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L'An a rch ism e a nx Eta ts - Un is
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Notes sur l'Italie contemporaine. Un volume in-ls jésus, broché 3 fr.
Caractères généraux de la vie italienne. — L'essor économique. - L'Italio agricole. — Le mouvement social. — L'évolution politique. — Brigands et brigandage en Italie.
Droits île traduction cl de reproduction réservés pour tmis les pays, y compris la Suède, la Norvège el la Hollande.
919-03. — Coulommiers. Imp. Paul RRODARD. — 10-03.
PAUL GHIO
U Anarchisme
aux Etats-Unis
PRÉCÉDÉ DUNE LETTRE
DE
LOUIS MARLE
Librairie Armand Colin
Paris, 5, rue de Mézières 190 3
Tous droits réservé*.
A MADAME
CÉCILE DE JONG VAN BEEK EN DONK
En souvenir reconnaissant de sa précieuse collaboration.
P. G.
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LETTRE DE M. LOUIS MARLE
Vous avez, mon cher Ghio, produit une œuvre et je vous en félicite. Les livres qui comportent un enseignement sont assez rares aujourd'hui pour que nous ayons le devoir de fixer notre attention sur le vôtre. Car, justement, son mérite sera d'avoir fait péné- trer dans les cerveaux d'Extrème-Occident cette confiance de l'individu en soi-même qui fait les hommes et régénère les races.
Vous semblez adopter pour vôtres les doc- trines professées par Benjamin R. Tucker. D'autres les étudieront en se plaçant sur le terrain de l'économie sociale; ils les exalte- ront ou les combattront suivant leurs tempe-
VIII LETTRE DE M. LOUIS MARLE
raments, ot selon qu'ils se seront préalable- ment catalogués sous l'épithète « individua- liste » ou « communiste ». Je ne veux point apporter ma pierre à eet édifiée de discussion. Vous savez que, si j'ai de la société future une vision quelque peu différente de la vôtre, je me suis toujours gardé de eet exclusivisme absolu qui est recueil des systèmes; syncré- tisme, spiritualisme, matérialisme, me pa- raissent être les trois angles d'un même triangle, et je crois que la vérité jaillira un jour de la synthèse des doctrines.
Sociologiquement, il en est de même : la théorie communiste intégrale, qui supprime la liberté de l'individu, non plus que la théorie anarchiste absolue, qui ne reconnaît pas l'utilité du contrat social, ne peuvent, à mon sens, se défendre devant la Logique. Le Vrai me semble être dans l'établissement d'un modus vivendi entre les cellules sociales que sont les êtres humains. Que ce lien entre
LETTRE DE M. LOUIS JMARLE IX
leurs cerveaux et leurs consciences doive être librement consenti, et non imposé; qu'il ne soit l'effet d'aucune contrainte, rien de mieux. Mais, justement, je crois que son intérêt propre commande à chaque individu de consentir ce lien, de cesser d'être homini lupus, de travailler à substituer, suivant l'expression de Guesde, Y administration des choses au gouvernement des hommes.
Et là, je me permettrai une simple remarque : Tucker me paraît avoir confondu le collectivisme étatiste — grossière erreur
— avec le collectivisme vrai. Si, en France, quelques-uns, dérivant le courant de l'idée nouvelle, ont eu la baroque pensée de fortifier la citadelle capitaliste contre laquelle ils pré- tendent donner l'assaut, en remettant à l'Etat
— émanation d'une classe dirigeante — la propriété de nouveaux monopoles et en lui donnant, par cela même, un regain de vita- lité, il ne faudrait point croire que l'idéal collectiviste se résume en la main-mise des pouvoirs, constitués tels qu'ils le sont actuel- lement, sur tout ce qui est richesse. Loin
X LETTRE DE M. LOUIS MARLE
de là. Car, à toute transformation économique doit correspondre une transformation poli- tique, et l'organisme contrai, représentant direct de la collectivité tout entière, n'est plus, dans la société entrevue par les collec- tivistes, qu'une sorte de régulateur, un indi- cateur des ressources et des besoins de tous.
Aussi bien, passons : j'ai dit que je n'avais point entrepris de discuter. Je veux seulement examiner quelle influence peut avoir, en nos pays, la propagation des idées individualistes, d'essence anglo-saxonne, dont vous êtes allé étudier les manifestations outre-Atlantique.
Vous êtes, comme moi, mon cher Ghio, de cette race latine qui, durant des siècles, éleva sur le monde le phare resplendissant de la pensée humaine. L'àme des ancêtres habite et chante en vous, et je n'en veux pour preuve que l'harmonie de votre phrase et ce souci de l'image et de la couleur, qui fait vivantes vos descriptions et rend facilement accès-
LETTRE DE M. LOUIS MARLE XI
sibles vos dissertations sur les sujets les plus ardus. Déjà vous aviez montré ces qualités brillantes et rares dans vos Notes sur Vlta- lie contemporaine. Aujourd'hui, vous res- sentez, en racontant les souffrances des habi- tants des slurns de New-York ou de Chicago, un frisson de douleur généreuse, et vous vibrez d'indignation vraie avec Luigi Gal- leani. Vous notez l'influence des doctrines individualistes sur les travailleurs de l'Union; mais en même temps vous faites sentir quelle influence ces doctrines ont eue sur vous- même. Inconsciemment, vous vous livrez tout entier en écrivant une œuvre qu'un Anglo- Saxon, par exemple, eût faite essentiellement objective. C'est là une des caractéristiques et un des plus précieux privilèges du génie de notre race.
Mais ce génie — et c'est là que j'en voulais venir — où et comment, depuis quelques lustres, s'est-il manifesté?... 11 m'apparaîl, hélas! mon cher ami, — et nous l'avons constaté ensemble bien souvent, — que les Latins s'endorment actuellement dans une
XII LETTRE DE M. LOUIS MAIILE
torpeur qui, si elle n'est secouée, est destinée à devenir mortelle. Nous sommes ton jour» la race créatrice. Mais l'individu, chez nous, ne sait point tirer parti de ce qu'il crée. Il manque de cette confiance en soi, de ce si précieux esprit d'initiative, qui se révèle chez les Anglais ou chez les Américains du Nord. Certes, nous n'en sommes pas encore arrivés à nous engourdir comme les Chinois après Khoung-Tseu ou les Arabes après les Abbas- sides. Cependant, accoutumés à des soumis- sions millénaires, courbés devant les Césars, puis devant le pouvoir papal, puis ensuite devant les dynastes absolus; habitués par conséquent à tout attendre d'un organisme central, — théocratique, monarchique ou oligarchique, — nous n'avons pas cette démo- cratie véritable dont, les premiers, nous avons donné la formule. Notre cerveau est assez puissant pour concevoir. Des \isimis le traversent, — visions prophétiques d'un avenir meilleur. — Mais notre bras demeure inerte; aucune impulsion ne le meut à l'action, au geste libérateur. Pourquoi?...
LETTRE DE M. LOUIS MARLE XIII
Parce que nous attendons, — vainement, cela va sans dire, — que le Pouvoir, que l'Etat fasse notre besogne et réalise nos espérances. En Art, en Littérature, en Sociologie, toutes ou presque toutes les œuvres de nos grands hommes indiquent cet agenouillement in- conscient devant un Dieu, — ou devant une entité. Nous n'avons pu nous évader encore de la prison où nous tiennent enfermés l'héré- dité et l'atavisme. De grands tressaillements ont pourtant secoué ce siècle, en ces dernières années. Des tempêtes ont agité les conscien- c s. Reprenant l'œuvre des encyclopédistes, des démolisseurs, comme Octave Mirbeau et Anatole France, des prophètes comme Zola et J.-H. Rosny ont gravé dans les cerveaux des vérités informulées jusqu'alors. Mais peut- être leur enseignement fut-il trop subtil. Peut-être eut-il le tort de revêtir la forme parabolique, ce qui empêcha les masses de comprendre immédiatement. Ces hommes eurent d'ailleurs à lutter contre l'influence de nombreux talents, attachés à prix" d'or à la mauvaise cause de l'asservissement des âmes.
XIV LETTRE DE M. LOUIS MA RLE
Ce qu'il fallait, ce qu'il faut encore, et plus que jamais, c'est, — à coté de ces écrivains et de ces penseurs, — des vulgarisateurs de l'esprit de révolte : il faut montrer à l'homme qu'il est une puissance. 11 faut rééditer le Discours sur la servitude volontaire, débar- rasser l'iudividu de ses accoutumances de servilité et lui redresser le genou.
Peut-être s'étonnera-t-on de lire, sous ma signature, cet éloge de la méthode indivi- dualiste. 11 est admis, en effet, par quelques- uns, que celui qui a adopté pour sienne une théorie philosophique ou sociologique n'a pas le droit de prendre, à droite ou à gauche, ce qui, dans les autres doctrines, lui paraît bon. J'estime exécrable ce mode de raisonnement. Encore qu'éloigné d'être absolument d'accord avec Tucker quant à sa conception du régime économique futur, je reconnais cependant que ses idées doivent profondément — et heu- reusement — modifier le caractère des indi-
LETTRE DE M. LOUIS MAKLE XV
vidas de notre race. Et il faut, tout d'abord, « faire des hommes ». Plus ils seront dignes de ce nom, plus leur mentalité .s'améliorera. Henry Maret, le délicat et alerte polémiste, qui est, lui aussi, un individualiste, ne donne- t-il pas satisfaction, dans ses Pensées et Opinions, à ceux dont le tempérament se tourne vers les aspirations communistes, quand il déclare que la propriété individuelle n'est pas la base nécessaire d'une société?... Et ceci ne démontre-t-il pas que tout esprit libéré, toute conscience épanouie, en arrive fatalement à la connaissance de la vérité?... Pour me résumer, je vous dirai simple- ment, mon cher Ghio, — sans vous infliger à nouveau la banalité d'un éloge, — que votre livre m'a profondément intéressé. 11 m'a ému d'abord en me révélant toute une humanité misérable, dispersée dans les bouges des grandes cités américaines où pullulent les milliardaires; ensuite, j'ai senti, plus que jamais, en le lisant, combien il est néces- saire de donner à l'homme conscience de sa valeur propre. Mémento quia pulvis es!...
XVI LETTRE DE M. LOUIS MARLE
lui crie l'Écriture. Parole stupide et néfaste. Eh bien, non ! tu n'es pas que de la poussière, être de race humaine!... Tu es de la matière, soit, mais de la matière animée, de la matière sublime. Penche-toi sur ton àme et regarde... Tu te rendras compte que toi, dont quelques- uns de tes semblables, mués en oppresseurs. avaient voulu faire une brute, — tu es, en réalité, un Dieu !
Louis Marle.
L'ANARCHISME
AUX ÉTATS-UNIS
INTRODUCTION
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE
Le fait caractéristique que Ton constate dans toutes les sociétés humaines du passé et du pré- sent est l'existence, sur le même territoire, et faisant partie de la même collectivité, de deux catégories distinctes d'hommes : la catégorie des gouvernants et la catégorie des gouvernés, la catégorie de ceux qui commandent et la catégorie de ceux qui doivent obéir, la catégorie de ceux qui font les lois et la catégorie de ceux qui sont astreints à les observer. Est-il absolument néces- saire que ces deux catégories humaines existent superposées l'une à l'autre? C'est ce que se sont demandé les anarchistes, et leur réponse a été
LAXARCHISME AUX ETATS-UNIS.
2 L'ANARCHiSME AUX ÉTATS-UNIS
négative. Que le gouvernement, disent-ils, soit le représentant d'un droit soi-disant divin ou l'éma- nation de la volonté d'une majorité, le résultat d'une conquête ou le produit d'un plébiscite, il ne pont être que l'organe d'une violence perma- nente et systématique. Suivant les anarchistes, l'État, même dans les sociétés les plus démocrati- ques, organisées sur la base du suffrage le plus universel que l'on puisse concevoir, serait donc forcément une entrave pour l'essor de l'initiative individuelle. Il agit par autorité; par conséquent, il nous enlève une part de notre liberté person- nelle. Qu'il nous mène sur la voie du bien ou sur la voie du mal, c'est par force qu'il nous y con- duit, et nous n'entendons pas tolérer que nos actes soient le produit d'une violence.
Mais l'État nous protège, disent les démocrates. Contre qui? Contre les criminels? Non! car la criminalité jaillit de la loi elle-même et des monopoles qu'elle engendre. Supprimez la loi, détruisez les monopoles qui en sont la consé- quence naturelle, et la criminalité disparaîtra à son tour.
La démocratie, par conséquent, n'a pas beau- coup d'attrait pour les anarchistes. Elles est, sui- vant eux, aussi autocratique que n'importe quel régime absolu. La majorité des électeurs, disent-
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 3
ils, exerce une autorité abusive sur la minorité, et cela, non seulement en dépit de l'intérêt de cette dernière, mais aussi bien en dépit de son intérêt propre, car le vote de la majorité aboutit cons- tamment à la consécration pratique des prétendus droits d'une minorité organisée et déjà toute- puissante avant les élections. Ainsi, le vote ne sert, en définitive, qu'à légitimer légalement les privilèges existants et à consolider leur pouvoir effectif. Comme les propriétaires terriens n'éli- sent jamais que des députés voués au maintien du monopole de la propriété, et les industriels des députés favorables aux prérogatives du capital, les ouvriers seront fatalement poussés à élire des porte-voix de leurs vœux de prolétaires, c'est-à- dire des députés dont l'influence tend nécessaire- ment à la conservation de l'état de servitude dans lequel vivent les travailleurs. Une lutte constante s'engage alors entre les diverses classes de la société, tandis que la liberté, débarrassée des entraves de l'Etat et vivifiée par un esprit volon- taire de solidarité humaine, amènerait facilement les individus à une entente fraternelle.
Telle est, en substance, l'opinion que les anar- chistes se font de la démocratie, et de la société
4 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
actuelle. Ils nient, comme on voit, et d'une façon péremptoire, la nécessité et même l'utilité de l'autorité. Pour les anarchistes, l'égalité des hommes en droit, dont la Révolution a consacré le principe, ne saurait devenir une égalité de fait tant que le principe d'autorité déchaînera une partie de la société contre l'autre partie, causant ainsi un état de guerre permanent.
En réalité, — je parle toujours le langage des anarchistes, — la Révolution nous a laissé, comme héritage certainement très précieux, l'égalité des hommes devant la loi. Mais qu'est-ce que la loi? Elle représente, dit-on, la volonté collective. Où est-elle cette volonté collective? Par quelle voie se manifeste-t elle? Qui l'a interrogée? Qui avait le droit de l'interroger? Voilà autant de questions auxquelles il serait utile, peut-être, de répondre, avant d'affirmer que l'égalité des hommes devant ce qu'on appelle la loi équivaut à une égalité de fait, telle que les théoriciens de la démocratie paraissent vouloir nous l'assurer par leurs ins- titutions politiques. La volonté collective, nous n'avons aujourd'hui qu'un moyen de l'interroger et de la connaître : le vote. Rien de plus impar- fait que le mécanisme d'une élection ou d'un vote plébiscitaire, même dans un pays où le suf- frage est aussi universel que possible. Rien de
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE î>
plus illégitime, d'autre part, que le droit de com- mandement conféré aux élus du suffrage uni- versel, ou la qualité d'inviolabilité reconnue à un règlement issu du vote. Premièrement, cette manifestation de la soi-disant volonté collective est le résultat d'une convocation, d'une invitation lancée par une autorité existante, et qui com- mence par imposer d'abord ses règles et ses formes, espérant voir sanctionner ensuite ses idées et son pouvoir. Deuxièmement, même en admettant que les électeurs gardent intacte leur liberté de conscience et d'action, il est indéniable que la masse actuelle des électeurs ne représente qu'une faible partie des membres de la société, les femmes étant ordinairement exclues du droit de vote ou, en tout cas, là même où les femmes y sont admises, les lois constitutionnelles des Etats modernes en excluant uniformément les individus au-dessous d'un âge déterminé ou qui ont commis des actes réprouvés par une autorité imposée aux électeurs actuels et non pas éma- nant d'eux-mêmes.
Enfin, et même en admettant préalablement que la conscience des électeurs n'ait pas subi de pressions et que l'ensemble de ces électeurs repré- sente effectivement ce qu'on appelle la volonté collective, nous nous trouvons tout de même en
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présence d'un phénomène qui est de nature à ébranler notre assurance à l'égard de la légitimité de l'autorité issue du vote. Dans la masse des électeurs, nous remarquons de suite deux difTé- rentes catégories d'individus : la catégorie des électeurs constituant la majorité et la catégorie des électeurs constituant la minorité. L'une est toute-puissante, l'autre est esclave. La loi, l'au- torité, loin d'être ainsi les manifestations de la volonté de tous, ne représentent que les préfé- rences du plus grand nombre, et la force reste encore la base exclusive de l'organisation poli- tique.
La majorité a des droits, la minorité n'a que des devoirs. Que devient, dans ce cas, l'égalité dont parle le droit révolutionnaire? Cependant l'inégalité de fait, qui résulte des applications démocratiques de l'égalité de droit que la Révo- lution nous a transmise, nous laisserait encore quelques espérances de rédemption si le privilège dont jouissent les majorités n'assumait pas fatale- ment des formes encore plus aiguës et plus vio- lentes.
Ici, ce n'est plus seulement la logique qui
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parle, c'est l'histoire elle-même. Le privilège des majorités, tout en étant issu d'un nombre consi- dérable, tend, de plus en plus, à devenir le mono- pole d'un nombre restreint d'individus, la majo- rité étant obligée à déléguer à son tour ses propres privilèges. Une minorité organisée s'em- pare alors, comme il est dit plus haut, du pouvoir et s'en sert comme d'un instrument destiné à assurer son avantage particulier. Cette minorité prédominait déjà, avant le vote, dans la vie sociale; elle ne reçoit, par le vote, que la con- sécration légale de sa prédomination.
L'autorité revêt, dans ses mains, des formes extérieures que notre fétichisme démocratique rend à nos yeux lumineuses, mais dont l'éclat, en réalité, ne sert qu'à cacher les ténèbres de l'ar- rière-plan, où gît notre servitude. La superstition politique de la délégation du pouvoir ressemble de très près, comme disait Jules Simon, à un tour de gobelet métaphysique, à la suite duquel on décerne pompeusement la souveraineté au peuple et on la lui enlève presque aussitôt sous prétexte d'une transmission de pouvoir, à laquelle lui-même parait consentir, mais qui le laissera plus nu et plus dépouillé qu'auparavant.
L'ANAHCHISME AUX ÉTATS-UNIS
L'autorité, quelque origine qu'elle puisse avoir, c'est la force, c'est la contrainte, c'est la violation
systématique de la liberté. Aussi, partout où il y a société, y a-t-il lutte constante entre l'auto- rité et la liberté. On a cru un instant que la démocratie avait trouvé le moyen de faire signer un traité de paix temporaire à ces deux principes opposés. Comme, dans le domaine religieux, le symbole est censé amener l'entente entre l'homme et son Dieu, la loi, les règlements, les constitu- tions devraient produire la paix entre la liberté et l'autorité. Malheureusement il n'en a pas été ainsi; au contraire, affirment les anarchistes, jamais l'abîme qui sépare ces deux principes n'a été plus profond que dans les démocraties, car le poids de l'autorité est d'autant plus sensible que les hommes sont en voie d'acquérir la con- science de leur personnalité. Ils sont en mesure, maintenant, de connaître la valeur pratique et morale de la liberté.
L'homme soumis au commandement, quelles qu'en soient la nature et la portée, bonnes ou mau- vaises, agit par obéissance, ce qui, dans la plu- part des cas, signifie qu'il est la victime d'une
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 0
crainte. L'homme libre et indépendant, au con- traire, est poussé par ses tendances, ses vues, ses espérances. L'homme gouverné attend l'impul- sion, d'où il suit qu'il ne devancera cette impul- sion extérieure, ni ne la dépassera jamais, et il laissera sa propre force au repos toutes les fois qu'elle no sera pas réclamée. L'homme libre, par contre, tend à l'action comme un liquide tend au niveau. Non seulement il exécute mieux, mais il cherche et il trouve. Qu'est-ce que la puissance collective d'un peuple, composée de forces conti- nuellement dirigées et obéissantes? — La mani- festation brutale de l'inconscience. Tandis que le pouvoir actif d'un pcupFe dont les unités simples qui le composent se sont développées au souflle véhément et généreux de la liberté, est le résultat d'une cohésion, d'une collaboration conscientes.
En somme, l'autorité, qui devrait, assure-t-on, engendrer l'ordre, représente effectivement, sui- vant les anarchistes, l'essence même du désordre. Elle trouble la conscience individuelle qui, en présence de ses empiétements, se révolte ou s'affaisse. Dans les deux cas, le désordre est évident : car, si d'un côté la révolte nous détourne
10 L'ANARCHISME AI X ÉTATS-UNIS
de l'exercice normal de nos activités, l'abaisse- ment moral causé par la défaite nous interdit, d'autre part, toute activité ultérieure. Et comme il ne saurait y avoir de progrès véritable indépen- damment de l'ordre, c'est-à-dire du libre essor des initiatives, du jeu spontané des lois évolutives, l'autorité est, en outre, l'ennemie déclarée du progrès.
L'état de progrès, en effet, peut être représenté par l'action que l'homme exerce sur le milieu où il vit. L'homme est esclave lorsque le milieu environnant est l'arbitre de ses actes; il est libre lorsque lui-même est l'arbitre de ce qui se produit dans son milieu. Ainsi se mesure le progrès. La science, les applications de la science, les décou- vertes, la critique philosophique ont réalisé d'au- tant plus de progrès qu'elles ont su affranchir la conscience humaine des préjugés, îles supersti- tions, des craintes dont elle était auparavant encombrée. Que de lenteurs, à vrai dire, dans cette élaboration intime, que de peines à travers ces épreuves! Car l'influence du milieu sur l'homme est beaucoup plus considérable que celle qu'il peut avoir sur les autres organismes. Son- geons seulement au climat. La flore, la faune, varient suivant la température des divers pays. Les tableaux sévères qu'offrent les rares végéta-
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 11
lions dos régions froides diffèrent profondément des somptueux paysages que l'on admire dans les contrées qu'éclaire la lumière du soleil tro- pical. En Afrique, les animaux sont agiles, vifs, recouverts de robes dont la diaprurc charmante ravit l'œil du naturaliste; en Sibérie, par contre, les pelages des animaux sont épais, aux couleurs unies et sombres, et les mouvements des animaux eux-mêmes sont lourds, malaisés. L'homme, au contraire, est partout le même. Il n'a que sa peau fine et délicate pour se défendre à la fois des chaleurs équatorialcs et des frimas des pôles. Il dispose des mêmes membres, ayant constamment la même forme, pour traverser les luxuriantes forêts et pour glisser sur les immenses étendues des glaces éternelles. L'homme doit, par consé- quent, lutter contre des difficultés extérieures infiniment plus grandes que tous les autres êtres vivants qui peuplent ce monde, et son œuvre d'adaptation au milieu dans lequel il vit a dû être beaucoup plus laborieuse. Aussi sa lutte se pour- suivra-t-elle, hélas ! sans cesse, pendant les jours sans nombre à venir
ll.i'c atquc illa dies, atque alia, atijuc alia.
12 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
En présence do tant de difficultés extérieures, les anarchistes se demandenl comment l'homme
pourra réaliser les progrès dont il se sent capable et que réclame sa nature éminemment investiga- trice, donner cours à ses activités multiformes, si des difficultés d'ordre intérieur, émanant de lui- môme, viennent se greffer sur les premières et entraver ses mouvements?
Parmi les esclavages qui pèsent sur l'homme, il y en a un qui, d'après les anarchistes, présente un danger plus grave que tout autre et d'autant plus redoutable qu'il a, jusqu'à présent, défié toutes les révolutions et résisté à toutes les atta- ques : l'esclavage du principe d'autorité. C'est contre l'idée qu'un homme ait le droit d'exercer une autorité quelconque sur un autre homme que les anarchistes s'élèvent. Ils apportent, ou pré- tendent apporter, dans la vie politique et dans les rapports sociaux les mêmes conceptions posi- tives que la science a apportées dans la vie intel- lectuelle. Connue, dans le domaine scientifique, la seule autorité admissible est celle qui émane de l'observation, ainsi dans la vie sociale, disent les anarchistes, la seule autorité admissible est celle
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 13
qui émane de la volonté ; et comme, dans la science, rien n'arrête la marche ascendante du savoir, dans la vie sociale rien ne doit arrêter l'essor libre de la volonté individuelle.
L'Etat , par conséquent, qui est l'emblème d'une autorité imposée aux individus et non pas librement reconnue par eux, doit disparaître. Les entraves dont il nous charge empêchent l'épa- nouissement de nos facultés personnelles ; il nous maintient, en politique, dans une situation ana- logue à celle que la doctrine de l'infaillibilité théo- logique a créée en philosophie.
Il nous impose une foi passive dans ses lois, ses règlements, sa justice et ses justiciers; une foi qui n'admet pas de réplique, une sorte de /ides ex andilu, comme disent les scolastiques.
Les anarchistes s'insurgent contre l'autorité, principe de violence et d'immobilité, au nom de la liberté, principe de scission, d'invention et de progrès.
L'autorité a sévi sur l'humanité jusqu'à présent, parce qu'elle a eu pour complices la faiblesse et la paresse de l'esprit humain, prêt souvent à s'en- dormir sur l'oreiller de la croyance, à se sous- traire à la responsabilité de la recherche et de l'initiative. Mais la conscience humaine, malgré ses chaînes, s'est réveillée et demande sa déli-
14 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
vrance. Une hétérogénéité croissante prend peu à peu la place de l'homogénéité sociale des temps liasses : les hommes s'individuent, savent se gou- verner eux-mêmes. Pourquoi doue persisteraient- ils à se laisser gouverner par d'autres hommes?
Cependant la conception anarchiste de la vie sociale n'a nullement pour hase, comme on pour- rait facilement le croire, et comme, d'ailleurs, beaucoup de monde le croit encore, un hypothé- tique état dénature semblable à celui dont parlent Hobbes , Spinoza , Rousseau et tous les philo- sophes du XVIIIe siècle. Les anarchistes ne veulent pas détruire la société, car la société est l'éma- nation spontanée de la nature humaine. Ils savent qu'elle est à la fois le plus impérieux besoin de l'homme, de ses facultés morales aussi bien que de son organisation physique, et un fait primitif, antérieur à toute convention ou à toute usurpa- tion de la force, contemporain de la naissance même du genre humain. L'homme isolé n'a jamais existé, si bien qu'on ne saurait attribuer à l'homme une existence véritablement humaine qu'à partir du moment où l'évolution des espèces s'est accomplie sur un certain nombre d'individus
APEltÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 15
vivant sur le même territoire. Les anarchistes contestent seulement la nécessité de cet organisme parasitaire qu'on appelle l'Etat et qui s'est juxta- posé par la violence, disent-ils, aux individus constituant la société. En effet, les anarchistes contestent que l'Etat ait une autre origine que celle de la violence. Ils ne voient dans l'Etat ni le pouvoir paternel de Spinoza, ni l'association contractuelle de Rousseau ; ils découvrent plutôt en lui le représentant du droit du plus fort invoqué par Hobbes. Comment pouvons-nous croire, demandent-ils, à L'existence d'un contrat social dont l'autorité de l'Etat serait la consé- quence? Si un pareil contrat existait réellement, à quoi serviraient donc les mesures de contrainte et les lois pénales dont aucun Etat n'a jamais trouvé le secret de se passer? Supposant même, d'autre part, qu'un tel contrat pût s'établir, il n'obligerait que ceux qui y sont entrés volontairement, que ceux qui l'ont sciemment et librement accepté. Rousseau lui-même, ne se dissimulant pas cette difficulté fondamentale, soutient avec raison qu'un homme n'a pas le droit de disposer de sa pos- térité.
Ainsi, de l'aveu du père de la démocratie lui- même, l'Etat devrait être remis en question à chaque nouvelle génération : d'où il résulte donc,
1G l'anarchisme aux états-unis
suivant les anarchistes, que l'Etat, étendant son autorité au delà des limites strictement contrac- tuelles, — en admettant comme hypothèse qu'un contrat ait été signé, — repose sur L'arbitraire et sur l'usurpation.
Les anarchistes se trouvent tous d'accord sur le point capital de contester la nécessité sociale de l'autorité. Leurs doctrines supposent, naturel- lement, l'existence d'une société dont les membres posséderaient la force de régler leurs actes de façon à éviter tout conflit avec leurs semblables. Certains anarchistes affirment que les individus devraient puiser cette force dans la loi éternelle du bonheur individuel, d'autres préfèrent lui donner comme fondement le devoir d'assurer le bonheur de tous; suivant les uns, cette force consisterait dans l'obligation toute volontaire de respecter les droits de chacun; suivant d'autres, enfin, elle résiderait dans la renonciation, dans le dévouement spontané des individus. Il est extrêmement difficile, à mon sens, de préciser dans leurs détails les programmes pratiques des différentes doctrines anarchistes.
Tout ce qu'on peut dire d'elles, c'est qu'elles
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 17
comptent toutes également sur la suppression de l'Etat comme sur une condition première pour l'avènement d'une vie sociale meilleure. Les phé- nomènes économiques et sociaux issus de l'orga- nisation actuelle de la société semblent ne préoc- cuper les anarchistes que d'une manière secon- daire. On chercherait, en vain, dans les ouvrages des écrivains anarchistes des aperçus positifs sur ce que devrait être, dans ses détails, la société, lorsque le régime de contrainte actuel aura été renversé ; et, à vrai dire, ce serait trop demander aux anarchistes que de prétendre qu'ils nous pré- sentent un type d'organisation, eux, les ennemis déclarés de l'organisation préétablie et autoritaire. Puisque tout le mal dont nous souffrons de nos jours vient du manque de liberté, c'est à la liberté seule qu'il appartiendra de nous donner le remède. Leurs vues paraissent, par conséquent, essentiellement négatives : mais il ne faut pas oublier, cependant, que la négation, en ce cas, ne s'applique qu'à un principe foncièrement négatif, c'est-à-dire le principe d'autorité, qui repose entièrement sur ce préjugé, jusqu'à pré- sent universellement accepté, que les hommes abandonnés à eux-mêmes ne savent pas se con- duire d'une manière conforme à l'intérêt social et, partant, à leur propre intérêt.
LANAUCHISME AUX ETATS-UNIS.
18 L'ANAKCHISME AUX ÉTATS-UNIS
M. Benjamain lî. Tucker, dont les doctrines
sont exposées dans les pages qui suivent, est à peu près le seul théoricien de l'anarchisme qui ait osé aborder pratiquemenl et méthodiquement, une par une, les différentes questions qui inté- ressent notre époque. Quant aux autres, dont les travaux sont généralement connus, je trouve inutile d'en analyser les idées; il m'a sufli d'avoir indiqué le fond de ces idées, qui se résume, je le répète, dans la négation absolue du principe d'autorité. Chacun interprète à sa façon les suites de la chute de l'État; chacun, d'autre part, pos- sède son secret à lui pour y parvenir, et les moyens sont tantôt violents, tantôt pacifiques, tantôt ils consistent dans la résistance passive, tantôt dans la révolte ouvertement déclarée.
Le sociologue, malheureusement, n'a pas la possibilité de contrôler la vérité ou même la vrai- semblance des doctrines anarchistes, l'histoire ne nous ayant jamais parlé que de maîtres et d'es- claves, de souverains et de sujets, de gouvernants et de gouvernés. Mais, eu attendant l'instant où ces doctrines seront mises à l'épreuve, rien ne sau- rait l'empêcher d'admirer la foi profonde qu'ont les anarchistes dans la perfectibilité de la nature humaine, qui devrait nous donner un jour, suivant eux, la formule de l'égalité véritable. Sous ce
APERÇU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 19
rapport, leurs idées assument un caractère positif indéniable; car les conquêtes les plus lumineuses de l'homme ont toutes été le produit naturel de la liberté; leur utilité sociale, leur pouvoir civilisa- teur se mesurent au degré d'indépendance de leurs auteurs vis-à-vis du milieu où ils vivaient, et sou- vent de rébellion contre ce milieu, dont leurs auteurs ont fait preuve. Le progrès n'aurait donc rien à craindre de la suppression de l'autorité et de la chute de l'Etat. Et s'il est vrai, comme il me semble indubitable, que tout progrès suppose la négation du point de départ, l'humanité n'aurait pas non plus à redouter les négations de l'anarchie. En tout cas, il me paraîtrait désolant que la société moderne dût tout attendre des institutions démo- cratiques et du parlementarisme. Les horizons humains n'ont pas de bornes, si bien que l'his- toire nous enseigne que les conceptions les plus avancées n'ont été, jusqu'ici, que des étapes, des points de repère.
Aussi ne nous effrayons-nous pas d'entendre le poète nous répéter aujourd'hui ce qu'il disait à l'homme s'arrêtant émerveillé sur le seuil du xixe siècle :
Regarde vers le ciel et vois comme il se dore :
J'ai mis sur l'horizon du siècle nouveau-né
Des splendeurs de couchant et des lueurs d'aurore.
CHAPITRE I
Les causes et les formes de l'action révolutionnaire aux États-Unis.
Caractère de la démocratie américaine. — Elle n'a pas su empêcher la formation des monopoles. — Pouvoir écrasant de la ploutocratie aux États-Unis. — Le mouvement de révolte du peuple américain contre les monopoles. — Trois manifesta- tions distinctes de ce mouvement. — Le socialisme militant. — Le mysticisme social. — Les sociétés communistes. — Bro- Iherhood of the coopérative commonweallh. — Le mouvement anarchiste. — Les anarchistes intellectuels. — Les anarchistes insurrectionnels.
L'accusation la plus formelle que les anarchistes adressent à l'autorité politique, sous quelque forme qu'elle se manifeste, est, comme je l'ai dit précédemment, celle de favoriser la formation des monopoles et des privilèges, d'empêcher, par con- séquent, l'établissement d'une véritable égalité de fait entre les individus . Celte accusation leur paraît d'autant plus légitime que la démocratie, quoique fondée en apparence sur l'idée d'égalité, n'a pas su tenir ses promesses : car, relevant,
22 L'ANAHCHISME AUX ÉTATS-UNIS
comme tout autre régime, «lu principe d'autorité, elle contient en elle-même, affirment-ils, le germe de sa propre stérilité sociale.
Il importe de se rendre un compte exacl de la valeur de la critique anarchiste en examinant, avant tout, la portée pratique des conquêtes sociales de la démocratie. Dans ce but, nul champ d'observation n'est plus approprié que les Etats- Unis de l'Amérique du Nord, le pays démocra- tique par excellence.
La démocratie américaine a ceci de caractéris- tique qu'elle se présente à l'observateur dans un état pur, sans aucun alliage extérieur, exempte par nature de toute adultération provenant d'un héritage d'ancien régime. Les castes existant dans les pays européens avant la Révolution, sont demeurées inconnues à la société américaine. Point de féodalité en Amérique, point de servage. L'esclavage des nègres, aboli en 1805, loin d'être une forme essentielle de la vie sociale, n'apparaît que comme un phénomène transitoire et étranger presque à l'organisation politique et économique. La société américaine est née démocratique et n'a eu aucun effort à accomplir pour rester telle, aucune survivance seigneuriale à abolir, aucune lutte défensive à entreprendre contre des institu- tions ou des traditions séculaires. Tel est l'avaii-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 23
tage indéniable de la démocratie américaine sur les démocraties européennes, greffées, plus ou moins, sur des sociétés à base de privilèges de caste.
Nous avons beau, nous autres Européens, nous croire affranchis des vieilles institutions, ces insti- tutions jouent toujours un rôle considérable, sinon prépondérant. La noblesse, le clergé, l'armée, les trois castes classiques de l'ancien régime, gardent, à peu de différence près, leur situation privilé- giée d'autrefois; et cela, non seulement dans les pays monarchiques, où elles constituent le soutien naturel de la majesté royale ou impériale, mais même dans les pays à régime républicain. A vrai dire, les formes extérieures des gouvernements ne présagent pas plus de la nature particulière de ces derniers que le costume n'indique aujourd'hui la qualité de ceux qui le portent. Aussi, un gouver- nement républicain marche-t-il souvent dans les ornières d'un gouvernement monarchique, et il suffit d'un président se donnant des allures aristo- cratiques pour que les anciennes castes regagnent facilement une influence qu'elles essayent, en général, de masquer par des dehors de soumis- sion à la loi commune.
Aux Etats-Unis, ni la noblesse, ni le clergé, ni l'armée n'ont eu dans le passé aucun rôle social à
24 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
jouer. La noblesse n'a jamais existé; le clergé û'a aucun droit spécial ù faire valoir, relevant de l'in- dividu et non de l'autorité; l'armée n'a jamais été autre chose qu'un instrument docile aux mains de l'Etat. Cependant, malgré la pureté absolue de la démocratie américaine, on ne saurait affirmer qu'elle a pu empêcher les privilèges de s'établir et de prospérer. Il serait oiseux, à mon sens, de refaire ici, pour la millième fois, le procès des institutions démocratiques de l'Amérique du Nord. Je me bornerai à de simples constatations de fait empruntées à la statistique, non pas en vue de prononcer des condamnations, mais dans le seul but d'expliquer, autant que possible, le un Hi- vernent de révolte qui se manifeste de plus en plus dans les rangs <\rs travailleurs américains contre le fonctionnement de la sic politique de leur pays.
Le poète et philosophe anglais Pope définissait ainsi le parti politique : The madness of the many for the gain oflhefew, « la folie du grand nombre au profit de quelques-uns ». Cette définition a reçu aux Etats-Unis l'application la plus humiliante. C'est grâce à l'organisation des partis que le mot de ploutocratie y a pris une signification nette et précise. Dans nul pays le pouvoir de la richesse. le « money power », n'est aussi sensible qu'aux
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 25
Etats-Unis. Le peuple américain est victime d'une oppression indéniable, exercée par les riches sur les pauvres, par les parvenus sur les travailleurs. La concentration de grandes fortunes dans un nombre restreint de mains, qui est un des phéno- mènes de la vie économique des Etats-Unis, cons- titue une source de démoralisation permanente dans la société. On sait combien a été rapide et énorme, depuis la guerre civile, la concentration des capitaux aux Etats-Unis.
D'après une publication autorisée, le Moodys Manual of corporation securi lies pour 1902, on a calculé à 850 le nombre des trusts existant à la fin de 1002 avec un capital global de 9 milliards 425 millions de dollars : cela pour l'industrie proprement dite. Car, en y comprenant les corpo- rations qui exploitent les chemins de fer, le capital global se montait à environ 15 milliards de dol- lars. Le capital moyen de chaque corporation industrielle s'élevait par conséquent, à plus de 11 millions de dollars. D'autre part, les proprié- taires ou associés des 850 trusts sus-indiqués étaient au nombre de 330 457 et ils auraient ainsi possédé, en moyenne, un capital de 28 590 dol- lars. Malheureusement, plus de G milliards de dollars se trouvaient concentrés aux mains de 400 personnes, tandis que les autres n'avaient
26 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
plus à partager que trois milliards : ce qui don- nait, d'une part, un capital moyen de 15 millions de dollars pour 400 actionnaires et, de l'autre côté, un petit pécule de 0 000 dollars pour chacun des 330 000 actionnaires qui restaient.
Même en admettant que la valeur nominale des actions et des obligations des trusts doive être acceptée sous toute réserve, il résulte de ces chiffres qu'un petit nombre d'individus monopolise une partie considérable de la richesse du pays. Le journal New-York Tribune dressait, en octo- bre 1807, une liste de 4 0i7 millionnaires améri- cains, industriels ou agriculteurs, possédant en tout plus de 12 milliards de dollars, soit, en moyenne, environ iS millions de francs chacun, et, ensemble, un cinquième de la richesse totale du pays.
Les Etats-Unis sont un pays à la fois industriel et agricole. Cependant, quoique l'agriculture y conserve toujours un grand rôle, on peut affirmer, néanmoins, aujourd'hui, que l'industrie tend de plus en plus à occuper une place prépondérante. En fait, le commerce extérieur de l'Union a augmenté, depuis vingt ans, de 34 p. 100 poul- ies produits agricoles et de 250 p. J00 pour les produits manufacturés. Bien que cela soit dû, en grande partie, au développement même de l'in-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 27
dustrie américaine qui absorbe, de nos jours, plus de matières premières indigènes qu'elle n'en absorbait il y a vingt ans, il est indéniable que la grande industrie américaine dépasse actuellement. en importance, l'agriculture.
Depuis 1800, notamment, l'essor industriel des États-Unis a été inouï. On peut aisément s'en aper- cevoir en examinant un court tableau qui est con- tenu dans le rapport général du Census de 1900 ' :
STATISTIQUE GÉNÉRALE DE L'INDUSTRIE AMÉRICAINE EN 1800,
1SS0, LS90 et 1900
Nombre des établisse- ments
Capital
Employés payés à Tannée.
Traitements des dits em- ployés
Nombre moyen des ou- vriers
Total des salaires
Nombre des ouvriers adultes
Salaires
Nombre des ouvrières adultes
1860
140 433 1010
1311 240 379
i 040 349
1880
253 S52
2 790
2 732 59S
948
2 019 035
270 897 531639
1890
353 415
0 525
4G1 009
392
4 251 G13
1 891
3 327 042 1 059
803 08G
1900
512 339
9 835
397 174
404
1310 598
2 323
no oui
2 02 1
1 031 009
1. J'emprunte ces chiffres au liejiort for manu facturiny indus- tries, q\x\ fait partie du Census de 1900. Je me sers également, ici et ailleurs, des belles études sur le Census de 1900, qu'a publiées M. Pierre Leroy-Bcaulieu dans l'Économiste français, année 1903.
28
L'AXARCIIISMIi AUX ETATS-UNIS
|
1860 |
1880 |
1890 |
1900 |
|
|
1 032 1 SSfl |
3 397 5 370 |
213 120 885 17 031 ."i 162 '.i :;72 |
282 168 583 26 l 028 7 348 13 019 |
|
|
Nombre des enfants i moins de seize ans). . . Salaires |
||||
|
Valeur «les matériaux Valeur des produits, y compris les réparations et travaux ù façon. . . . |
||||
|
i Toutes les valeurs sont en m |
liions de dollars, le dollar valant |
5fr.l8c.) |
Me bornant à établir une comparaison entre les
deux années 1800 et 1900, j'en arrive aux consta- tations suivantes :
Nombre des salaries en 1890 4251 613
— en 1900 5 316598
Augmentation :25,2 p. Uni l 061 fis:;
Montant des salaires en 1890... I 891 228 321 dollars — — l'JOO... 2 323 407 257 —
Augmentation : "22,7 p. 100. 432 178 936 dollars
Salaire moyen en 1890 448 dollars
— — en 1000 437 —
Diminution : 2, ri )>. 100 Il dollars
Voici, d'autre part, pour la valeur des produits
Valeur globale des produits in- dustriels en 1890 9 372 837 283 dollars
Valeur globale des produits in- dustriels en 1900 13019251614 —
Augmentation : 39 p. 100 :i flifl '. li :t:}| dollars
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 29
Toute cette énorme augmentation dans la valeur des produits est donc allée accroître la part du capital; si bien que la part faite au capital et celle faite au travail dans la répartition du produit net, c'est-à-dire de la valeur du produit diminuée du coût des matières premières et des frais généraux, peuvent être établies de la façon suivante :
1890
Dollars.
Valeurs des produits industriels 9 372 437 283
Moins :
Coût des matières premières . o Ifi2 014 07G
Frais généraux, y compris l'in- térêt du capital et l'amortis- sement des machines 631225035
5 793 2G9 1 1 1
Produit net 3 579 168 172
Montant des salaires : 32,7 p. 100 1 891 228 321
Bénéfice net réalisé par le capital : 47,3 p. 100. 1 087 939 Soi
1900
Dollar?.
Valeurs des produits industriels 13 019 231 014
Moins : Coût des matières premières.. 7 340 910 030 Frais généraux, y compris l'in- térêt du capital et l'amortis- sement des machines 1 028 558 653
8 378 474 088
Produit net 4040770931
Montant des salaires : 50,2 p. 100 2 323 407 257
Bénéfice net réalisé par le capital : 49,8 p. 100. 2 317 309 074
On retrouve ainsi la diminution de 2,5* p. 100 dans la part faite au travail, que l'on a pu cons-
30 L'ANARCHISME Al X IÎTATS-UMS
tater plus haut, en comparant les taux moyens des salaires aux deux mêmes époques. Les années 1901 et 1902 ne marquent guère un progrès dans la répartition des produits. Au contraire on peut affirmer que le fléchissement du montant des salaires continue, si l'on met ce dernier en regard de l'accroissement continuel des bénéfices réalisés par les chefs d'industrie.
Mais le phénomène apparaîtra encore plus sen- sible si l'on rappelle le fait du relèvement graduel du coût de la vie aux Etats-Unis. D'après les Bul- letins publiés par le Department of laOor, le pou- voir d'achat d'un dollar était plus élevé en 1890 qu'en 1902. En 18(.)0, on pouvait acheter, avec un dollar, une plus grande quantité de bœuf, de jambon, de corned-beef, de légumes, de fromage, d'œufs, de sel, de poivre, de thé, de charbon, de pétrole, de meubles et de verrerie qu'en 1902, L'augmentation du coût de la vie a été admise, en outre, par JM. Carroll D. Wright, Commis* sioner of labor, dans son rapport au président Roosevelt sur la grève des mineurs de Pensyl- vanie, publié en septembre 1902. Depuis le mois de juillet 1897 jusqu'au mois de juillet [902, les prix des objets nécessaires à l'existence, aux Etats-Unis, ont augmenté, suivant les index- figures donnés par la Duns lîcvicw. d'environ
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 31
27 p. 100. Le Wall street journal a également constaté une augmentation de 3G p. 100 clans les mêmes prix, depuis le mois de janvier 1800 jus- qu'au mois de janvier 1003.
En réalité, la valeur des produits industriels a subi partout un relèvement considérable, qui varie de 16,6 p. 100 dans le Massachusetts, jusqu'à 109,6 p. 100 dans la Floride.
Mon but n'est pas de rechercher la preuve matérielle de prétendues tendances fatales de l'industrialisme moderne. Je vise simplement à établir les raisons qui rendent suspectes, de nos jours, les institutions démocratiques des Etats- Unis. Elles le paraissent d'autant plus, aux yeux d'un grand nombre de travailleurs américains, que la croissante prospérité des capitalistes et la concentration des richesses économiques paraissent dues surtout à l'action complaisante des pouvoirs publics. Les fortunes colossales des quelques mil- liers de privilégiés qui exploitent le travail de la masse n'ont pas été et n'auraient pas pu être bâties à la seule faveur du libre jeu des forces naturelles. Depuis les franchises municipales jusqu'aux tarifs douaniers ultra-protectionnistes, les autorités publiques ont livré à quelques-uns ce qui appartenait à tous. L'État a été envahi par l'argent. Les trusts ont acheté en gros et en détail,
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32 l'anarohisme aux états-unis
et les lois, et la protection douanière, et des faveurs de toute sorte, llien ne saurait résister, aux États- Unis, à une bourse bien garnie. Les partis poli- tiques ne sont pas formés sur des questions d'intérêt général, mais plutôt sur des questions d'intérêt particulier. C'est, jdus ou moins, le vice de toutes les démocraties; cependant, il est, aux Etats-Unis, plus flagrant que partout ailleurs.
Nous pouvons en avoir une preuve indiscutable, en constatant le caractère éminemment artificiel du protectionnisme américain. Ce protectionnisme a cessé, depuis longtemps, d'être une mesure défensive proprement dite de la production indi- gène; il est devenu, par contre, une arme d'oppres- sion dans les mains des capitalistes qui, grâce à lui, imposent aux acheteurs de l'intérieur des prix de monopole, toujours plus élevés que ceux qu'ils pratiquent auprès des acheteurs étrangers. Quoi- qu'il soit extrêmement difficile de se procurer des données exactes concernant les différences de prix grevant ainsi le consommateur américain, le comité du parti démocratique du Congrès de Washington a pu néanmoins obtenir (\vs indi- cations éloquentes. J'emprunte les constatations faites à Y American free Irade Almanach, publié par Y American free trade league de lîoston, qui contient le tableau suivant :
L'ACTION IlÉVOLUTIONNAIKE A.UX ÉTATS-UNIS 33
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L ANARCHISME AUX ÉTAT8-UNIS
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l'action révolutionnaire aux états-unis 35 Ainsi, grâce aux tarifs de douane complaisam- mcnt octroyés par l'Etat, la concentration capi- taliste s'exerce surtout à dépouiller les consom- mateurs indigènes.
Mais la concentration graduelle do la richesse se manifeste aussi dans l'agriculture. Le nombre des fermiers (cash tenants) et des métayers ou colons partiaires (share tenants) tend à augmenter au détriment des propriétaires exploitants (owners), ainsi qu'il ressort des chiffres ci-après :
RÉPARTITION DES EXPLOITATIONS SUIVANT LE MODE DE TENIKE DU SOI. EN 1SS0, 1890 ET 1900.
l'ROrOliTION 1'. 100 DC TOTAL
Faire-valoir. Fermage. Métayage. F. -Y. Ferm. Met.
1SS0. 2 984 30G 322 357 702 244 74,5 8 17,5 1890. 3 209 728 454 059 840 254 71,0 10 18,4 1900. 3 713 371 752 920 1272 300 04,7 13,1 22.2
En effet, on peut, d'après les Bulletins concer- nant l'agriculture américaine, annexés au Census de 1900, dresser le tableau suivant de la marche progressive du fermage et du métayage :
36 L'ANAItCHISME AUX ÉTATS-UNIS
ACCROISSEMENT DU FERMAGE ET DU METAYAGE
Pourcentage des propriétés exploitées sous la forme
ICtats et Territoires. de fermage ou <le métayage.
1880 1890 1900
1. Alabama lù,9 48,6 57,1
2. Arizona 13,2 7,0 7'!
3. Arkansns 30,0 32,1 45,4
4. California 10,8 17, s 23,1
5. Colorado 13,0 11.3 22.0
G. Connecticut . . . 10,2 11,5 12,9
7. Delaware 42,4 40,9 50,3
8. District of Columbia 38,2 30,7 43,1
9. Florida 30,9 23,0 20,5
10. Georgia 44,9 53,5 59,9
11. Idaho 4,7 4,0 S. 7
12. Illinois 21,4 24,0 29,3
13. Indiana 23,7 25,4 28,0
14. Iowa 23,8 28,1 34,9
15. Kansas 10,3 28,2 33,2
10. Kentucky 20,4 24,9 32,8
17. Louisiana 35,2 44,4 58,0
18. Maine 4,3 5,4 4,7
19. Marylaml 31,0 31,0 33,6
20. Massachusetts s. 2 9,3 9,6
21. Michigan 10,0 14,0 15,8
22. Minnesota.. 9,2 12,9 17.3
23. Mississipi 43,8 52,8 G2,4
24. Missouri 27.:! 20,8 30,5
2:i. Montana 5,3 1,8 9,2
20. Nebraska 18,0 24,7 30,9
27. Nevada 0.7 7,3 11,4
28. New Hampsbirc 8,1 8,0 7,5
29. New Jersey 21,0 27.2 36,9
30. New Mexico 8,1 4,5 9,4
31. New York 16,5 20,2 23,9
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 37 1880 1890 1900
32. North Carolina 33,5 34,1 41,4
33. North Dakota 3,9 6,9 8,5
34. Ohio 19,3 22,9 27, ri
35. Oklahoma 0,7 21,0
36. Oregon 14,1 12, 5 17, s
37. Pennsylvanie 21,2 23,3 20,0
38. Rhode Island, 19,9 18,7 20,1
39. South Carolina 50,3 55,3 01,0
40. South Dakota 3,9 13,2 21,8
41. Tennessee 34,5 30,8 -40,5
4* Texas 37,0 41,9 40,7
43. Utah 4,6 5,2 8,8
44. Vermont 13,4 14,0 14,5
43. Virginia 29,5 26,9 30,7
40. Washington 7,2 8,5 14,4
47. West Virginia 10,1 17,8 21.8
48. Wisconsin 9,1 11,4 13,5
49. Wyoraing 2,8 4,2 7,6
On dira peut-être — et les rédacteurs du Census l'affirment, en effet — que l'augmentation des exploitations à fermage ou métayage n'est pas un symptôme fâcheux, au point de vue de la répartition des richesses , car elle relève des besoins de la culture. Quoiqu'il en soit, il résulte de ces chiffres que nombre d'anciens proprié- taires ont cessé de l'être au profit d'autres pro- priétaires plus fortunés.
Au cours de l'année 1902, les sentiments d'aversion du public contre les grandes combi- naisons financières se sont manifestés d'autant
38. L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
plus ouvertement, que le premier était alors entretenu dans un état d'excitation continuelle par la grève des mineurs de Pennsylvanie, dont on attribuait l'origine à l'outrecuidance des patrons; et en raison aussi des menées du Beef- trust, ou trust de la viande, visant à produire un renchérissement de la nourriture du peuple.
En ce qui concerne les agissements du Deef trust, la hausse des articles de première nécessité a effectivement eu lieu. Voici les données compa- ratives relevées par le Commercial adverliser ' de New-York et se référant au marché <le New-York :
PRIX COUR \NT
15 août 15 août 15 septembre
articles 1001 1902 1902
Porc (la livre) 9 cents 15 cents 17 cents
Gornedbeef (la livre). 16 — 20 — 20
Bourre (la livre) 22 — 28 — 31 —
OEufe (la douzaine) .. 16 — 28 — 30 —
La situation de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière devenait alarmante, d'autant plus que les prix, courants des autres articles, égale- ment de première nécessité, suivaient, par une loi de sympathie économique bien caractéristique, la même marche ascendante. Voici l'augmentation
1. Août-septembre 1902.
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 30
relovée entre 1897 et 1902 par le Bureau of labor and statistic de l'Etat de Massachusetts :
Chauffage 0,7S p. 100
Loyer 52,43 —
Vêtement 16,07 —
Produits alimentaires en général 11,10 —
Les restaurants de New-York surélevaient leurs prix; un grand restaurant à prix fixe de la vingt- deuxième rue, à côté de la sixième avenue, fré- quenté par des ouvriers et des employés de magasin, portait de but en blanc son forfait de 25 cents à 35 cents. Les bouchers de New-York tenaient des réunions où ils élaboraient le projet de fonder un grand abattoir coopératif dans le but d'échapper aux prétentions du IJeef trust. Malheureusement, ils se heurtèrent à la discipline sévère des huit compagnies formant cette combinaison, d'après laquelle pas une seule tête de bétail ne pouvait être expédiée aux bouchers sans passer par le Deef trust. Tous les journaux de l'Union, excepté les organes des grandes entreprises financières, dénonçaient au pays les excès de pouvoir commis par les trusts. luEvening Journal, entre autres, publiait un dessin fort goûté par le public améri- cain. Une main osseuse portant sur le poignet la marque du dollar et les mots : Staroation trust, « le trust de la faim », étreignait terriblement l'oncle
40 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
Sam dont la figure montrait des traces visibles de suffocation. En bas, se trouvait la légende sui- vante : This would happen if trusts run on indefini- tely without control. « Voilà ce qui arriverait si les trusts devaient suivre leur chemin indéfiniment sans être soumis à aucun contrôle ». Un autre jour, la même feuille donnait un nouveau dessin qui eut également un succès considérable. Devant un tableau représentant une tribu gauloise de retour d'une expédition de pillages et de meurtres, et traînant derrière elle des prisonniers enchaînés, se tient un homme chauve, dont les traits déno- tent l'avidité indomptable et l'implacable dureté de cœur. Il est assis sur un fauteuil au milieu de monceaux de monnaies. La légende de ce dessin était ainsi conçue : Trust baron : Their methods were primitive, but they nnderstood the firstprin- ciples of the game. « Le directeur de trust : Leurs méthodes étaient primitives, mais ils possédaient déjà les premiers principes du jeu ».
Les autres journaux publiaient, à leur tour, de nombreuses caricatures, plus ou moins spiri- tuelles, mais toutes visant à démasquer les agis- sements des trusts.
La grève de Pennsylvanie achevait, d'autre part, de mettre en lumière les procédés des patrons et à l'égard des ouvriers, et à l'égard de la
l'action révolutionnaire aux ktats-unis 41 grande masse du peuple américain. Cependant que 150 000 ouvriers grévistes, tombés dans la misère la plus affreuse, avec leurs femmes et leurs enfants, demandaient à soumettre au jugement d'un arbitre leurs demandes, fondées sur l'impos- sibilité où ils se trouvaient, avec leurs salaires actuels, de vivre d'une façon conforme à la dignité d'un citoyen américain, « in a manner conformable (o eslablished american standard and consistent ■ici (h american citizenship » ', M. Pierpont J. Mor- gan et les autres chefs du Coal railroad trust ne voulaient pas entendre parler d'arbitrage. Ils comp- taient, évidemment, sur l'augmentation énorme du prix de l'anthracite, qui, de 3 dollars et demi la tonne, était effectivement monté à 23 dollars la tonne, vers le 13 octobre 1902, lorsque le pré- sident Roosevelt se décida enfin, comme on sait, à intervenir et à imposer une commission d'arbi- trage.
L'audace dont font preuve les compagnies, leur mépris des lois, le bon marché qu'elles font des intérêts du public, ont rendu le peuple améri- cain excessivement méfiant à leur égard. Le peuple sent que les trusts sont les maîtres incon-
1. Pétition adressée, le 8 mai 1902, h la National civic fédéra- tion, par John Mitchell, président de la United mine workers, et publiée par le Co/licr's illuslrated weekly du G septembre 1902.
42 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
testés de la vie économique et politique de l'Union ; que tous les pouvoirs de l'Etat leur sont fata- lement asservis. La justice n'est plus qu'un leurre aux yeux d'une grande partie du peuple, et la police n'est que l'humble servante des nouveaux potentats. Comment voudrait-on que des inci- dents comme ceux qui ont accompagné les grèves célèbres de Pittsburg en 1877, de Homcstead en 1892, de Chicago en 18114, et qui sont gravés dans la mémoire de tous ceux qui connaissent l'histoire des luttes économiques du xixc siècle; comment prétendrait-on, dis-je, que des faits pareils, qui prouvent jusqu'à l'évidence la con- nivence qui existe entre l'autorité et les chefs d'in- dustrie, ne laissassent pas de trace dans l'âme américaine? Lors de la grève de Pennsylvanie de 1902, l'activité des autorités se manifesta sous des formes particulièrement âpres et violentes : le juge John .T. Jakson, de la Cour fédérale de la Vir- ginie occidentale, appelait les grévistes des « vam- pires » et faisait emprisonner arbitrairement des mineurs, accusés du crime spécieux de « mépris de la justice », contempt of court. Le juge Kellar, de la même cour, prononçait que c'était un crime que de distribuer t\^s victuailles aux grévistes. D'autre part, les compagnies des chemins de fer enjoignaient aux maisons de gros de Cincinnati
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 43
de no pas vendre de viande à l'Union des mi- neurs, sous peine de boycottage; et cela en dépit de la loi qui interdit formellement ces procédés d'intimidation dans les conflits entre capital et travail.
Pendant la grève de Chicago de 1804, une délé- gation de grévistes présenta au président Cleve- land une adresse où il était dit :
« Nous faisons appel à vous, comme chef d'un gouvernement que nous voudrions appeler le nôtre et que, dans l'avenir, nous sommes résolus à appeler le nôtre. Nous faisons appel à vous pour que vous nous indiquiez une étoile d'espérance dans le firmament de la politique, une étoile qui nous montre la possibilité de délivrer notre pays, sans recours à la force, du régime de l'oligarchie capi- taliste. » Le président Cleveland se borna, évi- demment, à classer la pétition des ouvriers. Qu'au- rait-il pu faire, d'ailleurs, pour la réalisation de leur rêve? Ainsi l'existence d'un gouvernement « par injonction » est devenue désormais une certitude amère pour les travailleurs améri- cains.
M. Pierpont J. Morgan, qui « contrôle » à lui seul, suivant l'expression américaine, des entre- prises dont les capitaux nominaux, dans leur ensemble, atteignent la somme fabuleuse de 30 mil-
44 L'ANAHCHISME AUX ÉTATS-UNIS
liards de francs, — la valeur effective, et fort dis- cutable, des titres ne saurait, en l'espèce, être mise en jeu, l'importance du phénomène écono- mico-politique de la concentration restant la même — équivalant au montant global de la mon- naie d'or et d'argent circulant actuellement dans le monde; M. Morgan, dis-je, exerce aux Etats- Unis un pouvoir réel auprès duquel le pouvoir légal du Président de l'Union n'est peut-être pas grand'chose. Et les autres milliardaires l'aident à noyer, dans le gouffre de la corruption et du servilisme, l'autorité de l'Etat. Aussi, les anciens abus et les anciens privilèges renaissent-ils fata- lement, quoique sous des formes nouvelles, appro- priées à l'organisation politique contemporaine. Ils consistent, quelquefois, en des attaques directes contre les personnes et les biens, mais plus sou- vent encore dans l'exploitation indirecte de la chose publique au profit des passions et des intérêts égoïstes. Ils pénètrent aisément dans les hautes sphères du gouvernement parce qu'ils savent s'abriter derrière telle ou telle tendance politique. Les convoitises dos chefs d'industrie, imposant à la grande majorité dos citoyens des droits prohi- bitifs dont ils tirent seuls les avantages, peuvent, par conséquent, s'étaler librement sous le couvert d'une idée. C'est ainsi que le président Roosevolt,
l'action révolutionnaire aux états-unis 45 qui, dans son message du 4 décembre 1902, com- mençait par admettre que « les monopoles sont des créations injustes, qui empêchent ou para- lysent la concurrence; l'excès frauduleux de la capitalisation », continuait le Président, « et les autres maux qui se trouvent en rapport de dépen- dance avec les organisations des trusts, et des pratiques qui affectent d'une manière nuisible le commerce intérieur de l'Etat, peuvent être évités par le Congrès, dans le but de régulariser le commerce avec les nations étrangères » : c'est ainsi, donc, qu'après avoir constaté les dommages causés par les monopoles, le Président refuse aussitôt d'admettre la nécessité, en manière de remède, de modifier les tarifs douaniers. Voici les passages essentiels de la suite de son message : « La diminution des tarifs des droits d'entrée, comme moyen de frapper les maux produits par les trusts, serait un moyen entièrement inefficace. Le seul rapport qui existe entre les tarifs et les corporations dans leur ensemble, c'est que les tarifs rendent les manufactures prospères, si bien que leur modification n'aurait d'autre résultat que d'enlever aux manufacturesleurprospérité actuelle. Le but que nous devons viser n'est pas celui d'accorder des avantages aux produits étrangers, mais celui de donner de meilleures chances à
4 G L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNMS
notre propre coinmerce, à l'aide d'une sage législation. La question des trusts est distincte de la question de tarifs. Le pays n'a aucun désir d'aborder cette dernière. »
On sent que ce message manque de base logique, mais on y sent surtout les préoccupations électo- rales de M. Roosevelt, candidat à la Présidence en 1904. M. Roosevelt est, aujourd'hui, comme le parti républicain dont il est le porte-drapeau, inféodé aux grandes corporations industrielles; cependant, il est obligé, sous peine de compro- mettre le résultat des prochaines élections, de donner un semblant de satisfaction à l'opinion publique, bostile à l'égard des trusts. Il élabore des mesures répressives, mais il sait bien que ces mesures ne peuvent avoir aucune efficacité véri- table, l'origine du pouvoir monopolisateur des trusts se trouvant ailleurs qu'à l'endroit où il fait mine de les frapper.
Le danger n'est certainement pas dans les trusts, considérés comme œuvres de concentration de la production industrielle. Cette concentration peut avoir, et elle a certainement, des causes d'ordre technique et économique dont personne ne sau- rait s'effrayer. Le danger réside dans la situation privilégiée que les tarifs protecteurs créent à ces combinaisons industrielles dont ils augmentent
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 47
la puissance jusqu'à leur assurer le monopole absolu du marché.
Tel est, en réalité, l'aspect sous lequel on envisage, aux Etats-Unis, le péril de la concentra- tion capitaliste.
La révolte du peuple américain contre les ten- dances ploutocratiques s'est manifestée sous trois formes différentes : par le socialisme militant, par le mysticisme social, par le mouvement anar- chiste. L'objet de mon étude est de retracer les principaux aspects de ce dernier; cependant, je crois utile de rappeler brièvement les caractères saillants des deux autres mouvements, car ils ser- viront à mettre en lumière la nature véritable du mouvement anarchiste.
Le SOCIALISME MILITANT.
On a souvent affirmé que le socialisme est un « article importé » en Amérique, an imported article] le fait est exact, si l'on entend parler de la « propagande » socialiste, mais il cesse d'être vrai si l' affirmation vise les idées socialistes collec- tivistes elles-mêmes. Un écrivain américain, M. II. Skidmore, publia en 1820, à New-York, un livre intitulé The rights of man to propertyt
48 L'ANARCIIISMK AUX KTATS-L'NIS
dans lequel l'auteur donne un plan do l'organisa- tion collectiviste, aussi complet que ceux que l'on trouve dans la littérature européenne du même genre. Mais, à cette époque, les conditions écono- miques de la société américaine ne pouvaient guère favoriser l'essor d'une pareille doctrine, l'exploitation des esclaves noirs constituant, alors, une garantie d'aisance pour les Blancs exploiteurs. L'histoire du socialisme, aux Etats-Unis, ne date guère que de 1850, après le débarquement en masse des exilés des gouvernements européens dans les États industriels du Nord, où l'esclavage commençait déjà à décliner et où la main-d'œuvre blanche était généralement préférée. Les adeptes du parti étaient, au début, presque tous des Alle- mands; ils fondèrent des unions socialistes à Philadelphie, à Boston, à New-York et à Balti- more. Mais leur nombre était très restreint et leur influence nulle, en dehors du cercle étroit di 9 différentes colonies allemandes. D'autre part, la guerre de sécession arrêta brusquement leur pro- pagande. Ce ne fut qu'en 1872, lors de l'établis- sement à New-York du siège de l'Internationale, délibéré au Congrès de La Haye de septembre 1 872, que le parti socialiste put reprendre haleine et élargir la sphère de son activité. L'Internationale tomba, mais ses principes lui survécurent, pro-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 49
pages sur le sol américain par la foule immense d'émigrés allemands, que les restrictions édictées par le grand chancelier obligeaient, plus tard, à s'expatrier. En 1878, les forces socialistes étaient groupées en trois grandes associations :
1° The International working peoplé's Asso- ciation ;
2° The International loorkmen s Association',
3° The Socialist labor Parti/.
Les deux premières étaient insurrectionnelles; elles avaient surtout en vue la violence et l'effu- sion de sang : aussi, en parlerai-je spécialement plus loin.
Le Socialist labor Party comprenait les socia- listes modérés. En 1884, il possédait cinquante sections et 780 affiliés payants. En 1888, le parti présenta un candidat à la Présidence, qui ne recueillit que 2 068 votes. Après cette tentative infructueuse, une scission éclata au sein de l'asso- ciation à cause des deux tendances qui s'y trou- vèrent en présence, l'une poussant le parti sur le terrain de la lutte politique, l'autre s'opposant à son entrée dans cette lutte. Le résultat fut la scis- sion du parti en deux fractions : celle de New- York et celle de Cleveland; la première appelée Socialist labor Party, l'autre Social Démocratie Fédération. Le Socialist labor Party est, cepen-
LANARCHISME AUX ETATS-UNIS.
50 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
dant, resté la seule organisation véritablement forte du parti socialiste dans les États-Unis de l'Amérique du Nord. Il a fondé un système de Trades- Unions dont l'ensemble s'appelle Socialist t rades and labor Alliance, qui est, aujourd'hui, une organisation dissidente.
Le Populism, le Nationalism et le Single taxer movement n'ont été que des phénomènes tempo- raires, et se trouvent englobés désormais dans le mouvement socialiste proprement dit, repré- senté, actuellement, à la suite des dissensions survenues avec la Socialist (rades and labor Alliance, par une organisation renouvelée appelée Socialist Parti/, tout court.
Il faut considérer le Socialist Parti/, non pas comme une organisation ouvrière, se confondant, comme par exemple en Belgique, avec les nom- breuses institutions coopératives qui dans ce pays en sont l'émanation, ou s'identifiant, comme en France, avec le mouvement syndical. Le parti socialiste américain représente purement une ten- dance sociale, une sorte de groupement intellec- tuel et moral de citoyens partageant les mêmes idées sur la propriété, sur l'Etat, sur la distribu- tion des produits du travail.
Il se sert surtout de la presse comme moyen de propagande, mais ses apôtres ne négligent pas
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS SI
les longues causeries contradictoires sur la voie publique, habituelles en Amérique. L'orateur monte sur une tribune improvisée, débite son discours et prie les assistants de lui poser des questions auxquelles, naturellement, il répondra. A la fin de la réunion, et même au cours des débats, les personnes présentes sont très poli- ment priées de vouloir bien donner leurs nom et adresse. Le lendemain elles trouveront chez elles de volumineux paquets contenant des pamphlets socialistes. Le parti a une presse officielle com- posée de six journaux: The People (anglais), Vor- w&rts (allemand), Y Avant/ (italien), Swiatlo (polo- nais),^! rbetare (danois), Volks Tribune (hollandais), tous publiés à New-York. Le journal The People seul est quotidien, les autres sont hebdomadaires. Mais la presse non officielle est beaucoup plus importante. Elle comprend une centaine environ de journaux quotidiens ou hebdomadaires dans toutes les langues, se publiant dans les princi- pales villes des Etats-Unis. Quant aux livres et aux brochures, leur nombre est incalculable.
Il est extrêmement difficile, à mon sens, de juger de l'importance effective des résultats de la propagande socialiste en Amérique. On a remarqué, avec quelque raison, que le cachet allemand que porte cette propagande est de nature
52 l'anarchisme aux états-unis
à lui enlever des chances de succès. En réalité, presque toutes les brochures distribuées par le parti sont de simples extraits dos travaux de Marx ou de Lassalle. Les salles des journaux du parti ne peuvent être garnies que par les portraits de ces deux personnalités qui incarnent idéalement le mouvement, les personnalités américaines fai- sant défaut. Bellamy et Henry George ont eu, à vrai dire, leur moment de célébrité, mais la fré- nésie du peuple pour leurs doctrines — d'ailleurs trop spéciales — a été de courte durée. Les asso- ciations ouvrières gardent encore pour le socia- lisme une méfiance qu'il sera malaisé de vaincre. Au dernier congrès de Y American Fédération of labor, qui s'est tenu du 13 au 22 novembre 1902 à la Nouvelle-Orléans, et où furent représentées les principales associations ouvrières comptant ensemble 1025300 membres cotisants, le socia- lisme a été battu de nouveau, comme il l'avait été déjà au congrès de Denver, en IH'.li-, et au congrès de New-York, en 189"). L'ordre du jour présenté par Max Hayes, de Gleveland, délégué de la Typographical international Union, et invi- tant le congrès à se prononcer pour la fondation d'une démocratie coopérative de travail, an indus- trial coopérative democrac;/ , a été repoussé par 4865 voix contre 4 203. Samuel Gompers, prési-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 53
dent de V American Fédération oflabor, prononça un réquisitoire ardent contre les socialistes, et il a dû, certainement, interpréter les idées de la grande majorité des ouvriers, puisque sa réélection a eu lieu à la presque unanimité des votants.
La raison du peu de succès de la propagande socialiste dans les milieux ouvriers américains réside, encore plus que dans son origine essentiel- lement allemande, dans la confiance que le socia- lisme est tenu, de par son caractère foncièrement autoritaire, à avoir dans les pouvoirs publics. En réalité, il est impossible de concevoir un socia- lisme anti-étatiste, l'action de l'Etat étant le pivot de cette doctrine. Or, la méfiance que l'ouvrier américain professe à l'égard de l'Etat et des mono- poles qu'il engendre et protège, doit l'amener précisément à éprouver une antipathie invincible pour l'étatisme caporaliste et monotone que prê- chent les socialistes allemands. Ce qui fait et a toujours fait la force des doctrines sociales, auprès des races naturellement portées vers la liberté, ce ne sont pas les dogmes ou les questions de détails, ce sont les sentiments qu'elles agitent, les horizons qu'elles ouvrent, l'idéal qu'elles font entrevoir. L'idéal collectiviste, très compréhensible dans une société militariste et bureaucratique, est trop res- treint pour une àme américaine. Le peuple amé-
S4 l'anarchisme aux états-unis
ricain est convaincu que les maux dont il souffre viennent beaucoup moins de l'organisation actuelle de la société que des lois défectueuses, des abus, de la corruption qui régnent dans le gouverne- ment. Celte disposition d'esprit ne saurait dune favoriser la propagande socialiste dont la carac- téristique est une haine inexorable pour l'organi- sation économique actuelle. Mais, malgré cette méfiance du peuple, l'action socialiste a tout de même une portée morale et sociale considérable aux Etats-Unis, car elle contribue, par ses reven- dications d'ordre politique — telles la demande de droits civils égaux pour les deux sexes et la lutte qu'elle a entreprise contre les préjugés de race — à tenir en éveil la mentalité du travailleur.
A l'issue de la campagne présidentielle de 1896, Eugène Debs, le chef effectif du mouvement socia- liste, publia un manifeste dont il est utile de rap- peler le passage essentiel :
« J'ai soutenu, disait Debs, la candidature de M. William J. Bryan et les principes sur les- quels elle s'appuyait, non pas parce que je consi- dérais la frappe libre de l'argent comme la panacée de tous les maux de la nation — ce point du pro- gramme je ne le combattais ni le défendais, — mais parce que je croyais que le triomphe de M. Bryan et de l'argent libre rognerait les griffes
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 55
de la puissance du capital et arracherait les dents des requins qui dirigent les syndicats indus- triels. Il aurait également banni des grandes routes de l'activité humaine plus d'un étendard noir La frappe lihre de l'argent nous fournis- sait non seulement notre cri de ralliement, mais un terrain commun de lutte contre les trusts, les corporations et les monopoles; en un mot contre cette puissance du capital sous laquelle le pays a été presque ruiné, le travail réduit à la famine et la liberté personnelle supprimée. Une fois réuni dans cette communauté d'idées, le peuple pouvait, en phalange solide, marcher à la destruction de l'esclavage social jusqu'à ce que tout le système capitaliste fût aboli et que la société humaine fut établie sur la base de la propriété collective de tous les moyens de production et de circulation des richesses. »
Le parti socialiste américain vise aujourd'hui, comme il y a sept ans, la destruction des mono- poles; c'est à ce titre seul, c'est à son titre de parti de combat, que je l'ai compris dans le mouvement de révolte dont j'ai parlé plus haut. Quant à son programme d'organisation sociale, il n'entre pas dans mon sujet de l'exposer ici.
56 l'anarchisme aux états-unis
Le mysticisme social.
Je me promenais un soir sur une place de je ne sais plus quelle ville américaine, lorsque mon attention fut attirée par des gémissements partant d'un groupe de personnes qui faisaient cercle autour d'un des innombrables orateurs publics que l'on rencontre un peu partout en Amérique. Je m'approchai un peu de l'endroit et m'aperçus, en effet, que plusieurs hommes et femmes pleu- raient à chaudes larmes. Au milieu du groupe, se tenait, la tête découverte, un individu d'une taille supérieure à la moyenne, vêtu d'une longue redingote noire. Son bras droit levé, il pointait l'index vers le ciel, promenant sur l'assistance des yeux d'illuminé. Il venait, évidemment, de faire un tableau navrant des misères de notre pauvre race et d'invoquer l'aide de Dieu pour le salut humain. De temps en temps, des auditeurs sortaient des rangs et allaient déposer leur obole dans le chapeau de l'apôtre.
Celui-ci suivait leurs mouvements et, tout en paraissant assez satisfait des résultats tangibles de sa propagande, il s'écria tout à coup dune voix tonitruante : «./ do not want money, I onhj ivant mai, Je ne veux pas d'argent, je veux seule-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIllE AUX ÉTATS-UNIS 57
ment des hommes ». Il entendait dire, naturelle- ment, qu'il désirait avoir des partisans pour ses idées.
Je ne me suis plus occupé de savoir si ses désirs avaient été satisfaits, mais il n'est pas impos- sible que le modeste orateur de ce soir-là soit aujourd'hui devenu le chef d'une nouvelle église américaine. C'est ainsi, en effet, que naissent les sectes religieuses aux Etats-Unis. La religion n'y vit pas de dogmes imposés, elle y vit de sentiments et de sympathies personnelles : dans ce caractère profondément libertaire et individuel de la religion aux Etats-Unis, réside précisément le motif prin- cipal du peu de succès du catholicisme dans l'Union, quoiqu'il ait su mitiger, en une certaine mesure, son intransigeance traditionnelle. Les Américains donnent au christianisme la signification d'une règle pratique de vie, non celle d'une révélation entraînant des récompenses ou des peines éter- nelles suivant notre manière de s'y conformer. Il était naturel, par conséquent, que des âmes éprises des enseignements du Christ éprouvassent le désir d'opposer une résistance morale aux tendances excessivement égoïstes de la société. Le mysti- cisme social ou, si l'on préfère, le socialisme mys- tique, est le résultat de cette prédisposition spé- ciale d'un grand nombre d'esprits. Il a donné,
58 L'ANARCIIISME AUX ÉTATS-UNIS
comme on sait, des fruits copieux et variés, et je ne pourrais en refaire l'étude, même avec la per- suasion d'apporter des documents inédits, sans sortir du cadre précis de mon travail.
Les nombreuses tentatives de colonisation corn- muniste qui eurent lieu aux États-Unis et qui s'y élaborent à chaque instant, sont une manifesta- tion caractéristique du mysticisme social. Les écri- vains qui s'en sont occupés les ont divisées en deux catégories distinctes : celles à base religieuse et celles à base purement économique. Cette dis- tinction me semble artificielle, toutes les sociétés communistes des Etats-Unis relevant également du sentiment foncièrement religieux de la ren< mi— ciation individuelle. On a cru remarquer dans 1rs idées de Owen et de Fourier, sinon dans celles do Cabct, les pionniers du communisme aux Liais- Unis, un certain respect de la liberté et de l'ini- tive individuelles : malheureusement, il a été prouvé que la vie phalanstérienne n'est réellement pas de nature à développer ces dons précieux. L'histoire de presque toutes ces colonies commu- nislcs se résume par un récit ininterrompu de défaites. Même Brook farm, qui avait été un essai de communisme effectué par une élite intellec- tuelle, a dû sombrer pitoyablement au bout de quelques années. Les quelques restes de la vieille
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 59
et de la nouvelle Icarie; les communautés des Sanctificationnistes, fondée en 1868; des Inspira- tionnistes, fondre en 1848; des Zoarites, fondée en 1817; des Shakers, la plus ancienne de toutes, fondée en 177(3; deux ou trois autres encore ont pu, seules, résister. Il faut remarquer cependant qu'elles ne sont plus, désormais, que des commu- nautés confessionnelles, de tout point semblables aux congrégations catholiques. Elles ne représen- tent pas, à vrai dire, des organisations de révolte, car plutôt que de se révolter contre les exigences de la vie réelle, elles s'y résignent complètement. Leurs affiliés ne luttent pas contre l'injustice, ils la subissent; et, dans le but de se soustraire au spectacle douloureux des compétitions humaines, ils s'isolent du monde et s'absorbent dans la con- templation de la vertu éternelle. Cependant, leur résignation ne cesse pas, dans le fait, d'être le résultat d'une révolte morale digne d'étude.
D'une tout autre importance est, aux Etats- Unis, le mouvement coopératif que j'appellerai réformiste, car il vise la modification de l'organisa- tion sociale d'aujourd'hui par la substitution d'une économie coopérative à l'économie bourgeoise
GO L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
actuelle. Les Knighls oflabor, les socialistes chré- tiens, les Fabien» poussent tous également le peuple sur la voie de la coopération. Mais c'est grâce surtout à l'initiative qui aboutit à la consti- tution de la Brolherhood of the coopérative com- monwealth, que la conception coopérative réfor- miste a pris une forme précise et a été entourée par cette auréole de religiosité qui accompagne si souvent les mouvements sociaux aux Etats-Unis. La Brolherhood est une filiation du mouvement populiste, mais, à la suite de la fusion du parti populiste avec le parti démocratique, en 189(t, elle devint une institution indépendante. Les bases définitives en furent posées au congrès coopératif de Saint-Louis du mois de juillet 181)1). Les con- gressistes lancèrent, à cette époque, un appel dans lequel il était dit, entre autres choses : « Tout est perdu pour l'humanité; la société se désagrège. Il faut que des forces nouvelles se forment et s'orga- nisent pour en opérer le sauvetage : cela, non pas dans le but de constituer un parti politique nouveau, mais en vue de préparer la réforme sociale. » On peut lire cet appel dans le journal Saint-Louis Star de l'époque. Le même journal publia, d'autre part, dans son numéro du 24 juil- let 18!l(), le texte du discours d'ouverture pro- noncé par le président du congrès.
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 61
« Nous avons convoqué un congrès national coopératif, dit le président, afin de doter d'une organisation pratique les institutions et les senti- ments coopératifs qui existent dans l'Union et y prennent une extension toujours plus grande. Pour que cette organisation devienne possible, il faut que le peuple apprenne à pratiquer lui- même la coopération. L'objet principal du con- gres sera d'établir des relations harmonieuses entre toutes les associations coopératives exis- tantes : magasins, crémeries, usines, assurances fraternelles sur la vie et contre l'incendie, labor exchanges (sortes de coopératives ne vendant qu'aux associés et seulement des marchandises fabriquées par les associés eux-mêmes), colonies coopéra- tives, maisons de publication, entreprises prati- quant la participation aux bénéfices et, en général, toutes les sociétés a}Tant un caractère coopératif dont la propagande tend cà l'établissement de la propriété municipale des services publics et de la propriété nationale des monopoles. » Le président du congrès continua en affirmant la nécessité de propager les idées de coopé- ration, si bien qu'après la discussion qui suivit son discours , l'assemblée décida la consti- tution de la Brotherhood. On se rendra compte du caractère confessionnel de cette institution, en
62 l'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
lisant la déclaration suivante que l'on exige des affiliés :
« Croyant que dans le système socialiste de pro- duction et de distribution se trouve l'unique solution aux conditions chaotiques qui régnent actuellement dans la vie sociale, je m'engage, sur ma parole et mon honneur, à faire tout mon pos- sible pour aider à l'établissement de la république coopérative. »
D'autre part, les en-tête de la Drolherhood con- tiennent ces mots :
The Brotherhood of the coopérative common- wealth is a union williin (lie socialisls of ail tlic world ichose aim is the establishment hic et nunc of the reign of heaven. « La Brotherhood est une union des socialistes du monde entier, dont le but est l'établissement hic et nunc du royaume des cieux ».
La Brotherhood se compose de corps nationaux et locaux. Un board of trustées, de huit affiliés, est placé à la tête du mouvement dans chaque Etat.
Il est impossible d'évaluer les résultats obtenus parla Brotherhood , ces résultats étant, comme ceux de toute propagande semblable en Amérique, fort variables d'année en année. Je crois, en tout cas, que le mouvement créé par cette institution est destiné à un certain succès, en vertu du tem-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 63
pérament mystique du peuple américain. La Bro- (Jicrliood cessera d'exister, peut-être, mais son œuvre ne sera pas perdue, et beaucoup d'autres institutions pareilles suivront certainement ses traces.
A peine- fondée, la Drolherhood se mit en rap- port avec une colonie coopérative qui existait déjà, la colonie de Ruskin, dans le Tennessee, dont l'organe The coming Nation mit immédiate- ment ses colonnes à la disposition de la nouvelle initiative. Voici, en passant, la déclaration que la colonie de Ruskin faisait signer à ses membres :
« Je jure d'abdiquer ma liberté naturelle, — dont la tendance est de faire oublier les droits d'autorité, — au profit de la liberté sociale qui, étant basée sur les principes du droit et de la justice, sauvegardera mes droits et ceux de mes semblables ».
Dans des statuts de la colonie il était dit :
« Nous ne voulons ni débit de boisson, ni police, ni église, car les trois vont la main dans la main. »
Il est à noter, cependant, que les colons de Ruskin, tout en n'a)^ant pas d'église, se réunis- saient souvent dans un endroit déterminé pour s'absorber dans une méditation spirituelle.
La colonie de Ruskin dans le Tennessee a été
64 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
vendue en 1806 à un entrepreneur privé. Un cer- tain nombre de ses fondateurs et membres allèrent ensuite fonder une nouvelle colonie portant le même nom dans l'Etal de Géorgie, mais ils durent, peu après, se disperser \
Les colonies coopératives ont foisonné pen- dant ces dernières années aux Etats-Unis, et celles qui existaient déjà ont reçu, grâce à l'aide de la Brotherhood, une impulsion nouvelle. Parmi ces dernières, celle des Roycrofters à East Aurora, dans l'Eric county, fondée en lSîUi, est particuliè- rement florissante. Le village de East Aurora est situé à 18 milles de Buiïalo, dans l'Etat de New-York. Son fondateur est Elbert Hubbard, qui s'est inspiré des doctrines de Thomas Roy- croft, un coopérateur anglais du xvuc sièrle. La colonie s'occupe exclusivement de travaux d'im- primerie et de reliure. Elle est admirablement organisée, grâce au dévouement de son fondateur et de ses trois enfants. Tout le monde y est accueilli à bras ouverts et peut y rencontrer un milieu de pureté morale et de solidarité humaine absolument idéales 2.
1. On trouvera des détails intéressants sur la colonie de Ruskin dans un article signé J.-W. Braam, puMié dans YArnerican journal of sociolor/y de Chicago, du mois de mars 1003.
2. M. Elbert Hubbard lui-même raconte les origines de sa colonie dans un article paru dans la revue Wisdom de Boston, du mois d'août 1902.
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 65
Le mysticisme social, quelles que soient les formes sous lesquelles il se manifeste, a, comme on voit, pour Lut de constituer des associations, non seulement indépendantes du pouvoir et des monopoles qui en découlent, mais même tendant à contrecarrer les empiétements de ces monopoles. Il doit, par conséquent, être envisagé comme une réaction du peuple contre la ploutocratie domi- nante, au même titre que le socialisme militant ou le mouvement anarchiste dont je vais m'occuper.
Le mouvement anarchiste.
La propagande anarchiste a revêtu, dans le monde, deux formes distinctes : l'individualisme libertaire et le communisme insurrectionnel. Le premier A'ise une révolution naturelle, car il fait appel exclusivement à l'énergie active et paisible des individus; le second est essentiellement insur- rectionnel parce qu'il veut la destruction de la vie individuelle. Les Etats-Unis ont connu et con- naissent les deux formes d'anarchisme ; cependant il est à remarquer que si l'individualisme à outrance y a été un produit spontané du milieu et de la race, le communisme insurrectionnel y assume, par contre, tous les caractères d'un article
L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS V)
CG L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
importé, qu'on a également signalés au sujet du socialisme collectiviste. Les deux mouvements, d'ailleurs, ne diffèrent que par leurs méthodes respectives de propagande, le communisme étant seulement une dégénérescence du socialisme col- lectiviste.
Le mouvement anarchiste individualiste, que j'appellerai plutôt intellectuel, car son action a comme seuls organes le raisonnement et la conviction, a représenté, au commencement, en Amérique, une répercussion sympathique du mou- ment lihériste anglais dirigé par Cobden et la ligue de Manchester. Lorsque Cobden prononçait, le 30 mars 1843, au théâtre Drury-Lane de Lon- dres, son célèbre discours sur l'émigration, dans lequel il évoquait les suites néfastes des mono- poles agraires, les émigrés anglais et écossais de la Nouvelle-Angleterre avaient déjà semé, sur le sol américain, le grain de la haine contre tout pri- vilège et toute restriction. Au cours de son impro- visation Cobden avait dit : « D'après une enquête effectuée au milieu des ouvriers, ces derniers, ques- tionnés sur la nécessité où ils se trouvaient de s'expatrier, répondirent : Ne serait-il pas plus simple de porter les aliments vers nous que de nous porter nous-mêmes vers les aliments. — Je n'ai aucune objection, continuait Cobden, à for-
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 67
muler contre l'émigration volontaire; mais l'émi- gration qui provient de la nécessité de fuir la famine légale, c'est la déportation et pas autre chose. Rendez au peuple le droit d'échanger les produits de son labeur contre du blé étranger et il n'y aura personne en Angleterre qui ne puisse jouir du bonheur de vivre dans la terre natale. » Par- lant contre les lois des céréales, Cobden avait déjà dit ailleurs : « Qu'est-ce que le monopole du pain? C'est la disette du pain. Qu'est-ce que la disette du pain? C'est le vol pratiqué par les proprié- taires sur le peuple. »
A cette même époque, Josah Warren, de Boston, avait déjà entrepris dans son pays une campagne destinée à supprimer toute limitation légale de la liberté du commerce et, en général, toute entrave de la liberté individuelle. Sous ce rapport, il peut être considéré comme le précurseur de l'anar- chisme intellectuel américain. Josah Warren était un libraire de Boston. Né à Boston en 1818, il y mourut en 1871). Il a laissé plusieurs écrits, dont le principal est celui intitulé : « True civilisation : a svbject of vital and serions interest to ail people, but most immedialely to the men and ivomen of labor and sorrow, « La véritable civilisation : sujet d'intérêt sérieux et vital pour tout le monde, mais intéressant plus immédiatement les hommes
68 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
et les femmes de Labeur cl de douleur ». — C'esl un volume de 120 pages environ, écrit vers 1845, mais publié seulement en 18l>:}, à Boston. Détail curieux : Warren aurait trouvé avant Proudhon la formule du fameux bon d'échange représentant un travail eiïectué. Voici comment Warren l'aurait rédigé en 1812 :
For valued received, I promise to pay bearer, on
demand, one hours labor or len pounds of corn.
Modem limes, (lie
Sifjned :
Mais les droits de priorité, en matière d'idées sociales, sont difficilement contrôlables.
Les disciples de Warren, dontLysander Spooner, auteur lui-même de plusieurs travaux intéressants, et Benjamin ]{. Tnckcr, l'organisateur actuel du mouvement, essayèrent aussitôt de répandre les doctrines du maître. La fondation de clubs anar- chistes individualistes, dans toutes les principales villes de l'Union, fut, au début, leur œuvre la plus originale. J'ai pu me procurer les statuts du cercle anarchiste de Boston, aujourd'hui fermé, et je crois utile d'en donner un court résumé :
« Article /"■. — Nous, soussignés, déclarons con- stituer l'association nommée « Club anarchiste ».
l'action révolutionnaire aux états-unis 69 « Art. II. — Le but que le club se propose est L'abolition de tout gouvernement imposé par un homme à un autre homme ; les moyens, des réu- nions publiques, des conférences, des discussions et par la diffusion de publications anarchistes.
« Art. IV. — Les membres du club ne sont pas astreints à payer de cotisation, mais ils sont priés de vouloir bien contribuer aux frais de l'institu- tion par des versements mensuels, suivant leurs moyens.
« Are. VI. — Le club se réunit le premier samedi de tous les mois et la direction de l'Assem- blée est confiée à un président élu chaque fois par l'Assemblée elle-même, à la majorité des voix.
« Art. XI. — Toutes les questions présentées devant le club doivent être résolues à la majorité des voix des membres votants, excepté celles dont parle l'article XIII.
« Art. XIII. — Les modifications aux statuts du club doivent être décidées à l'unanimité des membres du club. »
Les autres articles concernent des affaires com- munes à toutes les associations. On avait reproché aux fondateurs du club d'avoir introduit abusive- ment dans les statuts la règle du vote à la majo-
70 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
rite des voix, règle contraire à l'esprit anarchiste. Les fondateurs répondirent :
« Les anarchistes no sauraient se passer de cette règle dans les questions de détail, mais ils ne peuvent l'accepter dans les questions fondamen- tales, comme c'est le cas pour l'article XIII. »
Les sceptiques s'étaient également demande comment, dans la vie sociale, on pourra établir une distinction entre les questions de détail et les questions fondamentales, mais le club anar- chiste de Boston n'avait certainement pas été fondé pour les sceptiques....
Aujourd'hui, le mouvement anarchiste intellec- tuel est incarné dans la personne de Benjamin R. Tucker, aux doctrines duquel je consacre le deuxième chapitre de cet ouvrage. M. Tucker compte des amis et des disciples en grand nombre. Mais, comme il agit exclusivement par des confé- rences et des publications, il serait impossible de citer des chiffres pouvant donner une idée, même lointaine, des résultats de sa propagande.
M. Tucker se montre plein de confiance et me disait dernièrement : « Je ne puis faire le calcul du nombre de ceux qui partagent mes idées. Cependant je sais que les amis de L'anarchie, telle que je l'entends, augmentent d'année en année. Nous n'avons, d'ailleurs, pas besoin de noua
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 71
compter, car notre force est en chacun de nous- mêmes et nous sommes tous, en grand ou en petit nombre, individuellement prêts à conformer nos actes à nos convictions. »
Il ne me reste plus qu'à parler du mouvement anarchiste-communiste, dont les premières traces, aux États-Unis, remontent à l'année 1874. J'ai déjà rappelé les circonstances qui ont précédé l'établissement du siège de Y Internationale à New- York. L'écho des dissidences provoquées par Bakounine en Europe put ainsi pénétrer dans les milieux ouvriers américains. La crise qui sévit sur le marché monétaire et commercial des Etats- Unis, en 1873, favorisa rapidement la formation d'un parti insurrectionnel que le chômage forcé et l'arrivée des révolutionnaires allemands et slaves ne pouvaient qu'alimenter. En 1874, les agitateurs socialistes avaient fondé à Chicago The international workingmens party of the State of Illinois, dont les tendances, au début pacifiques, devinrent, plus tard, ouvertement violentes. Les socialistes les plus modérés et prudents, qui avaient déjà fondé à New-York The luorhingmens \iart\j of the United States, déclarèrent, en 1877, à
72 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
la convention de Newark, vouloir définitivement se séparer de leurs camarades. Ainsi naquit le Social ist labor part y, dont j'ai parlé plus haut. Les communistes fondèrent alors les deux asso- ciations que j'ai également citées :
1° The international wor/nng' s people Association;
2° The international worlnneris Association.
Le siège de ces deux associations était à Chicago et leur organe principal était Die Arbeiter Zeitung, dirigée par Paul Grotkau. Quoique ce dernier fut un esprit plutôt porté vers la lutte politique, son journal prêchait effectivement la révolte à main armée contre le pouvoir et les capitalistes. Les deux associations sus-indiquées, d'autre part, dont la première s'appelait YDitrrnalionale noire et l'autre Y Internationale rouge, propageaient leurs maximes de violence et de meurtre. Ces associa- tions étaient secrètes et les peines les plus sévères menaçaient ceux de leurs memhres qui auraient osé enfreindre leurs obligations de fraternité envers leurs camarades et d'absolue fidélité aux principes insurrectionnels.
L'arrivée en Amérique de Johann Most, le < é- lèhre communiste allemand, le 10 décembre 1882, donna une impulsion nouvelle au mouvement insurrectionnel. Du \i au 16 octobre 1883, un
L'ACTION RKVOLUTIONNAIKE AUX ÉTATS-UNIS 73
congrès anarchiste communiste se tint à Pittsburg; 27 délégués v assistèrent, représentant 22 villes américaines. On y discuta surtout la tactique à conseiller aux compagnons européens à la suite du procès de Lyon.
Mais le fait saillant de l'action anarchiste com- muniste aux Etats-Unis est l'événement de Chicago de 1886. Il importe de rappeler brièvement les faits. Le mouvement en faveur des huit heures de travail battait son plein, à cette époque. Les comités de Chicago conseillaient aux ouvriers de se mettre en grève le l'r mai, et leur tactique avait tacitement reçu l'approbation des unions socialistes. Les journaux Die Arbciler Zeitung et The Alarm, l'organe en langue anglaise des com- munistes de Chicago, qui avait, entre temps, com- mencé à paraître, publiaient des articles d'une violence extrême. La situation avait, d'autre part. été sensiblement aggravée par de nombreux « lock-outs », décidés par les patrons, parmi les- quels la maison Cyrus Mac Cormick, qui avait renvoyé arbitrairement douze cents ouvriers, qu'elle avait remplacés, en partie, par des jaunes.
Le 1er mai, la grève avait effectivement pris une extension considérable; mais la lutte entre patrons et ouvriers s'annonçait déjà comme devant être acharnée et atroce. Dans l'après-midi du 3 mai,
74 LANARCIUSME AUX ÉTATS-UNIS
une multitude de sept ù huit mille grévistes mani- festa à la sortie des jaunes de l'usine Mac Cor- mick. L'usine était gardée par la police qui, ayant reçu des pierres et même, dit-on, essuyé quelques coups de revolver, ouvrit aussitôt un feu général. La foule s'enfuit, laissant sur place six morts et une cinquantaine de blessés. En faisant, le lende- main, le récit de cette fusillade, Die Arbeiter Zei- lung lançait l'appel suivant :
« La guerre des classes a commencé. Hier on
O'
a fusillé des travailleurs. Leur sang crie ven- geance.
« Qui osera douter que les tigres qui nous dominent ne soient avides du sang des travail- leurs?
« Mais les travailleurs ne sont pas des menteurs. A la terreur blanche, il répondront par la terreur rouge. Mieux vaut la mort que la misère. La nécessité nous fait crier : Aux armes!
« Hier, les femmes et les enfants des morts pleu- raient les victimes du plomb capitaliste, cepen- dant que, dans leurs palais, nos maîtres vidaient des coupes de Champagne. Cessez de pleurer, travailleurs. Avez du courage, esclaves. Révoltez- vous! »
En même temps les comités insurrectionnels lançaient l'invitation à un meeting pour le "> mai,
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 75
à sept heures et demie du soir, sur la place de Hay-Market.
Voici le texte de l'invitation.
Attention, Workingmen !
Great Mass-mceting to-nighi at 7 . 30 o dock, at the Haymarket, Randolph str. between Des- plaines and Halsted.
Good speakers ivill be présent to denounce the latest atrocius act of the police, the shooting of our fellow-icorkmen, yesterday afternoon.
Workmen! arm yourself and appear in full force.
THE EXECUTIVE COMMITTEE
Cette invitation fut également lancée en langue allemande et en langue italienne.
Plusieurs milliers de personnes intervinrent au meeting. Les anarchistes Albert Spies, rédac- teur à YAlarm, Albert Parsons et Samuel Fiel- den y prirent la parole. Durant le discours de ce dernier, la police fit irruption sur la place et le commandant ordonna aux ouvriers de se disper- ser. Il n'avait pas encore fini de prononcer la phrase sacramentelle : In the naine of the Ameri- can people, I command y ou to disperse, qu'une bombe tomba entre la première et la seconde rangée de policiers, en en renversant une soixan- taine, dont huit moururent des suites de leurs
76 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
blessures. Les policiers survivants ouvrirent, alors, un feu nourri sur la foule et firent ainsi un nombre considérable de victimes. La répression fut terrible. A la suite du procès qui eut lieu à Chicago même, le jury rapporta, le 20 août 1887, sept condamnations à mort et une à quinze ans de travaux forcés.
Le 11 novembre 1887, les sentences de mort étaient exécutées, excepté celle prononcée à l'égard de l'un des condamnés, Louis Lingg, qui avait réussi à se faire sauter la cervelle dans sa cellule, au moyen d'une bombe.
Après l'exploit de Haymarket, l'émotion popu- laire a arrêté, pendant longtemps, la propagande anarchiste insurrectionnelle. On n'entendit bientôt plus parler de Y International luorking peoples Association ni de Y International workmens .Asso- ciation. En 18110, elles avaient cessé d'exister.
Le meurtre du président Mac Kinley, commis par Czogolsz, à BufTalo, le 13 septembre 1901, acheva, quoi qu'il ait été un acte purement individuel, d'aliéner la sympathie du peuple envers les anarchistes insurrectionnels. Cepen- dant, lorsque l'indignation universelle se fut un peu apaisée, le journal Evening Posl\ de New-
1. Novembre lOUi.
L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE AUX ÉTATS-UNIS 77
York, un des plus sérieux périodiques de L'Union, l'organe autorisé des idées libérales, osa publier
une série d'articles où il rappela les méfaits des combinaisons financières, dont l'ancien président avait si considérablement accru la puissance.
« Les trusts nous dominent et nous écrasent », disait en substance l'écrivain de YEvening Post, « et le peuple est profondément irrité contre eux. Czogolsz est certainement un assassin et son crime nous fait horreur. Mais ne pourrait-il pas être aussi l'instrument fatal, quoique inconscient, de la vindicte populaire? Ceux qui nous dirigent doivent réfléchir sur cette terrible éventualité. » Ces considérations du grand journal new-yorkais peuvent ainsi aider à saisir, dans toute sa pléni- tude, l'état d'esprit du peuple américain à l'égard de la féodalité d'un nouveau genre qui s'est établie sur le sol de l'Union, malgré la pureté historique de ses institutions démocratiques.
CHAPITRE II
Les anarchistes intellectuels (Benjamin R. Tucker).
Benjamin R. Tucker. — Ses débuts. — Son journal Liberly.
— Le volume Instead of a book. — La doctrine de Tucker. — Les caractères fondamentaux du socialisme collectiviste et du socialisme anarchiste. — La vie individuelle. — La vie sociale.
— La famille. — La propriété. — L'État. — Conclusion. — Les trusts.
Benjamin R. Tucker est né en 1854 à South Darmouth, près de New-Bedford (Massachusetts). Il a fait ses études à Boston, dans une école industrielle. C'est à Boston même qu'il fit la con- naissance personnelle de Josah Warren, auquel il voua aussitôt une affection profonde et filiale.
Les enseignements de ce dernier, et son goût naturel pour les questions sociales firent naître en M. Tucker le désir de connaître de près la vie économique et intellectuelle des différents peuples. Aussi, entreprit-il, dès sa première jeunesse, de
80 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
longs voyages à travers l'Union américaine et en Europe. Il était alors rédacteur du journal The Boston Globe, auquel il envoyait des correspon- dances fort originales. A son retour à Boston, il fonda, en 1881, le journal Liberty, d'abord mensuel, puis hebdomadaire, maintenant rede- venu mensuel. M. Tucker réside, depuis 18!)3. à New-York, où il dirige, en même temps que son propre journal — qui paraît actuellement à New- York, — une maison d'édition établie sous son nom.
Il a publié, comme éditeur , de nombreux ouvrages de propagande; entre autres, la traduc- tion des œuvres de Proudhon faite par M. Tucker lui-même. Parmi les publications littéraires de sa maison, je cite comme caractéristiques la traduc- tion anglaise, faite par M. Tucker, du Journal d'une femme de chambre, d'Octave Mirbeau (.1 chambcrmaid diary), et le poème d'Oscar Wilde intitulé The Ballad of Reading Gaol, signée C. 3. 3., le numéro matricule de l'auteur pendant sa détention à la prison de Reading.
J'ai connu M. Tucker à New-York , à son bureau, où il m'a fait un accueil cordial et encou- rageant. Benjamin R. Tucker est un homme solide, de taille moyenne; sa figure, encadrée d'une barbe épaisse, brune, mais déjà grison-
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 81
liante, respire la santé vigoureuse du travail- leur; ses yeux luisants, au regard vif et péné- trant, témoignent d'une intelligence prompte autant que d'une bonté exquise. La conversation de M. Tucker est, au pins haut degré, instructive. M. Tucker est au courant de tout ce qui se passe dans son pays et à l'étranger. Il est un lecteur formidable. Il est aussi un ami enthousiaste de la France, ayant séjourné assez longtemps à Paris, où il a connu Octave Mirbeau, Henry Maret, Ernest Lesignc, Elisée Reclus, Anatole France et tant d'autres.
La doctrine de Tucker se trouve exposée en entier dans son livre intitulé Inslead of a book — b\j a man loo busij to virile one — a fragmentai^ exposition of philosophical anarchism1 (En guise de livre — par un homme trop occupé pour en écrire un — exposé fragmentaire de l'anar- chisme philosophique). Ce livre, dont le titre si original indique la composition, est un recueil d'articles parus dans le journal Liber/ y, articles tantôt de doctrine, tantôt de polémique, tantôt
1. Seconde édition, New-York, 1897.
L'aNARCHISME AUX ÉTATS-UNIS. 0
82 L'ANAUCHISME AUX ÉTATS-UNIS
de narration. Los articles sont classés par sujets et répartis sur sept chapitres, dont voici les titres :
1° Tlie individual, the socicty and the slale.
2° Money and interest.
3° Land and interest.
4° Socialism.
'■')" Communism.
6° Methods.
7° Miscellaneous.
M. Tucker ne craint pas, comme nous allons le constater, de traiter à fond les questions capitales de l'organisation de la société. Dans l'introduction du livre, intitulée State socialism and anarchism : how far they agrée and wherein tJiey differ (Socia- lisme d'Etat et anarchisme — jusqu'où ils con- cordent et en quoi ils diffèrent), M. Tucker fait un exposé préliminaire de la question.
« Aucun mouvement intellectuel ou social, dit 31. Tucker, n'a jamais atteint une importance plus majestueuse que le mouvement socialiste au XIXe siècle. Le mouvement a eu [tour origine le mot d'un philosophe de l'économie politique : Adam Smith. C'est lui qui a affirmé que le travail est la mesure naturelle de la valeur. Trois hommes se sont emparés ensuite de l'idée géniale de Smith, trois hommes de nationalité différente:
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 83
Josah Warren, Américain; Pierre-J. Proudhon, Français; Karl Marx, Allemand. Mais tandis que les deux premiers arrivèrent aux mêmes conclu- sions, indépendamment l'un de l'autre, le troi- sième, Marx, se servit de la formule de Smith pour parvenir à des conclusions tout opposées.
« Tous les trois, cependant, commencèrent par déduire du principe énoncé par Smith — le tra- vail est la mesure naturelle de la valeur (ou, comme dit Warren, la mesure de la valeur est donnée par le prix de revient du produit) — que la rétribution du travail doit consister dans le produit lui-même; que, d'autre part, le travail seul peut représenter une source légitime de richesse. Malheureusement, continue M. Tucker, la richesse individuelle peut avoir aujourd'hui des sources non légitimes, tels le profit, la rente foncière, l'intérêt. C'est sous celte forme d'usure que se pratique aujourd'hui l'exploitation du travail individuel. Elle tire sa raison d'être de la croyance que le capital peut prélever une portion du produit, tandis que le capital n étant que du travail accumulé qui a déjà reçu sa rétribution intégrale ,son emploi doit être gratuit, en vertu du principe que le travail seul est la mesure naturelle de la valeur. »
Il est facile de saisir le défaut fondamental de
81 l'anarchisme aux états-unis ce raisonnement. Il pourrait, àla rigueur, s'appli- quer à la terre, mais, dans le cas des machines ou de la monnaie, comment pourrait-on dire que le travail épargné, revêtant actuellement la forme de capital, a déjà reçu sa rétribution! Qui aurait pu fournir cette rétribution? La rétribution du travail épargné consiste, évidemment, dans le capital lui-même. Par conséquent, l'usage de ce dernier devrait être réservé à celui qui l'a pro- duit. Et si d'autres veulent s'en servir? Mais
il importe de ne pas s'arrêter à des questions doc- trinales, vieilles, par surcroît, de plus d'un siècle. Je laisse la parole à M. Tucker.
« Le profit, la rente foncière, l'intérêt, dit-il, peu- vent être perçus impunément parce que la loi en reconnaît la légitimité. La terre, les machines, la monnaie, ces trois facteurs essentiels de la pro- duction, sont actuellement monopolisés par une minorité privilégiée, grâce à la protection de la loi.
« Si la loi, soutenue par la force organisée, ne reconnaissait pas les monopoles dont jouissent les capitalistes et les propriétaires, les monopoles tomberaient nécessairement d'eux-mêmes. Il faut donc détruire l'outillage législatif qui est la base de tous les privilèges. Par quel moyen?
« Josah Warren etPierre-J. Proudhon tombe-
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 85
mil d'accord sur ce point que la destruction d'une contrainte ne peut être que le résultat d'une résis- tance volontaire.
« Marx, au contraire, a jugé que les monopoles ne peuvent se détruire que grâce à l'organisation d'un seul et unique monopole, — le monopole de l'État. Ainsi naquirent le socialisme anarchiste et le socialisme collectiviste. »
Le problème ne saurait, à mon avis, être posé avec plus de clarté et de perspicacité. M. Tucker, mettant en présence les deux principes opposés de l'autorité et de la liberté, trouve que le collecti- visme marxiste consiste dans un affermissement suprême de l'autorité. Il en est un adversaire déclaré. Le salut, suivant lui, est dans la concur- rence libre, exempte de tout privilège légal. La liberté est l'unique antidote des monopoles actuels. Dans une société véritablement libre, le travail recevra intégralement la rétribution qui lui est due, car les capitalistes ne pourront plus faire descendre les salaires à des taux de famine, et les prix des marchandises ne seront plus chargés des bénéfices injustement réclamés par le capital. La terre, en outre, appartiendra à celui qui la cultive et seulement à lui, car les propriétaires ne pourront plus compter sur la rente foncière.
Je me souviens, à cet égard, d'avoir objecté à
8C L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
M. Tucker que L'économie politique, en sub- stance, demande exactement les mêmes choses que lui.
— « Du tout », me répondit M. Tucker d'une voix ferme et convaincue, « l'économie politique admet une liberté avantageuse seulement aux capitalistes et aux propriétaires : la Liberté de réduire les salaires, non pas celle de réduire le profit ou la rente foncière. » Je me suis borné à riposter que M. Tucker aurait mieux fait de dire que telles étaient les opinions de certains écrivains qui ont dénaturé, plutôt qu'interprété, le sens intime de l'économie politique.
M. Tucker est un individualiste à outrance. Il voit dans l'Etat la source de toutes les injustices, si bien qu'il ne veut à aucun prix d'une organisa- tion sociale basée sur l'élargissement du domaine de l'autorité de l'État. Les injustices doivent être abolies par la justice et non pas par une généra- lisation de l'injustice existante, car du fait que tous les hommes seraient également privés de leurs droits individuels, il ne s'ensuit pas que l'ini- quité d'une privation pareille serait moindre.
Revenons donc aux différences profondes qui séparent le socialisme collectiviste du socialisme anarchiste. M. Tucker caractérise cet antagonisme entre les deux doctrines par des propositions anti-
LES ANAUCIUSTES INTELLECTUELS 87
thétiques empruntées, en partie, aux écrits de M. Ernest Lesigne, qu'il cite, d'ailleurs :
« Il y a deux socialismes.
« L'un est communiste, l'autre solidariste.
« L'un est autoritaire, l'autre libertaire.
« L'un est métaphysique, l'autre positif.
« L'un est dogmatique, l'autre scientifique.
« L'un invoque la souveraineté sociale, l'autre n'accepte aucune souveraineté.
« L'un montre une foi absolue dans la violence, l'autre n'a confiance que dans les efforts per- sonnels.
« Le premier entend que l'on prenne à chacun ce qu'il possède, le second veut que chacun pos- sède ce qui lui appartient.
« Le premier n'a confiance que dans la lutte des classes, le second voit le progrès dans la coo- pération des classes.
« L'un veut entretenir tout le monde, l'autre veut que chacun travaille pour s'entretenir soi- même.
« Le premier dit :
« La terre à l'Etat.
« La mine à l'Etat.
« La machine à l'Etat.
« Les produits à l'Etat.
« Le second répond :
88 l'aNARCHISME MX ÉTATS-UNIS
« La terre au cultivateur.
« La mine au mineur.
« La machine au travailleur.
« Le produit au producteur. »
En somme, l'un représente l'enfance du socia- lisme, l'autre sa maturité. Le premier est le passé du socialisme, l'autre en est l'avenir.
M. Tucker se déclare pour la maturité et l'avenir du socialisme. Aussi, est-il anarchiste.
Il est utile, maintenant, de suivre M. Tucker dans l'étude qu'il entreprend des problèmes sociaux. Dans le but de mieux préciser le fond de sa doctrine, je l'examinerai en exposant suc- cessivement ses idées sur les phénomènes essen- tiels de la vie individuelle et de la vie sociale; enfin j'indiquerai les moyens d'action suggérés par lui.
La vie individuelle.
Lu morale.
La morale est, sans conteste, le problème capital de la vie individuelle. Y a-t-il une loi morale?
Minci your own business, « Que chacun songe à ses propres affaires », — telle est la seule loi morale des anarchistes.
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 80
Quiconque se mêle dus affaires d' autrui com- met un abus, et la victime d'un tel attentat a le droit de réagir. Par conséquent, les anarchistes considèrent comme autant d'atteintes à la liberté les actes individuels ou les mesures autoritaires tendant à réprimer ce qu'un appelle aujourd'hui des vices.
Les anarchistes pensent que la liberté est le meilleur dérivatif du vice et, en vertu de cette même liberté qu'ils invoquent, ils accordent à chacun le droit de vivre comme bon lui semble. Les anar- chistes contestent formellement qu'il puisse y avoir des obligations morales. S'il existe des obli- gations, ces obligations, loin d'être morales, ne peuvent être que sociales, mais sociales en ce sens qu'elles ont été librement contractées par des individus vivant l'un à côté de l'autre; si la volonté individuelle ne constitue pas la base de ces obligations, elles n'ont aucune valeur.
Grâce aux progrès accomplis graduellement dans la conscience individuelle, les hommes savent aujourd'hui qu'il est de leur intérêt autant que de leur devoir de suivre tranquillement leur chemin, sans empiéter sur le domaine de leurs sembla- bles. La base fondamentale de la vie sociale, en somme, consiste dans le devoir que chacun a de respecter les droits des autres. C'est dans cet
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unique devoir envois soi-même que réside la loi murale des anarchistes. Elle ne comporte ni obli- gations, ni sanctions, car elle repose sur l'intérêt effectif de l'individu. L'individu qui manque à son devoir est le premier endommagé et n'est res- ponsable qu'envers lui-même.
Aussi, répondant à une question que lui avait posée un lecteur de Liberty, M. Tucker a affirmé également que la doctrine anarchiste est néces- sairement athéiste. Voici les termes exacts de la question et de la réponse.
« Si l'anarchie dont vous êtes l'apôtre, disait le lecteur, consiste dans l'abolition de toute loi et de toute autorité, sauf la loi de savoir se gou- verner soi-même et de savoir limiter ses désirs (self-government and self-restraint), et si vous croyez qu'à l'aide de ces seules lois volontaires les hommes s'abstiennent de toute atteinte aux droits d'autrui, quelle différence y aurait-il entre une société basée sur ce principe et une société gouvernée par la loi divine qui nous commande d'aimer Dieu avec toutes nos forces et notre sem- blable comme nous-mêmes? »
M. Tucker répondit : « Une société basée sur le principe des obligations volontaires ne peut avoir rien de commun avec une société basée sur un commandement de la divinité : car le
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gouvernement do soi-même est incompatible avec le gouvernement émanant d'une loi quelle qu'elle soit, divine ou humaine. La formule : Aime Dieu avec toutes tes forces, implique l'existence de Dieu et, si Dieu existe, il ne peut être que l'ennemi de l'homme, car son autorité peut et doit s'exercer sur ce dernier. Je renie l'autorité de Dieu comme je renie toute autorité existant en dehors de moi-même. Quant à la deuxième partie de la formule : Aime tes semblables comme toi-même, je considère, déclara M. Tucker, qu'elle contient non pas un commandement, mais un conseil, car elle basée sur l'intérêt individuel. J'accepte ce conseil, non pas parce qu'il vient de Dieu, mais parce qu'il m'est suggéré par mon propre intérêt. »
Ainsi armé, l'individu n'a pas à redouter de défaillances : suivons-le maintenant dans le dédale des rapports sociaux.
La vie sociale.
La Famille, la Propriété, l'Etat, tels sont les phénomènes caractéristiques que l'ordre social a produits. M. Tucker les étudie au point de vue anarchiste.
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La famille.
Il est évident qu'un individualiste comme lui ne saurait considérer la famille que comme un groupement dû à des engagements volontaires, librement pris et librement tenus. La liaison que contractent l'homme et la femme doit pouvoir être dissoute sans entraves d'aucune sorte. Quant aux enfants, M. Tuckcr pense qu'ils « appartien- nent à leur mère jusqu'au moment où ils seront en mesure de s'appartenir à eux-mêmes ». Aussi, pourrait-on croire, à première vue, que M. Tuckcr se rallie à l'idée du matriarcat; mais, en tout cas, son matriarcat n'aurait rien d'autoritaire, son idée de donner l'enfant à la mère (tlie children born of Ihe love relations belween indépendant indi- viduals shall belong exclusive/!/ to Ihe mother uniil old enough to belong to tkemselves) révélant plutôt un caractère négatif et visant à contester les droits du père, qu'admettent généralement les lois des pays civilisés.
Au sujet des obligations réciproques du mari et de la femme, M. Tucker s'en rapporte, comme pour les principes réglant la vie individuelle, à l'intérêt lui-même de l'individu. Il est de l'avan- tage de chacun d'accomplir son propre devoir.
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Ainsi les enfants doivent être nourris par les parents et nourriront, à leur tour, leurs parents dans leur vieillesse. Il s'agit ici d'une loi natu- relle, profondément humaine, qu'une intervention de la loi politique ne peut que dénaturer. En effet, s'écrie M. Tucker, à quoi servent les lois soi- disant protectrices de la femme ou des enfants, sinon à fausser l'esprit de famille, à faciliter les manquements à des promesses qui, étant souvent imposées, sont, par conséquent, d'autant moins sincères qu'elles n'avaient pas été librement faites? D'autre part, l'abolition des lois coerci- tives concernant le mariage et le droit familial tendrait également à éliminer le phénomène regrettable, et de nos jours inévitable, de la prostitution féminine, car la prostitution est, au moins en partie, la conséquence de la fausse conception de l'amour sexuel qu'engendrent ces mômes lois.
Quoi qu'il en soit, l'anarchiste ne saurait s'ar- rêter aux rares éventualités qui paraissent, à pre- mière vue, devoir diminuer la valeur générale de ses constatations. 11 peut y avoir des unions libres donnant de mauvais résultats, mais l'anarchiste n'a pas à se préoccuper de quelques faits isolés absolument insuffisants à amoindrir sa foi dans la liberté absolue de la vie familiale, comme de tous
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les rapports sociaux. Les étatistes ont le tort impardonnable de vouloir tabler sur des excep- tions, trop peu nombreuses pour qu'elles puissent empêcher les grandes lois de la nature de faire leur chemin. Le principal grief de M. Tucker contre la manie législative des démocraties ac- tuelles est précisément celui d'assimiler toute l'énorme masse des individus libres et honnêtes à l'infime minorité composée de criminels. Les lois, tout en étant dirigées, en apparence, contre ces derniers, pèsent effectivement, dit-il, sur tout le monde.
La propriété.
Le livre de M. Tucker est fait très souvent de demandes et réponses, de questions posées par des lecteurs de Liberhj et auxquelles M. Tucker répond. Les unes et les autres visent (\v> détails concernant les questions sociales et les difficultés (Tordre pratique qui se présentent à l'esprit des studieux. J\l. Tucker ne se montre nullement effrayé de ces questions, au contraire; la valeur d'une doctrine, suivant lui, se mesurant à son aptitude à résister au choc de la réalité.
« Croyez-vous, lui demanda un lecteur, qu'il existe une conception anarchiste du droit de pro- priété? »
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 95
iM. Tucker répondit : « Oui, l'anarchie n'étant, au fond, que la réalisation de l'idée de liberté, la propriété, dans la société anarchiste, est destinée à compléter la liberté de l'individu. La seule forme de propriété admise par les anarchistes et qui est, d'après cun, conforme à l'idée de liberté individuelle, est celle qui assure à l'individu la libre disposition des produits de son travail ou de tout autre produit qui est parvenu en sa pos- session, sans fraude ou empiétement d'aucune nature ou en vertu d'un contrat librement conclu avec un autre individu. L'exclusion de la fraude ou de l'empiétement est une condition essentielle de la propriété envisagée par les anarchistes ; mais, par ces mots, je n'entends pas seulement les actes malveillants ou criminels, ou les abus dont se rendent coupables les privilégiés de la fortune, mais aussi les prescriptions autoritaires ou législa- tives revêtant une forme violente quelle qu'elle soit.»
Voici la réponse de M. Tucker à une autre question.
« Je ne crois pas à un droit de propriété d'ordre métaphysique. La propriété est le résultat d'une convention sociale et peut assumer diffé- rentes formes. Cependant la seule forme viable de la propriété est celle qui est basée sur la liberté absolue des individus. La propriété, d'autre part,
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s'applique à tous les produits du travail indistinc- tement et, en ce qui concerne la terre, au terrain directement cultivé. »
L'aveu de M. Tucker au sujet du caractère émi- nemment social du droit de propriété a provoqué d'un autre lecteur une question précise.
« Vous dites, remarqua ce dernier, que le droit de propriété est une convention sociale. Il va de soi, par conséquent, que la société est tenue à ni garantir l'exercice ou, en d'autres termes, que ce même droit n'aurait aucune portée ciïcctive si la société n'était pas en mesure de l'entourer de garanties. Cela implique donc l'existence d'une organisation sociale disposant de moyens d'action et de protection forcément autoritaires. Quels seront ces moyens dans une société anarchiste? »
La question était certainement embarrassante. M. Tucker a répondu :
Les anarchistes n'envisagent point un « droit » existant en lui-même, supérieur à l'intérêt indi- viduel. Le droit de propriété, au contraire, « est une émanation directe de l'intérêt individuel. J'ai affirmé que ce même droit revêt, dans la pra- tique, la forme d'une convention sociale, parce que les anarchistes, tout en écartant la nécessité d'un pouvoir social destiné a en assurer l'exercice, visent l'époque où tous les membres de la société
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seront unanimes à l'admettre dans la plénitude de sa manifestation. Vous avez l'air de croire, con- tinue M. Tucker, qu'à partir du moment où la société n'assurerait pas, par une voie autoritaire, l'exercice du droit de propriété, ce droit cesserait d'exister. Les anarchistes pensent, au contraire, qu'à ce moment seulement le droit de propriété existerait en entier, car la société basée aujour- d'hui sur la violence et le privilège, c'est-à-dire le vol et l'empiétement, se serait alors transformée en une organisation volontaire de défense et de protection mutuelles. »
Pour M. Tucker, donc, le droit de propriété est, en quelque sorte, inné dans l'individu; il représente, suivant une définition récente, le pro- longement de la personnalité humaine, mais reçoit sa sanction pratique dans la vie sociale. Le droit de propriété, d'autre part, sera d'autant plus complet qu'il y aura plus de liberté. Ainsi l'autorité sociale, loin d'être une sauvegarde pour le droit de propriété, comme le prétendait le lec- teur de Liberly, n'en serait que l'ennemi.
On a remarqué que M. Tucker considère comme arbitraires, même les interventions légis- latives tendant à protéger effectivement telle ou telle forme du droit de propriété. Dy fraud, dit-il en parlant de la frauduleuse protection gouverne-
LANAHCHISME AUX ÉTATS-UNIS. '
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mentale, / do nul mean lhat which i& simply con-
trary to eqitiftj, but deceit and [aise pretence in ail ilu'ir forms.
Partant de ce principe, il se déclare contraire aux brevets d'invention et aux droits d'auteurs tels qu'ils sont actuellement reconnus. Les privi- lèges actuellement accordes aux inventeurs et aux auteurs constituent, suivant M. Tucker, un monopole inique et pernicieux. L'eiïort accompli par ce genre de travailleurs ne mérite pas, en principe, d'être récompensé plus largement que tout autre effort humain d'une autre nature. En tout cas, la rétribution de leur travail ne doit pas être imposée, mais volontairement donnée. Lors- qu'un inventeur demande un brevet pour son invention, il le fait beaucoup moins pour se pré- munir contre les contrefaçons d'autres inventeurs que pour rançonner à sa guise ses semblables. Les brevets représentent dune, plutôt qu'une garantie pour les inventeurs, une prime offerte à leur esprit anti-social, et l'abolition aurait l'avantage de ramener les prix des inventions à un niveau rationnel, en rapport direct, non plus avec la convoitise immodérée des inventeurs, mais avec le degré d'utilité sociale des inventions elles- mêmes. Il en est de même pour les droits d'au- teur. Les écrivains comptent aujourd'hui beau-
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coup plus sur les avantages que de pareils droits leur rapportent que sur la valeur sociale de leurs ouvrages. A cause des droits d'auteur, les œuvres les plus utiles pour l'éducation intellectuelle ne peuvent être mises à la portée que d'un nombre restreint d'individus. D'autre part, les auteurs eux-mêmes sont victimes de ce privilège, car le prix courant de leur produit s'établit forcément d'une façon artificielle, c'est-à-dire en rapport avec des bénéfices problématiques à venir, dont le travailleur ne saurait tenir compte sans léser son propre intérêt. En effet, la perspective illusoire de ces bénéfices permet souvent aux éditeurs, de payer aux auteurs des prix inférieurs à la valeur effective de leur travail. La liberté, dans ce cas, comme dans tous les autres, est, d'après M. Tucker, le meilleur moyen de parer aux injus- tices et aux abus. Les anarchistes sont bien loin de contester le droit de propriété des auteurs et des inventeurs, mais ils leur refusent formelle- ment le droit de lever des impôts sur l'usage d'une richesse qui doit être mise à la disposition de tout le monde, to exact Iribute from ailiers for the use ofthis nalural wealthwhich should Le open to ail. Un des écueils contre lesquels se heurte fata- lement la doctrine de M. Tucker, qui attribue au producteur le droit absolu de propriété sur le
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produit de son travail, est la question du droit de propriété des instruments du travail, c'est-à-dire du capital ou de la terre. Nous avons vu que, en ce qui concerne la terre M. Tucker en reconnaît la propriété à celui qui la cultive directement. Quant au capital, l'opinion de M. Tucker, ainsi qu'on a pu le remarquer plus haut, est quelque peu obscure. M. Tucker affirme, d'un côté, que le capital n'a pas droit à rémunération; d'autre part, il reconnaît que le droit de propriété du producteur peut s'étendre à toutes les formes de la production, car la conception anarchiste de la propriété s'applique à tous les produits du travail, quels qu'ils soient, au morceau de fer comme au lopin de terre : Anarchislic properly concerns only producls, but anything is a product upon which human làbor bas bcen expended, whether il le a pièce afiron or a pièce of land.
Le problème prend une importance capitale en raison des nécessités modernes de la production agraire et industrielle, car, pour me servir des paroles de M. G. de Molinari, l'avenir appartient à l'entreprise collective et le jour viendra où l'entreprise individuelle, dans l'agriculture comme dans l'industrie, sera une rareté comme le rouet ou le métier à tisser à la main. Aucune branche de la production, pas [dus l'agriculture et les pro-
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Fessions libérales que l'industrie et le commerce, ne saurait échapper à l'invasion de cette forme progressive.
M . Tucker ne paraît pas, à vrai dire, trop préoccupé des problèmes qu'engendre cette ten- dance à la production collective; au moins, il ne le paraissait pas, il y a quelques années, lors d'une polémique qu'il eut avec le communiste Johann Most. Nous verrons que son opinion s'est quelque peu modifiée sous ce rapport.
M. Tucker écrivait, en 1888 : « L'argument le plus formidable porté par les socialistes collecti- vistes et les communistes contre l'anarchie est l'impossibilité d'éviter l'exploitation du travail, dans une production industrielle en grand, si le droit de propriété individuelle n'est pas aboli. Les anarchistes contestent avant tout que la produc- tion en grand soit nécessaire, dans notre vie éco- nomique. On peut, au contraire, concevoir aisé- ment l'espérance d'une réaction en sens inverse, c'est-à-dire d'une simplification des moyens de production, de nature à pouvoir rendre de nou- veau à l'individu sa productivité personnelle d'autrefois. »
Je me souviens d'avoir eu une longue conver- sation, sur ce sujet, avec M. Tucker. « Quoi qu'il en soit, s'écria-t-il, j'ai une confiance inébran-
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lable dans l'esprit d'association volontaire des travailleurs , lorsque la vie économique sera débarrassée de toute entrave. Aujourd'hui les capitalistes centralisent la production à leur profit exclusif; dans une société libre, la centralisation, si elle est nécessaire, aura lieu au profit des tra- vailleurs. Mes griefs contre le capital visent seu- lement les privilèges que la loi accorde aux capi- talistes et qui tendent à faire du capital une source de revenu indépendamment du travail. »
Les syndicats de petits propriétaires cultiva- teurs, en vue d'utiliser en commun les moyens d'exploitation intensive de la terre, réaliseraient, sous ce rapport, l'idéal économique de M. Tucker en ce qui concerne l'agriculture. Malheureuse- ment, le problème reste ouvert en ce qui a trait à la grande industrie. Mais M. Tucker nous dira plus loin que le remède aux dangers que peut présenter la concentration industrielle réside dans la liberté absolue de la circulation fiduciaire.
M. Tucker admet donc la propriété individuelle; il admet et désire, pour le bien de l'individu, la vie familiale; il est naturel qu'il reconnaisse ensuite le droit à la transmission héréditaire. Cependant, suivant lui, cette transmission doit être volontaire et ne reposer sur aucun droit de succession, quel qu'il soit.
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Pour lui, L'héritage est un acte de donation librement accompli. D'ailleurs, la question ne le préoccupe pas excessivement, étant donné que la liberté économique, pratiquée dans sa plus ample expansion, ne permettra pas normalement l'accu- mulation des richesses.
L'État.
Lorsque M. Tucker prononce le mot « Etat », son accent devient méprisant, son geste plus énergique encore que d'habitude, et ses }reux ont des éclairs qui révèlent la révolte de l'âme. « L'Etat, oh! l'État! Voulez-vous voir ce qu'est l'Etat? me dit-il un jour; venez avec moi. » Et nous sor- tîmes dans la rue. Le bureau de M. Tucker était alors situé Park Place, dans la ville basse. Nous nous trouvâmes de suite au milieu du brouhaha de Broadway, en face de l'hôtel des Postes. En descendant vers la Batterie, M. Tucker me mon- trait du doigt les énormes bâtiments où résident les principaux trusts. A gauche, après le tour- nant de Wall Street, le spectacle de l'opulence américaine devenait de plus en plus imposant : le Stock Exchange, le siège de la banque Pierpont Morgan, les bâtiments de la Standard oil Company, ceux de Y Atlantic Building où se trouvent les
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bureaux du trust de l'Océan, le Collon Exchange, le Corn Exchange, et toute la théorie des bâtisses renfermant les entreprises les plus variées. « Vous voyez, me disait M. Tucker, ceci est l'œuvre de l'Etat. Œuvre grandiose, en vérité, mais éminem- ment anti-sociale. C'est aux monopoles que l'Etat lui assure, que ce monde de financiers et de spé- culateurs doit son énorme richesse, faite de la misère effrayante d'autres hommes. Et mainte- nant, allons ailleurs. »
Je remontai avec mon guide le dédale des rues transversales qui ramènent à Park Row, et nous fûmes bientôt en plein Bowery.
Ici le milieu est tout différent. Je n'ai rien vu de plus écœurant que les quartiers dont l'ensemble forme ce qu'on appelle Bowery, à New-York. Le mot de « bowery » vient du mot flamand boer ou boor, qui signifie paysan. En effet, le Bowenj était autrefois le quartier des ouvriers agricoles, lorsque, avant la guerre de l'Indépendance, l'élé- ment hollandais prédominait dans le territoire de New-York et que l'Hudson était bordé de champs et de pâturages. Aujourd'hui c'est le quartier des miséreux et des unskilled laborers de toutes les nationalités. Nous parcourûmes ainsi Chatham, Baxter, Nulberry, Mott Streets, et partout le spec- tacle était le même. Italiens ou Polonais, Chinois
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 105
ou Juifs, les habitants de ces quartiers étaient tous également misérables.
« Ici, me dit M. Tucker, on meurt de faim. La mortalité, dans ces quartiers, atteint des propor- tions fabuleuses : 30 et même 38 par mille et, pour les enfants au-dessous de cinq ans, 140 et 1 ili par mille. » Comme je manifestais ma stu- peur, M. Tucker m'interrompit : « Ne plaignez pas ceux qui meurent. Ils sont plus heureux, hélas! que ceux qui restent. » Et il me conduisit voir les shops de Jewtown, où s'épuisent les vic- times du sweating, recousant des pantalons à 45 centimes la douzaine; et les sombres mansardes où de petites filles, déjà vieilles à quinze ans, tra- vaillent dans la couture, pour quelques sous, depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir. « Car, s'il est entendu que le salaire des hommes ne peut pas descendre au-dessous d'un minimum donné, je vous assure, observa M. Tucker, que le salaire des femmes n'a pas de minimum. »
A la vue de ces créatures émaciées, dont le regard se perdait dans le vague, ma pensée allait aux vers émouvants de Thomas Hood :
0 men, with sisters dcar! 0 men, with mothers and wives, It is not linon you' re wearing oui! But human créatures lives!
106 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
Stitch! Stitch! Stitch! In poverty, bunger and dirt ; Sewing al once, witb a double tbread A shroud os well ;is a shirt.
.Nous allâmes visiter les prisons el les tribu- naux, plantés Ions là-bas, comme autant d'étapes sur la route. Et nous vîmes les baraques où s'en- tassent des familles entières dans une promiscuité immonde; et les bars où les trusts de l'alcool ravagent le corps du travailleur et empoisonnent sa conscience; et tant et tant d'autres misères, au milieu desquelles se répercute sinistrèment le cli- quetis des dollars qui résonne dans le voisinage. Mon âme s'égarait....
« Eb bien, mon ami, s'écria M. Tucker, tout cela est l'œuvre de l'Etat, de l'autorité qu'il incarne, de la contrainte qu'il pratique, de la démoralisation qu'il provoque, .l'ai lu quelque part, sur le fronton d'un hôpital, une inscription conçue à peu près comme ceci :
Tliis hospital a pious person built,
lînt first ho ruade the poor wherewith to fill't.
« Cet hôpital a été érigé par une personne pieuse, mais qui avait d'abord ruiné les pauvres diables destinés à le remplir! »
« Ainsi procède l'Etat. Par ses lois, ses vio- lences, ses atteintes à la liberté, il cause le
LF.s ANARCHISTES INTELLECTUELS 107
désordre, produit la misère, pousse à la haine el au crime; puis, il assume généreusement la tâche de protecteur, Je médecin des maladies dont il est lui-même, lui seul, la cause. Quelle généro- sité, n'est-ce pas? »
Protester, formuler des objections banales m'eût paru, ce jour-là, une offense à la pureté des convictions de mon interlocuteur.
« Le mot « Etat » est sur toutes les lèvres, continua M. Tucker, mais combien peu de gens se rendent véritablement compte de ce que l'Etat représente en réalité. Les anarchistes, dont le but essentiel est d'éliminer de la vie sociale toute cause d'injustice, remarquent dans l'Etat deux qualités essentielles : en premier lieu celle d'agres- seur, en second lieu celle de maître absolu. »
Ainsi pense de l'Etat M. Tucker et, naturelle- ment, il est amené à lui refuser toute fonction sociale. Les fonctions de protection attribuées à l'Etat sont, suivant lui, des fonctions secondaires et même contradictoires, des afterlhoughts, pour me servir de son mot; et leur attribution à l'Etat, quoique effectuée en vue de consolider la situa- tion de celui-ci, ne représente effectivement qu'un commencement de destruction de l'Etat : défonce was an afterthouglit, prompted by necessity; and ils introduction as a State fonction, though effected
108 L'aNARCHÏSME AUX ÉTATS-UNIS
doubtless with a view lo the strengthening of the State, was really and in principle the initiation of
the State s destruction.
Le fait que, de nos jours, on essaie d'augmenter, autant que possible, le nombre des fonctions pro- tectrices de l'Etat, prouve, aux yeux de JM. Tucke*, une tendance vers L'abolition de l'État, car les fonctions agressives seules constituent la véri- table raison d'être de celui-ci. Agression, empié- tement, gouvernement, sont trois termes insépa- rables.
Quiconque gouverne, contrôle et, par consé- quent, viole la liberté d'autrui; d'autre part, le caractère de ces actes arbitraires ne saurait changer grâce seulement à la forme extérieure du gouvernement. La violence ne cesse jamais d'être telle, qu'elle soit l'œuvre d'un individu dirigée contre un autre individu, comme dans le cas des criminels ordinaires, ou d'un seul indi- vidu contre tous les autres, comme dans le cas des gouvernements autocratiques, ou de la majo- rité des individus contre la minorité, comme dans le cas des gouvernements démocratiques. Dans tous ces cas, la résistance opposée à la vio- lence, sous quelque forme que celte résistance se manifeste, n'est pas elle-même une violence, mais un acte de légitime défense.
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 109
Un jour, un lecteur de Liberty posa à M. Tucker la question suivante :
« Si le gouvernement se renfermait dans ses fonctions de protecteur de la liberté de tous les membres de la collectivité, auriez-vous tout de même l'envie de le détruire? »
Voici la réponse :
« Les anarchistes n'auraient rien à dire contre un gouvernement pareil; mais, pour réaliser ce beau rêve, le gouvernement devrait cesser d'être lui-même, car tout gouvernement est basé sur l'autorité, et le principe d'autorité est la négation de l'idée de protection. »
M. Tucker objecte précisément que la protec- tion que l'Etat peut nous fournir est une protec- tion imposée et non demandée; elle contient donc, en elle-même, la source de son inefficacité. La protection est un service comme un autre, qui, par conséquent, dans une société vraiment libre, devrait être soumis à la loi de l'offre et de la demande. Si le marché était débarrassé de toute entrave artificielle, nous pourrions nous procurer cette protection, dans le cas où nous en aurions besoin, à des prix variables et toujours avanta- geux. Malheureusement, l'État a monopolisé la production de cette protection et, comme tous les monopoleurs, il nous livre de la camelote au
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lieu de bonne marchandise — et cela à des prix exorbitants. De même que les accapareurs de vivres vendent souvent du poison en guise d'aliments, l'Etat profite de son monopole pour livrer des empiétements au lieu de secours et, comme les clients des premiers paient pour être empoisonnés, ceux du second paient pour être asservis. En outre, la canaillerie de l'Etat dépasse de beaucoup celle de tous les autres accapareurs, car c'est lui, et lui seul, in mternum, qui a le droit de nous fournir sa marchandise et de nous forcer à l'acheter.
On nous représente l'Etat comme un organe de paix sociale. Mais où est-il, cet Etat idéal et invrai- semblable? M. Tuckcr ne voit autour de lui que des Etats autoritaires, usurpateurs, protecteurs de tous les privilèges, et cela lui fait croire que l'Etal ne peut pas être autre chose qu'un agresseur et un ennemi de la liberté individuelle. Cependant, dans certains psssages de son livre, M. Tucker fait vaguement allusion à la possibilité de l'inter- vention de l'Etat, pendant qu'il existe, while exis- ting, dans le but d'assurer la liberté de chacun, cela, naturellement, en manière de pis aller. J'en ai fait la remarque à M. Tucker.
« On dirait que vous êtes un simple anarchiste réformiste », lui dis-je.
LES ANAUCHISTES INTELLECTUELS 111
Il eut un sourire significatif.
« Je vous ai déjà déclaré, me répondit-il, que je considère l'attribution à l'Etat des fonctions de protection comme un acheminement vers l'abo- lition de l'Etat.
— Et si on vous proposait une place dans le gouvernement dans le but d'accroître le nombre de ses fonctions protectrices, lui demandai-je à brûle - pourpoint , accepteriez- vous de devenir ministre?
— Jamais! Les anarchistes n'ont rien à faire là où l'on donne des ordres. »
La figure de mon interlocuteur s'assombrit soudainement...
M. Tucker appelle un empiétement l'interven- tion de l'État lorsque celui-ci prétend protéger la production économique d'un pays. « La protec- tion douanière, dit-il, oblige des travailleurs à payer des droits usuraires non pas seulement pour l'emploi du capital, mais aussi pour le mau- vais emploi du capital. » La liberté absolue du commerce est, par conséquent, une des données fondamentales de la doctrine anarchiste. M. Tucker voit le salut seulement dans la concurrence illi- mitée du travail, dans la lutte constante pour le progrès. Tout ce qui a une origine autoritaire, qui sert les intérêts d'une partie seulement de la
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collectivité, fût-ce même de l'immense majorité des membres de cette dernière, lui semble une usurpation ci une injustice.
Aussi opposera-t-il, par exemple, ;'i l'instruction obligatoire, qui est contraire à L'esprit anarchiste, « compulsory éducation is not anarchi'st », l'instruc- tion librement donnée par les personnes qui se dévouent spontanément à L'enseignement.
« Croyez-Tous comme anarchiste, Lui demanda un lecteur, que l'emploi de l'influence morale soit admissible pour amener quelqu'un à faire ce qui vous paraît être le meilleur?
— Certainement, répondit M. Tucker, j'ad- mets l'influence de la persuasion, de l'attraction, de l'éducation, de l'exemple; surtout l'influence de l'exemple et des résultats obtenus. »
Et, pour les mêmes raisons, il opposera la con- tribution volontaire, ayant en vue une œuvre d'intérêt commun, à L'impôt obligatoire. Il existe, néanmoins, certaines œuvres, dont l'avantage d'ordre général n'est pas démontré, à première vue, aux yeux des intéressés et qu'il est néan- moins utile, et souvent indispensable, d'effectuer. Comment amènera-t-on des particuliers à sacri- fier ainsi leur intérêt immédiat à un intérêt général et plus éloigné? La question est extrê- mement délicate et, dans tous les pays civilises, a
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS d i 3
été tranchée, comme on sait, par des lois d'expro- priation forcée pour cause d'utilité publique. Sur ce sujet, l'assurance de M. Tucker ne me parut pas complète. Au cours d'une conversation, il m'avoua que c'est là, à son sens, la seule diffi- culté pratique à laquelle se heurte la doctrine anarchiste. J'ai dû le rassurer moi-même.
« Ne vous inquiétez pas, lui dis-je. Lorsque la liberté sera entière, si jamais elle l'est, les œuvres auxquelles vous faites allusion ne se feront pas moins qu'aujourd'hui, au contraire; leur choix sera d'autant plus rigoureux qu'elles seront suggérées par l'intérêt commun et seule- ment par lui. »
La libre association des individus prendra la place, suivant M. Tucker, de l'agglomération artificielle et inorganique qui a l'Etat à sa tête. La liberté en sera la hase, comme la coopération volontaire en sera la manifestation naturelle. Cette coopération se manifestera dans les œuvres de production comme dans les œuvres de défense mutuelle. Les individus se défendront de toute* attaque extérieure, quoique le besoin, suivant M. Tucker, n'en doive être que transitoire. « Nous approchons, dit-il, du moment où l'on n'aura plus besoin de la violence, pas même pour combattre le crime, car le crime disparaîtra avec
l'aNARCHISME AUX ÉTATS-UNIS. 8
114 l'anarchisme aux ktats-unis
la disparition de l'État. » Cependant, M. Tucker ne voit pas d'inconvénieni à l'institution d'un jury, non permanent, dont les membres seraient, chaque fois que la nécessité s'en présente, tirés au sort par des délégués de la collectivité.
« Mais, dans ce cas, lui objectai-je, la méthode du tirage au sort aurait le caractère d'une loi et les délégués au tirage devraient posséder l'autorité nécessaire pour en imposer le respect. »
M. Tucker haussa les épaules.
« Pensez-vous vraiment, dit-il, que beaucoup de gens s'opposeront à ce semblant de loi qui, d'ailleurs, n'en est pas une, car elle contient la garantie des droits de chacun? »
Au cours de la discussion, M. Tucker m'avoua que, pour son compte, il ne verrait pas d'un mau- vais œil la création de ces « compagnies de jus- tice » dont parle M. (1. de Molinari dans son admirable Esquisse de l'organisation politique et économique delà société future i . Ces compagnies, établies sur la base de la libre concurrence, se chargeraient, moyennant des contributions volon- taires, de veiller à la protection de la vie et de la propriété des individus. Elle revêtiraient le carac- tère de cours permanentes d'arbitrage, statuant
I. Paris, 1890.
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 115
aussi bien sur le fait que sur le droit. Le droit judiciaire jaillirait, ainsi, d'une émulation féconde entre les juges. Les compagnies de justice se char- geraient également de l'exécution des sentences civiles et de la punition des criminels, car l'idée de punition est, en principe, admise par M. Tuc- ker. La peine capitale elle-même lui semble con- forme aux idées anarchistes, puisque la société, en prononçant une condamnation à mort, ne commet pas un assassinat, mais un acte de défense. Verrons-nous jamais une société sans Etat? M. Tucker pense que oui. Nous allons examiner comment il voudrait en préparer l'avènement.
L'action anarchiste.
La preuve du caractère éminemment pratique de la doctrine anarchiste doit être faite, dit M. Tucker, au milieu même de la vie réelle. Il considère, par conséquent, comme fallacieuses les expériences de soi-disant colonies anarchistes, où des individus choisis et illuminés vivent en dehors du monde : dans ces colonies il n'y a pas de vie sociale effective et la doctrine anarchiste y reçoit une application aussi chaotique qu'on aime, généralement, à se la représenter. « Si, au
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contraire, continue textuellement M. Tucker, dans une grande ville où seraient représentés les diffé- rents intérêts et les traits caractéristiques de notre civilisation si hétérogène, un noyau d'anar- chistes actifs et intelligents, appartenant aux diffé- rents métiers et aux différentes classes, se pro- posait d'effectuer la production et la distribution de la richesse sur la hase du droit au produit intégral du travail; et si, en outre, en opposition ouverte avec les prescriptions édictées pour l'en empêcher, il créait une banque qui mettrait à la disposition de tous les travailleurs des capitaux sans intérêts pour activer leurs affaires; s'il employait son capital toujours croissant à sub- ventionner de nouvelles entreprises, d'où qui- conque y prendrait part retirerait les avantages de ce système de libre circulation des richesses produites : quelle serait la conséquence de cette initiative? En peu de temps, tous les membres de la collectivité, les intelligents et les bornés, les bons, les mauvais, comme les indifférents et les incrédules, seraient frappés de ses bienfaits et, en nombre de plus en plus grand, ils profiteraient de la nouvelle organisation de la vie économique. Tout le monde toucherait intégralement le fruit de son effort, personne ne pourrait plus vivre du tra- vail des autres ni des revenus de son capital, et
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toute la cité serait devenue une immense ruche d'ouvriers anarchistes, d'hommes lihres et pros- pères. »
Tel est le hut que poursuit activement M. Tucker par sa propagande. « La réalisation de mon plan sera aussi lente que nécessaire, dit-il, mais, en tout cas, je ne saurais guère m'intéresser à des entreprises effectuées loin du peuple que je ren- contre tous les jours dans les rues. »
Le moyen essentiel que suggère M. Tucker consiste dans la liberté absolue de la production et de la circulation des richesses. Chacun doit avoir le droit d'émettre de la monnaie revêtue de sa signature et représentant soit un travail effectué, soit un moyen de donner naissance à une entre- prise productive. En substance, M. Tucker suit, sur ce terrain, la trace de Proudhon. Comme ce dernier, il pense que l'organisation du crédit est la question capitale dont la résolution comportera spontanément celle des autres problèmes. Le crédit doit être universel et gratuit; chacun a droit au crédit. Aussi, l'organisation du crédit doit-elle être arrachée des mains de l'Etat ou de ses émissaires, qui ont seuls aujourd'hui le monopole de la mon- naie, et confiée à des hommes libres. Une banque d'échange, opérant sans capital, et au seul moyen d'un papier social qui remplace le numéraire, et
118 L'ANARCHISME AI X ÉTATS-UNIS
qui représente les services échangés, Ferait toutes les opérations ordinaires d'une banque, mais avec une libéralité sans bornes et sans restriction d'aucun genre.
« Alors, dit M. Tucker, par l'effet de la con- currence entre les producteurs, le taux du capital baisserait jusqu'à la valeur des seuls frais d'exploi- tation, c'est-à-dire au-dessous de un pour cent, puisque les capitalistes, dans le sens actuel du mot, ne pourraient plus subsister, tout le monde étant en mesure de produire librement le capital dont il a besoin. »
La liberté de battre monnaie et de créer des banques de circulation, « free money and free banking », est, pour M. Tucker, la réforme capitale, « the most important reform », vers laquelle doi- vent tendre les efforts des anarchistes.
« En réalité, lui dis-je un jour, lorsque une liberté pareille existera, la circulation des richesses produites pourra s'effectuer d'une façon plus rapide, et aucune des initiatives fécondes de l'acti- vité humaine ne serait perdue faute de moyen d'exécution. Mais pourtant, dites-moi. la liberté du crédit n'existe-t-elle pas aujourd'hui même? Qui peut m'empêcher, moi, d'émettre du papier non pas monnayé, au sens véritable du mot, mais représentant un engagement réel de ma part; des
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 119
lettres de change en somme? — Personne. L'es- sentiel est de trouver qui les prendra.
— Thaï is the question.
— Justement. Et croyez-vous que, grâce à la libre organisation du crédit, je trouverai alors à placer n bons d'échange, plus facilement qu'aujour- d'hui n billets?
— Naturellement, fit-il. D'abord, parce que ces bons d'échange seront les seuls titres effec- tifs de richesse, tandis qu'aujourd'hui les billets personnels doivent être échangés contre la mon- naie, dont la circulation est monopolisée. Puis, parce que personne ne pourra vous refuser vos bons, du moment que tout le monde aura le droit d'en émettre.
— J'avoue, cher maître, lui répondis-je à la fin, que je ne saisis pas trop bien comment tout cela pourra se passer. J'ai bien peur que vous n'attribuiez à vos bons d'échange le même rôle économique que Law attribuait à ses papiers colo- riés. Au demeurant, l'échec de l'expérience que Proudhon fit en 1848 ne vous effraie-t-il pas?
— Vous verrez que ce sera tout autre chose, riposta M. Tucker.
— Eh bien, nous verrons. »
« L'abolition de l'Etat, s'écrie M. Tucker, ne peut être le résultat que d'une révolution sociale. »
120 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
Mais la révolution sociale, pour M. Tuckcr, doit se faire par l'opposition d'une résistance passive ;ï l'autorité. « La résistance passive, dit-il, est l'arme la [dus puissante que l'homme ait jamais maniée dans la lutte contre la tyrannie. » Elle est, suivant lui, la seule résistance qui ait des chances de succès, dans notre société à base de subor- dination militaire et bureaucratique. Dans tout l'univers civilisé, il n'y a pas un seul tyran qui ne préférerait anéantir brutalement une révolution sanglante plutôt que de voir une grande partie de ses sujets décidés à ne plus lui obéir. Une révolte est facilement étouffée; mais il n'est point d'ar- mée qui puisse se résoudre à pointer ses canons contre une foule d'hommes paisibles qui renon- cent à leurs droits d'électeurs, qui ne répondent pas à l'appel de la conscription, qui refusent de payer les impôts. « On ne peut lutter contre les empiétements de l'autorité ni en votant, ni en jetant des bombes, ni en tuant des rois. Mais dès qu'un nombre imposant d'hommes décidés et dont l'incarcération paraîtrait risquée, fermerait tranquillement sa porte au nez du percepteur des impôts, comme au nez de l'agent du propriétaire qui lui réclame le loyer ou le fermage; <U-s qu'il ferait, en outre, circuler, en dépit des lois, sa propre monnaie, supprimant ainsi l'intérêt dû au
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capitaliste, le gouvernement, avec tous les privi- lèges qu'il incarne et tous les monopoles qu'il engendre, serait bientôt anéanti. »
M. Tucker a eu à soutenir des polémiques vio- lentes contre des communistes partisans de la propagande par le fait, qui l'appelaient kid-yloved anarchist, d'après le mot de Thaekeray. « Appe- lez-moi comme vous voulez, leur répondit-il fière- ment, je ne bougerai pas de ma place pour cela. J'affirme que la violence est stérile en elle-même. Vous usurpez le nom d'anarchiste et le souillez par vos actes ignominieux et imbéciles. »
La parole et la presse sont, pour M. Tucker, les seuls moyens efficaces de propagande. Il n'ap- prouve la violence que dans le but d'assurer la liberté de la parole et de la presse. Cependant, môme dans ce cas, il ne faut user de la violence qu'à la dernière extrémité. Si le médecin voit que l'acuité des douleurs ruinerait les forces d'un malade assez rapidement pour qu'on put craindre la mort, avant que les remèdes appliqués aient agi, alors il ordonne l'éthérisation. Mais un bon médecin ne s'y résout qu'à contre-cœur, car il n'ignore pas qu'un des effets de l'éthérisation est de neutraliser souvent l'action des remèdes employés. Il en est de même pour l'usage de la violence dans la propagande pour le progrès social. Quiconque la
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prescrit sans discernement et comme une panacée, quiconque en use frivolement et sans nécessité, est un charlatan. C'est pourquoi il ne faut employer la violence contre les représentants de l'autorité que si ceux-ci ont rendu impossible toute agitation pacifique. L'effusion du sang est un mal en elle- même; cependant son emploi est justifié si toute agitation loyale et ouverte nous est rendue impossible.
La résistance passive; la grève pacifique des fonctions actuellement attribuées aux citoyens; le refus du paiement de l'impôt; le refus du service militaire; le mépris opiniâtre de toute loi et de toute sommation du pouvoir : tels sont les moyens de propagande que propose M. Tucker et auxquels il s'efforce, par la parole et la pensée, d'amener des adhérents. Comme sa doctrine est basée exclusivement sur la liberté individuelle la plus absolue, son action pratique est entièrement tournée vers la révolte raisonnee contre l'auto- rité, qui est l'ennemie naturelle de cette liberté convoitée. C'est sous cette forme seule qu'il approu- verait le mouvement syndical ouvrier, aujourd'hui exclusivement absorbé, dit-il, ou par des préoccu- pations d'opportunité politique ou par des ques- tions de salaire.
Les questions relatives au salaire et à la durée
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 123
du travail, affirmc-t-il, tomberaient d'elles-mêmes,
si les travailleurs, loin d'en faire le pivot de leur agitation, les éliminaient naturellement par une entente formelle sur l'organisation libre du crédit.
Conclusion.
Me voici au terme de mon exposé de la doctrine de M. Benjamin R. Tucker. Comme on m'en vou- drait, peut-être, de ne pas cataloguer cette doc- trine, au milieu de tant d'autres, je dirai que son auteur est, à mon sens, un individualiste-soli- dariste-immoraliste. Il est individualiste parce qu'il n'admet pas qu'il existe d'entrave à l'activité individuelle, l'idée d'autorité étant énergiquement repoussée par lui. Il est soïidariste, parce que l'avantage individuel est, pour lui, inséparable de l'avantage social. Il est, enfin, immoraliste, parce que l'idée morale ne se dégage, suivant lui, que de l'intérêt individuel. Aime ton prochain, dit-il, autrement ton prochain ne t'aimera pas. Respecte la liberté de ton voisin si tu veux que ton voisin respecte, à son tour, ta propre liberté. La conception morale de M. Tucker étant basée sur l'intérêt personnel, ne saurait, comme je l'ai dit précédemment, ni engendrer d'obligations ni
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recevoir de sanctions; d'autre part, sa conception sociale, qui est une conséquence nécessaire de La première, émane de l'harmonie des activités indivi- duelles où doit spontanément se retrouver l'utilité de tout le monde.
L'individualisme de M. Tucker diffère profon- dément des théories qui ordinairement prennent ce nom. 11 en diffère précisément à cause de son caractère solidariste. Les formules rigides et impla- cables qui jaillissent de la théorie de la sélection naturelle ou de la lutte pour l'existence lui parais- sent suprêmement erronées. Ni les héros de Car- lyle, ni les surhommes de Nietzsche n'ont de charme pour M. Tucker. Us sont, pour lui, des êtres anti- sociaux, dans l'œuvre desquels doit fatalement somhrer l'individualité de tous les autres hommes. Or, c'est l'individu considéré dans toutes les per- sonnalités humaines, sans distinction aucune, que vise la doctrine de M. Tucker. Et, sous ce rap- port, elle est, à mon sens, foncièrement améri- caine. Elle redoute les grandes individualités isolées qui, tout en sortant de la masse, tendent fatalement à l'asservir; elle envisage, par contre, la formation d'une humanité moyenne exempte de (ou le servitude. M. Tucker croit que l'admi- ration illimitée pour les hommes supérieurs, hors pair, est une caractéristique des époques de
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décadence. Los grands conquérants, les grands inventeurs, les grands explorateurs, les génies, en somme, de toutes les catégories, représentent des phénomènes humains, non pas l'humanité. L'hu- manité se rencontre dans l'homme modeste, dans le travailleur, dans le père qui aime ses enfants, dans le fils qui aime ses parents, dans le mari qui aime sa femme, dans la jeune fille qui parsème de grâces le chemin rocailleux de la vie, dans la mère qui consacre toute la douceur de son âme au bonheur de sa famille.
L'idéal de M. Tucker a trouvé un chantre élo- quent dans le poète de la démocratie américaine, Walt Whitman. La muse idéalise ainsi, sur le même sol, la vitalité féconde et tout américaine, comme je viens de le dire, de la sociologie nouvelle.
« Je planterai des amitiés, dit le poète, aussi épaisses que les arbres qui bordent les rivages des fleuves et des lacs américains, ou sillonnent les vastes prairies. Je bâtirai des cités indivi- sibles, se serrant dans leurs bras. Grâce à l'amour des camarades, grâce à l'amour viril des cama- rades. »
I will plant eompanionship tliilc As trees along- ail the rivers of America, And along the shores of the great lakes, And ail over the prairies.
126 L'ANAKCHISME AUX ÉTATS-UNIS
I will make inséparable cities,
With tbeir arms aboul each other's aeck;
By the love of comrades
By tlie manly love of comrades '.
Les trusts.
Toujours dans le but de faire ressortir, autant que possible, la physionomie exacte de la doc- trine de M. Tucker, qui, loin de fuir les problèmes de la vie réelle, cherche à les étudier et à les approfondir dans tous leurs détails, il me semble intéressant de rapporter l'opinion des anarchistes intellectuels des Etats-Unis, au sujet d'une des questions qui passionnent le plus, actuellement, le monde économique et politique du Nouveau Continent : la question des trusts.
Par une belle soirée de juin, je me rendis à une des réunions intimes qu'organise M. Tucker avec ses amis et disciples. On s'était donné rendez-vous, ce jour-là, le long des rives de l'Iludson, sur les hauteurs silencieuses de Washington Heights. La lune éclairait le paysage de sa lueur blanche et tranquille. En face de nous, de l'autre coté de la rivière, les villas sardanapalesqucs des milliar- daires nous lançaient des regards de pitié. Derrière nous, surgissant somptueusement au-dessus des
1. Leaves of Grass, Philadelpbia, 1 000.
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 127
cimes verdoyantes d'innombrables arbres géants, les coupoles de la Golumbia University parais- saient, au contraire, nous envoyer des encourage- ments bénévoles. Un calme souverain dominait dans ce coin perdu de la ville énorme, interrompu seulement, de temps en temps, par les éclats de rire argentins des couples amoureux qui flirtaient sur le gazon, ou les cris de joie partant des ba- teaux qui traversaient le fleuve et qui passaient devant nous comme autant de feux follets dansant sur la surface noire des eaux.
Nous nous étendîmes sur l'herbe.
« Le sujet que nous devons traiter ce soir, com- mença par dire M. Tucker, est des plus sérieux. Une exaspération immorale de l'individualisme sévit sur la société américaine, et il importe que les anarchistes essayent de ramener l'individualisme à ses bases morales. Quelle doit être notre atti- tude à l'égard des trusts? »
La discussion dura, animée, pendant plus de quatre heures. M. Tucker la résuma par les paroles suivantes :
« Je crois utile de formuler, avant tout, certains principes qui se dégagent de mes doctrines et qui s'appliquent au cas qui nous occupe. La liberté de la coopération doit être aussi illimitée que la liberté de la concurrence. La coopération, d'ail-
128 L'ANARCfUSME MX ÉTATS-UNIS
leurs, est, en quelque sorte, une forme de la con- currence, comme la concurrence est, à son tour, une forme de la coopération. La coopération et la concurrence étant également des produits de la liberté individuelle, l'anarchie doit considérer comme arbitraires toutes les lois, toutes les inter- ventions individuelles ou collectives destinées à en empêcher l'épanouissement. Sous ce rapport, les trusts en eux-mêmes sont, pour les anar- chistes, des institutions irréprochables. Empê- cher donc les trusts de se former, est un acte con- traire à la liberté, car les trusts n'éliminent pas la concurrence en tant que combinaisons libres de plusieurs entreprises existantes; ils constituent plutôt une affirmation de la concurrence, car ils sont en mesure de vendre meilleur marché que les autres. Si cela représentait une entrave à la libre concurrence, toute entreprise industrielle remportant du succès sur le marché en serait une. Il serait fallacieux de vouloir défendre à M. Roe- kefeller d'ouvrir un grand magasin d'épicerie seulement parce que, avec ses cinq cents millions de dollars, il peut s'amuser à vendre au-dessous du prix coûtant pendant un certain temps et jus- qu'au moment où ses concurrents seraient ruinés, dans le but de devenir ensuite le maître incon- testé du marché. Ainsi, comme on ne pourrait
LES ANARCHISTES INTELLECTUELS 129
raisonnablement empêcher M. Rockefeller de faire l'épicier, on n'a pas le droit de l'empêcher d'être le maître du trust du pétrole. Mais la question essentielle est ailleurs. Il y a sûrement eu, précé- demment, une intervention arbitraire tendant à entraver la liberté de la concurrence, parce que, autrement, M. Rockefeller ne pourrait pas aujour- d'hui posséder ses cinq cents millions de dollars, ou être le seul à en posséder autant, de pareilles accumulations de richesse n'étant pas admissibles dans une vie économique libre ou, en tout cas élant aussi possibles pour M. Rockefeller que pour tous les autres individus vivant dans la même société que lui. Les restrictions législatives contre les trusts sont injustes et ridicules en elles-mêmes. Les trusts sont une filiation directe de l'Etat. Leur origine doit être recherchée dans les droits de douane, dans les brevets d'invention, dans les marques de fabrique. Pourquoi l'Etat, qui garantit, par son autorité et par sa force, ces privilèges, interviendrait-il pour détruire son œuvre? Il est vrai que la fonction de donner et reprendre est parmi les plus eoutumières de celte slupide insti- tution qu'on appelle l'Etat.
« Qu'on nous dise, avant tout, si les droits pro- tecteurs, les brevets, les marques de fabrique sont oui ou non conformesàla justice. Sioui, pourquoi
l'anahchisme aux iîtats-u» 0
1.50 l'anÀrchisme aux ktats-ums
empêcher qu'ils produisent leurs conséquences les plus naturelles? Si non, pourquoi les maintenir en vigueur?
« En examinant attentivement le problème, nous nous apercevons précisément que les trusts ne sont point le résultat de la concurrence, mais plutôt le résultat d'une entrave systématique à la liberté de la concurrence. Ils sont les enfants des monopoles, des privilèges dont je viens de parler. Et les anarchistes à qui incombe le devoir de lutter sans répit contre les monopoles de toutes sortes, entendent étudier le cas des trusts et pro- poser des remèdes à la situation qu'ils ont créée. »
M. Tucker rappela ensuite les raisons qu'il oppose au maintien des brevets d'invention, des marques de fabrique et des droits de douane. Il nous relut, à ce sujet, le manuscrit d'une causerie qu'il avait faite sur le même sujet des trusts à la la Central Music Hall de Chicago, le 14 sep- tembre 1899, à l'occasion de la conférence sur les trusts réunie par la National Civic Fédé- ration.
« Mais, comme je l'ai déjà dit maintes et maintes Fois, continua-t-il, le monopole le plus dangereux qui existe est celui de la monnaie. M. Bryan a dit une grande vérité lorsqu'il a affirmé que la des-
LliS ANARCHISTES INTELLECTUELS 131
truction de ce trust amènerait la chute de tous les autres trusts. Malheureusement, M. Bryan ne veut pas encore détruire le trust monétaire, puis- qu'il entend seulement que le monopole à étalon d'or soit remplacé par un double étalon, l'étalon d'or et l'étalon d'argent. C'est un adoucissement du trust monétaire actuel qu'il demande, ce n'est pas sa destruction. Vous savez que l'anarchie a, par contre, pour devise la liberté absolue de la circula- tion monétaire.
« Nous devons, par conséquent, considérer comme oiseuses et inefficaces les lois contre les trusts, d'autant plus qu'elles augmentent et com- pliquent encore l'outillage oppressif de notre constitution. Les trusts auraient le droit de se tourner vers l'Etat et de lui dire comme César à son meurtrier : Ta quoqueï « Toi aussi, Etat, tu me frappes, toi qui m'as donné la vie, toi à qui j'ai rendu, en échange, tant de puissance et de grandeur ?
« La liberté, la liberté seule est le remède. Sup- primons les lois existantes, n'en créons pas de nou- velles. Telle doit être l'attitude des anarchistes dans la question des trusts. »
La séance fut lovée sur ces mots. En regagnant ma demeure par le street-car qui descendait la butte à une vitesse vertigineuse, je ne pouvais
132 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
m'empècher de penser avec admiration à. la foi profonde de l'orateur dans le libre essor de l'ac- tivité humaine. Il me semblait entrevoir une source puissante de progrès dans la persistance opiniâtre, dans l'apostolat courageux de M. Tucker et de ses amis.
CHAPITRE III
Les anarchistes insurrectionnels.
Les exploits des communistes de New-York. — Paterson. — La grève des tisseurs de soie. — Les anarchistes italiens. — Chicago. — Les Slums. — L'armée des sans-travail. — Le Sweating. — l'ne réunion de communistes. — .Mysticisme slave. ■ — Les journaux communistes anglais.
Le mouvement anarchiste insurrectionnel a, comme je l'ai remarqué précédemment, perdu désormais toute sympathie aux Etats-Unis; et l'on peut affirmer aujourd'hui que, après les bombes de Haymarket, à Chicago, en 188G, et la dissolution des deux associations révolution- naires, International working peoples Association et International workmeris Association, qui en fut la conséquence inévitable, on peut affirmer, dis-je, qu'à partir de 1890, aucun élément véritable- ment américain n'a plus concouru à alimenter l'anarchisme insurrectionnel. Cependant, cedernier
13 4- L'ANARCEIISME AUX ÉTATS-UNIS
prospère encore dans les centres d'immigration, entretenu surtout par les menées des agitateurs étrangers et la misère des sans-travail. Chicago et New-York en ont toujours été les foyers princi- paux. Dans ces deux villes, où le swealing System est pratiqué dans une large mesure et sous toutes ses formes, les apôtres de la propagande par le fait ont trouvé facilement des prosélytes parmi les innombrables victimes de la concentration capi- taliste, au milieu de l'armée des unshUled laborers ou des déclassés, égarés sur la route pénible de la lutte pour l'existence. Aujourd'hui, New-York semble être demeuré tranquille, grâce surtout à la campagne entreprise par le journal de M. Tucker, Liberty, qui tendait à démasquer les agissements criminels de certains soi-disant anarchistes, dont le but réel, loin d'être la propagation d'une idée, était l'exploitation de la crédulité puldiquc.
Depuis 1883 jusqu'au commencement de 1880, des incendies se produisaient périodiquement dans le quartier ouvrier de New-York. Ces incendies, qui étaient tous, apparemment, dus à des explo- sions de lampes à pétrole, causèrent la mort de plu- sieurs personnes et la destruction de nombreuses maisons. La police soupçonnait, à vrai dire, que l'origine en était criminelle, mais n'avait jamais pu en acquérir la certitude matérielle. En pré-
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS 13S
sence des inquiétudes légitimes du public, le journal The Sun ouvrit une enquête et, plus heureux que la police, parvint à établir que les incendies avaient effectivement été allumés par des Allemands, repris de justice en Europe, membres de la section new-yorkaise de Y Interna- tional working people 's Association et du Social revolulionary Club de New-York, qui en dépen- dait.
Ces individus agissaient de la façon suivante : ils commençaient par louer une chambre, puis ils y installaient quelques meubles sans valeur. Ensuite ils assuraient ces derniers auprès d'une Compagnie, pour un montant de dix à vingt fois supérieur à leur valeur réelle. Une lampe à pétrole, faisant partie du mobiler, éclatait inva- riablement quelques jours après la remise de la police d'assurance. Les meubles étaient entière- ment détruits, les Compagnies s'exécutaient et les assurés réalisaient ainsi de forts bénéfices. Le reporter du Sun a pu constater que près de 50 incen- dies s'étaient déclarés de cette façon, dans l'es- pace de deux ans. Ils avaient fait des victimes innocentes, causé aux Compagnies des préjudices considérables, et jeté l'émoi dans les quartiers populaires. Grâce à l'initiative du Sun, la police put enfin mettre en état d'arrestation les malfai-
136 l'anarchisme aux états UNIS
teurs: cinq Allemands. Et comme \eSun insinuait indirectement que les doctrines anarchistes favo- risaient la perpétration de semblables forfaits, M. Tucker protesta vivement, et, dans le numéro de Liberty du 27 mars 1886, il s'indigna contre le rapprochement qu'on faisait entre l'anarchie et le crime. Johann Most, directeur du journal Freiheit de New-York, accusa alors Tucker de devenir l'auxiliaire de la police. Mais Tucker, ne relevant môme pas cette accusation ridicule, se borna à lancer à Most la phrase suivante, demeurée célèbre dans les milieux anarchistes : Heivlw is not against lltcse crimes is for (hem, « Qui n'est pas contre ces crimes est pour eux ». Most, dont le journal avait eu comme collaborateurs les incendiaires eux- mêmes, dut se taire. Depuis cette époque, New- York a cessé d'être une citadelle de l'anarchisme insurrectionnel. Outre le journal Freiheit qui y paraît toujours, se publie à New- York une feuille clandestine, Liberty, dirigée par le communiste irlandais Mac Queen. Le cabaret Kohle et Test- ineyer, tenu par Ilermann Kohle, rédacteur au journal Freiheit, est le rendez- vous habituel des communistes new-yorkais, mais il faut avouer qu'ils ne paraissent plus, désormais, vouloir orga- niser des œuvres de destruction, beaucoup moins anarchistes qu'intéressées.
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS 137
Aujourd'hui, Chicago est resté le véritable centre du mouvement, et c'est principalement à Chicago que l'on peut rencontrer des hommes sincèrement épris de l'idée communiste insurrec- tionnelle. Il y a, cependant, aux Etats-Unis, un autre soi-disant foyer de propagande insurrection- nelle dont il est indispensable de parler, à cause de sa renommée en Europe, absolument immé- ritée, d'ailleurs : je veux dire Paterson.
Paterson.
Je débarquai à Paterson vers le milieu du mois de juin t902. Paterson est une petite ville de l'Etat de New-Jersey, située à une heure environ de New-York. On y arrive par le ferry bout qui, au bout de la vingt-troisième rue, côté ouest, amène d'abord à Jersey city , où l'on prend ensuite le chemin de fer de la Pennsylvanie! rail- roads company. Admirablement située aux pieds des collines de Hobocken, Paterson est une ville industrielle de premier ordre : elle est même le centre le plus important de l'industrie du tissage de la soie des Etats de l'Est. Cette industrie est, en grande partie, d'importation française ou ita- lienne. De nombreuses maisons lyonnaises ou lombardes y ont construit, depuis vingt ans
138 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
environ, <li's usines importantes et leur exemple
a élé suivi, {tins tard, par des maisons suisses on américaines : de sorte que, à Paterson, le nombre des métiers est aujourd'hui d'environ 12 000 sur 44 000 existant dans tous les Etats-Unis. D'autre part, des teintureries également importantes ont été établies à côté des tissages et sont alimentées par la production de ces derniers.
Au moment de mon arrivée, les ouvriers tein- turiers étaient en grève depuis la moitié du mois d'avril, à cause de l'insuffisance de leurs salaires qui étaient, en réalité, inférieurs à la moyenne admise dans l'industrie textile dans les autres Etats de l'Union. Le chômage de la teinturerie avait, peu à peu, entraîné un chômage partiel du tissage, plusieurs industriels, jugeant naturelle- ment dangereux, ou tout au moins inutile, de produire des marchandises qu'ils n'auraient pas pu livrer ensuite, puisqu'ils n'avaient pas le moyen de les faire teindre. Aussi le nombre des ouvriers en grève était-il monté vers la moitié de juin à 15 000, dont deux tiers, et même plus, étaient Italiens. L'exaspération des grévistes était à son comble. Les patrons, comptant sur l'absence d'organisation de leurs ouvriers et, par conséquent, sur leur misère, refusaient la moindre concession. Les méthodes en honneur dans les
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Etas-Unis et qui consistent à fonder les meilleurs calculs sur la faim de l'ouvrier gréviste, the starva- tion System, ces méthodes, dis-jo, avaient trouvé, chez les industriels comospolites de Paterson, des partisans plus convaincus que n'importe quel directeur de trust américain.
Le 18 juin, les grévistes organisaient un mee- ting à Saals Park, dans le faubourg de Haledon, situé à 2 kilomètres de Paterson. La réunion, à laquelle assistaient 8 000 ouvriers et ouvrières, était présidée par M. James Mac Grath, un Irlan- dais d'origine, ouvrier teinturier lui-même, qui venait de jeter les bases, à Paterson, de l'associa- tion des ouvriers travaillant dans l'industrie de la soie. M. Mac Grath adressa aux grévistes des paroles énergiques, mais judicieuses. Il leur con- seilla de resserrer les liens moraux qui les unis- saient les uns les autres dans la lutte engagée pour l'amélioration de leur sort. L'assemblée, cependant, était agitée. On entendait, de temps en temps, des protestations, des cris de guerre en toutes les langues, qui suscitaient de nouveaux cris et de nouvelles protestations toujours plus belliqueux et se répercutant sinistrement au loin, dans la prairie fourmillante d'ouvriers et, en l'air, sur les arbres où d'autres ouvriers étaient per- chés. Mac Queen, venu exprès de New-York,
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prit ensuit*! la parole et lit un bref discours d'une extrême violence, que les grévistes ne comprirent qu'à moitié, ce qui ne les empêcha nullement de l'applaudir avec frénésie. A ce moment, une voix cric : Vogliamo Galleaniî Vogliamo Galleani!
« Nous demandons Galleani! » et des milliers de voix font écho : Galleani! Galleani! Luigi Galleani, le directeur du journal La Questione sociale, de Paterson, monte alors sur la table. Les vivats enthousiastes redoublent, et la prairie semble, pour un instant, changée en un océan houleux de bras haut levés qui agitent des cha- peaux, des mouchoirs, des journaux, des cannes. Puis, soudainement, le calme se rétablit dans l'as- sistance. Galleani commence à parler. Je n'ai jamais entendu d'orateur populaire plus puissant que Luigi Galleani. Il possède une facilité de parole merveilleuse, accompagnée d'une faculté rare chez les tribuns, la précision et la netteté des idées. Sa voix est pleine de chaleur, son regard est vif, pénétrant, son geste est d'une vigueur exceptionnelle, et, à la fois, d'une irréprochable distinction. Il parle toujours en italien, naturelle- ment, avec un léger accent lombard; mais les ouvriers anglais et français qui. ce jour-là, se trouvaient dans la foule, suivaient son discours
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avec une attention intense et paraissaient saisir la signification de chaque mot.
Una turba assetata d'oro c di sang ne, commença par dire Galleani, « une coterie, assoiffée d'or et de sang humain, exploite depuis longtemps votre travail, ô camarades. Pour eux, c'est la richesse, le luxe; pour vous, c'est la misère, la honte. Et tandis que vos veines s'épuisent, les coffres de vos patrons s'emplissent de monnaie. Avec cet argent, ils hàtiront d'autres fortunes, vos maîtres; et, s'il le faut, comme il le faut toujours, hélas! ils achèteront la conscience de ces misérables qu'ils paient pour vous égorger. Vous laisserez-vous
égorger? »
Un frisson traversa l'assistance; mais Galleani continua : « Regardez vos femmes : elles étaient jolies, pleines de santé. Le travail, auquel les patrons les condamnent, les a rendues pâles, éma- ciées, anémiques. Regardez vos enfants : vous rêviez de les voir grandir beaux, affectueux, intelligents : l'usine est là pour les abrutir. Regar- dez-vous vous-mêmes. N'éticz-vous pas pleins d'espérance, en quittant votre pays qu'une tyrannie médiévale épuise? Hélas! dans cette contrée de soi-disant progrès, vous êtes également voués à une autre tyrannie non moins épuisante!
« Camarades! soulevez-vous. Répondez à la
U2 l'anauchisme aux ktats-unis
violence légale du capital par la violence humai no
de la révolte ! »
Au milieu des applaudissements des grévistes, Galleani saute en bas de la tribune et, brandissanl une canne, se précipite vers la sortie du Park, suivi par la foule hurlante et menaçante. On a vite franchi High Mountain road et, par Itip van Winkle avenue, on arrive devant le tissage J. A. Hall et (-'", situé à un kilomètre du Park. Les ouvriers qui y travaillaient encore sortent et se joignent aux grévistes. Des Arivats frénétiques les accueillent. Mais il est fatal que ces manifestations d'une foule surchauffée par le sentiment ne soient jamais exemptes de danger : si ce n'est pas l'aveu- glement des manifestants eux-mêmes qui cause les désordres, ce sera la crainte excessive de ceux contre qui la manifestation est dirigée. Aussi, la colonne des grévistes aurait-elle, peut-être, con- tinué sa marche sans provoquer d'incidents regret- tables, si, au moment même où les ouvriers de l'usine Hall commençaient à quitter le travail. un contremaître n'avait eu l'idée inexplicable de tirer un coup de revolver en l'air. Ce fut à la suite de cet acte inconsidéré qu'un tumulte indes- criptible se produisit parmi les ouvriers. Des coups de revolver furent échangés, sans qu'on sût pourquoi, stupidement, machinalement. L'arrivée
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d'un détachement de police, appelé par téléphone par les propriétaires de l'usine, mit à son comble la fureur des grévistes.
Un anarchiste, Salvino Lora, fut atteint d'une balle à la tête et succomba, le jour suivant, à l'hô- pital. Un reporter new-yorkais, M. Harry Harris, fut également blessé par un coup de revolver dans l'abdomen. La foule se dispersa aussitôt en désordre, affolée.
Pendant plusieurs jours, Paterson fut en révo- lution.
Des manifestations eurent lieu un peu partout, notamment à Union Hill,où se trouvent plusieurs usines ; mais les pompiers réussirent facilement à les maîtriser. Le maire de Paterson, M. Hinch- lifîe, destitua le chef de la police locale, M. Graul, et assuma personnellement la direction de cette dernière.
« L'anarchie doit être balayée de Paterson », dit le maire à un journaliste : Anarchy must le swept ont from Paterson. Le gouverneur de l'Etat de New-Jersey envoya des soldats qui, pour une semaine environ, s'installèrent dans les rues de la cité et dans les cours des usines. Bref, au bout de dix jours, les industriels eurent raison des ven- tres vides des ouvriers, et le travail fut repris au grand complet.
14i L'aNàRCBISME AUX ÉTATS-UNIS
Naturellement, l'anarchie n'a nullement été balayée dePaterson, car il ne pouvait pas dépendre du maire HinchlifTe de détruire l'anarchie — j'em- ploie le mot dans son mauvais sens — que l'avi- dité et la dureté des patrons y fomentent. Ques- tionné sur ce sujet, l'ancien chef de la police de Paterson, le commandant Graul, un beau type d'Américain des pâturages de l'Ouest, se borna à répondre : « Ils m'ont destitué parce que, à ce « qu'il parait, je n'étais pas assez énergique avec « les anarchistes. Croyez-vous que si j'avais « arrêté tous les anarchistes, les ouvriers auraient « eu moins raison de se plaindre du taux de leurs « salaires? »
Les ouvriers de Paterson sont, en grande majo- rité, des Italiens appartenant aux provinces sep- tentrionales de l'Italie. Us sont tous, ou presque tous, d'anciens paysans et ouvriers tisseurs de la Lombardie ou du Piémont, de ces régions où le tissage à la main constituait autrefois une source précieuse de revenu pour les paysans, petits métayers, ou même journaliers. Après les trans- formations industrielles et agricoles opérées dans l'Italie du Nord, le chômage et l'excès de popula-
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS ' 145
tion les ont fait s'échouer sur le sol américain, vers lequel ils étaient attirés par le désir d'une existence meilleure. Là, ils ont été recrutés, et même suivis, en partie, par les entrepreneurs ita- liens et français qui, grâce à eux, savaient pouvoir compter sur une main-d'œuvre à bas prix. On a affirmé mille fois qu'il y a des anarchistes parmi eux. Je n'oserais pas le contester, d'autant plus qu'on a installé à Paterson un bureau spécial de la police italienne destiné à exercer sur eux une surveillance active, et, naturellement, la police existe, comme on dit, pour quelque chose. Cepen- dant, il me sera peut-être permis d'avouer que l'impression que m'a laissée le milieu ouvrier de Paterson, ce terrible foyer de révolte d'où, dit-on, partent périodiquement, ambassadeurs sinistres d'une puissance ténébreuse, les meurtriers des monarques et des ministres, est, en réalité, celle d'un centre ouvrier comme un autre, où l'on discute, peut-être, un peu plus souvent et plus chaudement qu'ailleurs, mais où l'on est bien loin d'ourdir des complots ou de préparer labo- rieusement des attentats. Les attentats anarchistes commis par de* Italiens ayant ou non résidé à Paterson, ont des causes purement individuelles. Que de fois, au lendemain d'un attentat commis par un Italien, n'a-t-on pas entendu tout le
i.'axarchisme aux états unis. 10
146 L'âNARCHISME ADX ÉTATS-UNIS
monde s'écrier : « G'esl encore mi Italien! tou- jours des Italiens! » Pourquoi cette fréquence de criminalité anarchiste chez des individus de natio- nalité italienne?
Nul laboratoire d'anarchie n'est effectivement plus fécond que l'Italie elle-même.
Qu'est-ce, en somme, qu'un anarchiste insurrec- tionnel? On est habitué à donner cette qualifica- tion à des individus qui sèment la morl <lan> les hautes sphères de la politique; mais, avant d'être un criminel, l'anarchiste de la propagande par le fait, est, comme l'anarchiste intellectuel, un homme qui repousse toute idée d'autorité, de contrainte.
L'Italie a toujours été le berceau de ces hom- mes. Rappelons-nous son histoire. La pénin- sule fut, pendant de longs siècles, la proie des convoitises les plus variées. Des conquérants de toutes nationalités se disputent la possession de son territoire, et le peuple italien paraît assister à leurs querelles, plutôt connue spectateur que comme victime; il applaudit au vainqueur beau- coup moins, hélas! en vue des avantages qu'il en attend qu'à cause de sa victoire elle-même. Quant à lui, il reste indifférent devant le spectacle de tant de vicissitudes et accepte le nouveau maître avec la même insouciance qu'il a montrée en voyant partir l'ancien. Il y a un mot italien qui exprime
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS 147
admirablement cette indifférence caractéristique.
« On a changé le maître de chapelle », dit-on sou- vent en Italie, « mais la musique est restée la même. »
|j cambiato il maestro di cappella, Ma la niusica è sempre qaella.
Le monde des savants et des artistes italiens, observe Edgar Quinet, partage constamment, à travers les âges de l'histoire, cette indifférence poli- tique. Pendant que les armées de Charles VIII, de Léon XII, de Maximilien, de François Ier, de Charles-Quint traversent impunément le pays dans tous les sens, s'accomplissent les chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. Les fresques encore humides de Raphaël sont obscurcies par les haleines impures des soldats qui pillent le Vatican. Une lutte paraît s'engager entre les enva- hisseurs qui détruisent et les artistes qui créent. De toutes parts, sur les murailles, se dressent des figures majestueuses et symboliques, œuvres immortelles des écoles romaine, florentine, véni- tienne. Elles combattent à la place des hommes d'armes, et le calme souverain de leurs traits décèle la certitude de la victoire. Les poètes, depuis Pulci, Bojardo, jusqu'à l'Arioste et à Gol- doni; les peintres, depuis le Pérugin jusqu'à
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Raphaël, le Corrège, Andréa del Sarto, tous mon- trent la même sérénité; on sent que leur idéal est
au-dessus de la terre el que les disputes des hommes ne peuvent en ternir la pureté adaman- tine. Durant le sac de Rome, le Parmesan peignait encore au moment où les lansquenets entraient dans son atelier. « Cherchez, dit encore Qui net, dans les cierges d'Andréa del Sarto, du Corrège, de Raphaël, le triste regard de l'Italie esclave, violée, dépouillée, lacérée, déchiquetée ; vous y trouverez, par contre, le regard du hienheureux qui monte au ciel, et non pas le désespoir d'une chute politique. »
L'Italie est, par l'histoire de son art et de sa pensée philosophique et politique, sortie la pre- mière du cercle étroit de la nationalité proprement dite. Elle s'est confiée, sans défense, à l'esprit de civilisation, au génie de l'humanité. La patrie des Italiens ce fut longtemps l'univers; et ce même esprit d'universalité, cette môme impatience de toute limite, provoquaient chez les Alberti, les Rrunelleschi, les Léonard de Vinci, le désir indomptable de tout connaître, tout réunir, tout occuper à la fois dans le monde idéal: chez Chris- tophe Colomb, l'ambition de tenir en ses mains le globe entier, d'agrandir la terre, comme, après lui, Galilée agrandira le ciel.
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M. Pasquale Villari, I'éminent historien, raconte que. se trouvant un jour à Naples, au lendemain de l'achèvement de l'Unité, et ayant loué une voiture, il questionna le cocher sur ses sentiments au sujet du nouvel état de choses. « Eh! mon Dieu, lui répondit l'automédon, tout cela sera très heau, mais, ce que je n'aime pas, moi, c'est cette quantité énorme de règlements qu'on impose aux pauvres gens, cette foule de policiers qui vous surveillent. Imaginez-vous, s'écria le cocher, qu'on nous oblige maintenant à mettre un numéro sur les lanternes de la voiture! Ainsi tout le monde sait où nous allons et ce que nous faisons; et notre ancienne indépendance s'est évanouie. Décidé- ment, dit-il, en terminant, il n'y a même plus moyen de mourir à sa guise : non ci lascia manco più morire in pacc. » A son point de vue, le cocher napolitain avait raison. Le gouvernement des Bour- bons avait un je ne sais quoi de paternel qui plai- sait au tempérament insouciant et misonéiste des Italiens du midi. Il ne demandait rien au peuple, en dehors des contributions financières qui pou- vaient, naturellement, être très modestes, en raison du manque absolu d'une organisation administra- tive véritable.
La seule chose que le roi Ferdinand exigeait de ses sujets, c'était de ne pas s'occuper de politique
450 L'ANARGHISME AUX KTATS-L'NIS
et, en cela, il n'était désobéi que par des hommes d'élite. Les chemins de fer, l'école obligatoire, le suffrage universel, le service militaire boulever- sèrent nécessairement ce monde si calme où tous paraissaient être heureux de leur propre misère. Ainsi le peuple fut amené à envisager avec une méfiance invincible les lois et les règlements nou- veaux qu'on lui imposait. Imaginez-A'ous ! on oblige les cochers à coller un numéro sur les lanternes de leur voiture!
Ce qui est vrai pour l'Italie du Midi est, dans une certaine mesure, également vrai pour l'Italie du Nord. Ayant goûté à toute espèce de domi- nations, le peuple italien, dans son ensemble, dans le Nord aussi bien que dans le Midi, voit facile- ment dans tout gouvernement un usurpateur et un ennemi. Lorsque les agents appréhendent un criminel dans la rue, en Angleterre, les passants aideront, au besoin, les représentants de l'auto- rité à tenir leur prisonnier; en Italie, ils lui facili- teront plutôt la fuite. Dans les exclamations popu- laires, l'idée de gouvernement, en Italie, se trouve même associée à des éventualités au sujet des- quelles — rendons-lui au moins cette justice — sa responsabilité ne saurait être mise en cause. « Quel mauvais temps! » s'écrie le paysan qui craint la grêle : « Quel mauvais temps! gouvernement
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS 151
voleur! Che tempo, governo ladro! » La contre- bande est non seulement une industrie en Italie, mais quelquefois aussi un amusement. On fraude la douane pour le plaisir de se soustraire aux vexa- tions du gouvernement.
On m'a fait, une fois, en Italie, l'offre d'un lot de cigares étrangers entrés en fraude dans le royaume. Comme je faisais la remarque que ces cigares ne me paraissaient ni bons, ni, au point de vue du prix, d'un commerce avantageux, mon contrebandier s'écria d'un air de triomphe : « Mais ce sont tout de même des cigares de contrebande ! » En effet, j'ai entendu plusieurs fois, en Italie, vanter le goût de cigares entrés en fraude surtout parce qu'ils étaient entrés en fraude.
Grâce à leur scepticisme fataliste, à leur anti- pathie innée pour l'autorité, les Italiens n'ont qu'un pas a faire pour devenir des anarchistes insurrectionnels.
On a constaté que l'anarchiste de la propagande par le fait est un altruiste fanatique-, un sensitif dont la sensibilité et le fanatisme atteignent le der- nier degré de l'exagération. Cela est exact, notam- ment pour les anarchistes italiens. Cesare Lom- broso a fait une remarque intéressante à ce sujet. Le terrain le plus propice au fanatisme altruiste, dit-il, est ordinairement la religion. Chez les peu-
152 L'ANAKCHISME AUX ÉTATS-INIS
pies germaniques, par exemple, la religion recrute des milliers de fanatiques qui, sous les titres et au nom des théories les plus différentes, s'agitent fiévreusement pour sauver leurs semblables de la perdition. Ils ont ainsi un champ immense où ils peuvent se remuer à leur guise, nourrir leur pas- sion, construire des églises, fonder des œuvres pieuses, faire des conférences, organiser des com- munautés idéales ou des armées du salut.
Dans les pays latins, au contraire, où L'Eglise catholique étend son influence, la religion n'est qu'un faible dérivatif au fanatisme, et cela non point à cause de l'incrédulité de la masse, mais grâce surtout à l'organisation de l'Eglise catho- lique elle-même. Celle-ci, en effet, ne représente pas un ensemble de croyances, souple, malléable, adaptable à tous les esprits, mais est, au con- traire, une grande institution hiérarchique, fondée sur l'obéissance et la subordination absolue des fidèles. Tout le monde y a son poste, sa ligne de conduite tracée d'avance, ses croyances enfermées dans des cadres fixes et immuables. Aussi, à part de rares exceptions, le fanatisme, chez les peu- ples latins, ne s'est-il jamais manifesté que dans la vie sociale ou politique. En Italie, le fanatisme de ce genre_j)roduisait_ autrefois dj s brigands : _ aujourd'hui, il donne des anarchistes insurrec-
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tionnels. On pourrait même dire que le brigand italien était un anarchiste d'une époque éloignée et plus simple que la nôtre : la vie s'étant. r.ompli- jTiéej le type humain de l'insurgé s'est compliqué à son tojir_>_jiL l'ancien brigand qui gagnait, la broussaille calabraise s'est, de nos jours, trans- formé en justicier des rois et des_ empereurs^
Mais, à ce sujet, une considération d'ordre capital s'impose. Les brigands étaient tous des Italiens du Midi, les anarchistes de la propagande par le fait sont presque tous des Italiens du Nord. \j* Méridionaux ne se sentent en possession com- plète de leur énergie que chez eux, au sommet de leurs montagnes, au milieu de leurs luxuriantes vallées. Eloignés de leur pays, ils modifient leur caractère au point de subir avec résignation les épreuves de la lutte sociale.
En outre, leurs professions mêmes sont de nature peut-être à ramener l'équilibre dans l'âme des Italiens du Midi établis en terre étrangère. Ils sont en majorité des travailleurs accomplissant leur ouvrage en plein air : des maçons, des ter- rassiers, des marchands de fruits, des cireurs de bottes, des musiciens ambulants. Leur indépen- dance, leur personnalité ne sont pas abolies par ce genre d'occupation. Les Italiens du Nord, au contraire, qui dans leur pays étaient des pay-
154 LANARCIUSME AUX ÉTATS-UNIS
sans ou des petits ouvriers à domicile, deviennent
presque toujours, en Amérique, des ouvriers de la grande industrie. Travaillant dans les mines ou dans les usines, leur indépendance périt dans
les rouages du travail en commun : et, lorsqu'ils sortent au grand air, leurs âmes mesurent alors tout le poids de leur esclavage. Ils n'ont générale- ment pas l'énergie de se grouper, de fonder des syndicats. En Italie même, par exemple, les asso- ciations ouvrières proprement dites, c'est-à-dire de travailleurs de la grande industrie, sont très peu nombreuses, tandis que l'organisation des travailleurs de la petite industrie ou des ouvriers agricoles atteint une solidité morale extraordinaire. On serait presque tenté d'affirmer que l'ouvrier italien se sent épuisé après une journée de fatigue au milieu du bruit sourd des machines. Souvent, cet épuisement même, et la tristesse profonde qu'il engendre, le poussent à la rébellion violente contre un état de choses qui le voue au désespoir. Mais son acte est beaucoup moins le résultat d'une préparation sectaire que le mouvement spontané,
— quoique élaboré, peut-être, dans l'isolement,
— d'une âme exaltée et accablée par le trouble moral. Poussé dans la mêlée tumultueuse et ano- nyme de la vie moderne, le sensitif, le fanatique ita- lien s'égare et essaie alors de venger, à sa façon, ses
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propres malheurs et les malheurs de tant d'autres. A Paterson il y a certainement de ces hommes, et j'en ai rencontré moi-même. Cependant, il serait, à mon sens, excessif de croire que Pa- terson en soit le laboratoire. La présence dans cette ville d'une propagande d'anarchisme insur- rectionel parmi les ouvriers italiens a pour ori- gine les mêmes causes qui ont déterminé la forma- tion d'une pareille propagande dans les milieux appartenant à d'autres nationalités : l'exode des révolutionnaires européens à la suite des lois répressives édictées en Europe. Après les inci- dents qui ont abouti à la dissolution de Y Interna- tionale, il faut noter, d'autre part, que, en ce qui concerne l'Italie, cet exode coïncide avec le pre- mier mouvement d'émigration italienne vers les Etats-Unis. Avant 1871, il n'y avait pas trace d'émigration italienne en Amérique. Ce ne fut qu'à partir de 1880 qu'un véritable courant d'émi- gration se produisit entre l'Italie et les Etats-Unis. Voici les chiffres concernant le débarquement d'émigrants italiens sur le sol de l'Union, depuis 1871 jusqu'à nos jours :
1S71-80 55 759 1881 -OU 307 309
1 891-1900 051 897 1 901-1902 373 438
Pendant la période 1871-1880, les apôtres de l'insurrection pouvaient ainsi plus aisément semer
156 L'ANARCHISME AUX KTATS-UNIS
la haine de la société dans des esprits que la misère, la tristesse et surtout l'inexpérience pré- disposaient tout particulièrement à en accepter les enseignements. Depuis ce temps, l'arrivée suc- cessive de nouveaux émigrants, aussi malheureux que les premiers, mais plus instruits et mieux aguerris, a rapidement modifié la situation, si bien que Paterson n'est plus désormais la place forte de l'anarchisme italien. Il y a des anarchistes insurrectionnels à Paterson, comme il y en a partout, en Amérique et ailleurs.
Enrico Malatesta, le célèbre anarchiste italien, qui réside actuellement à Londres, y fait souvent de courtes apparitions ainsi que le prince Kropot- kine. Ils viennent, font une conférence, puis s'en retournent tranquillement chez eux, sans faire grand bruit. Organisent-ils des complots? Il serait trop naïf de le penser. Voici, par exemple, une anecdote qui peut jeter quelque lumière sur ce que l'on perpètre dans les terribles assemblées de Paterson. A l'occasion de l'arrivée de Kropot- kine, il y a quelque temps, une réunion est con- voquée. Plusieurs centaines d'ouvriers y assis- tent, Kropotkine parle, parle longuement au milieu d'un silence religieux. Tout à coup, un individu se lève et se met à crier : Viva la libertà ! Tous se regardent les uns les autres, étonnés. Le
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conférencier arrête sa causerie et parait non moins surpris de cette interruption intempestive. Mais l'autre continue à crier : Viva la libertàï Viva la liber ta! Alors, toute l'assistance, ne sachant pro- bablement quelle décision prendre, entonne l'hymne des travailleurs :
Su fratelli ! su compagne! Su venite in ii tin. schiera; Sulla libéra bandiera
Splende il sol dell'avvenir.
Il riscalto del lavoro Dei suoi ligli opra sarà : 0 vivremo dcl lavoro 0 pugnando si morrà.
Et tout le monde s'en alla en chantant. Le mal- heureux conférencier en fut ahuri.
Le journal officiel des anarchistes de Paterson est La Queslione Sociale, écrit en langue italienne. Tout récemment, on a commencé à en tirer une édition en langue anglaise intitulée The Social Question. C'est, naturellement, un organe com- muniste révolutionnaire. Il est rédigé d'une manière relativement soignée, mais il est plein de rhétorique et de grandes phrases qui, à vrai dire, ne peuvent frapper que ceux qui n'en sai- sissent pas le vide. Or, le nombre de ceux-ci, à Paterson, dans les milieux ouvriers italiens, dimi- nue sans cesse. Par contre, dans les colonies ita-
I!i8 L'ANARCHISME AUX KTATS-UNIS
bennes, La révolte anarchiste se manifeste, aux Etats-Unis, d'une façon toujours plus méthodique et rationnelle. Je n'en voudrais comme preuve que les deux nouveaux journaux italiens de pro- pagande anarchiste qui viennent de se fonder : La Protesta umana de New-York et la Cronaeà sovversiva de Barre (Vermont), qui s'annoncent comme despériodiques franchement individualistes.
Chicago.
« Chicago est un monde par lui-même », is a loorld in itself, dit un voyageur anglais. C'est la vérité. Nulle ville américaine ne saurait, mieux que Chicago, résumer les caractères fondamen- taux de la vie fiévreuse de l'Union. L'histoire de Chicago est la plus haute expression du génie américain. En 1850, elle comptait environ 60 000 habitants, en 1870, elle en avait 300(100. Le 8 octobre 1871, un incendie formidable dé- truisit la. ville presque en entier : le vent en porta les cendres jusque sur l'archipel des Açores. Aujourd'hui, cette reine miraculeuse de l'Ouest compte l 700 000 habitants. Née de la terre, véri- table ville champignon — mushroom city, — les entreprises les plus extraordinaires y ont pris naissance comme par suite d'une génération spon-
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tanée. Si, à New-York, le mot business résume la vie humaine, à Chicago ce mot sert à résumer la vie humaine et la vie divine : business est, à Chicago, la raison d'être et de penser. Aussi l'industrie, le commerce et surtout l'esprit d'ini- tiative y ont-ils acquis un développement fabuleux. Le milieu social qui s'est formé à Chicago est, au plus haut degré, caractéristique. Comme à New-York, les Américains, nés aux Etats-Unis, n'y représentent qu'une faible minorité. Les Alle- mands et les Irlandais y prédominent, mais les Italiens, les Polonais et les Russes s'y trouvent également en grand nombre. Rien de plus écœu- rant que les quartiers pauvres de cette ville opu- lente où aboutissent les richesses agricoles des Etats-Unis : nulle part au monde on ne souffre la faim autant que dans ce comptoir mondial de l'alimentation. Les slums de Chicago renferment une population qui s'élève normalement à environ 30 000 individus des deux sexes, appartenant à toutes les nationalités du monde, mais dont les Juifs polonais et russes et les Italiens constituent la majorité. Les slums occupent une superficie d'environ un demi-kilomètre carré et se compo- sent de plusieurs pâtés de maisons en bois ou en maçonnerie, qui toutes sont dans un état lamen- table au point de vue de la solidité, et révoltant
160 L'ANARCHISME AUX ÉTATS-UNIS
au point de vue de l'hygiène. Ils s'étendent depuis Polk et Halsted • streets, sur le <<Mé ouest de la rivière Chicago, jusqu'à la douzième avenue, et a State street, longeant Taylor street, Newberry ave- nue, par où l'on remonte à Halsted et Polk streets. D'après les enquêtes officielles ', le revenu des habitants des quartiers pauvres à Chicago se monterait à G dollars 79 cents par semaine et par famille. Les familles, dans les slums, sont ordi- nairement composées de 4 personnes; mais, comme on y rencontre également un nombre considérable de familles composées de 7, 8, 10 et même 12 ou 13 personnes, la moyenne arithmé- tique du nombre des personnes, composant une famille est, d'après les statistiques officielles, de 5,09 personnes. Dans les slums de Baltimore, elle est de 4,48, dans ceux de New-York de 4,90, dans ceux de Philadelphia de 5,15. Voici les revenus moyens par famille, relevés à l'occasion des dernières investigations :
Proportion des familles Revenu moyen par semaine
3 dollars 0 — 11 — douteux
|
10.27 p. |
100 |
|
37,90 ■ |
|
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37,09 - |
|
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14,14 |
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100,00 p. |
100 |
moyenne générale 0,79 dollars.
I. The slums of Baltimore, Chicago, New-York, and Phila- delphia. Washington, Government printing Office.
LES ANARCHISTES INSURRECTIONNELS 161
D'après nies constatations personnelles, ces revenus ne sont malheureusement que trop illu- soires. Les travaux auxquels se livrent les habi- tants des slums étant intermittents, leurs salaires le sont aussi. Le revenu effectif moyen d'une famille ne dépasse jamais, pour toute la durée de l'année, 3 dollars et demi par semaine. D'autre part, il ne faut pas oublier que, dans ce genre de calculs, l'établissement d'une moyenne ne peut jamais être l'expression de la réalité. Pour s'en convaincre, il suffit de songer à la proportion énorme des familles dont le revenu est douteux, whose earning is not specificd, comme disent, par euphémisme, les statistiques américaines.
Quoiqu'il en soit, tout ce que la famille gagne est le produit du travail de tous ses membres, y compris les enfants au-dessus de cinq ans; car, comme a dit justement Miss Jane Addams, l'émi- nente directrice de la Hull house, l'idée que dans les slums le chef de la famille pourvoit à l'entre- tien des siens est aussi fallacieuse que l'idée que quiconque cherche du travail a la possibilité d'en trouver. Dans les slums, le chef de la famille n'a, en général, aucune capacité professionnelle déter- minée.
Il sort le matin, au hasard, dans l'espoir d'avoir une malle à porter ou un logement à nettoyer; ou,
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ce qui serait sou rêve, de trouver enfin une place quelconque qui lui assure son pain pendant une ou deux semaines. D'aucuns, surtout les Italiens, sont musiciens ou chanteurs ambulants; d'autres sont marchands de menus objets, comme fil, aiguilles, boutons, crayons, papier. Mais leur occupation d'aujourd'hui ne vaut nullement comme indication pour leur occupation de demain. A la maison, les femmes et les enfants travaillent à des métiers très variés suivant les saisons et la demande. Un grand nombre d'entre eux, surtout les juifs, sont occupés dans la couture pour le finissage des costumes et des robes, sous le régime du sweating ; ce qui n'empêche pas les garçons de sortir pour cirer des bottes ou vendre des jour- naux, et les jeunes filles d'aller offrir aux passants les quelques restes d'une jeunesse vite effacée, hélas! par les privations. Souvent, lorsque les commandes abondent, les hommes travaillent aussi à la maison, dans la couture, tous massés dans l'unique mansarde qui sert à la fois de cui- sine, de chambre à coucher et d'atelier. Par un labeur acharné et épuisant, la famille réalise ainsi un salaire global de 900 à 1 000 francs par an, dont le loyer absorbe plus d'un tiers.
Les conditions hygiéniques des habitations des slums sont, connue je l'ai dit, déplorables. Le
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Bureau de la saule de Chicago a constaté la pré- sence d'une variété incalculable de microbes dont il donne quelques spécimens '.
Je suis d'avis qu'il n'y a pas à s'effrayer outre mesure de ce que disent les microbiologistes, dont le but parait être de nous rendre la vie beaucoup plus difficile qu'elle ne le doit être; mais il est néanmoins permis de croire que, meurtrières ou non, les espèces de champignons que je viens d'énumérer ne se rencontrent guère dans les appar- tements des riches. La mortalité, chez les habitants des slums, atteint, dans certains quartiers, despro- portions épouvantables : 35, 37, 42 pour 1000.
M. Wyckoff2, professeur à l'Université de Prin- ceton, raconte qu'il a assisté un jour à la visite d'un inspecteur sanitaire dans un atelier de juifs travaillant dans la couture. L'employé examina attentivement le local, puis, frappé par la pré- sence d'immondices et s'adressant à un des ou- vriers : « Nettoyez ici, lui dit-il, autrement il y aura bientôt des fièvres infectieuses dans la maison ». Les traits du visage contractés, le tra-
1. Staphylococcus pyogenes aureus, Staphylucomis pyrigenes albus, Staphylococcus pyogenes citreus, Staphylococcus pyogenes salivarius, Streptococcus septicus liquefaciens, Micrococcus cercus albus, Saccharomyces rosaceus, et une cinquantaine d'au- tres.
2. Walter A. Wyckoff, The workers, New-York, 1901.
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vailleur ainsi interpellé, se retourna vivement vers l'inspecteur et lui cria à la figure :
« Est-ce que nous avons le temps de faire du nettoyage, nous autres? Ne nous parlez pas de maladies, parlez-nous de pain : c'est du pain que nous cherchons, du pain! ifs bread ware afler, breadi » L'inspecteur se tut et sortit bien vite de la chambre, comme pour cacher son émotion. Les rires sinistres des misérables parias rac- compagnèrent, tandis que le héros de cette scène shakespearienne s'affaissait à côté de sa machine.
J'ai vu moi-même de ces théâtres de misère et de pourriture; le spectacle qu'ils offrent est vrai- ment horrible. Des hommes, des femmes sans amour, des vieillards sans consolation, des jeunes sans désirs, des enfants rêvant de poupées OU cherchant vainement une caresse, sont entassés les uns à côté des autres, silencieux, muets. Jamais une note de gaieté ne rompt la tristesse glaciale du milieu et lorsque, comme à la suite d'un oubli involontaire, un cri joyeux s'échappe d'une poitrine, des protestations s'élèvent de toutes parts, qui ramènent le pauvre égaré au souvenir <le lui-même. Od n'entend que de vagues soupirs, des gémissements étouffés et, au-dessus d'eux, le glas synchronique des machines à coudre. Les
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accents lugubres «lu « Chant de la chemise » résonnent ù mon oreille :
With Angers weary and worn, With eyelids heavy and red A woman sat, in unwomanly rags Plying lier needle and thread.
Slitch! Stitch! Stich!
In poverty, hunger and dirt;
And still with a voice (il' dolorous pitch,
Wbuld Uial ils tune could reach the rich
Shc sang the song of the shirt!
C'est dans ces quartiers que se recrutent les anarchistes insurrectionnels de Chicago.
Un ancien capitaine de la police de Chicago, M. Michael J. Schaak, mêlé aux faits de 1880, a écrit un livre où les inepties abondent au milieu de quelques rares documents intéressants ', et dans lequel il fait le récit plus ou moins fidèle des faits et gestes des anarchistes de Chicago. En admettant que, à son époque, tout ce que l'auteur raconte ait réellement existé, j'ai pu constater que, de nos jours, il en reste bien peu de chose. M. Schaak parle de drapeaux noirs, d'autres drapeaux portant des inscriptions subversives, de poignards empoi- sonnés, d'ateliers où l'on confectionne les bombes, de conspirations souterraines, d'associations révo- lutionnaires de femmes, red sislerhood, d'anar-
1. Michael J. Schaak, Anarehy and anarchiste, Chicago, 1889.
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chistes amateurs s'amusant à se faire sauter eux- mêmes et à faire sauter leurs familles pour donner l'exemple aux autres; eu somme, il note une foule de curieux détails qui ont plus de chance, à mon avis, de relever de sa fantaisie de policier que de la vérité historique. Quoi qu'il en soit, les conspirateurs anarchistes d'aujourd'hui n'em- ploient pas les procédés ténébreux décrits par M. Schaak. Ils ont leurs endroits préférés de réunion, bien entendu; et ce serait peut-être excessif de la part de la police que de prétendre qu'ils invitent un des siens à leurs conférences. Mais, dans ces conférences, on ne parle jamais de rien qui ne soit écrit dans tous les livres commu- nistes. Elles sont suivies principalement par les Allemands, les Tchèques et les Polonais; on peut y voir aussi quelques rares Irlandais, quoi- que la masse des révolutionnaires irlandais soit aujourd'hui en dissidence avec les anarchistes internationalistes, à cause des questions nationales qui l'occupent.