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HISTOIRE

DES ORIGINES

DU CHRISTIANISME

LIVRE PREMIER

CALMANN LEVY, EDITEUR

ŒUVRES COMPLÈTES D'ERNEST RENAN

HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME

Vie dk Jésus. 1 ES Apôtres.

Saint Paul, avec cartes des voyages de saint Paul.

L'ANTECHRIST.

Les Évangiles et la seconde géné- ration CHRÉTIENNE.

L'Église chrétienne. Marc-Auréle et la fin du mondb antique.

Index général pour les sept volumes de l'Histoire des Origines DU Christianisme.

FORMAT IN-

Le Livre de Job, traduit de l'hébreu avec une étude sur le plan, l'âge et le caractère du poème

Le Cantique des cantiques, traduit de l'hébreu, avec une étude sur le jilan, l'âge et le caractère du poème

L'Écclésiaste, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et le caractère du livre

Histoire générale des langues sémitiques

Histoire du peuplh d'Israël, tomes I, II, III

Études d'histoire religieuse

Nouvelles étudus d'histoire religieuse

AvERRoks ET l'averro'isme, essai historique

Essais de morale et de critique

MÉLANGES d'histoire ET DE VOYAGES

Questions contemporaines

La Réfokme intellectuelle et morale

De l'Origine du langage

Dialogues philosophiques

Drames philosophiques, édition complète

Caliban, drame philosophique

L'Eau de Jouvence, drame philosophique

Le Prêtre de Nemi, drame philosophique

L'Abbesse de Jouarre, drame

Vie de Jésus, édition illustrée

Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Discours kt conférences

L'AVKNIR DE LA science

vol.

Mission de Phénicib. -— Cet ouvrage comprend un volume in-l" de 888 pages de texte, et un volume in-folio, composé de 70 planches, un titre et une table des planches.

K O K M A T G R AND I N - 1 8

CONKÉRKXCKS d'ANGLKTERIIE

Etudes d'histoire religieuse..,. Pages choisies

Vie de Jesi.s, édition populaire.., Souvenirs d'enfance et de jicuni:

vol.

En collaboration avec M. VICTOR LE CLERC Histoire littéraire de la France au xiv* siècle. Deux volume» grand in-8°.

LaULK colin IMP. DK LAGNV

(VIE

n/ûA / - 1

DE JÉSUS)

PAU

ERNEST RENAN

DE L ACADEMIE FUANCAISE

VINGT-QUATRIEME EDITION

KBTUB ET AUGMENTES

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PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

A^ClE^KE MAISON MICHEL LÉVY FRliftËS 3, rue: AUBisa, 3

1895

Droits de reproduction et de traduction réservés,

A L'AME PURE

DE MA SŒUR HENRIETTE

liOKTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE ISC.

Te soiwiens-iu , du sein de Dieu oii tu reposes j de ces longues journées de Ghazir, oii, seul avec toi y j'écrivais ces ijuges inspirées par les lieux que nous avions visités ensetnble? Silencieuse à côté de moi , tu relisais chaque feuille et la recojjiais sitôt écrite , pendant que la mer^ les villages^ les ravins, les mon- tagnes se déroulaient à nos pieds. Quand l accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des étoiles , tes questions fines et délicates , tes doutes discrets j me ramenaient à l'objet sublime de nos

a

communes pensées. Tu me dis un jour que, ce livre- ci , tu l'aimerais y d'abord parce guil avait été fait avec toi, et aussi parce qu'il était selon ton cœur. Si parfois tu craignais pour lui les étroits jugements de ï homme frivole, toujours tu fus persuadée que les âmes vraifnent religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de ces douces méditations , la mort nous frappa tous les deux de son aile-, le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure-, je me réveillai seul ! Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis , près de la sainte Byblos et des eaux sacrées les femmes des mystères antiques veiiaient mêler leurs larmes. Révèle -moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer.

PRÉFACE

DE LA TREIZIÈME ÉDITION

Les douze premières éditions de cet ouvrage ne diffèrent les unes des autres que par de très-petits changements. La présente édition, au contraire, a été revue et corrigée avec le j^lus grand soin. Depuis quatre ans que le livre l paru, j'ai travaillé sans cesse à l'améliorer. Les nombreuses critiques auxquelles il a donné lieu m'ont rendu à certains égards lu tâche facile. J'ai lu toutes celles qui avaient quelque chose de sérieux. Je crois pouvoir affirmer en conscience que pas une fois Toutrage et la calomnie qu'on y a mêlés ne m'ont empêché de faire mon profit des bonnes observations que ces critiques pouvaient contenir. J'ai tout pesé, tout vériûé. Si, dans certains cas Ton s'étonne que je n'aie pas fait droit à des reproches qui ont ete présentés avec une assurance extrême et comme s'il s'agissa^^ de fautes avérées, ce n'est pas que j'aie ignoré ces reprochi'-s, c est qu'il m'a été impossible de les accepter. Le

IV VIE DE JÉSUS.

plus souvent, dans ce cas, j'ai ajouté en note les textes ou les considérations qui m'ont empêché de changer d'avis, ou bien, par quelque léger changement de rédaction, j'ai tâché de montrer était la méprise de mes <;ontradic- teurs. Quoique très-concises et ne renfermant guère que l'indication des sources de première main, mes notes suffi- sent toujours pour montrer au lecteur instruit les raisonne- ments qui m'ont guidé dans la composition de mon texte. Pour me disculper en détail de toutes les accusations dont j'ai été l'objet, il m'eût fallu tripler ou quadrupler mon volume; il m'eût fallu répéter des choses qui ont déjà été bien dites, même en français; il eût fallu faire de la polé- mique religieuse, ce que je m'interdis absolument; il eût fallu parler de moi , ce que je ne fais jamais. J'écris pour proposer mes idées à ceux qui cherchent la vérité. Quant aux personnes qui ont besoin, dans l'intérêt de leur croyance, que je sois un ignorant, un esprit faux ou un homme de mauvaise foi, je n'ai pas la prétention de modifier leur avis. Si cette opinion est nécessaire au repos de quelques per- sonnes pieuses , je me ferais un véritable scrupule de les désabuser.

La controverse, d'ailleurs, si je l'avais entamée, aurait porter le plus souvent sur des points étrangers à la critique historique. Les objections qu'on m'a adressées sont venues de deux partis opposés. Les unes m'ont été adressées par des libres penseurs ne croyant pas au surnaturel * ni par conséquent à l'inspiration des livres saints, ou par des théo- logiens de l'école protestante libérale arrivés à une notion

1. J'entp.nds toujours par ce mot «le surnaturel particulier», l'in- tervention de la Divinité en vue d'un but spécial, ^o miracle, et non «le surnaturel g.-néral », Time caché;; de l'univers, l'idéal, source et cause finale de tous les mouvements du monde.

pr.ÉFACE dp: la treizième édition.

si large du dogme , que le rationaliste peut très-bien s'en- tendre avec eux. Ces adversaires et moi , nous nous trou- vons sur le même terrain , nous partons des mêmes prin- cipes, nous pouvons discuter selon les règles suivies 4ans toutes les questions d'histoire , de philologie , d'archéolo- gie. Quant aux réfutations de mon livre {et ce sont de beaucoup les plus nombreuses) qui ont été faites par des théologiens orthodoxes, soit catholiques, soit protestants, croyant au surnaturel et au caractère sacré des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, elle? impliquent toutes un malentendu fondamental. Si le miracle a quelque réa- lité, mon livre n'est qu'un tissu d'erreurs. Si les Évangiles sont des livres inspirés , vrais par com^équent à la lettre depuis le commencement jusqu'à la lin, j'ai eu grand tort de ne pas me contenter de mettre bout à bout les morceaux découpés des quatre textes, comme font les harmonistes» sauf à construire ainsi l'ensemble le plus redondant, le plus contradictoire. Que si , au contraire , le miracle est une chose inadmissible, j'ai eu raison d'envisager les livres qui contiennent des récits miraculeux comme des histoires mê- lées de fictions, comme des légendes pleines d'inexactitudes, d'erreurs , de partis systématiques. Si les Évangiles sont des livres comme d'autres, j'ai eu raison de les traiter de la même manière que l'helléniste, l'arabisant et l'indianiste traitent les documents légendaires qu'ils étudient. La cri- tiqr.e ne connaît pas de textes infaillibles; son premier principe est d'admettre dans le texte qu'elle étudie la pos- sibilité d'une srrcur. Loin d'être accusé de scepticisme, je dois êtie rangé parmi les critiques modérés, puisque, au lieu de rejeter en bloc des documents affaiblis par tant d'allinge, j'essaye d'en tirer quelque chose d'historique par de délicates approximations.

VI VIE DE JÉSUS.

Et qu'on ne dise pas qu'une telle manière de poser la question implique une pétition ûi principe, que nous sup- posons a ■priori ce qui est à prouver par le détail , savoir que k'S miracles racontés par les Évangiles n'ont pas eu de réalité, que les Évangiles ne sont pas des livres écriîs avec la participation de la Divinité. Ces deux négations-là ne sont pas chez nous le résultat de l'exégèse-, elles sont antérieures à l'exégèse. Elles sont le fruit d'une expérience qui n'a point été démentie. Les miracles sont de ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater ; aucune intervention particulière de la Divinité ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement que ce soit, n'a été prouvée. Par cela seul qu'on admet le surnaturel , on est en dehors de la science, on admet une explication qui n'a rien de scientifique, une explication dont se passent l'astronome, le physicien, le chimiste, le géologue, le physiologiste, dont l'historien doit aussi se passer. Nous repoussons le surnaturel par la même rais-on qui nous fait repousser l'existence des centaures et des hippogriffes : cette raison , c'est qu'on n'en a jamais vu. Ce n'est pas parce qu'il m'a été préalablem.nt démontré que les évangclistes ne méri- tent pas une créance absolue que je rejette les miracles qu'ils racontent. C'est parce qu'ils racontent des miracles que je dis : « Les Évangiles sont des légendes; ils peuvent contenir de l'histoire, mais certainement tout n'y est pas historique. )>

11 est donc impossible que l'ort'iodoxe et le rationaliste qui nie le surnaturel puissent se prêter un grand secours en de pareilles questions. Aux yeux des théologiens , les Évangiles et les livres bibhques en général sont des livres

PRÉFACE DE LA TREIZIEME ÉDITION. vil

comme il n'y en a pas d'autres, des livres plus historiques que les meilleures histoires, puisqu'ils ne renferment au- cune erreur. Pour le rationaliste, au contraire, les Évan- giles sont des textes auxquels il s'agit d'appliquer les règles communes de la critique; nous sommes, à leur égard, comme sont les arabisants en présence du Coran et des hadith, comme sont les indianistes en présence des védas et des livres bouddhiques. Est-ce que les arabisants regardent le Coran comme infaillible? Est-ce qu'on les accuse de falsi- fier l'histoire quand ils racontent les origines de l'islamisme autrement que les théologiens musulmans? Est-ce que les indianistes prennent le Lalilavistara ^ pour une biographie? Comment s'éclairer réciproquement en partant de prin- cipes opposés? Toutes les règles de la critique supposent que le document soumis à l'examen n'a qu'une valeur relative, que ce document peut se tromper, qu'il peut être réformé par un document meilleur. Persuadé que tous les livres que le passé nous a légués sont l'œuvre des hommes, le savant profane n'hésite pas à donner tort aux textes . quand les textes se contredisent , quand ils énoncent des choses ab- surdes ou formellement réfutées par des témoignages plus autorisés. L'orthodoxe, au contraire, sûr d'avance qu'il n'y a pas une erreur ni une contradiction dans ses livres sacrés, se prête aux moyens les plus violents , aux expédients les plus désespérés pour sortir des difficultés. L'exégèse ortho- doxe est de la sorte un tissu de subtilités; une subtilité peut être vraie isolément; mais mille subtilités ne peuvent être vraies à la fois. S'il y avait dans Tacite ou dans Polybe des erreurs aussi caractérisées que celles que Luc commet à propos de Quiriiiius et de Theudas, on dirait (jae Tacite

1. Vie légendaire de Bouddha^

viii VIE DE JÉSUS.

et Polybe se sont trompés. Des raisonnements qu'on ne ferait pas quand il s'agit de littérature grecque ou latine, des hy- pothèses auxquelles un Boissonade ou même un Rollin ne songeraient jamais , on les trouve plausibles quand il s'agit de disculper un auteur sacré.

C'est donc l'orthodoxe qui commet une pétition de prin- cipe quand il reproche au rationaliste de changer l'histoire parce que celui-ci ne suit pas mot à mot les documents que l'orthodoxe tient pour sacrés. De ce qu'une chose est écrite, il ne suit pas qu'elle soit vraie. Les miracles de Mahomet sont écrits aussi bien que les miracles de Jésus , et certes les biographies arabes de Mahomet, celle d'Ibn-Hischam par exemple, ont un caractère bien plus historique que les Évangiles. Est-ce que nous admettons pour cela les mira- cles de Mahomet? Nous suivons Ibn-Hischam avec plus ou moins de confiance, quand nous n'avons pas de raisons de nous écarter de lui. Mais, quand il nous raconte des choses tout à fait incroyables , nous ne faisons nulle diffi- culté de l'abandonner. Certainement, si nous avions quatre Vies de Bouddha, en partie fabuleuses , et aussi inconci- liables entre elles que les quatre Évangiles le sont entre eux, et qu'un savant essa\àt de débarrasser les quatre récits bouddhiques de leurs contradictions, on ne repro- cherait pas à ce savant de faire mentir les textes. On trouverait bon qu'il invitât les passages discordants à se rejoindre, qu'il cherchât un compromis, une sorte de récit moyen, ne renfermant rien d'impossible, les témoi- gnages opposés fussent balancés entre eux et violentés le moins possible. Si, après cela, les bouddhistes criaient au mensonge, à la faisification de l'histoire, on serait en droit do leur répondre : « I! ne s'agit pas d'histoire ici, et, si l'on s'est ^icarté narluis de vos textes, c'est la faute de ces textes,

PRÉFACE DE LA TREIZIEME EDITION. ix

lesquels renferment des choses impossibles à croire, et d'ail- leurs se contredisent entre eux. »

A la base de toute discussion sur de pareilles matières est la question du surnaturel. Si le miracle et l'inspiration de certains livres sont choses réelles, notre méthode est détestable. Si le miracle et l'inspiration des livres sont des croyances sans réalité, notre méthode est la bonne. Or, la question du surnaturel est pour nous tranchée avec une entière certitude, par cette seule raison qu'il n'y a pas lieu de croire à une chose dont le monde n'offre aucune trace expérimentale. Nous ne croyons pas au miracle comme nous ne croyons pas aux revenants, au diable, à la sorcellerie, à l'astrologie. Avons-nous besoin de réfuter pas à pas les longs raisonnements de l'astrologue pour nier que les astres in- fluent sur les événements humains? Non. Il suffit de cette expérience toute négative, mais aussi démonstrative que la meilleure preuve directe , qu'on n'a jamais constaté une telle influence.

A Dieu ne plaise que nous méconnaissions les services que les théologiens ont rendus à la science ! La recherche et la constitution des textes qui servent de documents à cette histoire ont été l'œuvre de théologiens souvent orthodoxes. Le travail de critique a été l'œuvre des théologiens libéraux. Mais il est une chose qu'un théologien ne saurait jamais être, je veux dire historien. L'histoire est essentiellement désintéressée. L'historien n'a qu'un souci, l'art et la vérité (deux choses inséparables, l'art gardant le secret des lois les plus intimes du vrai). Le théologien a un intérêt, c'est son dogme. Réduisez ce dogme autant que vous voudrez; il est encore pour l'artiste et le critique d'un poids insu|> portable. Le théologien orthodoxe peut être comparé à un oiseau en cage; tout mouvement propre lui est interdit. Le

X VIE DE JÉSUS.

théologien libéral est un oiseau à qui l'on a coupe quel- ques plumes de l'aile. Vous le croyez maître de lui-même, et il l'est en effet jusqu'au moment oîi il s'agit de prendre son vol. Alors, vous voyez qu'il n'est pas complètement le fils de l'air. Proclamons-le hardiment : Les études critiques relatives aux origines du christianisme ne diront leur der- nier mot que quand elles seront cultivées dans un esprit purement laïque et profane , selon la méthode des hellé- nistes, des arabisants, des sanscritistes , gens étrangers à toute théologie, qui ne songent ni à édifier ni à scandaliser, ni à défendre les dogmes ni à les renverser.

Jour et nuit , j'ose le dire, j'ai réfléchi à ces questions, qui doivent être agitées sans autres préjugés que ceux qui constituent l'essence même de la raison. La plus grave de toutes, sans contredit, est celle de la valeur historique du quatrième Évangile. Ceux qui n'ont pas varié sur de tels problèmes donnent lieu de croire qu'ils n'en ont pas com- pris toute la difficulté. On peut ranger les opinions sur cet Évangile en quatre classes, dont voici quelle serait l'expi'es- sion abrégée :

Première opinion : « Le quatrième Évangile a été écrit par l'apôire Jean , fils do Zébédée. Les faits contenus dans cet Évangile sont tous vrais; les discours que l'auteur met dans la bouche de Jésus ont été réellement tenus par Jésus. » C'est l'opinion orthodoxe. Au point de vue de ia critique rationnelle, elle est tout à fait insoutenable.

Deuxième opinion : « Le quatrième Évangile est en somme de l'apôtre Jean, bien qu'il ait pu être rédigé et retouché par ses disciples. Les faits racontés dans cet Évangile sort des traditions directes sur Jésus. Les discours sont souvent des compositions libres, n'exprimant que la l'ac^on dont l'auteur concevait l'esprit de Jésus. » C'est l'opinion d'Evvald

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. xi

et à quelques égards celle de Lùcke, de Weisse, de Reuss. C'est l'opinion que j'avais adoptée dans la première édi- tion de cet ouvrage.

Troisième opinion : « Le quatrième Évangile n'est pas l'ouvrage de l'apôtre Jean. Il lui a été attribué par quel- qu'un de ses disciples vers l'an 100. Les discours sont presque entièrement fictifs; mais les parties narratives ren- ferment de précieuses traditions, remontant en partie à l'apôîre Jean. » C'est l'opinion de Weizscecker, de '»îichel Nicolas. C'est celle à laquelle je me rattache maintenant.

Quatrième opinion : « Le quatrième Évangile n'est en aucun sens de l'apôtre Jean. Ni par les faits ni par les dis- cours qui y sont rapportés, ce n'est un livre hiôtcrique. C'est une œuvre d'imagination , et en partie allégorique, éclose vers l'an 150, on l'auteur s'est proposé, non de raconter elTeclivement la vie de Jésus , mais de faire prévaloir l'idée qu'il se formait de Jésus. » Telle est, avec quelques variétés, l'opinion de Jîaur, Schwegler, Strauss, Zeller, Volkmar, Hil- gcnfeld, Schenkel, Scholten, Réville.

Je ne puis me rallier entièrement à ce parti radical. Je crois toujours que le quatrième Évangile a un lien réel avec l'apôtre Jean, et qu'il fut écrit vers la fin du i®"" siècle. J'avoue pourtant que, dans certains passages de ma première rédac- tion, j'avais trop penché vers l'authenticité. La force pro- bante de quelques arguments sur lesquels j'insistais me paraît moindie. Je ne crois plus que saint Justin ait mis le quatrième Évangile sur le même pied que les synoptiques parmi les «Mémoires des apôtres». L'existence de Presby- teros Joanncs , comme personnage distinct de l'apôtre Jean, mr: paraît maintenant fort problématique. L'oi^nion d'après laquelle Ji'an, fils le Zébédée, aurait écrit l'ouvrage, hypo- tlièse que je n'ai jamais complètement admise, mais pour

XII VIE DE JÉSUS.

laquelle, par moments, je montrais quelque faiblesse, est ici écartée comme improbable. Enfin, je reconnais que j'avais tort de répugner à l'hypothèse d'un faux écrit attribué à un apôtre au sortir de l'âge apostolique. La deuxième épître de Pierre, dont personne ne peut raisonnablement soutenir l'authenticité, est un exemple d'un ouvrage, bien moins important, il est vrai, que le quatrième Évangile, supposé dans de telles conditions. Du reste, n'est pas pour le moment la question capitale. L'essentiel est de savoir quel usage il convient de faire du quatrième Évangile quand on essaye d'écrire la vie de Jésus. Je persiste à penser que cet Évangile possède une valeur de fonds parallèle à celle des synoptiques, et même quelquefois supérieure. Le dévelop- pement de ce point avait tant d'importance, que j'en ai fait l'objet d'un appendice à la fin du volume. La partie de l'in- troduction relative à la critique du quatrième Évangile a été retouchée et complétée.

Dans le corps du récit, plusieurs passages ont été aussi modifiés en conséquence de ce qui vient d'être dit. Tous les membres de phrase qui impliquaient plus ou moins que le quatrième Évangile fût de l'apôtre Jean ou d'un témoin oculaire des faits évangùliques, ont été retranchés. Pour tracer le caractère personnel de Jean, fils de Zébédée, j'ai songé au rude Boanerge de Marc, au visionnaire terrible de l'Apocalypse, et non plus au mystique plein de ten- dresse qui a écrit l'Évangile de l'amour. J'insiste avec moins de confiance sur certains petits détails qui nous sont fournis par le quatrième Évangile. Les emprunts si res- treints que j'avais faits aux discours de cet Évangile ont été réduits encore. Je m'étais trop laissé entraîner à la suite du prétendu apôtre en ce qui touche la promesse du Pnra- dcl. De même , je ne suis plus aussi sûr que le quatrième

pi;i:fage de la treizième édition. ^m

Évangile ait raison, dans sa discordance avec les synopti- ques sur le jour de la mort de Jésus. A l'endroit de la Cène, au contraire, je persiste dans mon opinion. Le récit synop- tique qui rapporte l'institution eucharistique à la dernière soirée de Jésus me paraît renfermer une invraisemblance équivalant à un quasi-miracle. C'est là, selon moi, une version convenue et qui reposait sur un certain mirage de souvenirs.

L'examen critique des synoptiques n'a pas été modifié pour le fond. On l'a complété et précisé sur quelques points, notamment en ce qui concerne Luc. Sur Lysanias, une étude de l'inscription deZénodore à Baalbek, que j'ai faite pour la Mission de Phènicie, m'a mené à croire que Tévan- géliste pouvait n'avoir pas aussi gravement tort que d'ha- biles critiques le pensent. Sur Quirinius, au contraire, le dernier mémoire de M. Mommsen a tranché la question contre le troisième Évangile. Marc me semble de plus en plus le type primitif de la narration synoptique et le texte le plus autorisé.

Le paragraphe relatif aux Apocryphes a été développé. Les textes importants publiés par M. Ceriani ont été mis à profit. J'ai beaucoup hésité sur le livre d'Héuoch. Je repousse l'opinion de Weisse, de Volkmar, de Grsetz, qui croient le livre entier postérieur à Jésus. Quant à la partie la plus importante du livre, celle qui s'étend du chapitre XXXVII au chapitre lxxi, je n'ose me décider entre les argu- ments de Hilgenfeld, Colani , qui regardent celte partie comme postérieure à Jésus, et fopinion de Hoffmann, Dill- mann, Kœstlin, Ewald, Liicke, Weizsaecker, qui îa tiennent pour intérieure. Combien il serait à désirer que Ton trou- vât le texte grec de cet écrit capital ! Je ne sais pourquoi je m'cbsiice à croire que cette espérance n'est pas vaine. J'ai,

XIV VIE DK JÉSUS.

en tout cas, frappé d'un signe de doute les inductions tirées des chapitres précités. J'ai monh-é , au contraire, les rela- tions singulières des discours de Jésus contenus dans les derniers chapitres des Évangiles synoptiques avec les apo- calypses attribuées à Hénoch , relations que la découverte du texte grec complet de l'épître attribuée à saint Barnabe a mises en lumière, et que M. Weizsascker a bien relevées. Les résultats certains obtenus par M. \'oIkmar sur le qua- trième livre d'Esdras, et qui concordent, à très-peu de chose près, avec ceux de M. Ewald, ont été également pris en considération. Plusieurs nouvelles citations talmudiques ont été introduites. La place accordée à Tessénisme a été un peu élargie.

Le parti que j'avais adopté d'écarter la bibliographie a été souvent mal interprété. Je crois avoir assez hautement proclamé ce que je dois aux maîtres de la science allemande en général , et à chacun d'eux en particulier, pour qu'un tel silence ne puisse être taxé d'ingratitude. La bibliogra- phie n'est utile que quand elle est complète. Or, le génie allemand a déployé sur le terrain de la critique évangélique une telle activité , que, si j'avais citer tous les travaux relatifs aux questions traitées en ce livre, j'aurais triplé l'étendue des notes et changé le caractère de mon écrit. On ne peut tout faire à la fois. Je m'en suis donc tenu à la règle de n'admettre que des citations de première main. Le nombre en a été fort multiplié. En outre, pour la commo- dité des lecteurs français qui ne sont pas au courant de ces études, j'ai continué de dresser la liste sommaire des écrits, composés en notre langue, l'on peut trouver des détails que j'ai omettre. Plusieurs de ces ouvrage? s'écartent de mes idées; mais tous sont de nature à faire réfléchir un homme instruit et à le mettre au courant de nos discussions.

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITIOiN. xv

La trame du récit a été peu changée. Certaines expres- sions trop fortes sur l'esprit communiste , qui fut de l'es- sence du christianisme naissant, ont été adoucies. Parmi les personnes en relation avec Jésus, j'ai admis quelques per- sonnes dont les noms ne figurent pas dans les Évangiles , mais qui nous sont connues par des témoignnges digues de foi. Ce qui concerne le nom de Pierre a été modifié; j'ai aussi adopté une autre hypothèse sur Lévi, fils d'Alphée, et sur ses rapports avec l'apôtre Matthieu. Quant à Lazare, je me range maintenant , sans hésiter, au système ingénieux de Strauss , Baur, Zeller, Scholten , d'après lequel le bon pauvre de la parabole de Luc et le ressuscité de Jean sont un seul personnage. On verra comment je lui conserve néan- moins quelque réalité en le combinant avec Simon le Lé- preux. J'adopte aussi l'hypothèse de M. Strauss sur divers discours prêtés à Jésus en ses derniers jours, et qui parais- sent des citations d'écrits répandus au i*"" siècle. La discus- sion des textes sur la durée de la vie publique de Jésus a été ramenée à plus de précision. La topographie de Bethphagé et de Dalmanutha a été modifiée. La question du Golgotha a été reprise d'après les travaux de M. de Vogïié. Une personne très-versée dans l'histoire botanique m'a appris à distinguer, dans les vergers de Galilée, les arbres qui s'y trouvaient il y a dix-huit cents ans et ceux qui n'y ont été transplantés que depuis. On m'a aussi communiqué sur le breuvage des crucifiés quelques observations auxquelles j'ai donné place. En général, dans le récit des dernières heures de Jésus, j'ai atténué les tours de phrase qui pouvaient paraître trop his- toriques. Cest que les explications favorites de M. Strauss trouvent le mieux à s'appliquer, les intentions dogmatiques et symboliques s'y laissant voir à chaque pas.

Je l'ai dit et je le répète : si l'on s'astreignait, en écrivant

XVI VIE DE JfiSUS.

la vie de Jésus, à n'avancer que des choses certaines, il faudniit se borner à quelques lignes. Il a existé. Il était de Nazareth en Galilée. 11 prêcha avec charme et laissa dans la mémoire de ses disciples des aphorismes qui s'y gravè- rent profondément. Les deux principaux de ses disciples furent Céphas et Jean, fils de Zébédée. Il excita la haine des juifs orthodoxes , qui parvinrent à le faire mettre à mort par Pontius Pilatus, alors procurateur de Judée. 11 fut crucifié hors de la porte de la ville. On crut peu après qu'il était ressuscité. Voilà ce que nous saurions avec certitude, quand même les Évangiles n'existeraient pas ou seraient mensongers, par des textes d'une authenticité et d'une date incontestables, tels que les épîtres évidemment authenti- ques de saint Paul, l'épître aux Hébreux, l'Apocalypse et d'autres textes admis de tous. En dehors décela, le doute est permis. Que fut sa famille? Quelle fut en particulier sa relation avec ce Jacques, « frère du Seigneur », qui joue, après sa mort, un rôle capital? Eut-il réellement des rap- ports avec Jean-Baptiste, et ses disciples les plus célèbres furent-ils de l'école du baptiste avant d'être de la sienne? Quelles furent ses idées messianiques? Se regarda-t-il comme le Messie? Quelles furent ses idées apocalyptiques? Crut-il qu'il apparaîtrait en Fils de l'homme dans les nues? S'ima- gina-t-il faire des miracles? Lui en prêta-t-on de son vivant? Sa légende commença-t-elle autour de lui, et en eut-il con- naissance? Quel fut son caractère moral ? Quelles furent ses idées sur l'admission dos gentils dans le royaume de Oieu? Fut-il un juif pur comme Jacques, ou rompit-il avec le judaïsme, comme le fit plus tard la partie la plus vivace de son Église? Quel fut l'ordre du développement de sa pensée ? Ceux qui ne veulent en histoire que de l'indubitable doivent se taire sur tout cela. Les Évangiles, pour ces questions, sont

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. xvn

des témoins peu sûrs, puisqu'ils fournissent souvent des arguments aux deux thèses opposées, et que la figure de Jésus y est modifiée selon les vues dogmatiques des rédacteurs. Pour moi, je pense qu'en de telles occasions, il est permis de faire des conjectures, à condition de les proposer pour ce qu'elles sont. Les textes, n'étant pas historiques, ne donnent pas la certitude ; mais ils donnent quelque chose. Il ne faut pas les suivre avec une confiance aveugle; il ne faut pas se priver de leur témoignage avec un injuste dédain. Il faut tâcher de deviner ce qu'ils cachent, sans jamais être abso- lument sûr de l'avoir trouvé.

Chose singulière! Sur presque tous ces points, c'est l'école de théologie libérale qui propose les solutions les plus sceptiques. L'apologie sensée du christianisme en est venue à trouver avantageux défaire le vide dans les circonstances historiques de la naissance du christianisme. Les miracles, les prophéties messianiques, bases autrefois de l'apologie chrétienne, en sont devenus l'embarras; on cherche à les écarter. A entendre les partisans de cette théologie, entre lesquels je pourrais citer tant d'éminents critiques et de nobles penseurs, Jésus n'a prétendu faire aucun miracle; il ne s'est pas cru le Messie; il n'a pas pensé aux discours apocalyptiques qu'on lui prête sur les catastrophes finales. Que Papias, si bon traditionniste, si zélé à recueillir les paroles de Jésus, soit millénaire exalté; que Marc, le plus ancien et le plus autorisé des narrateurs évangéliques, soit presque exclusivement préoccupé de miracles, peu importe. On réduit tellement le rôle de Jésus, qu'on aurait beaucoup de peine à dire ce qu'il a été. Sa condamnation à mort n'a pas dIus de raison d'être en une telle hypothèse que la for- tune qui a fait de lui le chef d'un mouvement messianique et apocalyptique. Est-ce pour ses préceptes moraux, pour le

b

xvni VIE DE JÉSUS.

Discours sur la montagne que Jésus a été crucifié? Non certes. Ces maximes étaient depuis longtemps la monnaie courante des synagogues. On n'avait jamais tué personne pour les avoir répétées. Si Jésus a été mis à mort, c'est qu'il disait quelque chose de plus. Un homme savant, qui a été mêlé à ces débats, m'écrivait dernièrement : « Comme, autrefois, il fallait prouver à tout prix que Jésus était Dieu, il s'agit, pour l'école théologique protestante de nos jours , de prou- ver, non-seulement qu'il n'est qu'homme, mais encore qu'il s'est toujours lui-même regardé comme tel. On tient à le présenter comme l'homme de bon sens, l'homme pratique par excellence ; on le transforme à l'image et selon le cœur de la théologie moderne. Je crois avec vous que ce n'est plus faire justice à la vérité historique, que c'est en négliger un côté essentiel. »

Cette tendance s'est déjà plus d'une fois logiquement produite dans le sein du christianisme. Que voulait Mar- cion ? Que voulaient les gnostiques du ii^ siècle ? Écarter les circonstances matérielles d'une biographie , dont les détails humains les choquaient. Baur et Strauss obéissent à des nécessités philosophiques analogues. L'éon divin qui se développe par l'humanité n'a rien à faire avec des inci- dents anecdotiques , avec la vie particulière d'un individu, Scholten et Schenkel tiennent certes pour un Jésus histo- rique et réel ; mais leur Jésus historique n'est ni un Messie, ni un prophète , ni un juif. On ne sait ce qu'il a voulu; on ne comprend ni sa vie ni sa mort. Leur Jésus est un éon à sa manière , un être impalpable , intangible. L'histoire pure ne connaît pas de tels êtres. L'histoire p^re doit con- struire son édifice avec deux sortes de données , et , si j'ose le dire , deux facteurs : d'abord , l'état général ^e l'âmn humaine en un siècle et dans un pays donnés; ei second

PUi:i-ACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. x,x

Jiea , les i;;cidents particuliers qui, se coinbinaijt avec les causes générales, ont déterminé le cours des événements. Expliquer l'histoire par des incidents est aussi faux que de l'expliquer par des principes purement philosophiques. Les deux explications doivent se soutenir et se compléter l'une l'autre. L'histoire de Jésus et des apôtres doit être avant tout l'histoire d'une vaste mêlée d'idées et de sentiments; cela pourtant ne saurait suffire. Mille hasards, mille bizar- reries, mille petitesses se mêlèrent aux idées et aux sen- timents. Tracer aujourd'hui le récit exact de ces hasards, de ces bizarreries, de ces petitesses, est impossible; ce que la légende nous apprend à cet égard peut être vrai, mai? peut bien aussi ne l'être pas. Le mieux , selon moi , est de se tenir aussi près que possible des récits originaux, en écartant les impossibilités, en semant partout les signes de doute, et en présentant comme des conjectures les diverses façons dont la chose a pu arriver. Je ne suis pas bien sûr que la conversion de saint Paul se soit passée comme la racontent les Actes; mais elle s'est passée d'une façon qui n'a pas été fort éloignée de cela, puisque saint Paul nous apprend lui-même qu'il eut une vision de Jésus ressuscité, laquelle donna une direction entièrement nouvelle à sa vie' Je ne suis pas sûr que le récit des Actes sur la descente du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte soit très -historique; mais les idées qui se répandirent sur 1g baptême du feii me portent à croire qu'il y eut dans le cercle apostolique une scène d'illusion la foudre joua un rôle, comme au Sinaï. Les visions de Jésus ressuscité eurent de même pour cause occasionnelle des circonstances fortuites, interprétées par des imaginations vives et déjà préoccupées.

Si les théologiens libéraux répugnent aux explications do ce genre, c'est qu'ils ne veulent pas assujettir le chnstia-

x^ VIE DE JÉSUS.

nismc aux lois coiiiiauncs des autres mouvements religieux; c'est qu'aussi, peut-être, ils ne connaissent pas suffisamment la théorie de la vie spirituelle. Il n'y a pas de mouvement religieux de telles déceptions ne jouent un grand rôle. On peut même dire qu'elles sont à l'état permanent dans cer- taines communautés, telles que les piétistes protestants, les mormons, les couvents catholiques. Dans ces petits mondes exaltés , il n'est pas rare que les conversions s'opèrent à la suite de quelque incident, l'âme frappée voit le doigt de Dieu. Ces incidents ayant toujours quelque chose de puéril, les croyants les cachent; c'est un secret entre le ciel et eux. Un hasard n'est rien pour une âme froide ou distraite; il est un signe divin pour une âme obsédée. Dire que c'est un in- cidcnt matériel qui a changé de fond en comble saint Paul, saint Ignace de Loyola, ou plutôt qui a donné une nouvelle application à leur activité , est certes inexact. C'est le mou- vement intérieur de ces fortes natures qui a préparé le coup de tonnerre ; mais le coup de tonnerre a été déterminé par une cause extérieure. Tous ces phénomènes se rapportent, du reste, à un état moral qui n'est plus le nôtre. Dans une grande partie de leurs actes , les anciens se gouvernaient par les songes qu'ils avaient eus la nuit précédente , par des inductions tirées de l'objet fortuit qui frappait le pre- mier ieur vue, par des sons qu'ils croyaient entendre. Il y a eu des vols d'oiseau, des courants d'air, des migraines qui ont décidé du sort du monde. Pour être sincère et com- plet, il faut dire cela, et, quand des documents médiocre- ment certains nous racontent des incidents de ce genre , il faut se garder de les passer sous silence. Il n'y a guère de détails certains en histoire; les détails cependant ont toujours quelque signification. Le talent de l'historien consiste à faire un ensemble vrai avec des traits qui ne sont vrais qu'à demi.

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. ixi

On peut donc accorder une place dans l'histoire aux incidftnts particuliers sans être pour cela un rationaliste de la vieille école, un disciple de Paulus. Paulus était un théologien qui, voulant le moins possihle de miracles et n'osant pas traiter les récits bibliques de légendes, les torturait pour les expliquer tous d'une façon naturelle. Paulus prétendait avec cela maintenir à la Bible toute son autorité et entrer dans la vraie pensée des auteurs sacrés^ Moi, je suis un critique profane; je crois qu'aucun récit sur- naturel n'est vrai à la lettre; je pense que, sur cent récits surnaturels , il y en a quatre-vingts qui sont nés de toutes pièces de l'imagination populaire; j'admets cependant que, dans certains cas plus rares, la légende vient d'un fait réel transformé par l'imagination. Sur la masse de faits surna- turels racontés par les Évangiles et les Actes, j'essaye pour cinq ou six de montrer comment l'illusion a pu naître. Le théologien, toujours systématique, veut qu'une seule expli- cation s'applique d'un bout à l'autre de la Bible; le critique croit que toutes les explications doivent être essayées , ou plutôt qu'on doit montrer successivement la possibilité de chacune d'elles. Ce qu'une explication a de répugnant selon notre goût n'est nullement une raison pour la repousser. Le monde est une comédie à la fois infernale et divine , une ronde étrange menée par un chorége de génie, le bien

1. était le ridicule de Paulus. S'il se fût contenté de dire que beau- coup de récits de miracles ont pour base des faits naturels mal compris, il aurait eu raison. Mais il tombait dans la puérilité en soutenant que le narrateur sacré n'avait voulu raconter que des chosts toutes simples et qu'on rendait service au texte biblique en le débarrassant de ses mi- racles. Le critique profane peut et doit faire ces sortes d'hypothèses, dites « rationalistes »; le théoloiïien n'en a pas le droii; car la condition préalable de telles hypothèses est de supposer que le teMc n'est p?-,. révélé.

XXII VIE DE JÉSUS.

le mal , le laid, le beau défilent au rang qui leur est assi- gné, en vue de raccomplissement d'une fin mystérieuse. L'histoire n'est pas l'histoire, si l'on n'est tour à tour, en la lisant, charmé et révolté, attristé et consolé.

La première tâche de l'historien est de bien dessiner le milieu se passe le fait qu'il raconte. Or, l'histoire des origines religieuses nous transporte dans un monde de femmes, d'enfants, de têtes ardentes ou égarées. Placez ces faits dans un milieu d'esprits positifs, ils sont absurdes, inintelligibles, et voilà pourquoi les pays lourdement rai- sonnables comme l'Angleterre sont dans l'impossibilité d'y rien comprendre. Ce qui pèche dans les argumentations, autrefois si célèbres, de Sherlock ou de Gilbert West sur la résurrection, de Lyttelton sur la conversion de saint Paul, ce n'est pas le raisonnement : il est triomphant de solidité; c'est la juste appréciation de la diversité des milieux. Toutes les tentatives religieuses que nous connaissons clairement présentent un mélange inouï de sublime et de bizarre. Lisez ces procès - verbaux du saint -simonisme primitif , publiés avec une admirable candeur par les adeptes survivants * A côté de rôles repoussants, de déclamations insipides, quel charme, quelle sincérité, dès que l'homme ou la femme du peuple entre en scène, apportant la naïve confession d'une âme qui s'ouvre sous le premier doux rayon qui l'a frap- pée! Il y a plus d'un exemple de bulles choses durables qui se sont fondées sur de singuliers enfantillages. 11 ne faut chercher nulle proportion entre l'incendie et la cause qui l'allume. La dévotion de la Salette est un des grands événe- ments religieux de notre siècle -. Ces basiliques, si respec-

1. OEuvres de Saint-Simon et cV Enfantin. Paris, Dcntu, 1865-18CG.

2. La dévotion do Lourdes senibli' prendre les mûmes proportions.

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. xxiii

tablée, de Chartres, de Laon , s'élevèrent sur des illusions dii même genre. La Fête-Dieu eut pour cause les visions d'une religieuse de Liège, qui croyait toujours, dans ses oraisons , voir la pleine lune avec une petite brèche. On citerait des mouvements pleins de sincérité qui se sont pro- duits autour d'imposteurs. La découverte de la sainte lance à Antioche, la fourberie fut si évidente, décida de la for- tune des croisades. Le mormonisme, dont les origines sont si honteuses, a inspiré du courage et du dévouement. La religion des druzes repose sur un tissu d'absurdités qui con- fond l'imagination, et elle a ses dévots. L'islamisme, qui est le second événement de l'histoire du monde, n'existerait pas si le fils d'Amina n'avait été épileptique. Le doux et immaculé François d'Assise n'eût pas réussi sans frère Élie. L'humanité est si faible d'esprit , que la plus pure chose a besoin de la coopération de quelque agent impur.

Gardons-nous d'appliquer nos distinctions consciencieuses, nos raisonnements de têtes froides et claires à l'appréciation de ces événements extraordinaires, qui sont à la fois si fort au-dessus et si fort au-dessous de nous. Tel voudrait faire de Jésus un sage, tel un philosophe, tel un patriote, tel un homme de bien, tel un moraliste, tel un saint. Il ne fut rien de tout cela. Ce fut un charmeur. Ne faisons pas le passé à notre image. Ne croyons pas que l'Asie est l'Europe. Chez' nous, par exemple, le fou est un être hors la règle; on le torture pour l'y faire rentrer; les horribles traitements des anciennes maisons de fous étaient conséquents à la logi- que scolastique et cartésienne. En Orient, le fou est un être privilégié: il entre dans les plus hauts conseils, sans que personne ose l'arrêter; on l'écoute, on le consulte. C'est un être qu'on croit plus près de Dieu , parce que, sa raison individuelle étant éteinte, on suppose qu'il participe à la

XXIV VIE DE JÉSUS.

raison divine. L'esprit, qui relève par une fine raillerie tout défaut de raisonnement , n'existe pas en Asie. Un per- sonnage élevé de l'islamisme me racontait qu'une répara- tion étant devenue urgente , il y a quelques années , au tombeau de Mahomet à Médine , on fit un appel aux ma- çons, en annonçant que celui qui descendrait dans ce lieu redoutable aurait la tête tranchée en remontant. Quelqu'un se présenta, descendit, fit la réparation, puis se laissa dé- capiter. « C'était nécessaire, me dit mon interlocuteur; on se figure ces lieux d'une certaine manière; il ne faut pas qu'il y ait personne pour dire qu'ils sont autrement. »

Les consciences troubles ne sauraient avoir la netteté du bon sens. Or, il n'y a que les consciences troubles qui fon- dent puissamment. J'ai voulu faire un tableau les cou- leurs fus='='.nt fondues comme elles le sont dans la nature, qui fût lessemblant à l'humanité, c'est-à-dire à la fois grand et puéril, l'on vît l'instinct divin se frayer sa route avec sûreté à travers mille singularités. Si le tableau avait été sans omljre, c'eût été la preuve qu'il était faux. L'état des documents ne permet pas de dire en quel cas l'illusion a été consciente d'elle-même. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle l'a été quelquefois. On ne peut mener durant des années la vie de thaumaturge, sans être dix fois acculé, sans avoir la main forcée par le public. L'homme qui a une légende de son vivant est conduit tyranniquement par sa légende. On commence par la naïveté , la crédulité, l'inno- cence absolue : on finit par dos embarras de toute sorte, et, pour soutenir la puissance divine ea défaut, on sort de ces embarras par des expédients désespérés. On est mis en demeure : faut-il laisser périr Tœuvre de Dieu, parce que Dieu larde à se révéler? Jeanne d'Arc n'a-t-elle pas plus d'une fois fait parler ses voix selon le besoin du moment? Si

PRÊFACF, DE LA TREIZIÈME ÉDITION. x\r

le récit de la révélation secrète qu'elle fit au roi Charles VII a quelque réalité, ce qu'il est difficile de nier, il faut que cette innocente fille ait présenté comme l'elTet d'une intui- tion surnaturelle ce qu'elle avait appris par confidence. Un exposé d'histoire religieuse n'ouvrant pas quelque jour obli- que sur des suppositions de ce genre est par cela même argué de n'être pas complet.

Toute circonstance vraie ou probable ou possible devait donc avoir sa place dans ma narration , avec sa nuance de probabilité. Dans une telle histoire, il fallait dire non- seulement ce qui a eu lieu , mais encore ce qui a pu vrai- semblablement avoir lieu . L'impartialité avec laquelle je traitais mon sujet m'interdisait de me refuser une con- jecture, même choquante; car sans doute il y a eu beau- coup de choquant dans la façon dont les choses se sont passées. J'ai appliqué d'un bout à l'autre le même procédé d'une manière inflexible. J'ai dit les bonnes impressions que les textes me suggéraient; je ne devais pos taire les mauvaises. J'ai voulu que mon livre gardât sa valeur, même le jour l'on arriverait à regarder un certain degré de fraude comme un élément inse-parable de l'histoire reli- gieuse. 11 fallait faire mon héros beau et charmant (car sans contredit il le fut); et cela, malgré des actes qui, de nos jours, seraient qualifiés d'une manière défavorable. On m'a loué d'avoir cherché à construire un récit vivant , hu- main, possible. Mon récit aurait-il mérité ces éloges, s'il avait présenté les origines du christianisme comme abso- lument immaculées? C'eût été admettre le plus grand des miracles. Ce qui fût résulté de eût été un taWeau de la dernière froideur. Je ne dis pas qu'à défaut de taches, j'eusse en inventer. Au moins, devais-jc laisser chaque- texte produire sa note suave ou discordante. Si Gœthc vivait,

XXVI VIE DE JÉSUS.

il m'approuverait de ce scrupule. Ce grand homme ne m'eût pas pardonné un portrait lout céleste : il y eût voulu des traits répulsifs; car sûrement, dans la réalité, il se passa des choses qui nous blesseraient s'il nous était donné de les voir *.

La même difficulté se présente, du reste, pour l'histoire des apôtres. Cette histoire est admirable à sa manière. Mais quoi de plus blessant que la glossolalie , laquelle est attestée par des textes irrécusables de saint Paul ? Les théologiens libéraux admettent que la disparition du corps de Jésus fut une des bases de la croyance à la résurrection. Que signifie cela, sinon que la conscience chrétienne à ce moment fut double, qu'une moitié de cette conscience créa l'illusion de l'autre moitié? Si les mêmes disciples eussent enlevé le corps et se fussent répandus dans la ville en criant : « Il est ressuscité ! » l'imposture eût été caractérisée. Mais sans doute ce ne furent pas les mômes qui firent ces deux choses. Pour que la croyance à un miracle s'accrédite , il faut bien que quelqu'un soit responsable de la première rumeur qui se répand ; mais, d'ordinaire, ce n'est pas l'ac- teur principal. Le rôle de celui-ci se borne à ne pas récla- mer contre la réputation qu'on lui fait. Lors même qu'il réclamerait, du reste, ce serait en pure perte; l'opinion populaire serait plus forte que lui ^ Dans le miracle de la

1, Toutefois, comme en de tels sujets l'édification coule à pleins bords, j'ai cru devoir extraire de la Vie de Jésus un jjetit volume rien ne pût arrCtor les âmes pieuses qui ne se soucient pas de critique. Je l'ai intitulé Jésus , pour le distinguer du présent ouvrage, lequel seul fait partie de la série intitulée : Histoire des origines du cliristianisme. Aucune des modifications introduites dans l'édition que j'olTre aujour- d'hui au public n'atteint ce petit volume; je n'y ferai jamais de chan- gements.

2. C'est ainsi que le fondateur du bîibisme ne chercha pas à faire un

PRÉFACE DE LA TREIZIÈME ÉDITION. ixvii

Saleiie, on eut l'idée claire de l'artifice; mais la conviction que cela faisait du bien à la religion l'emporta sur tout *. La fraude se partageant entre plusieurs devient inconsciente, ou pluidt elle cesse d'être fraude et devient malentendu. Personne, en ce cas, ne trompe délibérément; tout le monde trompe innocemment. Autrefois, on supposait en chaque légende des trompés et des trompeurs; selon nous, tous les collaborateurs d'une légende sont à la fois trompés et trom- peurs. Un miracle, en d'autres termes, suppose trois condi- tions : l" la crédulité de tous; un peu de complaisance de la part de quelques-uns ; l'acquiescement tacite de l'auteur principal. Par réaction contre les explications bru- tales du xvm« siècle , ne tombons pas dans des hypothèses qui impliqueraient des effets sans cause. La légende ne naît pas toute seule; on l'aide à naître. Ces points d'ap- pui d'une légende sont souvent d'une rare ténuité. C'est l'imagination populaire qui fait la boule de neige; il y a eu cependant un noyau primitif. Les deux personnes qui composèrent les deux généalogies de Jésus savaient fort bien que ces listes n'étaient pas d'une grande authenticité. Les livres apocryphes , ces prétendues apocalypses de Daniel , d'Hénoch, d'Ksdras , viennent de personnes fort convain- cues : or, les auteurs de ces ouvrages savaient bien qu'ils n'étaient ni Daniel , ni Hénoch , ni Esdras. Le prêtre d'Asie qui composa le roman de'ihécla déclara qu'il l'avait fait pour l'amour de Paul -. 11 en faut dire autant de l'auteur du qua- trième Évangile , personnage assurément de premier ordre.

seul miriicle, et passa néanmoins d<! son vivant, pour un thaumaturge de premipp ordre.

I. Afiaire de la Salelte, piùcjs du procès, recueillies par J. Sabbatier, p. 21 i, 252, 2r)i Grenoble, Vdlot, 18ÔG).

S. Confessum id se amore Pauli fecisse. Tertullien , De baptismo, 17.

XXVIII VIE DE JESUS.

Chassez l'illusion de l'histoire religieuse par une porte, elle rentre par une autre. En somme, on citerait à peine dans le passé une grande chose qui se soit faite d'une façon entiè- rement avouable. Cesserons-nous d'être Français, parce que la France a été fondée par des siècles de perfidies? Refuse- rons-nous de profiter des bienfaits de la Révolution , parce que la Révolution a commis des crimes sans nombre? Si la maison capétienne eût réussi à nous créer une bonne assise constitutionnelle, analogue à celle de l'Angleterre, la chica- nerions-nous sur la guérison des écrouelles?

La science seule est pure; car la science n'a rien de pra- tique; elle ne touche pas les hommes; la propagande ne la regarde pas. Son devoir est de prouver, non de persuader ni de convertir. Celui qui a trouvé un théorème publie sa démonstration pour ceux qui peuvent la comprendre. Il ne monte pas en chaire, il ne gesticule pas, il n'a pas recours à des artifices oratoires pour le faire adopter aux gens qui n'en voient pas la vérité. Certes, l'enthousiasme a sa bonne foi, mais c'est une bonne foi naïve ; ce n'est pas la bonne foi profonde, réfléchie, du savant. L'ignorant ne cède qu'à de mauvaises raisons. Si Laplace avait gagner la foule à son système du monde, il n'aurait pu se borner aux démonstra- tions mathématiques. M. Littré, écrivant la vie d'un homme qu'il regarde comme son maître , a pu pousser la sincérité jusqu'à ne rien taire de ce qui rendit cet homme peu ai- mable. Cela est sans exemple dans l'histoire religieuse. Seule, la science cherche la vérité pure. Seule, elle donne les bonnes raisons de la vérité, et porte une critique sévère dans l'emploi des moyens de conviction. Voilà sans doute pourquoi jusqu'ici elle a été sans influence sur le peuple. Peut-être, dans l'avenir, quand le peuple sera instruit, ainsi qu'on nous le fait espérer, ne codera- 1- il qu'à de

{

1

PRÉFACE DR LA TREIZIÈME EDITION. xxix

bonnes preuves, bien déduites. Mais il serait peu équitable de juger d'après ces principes les grands hommes du passé. Il y a des natures qui ne se résignent pas à être impuis- santes , qui acceptent l'humanité telle qu'elle est, avec ses faiblesses. Bien des grandes choses n'ont pu se faire sans mensonges et sans violences. Si demain l'idéal incarné venait s'offrir aux hommes pour les gouverner , il se trouverait en face de la sottise, qui veut être trompée, de la méchanceté, qui veut être domptée. Le seul irréprochable est le contem- plateur, qui ne vise qu'à trouver le vrai, sans souci de le faire triompher ni de l'appliquer.

La morale n'est pas l'histoire. Peindre et raconter n'est pas approuver. Le naturaliste qui décrit les transformations de la chrysalide ne la blâme ni ne la loue. 11 ne la taxe pas d'ingratitude parce qu'elle abandonne son linceul ; il ne la trouve pas téméraire parce qu'elle se crée des ailes; il ne raccu«e pas de folie parce qu'elle aspire à se lancer dans l'espace. On peut être l'ami passionné du vrai et du beau , et pourtant se montrer indulgent pour les naïvetés du peuple. L'idéal seul est sans tache. Notre bonheur a coûté à nos pères des torrents de larmes et des flots de sang. Pour que des âmes pieuses goûtent au pied de l'autel l'in- time consolation qui les fait vivre, il a fallu des siècles de hautaine contrainte, les mystères d'une politique sacerdo- tale , une verge de fer, des bûchers. Le respect que l'on doit à toute grande institution ne demande aucun sacrii'ice à 1? sLicérité de l'histoire. Autrefois, pour être bon Français, il fallait croire à la colombe de Clovis, aux antiquités natio- nales du Trésor de Saint-Denis, aux vertus de l'oriflamme, à la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc ; il fallait croire que la France était la première des nations, que la royauté française avait une supériorité sur toutes les autres royau-

XXX VIE DE JÉSUS.

tes, que Dieu avait pour cette couronne une prédilection toute particulière et était toujours occupé à la proiéger. Aujourd'hui, nous savons que Dieu protège également tous les royaumes, tous les empires, toutes les républiques; nous avouons que plusieurs rois de France ont été des hommes méprisables ; nous reconnaissons que le caractère français a ses défauts ; nous admirons hautement une foule de choses venant de l'étranger. Sommes-nous pour cela moins bons Français? On peut dire, au contraire, que nous sommes meilleurs patriotes, puisque, au lieu de nous aveu- gler sur nos défauts , nous cherchons à les corriger, et qu'au lieu de dénigrer l'étranger, nous cherchons à imiter ce qu'il a de bon. Nous sommes chrétiens de la même manière. Celui qui parle avec irrévérence de la royauté du moyen âge, de Louis XIV, de la Révolution, de l'Empire, commet un acte de mauvais goût. Celui qui ne parle pas avec dou- ceur du christianisme et de l'Église dont il fait partie se rend coupable d'ingratitude. Mais la reconnaissance filiale ne doit point aller jusqu'à fermer les yeux à la vérité. On ne manque pas de respect envers un gouvernement, en fai- sant remarquer qu'il n'a pas pu satisfaire les besoins con- tradictoires qui sont dans l'homme, ni envers une religion, en disant qu'elle n'échappe pas aux formidables objections que la science élève contre toute croyance surnaturelle. Ré- pondant à certaines exigences sociales et non à certaines autres, les gouvernements tombent par les causes mêmes qui les ont fondés et qui ont fait leur force. Répondant aux aspirations du coeur aux dépens des réclamations de la rai- son, les religions croulent tour à tour, parce qu'aucune force jusqu'ici n'a réussi à étouffer la raison.

Malheur aussi à la raison, le jour elle étoufferait la re- ligion 1 Notre planète, croyez-moi, travaille à quelque œuvre

PREFACE DE LA THEIZIÈIME ÉDITION. xxxi

profonde. Ne vous prononcez pas témérairement sur l'inu- tilité de telle ou telle de ses parties-, ne dites pas qu'il faut supprimer ce rouage qui ne fait en apparence que contra- rier le jeu des autres. La nature, qui a doué l'animal d'un instinct infaillible, n'a mis dans l'humanité rien de trom- peur. De ses organes vous pouvez hardiment conclure sa destinée. Est Dcus in nobis. Fausses quand elles essayent de prouver l'infini , de le déterminer, de l'incarner, si j'ose le dire , les religions sont vraies quand elles l'ailirment. Les plus graves erreurs qu'elles mêlent à cette affirmation ne sont rien comparées au prix de la vérité qu'elles procla- ment. Le dernier des simples, pourvu qu'il pratique le culte du cœur, est plus éclairé sur la réalité des choses que le matérialiste qui croit tout expliquer par le hasard et le fini.

INTRODUCTION

O '■ I. 0 N T B .* 1 1 t; I' r I m c I p a l e m e n t r> e s documents

li 1 O 1 N A U X DE C E T T K H 1 S T 0 I R K.

Uno histoire des « Origines du Christianisme » devrait (?inbrasser toute la période oi^scure et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis les pre- miers commencements de cette religion jusqu'au moment son existence devient un fait public, no- toire, évident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre parties. La première, que je présente aujourd'hui au pul)lic, traite du fait même qui a servi de point de départ au culte nouveau; elle est remplie tout entière par la personne sublime du fondatpur. La seconde traiterait des apôtres et de leurs

XXXIV VIE DE JÉSUS.

disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révo- lutions que suLit la pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je l'arrêterais vers l'an 100, au moment les derniers amis de Jésus sont morts, et tous les livres du Nouveau Testa- ment sont à peu près fixés dans la forme nous les lisons. La troisième exposerait l'état du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer len- tement et soutenir une guerre presque permanence contre l'empire, lequel, arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et gou- verné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. Ce hvre con- tiendrait toute l'étendue du if siècle. La quatrième partie, enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir irré- vocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés de l'Asie, prendre pos- session d'une société à laquelle la philosophie et l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées religieuses des races établies sur les bords de la Méditerranée se modifient profondément; qfue les

INTRODUCTION. 3^^,^^

cultes orientaux prennent p.ulout le dessus; que le christianisme, devenu une Église très -nombreuse, oublie totalement ses rêves millénaires, brise ses der- nières attaches avec le judaïsme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail lit- téraire du m* siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne seraient exposés qu'en traits généraux. Je ra- conterais encore plus sommairement les persécutions du commencement du ir siècle, dernier elTort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels déniaient à l'association religieuse toute place dans l'Etat. Enfni je me bornerais à pressentir le change- ment de politique qui, sous Constantin, intervertit les rôles, et fait, du mouvement religieux le plus libre et le plus spontané, un culte officiel, assujetti à l'État et persécuteur à son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui sui- virent la mort de Jésus, la formation du cycle légen- daire de la résurrection, les premiers actes de l'Église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem. îa fondation des ciirét.ientés hébraïques de

j^^xvi VTE DE JESUS.

la Batanée, la rédaction des Évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie Mineure. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une singularité rare en histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 80 à l'an 150.

Le plan suivi pour cet ouvrage a empêché d'in- troduire dans le texte de longues dissertations cri- tiques sur les points controversés. Un système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné strictement aux citations de pre- mière main, je veux dire à l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que, pour les personnes peu initiées à ces sortes d'études, bien d'autres dé- veloppements eussent été nécessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants :

Éludes critiques sur t'Éuangile de saint Matthieu, par M. Albert Kéville, pasteur de l'Église wallonne de Rotter- duin *.

1. Levde, Noothoven van Goor, 186'2. Paris, Cher^iulioz. Ou- vrage couronné par la société de la Haye, pour la défense de la religion chrétionno.

INTRODUCTION. sxwii

Histoire de la théologie chrétienne ait siècle apostoàque , par M. Kciiss, professeur à la faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg ^.

Histoire du canon des Ecritures saintes dans l'Église chré- tienne, par le même *.

Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siè- cles antérieurs à l'ère chrétienne, par M. Michel Nicolas, professeur à la faculté de théologie protestante de Mon- tauban '.

Etudes critiques sur la Bible (Nouveau Testament), par le même *.

Vie de Jésus, par le D' Strauss, traduite par M. Littré, membre de l'Institut ^

Nouvelle Vie de Jésus , par le même , traduite par MM. NelTtzer et Dollfus «.

Les Évangiles, par M. Gustave d'Kichtal. Première partie: Examen critique et comparatif des trois premiers Évan- giles '.

r Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2*^ oditioii , ISGO. Paris, Cliurhuliez.

2. Strasbourg, Troultel et Wurlz, 1863.

3. Paris, Michel Lévy frères, 1860.

4. Paris, Michel Lévy frères, 1864. :'. Paris, Ladrange. 2" édition, I8oG.

6. Paris, Hetzel et Lacroix, 186i,

7. Paris. Hachette, -1863.

xxxviii VIE DE JESUS.

Jésus-Christ et les Croyances messianiques de son temps , par T. Golani , professeur à la faculté de théologie et au séminaire protestant de Strasbourg ^

Études historiques et critiques sur les origines du christia- nisme , par A. Stap '^.

Études sur la biographie évangélique , par Rinter de Liessol '.

Revue de théologie et de philosophie chrétienne, publiée sous la direction de M. Golani , de 1850 à 1857. Nouvelle Revue de théologie, faisant suite à la précédente, de 1858 à 1862. Revue de théologie, troisième série, depuis 1863 *.

les personnes, clis-je, qui voudront bien consulter ces écrits, pour la plupart excellents, y trouveront expli- qués une foule de points sur lesquels j'ai être très- succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en particulier, a été faite par M. Strauss d'une ma- nière qui laisse peu à désirer. Bien que M. Strauss se soit trompe d'abord dans sa théorie sur la rédac- tion des Évangiles", et que son livre ait, selon moi, le

4. Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2* édition, 1864. Paris. Cherbuliez.

2. Paris, Lacroix. S-'édilion, '1866.

3. Londres, 4 854.

4. Strasbourg, TrcuUel et Wurtz. Paris, Cliorl)uliez.

5. Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont élô acquis

INTRODUCTION. xxxix

tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain théolo- gique et trop peu sur le terrain historique \ il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant con- frère M. Littré.

Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps il vécut, ce sont : les Evangiles et en général les écrits du Nouveau Testament ; les com- positions dites « Apocryphes de l'Ancien Testament » ; 3" les ouvrages de Philon ; ceux de Josèphe; le Talmud. Les écrits de Philon ont l'inappréciable

que depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le sa- vant critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions succes- sives avec beaucoup de bonne foi.

< . Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot , dans le livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle ou a tenté de décréditer auprès des personnes superfi- cielles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoi- que gâté dans ses parties générales par un système exclusif. Non- seulement M. Strauss n'a jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est peut-être en réalité.

XL VIE DE JÉSUS.

avantage de nous montrer les pensées qui fermen- taient au temps de Jésus dans les âmes occupées des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était très-dégagé de l'esprit plia- risaïque . qui régnait à Jérusalem ; Philon est vrai- ment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eut-il pas

appris !

Joseph^, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à présenter ces mouvements, si profondément juifs de caractère et d'esprit, sous une forme qui soit intelli- gible aux Grecs et aux Romains. Je crois le passage sur Jésus' authentique dans son ensemble. Il est par- faitement dans le goût de Josèphe, et, si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien comme cela qu'il a en parler. On sent seulement ([u'une main chré- tienne a retouché le morceau, en y ajoutant quelques

4. AiU., XVIH, m, 3

INTRODUCTION. XLI

mots sans lesquels il eût été presque blasphématoire', peut-être aussi en retranchant ou modifiant quelques expressions'. Il faut se rappeler que la fortune litté- raire de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits comme des documents essen- tiels de leur histoire sacrée. Il s'en répandit, proba- blement au 11^ siècle, une édition corrigée selon les idées chrétiennes'. En tout cas, ce qui constitue l'im- mense intérêt des livres de Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumi*v3res qu'ils jettent sur le temps. Grâce à l'historien juif, Hérode, Héro- diade, Antipas, Philippe, Anne, Caïphe, Pilate, sont des personnages que nous touchons pour ainsi dire, ot que nous voyons vivre devant nous avec une frap- pante réalité.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la

1. « S'il est permis de l'appeler homme. »

2. Au lieu de 6 XitoTo; cSto; rv, il y avait probablement Xpiari; tjTc; Èxé-yeTc Cf. Aul., XX, IX, i ; Origèiie, In Matth., x, 47; Contre Celse, I, 47; II, 13.

3. Eusèbe {Ilùt. ceci., I, il, ot Démonslr. evang., 111, ;> ) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène {Contre Celse, I, 47 , JI, 13), liusèbe ( Ilist. eccl., II, 23], saint Jérôme {De viris ilL, 2, 13), Suidas (au mot 'iwor.TT',;) citent une autre interpolation chrétienne, laquelle ne so trouve dans aucun des œanuscrits de Joscplie ({ui sont parvenu.} jusqu'il nous.

XLii VIE DE JÉSUS.

partie juive des vers sibyllins, le livre d'Hénoch, l'Assomplion de Moïse, le quatrième livre d'Esdras, l'Apocalypse de Baruch, joints au livre de Daniel, qui est, lui aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour l'histoire du développement des théories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu*. Le livre d'Hénoch, en particulier % et l'Assomption de Moïse % étaient fort lus dans l'entourage de Jésus. Quelques paroles prêtées à Jésus par les synoptiques sont présentées dans l'Epître attribuée à saint Bar- nabe comme étant d'Hénoch : w; Évw-/^ layei^ Il est

1. Les lecteurs français peuvent consulter sur ces sujets : Alexandre, Cnrmina sib-yllina, Paris, -1801-06; Reuss, les Sibylles chrétiennes, dans la Revue de théologie, avril et mai 1 861 ; Colani, Jésus-Christ et les croyances messianiques, p. 16 et suiv., sans préjudice des travaux d'Ewald , Dillmann, Voikmar, Hilgenfeld.

2. Judaî Epist., 6, 14; II* Pétri, 11, 4; Testament des douze patriarches, Sim., 5; Lévi, 10, 14, 16; Juda, 18; Dan, 5; Nepht., 4; Benj., 9;Zab., 3.

3. Judae Epist., 9 ( voir Origène, De principiis, \U, 11, 1; Didyme d'Alex., Max. Bibl. Vet. Pair., IV, p. 336). Comparez Matth., XXIV, 21 et suiv. à l'Ass. de Moïse, c. 8 et 10 { p. 104, 103, édit. Hilgenfeld); Rom., 11, 15 h VAss., p. 99-100.

4. Épître de Barnabe, ch. iv, xvi fd'aprcs le Codex sinaïticus, édit. HilgenfeM, p. 8, 52), en comparant llcnoch, i.xxxix, 56 et suiv.; Matth., xxiv, 22; Marc, xin, 20. Voir d'autres coïncidences du même genre, ci -dessous, p. lv , note; p. 40, note; p. 366. note 1. Comparez aussi les paroles de Jésus ra[)portécs par Papias

l.NÏHODUGTION. xliii

très-difficile de déterminer la date des dilTérentcs sec- tions qui composent le livre prêté à ce patriarche. Aucune d'elles n'est certainement antérieure à l'an 150 avant J.-G. ; quelques-unes peuvent avoir été écrites par une main chrétienne. La section contenant les discours intitulés « Similitudes » et s'étendant du chapitre xxxvii au chapitre lxxi est soupçonnée d'être un ouvrage chrétien. Mais cela n'est pas démontré*. Peut-être cette partie a-t-elle seulement éprouvé des altérations ^ D'autres additions ou retouches chré- tiennes se reconnaissent çà et là.

Le recueil des vers sibyllins exige des distinctions analogues; mais celles-ci sont plus faciles à établir. La partie la plus ancienne est le poëme contenu dans le livre III, v. 97-817 ; elle paraît de l'an iliO envi- ron avant J.-G. En ce qui concerne la date du qua-

(dans Irénée, Arfv. hœr., V, xxxiii, 3-4) h Ilrnnch, x, 19 et à l'Apocalypse de Baruch, § 29 (Ceriani, Monum. sacra et profana, t. I, fasc. I, p. 80).

1. Je suis assez porté à croire qu'il y a dans les Évangiles des allusions à cette partie du livre d'Hénoch, ou du moins à des par- ties toutes semblables. Voir ci-dessous, p. 366, noie \.

2. Le passade ch. lxvii, 4 et suiv., oiî les phénomènes volcani- ques des environs de Pouzzoles sont décrits , ne prouve pas que toute la soctioD dont il fait partie soit postérieure à l'an 79, date de l'éruption du Vésuve. ïl semble qu'il y a des allusions à des phénomènes du même genre dans ['Apocalypse (ch. ix), laquelle est de l'ao 68.

XLiv VIE DE JÉSUS.

Irième livre d'Esdras, tout le monde est à peu près d'accord aujourd'hui pour rapporter cette apocalypse à l'an 97 après J.-G. Elle a été altérée par les chré- tiens. L'Apocalypse de Baruch ^ a beaucoup de ressemblance avec celle d'Esdras; on y retrouve, comme dans le livre d'Hénoch, quelques-unes des paroles prêtées à Jésus". Quant au livre de Daniel, le caractère des deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs; l'annonce claire, dé- terminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au temps d'Antiochu-s Épiphane ; les fausses images qui y sont tracées de la vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien les écrits de la captivité, qui répond, au contraire, par une foule d'analogies aux croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de l'époque des Séleucides; la forme apocalyptique des visions ; la place du livre dans le canon hébreu hors de la série des pro- phètes; l'omission de Daniel dans les panégyriques du chapitre xlix de V Ecclésiastique, son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent fois déduites, ne permettent pas de douter

'1. Elle vient a'etre publiée en tradiiclion hilitie d'après un origi- nal syriaque par M. Ceriani, Anecdola sacra et profana, loin. I, fa,^c. II (Milan, ^SGG).

2. Vci'- ci-dessus, p. xlm-xlui, noies 3 et 4.

INTRODUCTION.

que ce livre ne soit le IVuit de la grande exaltation pro- duite chez les Juifs par la persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature prophétique qu'il faut le classer; sa place est en tête de la littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de composition devaient prendre place après lui les divers poèmes sibyllins, le livre d'Hénoch, l'Assomption de Moïse, l'Apocalypse de Jean, l'As- cension d'Isaïe, le quatrième livre d'Esdms.

Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jus- qu'ici beaucoup trop négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances se produisit Jésus doit être cherchée dans cette compilation bizarre, tant de précieux renseigne- ments sont mêlés à la plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une ne peut être bion comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables détails matériels des Evan- giles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schœttgen, de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collabora- tion que m'a prêtée pour cette partie de mon travail

jLvi VIE DE JÉSUS.

un savant israélite, M. Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller plus loin et d'éclairer certaines parties de mon sujet par quel- ques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici fort importante, la rédaction du Tal- mud s'étendant de l'an 200 à l'an 500, à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes exciteront quelques craintes chez les per- sonnes habituées à n'accorder de valeur à un docu- ment que pour l'époque même il a été écrit. Mais de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseigne- ment des juifs depuis l'époque asmonéenne jusqu'au 11^ siècle fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habi- tudes d'un temps l'on écrit beaucoup. Les védas, les poëmes homériques, les anciennes poésies arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant ces compositions présentent une forme très- arrêtée, très-délicate. Dans le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la Mischna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y eut des essais de rédaction, dont les commence- ments remontent peut-être plus haut qu'on ne le sup- pose communément. Le style du Talmud est celui de notes de cours : les rédacteurs ne firent probablement

INTRODUCTION. xlvii

que classer sous certains titres l'énorme fatras d'écri- tures qui s'était accumulé dans les différentes écoles durant des générations.

Il nous reste à parler des documents qui, se pré- sentant comme des biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir la pre- mière place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la rédaction des Evangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux travaux dont celte ques- tion a été l'objet depuis trente ans, un problème qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons plus tard occasion d'y revenir, la composition des Évangiles ayant été un des faits les plus importants pour l'avenir du chris- tianisme qui se soient passés dans la seconde moitié du i*"^ siècle. Nous ne toucherons ici qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des temps apostoliques , nous recherche- rons seulement dans quelle mesure des données four- nies par les Évangiles peuvent être employées dans une histoire dressée selon des principes rationnels *.

<. Les lecteurs français qui souhnileraient de plus amples dév»~

XLViii VIF, DE JESUS.

Que les Évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de créance à la « Vie d'Apollonius de Tyane », parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans quelles con- ditions les Évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur crédibilité.

On sait que chacun des quatre Évangiles porte en tête le nom d'un personnage connu soit dans l'his- toire apostolique, soit dans l'histoire évangélique elle-même. Il est clair que, si ces titres sont exacts, les Évangiles, sans cesser d'être en partie légen- daires, prennent une haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la mort de

loppoments peuvent lire, outre les ouvrages de M. Réville, de M. Nicolas et de M. Stap précités, les travaux de MiM. Reuss, Sclierer, Schvvaib, Scholten (traduit par Réville), dans la Revue de théologiej l. X, XI, XV; deuxième série, H , III, IV; troi- sième série, I, II, III, IV, et celui de M. Révillo, dans la lîevue des Deux Mondes, \" mai et i" juin 1866.

INTRODUCTION, xlii

Jésus, et môme, dans deux cas, aux témoins ocu- laires de ses actions.

Pour Luc, le doute n'est guère possible. L'Évan- gile de Luc est une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs ^ C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet Evangile est certainement le même que celui des Actes des apôtres*. Or, l'auteur des Actes semble un compagnon de saint Paul % titre qui convient parfaitement à Luc\ Je sais que plus d'une objec- tion peut être opposée à ce raisonnement ; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troisième Évangile et des Actes est un homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre objet. La date de cet Évangile peut, d'ailleurs, être déterminée avec assez de précision par des con- sidérations tirées du livre même. Le chapitre xxi de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit certainement après le siège de Jérusalem, mais pas

<• Lttc, I, 1-4.

2. Act.^ I, <. Comp. Luc, i, 1-4.

3. t\ partir do xvi, 10, l'aulciir se donne pour témoin ocufaire.

4. Col., IV, 14; Philem., 24; II Tim., .v, II. Le nom de Ucas (contraction de Lucanus) étant fort rare, on na pas a craindre ici une de ces homonymies qui jeltent tant de perplexité dans les questions de critique relatives au Nouveau Testament.

1, VIE DE JESUS.

très - longtemps après \ Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage tout entier de la même main et de la plus parfaite unité. Les Évangiles de Matthieu et de }.Iarc n'ont pas, à beaucoup près, le même cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, oîi l'auteur disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. On ne peut, d'ail- leurs, raisonner ici comme pour Luc. La date qui résulte de tel chapitre (par exemple Matth., xxiv; Marc, xiii) ne peut rigoureusement s'appliquer à l'ensemble des ouvrages, ceux-ci étant composés de morceaux d'époques et de provenances fort diffé- rentes. En général, le troisième Évangile paraît pos- térieur aux deux premiers, et offre le caractère d'une rédaction bien plus avancée. On ne saurait néan- moins conclure de que les deux Évangiles de I\Iarc et de Matthieu fussent dans l'état nous les avons, quand Luc écrivit. Ces deux ouvrages dits de Marc et de Matthieu, en effet, restèrent longtemps à l'état

4. Versets 9, 20, 24, 28, 29-32. Comp. xxii, 36. Ces passages sont d'autant plus frappants que l'auteur sent l'objection qui peut résulter de prédictions à si courte échéance, et y pare, soit en adoucissant des passages comme Marc, xui, U et suiv., 24, 20; Matth., XXIV, 15 et suiv., â9, 33, - soit par des réponses comme Luc, XVII, 20, 21.

INTRODUCTION. ^,

d'une certaine mollesse, si j'ose le dire, et suscepti- bles d'additions. Nous avons, à cet égard, un témoi- gnage capital de la première moitié du ii^ siècle. Il est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu"on pouvait savoir de la personne de Jésus *. Après avoir déclare qu'en pareille ma- tière il donne la préférence à la tradition orale sur les livres, Papias mentionne deux écrits sur les actes et les paroles du Christ : un écrit de 3Iarc, interprète de l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre chronologique, comprenant des récits et des discours (Ac/ôevra r. T^payOÉvra), com- posé d'après les renseignements et les souvenirs de l'apôtre Pierre ^ 2'^ un recueil de sentences (VJyia) écrit en hébreu ' par Matthieu, « et que chacun a traduit* comme il a pu ». Il est certain que ces deux

i. Dans Eusèbe, fJist. eccL, III. 39. On ne saurait élever un doute quelconque sur l'authenticité de ce passa -c. Eusèbe, en effet, loin d'eragérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit esprit. Corap. Irénée, Adv. hœr., III, i, j- y xxxiii, 3-4.

2. Papias, sur ce point, s'en référait à une autorité plus an- cienne encore, à celle de Presbyleros Joannes. (Sur ce person- nage, voir ci-de550us, p. lxxii-lxxmi, note).

3. C'est-à-dire en dialecte sémitique.

4. Èfy.r;vev«. Rapproché comme il est de IS; af Ji ^•.oxir-m, ce mot

Vir^ DE JKSUS.

descriptions répondent assez bien à la physionomie générale des deux livres appelés maintenant « Evangile selon Matthieu » . « Évangile selon Marc » , le premier caractérisé par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal composé. Cependant, que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient absolu- ment semblables à ceux que lisait Papias, cela n est pas soutonable : d'abord, parce que l'écrit de Mat- thieu selon Papias se composait uniquement de dis- cours en hébreu, dont il circulait des traductions assez diverses, et, en second lieu, parce que l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui profondenjent distincts, rédigés sans aucune entente, et, ce semble, en des langues différentes. Or, dans l'état ac uel des textes l'Evangile selon Matthieu et l'Evangile selon Marc 'offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement identiques, qu'il faut supposer, ou que l rédacteur définitif du premier avait le second sous les yeux,ou que le rédacteur définitif du second

avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même prototype. Ce qui paraît le plus vrai-

„o pculsi,.,r,cr ici que. iraduirc. Quelque, lisnes plu. 1.>U, ijr.„.uAestprisftmslcscns<led,osm™.

INTRODUCTION ^ ^^^

semblable, c'est que, ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions originales; que nos deux premiers Évangiles sont des arrangements, l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et réciproque- ment. C'est ainsi que « l'Évangile selon Matthieu » se trouve avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que « l'Évangile selon Marc » contient aujourd'hui bien des traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la tradition orale se continuant autour de lui. Cette tradition est si loin d'avoir été épuisée par les Évan- giles, que les Actes des apôtres et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui parais- sent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les Evangiles que nous possédons.

Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Lorjia originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il sortit de la plume de .Alarc. Les Logia nous sont sans doute représentés par les grands discours de Jésus qui rem- plissent une partie considérable du premier Évan.^^ilo. Ces discours forment, en effet, quand en les détache

l,,V VIE DE JÉSUS.

du reste, un tout assez complet. Quant aux récits primitifs de Marc, il semble que le texte s'en retrouve tantôt dans le premier, tantôt dans le deuxième Évangile, mais le plus souvent dans la deuxième. En d'autres termes, le système de la vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux : 1" les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; le recueil d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents, mêlés à des renseigne- ments d'autre provenance, dans les deux premiers Évangiles, qui portent, non sans raison, le titre d' « Évangile selon Matthieu » et d' « Évangile se- lon Marc ».

Ce qui est indubitable, en tout cas, c'est que, de très-bonne heure, on mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne heure aussi on écrivit ses acdons remarquables. Ce n'étaient pas des textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les Évangiles qui nous sont parvenus, il y en eut d'autres, prétendant également représenter la tradition des témoins oculaires \ On attachait peu

H. Lur, I, 1-2; Origène, Hom. in Ucc, \, init.; saint Jérôme, Comment, in Mallh., prol.

INTRODUCTION. it

d'importance îi ces écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient encore, dans la première moitié du ii* siècle , la tradition orale ' . Gomme on croyait le monde près de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait seule- ment de garder en son cœur l'image vive de celu: qu'on espérait bientôt revoir dans les nues. De le peu d'autorité dont jouirent durant près de cent ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des paragraphes, de combiner diverse-

4. Papiiis, dans Eusôbe, //. E., III, 39. Comparez Irénôe, Adv. hœr., III , II et m. Voir aussi ce qui concerne Polycarpe dans le fragment, de la lettre dlrénce à Tlorinus, conservé par Eusèbe, //. E., V, 20. ^; -le'Ypa— at dans l'épître de saint Barnabe (ch. iv, p. 12, édit. Hilgenfeld ) s'applique h des mo's qui se trouvent dans saint .Matthieu, xxii, 14. Mais ces mots, qui flottent à deux endroits de saint Matthieu (xxii, 16; xx, 44), peuvent provenir dans Matthieu d'un livre apocryphe, ainsi que cola a lieu pour les {)assagcs Matlh., xxiii, 34 et suiv., xxiv, 22 et environ?. Comp. IV Esdr., viii, 3. Notez au môme chapitre de l'épître de Barnabe (p. 8, édit. Hilg.) la singulière coïncidence d'un passage que l'auteur attribue à Hénoch, en se servant de la formule -^é-^fcLiz-cai , avec Matth,, xxiv, 22. Comp. aussi la 7fatj)7i citée dans l'épître de Barnabe, c. xvi (p. 52, Hilg.), à Hénoch, lxxxix, 56 et suiv. Voir ci-dessous, p. 366, note 1. Dans la 2'" épître de saint Clément, (ch. Il), et dans saint Justin, Apol. I, 67. les synoptiques sont décidément cités comme des écriturf^s sacrées. I Tim., v, 18 oiïre aussi comme vpacpti un proverbe qui se trouve dans Luc (x, 7j. Ci^te épître n'est pas de saint l'aul.

tvi VIE DE JESUS.

ment les récits, de les compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il con- tienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ail- leurs et qui le touchaient ^ . La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue. Les deux épîtres attribuées à Clé- ment Romain citent les paroles de Jésus avec des variantes notables ^ Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme « les Mémoires des apôtres » , avait sous les yeux un état des documents évangé- liques un peu difTérent de celui que nous avons; en tout cas, il ne se donne aucun souci de les alléguer textuellement'. Les citations évangéliques, dans les homélies pseudo-clémentines, d'origine ébionite, pré- sentent le même caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la tradition s'afïaiblit

1. C'est ainsi que le beau récit Jean, viii, 1-11, a toujours flottu sans trouver sa place fixe dans le cadre des Évangiles reçus.

2. Clern. Epist., 1,13; II, 12.

3. Ta àiTOfj.w.i/.&veûu.aTa twv àTTcaTo'Xwv, & )ta).£ÎTai £Ùa"j'"j'sAia. ( CeS

derniers mots sont suspects d'interpolation.) Justin, Apol. I, 16, 17, 33, 34, 3«, '*Z, 66, 67, 77,78; Dial. cum Tryph., 10,17, 41 43, 51, .03, 69, 70, 76, 77, 78, 88, 100. ICI, 102, 103, 104, lO.'i, 106, 107, 108, 111, 120. 12.=), 132.

INTRODUCTION. LVii

dans la seconde moitié du ii* siècle que les textes por- tant des noms d'apôtres ou d'hommes apostoliques prennent une autorité décisive et obtiennent force de loi. Même alors, on ne s'interdit pas absolument les compositions libres; à l'exemple de Luc, on conti- nua de se faire des Évangiles particuliers en fondant diversement ensemble les textes plus anciens *.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait pro- duite, et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les Evangiles dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille chré- tienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de rédaction du texte qui porte le nom de Mat- thieu paraît avoir été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, beaucoup de chrétiens se réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains l'on trouvait encore au ii'' siècle des parents de Jésus -, et la première direction galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

4. Voir, par exomple,ce qui concerne l'Évangile de Talieii, diinn Tliéûdoret, llœrel. fab., I, 20.

t. Jules Africain , dans F.usèl)?, IlisL ceci., I, T.

Lvni VIE DE JÉSUS.

Jusqu'à présent, nous n'avons parlé que des trois Évangiles dits synoptiques. Tl nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici la question est bien plus difficile. Le disciple le plus intime de Jean, Polycarpe, qui cite souvent les synoptiques, dans son épître aux Philippiens, ne fait pas d'allusion au quatrième Evangile. Papias, qui se rattachait également à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, Papias, qui avait recueilli avec passion tous les ré- cits oraux relatifs à Jésus, ne dit pas un mot d'une « Vie de Jésus » écrite par l'apôtre Jean ^ . Si une telle mention se fut trouvée dans son ouvrage, Eu- sèbc, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en eiit sans aucun doute fait la remarque*. Justin a connu peut-être

1. //. B., m, 39. On pourrait être tenté de voir le quatrième Évangile dans les « récits » d'Aristion ou dans les « traditions » de celui que Piipias appelle Presbyteros Joanties. Mais Papias semble présenter ces récits et ces traditions comme non écrits. Si les extraits qu'il donnait de ces récits ot de ces traditions eussent ap- partenu au (juatrième Évangile, Eusèbe l'eût dit. En outre, ce que l'on sait des idées de Papias est d'un millénaire, disciple de l'Apocalypse, et nullement d'un disciple de la théologie du qua- trième Évanç^ile.

2. Qu'on ne dise pas : Papias ne parle ni de I.uc ni de Paul, et

INTRODUCTION, lix

le quatrième Evangile ^ ; mais certainement il ne le regardiiit pas comme l'ouvrage de l'apôtre Jean, puisque lui qui désigne expressément cet apôtre comme auteur de l'Apocalypse ne tient pas le moindre compte du quatrième Évangile dans les nombreuses données sur la vie de Jésus qu'il extrait des « Mémoires des apôtres»; bien plus, sur tous les points les SA^Tioptiques et le quatrième Evangile diffèrent, il adopte des opinions complètement oppo- sées à ce dernier-. Cela est d'autant plus surprenant

cependant les écrits de Luc et de Paul existaient de son temps. Papias a être un adversaire de Paul , et il a pu ne pas con- naître l'ouvrage de Luc. composé à Rome pour une tout autre famille chrétienne. Mais comment, h Hiéreipolis, vivant au cœur même do l'école do Jean, eût-il négligé l'Évangile écrit par un tel maître? Qu'on ne dise pas non plus qu'à propos de Polycarpo (IV, <4) et de Théophile (IV, 24), Eusèbe ne relève pas toutes les citations que font ces Pères des écrits du Nouveau Testament. Le tour particulier du chapitre III, 39, rendait une mention du qua- trième Évangile presque immanquable, si Eusèbe l'eût trouvée en Papias.

\. Quelques passages, Apol. 1 , 32, 01; Dial. cum TrypJi., 88, portent à le croire. La théorie du Logos, dans Justin, n'est pas telle qu'on soit obligé de supposer qu'il l'a prise dans le qua- trième Évangile.

2. Endroits cités, p. lvi, note 3. Remarquez .«urtout Apnl. I, 4 4 et suiv., supposant notoirement que Justin , ou ne connaissait pas les discours de Jean , ou ne les regardait pas comme r'*'>'-ô- poatanl l'enseignement de Jésu*.

LX VIE DE JÉSUS.

que les tendances dogmatiques du quatrième Évan- gile devaient merveilleusement convenir à Justin.

Il en faut dire autant des homélies pseudo-clé- mentines. Les paroles de Jésus citées par ce livre sont du type synoptique. En deux ou trois en- droits S il y a, ce semble, des emprunts faits au quatrième Évangile. Mais certainement l'auteur des Homélies n'accorde pas à cet Évangile une autorité apostolique, puisqu'il se met sur plusieurs points en flagrante contradiction avec lui. Il paraît que Marcion (vers 140) ne connaissait pas non plus ledit Évangile ou ne lui attribuait aucune valeur comme livre révélé ^ ; cet Évangile répondait si bien à ses idées que sans doute, s'il l'avait connu, il l'eût adopté avec empressement, et ne se fût pas cru obligé, pour avoir un Évangile idéal , de se faire une édition cor- rigée de l'Évangile de Luc. Enfin les Évangiles apo-

1. llom. m, iiS: ; xi, 26; xix, 22. Il est remarquable que les citalions que Justin et l'auieur des Homélies paraissent faire du quatrième Évangile coïncident en partie entre elles et présentent les mômes écarts du texte canonique. (Comp. aux passiiges pré- cités Justin, Apol. I, 22, 61 ; Dial. cwn Tryph., 69. ) On pour- rait ôtre tenté de conclure de que Justin et l'auteur des llotné- lics consultèrent non le quatrième Évangile , mais une source à laquelle l'auteur du quatrième Évangile aurait puisé.

2. Les Dassages de TertuUien, De carne Chrisli, 3 ; Adv. Marc, IV, 3, 5, ne prouvent pas contre co que nous disons.

INTRODUCTION. Lxi

cryphes qu'on peut rapporter au ii' siècle, comme le Protévangile de Jacques, l'Évangile de Thomas l'Israélite S brodent sur le canevas synoptique et ne tiennent pas compte de l'Évangile de Jean.

Les difficultés intrinsèques tirées de la lecture du quatrième Évangile lui-même ne sont pas moins fortes. Gomment, à côté de renseignements précis et qui sentent par moments le témoin oculaire, trouve- t-on ces discours totalement différents de ceux de JMatthieu? Comment l'Évangile en question n'offre- t-il pas une parabole, pas un exorcisme? Comment, s'expliquer à côté d'un plan général de la vie de Jésus , qui paraît à quelques égards plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, ces pas- sages singuliers l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus vraiment évangéliques, ces taches l'on aime à voir des interpolations d'un ardent sectaire? Est-ce

1. 'es « Actes de Pilate » apocryphes que nous possédons, et qui supposent le qualriènie Évangile, ne sont nullement ceux dont parlent Justin {Apol. I, 3o, 48) et ïertuUien [Apol, 21). Il est même probable que les deux Pères ne parlent de tels Actes que sur un ouï-dire légendaire et non pour les avoir lus.

LXîi VIE DE JÉSUS.

bien Jean, fils de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième Évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, dont les synop- tiques ne présentent pas l'analogue? Est-ce l'auteur, essentiellement judaïsant, de l'Apocalypse % qui, en très-peu d'années % se serait dépouillé à ce point de son style et de ses idées? Est-ce un « apôtre de la circoncision * » qui a pu composer un écrit plus hostile au judaïsme que tous ceux de Paul , un écrit le mot de « juif » équivaut presque à « ennemi de Jésus » * ? Est-ce bien celui dont les partisans de la célébration de la Pâque juive invoquent l'exemple en faveur de leur opinion % qui a pu parler avec une sorte de dédain des « fêtes des Juifs », de la « Pâque des Juifs» ®? Tout cela est grave, et, pour moi, je repousse l'idée que le quatrième Evangile ait été écrit de la plume d'un ancien pêcheur galiléen.

4. Cf. Justin, Dial. cum Trypk., 81.

2. L'Apocalypse est de l'an 68. En supposant que Jean eût une dizaine d'années de moins que Jésus, il devait avoir environ soixante ans quand il la composa.

3. Gai., II, 9. Le passage Apoc, ii, 2, 4 4, semble renfermer une allusion haineuse contre Paul.

4. Voir presque tous les passages se trouve le mot 'lou^aîoi.

5. Polycrato, dans Eusèbe, H. E., V, 24.

6. Jean, u, 6, <3; v, 4 ; vi, 4; xi, 55; xix, 42.

INTRODUCTION. Lxi;t

Mais qu'en somme cet Évangile soit sor'i, vers la fin du i" siècle ou le commencement du ii% de l'une des écoles d'Asie Mineure qui se rattachaient à Jean, qu'il nous présente une version de la vie du maître, digne d'être prise en considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est rendu probable, et par des témoignages extérieurs , et par l'examen du docu- ment dont il s'agit.

Et, d'abord, personne ne doute que, vers l'an 170, le quatrième Evangile n'existât. A cette date, éclate h Laodicée sur le Lycus une controverse relative à la Pâque, notre Evangile joue un rôle décisif*. Apol- linaris *, Athénagore % Polycrate *, l'auteur de l'épître des Églises de Vienne et de Lyon * , professent déjà sur l'écrit supposé de Jean l'opinion qui va bientôt devenir orthodoxe. Théophile d'Antioche (vers 180) dit positivement que l'apôtre Jean en est l'auteur*. Irénée ' et le canon de Muratori * constatent le

1. Eusèbe, Hist. eccL, IV, 26; V, 23- 2o; Chronique pascale, p. 6 et suiv., édit. Du Gange.

2. Ibid.

3. Legalio pro christ., 10.

4. Dans Eusèbe, H. E., V, 42.

5. Ibid.,\,\.

6. Ad Aulolycum, II, 22.

7. Adv. hcpr., ir, xxir, "i ; III, i. Cf. Eusèbe, //. E., V, ?.

8. Ligr.c 9 et suiv.

txiv VIE DE JÉSUS.

triomphe complet de notre Evangile , triomphe au delà duquel le doute ne se produira plus.

Mais, si vers l'an 170 le quatrième Evangile appa- raît comme un écrit de l'apôtre Jean et revêtu d'une pleine autorité, n'est- il pas évident qu'à cette date- là, il n'était pas de la veille? Tatien% l'auteur de l'épître à Diognète% semblent bien en faire usage. Le rôle de notre Évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de Val en tin % dans le montanisme\ dans la controverse des aloges% n'est pas moins remarquable , et montre dès la seconde moitié du ii^ siècle cet Évangile mêlé à toutes les controverses et servant de pierre angulaire au déve- loppement du dogme. L'école de Jean est celle dont

1. Adv. Grœc, 5, 7. Il est douteux pourtant que VHarmonie des Évangiles, composée par Talien, embrassât le quatrième Évangile; le titre Dialessaron ne venait proîjablement pas de Tatien lui-môme. Cf. Eusèbe, H. E., IV, 29; Théodoret, Hœrelic. fabul., I, 20; Epiph., Adv. hœr., xlvi, 1; Fabricius, Cod. apocr., I, 378.

2. Ch. 6, 7, 8, 9, 11 . Les passages des épitres attribuées à saint Ignace l'on croit trouver des allusions au quatrième Évangile sont d'une authenticité douteuse. L'autorité de Celse, qu'on allègue quelquefois, est nulle, puisque Celse était contemporain d'Origène.

3. Irénée, Adv. hœr. A, m, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte (?), Philosophumena. VI, ii, 29 et suiv. Cf. Ibid., VII, r,22, 27.

4. Irénée, Adv. hœr., III, xr, 9.

5. Epiph., /idv. hœr., li, 3, 4, 28 ; liv, 4.

INTRODUCTION. LXV

on aperçoit le mieux la suite durant le ii" siècle ' ; Irénée sortait de l'école de Jean, et, entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Or, Irénéb n'a pas un doute sur l'authenticité du quatrième Evan- gile. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est, selon toutes les apparences, du même auteur que le quatrième Evangile * ; or, l'épître semble avoir été connue de Polycarpe ' ; elle était, dit-on , citée par Papias*; Irénée la reconnaît comme de Jean ^

Que si maintenant nous demandons des lumières à la lecture de l'ouvrage lui-même, nous remarquerons d'abord que l'auteur y parle toujours comme témoin oculaire. Il veut se faire passer pour l'apôtre Jean ; on

1. Lettres d'Irénée à Florinus, dansEusèbe, //. E.,N, :20. Comp. ibid., IH, 39.

2. I Joann., i, 3, 3. Les deux écrits offrent une grande iden- tité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.

3. Epist. ad Philipp., 7. Comp. I Joann., iv, 2 et suiv. Mais ce pourrait être une simple rencontre, venant de ce que les deux écrits sont de la même école et du même temps. L'authenticité de l'épître de Polycarpe est contestée.

4. Eusèbe, Hist. eccL, III, 39. Il serait bien étrange que Papias, qui ne connaissait pas l'Évangile, connût l'épître. Eusèbe dit seu- lement que Papias se sert de témoignages tirés de cette épitre. Cela n'implique pas une citation expresse. Tout se bornait peut- être à quelques mots qu'Lusèbe, mauvais juge en une question de critique, aura crus empruntés à l'épître.

5. Adv. hœr., III, xvi, 5, 8, Cf. Eusèbe, Hist. eccL, V, 8.

e

LXTi VIE DE JESUS.

voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre. A chaque page se trahit l'intention de forti- fier l'autorité du fils de Zébédée, de montrer qu'il a été le préféré de Jésus et le plus clairvoyant des disciples ^ ; que, dans toutes les circonstances solen- nelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau), il a tenu la première place. Les relations, en somme frater- nelles, quoique n'excluant pas une certaine rivalité , de Jean avec Pierre % la haine de Jean au contraire contre Judas % haine antérieure peut-être à la trahi- son, semblent percer çà et là. On est parfois tenté de croire que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui cipculaient, d'une part, y nota diverses inexactitudes * , de l'autre , fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place; qu'alors il commença à raconter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans

1. Jean. XIII, 23 etsuiv.; xvni, 15-16; xix, 26; xx, 2 et suiv.; XXI, 7, 20 et suiv.

2. Jean, xvin, 15-16; xx, 2-6; xxi, 1.1-19. Comp. i, 35,40,41.

3. Jean, v\, 65; xii, 6; xiii, 21 etsuiv.

4. La manière dont Presbyleros Joannes s'expi imait sur rÉviJn- 2;ilc de Marc (Papias, dans Eusèbe, //. E., III, 39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou plutôt, une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur le môme sujet quelque chose de mieux.

INTRODUCTION. txvi:

beaucoup de cas l'on ne parlait que de Pierre, il avait fi.2;uré avec et avant lui \ Déjà, du vivant de Jésus , ces légers sentiments de jalousie s étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres disciples -. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul héritier des souvenirs intimes dont les deux apôtres, de l'aveu de tous, étaient dépositaires. Ces souvenirs purent se conserver dans l'entourage do Jean, et, comme les idées du temps en fait de bonne foi littéraire difîéi-aient beaucoup des neutres, un disciple, ou, pour mieux dire, un de ces nombreux sectaires déjà à demi gnostiques qui, dès la fin du I" siècle, en Asie Mineure, commençaient à modifier profondément l'idée du Christ \ put être tenté de prendre la plume pour l'apôtre et de se faire le libre rédacteur de son Évangile. Il ne dut pas plus lui en coûter de parler au nom de Jean qu'il n'en coûta au pieux auteur de la deuxième épître de Pierre d'écrire une lettre au nom de ce dernier. S'identifiant avec l'apôtre aimé de Jésus, il épousa tous ses sentiments,

1. Comp. Jean, xviii, 15 et suiv., ii Matlh., xxvi, 58; Jean, xx, 2-6, à Marc, xvi, 7. Voir aussi Jean, i, 35 et suiv., xm, 24-io; XXI, 7, 20 et suiv.

2. Voir ci-dessous, p. 165-1 (.6.

3. Voir l'épltre aux Colossiens, surtout ii, 8, i»-, | Tim., i, 4, VI, 20; II Tim., ii, 48.

Lxviii VIE DE JÉSUS.

jusqu'à ses petitesses. De cette perpétuelle atten- tion de l'auteur supposé à rappeler qu'il est le dernier survivant des témoins oculaires \ et le plaisir qu'il prend à raconter des circonstances que lui seul pou- vait connaître. De tant de petits traits de précision qui voudraient se faire passer pour les scolies d'un annotateur : « Il était six heures; » « il était nuit; » « cet homme s'appelait Malchus ; » a ils avaient allumé un réchaud , car il faisait froid ; » « cette tunique était sans couture *. » De , enfin, le dé- sordre de la composition, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers chapitres , autant de traits inexplicables dans la supposition notre Évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur his- torique , et qui se comprennent , si l'on y voit des souvenirs de vieillard, rédigés en dehors de la per- sonne dont ils émanent , souvenirs tantôt d'une pro- digieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges alté- rations.

Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'Evangile de Jean. D'une part, cet Evangile nous présente un canevas de la vie de Jésus qui dif-

1. Jean, I, 14; xix, 3u; xxi, 24 et suiv. Comp. la première épîtro (le Jean, i, 3, 5.

;2. Quoi(HK!s-uns de ces traits no peuvent avoir une valeur sérieuse: i, 40; n, 6; iv, 52; v, 5, <9; vi, 9, 19; xxi, 4\.

INTRODUCTION. Lxix

fère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre, il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les Logia rapportés par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle, qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'Evangile de Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les arrière- pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de convaincre des adversaires * . Ce n'est pas par des tirades prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chore au sens moral, que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même Papias ne nous appren- drait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil des discouPS contenus dans les Evangiles synoptiques, le tour profondé- ment hébraïque de ces discours, les analogies qu'ils

\. Voir, par exemple, cliap. ix et xi. Remarquer surtout l'clTot étrange que font des passages coxnmeJean, xix, 35; xx, 31 ; xxi, "20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absoncc de touto réflexiun qui distingue les synoptiiiucs.

Lxx VIE DE JÉSUS.

présentent avec les sentences des docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la Galilée, tous ces caractères, si on les rap- proche de la gnose obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, parle- raient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables éclairs, des traits qui viennent vraùnent de Jésus*. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au carac- tère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé ; la gnose est déjà commencée; l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la pro- chaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus n'est pas là, et si le fils de Zébédée avait vraiment tracé ces pages , il faudrait supposer qu'il avait bien oublié en les écrivant le lac de Gcnésareth et les charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés par le quatrième Evangile ne

<• Par exemple, iv, 1 et suiv.; xv, 12 ot suiv. Tlus^ieurs mot» rappelés par le quatrième Évangile se n'tiouvciit dans les synop- tiques (x.11, IG; XV, 20).

INTRODUCTION. lxxi

sont pas des pièces historiques, mais qu'elles doivent être envisagées comme des compositions destinées à cou^^Tir de l'autorité de Jésus certaines doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état intellectuel de l'Asie Mineure au moment elles furent écrites. L'Asie Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y exis- taient déjà. Cérinthe, contemporain de Jean, disait qu'un éon nommé Christus s'était uni par le baptême à l'homme nommé Jésus , et l'avait quitté sur la croix*. Quelques-uns des disciples de Jean paraissent avoir bu à ces sources étrangères. Peut -on affirmer que l'apôtre lui-même ne subit pas de semblables influences ^ , qu'il ne se passa pas chez lui quelque chose d'analogue au changement qui se fit dans saint Paul et dont l'épître aux Golossiens est le principal témoignage '? Non, sans doute. Il se peut qu'a- près les crises de l'an G8 ( date de l'Apocalypse ) et de l'an 70 (ruine de Jérusalem), le vieil apôtre,

1. Irénée, Adv. hœr., I, xwi, 1.

2. L'expressioa de Logos (Apoc, xix, 13 ) , et surtout celle d'Agneau de Dieu, communes au quatrième Évangile et à l'Apo- calypse, en seiaicnt des indices.

3. Comparez Col., i, 13 etsuiv., auxépîtresauxThessaloniciens, les plus anciennes que nous ayons de Paul.

Lxxii VIE DE JÉSUS.

à l'âme ardente et mobile, désabusé de la croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues , ait penché vers les idées qu'il trouvait au- tour de lui, et dont plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il n'aurait fait que suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec nous. Considé- rant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean a bien \w. lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre poui' la vérité.

Il est cependant beaucoup plus probable que Jean lui-même n'eut en cela aucune part, que le change- ment se fit autour de lui, et sans doute après sa mort, plutôt que par lui. La longue vieillesse de l'apôtre 'put se terminer par un état de faiblesse il fut en quelque sorte à la merci de son entourage *. Un

■1. A côté de lui, certaines traditions (Eusèbe, //. E., III, 39; placent dans ses derniers temps un homonyme, Presbyleros Joannes, qui semblerait quelquefois avoir tenu la plume pour lui et s'iHre substitué à lui. A cet égard, la suscription ô irpecêÛTEscc des opUros II et III de Jean, qui nous paraissent de la môme main que l'Évangile et la première épître, donne bien à réllécliir. Cependant l'existence de ce Presbyleros Joannes n'est pas suffi- samment ét.iblic. Elle semble avoir été imaginée pour la commo- dité de ceux qui, par des scrupules d'orthodoxie, ne voulaient pas

INTRODUCTION. Li\iJi

secrétaire put profiter de cet état pour faire parier selon son style celui que tout le monde appelait par excellence « le Vieux », ô rpecêuTepo;. Certaines par- ties du quatrième Évangile ont été ajoutées après coup; tel est le xxi* chapitre tout entier % l'au- teur semble s'être proposé de rendre hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v. 21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de cor- rections'. N'étant pas tenu de tous pour l'œuvre de Jean, le livre put bien demeurer cinquante ans obscur. Peu à peu on s'habitua à lui et on finit par l'accep- ter. Même avant qu'il fût devenu canonique, plusieurs

attribuer l'Apocalypse à l'apùtre (voir ci-dessous, p. i97, noie 3). L'argument qu'Kusèbe tire en faveur de cette hypothèse d'un pas- sage de Papias n'est pas décisif. Les mots f, iwâ/v/,; dans ce passage ont pu être interpolés. Dans ce cas, les mots irptiSûTeso; twâvvr.;, sous la plume de i'apias, désigneraient l'apôlre Jean lui- même (Papias applique expressément le mot ^peffoÛTEsc; aux apô- tres ; cf. I Pétri , V, 1), et Irénée aurait raison contre Eusèbe en appelant Papias un disciple de Jean. Ce qui confirme cette suppo- sition, c'est que Papias donne Presbyleros Joannes pour un dia- ciple immédiat de Jésus.

1. Les versets xx, 30-31, forment évidemment l'ancienne con- clusion.

2. IV, 2 (comp. m, 22j ; vu , 22. xii, 33 pjrait de l;i wC-me maiu que xxi , 19.

Lxxiv VIE DE JESUS.

purent s'en servir comme d'un livre médiocrement autorisé, mais très-édifiant ^ D'un autre côté, les contradictions qu'il offrait avec les Évangiles synop- tiques, lesquels étaient bien plus répandus, empê- chèrent longtemps de le faire entrer en ligne de compte dans la contexture de la vie de Jésus, telle qu'on se l'imaginait.

On s'explique ainsi la bizarre contradiction que présentent les écrits de Justin et les Homélies pseudo- clémentines, où l'on trouve des traces de notre Évangile, mais certainement il n'est pas mis sur le même pied que les synoptiques. De aussi ces espèces d'allusions, qui ne sont pas des citations franches, qu'on y fait jusque vers l'an 180. De enfin cette particularité que le quatrième Évangile paraît émerger lentement des mouvements de l'Église d'Asie au ii" siècle, d'abord adopté par les gnos- tiques - et n'obtenant dans l'Église orthodoxe qu'une

1. Ainsi, les valentiniens, qui l'acccptaiont, et l'auteur dos Ho- mélies pseudo- clémentines s'écartent complètement de lui dans l'évaluation de la durée de la vie publique de Jésus. ( Irénée , Adv. hœr.j I, iii, 3; II, xxii, 4 et suiv.-, Homél. pseudo-clem., XVII, 19.)

2. Valentin, Ptolémée, Héracléon, Basilide, Apelle, les naassé- nion?, le'^pérales. (Irénée, /Irfu. hœr., I, viii, 5; III, xi, 7;0rigène, hiJoann., VI, 8, etc.; hlpiph., Adv. hœr., xxxiii, 3; voir surtout les Philosophwnena , livres VI et VllI. ) '1 reste douteux si, on

INTRODUCTION. lxxy

créance très -partielle, comme on le voit par la con- troverse de la Pàque, puis universellement reconnu. Je suis quelquefois porté à croire que c'est au qua- trième Évangile que pensait Papias, quand il oppose aux renseignements exacts sur la vie de Jésus les longs discours et les préceptes étranges que d'autres lui prêtent ^ Papias et le vieux parti judéo-chrétien devaient tenir de telles nouveautés pour très- con- damnables. Ce ne serait pas la seule fois qu'un livre d'abord hérétique aurait forcé les portes de l'Eglise orthodoxe et y serait devenu règle de foi.

Une chose au moins que je regarde comme très-pro- bable, c'est que le livre fut écrit avant l'an 100, c'est- à-dire à une époque les synoptiques n'avaient pas encore une pleine canonicité. Passé cette date, on ne concevrait plus que l'auteur se fût affranchi à ce point du cadre des « Mémoires apostoliques » . Pour Justin et, ce semble, pour Papias, le cadre synoptique constitue le plan vrai et unique de la vie de Jésus. Un faussaire écrivant vers l'an 120 ou 130 un Evangile de fantaisie se fût contenté de traiter à sa guise la version reçue, comme font les Evangiles apocryphes, et n'eût pas

prêtant des citations du quatrième Évangile à Basilide et à Valen- tin, les Pères n'ont pas attribué à ces fondateurs d'écoles les sen- timents qui régnèrent aprè? eux d;ins leurs écoles. 1. Dans Eusèbe, llist. eccl., III, 39.

Lxxvi VIE DE JESUS.

bouleversé de fond en comble ce qu'on regardait comme (es lignes essentielles de la vie de Jésus. Gela est si vrai que, dès la seconde moitié du if siècle, ces contradictions deviennent une diffi- culté grave entre les mains des aloges et obligent les défenseurs du quatrième Évangile à imaginer des solutions fort embarrassées ^ Rien ne prouve que le rédacteur du quatrième Évangile eût, en écrivant, aucun des Évangiles synoptiques sous les yeux ^ Les frappantes ressemblances de son récit avec les trois autres Évangiles en ce qui touche la Passion portent à supposer qu'il y avait dès lors pour la Passion comme pour la Gène ^ un récit à peu près fixé, que l'on savait par cœur.

Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées, s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mysté- rieuse école d'Ephèse, qui plus d'une fois paraît s'être complu aux voies obscures. Mais une expé-

<• Epiph., Adv. hœr., li; Eus., Hisl. eccL, III, 24.

2. Les concordances entre Marc, ii. 9, et Jean, v, 8, 9 ; Marc, vi, 37, et Jean, vi, 7; Marc, xiv, 4, et Jean, xu, 5; Luc, xxiv, 1,2, 12, cl Jean, xx, i, 4, 5, 6 , quoique singulières, s'e.\pli(juenl >"'- (isamment par ries souvenirs.

3. I Cor., XI, 23 ( t suiv.

IN Ti;ODLCTION. Lxxvii

rience capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur relative des Evangiles, se laissant uni- quement guider par le sentiment du sujet, sera ramenée dans bien des cas à préférer la narration du quatrième Evangile à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en particulier ne s'expliquent que par cet Evangile; plusieurs traits de la Passion, inintelligibles chez les synoptiques ', reprennent dans le récit du quatrième Evangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui ait un sens en tenant compte des discours que le prétendu Jean prête à Jésus. Cette façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette per- pétuelle argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements à la suite de chaque miracle, ces discours roides et gauches, dont le ton est si souvent faux et inégal-, ne seraient pas souf- ferts par un homme de goût à côté des délicieuses sentences qui, selon les synoptiques, formaient Tàme de l'enseignement de Jésus. Ce sont ici évidemment

1. Par exemple, ce qui concMiie l'annome de la trahison do Judas.

i. Voif, par excaiplc, ii, 25; m, 32-33, cl les longues disputes des cliap. vu, vin, ix.

Lxxviii VIE DE JÉSUS.

(les pièces artificielles % qui nous représentent les prédications de Jésus comme les dialogues de Platon nous rendent les entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un musicien impro- visant pour son compte sur un thème donné. Le thème , au cas dont il s'agit , peut n'être pas sans quelque authenticité; mais, dans l'exécution, la fan- taisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé factice, la rhétorique, l'apprêt ^ Ajoutons que le vocabulaire de Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. L'expression de « royaume de Dieu », qui était si familière au maître ', n'y figure qu'une seule fois * . En revanche , le style des discours prêtés à Jésus par le quatrième Évan- gile offre la plus complète analogie avec celui des parties narratives du même Évangile et avec celui de l'auteur des épîtres dites de Jean. On voit qu'en écri- vant ces discours , l'auteur du quatrième Évangile suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle

4. Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour pla- cer des discours (ch. m, v, vin, xin et suiv.).

2. Par exemple, ch. xvii.

3. Outre les synoptiques, les Actes, les Epît'es de saint Paul l'Apocalypse en funt foi.

4. Jean, m, 3, 5.

INTRODUCTION. Lxxix

langue mystique s'y déploie, langue caractérisée par l'emploi fréquent des mots « monde », « vérité». a vie », « lumière », « ténèbres », et qui est bien moins celle des synoptiques que celle du livre de la Sagesse, de Philon, des valentiniens. Si Jésus avait jamais parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, comment se fait-il que, parmi ses audi- teurs, un seul en eût si bien gardé le secret?

L'histoire littéraire offre, du reste, un exemple qui présente une certaine analogie avec le phénomène historique que nous venons d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit pas, nous est connu par deux de ses disciples , Xéno- phon et Platon : le premier répondant , par sa ré- daction limpide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques; le second rappelant par sa vigoureuse individualité l'auteur du quatrième Évangile. Pour exposer l'enseignement socratique, faut-il suivre les « Dialogues » de Platon ou les « Entretiens » de Xéno- phon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est attaché aux « Entretiens » , et non aux « Dialogues». Platon cependant n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en écri- vant la biographie de ce dernier, de négliger les « Dialogues » ? Qui oserait le soutenir?

Sans se prononcer sur la question matérielle de

,^x\x VIE DE JÉSUS.

savoir quelle main a tracé le quatrième Evangile, et même en étant persuadé que ce n'est pas celle du fils de Zebédée, on peut donc admettre que cet ou- vrage possède quelques titres à s'appeler « l!Evangile selon Jean » . Le canevas historique du quatrième Evangile est, selon moi, la vie de Jésus telle qu'on la savait dans l'entourage immédiat de Jean. J'ajoute que, d'après mon opinion, cette école savait mieux diverses circonstances extérieures de la vie du fon- dateur que le groupe dont les souvenirs ont constitué les Évangiles synoptiques. Elle avait, notamment, sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les autres Églises ne possédaient pas. Presbyteros Joannes, qui probablement n'est pas un personnage différent de l'apôtre Jean, regardait, dit-on, le récit de Marc comme incomplet et désordonné; il avait même un système pour expliquer les lacunes de ce récit*. Certains passages de Luc, il y a comme un écho des traditions johanniques % prouvent d'ailleurs

1. Papias, loc. cit. Voir ci-dessus, p. li.

2. Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère de M;irlho répondant au 5ir,/.ovji de Jean (xn, 2), la notion qu'il a du voyage de Jésus en Samarie, et môme, à ce qu'il semble, do voyages multiples de Jésus à Jérusalem, les analogies bizarres du Lazare de Luc et do celui de Jean , le trait do la femme qui pssuya les pieds de Jésus avec ses clicvcux, l'idée que Jésus a comparu

INTHODL'CTION. Lxxxi

que les traditions conservées par le quatrième Évan- gile n'étaient pas pour le reste de la famille chré- tienne quelque chose de tout à fait inconnu.

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En somme, j'admets les quatre Évangiles canoniques comme des documents sérieux. Tous remontent au siècle qui suivit la mort de Jésus; mais leur valeur historique est fort diverse. Matthieu mérite évidem- ment une confiance hors ligne pour les discours; sont les Logia, les notes mêmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, les détache du contexte et les rend pour le critique facilement recon- naissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent

fi l;i I'ii-;sion devant trois autorités, l'opinion est l'auteur du troisièiiio Évangile que quelques disciples assistaient au crucifie- ment, les renseignements qu'il a sur le rôle d'Anne à côté de Caïplip, i'.ipparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, xii, 18-29).

/

Lxxxii VIE DE Ji;SUS.

pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer ; elles se traduisent comme spontané- ment, et viennent d'elles-mêmes se placer dans le récit, elles gardent un relief sans pareil.

Les parties narratives groupées dans le prernier Évangile autour de ce noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième génération chrétienne*. Les récits que Matthieu possède en commun avec Marc offrent des fautes de copie témoignant d'une médiocre connais- sance de la Palestine ^ Beaucoup d'épisodes sont répétés deux fois, certains personnages sont dou- blés, ce qui prouve que des sources différentes ont été utilisées et grossièrement amalgamées \ L'Eyan- gile de Marc est bien plus ferriie, plus précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui des trois synoptiques qui est resté le plus

1. Ch. I et II surtout. Voir aussi xxvii, 3 et suiv., 19, 51-53, 00.; xxviii, 2 et suiv., en compiirani Marc.

2. Comp. Matth., xv, 39, à I\iarc, viii, 10. Voir Comptes rendus de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres, 17 août 1866.

3. Comp. Matth., ix, 27-31, et xx, 2i)-34, à Marc, viii, 22-26, et X, 46-52; Matth., viii, 28-34, à Marc, v, 1-20; Matth., xii, :i8 et suiv.. h Matth., xvi, 1 et suiv.; Malth., ix, 34 et suiv., à Matth., xu, 24 et ?uiv.

INTRODUCTION. lxxxiii

anrîpn, le plus original \ celui sont venus s'ajou- ter le moins d'éléments postérieurs. Les détails maté- riels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes. Il aime à rap- porter certains mots de Jésus en syro-chaldaïque *. Il est plein d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias.

Quant à l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document de se- conde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quel- ques sentences sont poussées à l'excès et faussées '. Ecrivant hors de la Palestine, et certainement après le siège de Jérusalem*, l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; il se représente trop volontiers le temple comme un

4. Comparez, par exemple, Marc, xv, 23, à Matth., xïvii, 34.

2. Marc, v, 41 ; vu. 34; xiv, 36; xv, 3i. Mallliicu n', llr (lo

parliculyrité qu'une fois (xxvii, 46).

3. Luc, XIV, 26. Les règles de i'.ipostoiat (x, 4, 7) y ont un caractère particulier d'exaltation.

4. XIX, 41, 4,3-4i; xxi, 9, 20; xxiii, 29.

Lxxxiv VTE DE JESUS.

oratoire, l'on va faire ses dévotions *; il ne parle pas des hérodiens ; il émousse les détails pour tâcher d'amener une concordance entre les différents récits ^ ; il adoucit les passages qui étaient devenus embarras- sants d'après l'idée plus exaltée qu'on arrivait autour de lui à se faire de la divinité de Jésus % il exagère le merveilleux*; il commet des erreurs de chronologie * et de topographie*'; il omet les gloses hébraïques', paraît savoir peu d'hébreu % ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, nomme toutes les localités par

1. II, 37; XVIII, 10 et suiv.; xxiv, 53.

2. IV, i 6. Comp. les passages cités ci-dessous, p. 20, notes 1 et 3.

3. ni, 23. Il omet le trait Marc, xiii, 32 (Matth., xxiv, 36).

4. IV, 4 4; XXII, 43, 44.

5. En ce qui concerne le recensement de Quirinius, la révolte de Theudas, et peut-être la mention de Lysanias, bien que, sur ce dernier point, l'exactitude de l'évangéliste puisse être défendue. Voir Mission de Phénicie, p. 317 et suiv.; Corpus inscript, gr., 4.521, et les addenda; Jos.. Anl., XVIII, vi, 10; XIX, v, 1 ; XX, VII, 1; B. J., II, XI, 5; xii , 8.

6. Comp. Luc, XXIV, 13, à Jos., B. J., VII, vi, 6 (édit. Dindorf). Luc, I, 39, est aussi suspect de quoique erreur.

7. Comp. Luc, I, 31, à Matth., i, 21 ; Luc, xx, 46, à Matth., XXIII, 7-8. Il évite les mots abba, rabbi, corbona, corbaiijraca, Boanerges.

8. Saint Jérôme , In Is., cap. vi (0pp., édit. Martianay, III, col. 63-64). Les hébraïsmos de son style et certains traits juifs, Icis que Act., i, 12, viennent probablement des personnes qu'il fréquentait, des livres qu'il lisait, des documents qu'il suit.

I

INTRODUCTION. i.xxxv

leur nom grec , corrige parfois maladroîtement les pa- roles de Jésus*. On sent l'écrivain qui compile, l'homme (^m n'a pas vu directement les témoins, qui travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le récit primitif de Marc et les Logia de Mat- thieu. Mais il les traite avec beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux paraboles pour en faire une - ; tantôt il en décompose une pour en faire deux^ II interprète les documents selon son esprit propre; il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières : c'est un dévot très-exact * ; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les rites juifs*; il est démocrate et

1. Par exemple, es^wv (Matth., xi, 19) devient chez lui te'xvw» ( Luc, VII, 3o), leçon qui, par une sorte d'effet rétroactif, s'est in- troduite dans la plupart des manuscrits de Matthieu.

2. Par exemple, xix, 12-27, la parabole des talents est com- pliquée (versets 12, 14, 15, 27 ) d'une parabole relative à des sujets rebelles. La parabole du riche (xvi) contient aussi des traits qui se rattachent médiocrement au sujet principal (les ulcères, les chiens, et les versets 23 et suiv.)

3. Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (vu, 36-48, et X, 38-42). Il fiiit de même pour les discours. Ain>i Matth., xxiii, se retrouve dans Luc, xi, 39 et suiv., xx, 46-47.

4. xxiii, 56; XXIV, 53; Act., i, 12.

5. II , 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. Philoso- phumcna. Vil, vi, 34.

Lxxxvi VIE DE JÉSUS.

ébionite exalté , c'est-à-dire très- opposé à la pro- priété et persuadé que la revanche des pauvres va venir ^; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en relief la conversion des pécheurs, l'exal- tation des humbles*; il modifie souvent \es an- ciennes traditions pour leur donner ce tour^ Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus, racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés de con- vention qui forment le trait essentiel des Évangiles apocryphes. Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une rare beauté*, qui ne se trouvent pas dans les récits plus authentiques, et l'on sent le travail de la légende. Luc les empruntait probablement à un recueil plus

i, La parabole du riche et de Lazare. Voir aussi vi, 20 et suiv., 24 et suiv. (comp. les sentences bien plus modérées de Matthieu , V, 3 et suiv.); x, 7; xii, 13 et suiv.; xvi entier; xxii, 35; Actes, II, 44-4o; V, i et suiv.

2. La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la para- bole du pharisien et du publicain, l'cnfani prodigue.

3. Par exemple, la femme qui oint les pieds devient chez lui une pécheresse qui se convertit.

4. Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem (xxiii, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siège do l'an 70.

INTRODUCTION. Lxxxvn

récent, l'on visait surtout à exciter des senti- ments de piété.

Une grande réserve était naturellement com- mandée à l'égard d'un document de cetle nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un biographe de Jésus, un (( harmoniste », un correcteur à la manière de Mar- cion et de Tatien. Mais c'est un biographe du pre- mier siècle, un artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres synoptiques. Son Évangile est celui dont la lecture a le plus de charme; car, à l'incomparable beauté du fond com- mun, il ajoute une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement l'ellet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.

En somme, on peut dire que la rédaction synop- tique a traversé trois degrés : i" l'état documentaire original (VJyia de Matthieu, ■XeyGÉvTa r Trpa/OsvTa de Marc), premières rédactions qui n'existent plus; l'état de simple mélange , les documents ori- ginaux sont amalgamés sans aucun effort de compo-

txxxviii VIE DE JÉSUS.

sition. sans qu'on voie percer aucune vue person- nelle de la part des auteurs (Évangiles actuels de Matthieu et de Marc) ; l'état de combinaison , de rédaction voulue et réfléchie, l'on sent l'ef- fort pour concilier les différentes versions ( Évan- gile de Luc, Évangiles de Marcion, de Tatien, etc.). L'Évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une composition d'un autre ordre et tout à fait à part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des Évangiles apocryphes. Ces compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que les Evangiles canoniques. Ce sont de plates et pué- riles amplifications, ayant le plus souvent les cano- niques pour base et n'y ajoutant jamais rien qui ait du prix. Au contraire, j'ai été fort attentif h recueillir les lambeaux, conservés par les Pères de l'Église, d'anciens Évangiles qui existèrent autrefois parallèle- ment aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les Évangiles dits de Justin, de Mar- cion. de Tatien ^ . Les deux premiers sont surtout impor- tants en ce qu'ils étaient rédigés en aramécn comme

1. Pour plus de détails, voir Michel NicoI;is, Éludes sur les Évangiles apocryphes (Paris, Lcvy, 1860).

INTRODUCTION. r.wxix

les Ijxjia de Matthieu, qu'ils paraissent avoir con- stitué une variété de l'Evangile attribué à cet apôtre, et qu'ils furent l'Évangile des ébionim, c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quel- ques égards avoir continué la ligne de Jésus. IMais il faut avouer que. dans l'état ils nous sont arrivés, ces Evangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la rédaction de l'Evangile de Matthieu que nous possédons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que j'attribue aux Evangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de Suétone, ni des légendes fictives à la manière de Philostrate; ce sont des biographies légendaires. Je les rappro- cherais volontiers des légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres écrits du même genre, la vérité historique et l'intention de présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers. L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions populaires , s'y fait particu- lièrement sentir. Supposons qu'il y a quinze ou vingt ans, trois ou quatre vieux soldats de ri'jnjiire se fussent mis chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il est clair que leurs récils olîriraicnt de nombreuses erreurs, de fortes

XC VIE DE JÉSUS.

discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de Robes- pierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles his- toires populaires vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant des Evangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie l'excellence du maître, ses miracles, son enseigne- ment, les évangélistes montrent une entière indiffé- rence pour tout ce qui n'est pas l'esprit même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les personnes, étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envi- sageaient que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose : ne rien omettre de ce qu'ils savaient ^ .

Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels souvenirs. Plusieurs récits, surtout

4. Voir le j)assage précité de Piipias.

INTRODUCTION. xci

de Luc, sont inventés pour faire ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Celte physionomie eHe-même subissait chaque jour des altérations. Jésus serait un phénomène unV[ue dans l'histoire si, avec le rôle qu'il jcua, il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte; celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide travail de méta- morphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le démontrer. Beaucoup d'anec- dotes étaient conçues pour prouver qu'en lui les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance, ne saurait tout expli- quer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une série de prophéties exactement libellées que le Mes- sie dût accomplir. Plusieurs des allusions messiani- ques relevées par les évangélistes sont si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît à une doctrine généralement admise. Tantôt

xcii VIE DE JÉSUS.

l'on raisonna ainsi : « Le Messie doit faire telle chose; or, Jésus est le Messie; donc Jésus, a l'ait telle chose. » Tantôt on raisonna à l'inverse : « Telle chose est arrivée à Jésus; or, Jésus est le Messie; do^îc , telle chose devait arriver au Messie*. » Les explications trop simples sont toujours fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment populaire , qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur infinie variété.

A peine est -il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner que de l'incontestable, il faudrait s'en tenir aux lignes générales. Dans pres- que toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis. Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en a qu'un seul, de tomber en bien des perplexités? On peut dire que, parmi les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les historiens, il n'y en a pas un de rigoureuse- ment authentique. Y avait-il des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste

4. Voir, par exemple, Jean, xix, 23-'24.

INTRODUCTION. xciii

toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des acteurs? Essayons d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé tel ou tel lait contemporain, nous n'y réussirons pas. Deux récits d'un même événement faits par des témoins oculaires dilïèrent essentiellement. Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à peine nos procès-verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près. Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédi- cations qui nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en se bornant à dire avec Josèphe et Tacite <c qu'il fut mis à mort par l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres » ? Ce serait là, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue expressive et parlante, é'evée à la hauteur d'une idée.

xciv VIE DE JÉSUS.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de l'ob- servation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie d'Alexandre, si on se bornait à ce qui est matériellement certain? Les traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, en écrivant la vie de Maho- met, tenu grand compte des hadith ou traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté tex- tuellement à son héros des paroles qui ne sont con- nues que par cette source. Les traditions sur Maho- met, cependant, n'ont pas un caractère historique supérieur à celui des discours et des récits qui com- posent les Evangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an i/iO de l'hégire. Quand on écrira l'histoire des écol:3 juives aux siècles qui ont précédé et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera aucun scrupule de prêter à Hillel, à Scham- maï, à Gamaliel, les maximes que leur attribuent la Mise/ma et la Gemara, bien que ces grandes com- pilations aient été rédigées plusieurs centaines d'an- nées après les docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit consister à reproduire sans inter-

INTRODUCTION. XCT

prétatîon les documents qui nous sont parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas loUible. Les quatre principaux documents sont en fla- grante contradiction les uns avec les autres ; Josèphe, d'ailleurs, les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Pré- tendre qu'un événement ne peut pas s'être passé de deux manières à la fois , ni d'une façon absurde , n'est pas imposer à l'histoire une philosophie a priori. De ce qu'on possède plusieurs versions dif- férentes d'un même fait, de ce que la crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabu- leuses, l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit, en pareil cas, se tenir en garde, discuter les textes et procéder par induction. 11 est surtout une classe de récits à propos des- quels ce principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits surnaturels. Chercher à expli- quer ces récits ou les réduire à des légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays l'on y croit, devant des per- sonnes disposées à y croire. Aucun miracle ne s'est

ICYI VIE DE JESUS.

produit devant une réunion d'iiommes capables de constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes précau- tions et une longue habitude des recherches scienti- fiques. De nos jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus sévère , des faits condam- nables ^ Puisqu'il est avéré qu'aucun miracle con- temporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philo- sophie, c'est au nom d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : « Le miracle est impossible ; » nous disons : « Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle con- staté. » Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté;

4. Voir la (iazcttc des Tribunaux , 40 sept, et W nov. iSjl , 28 mai 1857.

INTRODUCTION.

qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressus- citer un mort, que ferait-on? Une commission com- posée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait nommée. Cette commission choisirait le caJavre, s'assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle devrait se faire l'expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles con- diisons, la résurrection s'opérait, une probabililé presque égale à la certitude serait acquise. Cepen- dant , comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que, dans l'ordre du mi- racle, il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions- là; que toujours jus- qu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public; que d'ailleurs, le

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xcvîiî VIE DE JÉSUS.

plus souvent, c'est le peuple lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands événements et dans les grands hommes quelque chose de divin, crée après coup les légendes mer- veilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous maintien- drons donc ce principe de critique historique, qu'un récit surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de l'interpréter et de recher- cher quelle part de vérité, quelle part d'erreur il peut

receler.

Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de lumières, la vue des lieux oii se sont passés les événements. La mis- sion scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que j'ai dirigée en 1860 et 1861, m'amena à résider sur les frontières de la Galilée et à y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les sens la province évangélique; j'ai visité Jéru- salem, Hébron et la Samarie; presque aucune loca- lité importante de l'histoire de Jésus ne m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la merveilleuse har-

INTRODUCTION. xcix

monie de l'idéal évangolique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi une révélation. J'eus devant les yeux un cinquième Evangile, lacéré mais lisible encore, et désormais, à travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admi- rable figure humaine vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant du monter à Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle épreuve vint hâîer mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques pages. Le livre a été , de la sorte, composé fort près des lieux mêmes Jésus naquit et vécut. Depuis mon retour ^ , j'ai travaillé sans cesse à compléter et à contrôler dans le détail l'ébauche que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-être le tour biogra- phique qu'a ainsi pris mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en effet, une histoire de doctrines, les hommes

H. Mon retour eut lieu en octobre 1801. La premier; édition de la Vie de Jésun est de juin I8C3.

C VIE DE JÉSUS.

n'auraient eu presque aucune part. Jésus eût h peine été nommé; on se fut surtout attaché à montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent et couvrirent le monde. Mais j'ai compris, depuis, que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la rédemption qui a fait la Réforme : c'est Luther, c'est Calvin. Le parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se développer durant des siècles, sans produire ce fait fécond, unique, grandiose, qui s'ap- pelle le christianisme. Ce fait est l'œuvre de Jésus, de saint Paul, des apôtres. Faire l'histoire de Jésus, de saint Paul , des apôtres , c'est faire l'histoire des origines du christianisme. Les mouvements anté- rieurs n'appartiennent à notre sujet qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, les- quels ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part de divination et de conjec- ture doit être permise. Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglo- mération de petits faits. Il faut qu'un sentiment pro-

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INTRODUCTION. Ci

fond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact exquis d'un Gœthe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle des créations de l'art est de for- mer un système vivant dont toutes les parties s'ap- pellent et se commandent. Dans les histoires du genre de celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, vraisemblable, rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver, ce n'est pas la cir- constance matérielle, impossible à vérifier, c'est l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il s'agit de raconter a été conforme à la nécessité des choses , naturel, harmonieux. Si on ne réussit pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble sec, heiirté, artificiel; que faudrait-il en conclure? Une seule chose : c'est que les lextf^s ont besoin

cil VIE DE JÉSUS.

de l'interprétation du goût , qu'il faut les É;ollicîter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait pas du moins la caricature : on aurait l'esprit général de l'œuvre, une des façons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour guide dans l'agencement général du récit. La lecture des Évangiles suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par des données chronologiques bien rigoureuses ; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend expressément, et appuie son opinion d'un témoi- gnage qui paraît émaner de l'apôtre Jean lui-même V. Les expressions : « En ce temps-là ^ , « Après cela » , « Alors », « Et il arriva que... », etc., sont de simples transitions destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser tous les renseignements fournis par les Évangiles dans le désordre la tra- dition nous les donne, ce ne serait pas phas écrire l'histoire de Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un

\. Dans Eiis(>bc, llisl. cccL, III, 39.

INTRODUCTION. cm

homme célèbre en donnant pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus complet les pièces des difiérentes époques de la vie de ^Mahomet, a livré son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une ma- nière à peu près certaine l'ordre chronologique ces pièces ont été composées. Un tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie public[ue de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hy- pothèse à supposer qu'un fondateur religieux com- mence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont déjà en circulation de son temps et aux pra- tiques qui ont de la vogue ; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute controverse, suave et libre comme le sentiment pur ; qu'il s'exalte peu à peu, s'anime devant l'op- position, finit par les polémiques et les fortes invec- tives. Telles sont les périodes qu'on distingue nette- ment dans le Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques suppose une

civ VIE DE JÉSUS.

marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir dans les divi- sions adoptées à cet égard que les coupes indispen- sables à l'exposition méthodique d'une pensée pro- fonde et compliquée.

Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour faire l'his- toire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaine) ; en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à aucune des formes qui capti- vent l'adoration des hommes, on ne renonce pas à goiiter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune appavilion passagère n'épuise la Divinité* Dieu s'était révélé avant Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées,

INTRODUCTION. cv

les manifestations du Dieu caché au fond de la con- science humaine sont toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un cœur d'homme. Sa gloire ne con- siste pas à être relégué hors de l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire entière est incompréhensible sans lui.

VIE DE JÉSUS

VIE

DE JÉSUS

CHAPITRE PREMIER.

PLACE DE JKStS DANS L HISTOIRE DC MONDE.

L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé, des anciennes religions comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incar- nation du Fils de Dieu. Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La religion nou- velle avait mis elle-même au moins tiois cents ans a se former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d'Au-

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2 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

guste et de Tibère. Alors vécut une personne supé- rieure qui, par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut "inspirer, créa l'objet et posa le^point de dépaiit de la foi future de l'humanité.

L'hornme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire qu'il vit dans la nature quelque chose au delà de la réalité, et pour lui-même quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers d'années , s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière nous la trouvons encore dans certaines parties de i'Océanie. Chez quelques peuples, le sentiment reli- gieux aboutit aux honteuses scènes de boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexi- que. D'autres pays, en Afrique surtout, ne dépassè- rent point le fétichisme, c'est-à-dire l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Gomme l'instinct de l'amour, qui par moments élève l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à supprimer.

Les brillantes civilisations qui se développèrent dès

VIE DE JÉSUS. 3

une antiquité fort reculée en Chine, en Babylonie. e^ Egypte, firent faire à la religion certains progrès. La Chine arriva vite à une sorte de bon sens mé- diocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle ne connut ni les avantages ni les abus du génie religieux. En tout cas, elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand courant de l'hu- manité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions restèrent, jusqu'à leur extinc- tion au IV* et au v* siècle de notre ère, des écoles d'immoralité, quelquefois, grâce à une sorte d'in- tuition poétique, s'ouvraient de lumineuses échap- pées sur le monde divin. L'Egypte, malgré une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute ces interprétations d'une théologie raffînée n'étaient pas primitives. Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la revêtir de symboles : c'est le plus souvent à la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Egypte, d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanité. Les élément^ qui, dans la religion d'un chrétien, pro-

4 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

viennent, à travers mille transformations, d'Egypte et de Syrie sont des formes extérieures sanF beaucoup de conséquence, ou des scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire et accou- tumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à la liberté des individus.

La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce qu'un Shakespeare, de ce qu'un Gœthe devaient exprimer plus tard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies, c'était de la Piélancolie, de la tendresse, de l'ima- gination ; c'était par-dessus tout du sérieux, c'est-à-

VIE DE JÉSUS. 5

dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce que ces vieux cultes avaient beau- coup de peine à se détacher du polythéisme et n'abou- tissaient pas à un symbole bien clair. Le brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusi- vement nationale et sans portée universelle. Les tentatives grecques de réforme, l'orphisme, les mys- tères, ne suffirent pas pour donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une religion dogmatique, presque monothéiste et savam- ment organisée; mais il est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.

C'est la race sémitique * qui a la gloire d'avoir fait

i . Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémiti- ques. Une telle désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots, comme «architecture gothiques, '(Chiffres arabes », qu'il faut conserver pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.

6 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

la religion de l'humamté. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes voluptueux de la Syrie, une grande sim- plicité de rituel, l'absence complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants theraphim, voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques rapports avec l'Egypte, d'où résultèrent des emprunts dont il n'est pas facile de mesurer l'étendue, ne firent qu'aug- menter leur répulsion pour l'idolâtrie. Une « Loi » \ ou Thora, très-anciennement écrite sur des tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse, était déjà le code du monothéisme et renfer- mait, comparée aux institutions d'Egypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité sociale et de moralité. Une arche portative, surmontée de sphinx % ayant des deux côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur matériel religieux; étaient réunis les objets sacres de la nation, ses

1. Comparez^Lepsius, Denkmàter aus Mgypten und Mthio- pien, Vin, pi. Mo; de Rougé, Élude sur une stèle égypt. appar- tenant à la Bfbl. impér. (Paris, ISoS); de Vogué, k Temple de Jérusalem, p. 33; Guiguiaut, Ile/, de l'anl., pi., qo 173.

VIE DE JESUS. 1

reliques, ses souvenirs, le « livre » enfin \ journal toujours ouvert de la tribu, mais l'on écrivait très-discrètement. La famille chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'im- portance. De cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir. Le prêtre hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité ; le caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait son nabi ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on con- sultait pour les questions obscures dont la solution supposait un haut degré de clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne heure, ils avouèrent des espérances illi- mitées , et , quand le peuple , en partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la puis-

4. I Sam., X, 25

8 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

sance assyrienne , ils proclamèrent qu'un règne sans bornes était réservé à Juda , qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que le genre humain se ferait juif. Jérusalem avec son temple leur apparut comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous les peuples devaient ac- courir, comme un oracle d'où la loi universelle devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, le genre humain , pacifié par Israël , retrouverait les joies de rÉden *.

Des accents inconnus se font déjcà entendre pour exalter le martyre et célébrer la puissance de « l'homme de douleur » . A propos de quelqu'un de ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les rues de Jérusalem, un inspiré fit un can- tique sur les souffrances et le triomphe du « servi- teur de Dieu » , toute la force prophétique du génie d'Israël sembla concentrée ^ « Il s'élevait comme un faible arbuste, comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni beauté. Accablé d'op- probres, délaissé des hommes, tous détournaient de lui la face ; couvert d'ignominie, il comptait pour un

1. Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres xl et suiv., lx et suiv.; Michée, iv, 1 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du livr^ d'Isaïe, à partir du chapitre xl, n'est pas d'Isaïe.

2. Isaïe, LU, 13 et suiv., et lui entier.

VIE DE JÉSUS. 9

néant. C'est qu'il s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de bles- sures, nos iniquités qui l'ont broyé; le châtiment qui noub a valu le pardon a pesé sur lui, et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche ; il s'est laissé mener comme un agneau à l'immolation ; comme une brebis silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie. Mais, du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité nombreuse, et les intérêts de Jéhovah pros- péreront dans sa main. »

De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la Thora. De nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de 3Ioïse, tels que le Deuté- ronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jé- hovah ; un code de sang , édictant la peine de mort

10 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

pour des délits religieux, réussit à s'établir. La piélé amène presque toujours de singulières oppositions de véhémence et de douceur. Ge zèle, inconnu à la gros- sière simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies, des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de raffi- nements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ezéchias, d'un Josias, d'un Jérémie, le Penta- teuque se fixe ainsi dans la forme nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'es- prit national.

Ce grand livre une fois créé , l'histoire du peuple juif se déroule avec un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans l'Asie occi- dentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume terrestre , le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion sombre. Peu soucieux de dy- nastie nationale ou d'indépendance politique , il ac- cepte tous les gouvernements qui le laissent prati- quer librement son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre direction que celle de ses enthousiastes religieux , d'autres ennemis que

VIE DE JÉSUS. !!

ceux de l'unité divine , d'autre patrie que sa Loi.

Et cette Loi , il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale. C'était l'œuvre d'hommes péné- trés d'un haut idéal de la vie présente et croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La conviction de tous est que la Thoi'a bien obser- vée ne peut manquer de donner la parfaite félicité. Cette Thora n'a rien de commun avec les « Lois » grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité privés. On sent d'avance que les résultats qui sortiront de la loi juive seront d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'œuvre à laquelle ce peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une institution universelle, non une nationalité ou une patrie.

A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette vocation. Une série d'hommes pieux , Esdras , Néhémie , Onias , les Macchabées , dévorés du zèle de la Loi , se succèdent pour la dé- fense des antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de saints, une tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à l'origine; tous ses poètes

12 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes religieuses , les Psaumes éclosent de ce piétisme exalté , avec leur divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par excellence le peuple de Dieu , pendant qu'autour de lui les religions païennes se réduisent de plus en plus , en Perse et en Babylonie, à un charlatanisme officiel, en Egypte et en Syrie, à une grossière idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les deux siè- cles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante protestation contre la superstition et le ma- térialisme religieux. Un mouvement d'idées extraor- dinaire, aboutissant aux résultats les plus opposés, faisait d'eux , à cette époque , le peuple le plus frap- pant et le plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la Méditerranée et l'usage de la langue grecque , qu'ils adoptèrent hors de la Pa- lestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés anciennes, coupées en petites nationali- tés, n'avaient encore offert aucun exemple.

Jusquau temps des Macchabées, le judaïsme,

VIE DE JÉSUS. 13

malgré sa persistance à annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain , avait eu le caractère de tous les autres cultes de l'antiquité : c'était un culte de famille et de tribu. L'Israélite pensait bien que son culte était le meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. 3Iais il croyait aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille juive ^ ; voilà tout. Aucun Israélite ne songeait à convertir l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit d'y en- trer'; bientôt ce fut une œuvre pie d'y amener le plus de monde possible ^ Sans doute, le généreux sentiment qui éleva Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races n'existait

1. Ruth, I, 16.

2. Esther, ix, 27.

3. Matth., XXIII, 1o; Josèphe, Vita^iZ; Bell.Jud.jll, xvii,10; VII, m, 3; Ant., XX, ii, 4; Horat., Sat., I, iv, 143; Juv., xiv, 96 et smv.\ Tacite, Ann.j II, 85; Hist.,\, 5 ; Dion Cassius , XXXVII, 17. On affranchissait souvent des esclaves, à condition qu'ils resteraient juifs. Lévy (de Breslau) , Epigraphische Bey- tràge zurGesch. cler Juden, p. 299 et suiv.

14 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

pas encore ; par une étrange contradiction, ces con- vertis (prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain \ Mais l'idée d'une religion exclusive, ridée qu'il y a au monde quelque chose de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais le sentiment de tout juif^ Par une série de légendes, destinées à fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la mère des Macchabées et ses sept fils% le roman de l'hippodrome d'Alexandrie*), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des institutions religieuses déterminées. Les persécutions d'Antiochus Epiphane firent de cette idée une passion, presque une frénésie. Ce fut

i. Mischna, ScAeôwf^ î, 9; Talmud de Babylone, Niddah, fol. 13 h ; Jehamoth, 47 b; Kidduscliin , 70 b; Midrascli, JalkiU Ruth, fol. 163 d.

2. Lettre apocr, de Baruch, dans Fabricius, Cad. pseud. V. T., II, 147 et suiv., et dansCeriani, Monum. sacrael prof., I, fasc. n, p. 96 et suiv.

3. W livre des Macchabées, ch. vu, et le De Maccabœis, attri- bué à Josèphe. Cf. Épître aux Hébreux, xi, 3.3 et suiv.

4. IIP livre (apocr.) des Macchabées; Rufin, Supi)I. ad. Jos., Contra Apionem, II, 5-

VIE DE JESUS. 15

quelque chose de très-analogue à ce qui se passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rasje et le désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves. La première apocalypse, le « livre de Daniel » , parut. Ce fut comme une renaissance du prophétisme, mais sous une forme très-différente de l'ancienne et avec une vue bien plus large des destinées du monde. Le livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances mes- sianiques leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste ; ce fut un ^ fils de l'homme » apparaissant dans la nue^, un être sur- naturel, revêtu de l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge d'or. Peut- être le Sosiosch de la Perse, le grand prophète à venir, chargé de préparer le règne d'Ormuzd, fournit-il quelques traits à ce nouvel idéaP. L'au- teur inconnu du livre de Daniel eut, en tout cas, une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer le monde. Il créa la mise en scène

». Dan., VII, 13 et suiv.

i. Vendidadj xix, 18, 19; Minokhired , passage publié dans la l'eitschrifL der deutschen morgenlàndischen Gesellschaft, I, 263; Boundehesch, xxxi. Le manque de chronologie certaine pour les textes zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements entre les croyances juives et persanes.

46 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

et les termes techniques du nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de Jean- Baptiste : « Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui , le royaume de Dieu. » Peu d'années après , les mêmes idées se reprodiaisaient sous le nom du patriarche Hénoch \ L'essénisme, qui semble avoir été en rapport direct avec l'école apocalyptique, naissait vers le même temps % et offrait comme une première ébauche de la grande discipline qui allait bientôt se constituer pour l'éducation du genre humain.

Il ne faut pas croire cependant que ce mouve- ment, si profondément rehgieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la Divinité ; les croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des croyances libres, des méditations aux- quelles chacun se livrait selon la tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas entendu parler. C-'étaient même les plus orthodoxes

1. Voir Inlrod., p. xliii-xlii.

2. La première mention certaine des esscniens se trouve vers l'an 106 avant J.-G. Jos., Anl., XIII, xi, 2; /i. ./.. I, m, 5.

VIE DE JÉSUS. 17

qui restaient en dehors de toutes ces imaginations particulières , et s'en tenaient à la simplicité du mo- saïsme. Aucun' pouvoir dogmatique analogue à celui que le christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est qu'à partir du uV siècle, quand le christianisme est tombé entre les mains de races raisonneuses , folles de dialectique et de méta- physique, que commence cette fièvre de définitions qui fait de l'histoire de l'Eglise l'histoire d'une im- mense controverse. On disputait aussi chez les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais, dans ces luttes, dont le Talmud nous a conservé les principaux traits , il n'y a pas un seul mot de théo- logie spéculative. Observer et maintenir la Loi , parce que la Loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur, voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu deve- nir l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.

Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hé- rodc virent l'exaltation grandir encore. Ils furent rem- plis par une série non interrompue de mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait en des mains incrédules, le peuple juif vivait

18 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

de moins en moins pour la terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui s'opé- rait en son sein. Le monde , distrait par d'autres spectacles, n'a nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie uni- verselle ^ Ces rêves étaient ordinaires et formaient comn?e un genre de littérature, que l'on couvrait du nom des sibylles. La formation toute récente de l'Em- pire exaltait les imaginations; la grande ère de paix l'on entrait et cette impression de sensibilité mé- lancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de révolution faisaient naître de toute part des espérances illimitées.

En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi lesquelles la légende cite un vieux Siméon, auquel on fait tenir Jésus dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophé-

1. Égl. IV. LeCumœu?)i carmen (v. 4) était une sorte d'apoca- lypse sibylline, empreinte de la philosophie de l'hi^^toiro familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et Carmina sibyllina, III, 97-817. Cf. Tac, IHsL, V, 13; Suel., Ve$p., 4, Jos., B. J., VI, V, 4.

VIE DE JESUS. 19

tesse*, passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à Dieu de ne pas les retirer du monde sans leur avoir montré l'accomplissement des espérances d'Israël. On sent une puissante incu- bation, l'approche de quelque chose d'inconnu.

Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de déceptions et d'espérances, ces aspirations sans cesse refoulées par une odieuse réa- lité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme incomparable auquel la conscience universelle a dé- cerné le titre de Fils de Dieu, et cela en toute jus- tice, puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être comparé.

<. Luc. II, 23 et suiv.

CHAPITRE II.

ÏNFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIERK5 IMPRESSIONS

Jésus naquit à Nazareth*, petite ville de Galilée, qui n'eut avant lui aucune célébrité ^ Toute sa vie il fut désigné du nom de « Nazaréen =* », et ce n'est que par un détour assez embarrassé ' qu'on réussit,

4. MaUh., xiii, 54 et suiv.; Marc, vi, 1 et suiv.; Jean, i, 45-40.

2 Elle n'est mentionnée ni dans les écrits de l'Ancien Tesla- ment, ni dans Josèphe, ni dans le Talmud. Mais elle est nommée dans la liturgie de Kalir, pour le 9 de ab.

3. Matlh., XXVI, 71 ; Marc, i, 24; xiv, 67; Luc, xvm, 37; XXIV, 19; Jean, xix, 19; AcL, ii, 22 ; m, 6; x, 38. Comp. Jean, VII, 41-42; ACL, n, 22; m, 6; iv, 10; vi, 14; xxn, 8; xxvi, 9. De le nom de nazaréens [AcL, xxiv, 5), longtemps applique aux chrétiens par les juifs, et qui les désigne encore dans tous les

pays musulmans.

4. Cette circunslance a été inventée pour répondre à Michée, V, 1. Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rat- tache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet, font naître Jésus sous le règne d'Hérode {Malth., H, 1, 19, 22 ; Luc, i, 5). Or, le reconscmont de Quirinius

VIE DE JÉSUS. 21

dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous verrons plus tard * le motif de cette supposition , et comment elle était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus ^ On ignore la date pré-

n'eut lieu qu'après la déposition d'Archélaiis, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium (Josèphe, A)it., XVII, XHi, 5; XVIII, I, 1; ii, i). L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, Insc lat-jU" 623, et le sup- plément de Henzen, à ce numéro; Borghesi, Fastes consulaires [encore inédits], à l'année 742). Quirinius peut avoir été deux fois légat de Syrie; mais le recensement n'eut lieu qu'à sa seconde légation (Mommsen,/îes gestœ divi Augustin Berlin, 1865, p. IH et suiv.). Le recensement, en tout cas, se serait appliqué aux par- ties réduites en province romaine, et non aux royaumes et aux tétrarchies, surtout du vivant d'Hérode le Grand. Les textes par lesquels on cherche à prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens, qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la famille de David (v. ci-dessous, p. 246-248), et, en eùt-il été, on ne concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mflle ans. En leur imposant une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des pré- tentions pour elle pleines de menaces.

i. Ch. XV..

2. Matth., II, 1 et suiv.; Luc, ii, 1 et suiv. L'absence de ce récit dans Marc, et les deux passages parallèles, Matlh., xiii, 54-

22 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

cise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne d'August:^, probablement vers l'an 750 de Rome% c'est-à-dire quelques années avant l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour l'on croit qu'il naquit ^ .

Le nom de Jésus, qui lui fut donné, est une alté- ration de Josué. C'était un nom fort commun ; mais naturellement on y chercha plus tard des mystères et une allusion au rôle de Sauveur ^ Peut-être Jésus lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à

et Marc, vi, 1, Nazareth figure comme « la patrie » de Jésus^ prouvent qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas narratif des Évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'e-t devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tôte de l'Évangile de Matthieu, des réserves dont lacon- tradiction avec le reste du texte n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger les endroits qui avaient d'a- bor.I été écrits à un tout autre point de vue. Luc, au contraire ( IV, 16 ), composant avec réflexion, a employé, pour être consé- quent, une expression plus adoucie. Quant au quatrième évangéliste, il ne sait rien du voy;ige de Bethléhem ; pour lui, Jésus est simple- ment '(de Nazareth» ou «Gaiiléen», dans deux circonstances oîi il eût été de la plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem ( i, 45-46 ; vu, 41 -42 ) .

\. Matth-, II, ■!, 49, 22; Luc, i, 5. Ilérode mourut dans la pre- mière moitié de l'an 750, répondant à l'an 4 avant J.-C

2. On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait au VI* siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données purement hypothétiques-

3. Malth., I, 21; Luc, i, 31

VIE DE JÉSUS. 23

ce propos. Il est ainsi plus d'une grande voca- tion dans l'histoire dont un nom donné sans arrière- pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour elles a été réglé par Dieu , et elles voient un signe de la volonté supé- rieure dans les circonstances les plus insignifiantes.

La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du pays^ l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs - ) . Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions de sang.

Il sortit des rangs du peuple'. Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre con- dition, des artisans vivant de leur travail*, dans cet

1. Gelil haggoyim, « cercle des gentils ».

2. Strabon, XVI, ii, 33 ; Jos., Vila, 12.

3. On expliquera plus lard ( eh. xv ) l'origine des généalo- gies destinées à le rattacher à la race de David. I^s ebionim supprimaient avec raison ces généalogies ( Épiph., Adv. hœr., XXX, U).

4. Malt!;., xui,oo;Marc, vi, 3; Je;in, vi, 42.

24 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en écartant le besoin de ce qui constitue chez nous une existence agréable et commode^ rend le privilège du riche presque inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre côté, le manque total de coût pour les arts et pour ce qui contribue à l'élégance de la vie matérielle donne à la maison de celui qui ne manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et de repoussant que l'islamisme a porté avec lui dans toute la terre sainte, la ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne diflerait peut-être pas beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui * . Les rues il joua enfant , nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces pauvres boutiques , éclairées par la porte , servant à la fois d'établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte , quelques coussins à terre , un ou deux vases d'argile et un coffre peint.

4. L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le climat, qu'elle n'a jamais changer.

VIE DE JÉSUS. 25

La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœursS dont il semble avoir été l'aîné*. Tous sont restés obscurs ; car il paraît que les qn.atre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie% qui épousa un certain Alphée ou Cléo- phas (ces deux noms paraissent désigner une même

\. Matth., I, 25 (texte reçu); xii, 46 et suiv.; xiii, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et suiv.; vi, 3; Luc, ii, 7; viii, i9 et suiv.; Jean, ii, 42; VII, 3, 5, 10; Act.j i, 14; Hégésippe , dans Eusèbe, //. E., III, 20. L'assertion que le mot ah (frère) aurait en hébreu un sens plus large qu'en français est tout à fait fausse. La signifi- cation du mot ah est identiquement la même que celle du mot t frère». Les emplois métaphoriques, ou abusifs, ou erronés, ne prouvent rien contre le sens propre. De ce qu'un prédicateur appelle ses auditeurs « mes frères », en conclura-t-on que le mot « frère » n'a pas en français un sens très-précis? Or, il est évi- dent que, dans les passages précités, le mot « frère» n'est pas pris au sens figuré. Remarquez en particulier Matth. , xii, 46 et suiv., qui exclut également le sens abusif de « cousin ».

2. Mallh., I, 25; Luc, ii, 7. Il y a des doutes critiques sur le texte de Matthieu, mais non sur celui de Luc.

3. Jean, xix, 25. Ces deux sœurs portant le même nom sont un îait singulier. Il y a probablement quelque :i exactitude, venant de l'habitude de donner presque indistinctement aux Galiléennes le Dom de Marie.

26 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

personne *), et fut mère de plusieurs fils qui jouèrent un rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus Ces cousins germains, qui adhérèrent au jeune maître pendant que ses vrais frères lui faisaient de l'oppo sition ^ , prirent le titre de « frères du Seigneur ' ^

\ . Ils ne sont pas étymologiquement identiques. ÀXœaîcç est la transcription du nom syro-chaldaïque Ilalphdi; KXwTrâ; ou KXeoTraç est une forme écourtée de K^Es-nra-rp c;. 5Iais il pouvait y avoir sub- stitution artificielle de l'un à l'autre, de môme que les Joseph se faisaient appeler « Hégésippe », les Eliakim « Alcimus», etc.

2. Jean, vu, 3 et suiv.

3. En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII, 53; Marc, vi, 3) comme frères de Jésus : Jacob , Joseph ou José, Simon et Jude, se retrouvent, ou à peu près, comme fils de Marie et de Cléophas. Matth., xxvii, 56; Marc, xv, 40; xvi, 4; Luc, XXIV, 10; Gai., i, 19; Epist. Jac, i, \ ; Epist. Judœ, \ ; Euseb-, Chron. ad ann. R. dcccx; Hist. eccl. , III, 11, 22, 32 (d'après Hégésippe); Constit. aposl., VII, 46. L'hypothèse que nous proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux sœurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à admettre que Jacques et Simon, les deux pre- miers évoques de Jérusalem, qualifiés de « frères du Seigneur», aient été de vrais frères de Jésus, qui auraient commencé par lui être hostiles , puis se seraient convertis. L'évangéliste, entendant appeler ces 'quatre fils do Cléophas «frères du Seigneur», aura mis, par erreur, leur nom au passage Matth. j xiii, 55 = Marc, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages appelés «frères du Seigneur», de Jacques, par exemple, est si dif- férent de celui des vrais frères de Jésus , tel qu'on le voit se des- siner dans Jean, vu, 3 et suiv. L'expression de « frères du Sei-

VIE DE JÉSUS. 27

Les vrais frères de Jésus n'eurent de notoriété, ainsi que leur mère, qu'après sa mort ^ Même alors, ils ne paraissaient pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spon- tanée let dont le caractère semble avoir eu plus d'ori- ginalité. Leur nom était inconnu, à tel point que, quand l'évangéliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce sont les noms des fils de Cléophas qui se présen- tent à lui tout d'abord.

Ses sœurs se marièrent à Nazareth% et il y passa les années de sa première jeunesse. Nazareth était' une petite ville, située dans un pli de terrain large- ment ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord la plaine d'Esdrelon. La popula- tion est maintenant de trois à quatre mille âmes , et elle peut n'avoir pas beaucoup varié'. Le froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. Nazareth, comme à cette époque toutes les bourgades juives,

gneur » constitua évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à celui des apôtres. Voir surtout Gai., i, 19; I Cor., IX, 5. 4. Art., I, 14.

2. Matth., xm, 56; Marc, vi, 3.

3. Selon Josèphe {B. ./., 111, m, 2), le plus petit bour? de Ga- lilée avait au moins cina raille habitants. 11 y a probablement de l'exagération.

28 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

était un amas de cases bâties sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les vil- lages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas d'être fort agréables. Les environs, d'ail- leurs, sont charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu bonheur. Même aujourd'hui , Nazareth est un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine l'âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du vi* siècle, fait un tableau enchanteur de la fertilité des environs, qu'il compare au paradis*. Quelques vallées du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fon- taine où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est détruite ; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauié qui était déjà remarquée au vi' siècle et l'on

4. Hiner., § 5,

VIE Di: JKSUS.

voyait un don de la vierge Marie *, s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait été \h presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, dans la file de ses compa- triotes restées obscures. Antonin Martyr remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. De nos jours encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.

L'horizon de la ville est étroit ; mais, si l'on monte quelque peu et que l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se déploient les belles lignes du Garmel , terminées par une pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de l'âge patriarcal, les monts Gel- boé, le petit groupe pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d'En- dor, le Thabor avec sa forme arrondie, que l'anti- quité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'entrevoient la

\. Antonin Martyr, endroit cité.

30 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l'hori- zon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières à son enfance. Car, au delà, du côté du nord, l'on entre- voit presque, sur les flancs de l'IIermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des gentils, et, du côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de la Samarie , la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort.

Si jamais le monde resté chrétien, mais am'vé à une notion meilleure de ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du christianisme et au centre d'où rayonna l'activité de son fondateur, devrait s'élever la grande église tous les chrétiens pour- raient prier. aussi, sur cette terre dorment le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens ou-

VIE DE JESUS. 31

bliés, qui n'ont pas franchi l'horizon d^. leur vallée, le philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler des démentis qu'elles infligent à nos instincts les plus chers, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables défaillances et nonobstant l'universelle vanité-

CHAPITRE TIL

iODCATIOIS DE JÉSUS.

Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de Jésus. Il apprit à lire et à écrire \ sans doute selon la méthode de l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache par cœur*. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer d'après des traductions en langue araméenne'; ses principes d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ses disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui font l'esprit des Targum- mim et des Midraschim'',

h. Jean, viii, 6.

2. Teslam. des dow^e patr., Lcvi, 6.

3. Matth., XXVII, 46; Marc, xv, 34.

i. Traductions et commentaires iuii's des livre? .ie la Lible.

VIE DE JftSUS. 33

Le maître d'école dans les petites villes juives était le hazzan ou lecteur des synagogues *. Jésus fréquenta peu les écoles plus relevées des scribes ou sofcrim (Nazareth n'en avait peut-être pas), et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les droits du savoir ^ Ce serait une grande erreur cependant de s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation scolaire trace chez nous une distinction profonde , sous le rapport de la valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient, ni en général dans la bonne anti- quité. L'état de grossièreté reste, chez nous, par suite de notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles, est inconnu dans ces sociétés, la culture morale et surtout l'esprit général du temps se transmettent par le contact perp(''tuel des hommes. L'Arabe qui n'a eu aucun maître est sou- vent néanmoins très-distingué ; car la tente est une sorte d'académie toujours ouverte, où, de la ren- contre des gens bien élevés, naît un grand mouve- ment intellectuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont licn de

4. Blischna, Schabbath, i, 3.

2. Mallh., xm, 54 et suiv.: Joan, vu, 15.

34 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

commun en Orient avec ce que nous appelons édu- cation. Ce sont les hommes d'école, au contraire, qui passent pour pédants et mal élevés. Dans cet état social , l'ignorance , qui , chez nous , condamne l'homme à un rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande originalité.

II n'est pas probable que Jésus ait su le grec. Cette langue était peu répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et des villes ha- bitées par les païens , comme Césarée ^ . L'idiome propre de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hé- breu qu'on parlait alors en Palestine '. A plus forte

1. Mischna, Schekalim, m, 2; Talmud de Jérusalem, Megilla, halaca xr, Sola, vu, \ ; Talmud de Babylone, Baba kama, 83 a; Megilla, 8 6 et suiv.

2. Malth., xxvii, 46; Marc, m, 17; v, 41; vu, 34; xiv, 36; xv, 34. L'expression vi îrârpioç cpwvvî, dans les écrivains de ce temps, dësie;ne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II Mcicch., VII, 21,27; xii, yi; Actes, xxi, 37, 40; xxii,2;xxvi, 44; Josèphe, Anl., XVIII, vi, 40; XX, sub fin.; B. J.. proœm., 4; V, VI, 3; V, IX, 2; VI, ii, 1; Conlre Apion,\-, 9; De Macc, 42, 46). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialeclo sémitique. Il en fut de môme pour plusieurs apocry- phes (IV« livre des Macch., xvi, ad calcem, etc.). Enfin, la chré- tienté directement issue du premier mouvement galiléen ( naza- réens, ébionim, etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique (Eusèbe, De silu et iwtnin. loc. he'/r., au mol Xw€â; Épiph., Adv. Iiœr., xxix,

VIE DE JÉSUS. 35

raison n'eut -il aucune connaissance de la culture grecque. Cette culture était proscrite par les doc- teurs palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction c( celui qui élève des porcs et celiù qui apprend à son fils la science grecque ^ ». En tout cas, elle n'avait pas pénétré dans les petites villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathôme des doc- teurs, il est vrai, quelques Juifs avaient déjà em- brassé la culture hellénique. Sans parler de l'école juive d'Egypte, oîi les tentatives pour amalgamer l'hellénisme et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un Juif, Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les plus distingués, les plus instruits, les plus consi- dérés de son siècle. Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de Juif complètement hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare avoir été parmi ses contemporains une excep- tion*, et toute l'école schismatique d'Egypte s'était détachée de Jérusalem à tel point, qu'on n'en trouve

7, 0; XXX, 3; S- Jérôme, In Mallh., xii, 13; Dial. adv. Petag., III, 2j.

1. Misclina, Sanhcdrin, xi, 1 ; T.ilmud de Baiivlone, Baba kama, 82 b et 83 a; Sota, 49, a et b; Mcvackoth, 64 b. Comp. Il Macch., IV, 10 cl suiv.

S. Jos., Anl., XX, XI. t.

36 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme dange- reuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus pour les femmes en guise de parure ^ L'étude seule de la Loi passait pour libérale et digne d'un homme sérieux'. Interrogé sur le moment ou il convenait.d'enseigner aux enfants « la sagesse grec- que .), un savant rabbin avait répondu : « A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit, puisqu'il est écrit de la Loi : « Tu l' étudieras jour et nuit'. »

Ni directement ni indirectement, aucun élément de doctrine hellénique ne parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme ; son esprit con- serva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à beaucoup d'efforts sou- vent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme des essénions et des thérapeutes * ne paraît pas avoir eu

1. Talmud de Jérusalem, Péali, i, 1.

2. Jos., Ant., ioc. cit.; Ori?., Contra Celsum, IL 34.

3'. Talmud de Jérusalem, Péah, 1, 1 ; Talmud de Babylone,

Menacholh, 99 b.

4 Les tlu'rapeiues de Philon sont une branche d'esséniens. Leur nom même paraît n'èlre ciu'une traduction grecque de celui drs essrfniens (Èaaalv., asaya, « médecins»). Cf. Pb.lon . !>"

VIE DE JÉSUS. 37

sur lui d'influence directe'; de l'autre, les beaax essais de philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète , lui furent inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en Dieu', qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.

Heureusement pour lui. il n'étudia pas davantage la scolastique bizarre qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. Si quel- ques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée , il ne les fréquenta pas, et, quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les prin- cipes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hiilel, cinquante ans avant lui, avait prononcé des apho-

vila conlempL, § 1; Jos., B. J., II. vui. 6; Épiphane, Adv. hcvr., xxix, 4.

\. Los esséniens ne figurent pas une seule fois dans les écriLs du christianisme naissant.

2. Voir surtout les traités QHi$ rerum divinaruni hœrcs sU el De phiUinlhropia de l'tiiion.

38 ORIGINES DU CHRISTIANISME.

rismes qui ont avec les siens beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la dou- ceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites et aux prêtres , Hillel fut le maître de Jésus S s'il est permis de parler de maître quand il s'agit d'une si haute originalité.

La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus d'impression. Le canon des livres saints se composait de deux parties principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui re- présentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux Prophètes et aux Psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le type de celui qui devait réaliser les espé-

1. Pirké Abolh, ch. ? et ii; Talm. de Jérus., Pesachtm, vi, 1; Talm. de Bab., Pesaclnm^ 66 a; Schabhalh, 30 b et 34 a; Jonia, 35 6.

VIE DE JÉSUS. 39

rances de la nation. Jésus partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie. La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des Psaumes se trouva dans un merveilleux accord avec son àme lyrique; ces hymnes augustes restèrent toute sa vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de pro- phètes et de patriarches. Le livre de Daniel surtout le frappa \ Ce livre, composé par un Juif exalté du temps d'Ahtiochus Epiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien sage", était le résumé de l'esprit

4. Matth., XXIV, 15; Marc,'xni, 14.

2. La légende de Daniel était déjà formée au vii« siècle avant J.-C. (Ézéchiel, xiv, <4 et suiv.; xxviii, 3). Plus tard, on supposa qu'il avait vécu au temps de la captivité de Babylone.

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des derniers temps. Son auteur, vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la suc- cession des empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus, dès sa jeunesse, fut pénétré de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi les livres d'Hénoch , alors révérés à l'égal des livres saints * , et les autres écrits du même genre , qui entretenaient un si grand mouvement dans l'ima- gination populaire. L'avènement du Messie avec ses gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier de son imagination, et, comme ces révolutions étaient censées prochaines, qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre surnaturel nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord parfaitement naturel et simple.

4. Episl. Judœ, 6, 14 et suiv.; II Peiri, ii, 4, 41 ; Teslam. des douze pair.. Siinéon, 5; Lcvi, 10, 14, 16; Juda, 18; Zab., .J; Dan, o; Benj., 9; Noplilhali, 4; Episl. Barnabœ,c. 4, 16 (d'apii's lo Codex Siiiaïlicus). Voir ci-dessus, introd., p. xmi-xliii. f.n « livre d'Hénoch » forme encore une partie intégrante de la Bible étliiopienne. Tel que nous le connaissons par la version éliiiopiciine, il est composé de pièces de diiïérentes dates. Quelques-unes du ces pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Compa ez, par e.\cmple, les cli. xcvi-.\(:i.\ à Luc, vi, 24 et suiv.

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