"" de Rémusat, spirituelle, sérieuse, presque savante, finement enjouée à ses heures, modèle de la causerie de salon, ambitieuse surtout pour son fils, put, sans invrsdsemblance, prétendre à ce rôle tempéré, pas n'était besoin de jouer les gnmdes coquettes pour être jeune première. Son illusion dura peu. La situation de M. de Rémusat et la sienne à la cour du nouvel empereur s'effacèrent de plus en plus : « Je finis, dit-elle, par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. » En outre, le voyage à Boulogne, les longues causeries en tête à tête, les commentaires malicieux qui suivirent, alarmèrent la jalousie de la pauvre José- phine, dont les soupçons pouvaient se comparer à des papillons qui voltigent, ne sachant se poser. Les liadsons purement spiri- tuelles sont charmantes; mais elles ont cet inconvénient, que, dès que l'innocence en devient suspecte, elles sont plus vite sacrifiées par le principal intéressé ; ce qui, entre parenthèses, est bien humi- liant pour l'esprit.

On comprend que, dans de semblables conditions et avec de tels antécédents, les Mémoires de M"* de Rémusat portent tous les caractères de la plus évidente partialité. Même dans les circons- tances ordinaires, les femmes sont rarement impartiales, parce que la sensibilité xïQ l'est pas. Il y a toujours, à côté^ un détail inaperçu, un motif de préférence, une impression nerveuse, qui trouble le jugement. Qu'est-ce donc, lorsque tout se ressent d'une vive

10 OCTOBBB 1887. 3

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34 NAPOLÉON ET SES DÉIRÂGIEDRS

blessure, rambition maternelle, la vanité féminina» les intérêts de fortune, et lorsque, l'idole tombée, chaque page hostile devient une lettre de crédit auprès du nouveau gouvernement? Ce que Ton comprend moins, c'est que, dans une famille tout le monde a ou avait de l'esprit, on idt exposé M°^ de Rémusat, par une publica- tbn imprudente, à un parallèle inévitable entre ses Lettres et ses Mémoires; ses Lettres^ écrites an jour le jour^ pendant la période d'illusion, d'enthousiasme et d'espérance, et ses Mémoires rédigés après coup, sous l'influence d'importuns souvenirs, de déceptions et de rancunes; ses Lettres l'on rencontre des pages telles que celle-ci : « Quel empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'i Anvers! Quel homme que celui qui peut le contenir d'une seule maini Combien l'histoire nous en offre peu de modèles!... Voilà de quoi causer la surprise et l'admiration; voilà de quoi réchauffer des imaginations généreuses, et je sens que je ne suis pas encore vieillie pour cette sorte d'exaltation... Ajoutez à tout cela une suite d'actions nobles et généreuses, des mots toujours bien placés, pleins de grandeur et de bonté, tant que le cœur jouit aussi de cette gloire et qu'il peut la joindre à tout l'orgudl national qu'elle nous inspire.. « Le coeur se serre quand on mesure la terrible distance il est de nous en ce moment. Dieu l'accompagne I voilà ma prière ordinaire, et nous le conserve^!... w et les Mémoires on se heurte à des phrases telles que celles-ci : « Rien n'est si rabaissé que son âme; nulle générosité, point de vraie grandeur; je ne l'ai jamais vu comprendre ni admirer une belle action. Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Ronaparte parmi ceux qui tendent à les rabaisser... Il y a, dans Ronaparte, une certaine mauvsdse nature innée qui a particulièrement le goût du mal, dans les grande-s choses comme dans les petites... Il n'y avait pas une femme qui ne fût charmée de le voh: s'éloigner de la place elle était. » Etc., etc. N'allons pas plus loin; les aigles n'ont pas affaire avec les pies-grièches.

Le prince Napoléon s'est donné le plaisir de poursuivre et de prolonger ce parallèle. C'était de bonne guerre, et ceci nous amène à faire dans son livre une distinction essentielle. II a raison contre les textes qu'il réfute; il a tort contre lui-même : Expliquons-nous.

Si le prince Napoléon s'était borné à contredire, à confondre tout ce qui, chez les détracteurs de son oncle, accuse la haine, le ressentiment, la mauvaise foi, sa cause serait presque gagnée, et, tout au plus, pourrions-nous regretter qu'elle fût gagnée pa^ un avocat aussi peu sympathique.

Mais il a commis deux fautes qui renversent tout l'échaEsuidage de ses raisonnements, de ses réfutations et de ses répliques. Re-

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IAF0£tO2l BT SBS ItTRÂfiTIURS S5

prochant à ses antagonistes d'avoir tout sacrifié à lenr ptssidn haineose, il s'est montré hii-mème encore pins haineux à l'yard ifantres adrersaires plus recommandables, plus respectables que i'abbé de Pradt, Hiot et Bourrienne. Ayant i soutenir la réputation d'homme d* esprit que lui a faite son entourage, et que nous n'arons jamais eu occasion de vérifier, il nous a exhibé un Bonaparte sentimental, pleurnicheur, un Bonaparte en sucre et en pâte tendre, tel qn'aursûent pu le représenter, en 182/i, un Béranga* de pacotille, et, en 18M, un mélodrame de la Porte-Saint^Martin ; et, comme si ce n'était pas assez de cet énorme contre-sens, un Bona4>arte à la fois héroïque et paotique.

Gomment un prince si intelbgent, que S^te-Beuve, dans sa correspondance avec la princesse Mathilde, a qualifié, sans rire, d'aigle et de lion (I), ne s'est-il pas dit que, du moment que les haines d'autrui deveimient son principal argument, il devait &ire taire les siennes, sous peine de ne plus rencontrer que des incré- dules? Or nous lisons dès les premières lignes : «c De 181 & à 1830, tout a été mis en œuvre pour salir la mémoire du chef de la Grande Année, du défenseur de la grande nation. La passion sincère et la passion vénale ont rivalisé de zèle; la littérature officielle s'est jointe à la littérature des pamphlets. )> En vérité, il faoEt croire, en ce cas, que cette mémoire fut bien difficile à salir, ou que nés souvenirs nous servent bien mal. Dès Tannée 1817, Béranger pindarisâût librement et pubhquemrat en l'honneur du glorieux vaincu de Waterloo, et, parmi ses chansons, ce ne sont pas celles- qui furent poursuivies . Le Mémorial de Sainte-Hélène et surtout le recueil intitulé Victoires et Conqttêtes^ circidaient partout, et âisaient les délices des bourgeois conmie des guerriers. Casimir Delavigne obtenait des succès de vogue i l'aide de ses Messe- TiienneSj oh^ bien différent du prince Napoléou, il ne reprochait à Bonaparte que d'avoir, étant fils de la liberté, immolé sa mère. Le Constitaiionel^ à peine fondée recrutait des milliers d'abonnés en amalgamant le jeune libéralisme et le vieux bonapartisme. A la tribune de la Chambre des députés, le général Foy avait toute Bberté pour exalter, dans sa phraséologie sonore, Arcole et Marengo, Ansterlitz et léna. Lamartine et Victor Hugo, alors ardemmoat royalistes, s'inspiraient, dans des strophes immortelles, cte la gloire impériale. L'un, après avoir foudroyé le meurtrier du duc d'En- gÛen, se ravissût en finissant, et demandait, si, chez les honmies de cette taille, le génie n'était pas une vertu; l'autre se livrait sans réserve, et le futur auteur des Châtiments célébrait, dans ses premiers accès de lyrisme. Napoléon, le soleil dont il était le Memnon. Un peu plus tard, mais toujours sous la Restauration»

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36 NAPOLÉON ET SES DÊTRiGTEURS

il adressait à la Colonne, sans perdre un centime de sa pension, une première bouffée de poétique colère contre l'ambassadeur d'Autriche, qui refusa un moment à nos maréchaux les titres gagnés sur les champs de bataille. Dans les cabinets de lecture, je puis l'attester de visu, on s'arrachait les Mémoires, quelquefois apocryphes, souvent stupides, qui donnaient des détails sur la cour impériale, et sur la vie, la physionomie, les habitudes, les costumes de l'Empereur. Ces Mémoires, fort peu littéraires, étaient aussi à la mode que les romans de Walter Scott. En 1823, l'ouvrage de Philippe de Ségur, Histoire de Napoléon et de la Grande Armée, produisit une sensation extraordinsdre, eut presque autant d'éditions* qu'un chef-d'œuvre de M. Zola ; mais, comme l'admiration s'y tempérait de quelques critiques, l^auteur se battit en duel avec un autre général, plus spécialement atteint de chau- vinisme. En 1826, dans une exposition publique au profit des Grecs, je rencontrai plusieurs personnages officiels, le comte Auguste de Forbin, M. de Chabrol, M. Cailleux, le duc Sosthènes de la Rochefoucauld-Doudeauville, nous comptâmes, nous autres collégiens plus ou moins libéraux, c'est-à-dire plus ou moins bona- partistes, une cmquantaine de tableaux, qui, s'ils ne reproduisaient pas positivement la figure du grand homme, se rapportaient tous à ses victoires, aux épisodes de ses guerres, et surtout aux regrets que l'épopée légendaire devait naturellement laisser aux malheureux Français, condamnés à un jeûne de gloire, médiocrement adouci par la prospérité de l'industrie, de l'agriculture et des finances, par les charmes de la paixi la certitude du lendemain et le triste plaisir de cpnserver auprès de soi fils, frères et maris, au lieu de les offrir en holocauste au gigantesque consommateur de la chair à canon.

Cette maudite Restauration était si impitoyable que, lorsqu'on apprit aux Tuileries la mort de Napoléon Bonaparte, Louis XVIII, celui de tous nos princes qui avait le plus souffert du fait du Premier consul, dit au général Rapp, qui se détoumsdt pour pleurer : « Rapp, ne cachez pas vos larmes; elles vous honorent, et votre reconnaissance envers celui qui n'est plus m'assure de votre dévouement. » Il est vrsd que Louis XVIII était un sceptique au cœur sec, tandis que Napoléon Bonaparte, comme chacun sait, étsdt un prodige de sensibilité.

Poursuivons : « En 1814, nous dit le prmce Napoléon, quelques émigrés, épave de nos révolutions et de nos guerres, enfin victo- rieux après tant de défaites, acclament les envahisseurs qu'ils appelaient depuis vingt-cinq ans. Ils veulent fêter la présence de l'étranger en jetant bas l'image du défenseur de la France. Leur .corde infâme se brise. »

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KAPOLÈON £T SES DÉTRACTEURS 3^

Grand Dieu I tant de fiel entre-t-il dans Técritoire princîère d'oà sortent tant de récriminations spécieuses contre le fiel de H. Taine €t de M"* de Rémusat, de Miot et de Bourrienne, du prince de Jfettemich et de Tabbé de Pradt I

Singnlier raisonneur! étrange citoyen!

Quoi! tu veux qu'on t'épargne et tu n'épargnes rien!...

Qoelqnes éoiigrés ! Biais c'était la France entière, depuis Cha- teaubriand jusqu'à Gamot, depuis les plus humbles paysans de nos campagnes à demi désertes, tout étonnés de n'être pas morts, jusqu'aux généraux, aux maréchaux de l'empire, qui, brisés de iatigue, de plus en plus effrayés de ce vertige de conquête qui avait fini par lasser la fortune et s'éclipsaient à la fois le génie de Bonaparte et son étoile, préféraient désormais le repos sans gloire à la gloire sans repos. Un cri de délivrance s'échappait de tontes les poitrines. Il semblait à tous que, après un immense étouffement, les poumons dilatés aspiraient une vivifiante gorgée d'air libre et pur. Cette vieille et écœurante fiction des Bourbons ramenés par les baïonnettes étrangères, des Bourbons rentrés dans les fourgons de l'étranger, elle n'existait pas alors. On l'in- yenta lorsque, grâce aux Bourbons, on ne souffrit plus et on n'eut plus peur. Ils ne furent pas ramenés par les armées ennemies, mais par l'honmie fatal dont les folies avaient attiré ces armées jusqu'aux barrières de Paris et au cœur de la France. Us ne furent pas ramenés par Alexandre, Wellington, Schwarzenberg et Blûcher* mais par la nécessité que quelqu'un s'interposât entre nos vain- queurs et notre pays, que ce quelqu'un ne fût ni Blûcher, ni Alexandre, ni Schwarzenberg, ni Wellington, et que des mains françaises, héritières, non pas de quinze ans, mais de quinze siècles de gloire, fussent appelées â cicatriser les plaies saignantes de la France. Seuls, les Bourbons pouvaient faire ce qu'ils firent, réparer ce qu'ils réparèrent, pacifier ce qu'ils apaisèrent. Seuls, ils pou- vaient avoir le privilège de transfigurer, de nationaliser nos dé&ites, de façon à permettre aux générations futures de se de- mander û ces désastres marquaient dans notre histoire une date néfaste ou une date heureuse. Seuls enfin, ils étdent en mesure de nous indenmiser de ce que nous perdions, si tant est que ce soit perdre que de payer par le sacrifice d'une ruineuse et Sanglante chimère la possession des véritables biens. Il faut croire qu'ils s'y entendaient; car, malgré les complots, les perfidies ou les fureurs de l'opposition, la guerre incessante des journaux, des satires et des quolibets, ils donnèrent à la France quinze années dont le souvenir nous est rendu plus amer par nos humiliations et nos

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^ KAPOLËON ET 8BS D£TRAGT£URS

misères actuelles. Quand ils tombèrent, renversés par une cofnspi- ration de journalistes et d'avocats, le budget, déjà bien débonnaire, allait encore être adouci; l'impôt du sang, déjà bien léger, allait encore être allégé. On allait nous restituer cette rive du Rhin à laquelle nous ne pouvons songer aujourd'hui sans frémir de dou- leur et de rage. L'accroissement continuel de la fortune publique secondé, dans le gouvernement, par une sage économie et une admirable probité, enrichissait à la fois l'État et les particuliers. L'incomparable génie financier de M. de Villèle rassurât les acqué- reurs de biens nationaux, coupait court à une situation fausse, accordait aux émigrés une satisfaction légitime, rétablissait l'équi- libre dans la propriété foncière et en augmentait la valeur d'un tiers dans l'espace d'une année. Enfin, comme si les Bourbons avaient tenu à nous rendre par surcroît ce qu'on les accusait de nous avoir pris, la conquête d'Alger, si glorieuse, si expédidve, si bien menée, si indifférente aux colères britanniques et aux traîtrises du journalisme français, ouvrait de nouveaux horizons, préparait une pépinière de soldats, d'officiers et de généraux ; plus féconde, à elle seule, que les stériles conquêtes du premier Empire et les victoires funestes du second.

A ces quinze ans, ajoutez les dix-huit ans de la monarchie de Juillet qui, à distance, semblent les continuer au lieu de les dé- mentir. C'est à peu près la même durée que celle des deux Empires, y compris le Consulat. Eh bien, dites-nous de quel côté sont les bienfaits, de quel côté les maléfices; dans quelle période du siècle un gouvernement si régulier, si sage, si économe, si paternel, que, même en tombant, il laisse la France intacte, riche, honorée, prête à se reprendre à une vie nouvelle; dans quelle phase un gouver- nement si désordonné, si excessif et finalement si fou, que sa chute est accompagnée de calamités épouvantables, que sa ruine se com- plique de celle du pays et que l'on ne sait pas si, dans cet horrible désastre, il représente la cause ou l'effet. Les deux Empires ont fatalement fini de même, par l'invasion; mais, la première fois, l'immense malheur a été réparable, parce que les Bourbons étaient là; au bout de quelques années, les blessures étaient guéries. La seconde fois, le malheur s'est aggravé de catastrophes plus dou- loureuses encore qui ont envenimé et enveniment les plaies : c'est que les Bourbons n'y étaient plus. M. de Bonald a eu bien raîsoa de dire : « Quand Dieu veut châtier la France, il éloigne les' Bourbons, comme le père de famille, quand il veut châtier ses enfants, éloigne la mère. » Ah! si les peuples sont ingrats, s'ils sont injustes, que ce soit pour nous un motif, un devoir de redou- bler de justice et de gratitude l

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NAPOLÉON JBT SES DÊTRiGTEUAS 39

Le prince Napoléon a le triste courage d'assimiler à l'abominable aime de Guataye Conrbet, odieosement grotesque, ivre d'atbéisme, de communalisme et d'orgueil, renié énergiquement par les artistes les plus républicains, déboulonnant la Colonne au milieu des rica- nements de nos vainqueurs, la très fâcheuse et très coupable ten- tative de 161&, une poignée d'énergumënes avaient à leur tête le sieur Maubreuil, aventurier de la pire espèce, célèbre par ses absurdes incartades et le légendaire soufflet appliqué à la joue impassible de M. de Talleyrand; un de ces hommes que tous les partis ont le droit de récuser, parce qu'ils les déshonoreraient tous. Il est yrai que le courage n'a pas manqué, cette fois, au prince Napoléon. Nous lisons dans sa courte préface : « De la retraite j'écris ces lignes, je vois les montagnes de cette Savoie que j'ai contribué i donner à mon pays. » Gomment? Est-ce l'épée à la main? Est-ce en se dévouant i faire le bonheur d'une princesse de Savoie? Dans tous les cas, nous ne lui conseillerions pas de s'en vanter. Parler de cette médiocre et problématique adjonction à des gens à qui l'on a fut perdre les admirables provinces de l'Est, c'est exactement comme si on disait à un passant : « Je vous prends votre montre, mais je vous offre un cigare. » Or qui pourrait douter du iataJ enchaînement qui relie Solfériuo à Sadowa, Sadowa à Sedan, Sedan au traité de Francfort?

La baine du prince Napoléon contre les Bourbons de la branche aînée est instinctive, collective et, comme on dit dans les rédts d'incendies, sans accidents de personnes. C'est le sentiment d'ua révolutionnaire à outrance, flatteur de démagogie, passionnément hostile à h religion, à l'Église, à la cour de Rome, détestant, chez 1^ Bourbons, tout ce qui lui manque pour leur ressembler. Sa haine contre les princes d'Orléans est plus personnelle et, par conséipienty plus aiguë. Peut-être, lui, si prudent en d'autres cir- constances, a-t-il commis une légère imprudence en nous donnant envie de nous rappeler certain épisode il justifia assez mal les éj^thëtes léonines décernées par Sainte-Beuve au frère de la prin- cesse Mathilde. « Le souvenir de Napoléon, nous dit-il, a fait la. révolution de Juillet (?){; arrivée au trône par une usurpation du P^l^nent, la branche cadette des Bourbons, après avoir égale- ment violé le droit monarchique et le droit populaire, voulut s'a- briter derrière les traditions de l'Empire. Incapable de les com- prendre, elle sut les exploiter »

Autant de mots, autant d'erreurs (soyons poli); la révolution de Juillet, que je n'ai pas envie de glorifier, au contraire I fut eaentiellement boiu'geoise. Or si j'accolais l'épithète de bourgeoîâ ^ souvenir de Napoléon Bonaparte, son digne neveu ae fâcherait,,

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10 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

J'étais à Paris, un peu partout, dans les rues, dans le jardin du Luxembourg, sous les galeries de FOdéon, sous le balcon du Palais- Royal. Le bonapartisme ne concourut à cette révolution en habit noir que par l'odieux appoint qu'il avait apporté, pendant la comédie de quinze ans, aux passions libérales. S'il y avait été pour tout, les tètes chaudes auraient proclamé le duc de Reichstadt, et personne n'en eut l'idée. Quant à l'exploitation des souvenirs^ et non pas des traditions^ de l'Empire, alors même que Louis- Philippe et ses ministres auraient voulu l'omettre ou s'y opposer, ils auraient eu la main forcée par l'imagination populaire, par la badauderie parisienne, enchantée de voir sur ses théâtres la redin- gote grise, le petit chapeau, la prise de tabac à même de la poche du gilet et de contempler, au musée du Luxembourg, la bataille d'Aboukir et la bataille d'Eylau. Aux yeux du roi et des hommes d'État de cette époque, ces exhibitions purement théâtrales et pitto- resques ne pouvaient avoir d'autre conséquence que de restituer à la France la jouissance publique, quasi officielle, d'une gloire qui avait coûté bien cher et qui ne pouvait se faire pardonner qu'en renonçant à toute récidive. La nouvelle monarchie employait et ne put pas ne pas employer les serviteurs de l'Empire qui n'étaient pas encore tout à fait sous la remise; mais, parmi eux, vous n'en auriez pas trouvé un seul qui rêvât autre chose que le retour des cendres de Napoléon, se croyant sûr, hélas ! que ces cendres héroïques ne recèleraient plus le moindre feu. Tel était le sentiment du maréchal Soult comme du général Gérard, du duc de Trévise comme de H. de Montalivet, de Bugeaud comme de Lobau. Le duc de Reich- stadt, conGsqué par M. de Metternich, mourait de langueur & Vienne, au printemps de l'année 1832; et plus tard, convenons-en, tes deux sottes équipées de Strasbourg et de Boulogne semblaient fedtes, dans toute l'acception du mot, pour empailler la gloire des Aigles de la Grande Armée.

« La constitution de 18&8, nous dit plus loin le prince Napoléon, donna au peuple le droit de nommer son chef, et le premier acte du peuple fut de confier le pouvoir à un Napoléon. »

Ce n'est pas ce qu'il eût fait de mieux, répondrai-je, et la suite ne l'a que trop prouvé. Mais est-ce bien sûr? L'élection du 10 décembre 1848 fat à la fois sincère, spontanée, improvisée et excessivement complexe. Comment expliquer que, en avril, le suf- frage universel, si cher au prince Napoléon, eût élu une Assemblée mi-partie de républicains et de royalistes, et que, au mois de décembre de la même année, ce suffrage ait nommé, à une majorité énorme, le prince Louis Bonaparte, qui, si ce vote avait été confié à cette même Assemblée, n'y aurait pas obtenu trente voix? Je me

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souviens d'un passage bien spirituel de la correspondance de M"* Swetchine. Elle écrivait avec un bon sens prophétique : « Je * n'augore rien de bon de ce vote; il me fait songer à un homme atteint de strabisme, qui regarderait à droite et à gauche, ne pou- vant r^[arder droit devant lui. Il est négatif plutôt qu'aflirmatif. Il indique ce que la France ne veut pas (la république), et non ce qu'elle veut. Que peut-on espérer d'un vote se rencontrent, avec les bonapartistes, toutes les nuances du parti monarchique, bon nombre de républicains, et tous les socialistes? » Rien de plus juste. Le général Cavaignac, candidat de l'Assemblée, avait, aux journées de juin, sauvé Paris et peut-être la France. Mais on ne lui pardonnait pas ses opinions républicaines et sa profession de foi en l'honneur du vote régicide de son père. On pardonnait encore moins au pauvre Lamartine, le cygne émissaire de la république de Février, destiné à voir ses torts dépassés par ses expiations. La chute des princes d'Orléans, [quoique bien imméritée, était trop récente pour que l'on pût songer au duc d'Aumale ou au prince de Joinville; d'ailleurs, légalement proscrits, ils se seraient diminués en acceptant la présidence d'une république, qui n'existait que parce que leur père ne régnait plus. Nommerai-je le comte de Chambord? Ce sendt manquer de respect à cette auguste mémoire. Pour nous, le duc de Bordeaux ne pouvait plus s'appeler que Henri V.

On le voit, ce fut, pour ainsi dire, de cette quantité d'affluents négatifs que se composa, dans les urnes du 10 décembre, le débor- dement de 5 ou 6 millions de suffrages. Je retrouve dans mes sou- venirs deux détails minuscules, msôs significatifs. Je représentais à cette époque, au conseil général du Gard, un chef-lieu de canton, comptant environ 1200 électeurs. Quand je partis le 15 novembre, le prince Louis-Bonaparte n'avîdt pour lui que deux braves culottes de peau. Le 10 décembre, il eut 935 voix, contre 6 à Lamartine, 53 au général Cavaignac et 28 à Ledru-Rollin. Lorsque j'arrivai à Paris, je collaborais à Y Opinion publique , journal d'avant-garde, légitimiste, je trouvai mes collaborateurs et amis décidés à tout plutôt qu'à voter pour le prince Louis. Ce mot d'ordre persista jusqu'au 9. Le 10 au matin, le nom du prince brillait en tête de notre première page. Ce fut une traînée de poudre; d'une poudre qui, DMJheureusement, devait, vingt ans plus tard, servir à charger les fusils prussiens. Quant aux autres plébicistes, gros de millions^ qui suivirent le coup d'État, sans excepter celui du 8 mai 1870, deux mois avant la guerre, quatre mois avant la déchéance, toute leur valeur consista à prouver le zèle des préfets, la dodlité des maires et la platitude des populations.

Encore un mot sur la Restauration de 1814, que le prince Napo-

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42 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

léon traite avec tant de mépris et de sans façon. Quelques émigrés! quelques épaves ! quelques revenants, doublés de caricatures! Trois ou quatre bouchées du Charivari ou du Figaro d'alors ! Je viens de lire les 365 numéros du Journal des Débats de 1814. Les Bertin étaient royalistes, mais sans fanatisme, ainsi qu'ils le prouvèrent plus tard. D'ailleurs, même en faisant la part de l'exagération, de l'exaltation du sentiment monarchique, surexcité par une longue attente, de cruelles souffrances et une succession de coups de foudre, nous disons hardiment : « On n'invente pas ces choses-là. Ce n'est pas la majorité de la nation qui s'abandonne à des trans- ports enthousiastes ; c'est la nation tout entière. Ce n'est pas sur lea figures nobiliaires des marquis et des duchesses du faubourg Saint- Germain que rayonne l'allégresse; c'est sur les visages populaires. Ce n'est pas le groupe des écrivains royalistes, les Chateaubriand, les Bonald, les Michaud, les Nodier, qui accapare le privilège d'exprimer le sentiment universel. Camot envoie une adhésion chaleureuse et signe le comte Carnot, chevalier de Saint-Louis. V Esprit (^usurpation et de conquête, de Benjamin Constant, fait écho à la terrible brochure de Buonaparte et les Bourbons^ de M. de Chateaubriand. M"' de Staël publie un ouvrage parsemé d*alli>- sions transparentes : Portrait d'Attila^ avec cette épigraphe : « II n'a vécu que pour tromper ; il n'a trompé que pour régner ; il n'a régné que pour détruire. » Les théâtres regorgent de spectateurs, qui ne sont pas tous, j'imagine, des éclopés de Coblentz ou des invalides de l'armée de Condé. Chaque théâtre a son à-propos^ salué par des bravos frénétiques et des acclamations unanimes. Le spec- tacle devient plus grandiose et plus émouvant lorsque le Théâtre- Français joue Athatie, Héraclius^ la Partie de chasse de Henri /F, le Retour d^ Ulysse (du Lys), et que Louis XVIII occupe la loge royale avec Madame, duchesse d'Angoulême. Et l'Opéra I Œdipe à Colone!,. Écoutez: « Le public avait les yeux fixés sur l'Antigone française, quand Derivis a chanté ces beaux vers :

Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins;

Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des oharmes ;

Elle les partageait, elle essuyait mes larmes..., etc., etc.

« Mais c'était au roi qu'il appartenait de donner à cette juste application toute la solennité qu'elle pouvait recevoir. Madame était debout : le roi s'est levé devant elle; il a applaudi à plusieurs reprises, en attachant sur l'auguste orpheline un regard tendre et inefl'able qui s'est éteint dans quelques douces larmes. Les cris de Vive le roil vive Madame! retentissaient dans toutes les parties de la saJle, Il ne s'apaisaient que pour recommencer avec plus de

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KAFOLiOIf ET SES DÉTRAGTEUES .43

force; on les entendait encore, à demi étouffés par les pleurs d'at- teudnssemeut» de reconnaissance et de joie... »

Tonte la page est de ce ton. Qui a signé ces lignes ardentes? MartûnvUle? Saint-Victor? le comte O'Maliony ? Duvicquet? un des zelanti du parti royaliste? Non ; Charles Nodier, un fantaisiste char- mant, trop sfûrituel pour être fanatique.

Si l'on nous reprochait d'abuser ici de l'attendriss^nent, du sentimentalisme monarchique, nous répondrions : A qui la faute? Le prince Napoléon a fût pleurer son oncle, sans s'inquiéter de savoir s'il ne risquait pas de nous faire songer au crocodile, quand nous ne voulions nous souvenir que du lion. Soyons sincère et restons dans la mesure. S'il s'agit de victoires, de conquêtes, de trophées, de tout ce qui ne fsdt pleurer que les mères, nous nous inclinerons. Mais, sur un autre terrain, sur le terrain arrosé de larmes, est-ce que le sttnt lacrymse rerum^ traduit en français, ne s'applique pas mieux à la captivité du Temple, au martyre de Louis XVI, de Marie- Antoinette, de Madame Elisabeth, à cette reine forcée de raccommoder elle-même sa dernière robe noire et traînée au supplice dans le tombereau du crime, au sublime tes- tament de l'auguste victime du 21 janvier, au jeune Louis XVII, livré, pendant sa lente agonie, à tous les raffinements de cruauté de ses bourreaux et de ses geôliers, à l'héroïque orpheline, si simple dans sa grandeur, si résignée dans ses souffrances, parta* géant sa vie entre la charité et le pardon, priant pour ses persécu- teurs, profitant de sa tardive délivrance pour venir retrouver le vieux roi sans asile, presque sans pain, traqué de royaume en royaume, et dont elle devient la consolatrice et l'appui, qu'aux déchirements (sic) du divorce avec l'impératrice Joséphine, à la grossesse de Marie-Louise, à la naissance et aux premières dents du roi de Rome? Le prince Napoléon est impitoyable pour les objets de notre culte; il écrit avec une invraisemblance qui va jusqu'à l'absurde, quand on songe à ces terribles dates de 1791 et 1792 : « Pas un nK>t (sous la plume de M. Taine) de l'appel de la royauté à l'inter- vention étrangère, des lettres de la reine, assistant aux conseils pour pouvoir transmettre aux généraux autrichiens l'indication des mouvements de nos armées. » (?) Le prince Napoléon, quoi qu'on en ait dit, n'a peur de rien. Il ne craint ni le péril ni les repré- sailles. Que penserait-il pourtant, si nous opposions à ses calomnies contre notre reine tout ce que la médisance a raconté au sujet de certaines princesses de sa maison? Il a écrit avec un courage digne d'une meilleure cause : « Un des plus vifs souvenirs de ma jeunesse est le récit, fait par mon père, de l'arrivée de notre famille dans une pauvre maison des allées de Meilhan, sans ressources, sans

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14 NAPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

appui, dans une misère profonde. Ces proscrits, victimes de leur amour pour la France, n'avaient pour guide que leur mère... » Que penserait-il s'il connaissait sur ce point délicat la légende marseillaise, dont je n'ai jamais cru un mot? Mais, que voulez-vous? tes sœurs de Napoléon était si pauvres... et si jolies!...

Dans l'entraînement universel dont nous parlions tout à l'heure, tes généraux ne restaient pas en arrière. Je n'ai pas besoin de mentionner Oudinot, Victor, Macdonald : cela va sans dire. Le malheureux et coupable Ney fut très sincère en 1814, quand il se rangea passionnément sous le drapeau de la royauté; cœur héroïque, tête faible, il ne prévoyait pas l'étourdissement et la fascination du retour de l'île d'Elbe. Royaliste par raison, il redevint bona- partiste par hallucination. Mais Augereau, le rude soldat républi- cain, l'homme du 18 fructidor! « Le 24 avril, à midi, nous dit un historien consciencieux et véridique, on rencontra près de Valence le maréchal Augereau. Napoléon et le maréchal descen- dkent de voiture et allèrent au-devant l'un de l'autre; ils s'embras- sèrent; mais, tandis que le premier ôta son chapeau, le second resta la tête couverte... Il tutoya l'empereur en lui reprochant X ambition insatiable à laquelle il avait sacrifié la France... Augereau, les mains derrière le dos, le laissa partir sans même porter la msûn à sa casquette de voyage, et quand l'empereur fut monté en voiture, il lui fit pour tout adieu un geste équivoque... » Avouons que, si vraiment, comme l'assure le prince Napoléon, Bonaparte s'était assimilé la révolution et la république, il dut regretter, ce jour-là, que ses chers républicains fussent si mal élevés.

Le prince Napoléon proteste contre cette phrase cruelle de M. Taine : « Napoléon Bonaparte est lâche en Provence. Quand il se rend à l'île d'Elbe, il a peur, et ne songe pas à s'en cacher. »

Le prince ajoute : « Je ne crois pas devoir discuter la lâcheté de Napoléon (il y aurait là, en effet, de quoi le mettre hors de lui- même) je me borne à signaler l'autorité sur laquelle M. Taine s'appuie : c'est la Nouvelle relation de fitinéraire de Napoléon de Fontainebleau à File d'Elbe^ par le comte Waldbûrg-Truchsets, commissaire nommé par le roi de Prusse!... Je n'ajoute rien. »

•Soit! récusons le commissaire nommé par le roi de Prusse; mais l'historien que j'ai déjà cité ajoute que Napoléon fit appeler le sous-préfet d'Aix. Ce sous-préfet était l'excellent M. du Peloux, ami de ma famille, lié avec les Tascher de la Pagerie, le plus modeste et le moins partial des hommes, plus favorable qu'hostile à la cause bonapartiste. Quarante ans après, en 1854, au début du second Empire, répondant à mes questions, il me raconta en détail ce triste épisode. « Napoléon, me disait-il, était pâle, trem-

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NAPOLÉON ET SES DÉTRiCTEORS tf

blant, presque livide. A un quart de lieue d'Orgon, il crut nécessaire à sa sûreté de prendre un déguisement. Il se revêtit d'une mauvaise redingote bleue, se couvrit la tète d'un chapeau rond avec une cocarde blanche... Puis il eut l'idée de revêtir l'uniforme autrichien du général Kolher, et, pour dérouter les soupçons, il sollicita de ses compagnons de route des marques de familiarité. Il demanda au cocher du général Kolher de fumer et au général de chanter et de siffler dans la voiture... » A quoi bon continuer? Ce que M. du Peloux ne disait pas, c'est que ce fut grâce à son admirable énerve que l'empereur put échapper aux furies vengeresses et implacables d'Orgon, de Lambesc et de Saint-Canat.

Ici nous plaiderions volontiers les circonstances atténuantes. Si, pendant ce navrant itinérmre, le vainqueur d'Arcole, de Blarengo et d'Austerlitz, éprouva quelque défaillance, qui pourrait s'en étonner? Sa santé, si nous en croyons le général Philippe de Ségur et d'autres témoins indiscutables, était, depuis 1812, sujette à des crises étranges qui expliqueraient ses alternatives de vigueur et d'abattement. Sa peau cesssdt de fonctionner, son sang cessait de circuler; une agitation nerveuse s'emparait de tous ses organes* C'était comme une interruption de la vie normale au profit d'une fièvre entremêlée d'évanouissements, de syncopes, de somnolences et de visions. Après avoir retrouvé tout son génie dans la] prodi- gieuse campagne de France, il venait de traverser des épreuves eûroyables. Les adieux de Fontainebleau, les sanglots de ses vété- rans, l'embrassade du général Petit, toutes ces images d'un passé de gloire à januûs perdu l'avsdent disposé à cet état de l'âme se détendent tous les ressorts de la volonté. L'homme le plus brave est toujours obligé de se forcer un peu pour rester impertur- bable, pour opposer cette bravoure aux situations les plus diverses. Napoléon avait affronté sans pâlir de glorieux périls, en harmonie avec son ambition, son orgueil et sa grandeur. Cette fois le danger était ignoble, pire que le poignard de Ravaillac, pire que la machine infernale; il se personnifiait sous les traits de femmes du peuple, affolées, enragées, prêtes à le déchirer sans merci, aussi furieuses et moins poétiques que les Bacchantes qui déchirèrent Orphée. Le prince Napoléon nous dit : « Atteint plus encore dans son patrio- tisme que dans sa personne, l'empereur fut, il est vrai, douloureu- sement affecté par le déchaînement de ces odieuses passions. » C'est I)ossible, mais c'est inutile; sur ce chef d'accusation, la cause est entendue.

11 en est d'autres le plaidoyer du prince Napoléon se brisera contre l'évidence, contre l'histoire, contre le témoignage de tous les contemporains. L'ambition est presque une vertu quand

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46 NÀFOLfiON ET SfiS DiTRiGTBDRS

rhomme qui a conscience de sa force subordonne ou du moins associe cette ambition aux iotârèts, à la grandeur, au salut de sa patrie. Est-ce ainsi que l'a comprise et pratiqué Bonaparte? Se sacrifimt*il à la France lorsque, en haine de la monarchie qui lui eût barré le chemin, il envoyait Augerean, déjà nommée accomplir le crime de fructidor pour lui préparer les voies, au risque de replonger son pays dans le gouffre d'une nouvelle Terreur, organisée par les jacobins? Se sacrifiait-il à la France, lorsque, après une paix con- clue, il cherchait aussitôt un prétexte pour la rompre, procéda à des levées en masse, et, finalement, verser à flots le plus pur et le plus noble sang de la France en des guerres insensées? Se sacrifiait- il, au milieu des épouvantables désastres de la campagne de Russie, lorsque les orpbdines, les veuves et les mères des milliers d'officiers et de soldats morts de froid et de faim, ensevelis sous la neige, destinés à n'avoir d'égaux en souffrance que les victimes de Jules Favre et de Gambetta, purent lire le fameux 29'' bulletin, que je n'ai pas sous les yeux, mais qui pouvait se résumer ainsi : « La Grande Armée a péri; mais ce qui doit consoler les Français, c'est que l'empereur n'a jamais joui d'une meilleure santé » ? Préférût-il la France à son égoïsme, à sou ambition, à son orgueil, lorsque, la sachant paisible et prête i cicatriser ses blessures sous une monar- chie tutélaire^ il s'échappait de l'île d'£lbe et débarquait au golfe Jouan, sûr, même en adoptant la chance la plus favorable, le gain de la première bataille, que l'Europe, encore sous les armées, n'en démordrait pas, qu'il allait exposer sa patrie à une seconde invasion, plus horrible, plus exigeante, plus destructive que celle de 181&, et que, dans cette lutte dont le dénouement n'était que trop facile à prévoir, la France épuisée, meurtrie, agonisante, aurait encore à tirer de ses veines taries les dernières gouttes de son sang? J'ai déjà dit un mot, d'après le prince Napoléon, de la sensibilité du grand empereur, de sa faculté lacrymatoire. Son neveu nous dit : « Il pleura au chevçt de Lannes, son ami mourant. Il pleura en apprenant la capitulation de Baylen; il pleura en se séparant de Joséphine. » Le panégyriste aurait pu ajouter que Gros, dans son admirable tableau de la bataille d'Eylau (presque aussi perdue que gagnée) nous avait montré l'empereur, contemplant, les larmes aux yeux et les yeux levés au ciel, l'effrayant champ de bataille, jonché de cadavres, qui, vingt-quatre heures auparavant, auraient eu le droit de lui dire : « Cœsm% morituri te salutant! » Cette sensibilité, purement physique et nerveuse, ne signifie rien, quand elle ne prend pas sa source dans les profondeurs de l'âme, quand elle ne s'explique pas par la délicatesse de l'esprit et du cœur. Chez Napoléon Bona- parte, cette délicatesse brillait par son absence. Il l'abandonnait aux

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juimiasi BT SES DferRAcrfiDRS ti

boomes ordmaires. Ses brutalités inyolontaîres on voulues, qui iâisaîent peut-être partie de son programoie impératif et de son goût d'intimidation, se combinaient chez lui avec un vice d'éducation première : « Je n'ai jamais pu faire de lui un homme bien élevé », disait fit)idanent le prince de Talleyrand après une scène violente o& h mahre l'avût traité comme le dernier des valets. Ses colères étaient à la fois olympiennes et grossières. Elles tenaient tout ensemble de Jupiter tonnant et du rustre. Ses caresses laisaaâent preœentir la griffe sous le vetours. U tirait l'oreille jusqu'au sang, pour ne pas en perdre l'habitude.

Rouvrons les Mémoires de Chateaubrismd, afin de mettre le génie en présence du génie. Dans ces Mémoires^ si beaux quand ils ne scmt pas offensifs, l'illustre écrivain tient, à propos de Bona-- parte, un tout autre langage que dans Buonaparte et les Bourbons.^ U est atteint de la contagion de sa grandeur. Il entend, le 20 mars 180A, un homme et une femme crier : « Jugement de la commission militaire qui condamne à la peine de mort le nomjué Louis-An toine-Henri de Bourbon. »

Le nommé!... La haine du cabinet de Berlin, ajoute Chateau- briand, sortit de cette origine. Quelques jours après, le prince Louis de Prusse écrivait à ftP* de Staël en commençant son billet par ces mots : « Le nommé Louis de Prusse fait demander & madame de Staël, etc., etc. » Louis de Prusse I €k)mment écrire ce nom sans un serrement de cœur, sans rappeler quelle fut l'attitude de Napoléon à l'égard de la reine Louise et quelles effroyables représailles elle préparait à l'avenir? C'est surtout vis-à-vis la fai- blesse et le malheur que lui manquaient ces délicatesses dont nous parlions tout à l'heure. Que serait-ce si nous rappelions les souffi^nces et la captivité du pape Pie VII, ce modèle de sainteté, de résignation et de douceur? Le prince Napoléon, qui se devrait à lui-même, à ses amis et à ses anciens convives du Vendredi-Saint, d'être complètement indifférent en matière de religion, vante chaleureusement le Concordat. Il a raison ; mais que devenait la pensée conciliante et réparatrice qui avait dicté le Concordat^ lorsque l'empereur opprimait le chef de l'Église, lorsqu'il lui faisait subir les plus cruelles tortures, l'emprisonnait à Fontainebleau, créait un schisme et ne trouvait de place dans Rome que pour k trône d'un enfant? Si l'empire avait duré quelques années de plus, ce schisme serait devenu la reli^on de l'État. C'est que ce maître es diespotisme ne pouvait supporter, même dans les consciences ^ les âmes, une autorité indépendante de la sienne. La tiare lui faisait ombrage, comme les antiques couronnes dont il avait coiffé ses frères, incapables d'ajuster leurs têtes à cette royale coiffure.

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4s KiPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

Il lui fallait une Église dont il eût été le dieu, un pape qu'il eût gouverné à sa guise, des évêques et des prêtres que rien n'aurait distingués des popes de l'Église russe. Qu'on me permette de céder encore une fois à ma manie et d'évoquer ici un de mes souvenirs de jeunesse. Pendant mes années de droit, de 1831 à 1834*, j'allais souvent au musée du Luxembourg, étaient exposés les tableaux de Gros, et d'où l'on n'avait pas encore enlevé le portrait de Pie VII, par David. Louis David avait été ré^cide et terroriste ; mais c'était un grand artiste,et ce portrait m'a toujours paru un des chefs-d'œuvre de la peinture moderne. J'étais saisi par le contraste de ces batailles le sang rougissait la neige, les morts et les blessés, aux visages cadavériques ou contractés par la douleur, s'amoncelaient [au premier plan, scènes terribles dominées par la figure un peu théâtrale de Bonaparte, avec le pâle visage de Pie VII, se révélait une ineffable expression de tristesse, tempérée par la sérénité du chrétien, du pontife, qui sait que son royaume n'est pas de ce monde, mais que les divines espérances consolent des angoisses d'ici-bas. Ma jeune imagination trouvait dans ce contraste un symbole. Ce pape infirme, désarmé, isolé dans ce cadre comme dans le monde, n'ayant d'autre défense que son droit, sa foi, sa faiblesse et sa bonté, ce pape, qui n'avait fait de mal à personne, persécuté dans son innocence et son malheur, représentait à mes yeux une puissance invisible, idéale, supérieure, destinée à prendre un jour sa revanche contre l'énorme puissance qui l'opprimait en donnant asile à la famille de son oppresseur, mise au ban de toutes les chancelleries européennes.

Bonaparte ne voulait de la religion que comme moyen de gou- vernement. Il ne comprenait pas la vraie piété sur laquelle il marchait comme sa botte aurait marché sur une sensitive. Or la piété est la plus exquise^des délicatesses de l'âme, celle qui a Dieu pour objet. C'est pour cela que, même dans les classes les plus inférieures, il est bien rare de rencontrer la grossièreté chez une personne sincèrement pieuse. C'est pour cela que les femmes s'y entendent mieux que nous. Les femmes, ai-je dit? Napoléon a-t-il su se faire aimer d'elles Je ne le crois pas. On chante dans je ne sais quel opéra-comique : « La pitié n'est pas de l'amour I L'admiration, non plus, n'est pas de l'amour. « On assure que la duchesse, votre mère, ne m'aime pas, disait l'empereur au comte Louis de Narbonne. Sire, elle n'en est encore qu'à l'admi- ration », répondait le fin courtisan. L'admiration dont il s'agit ici n'est pas, bien entendu, celle d'une vieille duchesse. Bonaparte a pu et inspirer l'enthousiasme, une exaltation sur laquelle il était facile de se tromper, mais qui restait toute dans la tête. Il y

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AAPOliœi R SES DÊTRACTEUBS U

uvait deux raisons pour qu*U ne fût pas aimé dans la vérûii'::

accpptioû du mot. Il apportât dans ses relations arec les f«=^ ^

wn sentiment dominateor, et elles devinaient qvTû les

ou du moins qa*il les rédoîsait à Il^onneur denfanter et

les conscrits de l'avenir, ce qui est d*une excdlente

De suffit pas aux femmes sentimentales. Bonaparte s*est fu or

telle part dans l'histoire, qu'il n'en reste plus pour le roaor.

Bonaparte sentimental, n'en déplaise au prince NapûriiL* ^i invraisemblable. Bonaparte pacifique l'est encore pSos. Le pr:i:r Napoléon a toujours passé pour un homme d'esprit, « sxr-.:-j' pour le contraire d'un homme naïf. Son livre, je me ici?- àt r jeconnaitre, est écrit d'un bon style, simple, net, correcu ^«ïir aossi loin de la sédieresse voulue de M. Taine que des scrrAirr^ de l'école nouvelle et de l'emphase à laquelle poank awsneîn a^ laisser entraîner un défenseur de la gloire impériale < à la trtna^îi^ fut parfois emphatique. Les hommes d'esprit oe doirei-t pa» mir- jours se figurer qu'ils ont affaire à des imbéciles. Le piûce Xior- Jéon écrit avec sang-froid : « Voilà donc cette gigaptesqae a=Li'.- tien, cette soif de la domination, cette passion sanguinaire! Li paix, il l'offre, il la demande^ dès qu'il a vaincu. La paix esa 1S05. la paix en 1807, la paix en 1809, la paix en 1812, la paix en 1815, qui donc la désire, sinon lui? » Mais d'abord, répondrai-je, plus vous alignerez de traités de paix, plus nous aurons le droit de sons rappeler le nombre effrayant des guerres que ces traités terminaient... provisoirement. Les enfants n'ont jamais plus de plaliûr à se rouler dans le ruisseau ou dans la poussière que lorsgn'on vient de leur mettre une jaquette neuve. On dirait vrai- ment que Napoléon Bonaparte n'a conclu, accepté ou proposé tant de paix que pour avoir le plsûsir de les rompre. Voyons 1 La guerre d'Espagne! si maladroite à la fois et si coupable, parsemée de tant de violcnices, d'iniqtdtés, de pillages, de sacrilèges, si attentatoire au droit des nations, si justement signalée par l'histoire comme réaniasant toutes les conditions désirables pour inaugurer le déclin de la fortune impériale. En 1809, Cambacérès, le plus clair- voyant des politiques groupés autour de l'empereur, émettait le vœu qu'il épousât une princesse russe plutôt qu'une archiduchesse d'Autriche, parce que, disait-il, connaissant bien son maître, nous aurons inévitablement la guerre avec le souverain dont nous n'au- rons pas épousé la fille ou la sœur, et la guerre avec l'Autriche m'effiajenut moins qu'avec la Russie. » Hélas! l'événement dépassa ses prévisions sinistres. Arrêtons-nous un moment à cette année 1810, qui, au dehors et officiellement, sembla marquer l'apogée de ïemjnre, tandis que les termites rongeaient déjà les pieds d'argile ^0 ocTonM 1887. 4

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bO KAPOLÊON ET SES DÉTRACTEURS

du colosse. L'Angleterre, à bout de ressources, TEspagne et l'Italîê sous le sceptre de rois improvisés et délégués par l'empereur, TaUiance avec l'Autriche, la Prusse ayant encore à cicatriser les blessures d'Iéna, la Russie tenfie en respect par le lointain, par le voisinage de la Pologne, par le prestige de Napoléon, auquel Alexandre lui-même n'avait pas échappé... Pour qu'une guerre sortît de cette situation, il fallait que Bonaparte fût la guerre incamée! «Tomber, nous dit le prince Napoléon, d'un trône comme le sien à la principauté de l'île d'Elbe, quelle chute pour Napo- léon! Pourtant il eût accepté le sacrifice; il aurait vécu là, si on l'y eût laissé vivre et si le cri de la France n'était pas venu retentir sur son rocher. A cet appel passionné^ il répond avec sa décision ordinaire. » Le cri de la France! Appel passionné!... Ahî c'est trop fort! Et était-elle, cette France? Était-ce la France des campagnes, forcée d'interrompre le sillon commencé et de compter le peu d'hommes valides qui lui restaient encore, en se disant que bientôt il ne lui en resterait plus ! Était-ce la France des grandes villes? Biais Marseille, Bordeaux, Lyon, Toulouse, n'étaient pas encore résignées à subir cet épilogue de l'Empire, quand fini- rent les (^lent-Jours ! Le cri passionné de la France? Alors, pour- quoi Bonaparte, débarquant sur une plage déserte, eut-il soin d'éviter les lieux habités, de suivre des sentiers de traverse dans les montagnes des Basses et des Hautes-Alpes? Pourquoi ne conv- mença-t-il à respirer et à espérer que lorsqu'il aperçut les premiers uniformes, c'est-à-dire la France militaire se cUsposant, une der- nière fois, à étoufl^er le vœu, le cri de la France rurale, industrielle, bourgeoise, travailleuse, populaire? Je ne crains pas de me ti-omper en affirmant que, à cette date fatale, sur trente millions de Français, il n'y en avait pas cinq cent mille qui désfarassent le retour de l'Empereur, et pas deux millions pour qui ce retour ne fût un sujet de douleur, d'angoisse et d'épouvante. Ce fut un complot, une explosion militaire, ou plutôt encore une apparition extraordinœdre qui donna le vertige aux survivants de nos grandes guerres, dépaysés dans la paix. Ce fut aussi une ébullition de vanité, chez les maré- chales et les duchesses ,de l'Empire, offusquées des airs de supé- riorité des grandes dames d'ancien régime et furieuses de se sentir moins bien élevées que les la Rochefoucauld et les Montmorency. Le prince Napoléon ajoute : « Il ne poursuit plus le rétablissement de l'ancien empire. 11 sent qu'il faut à la nation des libertés et un régime plus large. Il se plie aux événements; sa bonne foi est entière. Qui appelle-t-il dans ses conseils? Benjamin Constant, â qui il confie la rédaction de l'acte additionnel. » Benjamin Cons- tant, que les plaisantins de l'époque appelèrent Benjamin incons-

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NAPOLEON ST SES DJ^TRiGTEURS 51

tant! Uaoteur de V Esprit (Ttisurpation eu de conquête j qui n'ayaît pas un an de datel Benjamin Constant, déconsidéré déjà, et que cette incroyable palinodie acheva de discréditer I Benjamin Cons- la&t, dont, à ce moment, un sourire de W" Récamier aurait fait ad libitum^ un ultra^ un bonapartiste, un jacobin, un catholique, an ][Nn^estant, un mahométan ou un juif!

Pttsonne ne prit au sérieux cet aae additionnel et ces velléités de lijbéralisme. Si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, il serait infaillibl^nent revenu à ses intincts de despote, de même que Napoléon III, dont l'Empire libéral s'effondrait déjà de toutes parts, serait revenu à la constitution de 1852, si la guerre de 1870 avût Uen tourné. Ceci me ramène à la question qui, selon moi, domine ce débat. A quoi bon discuter sur le plus ou moins de sentiments pacifiques de Napoléon Bonaparte? La guerre, une goerre permanente, sans un et sans frein, était la condition même de sa destinée, de sa puissance, de sa grandeur, de son génie. La guerre foudroya son empire : la paix l'aurait tué, et, si un vieux proverbe a pu dire : « Tout est bien, qui finit bien », la guerre à perpétuité est condamnée à prouver tôt ou tard que tout est mal, qui iuût mal. Napoléon III était arrivé à cinquante ans sans faire la gaerre. U n'^ avait ni le tempérament, ni la vocation, ni le talent. U avsut dit, sincèrement peut-être : « L'empire, c'est la paix! » Et cependant il a suffi qu'il s'appelât Bonaparte, qu'il fût le neveu du grand empereur, qu'il dût sa couronne au prestige de son nom, qu'il recueillit les traditions ou mît en pratique les Idées yiapoléo- mennes^ pour que la guerre, cause de son avènement, devînt la nëceasîlé de son r^e, déterminât sa chute, et qu'il se trouvât un jour dans l'alternative ou de mourir de langueur en donnant à la France les libertés propres à le renverser, ou de périr de mort via/ente en risquant son dernier enjeu sur une mauvaise carte. Et quelles guerres! La guerre de Crimée, au moins inutile, entreprise au profit des Anglais, le climat, le choléra et les maladies déci- nièreot ceux qu'épargna l'artillerie de Totdeben, et nous nous aliénâmes les sympathies de la Russie, notre meilleure, notre plus sûieaUiëe; la guerre d'Italie, coupable, impie, plus funeste dans ses stériles victoires que d'autres guerres dans leurs défaites; abou« tissant à nous faire tomber dans le piège de l'insidieux Cavour et nous créant, pour les heures d'adversité, d'une part un levain de ran- cunes, de l'autre un ferment d'ingratitudes; la guerre du Mexique*, inseosée, ruineuse, tragique, hérissée de sombres présages, noyée dans le sang de Maximilien; la guerre de 1870, qu'il était si facile d'énttt et se révéla, dans toute son horreur, la prédestination ttipoJéooîeune, suite des u>éës du même nom. S'il plaisait à la

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52 NiPOLÉON ET SES DÉTRACTEURS

France d'essayer d'une troisième expérience, plus ça changer^dt, plus ce serait la même chose. Des causes analogues produiraient des effets semblables. Ce troisième empire achèverait notre ruine... Mais que dis-je? je me trompe; grâce à la troisième République, conséquence du second empire, il n'aurait plus rien à ruiner.

En 1848, on nous disait à satiété : « Au moins, ne confondez pas le prince Louis Bonaparte avec son frère, affilié aux sociétés secrètes, mort dans l'insurrection de la Romagne. » Et, onze ans après. Napoléon III déclarait la guerre à l'Autriche, sous la pression du carbonarisme italien!

Le chapitre intitulé Correspondance de Napoléon /•' contient un détail assez curieux. Le prince Napoléon, président de la com- mission, fit éliminer Prosper Mérimée; à titre d'athée? Pas préci- sément; c'eût été tirer sur les siens. « Mérimée, nous dit-il, était un sceptique (!) et un cynique. Il aimait à se moquer de tout, surtout de Napoléon P'. » Je ne m'en étais jamais aperçu. Mérimée, rencontrant dans la Correspondance une lettre quelque peu gau- loise, voulait absolument qu'on la publiât. La pudeur du prince Napoléon ne pouvait y consentir. Il exigea la démission de l'auteur de Colomba. Voyez pourtant ce que c'est qu'un esprit tourné à la malveillance I Je croirais plutôt que le prince, qui détestait l'Impé- ratrice, — laquelle le lui rendait bien, se sentait mal â l'aise à côté de Mérimée, qu'il savait fort avant dans l'intimité de la belle souveraine, et qui s'intitulait lui-même le Bouffon de t Impératrice. Qui ne connaît le joli mot de celle-ci au jeune prince impérial, qui lui demandait la différence entre un malheur et un accident : « Mon enfant, je vais te l'expliquer : un accident, ce serait, par exemple, si le cousin Napoléon tombait dans un puits ; un malheur, c'est si on l'en retirait »?

Il existe un point sur lequel nous sommes parfaitement d'accord avec le défenseur ou le panégyriste de Napoléon I", Il ne néglige rien pour nous prouver ou nous rappeler que le trait dominant de son oncle fut le génie révolutionnaire, qui, grâce â lui, se trans- forma sans abdiquer; que sa principale gloire est d'avoir, avant, pendant et après le Consulat, refoulé la monarchie, qui allait revenir, telle que la voulaient Malouet, Mallet du Pan, Monnier, etc.; que l'homme du 18 Brumaire fut moins le réparateur, le dompteur du jacobinisme, rétablissant le principe d'autorité, assurant l'ordre, relevant les autels, reconstituant les hiérarchies sociales, que la Révolution faite homme. Elle lui permit de l'avilir en la personne des républicains de la Convention et de la Terreur, de la repétrir à sa guise, de remplacer les échafauds par les champs de bataille, d'être, en un mot, un inflexible despote, pourvu qu'il la protégeât

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KAFOLÉOll ET SES DÉnULCTEURS 53

contre île retour de la royauté, que Ton devinât le bonnet rouge sons le diadème, et la carmagnole sous le manteau impérial; pourvu qull lui ladssât la chance de renaître un jour, non pas, grand Dieu! au profit de la liberté, qu'elle n'aima pas plus que lui, mais au profit de la démocratie, en attendant pire. Oui, nous sommes d'ac- cord; mais alors le mot de M""" de Staél, qui nous avait si fort ré- Yoltés Robespierre à cheval I ne serait plus aussi ntonstrueux ; il ne s'agit que de grandir le cheval et d'atténuer Robespierre. Il y a de quoi faire réfléchir les hommes qui, dans le parti bonapartiste, représentent la Droite, avec tous ses attributs les plus précieux; dévouement à la religion, rappel des congrégations religieuse, guerre aux ruineuses folies de la laïcisation, revanche de la morale et de la décence publiques odieusement outragées en politique et en littérature, assainissement de la société, menacée de tomber en putréfaction; relations respectueuses et cordiales avec la cour de Rome, etc., etc. En admettant que le prince Victor soit à l'état de rupture complète avec son père, ce qui, par parenthèses, ne serait bien honorable ni pour l'un ni pour l'autre, Û y aurait toujours la fatalité du nom, la tyrannie des souvenirs, ta complicité révoludonnaire, les corrosifs démocratiques ; il y aurait toujours ces deux faits accablants : l"* que les idées napoléoniennes, ruminées de 1815 à 1851, et appliquées de 1851 à 1870, nous ont coûté 20 milliards, ont abouti à la troisième invasion, aux incen- dies et aux massacres de la Commune, aux ignominies de la troi- sième république, à la mutilation de la France, à l'apothéose de Gambetta, acclamé de son vivant et déifié après sa mort, pour avoir aggravé des trois quarts les pertes de nos armées, les souffrances de nos soldats, les horreurs de l'invasion, les frais de la guerre et les exigences de la Prusse; 2* que, dans le livre du prince Napoléon, toat ce qui est vrai, incontestable, est justement ce qui rétablit la communauté, la responsabilité, l'assimilation, l'identité, entre Bonaparte et la Révolution, tout ce qui le représente comme le sauveur de la Révolution plus encore que de la société. Pour nous, nous n'avons jamsds été plus aCtrmis dans nos principes monar- chiques et dans nos sentiments royalistes qu'après avoir lu ce rolume dont l'auteur prouve avec talent qu'un bonapartiste, quoi qu'il fasse, ne peut être qu'un révolutionnahre.

30 septembre. Armand de Pontmartin.

P. S. Cet article était écrit au moment je reçois le premier volume des Mémoires de M. de Villèle. J'y trouve, notamment au sujet du retour de l'île d'Elbe, des pages admirables et accablantes pour le crime de l'oncle et le plaidoyer du neveu.

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LES INVALIDATIONS

EN ANGLETERRE ET EN FRANCE

I

L'opmion et la presse se sont occupées, plus d*uDe fois, notam* ment au début des dernières législatures, de la question de la véri^ fication des pouvoirs des membres du Parlement.

Tous les esprits impartiaux et sensés, étrangers aux intrigues des politiciens, ont été frappés de Tagitation et de la stérilité des séances consacrées aux élections contestées ; ils ont été sdnsi ame* nés à se demander s'il était réellement indispensable au régime parlementaire, que les assemblées législatives décidassent de la validité des pouvoirs de leurs membres. Ce droit, légitime sans doute et qui n*est pas sans avantage, tant qu'il reste pratiqué avec sincérité, ne dégénëre-t-il pas en abus odieux lorsqu'une majorité tyrannique et sans conscience le transforme en machine de guerre destinée à écraser la minorité?

Ne semble-t-il pas plus conforme à l'équité de confier ce soin à un pouvoir placé en dehors ou, du moins, à côté des agitations politiques et dont le verdict aussi impartial que peuvent l'être les décisions humaines, ne froisserait pas le sentiment de la justice et rehausserait même le prestige d'un mandat soustrait dès lors aux complaisances comme aux rancunes des coteries parlementaires?

Une telle pensée, insphrée par le gros bon sens auquel il répugne de voir le même tribunal juge et partie, ne semble pas sans séduc- tion pour les adeptes, hélas I de plus en plus rares, de la justice et du vrai libéralisme : beaucoup trouveront que c'est parfait eE théorie; mais dans la pratique, s'écriera-t-on, n'est-ce pas le renoncement à l'une des prérogatives essentielles des assemblées politiques, la restriction du droit parlementaire?

Nous nous proposons de répondre à cette objection en indiquant comment le Parlement britannique, assurément aussi soucieux de

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LES mYALIDÀTIONS EK ANGLETERRE ET EN FRANGE 55

ses droits, aussi jaloux de ses privilèges qu'aucun autre, est arrivé pea â peu à reconnaître qu'il y avait avantage à abandonner à des juges pris hors de son sein, la vérification des pouvoirs de ses membres. La Cbambre des communes a-t-elle été diminuée par le fait de cet abandon? La grandeur de son rôle, son prestige dans le inonde entier en ont-ils été affaiblis? N'est-elle plus en état de sou- teolr la comparaison avec les Parlements des autres pays, arec notre Sénat et notre Cbambre des députés par exemple? C'est ce que chacun a le droit d'apprécier.

Il

L'Ulster peut être considéré comme le boulevard du protestan- tisme en Irlande, et la ville de Londonderry ou Derry est à juste titre réputée la place forte du protestantisme dans rÛlster.

Lorsque Jacques I" entreprit, au commencement du dix-septième sîèele, la. piœiiation de FUlster, il donna aux douze grandes corpo- rations de Londres, le comté et la ville de Derry qui faisaient partie des terres confisquées sur les comtes de Tyrone, de Tyrconnel et leurs aQlés; elles y envoyèrent immédiatement des colons qui prirent possesâon des meilleures terres et repoussèrent les Irlandais dans les marais, dans les terrains sablonneux et stériles ; la ville de Derry fut fortifiée avec soin et repeuplée exclusivement d'Anglais. Les indigènes n'avaient pas le droit d'habiter dans l'enceinte des Tilles fortifiées; pour mieux affirmer leur domination, les corpo- rations de Londres firent prendre, au comté et à la ville, le nom de Londonderry, qu'ils ont gardé jusqu'à ce jour et qui figure dans le titre d'une grande famille irlandaise : Castlereagh, qui représenta l'Angleterre au congrès de Vienne en 1815, appartenait à cette famille; le marquis de Londonderry est actuellement vice-roi dlr- lande.

Les nationalistes n'ont jamsus accepté cette addition d'origine étrangère et disent toujours « Derry » .

En 1641, lors de la grande insurrection dans laquelle la plupart dès colons anglais établis dans l'Ulster furent massacrés, Derry, grâce à sa situation sur les bords du lac Fayle, grâce à ses fortifi- cations, put donner asile à un grand nombre de fugitifs et résister à tous les eflForts de sir Phelin 0*Neil.

PJos tard, en 1688, elle ferma ses portes à la garnison de troupes cadtholiques que le vice-roi Robert Talbot, comte de Tyrconnel, voulait y faire entrer au nom de Jacques II, et elle proclama Marie et Guillaume IlL

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5S LES INYÂLIDATIOxNS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE

Plus de trente mille protestants, craignant le renouvellement des scènes sanglantes de 1641, vinrent se réfugier dans les murs de Perry, qui soutint un siège de cent cinq jours, dirigé d* abord par Hamilton, puis par de Rosen; malgré la présence de Jacques II, qui était venu lui-même presser les opérations, l'armée royale ne put triompher de la résistance des habitants, et dut se retirer lorsque Kirke eut réussi à faire pénétrer dans la ville trois navires chargés de vivres.

Ces souvenirs ont rendu Derry chère aux protestants, aux loya- listes, aux orangistes, qui la considèrent presque comme une ville sainte; ils y célèbrent tous leurs grands anniversaires avec éclat.

Mais, en raison du développement beaucoup plus considérable de la population catholique, il s'est produit ce fait très curieux, déjà signalé par Mgr Perraud, dans ses belles études sur l'Irlande, que Derry, bientôt partagée également entre protestants et catholiques, en est arrivée à compter un nombre beaucoup plus considérable de ces derniers.

Cependant, jusqu'en 1886, les protestants étaient restés maîtres du collège électoral de la ville; la dernière réforme avait sans doute, en élargissant la base du suffrage, diminué leur majorité, mais ils avaient encore réussi en 1885, à faire élire un conservateur, M. Charles E. Lewis, qui avait battu de 29 voix sur 3619 votants, M. Justin Mac-Carthy, l'un des membres les plus distingués du parti du Home Rule.

M. Charles E. Lewis représente Derry depuis plusieurs années ; il est à Wokefield (Yorkshire) en 1825, et a exercé la profes- sion de solicitor.

Quant à M. Mac-Carthy, c'est une figure assez intéressante pour que nous entrions dans quelques détails à son sujet.

à Cork, en 1830, d'une bonne famille, il reçut une instruction solide; à dix-sept ans, il écrivait et traduisait le latin, lisait le grec couramment. Attiré vers le journalisme, il entra, en 1847, au Cork Examiner comme reporter; ce fut en cette qualité qu'il eut à rendre compte du procès d'un des chefs de la jeune Irlande, Smith O'Brien. Pendant ses loisirs, il s'occupait de littérature et d'histoire et devint bientôt membre de la société historique de Cork, fondée par des patriotes zélés pour développer l'étude des tradi- tions irlandaises : il y eut comme collègue sir John Pope Hennessy, qui occupait dernièrement les fonctions de gouverneur de l'île Maurice, dont la révocation brutale a fait quelque bruit.

Avec la fougue et l'ardeur de la jeunesse, Mac-Carthy avait embrassé les doctrines de John Mitchell qui, dans son journal, Y United Irishman^ prêchait alors le recours aux armes et l'insur-

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LES INVALIDATIONS £N ANGLETERRE ET EN FRANGE 57

recûon; il passa même, un jour, de la théorie à la pratique et attaqua, avec quelques amis, c'était en 1848, un poste de police à Coppoquin.

La tentative échoua misérablement; les jeunes conspirateurs eurent \a chance de ne pas être arrêtés, et ils ne renouvelèrent pas leur folle équipée.

En 1851, Mac-Carthy vint chercher fortune à Londres, ses dé- marches restèrent infructueuses, et il fut heureux de retrouver sa place de reporter, à Cork. L'année suivante, il entra, avec le même emploi, au Northern Times^ le premier journal anglais de province qui ait paru quotidiennement, et qui venait d*être fondé à Liverpool.

Ses études ne se ralentirent pas dans sa nouvelle résidence ; il apprit seul le français, Titalien et l'allemand; il fit en public des lectures sur des sujets littéraires et prit place enfin parmi les rédac- teurs du Northern Times; il collaborait encore à ce journal, lors de sa disparition, en 1860.

Blac-Carthy revint encore à Londres, non plus seul cette fois, car il avait épousé, à Liverpool, en 1855, une femme sdmable et dévouée, miss Charlotte Almann; la fortune du jeune ménage, à son arrivée dans la grande ville, ne dépassait pas 10 livres sterling.

Cette fois, le jeune journaliste réussit et il fut engagé, comme reporter parlementaire, par le Moming Star^ dont M. Bright était TuD des principaux actionnaires. Plusieurs recueils littéraires, entre antres la Westminster Meview^ reçurent en outre sa collaboration. Ses essais attirèrent l'attention de John Stuart Mill qui désira le connaître et \e protégea d'une manière chaleureuse et efficace.

En 1865, îl devenait le rédacteur en chef du Moming Star^ dans lequel il déiendit avec éclat et persévérance la cause irlandaise ; ses preimers romans datent également de cette époque.

Trois ans après, H. Bright, avec lequel il s'était intimement lié, ayant vendu sa part de propriété dans le Moming Star^ Mac-Carthy donna sa démission de rédacteur en chef; il put alors accepter les oGDres qu'il avait reçues d'aller faire des lectures en Amérique. Son succès fut très vif, très fructueux, si bien que ce fut seulement en 1871 qu'il rentra définitivement à Londres, il devint presque aussitôt le principal rédacteur parlementaire du Daily News. Il accomplit, avec autant de zèle que de talent, la tâche difficile et fatigante qu'il avait assumée; il n'en trouva pas moins le temps d'écrire une Histoire contemporaine {History ofour owntimes) dont les deux premiers volumes parurent en 1878 et obtinrent un succès prodigieux en Angleterre et en Amérique.

Aux élections de 1880, Mac-Carthy fut élu membre du Parlement pour le comté de Longford (Irlande); il fut des plus ardents parmi

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58 LES INYALIDÂTIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE

ceax des Home-rulers qui se décidèrent alors à confier à M. Parnell la direction de leur parti dont le clief, depuis la mort d'Isaac Butt, était un banquier protestant, M. Shaw, membre du Parlement pour le comté de Cork.

C'est à cette époque, au moment même il obtenait enfin la récompense de ses efforts et de ses travaux, qu'il perdit la com- pagne de ses années de lutte et d'épreuves; elle mourut d'une maladie de langueur, lui laissant deux enfants, un fils et une fille.

Mac-Cartby a pris rapidement une place considérable à la Chambre des communes : instruit et travailleur, il parle avec beaucoup de clarté et de précision, souvent même avec éloquence; sans un débit défectueux, il sendt un des meilleurs orateurs du Parlemeat : il est vice-président du groupe des Home-rulers.

Tel est l'adversaire redoutable que l'on avait opposé à M. Lewis et dont il avait eu tant de peine à triompher.

Lorsque M. Gladstone eut prononcé la dissolution du Parlement, après l'échec de ses projets en faveur de l'Irlande, les deux con* currents se trouvèrent de nouveau en présence et, cette fois encore, M. Lewis l'emporta, à trois voix de majorité seulement.

M. MacCarthy ne s'avoua pas vaincu, et il; adressa à la Chambre des communes, suivant les formes ordinaires, une pétition par laquelle il demandait l'invalidation de M. Lewis pour fauits de cor- ruption et manœuvres illégales.

Comment allait être jugée une telle protestation, émanant d'un membre de la petite phalange irlandaise, qui avait successivement combattu et entravé l'adoiinistration des cabinets conservateurs ou libéraux et s'était ainsi attiré l'aversion des deux grands partis tour à tour en possession de la majorité dans la Chambre des communes? C'est ce que nous allons examiner.

Voici comment s'effectuaient les vérificatioas des pouvoirs jus- qu'en 1868 : au début de chaque législature, le speaker de la Chambre des communes nommait un comité général composé de six membres astreints à la formalité du serment; ce comité dressait la liste des protestations contre les élections et choisissait, dans toute la Chambre, six, huit, dix ou douze membres appelés à pré- luder les commissions chargées de l'examen de ces protestations.

Les autres membres de la Chambre étaient répartis ^n cinq tableaux portant chacun un numéro tiré au sort; le comité général prenait, pour la formation de chaque commission spéciale, éx membres sur le premier tableau, et ces six membres, à leur tour, choisissaient leur président parmi ceux de leurs collègues qui avaient été désignés, comme nous venons de le voir, pour remplir un tel oifice« La commission, ainsi constituée, prêtait serment à la taUe

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tes INVAUDATIOIIB ER AJIGLETERKK ET IN FRAlfGE 59

de la Chambre des communes et procédait ensuite à Texamen des pétitions, entendant des témoins sous la foi du serment, ce que n'aonûtpu faire constitutionnellement la Chambre elle-même, rece^ Tant les explications des parties qui pouvaient prendre et prenaient toujours des avocats, dont un certain nombre avaient la spécialité de ces sortes d'affaires.

La commission statuait ensuite et soumettait sa décision à la Chambre des communes, qui la sanctionnsdt sans la discuter. L^ eombinaisons assez angulières et compliquées prescrites pour formation de la commission avaient pour objet d'assurer l'impars- âalitë du jugement; néanmoins, ce but était loin d'être atteint.

Un avocat anglais d'une grande réputation, le serjeant Ballan- t;neS qui avait plaidé devant les comités du Parlement, dit, en ^et, dans ses souvenirs ^ ; « Beaucoup de gens supposaient que trop souvent les décisions des comités dépendaient moins des faits que de la composition du tribunal, et c'est certainement ce qui est arrivé pendant les dernières années ; si un membre, cédant à l'inspi- ration de sa conscience, votait contre son parti, il était presque con- sidéré comme un traître. »

Depuis longtemps déjà de vives réclamations s'étûent élevées contre ce mode de vérification des pouvoirs; l'opinion publique ae prononçait en faveur d'une réforme qui mit le droit et la justice au-dessus des querelles des partis et des agitations parlementaires.

On proposa donc d^enlever à la Chambre des communes le droit vérifier tes pouvoirs de ses membres; on se heurta tout d'abord à une opipoaltion très énergique ; les adverssdres de cette innovation déclarèrent que c'était un des privilèges les plus précieux de la Chambre, destiné à assurer sa complète indépendance et qu'elle ne devait s'en dessaisir à aucun prix.

Les partissms d'une réforme répondaient que la compétence et Hmpaulialité du tribunal étaient plus importants qu'un principe consititutionnel dont la valeur se trouvait singulièrement réduite par le changement profond qui s'était opéré au profit des communes dans la balsmce des pouvoirs publics.

HxL 1867, un comité fut chargé d'examiner la question, et Tannée suivante il déposa un rapport dont les conclusions tendaient à ce que, dans Favenir, les pétitions en matière d'élection fussent portées devant un juge unique pris parmi les magistrats des cours supérieures de Westminster, qui trancherait à la fois les questions de forme et de fond, déclareradt s'il y avait eu corruption et attri-^ buerait & qui de droit le siège contesté.

' Mort récemment.

* Sdmt expériences of a Barristers's Hfe.

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€0 LES INYÂLIDÂTiONS SN ANGLETERRE ET EN FRANGE

Ce projet fut favorablement accueilli par le public et par la Chambre des communes elle-même : mais il rencontra une opposition très vive d'un côté tout à fait inattendu. Les juges des cours supé- rieures le condamnèrent à l'unanimité et refusèrent d'accepter une juridiction incompatible, dans leur pensée, avec leurs fonctions judi- ciaires et qui, en livrant à la suspicion leur impartialité, était de nature à diminuer leur autorité morale. Le lord chief justice^ sir Alexander Cockbum, écrivit une lettre dans ce sens au lord chan- celier, et le gouvernement crut devoir abandonner le projet et le remplacer par un autre consistant à créer une cour spéciale.

La Chambre des communes persista à penser qu'elle ne pouvait se dessaisir d'un droit aussi considérable sinon au profit de la pre- mière autorité judiciaire du royaume et, après un Certadn noinbre d'incidents qu'il serait trop long de rapporter ici, elle vota une loi portant que les protestations contre les élections seraient soumises à un juge désigné d'après un roulement établi entre les trois cours supérieures de Westminster pour la Grande-Bretagne et celle de Dublin pour l'Irlande.

La loi de 1868 a été appliquée sans changement jusqu'en 1879 et a donné d'excellents résultats. Nous n'oserions pas soutenir que les décisions des juges aient toujours été absolument irréprochables, ce serait reconnaître à ces magistrats une infaillibilité à laquelle ils sont eux-mêmes loin de prétendre : on peut, toutefois assurer d'une façon générale qu'ils ont fait preuve d'une grande impartialité et que leurs arrêts ont le plus souvent donné satisfaction au public exempt de parti pris.

C'est ce que démontra une enquête faite en 1875 sur l'application de la loi; le rapport concluait simplement à ce que les pétitions fussent examinées par deux juges au lieu d'un seul. Cette légère modification fut réalisée par une loi de 1879 (15 août).

L'accord entre les deux juges est indispensable pour que l'élec- tion contestée soit annulée : s'il y a divergence entre eux, la pro- testation devient caduque par cela seul, et le résultat de l'élection reste tel qu'il a été proclamé par le retuming of/icer ou commissaire de l'élection et communiqué par celui-ci au prudent de la Chambre des communes. 11 n'y a pas encore eu, du reste, depuis l'application de la loi de 1879, d'exemple de désaccord entre les deux juges.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la loi de 1868 visait égale- ment un autre point, la répression des fraudes et de la corruption en matière électorale; elle avait eu peu d'efficacité sous ce rapport et, en 1883, elle fut complétée par diverses dispositions plus sévères qui furent très vivement combattues, notamment par M. Ch. Lewis, le concurrent heureux de M. Mac-Carthy.

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LES UYTâUDâTIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANGE 6t

Conformément à la nouvelle législation de 1868 et 1879, la péti- tion de M. BlaoCarthy fut donc renvoyéet par le speaker de la Chambre des communes, à la cour de Dublin, qui désigna pour l'examiner les juges [O^Brien et Murphy. Le 20 octobre 1886, ils vinrent Siéger à Derry, dans la crown-courtj accompagnés par le maure de la ville.

H. Mao-Carthy était représenté par un avocat des plus distingués the Mac-Dermot, c(mseil de la reine, assité par MM. D. B. Sullivan et Fealy.

Ce dernier est un desfmembres les plus distingués du Parlement, il est entré sous les auspices de M. Parnell : bon orateur, tra- vailleur infatigable, sa compétence dans les questions d'affaires est incontestée. M. Healy en a donné des preuves dans la discussion du Land act pour l'Irlande, en faisant adopter notamment une clause qui a pris son nom{et]en vertu de laquelle aucune augmentation de loyer ne pourrait être exigée en raison des améliorations apportées sur le fond par le tenancier. Cette disposition, dont les fermiers ont tiré un grand profit, le rendit très populaire, si bien |qu'en 1883 il réassit à se faire élire à Monoghan, en plein Ulster, ce qui sem- blait impossible. En 1885, il a été nommé dans la circonscription sud du comté de Derry.

Les avocats de M. Lewis étaient le serjeant Peter O'Brien, MM. William Mac Langblin, conseil de la reine, John Ross et Mac- Corkell.

L'attomey général était M. French. The Mac-Dermot, après quelques incidents de procédure soulevés par les avocats de H. Lewis et résolus contre eux, exposa les faits de la cause en don- nant lecture de la pétition de M. Mac-Gartby ; il fit remarquer que la majorité obtenue par M. Lewis avait décru à chaque élection et que la question^était de savoir si elle n'avait pas complètement dis- paru au demier|Scrutin.

a En effet, disait-il, six mineurs, plusieurs francs-bourgeois (freemen) n'ayant pas leur résidence à Derry, ont pris part au scrutin « et ont voté pour M. Lewis; en outre, des bulletins ont été annulés à tort, et enfin plusieurs électeurs ont été corrompus par les agents de M. Lewis. »

The Mac-Dermot faisait remarquer qu'il y avait lieu de sus- pecter à bon droit les résultats coostatés pai* les autorités locales de Derry, attendu qu'elles avaient commencé par attribuer 103 voix de majorité au candidat conservateur et avaient reconnaître ensuite qu'elles avaient compté à son profit 50 bulletins portant le nom de M. Mac-Cartby.

Des témoins furent entendus; ils subirent, selon l'usage, un inter-

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62 LES IKVÂLIDiTIOi^S EN ANaLETËlRB ET EN FRANCE

rogatoire et un contre-interrogatoire ; leurs dépositions établirent tout d'abord que cinq mineurs avaient effectivement pris part au scrutin.

En France, suivant une jurisprudence assez singulière de la Chambre des députés, cinq voix auraient été retranchées à chaque candidat, ce qui les aurait laissés exactement dans la même situar- tion qu'auparavant; d'après une autre jurisprudence plus ancienne et plus explicable, on aurait retranché cinq voix à M. Lewis, mais sans que M. Mac-Carthy pût en profiter pour prétendre être élu» Cela tient à ce que le vote est absolument secret en France et qu'il est de toute impossibilité de savoir comment tel ou tel électeur a voté.

En Angleterre, le vote est bien secret également; msus, en cas d'enquête, le secret peut être divulgué et voici comment : les buU^ tins de vote sont remis aux électeurs le jour même du scrutin par le retuming officer; ils sont détachés par lui d'un registre à souche, et portent imprimés dans une colonne les noms de tous les candidats avec un espace blanc devant chacun d'eux; au verso figure le numéro de l'électeur sur la liste électorale.

Lorsqu'un électeur se présente pour voter, le returrdng officer timbre son bulletin avant de le lui remettre et inscrit au registre à souche, sur le talon du bulletin, le numéro de Félecteur : celui-ci se rend alors dans l'un des compartiments disposés dans la salle de vote; il y trouve un crayon avec lequel il fait une croix devaût le nom du candidat pour lequel il veut voter ; puis il plie son billet et vient le déposer dans l'urne.

On s'explique alors que, le registre et les bulletins étant conservés, un simple rapprochement suffise pour qu'il soit facile de constater le candidat pour lequel a voté tel ou tel électeur. Sur l'ordre des juges, la production du registre et des bulletins relatifs à l'élection de Derry fut faite par le bureau de l'Échiquier d'Irlande {Hanaper office)^ qui a la garde de ces documents, et il futr econnu que les * cinq mineurs avaient tous voté pour M. Lewis.

Ce premier résultat donnait donc à M. Mac-Carthy une majorité de 2 voix, 1879 contre 1877.

La question des non-résidents qui avaient pris part au scrutin fut tranchée conformément aux conclusions des conseils de M. Lewis, et leur vote fut déclaré valable.

Quant aux 13 bulletins annnulés par le retuminç officer^ les juges en réservèrent im pour l'examiner à loisir, ils en attribuèrent un à H. Lewis et maintinrent l'annulation des 11 autres.

M. Mac-Carthy n'avait donc plus qu'une majorité d*une voix.

Le fait de corruption restait à examiner; dans Taudknce du ven«

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LES INYÀUDÂIlOfiS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 63

dredi 22 octobre, un certain Robert Neely vint déposer qu'il avidt reçu de Mac-DOToaot, l'un des agents de M. Lewis, une lettre amteoaat un mandat de 4 livres sterling, qu'une fois ce mandat en sa possession, il avait fait le voyage de New-Manls en Ecosse, il habitait à l'époque de l'élection, pour venir jusqu'à Derry voter en faveur de M. Lewis.

Ce n'est pas sans difficulté que le témoin avait fini par confesser la vérité, et il avait fallu pour lui arracher ses aveux toute l'insis- tance et toute l'habileté de M. Healy.

A l'ouverture de l'audience du samedi, le serjearU O'Brien vint déclarer en son nom et au nom de ses collègues qu'ils abandonnaient l'ailaire, attendu qu'ils regardaient comme prouvé qu'un acte de Qorroption avmt été commis sur im électeur par un agent officiel de H. Lewis.

Tout d'abord, on fut surpris de cette décision : elle était pourtant très compréhensible. M. Lewis ne pouvait plus espérer qu'il lui semi attribué de nouveaux suffrages; il était certain, au contraire, que les juges lui retrancheraient la voix de Robert Neely et celle de Mac Dermot, ce qui assurerait à M. Mac-Gartby une majorité de

En continuant la lutte, il s'exposait à un grand danger; il pouvait, en effet, être liû-même reconnu coupable de corruption et perdre, par suite, ses droits à l'éligibilité pendant sept ans. Or il n'entendait nullement renoncer à entrer à la Chambre des communes, et la preuve, c'est qu il a été récemment élu dans la circonscription de North Autrin et qu'il a formellement refusé de céder sa place à M. Goschen.

Le juge O'Brien déclara quQ son collègue et lui avsdent besoin de réfléchir avant de rendre leur jugement; il demanda en même temps aux habitants du Derry de ne se livrer à aucune démons- tcation de nature à troubler la paix publique.

Le jugement fut rendu le lundi suivant : il établissait que, par suite de la vérification opérée, la majorité se trouvait transférée de H. Lewis à M. Justin Mac^Carthy et déclarait, en conséquence, ce dernier valablement élu. Ce jugement fut transmis au speaker de la Oiandure d^ communes, qui n'eut qu'à le faire enregistrer dans les arciiives.

Le résultat du procès fut accueilli avec enthousiasme par les catholiques de Derry ; ils illuminèrent leurs maisons dans la soirée du lundi, tirèrent force fusées et suspendirent, dans les rues de ^&ars quartiers, des lampes avec des verr^ de couleur; grâce à ces illuminations, leurs danses durèrent jusqu'au jour et, si leur joie fit bruyante, elle n'eut rien d'agressif, et l'ordre ne fut pas troublé.

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64 LES INVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE

Quelques jours plus tard, les mêmes avocats, the Mac-Dermot, Sullivan et Healy allaient à Belfast défendre, devant le baron Dowse et le même juge 0*Brien, la cause de M. Sexton, nommé dans la circonscription de West-Belfast et dont l'élection était contestée par son concurrent malheureux, M. Haslett; la cour se prononça en faveur de M. Sexton.

N'est-il pas permis de se demander si, en France, soit à la Chambre des députés, soit au Sénat, les choses n'aursdent pas tourné différemment?

Une expérience déjà trop longue ne nous autorise-t-elle pas à croire que si des membres appartenant à la minorité de ces assem- blées se fussent trouvés dans la situation de MM. Mac-Carthy et Sexton, ils eussent été celui-ci invalidé et celui-là débouté de. sa demande?

Examinons d'abord le cas offrant le plus d'analogie avec ce qui se passe chez nos voisins, c'est-à-dire celui une enquête est ordonnée : comparons, par exemple, l'enquête à laquelle se sont livrés les juges O'Brien et Murphy à celle que cinq sénateurs ont faite, il y a deux ans, dans le Finistère, en laissant au lecteur le soin de décider de quel côté du détroit se trouve la recherche sérieuse, impartiale de la vérité.

Il est bien entendu que nous ne faisons point de personnalités ; nous étudions deux méthodes.

En Angleterre, les juges siègent en audience publique; les parties intéressées sont présentes, assistant soit personnellement, soit par représentation, à l'audition des témoins; elles les interrogent, discutent leurs dépositions, font entendre d'autres témoins, si elles le jugent à propos. En un mot, la cause est instruite publiquement et contradictoirement par des juges qui sont supposés n'appartenir à aucun parti politique.

Dans le Finistère, nous avons vu cinq sénateurs, tous républi- csdns, procéder à une enquête secrète sur l'élection de quatre col- lègues, tous conservateurs, qui n'ont jamais été admis à assister à l'audition des témoins et qui n'ont pas même pu avoir connaissance de leurs dépositions pendant le séjour de la commission d'enquête en Bretagne; et quand, postérieurement, ils ont apporté au Sénat des certificats démontrant la fausseté des allégations dirigées contre eux, (c des certificats ne valent pas des témoins » , leur a-t-on répondu.

Dans tout cela, où. est la justice? est la garantie pour les élections contestées et soumises à l'enquête? trouve-t-on l'impar- tialité et le vrai libéralisme? Est-ce dans notre démocratie républi* cdne ou dans la monarchique Angleterre?

En France, à direvrai, les en quêtes électorales, dont la première

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LES LNVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE 65

ne remonte pas au-delà de 1842 ^ ne sont pas ordonnées pour éclairer le Sénat ou la Chambre : sauf de bien rares exceptions^ leur but est uniquement politique. Aussi, la plupart du temps, les membres dont l'élection est contestée, préfèrent-ils l'invalidation pure et simple, immédiate, à l'appareil de l'enquête. Ils savent que oeUe-cin'a d'autre objet que d'intimider leurs partisans, de préparer de longue main l'élection de leurs concurrents, lorsque les chances de ceux-ci ne paraissent pas suffisantes dans le cas d'une prompte inralidation.

Si quelques esprits naïfs ont pu croire à l'impartialité de l'enquête prescrite dans l'exemple que nous venons de citer, l'aveu dépouillé d'artifice du principal organe républicain du Finistère a dissiper leurs honnêtes illusions. « Tous les républicains sérieux du dépar- tement, dit ce journal 2, ont vu dans l'enquête sénatoriale At précieux moyens de combat mis à la disposition de notre parti, non seule- ment pour cette élection, mais pour celles qui Cont suivie ou la suivront. »

H s'agissait peu, on le voit, de se faire une opinion impartiale sur l'élection : ce qu'on poursuivait, c'était avec la revanche des can- didats battus, l'anéantissement pour l'avenir du parti monarchique, tout en profitant de l'occasion pour infliger une leçon au clergé breton dont la docilité ne paraissait pas suffisante.

Au bout de six à sept mois de comparutions et d'interrogatoires, de manœuvres et d'intimidations, les électeurs sénatoriaux du Finis- tère, avec une énergie dont on ne saurait trop les louer, ont affirmé de nouveau leur volonté par la réélection des mêmes candidats. Pour cette fois du moins et grâce au caractère persévérant de la race biietonne, les précieux moyens de combat ont fait long feu.

Lorsqu'il n'y a pas enquête, les procédés sont plus expéditifs : on se préoccupe, tout d'abord, dans le bureau chargé de l'examen de Télection et, plus encore, dans la Chambre elle-même lorsqu'elle statue sur le rapport du bureau, de savoir quelle est l'opinion du député contesté : fait-il partie de la majorité, il ne court aucun risque, sa validation est certaine. S'il appartient à la minorité, une seconde question se pose : Y a-t-il espoir d'empêcher sa réélection? Si cette question est résolue affirmativement, l'invalidation est sûre ; àans le cas contraire, la majorité hésite et généralement se résigne à la validation ; quelquefois cependant la passion l'emporte et lui fait invalider des députés dont la réélection n'est pas douteuse pour peu

* Enquête ordonnée le 9 août 1842 sur la proposition de M. Odiloa Barrot, sur les élections de MM. Pauwels, Floret et Allier, élus à Langres^ Carpentras et Embrun.

^ Le Finistère, numéro du 22 décembre 1886.

10 OGTOBBB 1887. 5

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66 LES INVAUDATIONS M iNGLETEREK ET £N FRANGE

surtout que le concurrent battu soit tenté de recommencer La lutte.

Est-il un seul député républicain qui ose soutenir sérieusement que la politique ne joue pas le principal rôle dans le jugement rendu sur les élections contestées?

Lorsqu'à F Assemblée nationale» la majorité conservatrice invalida des députés républicains, -^ elle usa pourtant de sa force avec uoe modération que les Chambres n'ont guère imitée depuis 1876, les politiques de gauche et leurs journ^iix ne criaient><ils pas à l'injus- tice, au scandale?

Devenu majorité, le parti républicain voit eu cela, comme sur maints autres points, les choses d'un autre œil; avec sa merveilleuse aptitude à appliquer sa maxime : a Débarrassons-nous de ce qui nous gène », tout en invoquant les grands principes, il érige la pratique jusqu'alors fort rare * des invalidations en système destiné à corriger les erreurs du corps électoral.

Qui ne se souvient des interminables discussions de vérifications de pouvoirs des Chambres de 1876, 1877, 1881? Nous ne voulons pas parler de la Chambre actuelle qui n'appartient pas encore à l'histoire.

* Sous la moûarchie de Juillet, la Chambre des députés de 1839 prononça cmq invalidations; la Chambre de 1846, six invalidations sur 459 membres : tous les députés invalidés par ces deux Chambres, MM. de Luynes, Desha- meux, de Girardin, Mexnadier, d'Houdetot, Convers, Drault, Haller-CIa- parède. Portails, Sieyès, sauf un seul M. Drouillard, furent réélus.

L'Assemblée constituante de 1848, qui comptait 900 membres, fit sept invalidations et ordonna quatre enquêtes, dont deux précédèrent les inva- lidations de MM. Laissai et Gent comprises dans le chiffre de celles-ci.

L'Assemblée nationale de 1849, comptant 804 membres, fit sept invali- dations, dont six dans le même département de Saône»et-Loire ; elle rejeta toutes les demandes d' enquête.

8ou3 rSmpire, le Corps Législatif de 18S7 prononiga les invalijdations de MM. de Gambacérès, Dabeaux, Pissard, Bartholoni et de la Ferrière : les quatre premiers furent réélus.

Le Corps législatif de 1863 invalida MM. Boi telle, de Bulach, Pelletan, Bourcier de Villers, Bravay et Isaac Péreire, après avoir fait une enquête «ur les élections des deux derniers dans le Gard et les Pyrénées-Orientales.

Le Corps législatif de 1869 invalida MM. Gourgaud, Marion, Isaac Péreire» Rouxin et de Sainte-Hermine, il ordonna trois enquêtes.

L'Assemblée nationale, composée de 753 membres, prononça, à la cons- titution de la Chambre, quatre invalidations, celles de MM. Chaix, Marc- Dufraiese, Mestreau et Lamarte. A la suite d'élections partielles six inva- lidations, celles de MM. Laget, Lambert, Jacques Deregnaucourt, Turigny et de Bourgoing : elle ordonna deux enquêtes, une dans la Nièvre, sur rélection de ce dernier, et une autre dans Vaucluse, à laquelle il a** pas été donné suite, les députés de ce département ayant donné leur dômissioo.

La Chambre des députés de 1876 prononça dix-neuf invalidations et quatre enquêtes.

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LES INYÀLIOATIONS EN ANGLITIRRB IT Ef IBÀNCK 67

A-t-OD calculé le nombre d'heures, la quantité de séances absor- bées par les vérifications de pouvoirs des députés élus le lA oc- tobre 1877? Les 363 se complaisaient à cette triste besogne beau- coup plus longue naturellement avec le scrutin uninominal, puisque Sélection de chaque député donnait lieu à un rapport particulier, à une discussion spéciale : sous l'empire du scrutin de liste, au coQlraîre, un seul et unique rapport comprend la députatiou entière d'un même département.

Réunie dans les premiers jours de novembre 1877, la Chambre terminait à peine au mois de juin 1878 ses exécutions, qui s'élevè- rent à près de cent et qui occupèrent plus de la moitié des séances pendant près de huit mois! Malheur au député élu contre un des 363! Le chiffre de la majorité était-il minime, il suffisait d'un <ïéplacement de quelques voix pour que son concurrent fût élu. Sa majorité était-elle considérable S les gardiens intègres et vigilants <ie la sincérité et de la moralité du suffrage universel y voyaient une preuve manifeste de la pression administrative. Dans l'un et Fautre cas, les députés conservateurs étaient renvoyés à leurs électeurs, car il était assurément malaisé d'échapper à ce dilemme.

Ijn système semblable pratiqué à outrance ne ressuscite-t-il pas, en vérité, un nouveau genre d'élections à deux degrés? Pour nombre de députés, condamnés à une série d'invalidations, la première épreuve devant le suffrage universel est peu de chose à côté de la comparution devant un juge que la passion politique seule anime.

Aucune atteinte plus rude n'a été portée à la considération du régime par\ementaire que l'usage fait par les majorités républi- caines des dernières Chambres du droit de vérification des pouvoirs. Les motifs qui, en outre de la passion, ont servi de mobile à leurs décisions ont été souvent si mesquins, parfois si inavouables, que l'autorité même du juge souverain a été profondément entamée. La Chambre des députés examine-t-elle avec conscience la régularité des élections, le public ne croit plus à son impartialité : il y a désormais cx)mme un cas de suspicion légitime.

Les deux Assemblées parlementaires agiraient donc sagement en » déchargeant d'une tâche qu'elles ne peuvent accomplir dans des amditions d'impartialité et d'équité suffisantes, pour suivre l'exemple que leur a donné la Chambre des communes en Angleterre.

« A quoi bon, disait un membre de la Chambre des communes, par la vérification des pouvoirs, recommencer dans la Chambre, Fagitatton électorale? A quoi bon échanger, comme premier salut,

* Plusieurs conservateurs qui avaient réuni de 4 à 6000 voix de majorité, comme M. Tinay dans la Haute-Loire entre autres, chiffre énorme au scratin d'arrondissement, ont été invalidés.

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-es LES INVALIDATIONS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE

«ntre les membres qui arrivent, des accusations véhémentes et inaugurer des débats d'affaires par des débats de passions? La Iw électorale, comme toutes les lois, doit être appliquée par les tribu- naux; la grande majorité des élections étant incontestée, cela suffit pour que la Chambre se constitue et se mette au travail sans délai; elle y gagne de la concorde et du temps '• »

Il y a, d'ailleurs, un précédent dans notre propre pays; aux termes de la loi de 1871, les conseils généraux vérifiaient eux-mêmes les élections de leurs membres : bien que la politique soit supposée ne pas entrer dans les assemblées départementales, on sait qu'elle n'est pas étrangère à leurs décisions. Aussi, les abus signalés plus haut ^'y produisirent et entraînèrent des réclamations si vives, que TAa- .semblée nationale fut saisie d'une proposition tendant à transférer au Conseil d'État le jugement sur les élections départementales contestées.

On cita, lors de la discussion de cette proposition, des exemples frappants de partialité et d'injustice, mais ce fut M. Limperani, député de la Corse, aujourd'hui conseiller à la Cour de Paris, qui eut l'honneur de décider l'adoption de la loi.

Et cependant il était monté à la tribune pour la combattre comme absolument inutile : « On peut très bien s'arranger avec la loi actuelle, disait-il ; tenez, en Corse, les bonapartistes et les républi- cains se partagent à peu près par moitié le conseil général, et cepen- dant nous n'avons jamais de querelle au sujet des élections contes- tées; nous sommes convenus que nous les validerions toutes sans exception et sans même examiner les faits allégués par les protesta- taires. »

Cette argumentation singulière eut l'effet diamétralement opposé à celui que M. Limperani poursuivait, et la loi fut votée le 31 juil- let 1874.

Depuis cette époque, toutes les protestations contre les élections au Conseil général ont été jugées par le Conseil d'État. Ce grand corps est entièrement à la nomination du gouvernement, il est exclu- sivement composé de fonctionnaires dévoués au pouvoir. Néanmoins, par ce seul fait qu'il est un tribunal, ses décisions sont plus accep- tables et plus équitables; aussi, les plaintes contre ses verdicts sont devenues moins nombreuses et moins vives que sous l'ancienne législation.

Le Conseil d'État, il faut lui rendre cette justice, écarte générale- ment, en cette matière, les raisons politiques et juge surtout d'après les faits. Récemment, il a, en invalidant une élection dans la Nièvre,

* Les usages du Parlement anglais, par M. Maurel-Dupeyré, chef des secré* taires-rédacteurs, 1870.

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LES iHTAUDATIOlfS IN ANGLETERRE ET EN FRANCK 69

eûlevé aux républicains la majorité dans le Conseil général de ce département. Croit-on que la majorité républicaine de cette assemblée aorait assez respecté le droit et l'équité pour prononcer une invali- dation dans de semblables conditions et se suicider dnsi de ses propres mains? Personne ne le supposera.

Nous savons fort bien que, dans la plupart des pays soumis au régime parlementaire, chaque Chambre législative a le droit exclusif de vérifier les élections de ses membres; l'exemple de TAngleterre, qtal est le pays par excellence du parlementarisme, n'en semble pas moins décisif.

Ce n'est pas le seul pays, d'ailleurs, ob les Chambres aient renoncé à ce privilège.

En Suède, le citoyen qui proteste contre l'élection d'un membre de l'une ou l'autre Chambre réclame un extrait du procès-verbal de l'élection et doit, dans le délai maximum d'un mois, s'il s'agit de la première Chambre, dans le délai de huit jours, s'il s'agit de la seconde, remettre au gouvernement provincial un appel adres.^ au roi. Par un arrêté rendu public, le gouvernement provincial fixe un délai rapproché au cours duquel les intéressés sont invités à lui fournir des explications au sujet de l'appel en question. Le dossier de l'affaire est ensuite adressé au roi, qui le soumet à l'examen de la cour suprême et statue ensuite sur l'élection d'après Tavis de cette cour.

En Hongrie, la loi électorale du 26 novembre 1874 dispose, dans son article 89, que les élections contestées seront jugées par la cour royale.

En Portugal, la loi du 21 mai 1884 décide que, d'une façon générale, la Chambre vérifiera les pouvoirs de ses membres : mais elle ajoute que le jugement d'une élection contestée dans les assem- blées primaires ou dans les commissions de dépouillement sera déféré, si quinze députés le réclament, à un tribunal spécial composé du président du tribunal suprême de justice, de trois membres de ce même tribunal, désignés par le sort et de trois juges de la Cour d'appel de Lisbonne également tirés au sort. Les séances de ce tri- bunal de vérification des pouvoirs sont publiques ; il entend des témoins, ordonne des enquêtes, s'il y a lieu : les parties intéres- sées peuvent assister aux débats et recourir au ministère d'avocats. Les décisions du tribunal sont souveraines.

Au Canada, l'acte du 26 mai 1874, qui ne contient pas moins de 67 articles, règle la procédure en matière d'élections contestées et décide que les protestations seront jugées par la Cour suprême de la province a eu lieu l'élection.

Enfin, l'État de Pennsylvanie, dans sa nouvelle constitution.

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70 IKTAUDiTIONS EfC ANGLETERRE ET EN FRANGE

ratifiée par un plébiscite du 2& décembre 1873, a déféré aux tri- bunaux le jugement de toutes les élections contestées.

Dans les autres pays, il est vrai, le parlement reste souverain juge de la validation des pouvoirs de ses membres; mais l'exercice de ce droit est généralement accompagné de garanties destinées à sau- vegarder les minorités.

En Italie, par exemple, une commission spéciale ou junta, com- posée de neuf membres, est nommée, dès la réunion d*une nouvelle Chambre, à T effet d'examiner les élections contestées pendant toute la durée de la législature. Les sommités de tous les partis^ minorité comme majorité, sont désignées, d'un commun accord, pour faire partie de cette commission dont les décisions empreintes de l'im- partialité la plus absolue sont toujours ratifiées par la Chambre.

On voit que le système sur lequel nous appelons l'attention de» esprits pénétrés des idées de justice, soucieux de la dignité du Par- lement, fait peu à peu son chemin et nous inclinons à croire qu'un jour viendra il sera adopté dans tous les pays soumis au régime parlementaire.

En ce qui concerne la France, il est évident qu'un pouvoir aussi important, aussi considérable ne pourrait être confié qu'à la Cour de cassation : le tribunal suprême aurait seul l'autorité et l'impar-- tialité nécessaires pour remplir une aussi haute mission. Les éleo^ tions au Parlement étant avant tout politiques, le Conseil d'État, corps politique, ne semble pas compétent, malgré les précédents tirés des Conseils généraux pour les juger en toute impartialité.

On objectera que cette réforme touche à la Constitution et néces* siteralt par suite la réunion du Congrès. D'accord : cet événement devant se produire dans un avenir plus ou moins rapproché, la question pourrait être étudiée préalablement dans chacune des deuK Chambres et faire l'objet de propositions qui seraient soumise au Congrès lors de sa prochaine réunion. Le pays, honnête et impartial* plus soucieux de voir le Parlement se consacrer aux discussionsr dWaires que perdre son temps en débats stériles et irritants, petl enclin à maintenir les prérogatives ou privilèges de ses mem*- bres, qui lui semblent parfois exagéré», î^plaudirait, sans aucAin doute, à une semblable réforme; elle vaut tout au moins la peine d'être sérieusement examii>ée. Il n'est pas conforme au bon sens et à la logique qu'elle soit écartée péremptoirement sous le prétexte qu'elle touche à la Constitution : l'oeuvre de M. Wallon n'est pas parfaite assurément, même pour les partisans de la forme républi- caine; qu'elle sœt au moins perfectible pour le temps pendant lequel nous devons encore la subir,

Léon Loaoïs.

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MÉMOIRES

DU

COMTE DE VILLÈLE

La lanuUe du comte de ViUèle se dispose à publier les Mémoires laÎBsés par l'illustre mioiâtre de la Restauration; ils formeroBt quatre volumes qui parattroat par intervalles d'ici à deux années, et dont le premier sera mis en vente le mois prochain K Une com«- muBÎcation bienveillante nous permet d'en placer dès aujourd'hui les principaux passages sous les yeux de nos lecteurs. C'est le récit de la jeunesse de M. de Villële, le tableau mouvementé de ses années d'exil à l'Ile Bourbon et enûn l'esquisse de ses débuts dans la carrière politique à h Chambre de 1815. Partout, dans ces cu- rieuses pages d'histoire, Thomme d*État se retrouve, avec sou caractère intègre, ses principes inflexibles, sa haute raison, ety qu'il raconte des anecdotes, trace des portraits ou formule des jog^meuta, î\ est impossible de n'être pas saisi de l'accent de con- ^ction profonde ett de fiëre sincérité qui anime sa parole.

L'auteur commence par se justifier, dans une courte préface, d'écrire des Mémoires. Il m'a toujours paru, dit-il, qu'il était très difficile aux historiens éloignés des faits qu'ils racontent d'arriver i, une rigoureuse exactitude ; aussi « suis-je convaincu que, lorsqu'il existe des Mémoires écrits par les contemporains, ou mieux encore par les hommes qui ont été mêlés aux événements, la lecture de ces Mémoires est préférable à celle de l'histoire elle-même, surtout quand les documents de ce genre, sur une même époque, nous Tiennent d'écrivains placés dans des situations différentes et appar- tenant à des opinions opposées. En un mot, quand je le puis, j'aime mieux faire moi-même l'histoire que de la recevoir toute faite. »

' Librairie académique DHler. Emile Peniii,'[successeur.

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72 MÉUOIRES DU COMTE DE YILLÈLE

Il ajoute : « Quoi qu'il en soit de mon opinioD sur l'utilité des Mémoires, ou me permettra du moins de penser avec Montaigne que c*€st toujours plaisir de voir les choses écrites par ceux qui ont essayé comme il les faut conduire.

« J*ai été mis par les circoustances en position de faire cet essai ; je crois pouvoir être utile en rendant compte de ce que j'ai vu, su ou fait dans le cours de ma vie politique. A défaut d'utilité, je m'es- timerai encore heureux de faire plaisir à ceux qui me liront; ils peuvent compter sur ma véracité.

c( Quelques motifs plus sérieux encore me portent à entreprendre ce travail. J'ai servi des princes malheureux et qui seront proba- blement mal jugés dans l'avenir, comme ils l'ont été depuis leur chute. Je suis du nombre de ceux qui les ont vus de près à toute heure et en toute occasion, qui ont connu leurs dispositions cons- tantes, leurs pensées les plus intimes et leurs vues les plus secrètes. Abandonner leur mémoire à la discrétion de leurs ennemis et des nombreux détracteurs du malheur, ce serait manquer aux devoirs que m'imposent la justice et la reconnaissance. J'ai moi-même des enfants pour lesquels la réputation de leur père est un bien pré- cieux; j'ai des amis, d'anciens collègues, intéressés à ce que la marche politique, les actes auxquels ils ont plus ou moins parti- cipé, ne soient pas livrés sans défense aux attaques de ceux qui ont suivi des voies divergentes ou opposées. J'ai été invité par plusieurs d'entre eux à écrire ces Mémoires. Maintenant qu'il me reste quelques loisirs après avoir heureusement rempli mes derniers devoirs de père de famille par rétablissement de mes enfants, je Tais rechercher, parmi les documents que j'ai conservés, ceux qui pourront m'aider à rassembler mes souvenirs. Je commence donc cette œuvre de longue haleine, ne sachant trop si à mon âge je puis avoir l'espérance de la terminer. »

Ma famille est originaire du Lauraguais, qui faisait partie de la province du Languedoc. Dès le douzième siècle, Arnaud de Villèle possédait des terres et fiefs en Lauraguais.

Jean de Villèle acquit la terre de Morvilles, dans le comté de Caraman, le 13 août 1390. Depuis cette époque, elle n'a cessé d'être possédée par ma famille et d'en être la demeure constante et le principal patrimoine; les actes de tout genre qui sont en ma possession le prouvent incontestablement. Après avoir été partagée entre plusieurs branches collatérales, cette terre s'est trouvée

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MÉMOIRES DU COMTE DE YILLÈLS 73

réunie en totalité entre les mains de mon père, comme elle Test aofoard'hui dans les miennes.

Je suis le 14 avril 1773 à Toulouse, rue Sainte- Glaire, maison BrassaUlëre, maintenant rue de la Fonderie, n"* 26. Le mariage de mes parents n'avait précédé que de quatorze mois ma naissance; mon père, Louis-François-Joseph de Villële, était âgé de vingt-trois ans, et ma mère, Anne-Louise de Blanc de la Guizardie, dont la famille était originaire du Rouergue, avait à peine atteint sa vingt- deuxième année.

Mes premières études se firent diez mes parents avec un pré< cepteur ecclésiastique. Je suivis ensuite comme externe les cours de sixième et de cinquième au collège royal, et je finis par y entrer comme pensionnaire, ayant obtenu une des bourses fondées en favenr des élèves qui les gagneraient au concours.

Je quittai le collège de Toulouse en mars 1788. Mon père désirait vivement que je suivisse la carrière de la marine militaire, l'on ne pouvaùt entrer après Tâge de quatorze ans; il me conduisit à VÉcole de marine d' Alais, et le 15 mai je fus examiné par le célèbre M. Monge. Le nombre des candidats était disproportionné à celui des places à donner, et il fut recommandé à l'examinateur d'être très sévère; on n'exigeait alors que l'arithmétique, la géométrie et la statique. M. Monge ne manquait jamais de demander la démons- tration du carré de l'hypoténuse; je la lui fis de trois ou quatre manières différentes.

Le principal de l'École d' Alais écrivit le lendemain à mon père « qu'il regardait mon admission comme assurée, que M. Monge avait été très satisfait de mon instruction et encore plus de mon intelli- gence, que si je fusse arrivé plus tôt à Alais, j'aurais certainement eu les succès les plus brillants, et que je n'avais besoin pour être admis ni de protection ni de faveur » .

Le jeune homme fut alors dirigé sur TÉcole de Brest, son intelli- gence et son application lui gagnèrent promptement les sympathies de ses supérieurs.

L'hiver que je passai ainsi sous un climat si différent de celui de notre Midi, était précisément l'hiver de 1788 à 1789, si connu par son excessive rigueur; j'en fus incommodé au point d'être obligé de passer un mois à l'hôpital militaire.

Je passai le 5 mars 1789 un examen que me fit encore subir M. Monge; cet examen roula sur les deux trigonométries et les deux premières sections de la navigation ; il ne me manqua plus pour passer à la seconde classe que le temps d'embarquement exigé par rordonnance.

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74 MÉMOIRES DU GOMTB DE YILLÈLK

Bîentôi reçu élève de seconde classe et embarqué sur U fr^ate YEngageaniey que commandait M. de Lajaille, il partit pour Saint*- DoHiiogue le bàliment oondiûsait un nouveau gouverneur.

Noua étions partis de France quatre jours après la prise de la Bastille, ce premier succès de la violence contre le droit, des pasr- dions aveugles contre la saine raison, des vaines théories contre la sagesse de Texpérience, et de Torgeuil du moment contre la maturité du temps. Quand nous arrivâmes à Saint-Domingue, cette belle colonie touchait à Tapegée de la prospérité matérielle, mais était en proie à une vague inquiétude, peut-être inséparable d'un si haut degré de bien-être. Comme dans la métropole, le dégoût et la déprédation des jouissances réelles se joîgmûent à un besoin fantas* tique de changement fomenté dès longtemps par 1^ philosophes et les écrivains du sîëde qui touchait, à son terme.

Rien au monde n'était comparable au spectacle qu'offrait alors à Saint-Domingue le développement de la culture et du commerce, fruit d'une bonne administration. La fécondité du sol était inépui* sable, son étendue était immense, comparée à la consommation possible des précieux produits de son exploitation. Moins de la moitié de la. colonie était cultivée, et non seulement elle suffisait à l'approvisionnement de la France en sucre, café, coton, indigo, et au débouché des vins, farines et objets manufacturés de la métro- pole, mais encore elle fournissait à celle-ci des nooyens d'échangar avec les populations du oentre de r£an)pe«

Observateur réflédii et attentif à s'instruire, le jeune of&oier cherche à se rendre compte du mécanisme administratif et commercial de la colonie : « Mais,.dit41, n'étant âgé que de seize ans, comment auraïsrje porté de sérieuses investigations sur. un pareil sujet? n 11 ajoute :

Tel était le spectacle qu'offrait alors cette île naguère presque déserte; le Français, malgré sa légèreté naturelle, et peut-être même à cause d'elle, et par elle, s'y montrait éminemment propre i la colonisation; et, bien qu'on lui ait souvent contesté cette qualité, Vhiâtoire de Saint-Domingue ne restera pas. moins à jamais une preuve évidente de la fausseté d'une pareille opinion*

En novembre 1790, Ylllèle quitta Saint-Domingue, les événe- ments révolutionnaires de France allaient avoir un eontre-eonp si ikoeste, et le dernier j.our de décembre il débarquait, à Brest, Teffoiv veicence des esprits foisaii à. l'équipage de la frégate le plus mauvais accueil.

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fiÙIQlBlES DU OOHTE DE Y1LLÊ££ 75

3*ècrivaiB le lendemain à ma famille : « Les officiers de terre et^ de mer sont obligés de s'habiller en bourgeois, leur uniforme les eipossint à de continuelles insultes de la part de la population. »

Je fus narré de cette disposition des esprits et pénétré en même temps du danger dont serait pour mes parents et pour moi-même un 6ë}Oor msif soit auprès d'eux, soit même dans un port en France. Je /leur demandai donc, bien qu'au lendemain d'une campagne de diz^liuit mois, la permission de me rembarquer immédiatement avec M. de Saint-Félix, mon compatriote, ami et aliié de ma f&mille. M. de SaintnFélix commandait, dans l'escadre qui était sur la rade de Brest, le Taisseau le Tourville^ et il aTsût reçu du ministre de la manne la promesse d'être bientôt appelé à diriger en chef la division iw?ate cpii devait aller stationner dans les mers de l'Inde. L'aolofsation que je demandais ne tarda pas à m^anriver; mes parents s'estimaient trop heureux, dans des cireomtanees'si mena- çantes, de me voir aller moi même au-devant d^un parti aussi m- sonnable. Ils savaient que je n'avais embrassé la carrière de la marine que par pure obéissance, et depuis que je la suivais je n'avais cessé de leur en peindre l'inutilité pour moi. Je n'avais, leur disais-je, aucune ambition et ^ne faisais aucun cas des avantages, plus imaginaires que réels à mes yeux, de l'avancement, des grades et des distinctions, récompenses auxquelles il me faudrait sacrifier le bonbeur de la vie de famille et qui me feraient perdre ainsi mes plus belles années.

Je n'étais encore âgé que de seize ans et quelques mois;.m2Ûs, sans avoir assez d'expérience ni de connaissances acquises pour pouvoir apprécier à l'avance toutes les conséquences des grands événements qui se préparaient, j'avais cependant. assez de rectitude dans l'esprit pour être frappé des avantages du parti que la Provi- dence semblait m'offrir en ce moment. C'est en effet à cette déter- mination cpie mes parents ont la conservation de leurs biens durant la tourmente révolutionnaire : la production de mon certificat d'embarquement sur un bâtiment de TÉtat leur a constamment suffi pour échapper à la coofiacation. C'est gràûe encore â cette déter- mination que j'ai pu moi-^même éviter la cruelle alternative de n'expatrier, Gomme presque tcms lesimembresdu corps dans lequel je servais, ou de me soumettre à ides principes et des foli^ que mon oear et ma raison ont toujours également ré^urouvés...

La marine royale comptait alors quatre-vingls vaisseaux de haut bord et un nombre double de frégates et de corvettes ; nos arsenaux renfermaient tous les objets nécessaires à leur armement, rangés «vec ordre, étiquetés et entretenus de manière è pouvoir être portés i bord du bâtiment auquel ils appartenaient, aussitôt que Ton recc-

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76 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLËLB

vrait l'ordre de le mettre en état de prendre la mer. Cette belle armée navale, réunie à celle que possédait l'Espagne, était égale, sinon supérieure à celle de l'Angleterre...

La France s'était ainsi relevée des désastres éprouvés sur mer pendant les dernières années de Louis XIV, de l'abandon de nos intérêts maritimes, sacriBés à ceux de l'Angleterre sous la Régence, et de la perte d'une partie de nos colonies sous le règne de Louis XV.

De même qu'il m'a été donné de voir la prospérité et la chute de Saint-Domingue, de même ma destinée m'a fait assister aux derniers moments de notre grandeur maritime, et m'a également rendu témoin des premiers coups portés à ce précieux assemblage de force et de richesse, que des passions aveugles ont si prompte- ment anéanti. Il faut avoir vu ces passions à l'œuvre pour croire qu'une nation puisse se précipiter elle-même d'un si haut degré de splendeur, et persévérer ensuite dans des voies si évidemment contraires à tous ses intérêts matériels et moraux I

II

Nous appareillâmes de la rade de Brest le 26 avril 1791 et moml- lâmes à l'Ile de France le 31 juillet. Ces trois mois passés ainsi entre le ciel et F eau, sans relations avec la terre que menaçaient des bouleversements inouïs, me semblèrent un temps de calme et de repos bien nécessaire à mon cœur flétri par de si tristes et de si pénibles spectacles...

Deux jours après notre arrivée, il nous fallut assister avec toutes les autorités à un service solennel pour Mirabeau. Je rapporte ces détails insignifiants en eux-mêmes, que je trouve consignés dans ma correspondance avec ma famille, parce qu'ils servent à reporter le lecteur au milieu de l'atmosphère de cette époque. Trois semaines après, arriva dans la colonie la nouvelle de la fuite du malheureux Louis XVI et de son arrestation à Varennes.

Bientôt, comme à Saint-Domingue, se fait sentir le contre-coup des événements révolutionnaires. L'esprit d'insubordination et de révolte éclate non seulement dans la colonie, mais parmi les équipages eux-mêmes qui refusent d'obéir à leurs officiers; et les Anglais profitent de ces désordres pour humilier notre pavillon et pour détacher de nous les colonies qu'ils convoitaient.

Il semble, dit M. de Villèle, que la Providence, en vue du poste élevé auquel je devais être un jour appelé dans ma patrie, se soit plu à me rendre témoin, dans les diverses parties du globe,

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MÉMOIRES DU COMTE DE YILliLE 77

de Vempressement de nos éternels rivaux, les Anglais, à faire tonmer au profit de leur puissance l'état de désorganisation, de démence et de faiblesse nous avait jetés la révolution.

Passé de l'île de France à l'Ile Bourbon avec son amiral et ami^ U. de Saint-Félix, le jeune officier y trouva les mômes ferments révo- lutionnaires, qui ne tardèrent pas à amener les plus dramatiques péri- péties et à mettre en danger la vie même de ceux qui étaient traités d'aristocrates par une population en délire.

Les dernières nouvelles que j'avais reçues de ma famille remon- taient à près de quatre ans; elles étaient du h décembre 1793. Les lettres de mon père étaient datées de la prison de la Visitation à Toulouse, oix il était détenu comme suspect; ma mère m'écrivait également de Toulouse, elle était venue s'établir pour prodiguer à mon père les soins que réclamait sa situation et pour se soustraire elle-même aux dangers qu'elle eût courus à la campagne. Ces tristes nouvelles et le silence de trois ans qui les avait suivies, étaient de nature à m'inspirer les plus vives inquiétudes sur le sort de mes parents et à me faire considérer comme un danger de plus pour eux la tentative que je pourrais faire d'aller les rejoindre. Quant à leur fortune, il n'était guère possible d'y compter, un hasard seul pouvait la leur avoir conservée.

Si la position des lies de France et de Bourbon était compromet- tante pour les fortunes acquises, d'un autre côté, les ventes à vil prix des habitations de ceux qui retournaient en France offraient aux acquéreurs une occasion presque certaine de s'enrichir. Ou pouvait ainsi, en liant intimement son sort à celui des colonies, acheter des propriétés à des conditions assez avantageuses et avec des termes de paiement assez éloignés pour avoir l'espoir, par un travail intelligent, d'en solder le capital avec les revenus.

Une proposition de ce genre lui fut faite, et, avec l'approbation de M. de Saint-Félix, il Taccepta. La combinaison devait, au bout de six ans^ le rendre propriétaire d'une habitation lui rapportant un revenu net de 10 à 12 000 francs.

L'exploitation, dirigée avec intelligence, produisit de tels résultats, qu'avec l'excédant des recettes l'actif propriétaire put ajouter de nou- velles plantations de cafés et de girofliers.

Cependant, les navires montés par de hardis aventuriers que les ports de France expédiaient pour nos lies et qui, par leur marche supérieure, échappsdent aux croiseurs anglais, m'apportadent de loin en loin des nouvelles moins arriérées de ma famille etj me four-

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7g MÉMOIRES DU COMTE DE HLIÈLE

nissaient quelques occasioDS de lui écrire. Je savais mou père délivré de sa longue déteotiou et toute ma famille établie à Moi** villes, elle pouvait désormais vivre eu paix et avec quelque aisance. Mes parents ne réclamaient pas encore mon retour auprès d'eux, mais ils le regardaient dans l'avenir comme tin port de salut et une consolation pour tous, après une si longue et si terrible tourmente, lis se flattaient déjà de l'espoir que la position dans laquelle ils me savaient me permettiait de revenir en France avec quelque fortune lors de la paix générale; ils songeaient à employer les fonds que j'aurais pu acquérir à constituer la dot de mes sœurs, ce qui leur permettrait de me substituer à leurs droits sur la terre de Morvilles, qu'ils désiraient ardemment conserver dans la famille.

Sous l'empire de ces idées, le jeune colon se livra avec plus d'ardeur que jamais à une vie laborieuse dont les fatigues ne tardèrent pas à dlércr sa santé, et après la récolle de 1798, il éprouva des troubles d'estomac et des oppressions nerveuses qui exigèrent la sérieuse intervention du médecin. Celui-ci ordonna un temps de repos absolu, et pour chasser de son esprit les tendances mélancoliques auxquelles il était enclin par ses souflPrances, il lui conseilla d'aller passer un mois au sein d'une famille considérable de l'île, qui désirait vivement le con- naître et qui lui faisMt offrir gracieusement l'hospitalité, la famille Desbassayns, dont Thabitation était une résidence délicieuse. Après quelques hésitations, il accepta.

Je n'eus qu'à m'en féliciter; il était impossible de trouver dans la colonie uue famille plus recommandable sous tous les rapports : bon ton, bonne tenue, capacité remarquable chez les chefs de la famille, union touchante parmi les enfants, opulence solidement assise et sagement maintenue, attentions délicates dans une hospitalité naturelle et facile. Mon estomac se remit, mes oppressions se dis- sipèrent, mon cœur se dilata; le bien-être et la satisfaction la plus douce remplacèrent chez moi la mélancolie. Quand nous repartîmes, ma guérison était complète.

Mais parmi les membres de la patriarcale famille il venait de faire un si heureux séjour, une jeune personne, douée des qualités les plus rares, M"« Desbassayns, avait particulièrement attiré son attention, et, de son côté, il avait su, sans effort, gagner sa sympathie. Elevée en France, elle lî'avait aucune répugnance à y retourner ultérieurement et à s'y fixer dans la famille de l'homme qu'elle aurait choisi. M. de Yil- lèle Tépousa le 13 avril 1799, jour il accomplissait sa vingt-sixième année.

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MtÊtXm W GOHTB DB YtLLÈLË 79

Par SDÎte de mon entrée dans la famille la phis considérable de rUe, je fus noaimô dépoté à l'Assemblée coloniale qui gouvernait eo réalhé le pays. Cette position m'a. fait prendre, en effet, durant phsiears années, une large part dans Tadministration de la colonie; die m'a fait acquérir la connaissance et l'habitude des affaires pobliqoes dans un gouvernement d'assemWées délibérantes; elle a développé en moi des facultés dont j'ai été par la suite appelé à faà^ usage sur un bien autre théâtre, dans la position la plus éièvée et par suite ta pins périlleuse...

Bien qfu'à mon début dans la carrière oratoire, je pris une large |»rt aux débats coloniaux, et je ne puis me rappeler sans quelque ergneil les éloges flatteurs que le respectable M. de Malartic crut devoir m'adresser après la première séance. Il y joignit un compli- ment qui me fut moins agréable : Languedocien comme moi, il me reconnut pour un compatrkKe à mon accent, et j'en fus quelque peu désappointé, m' étant figuré que dix années d'absence avaient effacer dans ma prononciation tont ce qui sentait le pays natal.

Vers la fin de janvier 1802, un aviso apportai File Bourbon la nou- velle inattendue de la signature des préliminaires de la paix d'Amiens, avec des décisions du gouvernement consulaire relatives à Témancipa- tion des esclaves. M. deYillèle se trouvait alors président de l'Assemblée coloniale.

Nous rédigeâmes une adresse à Bonaparte lui-même, que je signai comme président. Après avoir exposé tous les motifs qui nous faisaient juger l'émancipation subite et simultanée de nos esclaves incompatible avec la sûreté de nos propres vies, nous terminâmes l'adresse en déclarant que, si le Premier consul persistait dans la fatale disposition que son ministre nous annonçait, nous nous ense- velirions sous les ruines de la colonie pour repousser ses soldats, plutôt que de mourir en lâches sous les coups de nos esclaves comme les colons de Saint-Domingue. On nous rapporta que, quand l'adresse avait été présentée à Bonaparte, il l'avait déchirée et mise en pièces avec colère.

Peu après, M. de ViDèle écrit à son père :

Figurez- voos votre fils introduit par son mariage dans la pre- mière classe dea habitants du pays et presque aussitôt choisi par eux pour être le défenseur de leurs principes et de leurs intérêts conservateurs, sous une forme de gouvernement aussi contraire à ce bot que le sont les institutions purement démocratiques. Repré- sentez-vous-le doué ou afiligé d'un cœur de feu, d'une imagination

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90 MÉMOIRES DU COMTE DE YILLËLB

féconde, d'un esprit prompt à saisir et à juger, d'une assez grande facilité à exprimer fortement ses pensées en public, accompagnant ce qu'il dit d'un accent de probité et de conviction intime qui persuade et qui lui tient lieu d'éloquence, et vous ne serez pas étonné qu'il ait été porté, entraîné comme malgré lui, à jouer un des principaux rôles dans les tristes scènes politiques qui se sont succédé dans ce pays.

«... Nous avons eu le bonheur de sauver la colonie et de la con- server à la France; mais combien il m'en a coûté de sacrifices! et malgré ces heureux résultats, que la paix vient enfin de consolider, il m'est resté le plus profond dégoût pour ce fatras politique et une antipathie prononcée pour les aflaires publiques. Une des pre- mières leçons que je donnerai à mes enfants, c'est de s'en mêler le moins qu'ils le pouiTont; elles fournissent rarement l'occasion de faire le bien et, avec les meilleures intentions du monde, elles